La Chine, une puissance néocoloniale en Afrique subsaharienne ?


par JGP pour Blog Défense

Les rapports entre la République Populaire de Chine et l’Afrique Noire datent des années 1950, à l’époque de la politique tiers-mondiste et de soutien des mouvements indépendantistes menée par Mao Zedong. Très vite, de nombreux pays africains fraîchement nés se rangent de son côté dans la lutte diplomatique qui l’oppose à Taiwan, notamment pour l’obtention de son siège à l’ONU.

Le retour en force de ces dernières années, après un petit passage à vide débuté lors de la Révolution Culturelle, est perçu par de nombreux observateurs, pas seulement en Occident, comme une manifestation de néo-colonialisme. Le terme de Chinafrique, en référence à la Françafrique, est d’ailleurs passé dans le langage courant. Qu’en est-il exactement ?

Une offensive de charme

Depuis deux décennies, et notamment depuis 2006, appelée « Année de l’Afrique en Chine », Beijing s’emploie, pour accompagner sa forte croissance, à bâtir et consolider ses relations économiques avec le continent africain. Cette année-là, occasion de célébrer le 50ème anniversaire des relations diplomatiques sino-égyptiennes, eut également lieu en novembre le troisième forum sur la coopération sino-africaine, mobilisant la quasi-totalité des chefs d’états africains et consacrant la Chine comme le premier partenaire du continent. Hu Jintao avait déclaré à cette occasion que:

« la Chine sera pour toujours un ami, un partenaire et un frère de l’Afrique »,

l’idée étant de :

« construire un nouveau type de partenariat stratégique entre la Chine et l’Afrique sur la base de l’égalité politique, la confiance mutuelle, la coopération économique, le gagnant-gagnant et les échanges culturels ». 

Sommet de Beijing du Forum de coopération Chine-Afrique, rassemblant pour l'occasion les dirigeants de 48 pays africains du 3 au 5 novembre 2006

Un peu plus tôt dans l’année avait été publié le Document sur la politique africaine de la Chine qui, pour la première fois, exposait de façon officielle les principes des relations sino-africaines et en dressait un bilan stratégique. Dès 2005, elle était devenue son premier fournisseur devant les États-Unis et la France, ainsi que son deuxième client derrière les États-Unis, après une multiplication par cinq des échanges depuis l’an 2000. En 2007, le commerce bilatéral représente 70 milliards de dollars. Cependant, si l’on compte l’UE comme une entité atomique, c’est bien cette dernière qui reste en tête.

Ces initiatives récentes ne doivent pas faire oublier que dès les années 1990, la diplomatie chinoise a voulu montrer à l’Afrique qu’elle n’était pas un continent délaissé. Ainsi, depuis Qian Qichen en 1991, le ministre des affaires étrangères chinois réserve ses premiers déplacements de l’année à une tournée dans plusieurs pays africains. Et la Chine a beau jeu de souligner qu’au contraire, ses rivaux occidentaux ont souvent considéré l’Afrique comme quantité négligeable. Ainsi Xiao Fang, journaliste au Phoenix Weekly, rappelle que :

« lorsque Bush s’est porté candidat aux élections présidentielles, il a dit franchement que l’Afrique n’appartenait pas à la sphère d’intérêt stratégique des États-Unis. »

Parallèlement aux relations économiques, l’offensive se porte également sur le front culturel. Ainsi la Chine multiplie les ouvertures d’Instituts Confucius (l’équivalent de nos Alliances Françaises ou du Goethe Institut allemand), les échanges universitaires et étend le réseau de diffusion de Radio Chine Internationale, dont la première station à l’étranger a été implantée à Nairobi en 2006, avec des programmes en anglais, chinois et swahili. Il s’agit de promouvoir la culture, de susciter l’adhésion au modèle, de mettre en avant la notion de « monde harmonieux ».

Une grande popularité

Comme l’Asie du Sud-Est, l’Afrique est donc bien le terrain d’expression du soft power à la chinoise, d’ailleurs vanté par Joseph Nye, l’inventeur du terme (voir Un ouvrage sur le soft power chinois). Et l’Empire du Milieu y jouit d’une grande popularité, à faire pâlir d’envie nos représentants. L’étude publiée mi-2007 par l’institut américain Pew (Global Unease With Major World Powers) est particulièrement éloquente à ce sujet :

« Across Africa, favorable views of China outnumber critical judgments by two-to-one or more in every country except South Africa, where opinion is divided ». 

Alors qu’au niveau global, comme pour l’ensemble des puissances de niveau mondial, la tendance est beaucoup plus mitigée.

Il est également intéressant de noter qu’en Afrique subsaharienne, l’influence chinoise est vue comme croissant plus rapidement et plus bénéfique que celle des États-Unis : 

« Across sub-Saharan Africa, China’s influence is seen as growing faster than America’s, and China is almost universally viewed as having a more beneficial impact on African countries than does the United States ».

