Le nouvel art de la guerre


La guerre entre groupes, empires ou États est une activité aussi ancienne que l’espèce humaine. La question de savoir si elle résulte d’une agressivité naturelle ou de la nécessité est d’un intérêt limité pour le stratégiste, qui constate le phénomène et cherche à l’analyser, à situer tel conflit selon ses caractéristiques dans la généalogie des guerres, non à le juger sur le plan moral.

Jadis, la défaite se soldait par l’esclavage et la déportation. La conquête, profitable, était légitimée par un ordre naturel du monde, réglé par les divinités des vainqueurs. La question de la guerre juste, posée par saint Augustin, au terme de près de quatre mille années de conflits historiques, trouve peut-être sa réponse mille ans plus tard avec Machiavel qui déclare, en substance, qu’une guerre est juste lorsqu’elle est nécessaire. Quoi qu’il en soit, la guerre a été considérée durant très longtemps comme une activité sociale ne nécessitant aucune justification. C’est encore le cas dans d’autres sociétés aujourd’hui.

Le caractère de la guerre se modifie selon la société, l’économie, la technologie et