Il faut dire que, contrairement aux puissances européennes, la Chine n’apparaît pas comme post-coloniale, n’ayant jamais possédé de colonies en Afrique, et s’étant rangée du côté indépendantiste. Par ailleurs, elle s’évertue, pour se différentier des États-Unis, à s’afficher comme un état du Sud, un pays en voie de développement, qui pour le moment reste en apparence largement à l’écart des affaires de politique intérieure africaine. Il s’agit bien là d’un trait caractéristique : la Chine ne pose aucune condition politique et de “bonne gouvernance” aux accords commerciaux qu’elle signe et ne fait aucune différence entre les démocraties et les (pires) dictatures, entre un Wade, un Zuma, un al-Bashir ou un Mugabe, ce qui contribue largement à la politique « Look East » de ce dernier. C’est une posture voulue de non-ingérence, que d’aucuns qualifieront de cynique et qui marque sa différence par rapport aux Occidentaux « donneurs de leçons ». Ces derniers, dans leurs relations aux pays africains (et à d’autres autour du monde, Chine y compris) sont pris entre leurs ambitions économiques, leur soutien aux droits de l’homme et leurs propres contradictions à ce sujet.

Des termes de l’échange pourtant déséquilibrés

Quand on y regarde de plus près, à quoi ressemblent les échanges économiques entre l’Afrique et la Chine ?

Ce n’est un secret pour personne, la Chine est en premier lieu intéressée par les énormes réserves en énergie, minerais et matières premières de l’Afrique, qui doivent lui permettre de soutenir sa forte croissance économique en diversifiant et sécurisant ses sources d’approvisionnement. Pétrole du Golfe de Guinée (principalement Nigeria) de l’Angola ou du Soudan, bois du Cameroun, chrome du Zimbabwe ou fer d’Afrique du Sud, tels sont quelques uns des principaux centres d’intérêt de Beijing sur le continent. Cette ambition est soutenue par de larges investissements, souvent là où les Occidentaux n’osent pas ou plus aller. Soit parce que les pays concernés sont en marge de la communauté internationale (Soudan), soit parce que les Occidentaux y sont décrédibilisés (Beijing a profité de l’Angolagate pour gagner un contrat offshore face à Total en 2004), soit parce que les pays concernés ne sont pas des producteurs traditionnels (Mali, Sénégal, Niger, Mauritanie). Ainsi la Chine, plus que cliente, se pose en partenaire. La Sinopec (China Petroleum and Chemical Corporation) et la CNPC (China National Petroleum Corporation), les deux plus grosses compagnies pétrolières chinoises, réalisent des prospections pour le compte de nombreux pays, parfois avec succès (la production au Mali devrait débuter bientôt) et investissent dans les capacités locales de raffinage, voire dans les infrastructures locales (rénovation d’une ligne ferroviaire en Angola) en échange de contrats d’exploitation. Ailleurs, Beijing compose avec les majors, comme Total au Nigeria. Ces implantations locales s’accompagnent d’un afflux de main d’oeuvre, plus ou moins temporaire.

Cet apport de main d’oeuvre est également alimenté par l’arrivée en Afrique de nombreuses entreprises chinoises de BTP, qui construisent des logements, des bâtiments administratifs, des barrages, des routes, des ponts…

Un ouvrier chinois sur un chantier (Paolo Woods)

Par ailleurs, l’Afrique constitue un formidable débouché pour une part croissante de la production manufacturière chinoise. Bien sûr, il y a les produits bon marché (le fameux textile et petit électroménager « made in China » bien connu de par le monde), adaptés à des consommateurs au pouvoir d’achat limité, qui concurrencent frontalement la production locale, au point que certains s’inquiètent de l’emprise des Chinois sur des pans entiers de l’économie, notamment informelle, et sur les freins à l’industrialisation que cela représente. Comme en Occident ou en Asie du Sud-Est, les quartiers chinois assez hermétiques constitués d’une importante diaspora commerçante (différente de celle citée plus haut) et vivant en circuit fermé sont de plus en plus mal vus par la population, au point que les premières manifestations anti-chinoises ont récemment eu lieu, par exemple à Yaoundé en 2009. Apport de main d’oeuvre et de produits chinois concurrençant les locaux, voilà qui ne contribue pas à la réduction du chômage africain. D’autant que les récriminations, activités minières  et sylvicoles obligent, concernent également l’environnement, un sujet qui n’est pas connu pour être le point fort de la Chine, y compris sur son propre territoire.

Si l’on résume rapidement, la Chine, dans le cadre d’une stratégie assumée, achète du pétrole et des matières premières et vend des biens manufacturés à l’Afrique, tout en amenant sur le continent un important contingent de ses travailleurs et commerçants. Ce qui ressemble fortement, quoi que l’on en dise, à une structure des échanges néo-colonialiste, avec une balance des paiements en défaveur des pays africains. Ce qui n’est finalement pas très différent des relations que peut avoir l’Afrique avec d’autres puissances. Moeletsi Mbeki, frère de l’ancien président sud-africain et économiste politique, veut croire à un changement qui permettrait d’éviter des « frictions » :

« The Chinese are great students of history. They are the oldest country in the world, so they know what relationships are sustainable and what relationships are not sustainable. They know perfectly well that a raw material export to China by Africa is not a sustainable relationship. It will cause friction in the future ».

Hu Jintao a déjà indiqué que la Chine souhaitait que l’Afrique développe sa production de biens manufacturés afin que sa consommation de ses propres matières premières dépasse leur exportation.

Chinafrique : une portée finalement limitée ?

Les Occidentaux, surpris et agacés de voir Beijing investir avec un succès certain ce qu’ils considèrent comme l’un de leurs prés carrés, brandissent, au vu de ce qui précède, la menace d’une colonisation, voire d’une OPA, de la Chine sur l’Afrique. Tout en fustigeant, à juste titre, son soutien marqué aux dirigeants soudanais ou zimbabwéens.

Cette offensive de la Chine, pays le plus peuplé du monde et en forte croissance économique, n’est pas limitée à l’Afrique subsaharienne, qui pour sa part compte un grand nombre de pays en voie de développement, qui ont besoin de gros investissements, et qui peuvent envisager l’arrivée d’un acteur non-occidental comme un moyen d’obliger les puissances traditionnelles à modifier leur attitude et s’impliquer d’avantage. Ainsi, ce qui choque avant tout, c’est l’augmentation exponentielle des échanges entre Chine et Afrique, selon un axe Sud-Sud, plus que leur valeur absolue. On ne peut également pas s’empêcher de rapprocher le terme « Chinafrique » brandi comme un slogan d’un autre qui a eu cours en son temps dans nos contrées pour marquer la peur de la Chine : le fameux « péril jaune ». Si Beijing, on l’a vu, sait embellir la réalité avec sa promotion de « partenariat équilibré » et du « gagnant-gagnant », son arrivée massive sur la scène africaine n’a pas fondamentalement transformé la structure économique de celle-ci.

Vu de Chine, l’Afrique reste un partenaire (ou plus précisément un ensemble de partenaires) somme toute limité, puisqu’elle ne représente qu’environ 5% de son commerce extérieur. D’autant que les échanges sont essentiellement concentrés sur quelques pays : Nigeria, Afrique du Sud, Angola, Soudan, Égypte et Algérie. Ceci dit, Beijing voit arriver dans le rétroviseur, en plus des Occidentaux, le Brésil et surtout l’Inde, qui commence à s’intéresser elle aussi au continent noir. L’Inde, rival régional, est par ailleurs l’objet de la stratégie du collier de perles, que beaucoup voient comme un moyen de l’étouffer, et qui s’étend du Pakistan jusqu’à l’Île Maurice, au large de Madagascar. Où l’Afrique apparaît comme terrain d’expression d’un nouveau « grand jeu », aux acteurs légèrement différents. Pour cette raison, on ne peut, comme Jacques Barrat (La Chinafrique : tigre de papier ?), aller jusqu’à parler de « tigre de papier » pour qualifier la Chinafrique, même si les liens tissés ne sont pas (encore ?) de même nature que ceux de la Françafrique.

Il ne reste que si l’Empire du Milieu veut renforcer sa stature de pays responsable et d’arbitre des relations internationales d’envergure mondiale, il lui faudra certainement revoir certaines de ses positions douteuses voire franchement détestables (cela pourrait également s’appliquer à d’autres pays) comme vis-à-vis du Soudan et du Zimbabwe (cf. le compte-rendu de la fête d’anniversaire de Mugabe à l’ambassade chinoise d’Harare). Le président américain Obama, en partie poussé par le nouveau rapport de force mondial, incite la Chine, ainsi que la Russie, à s’investir dans les grands dossiers mondiaux, et la stabilité de certaines zones africaines en fait partie. On peut d’ailleurs voir, pour finir sur une note d’optimisme, comme un signe positif la participation croissante des soldats chinois aux missions de la paix en Afrique, qu’il s’agisse de la MOMUC ou de la MINUL.

Interview de Marie-Louise Bibish Mumbu

Pour aller plus loin : 

  • Barthélémy Courmont, Chine, la grande séduction, Essai sur le soft power chinois, Choiseul, 2009
  • Michel Beuret, Serge Michel et Paolo Woods, La Chinafrique, Pékin à la conquête du Continent Noir, Grasset, 2008
  • Eric Nguyen, Les relations Chine / Afrique, Studyrama, 2009
  • Philippe Richer, L’offensive chinoise en Afrique, Karthala, 2008

Source : Alliance Géostratégique

Publicités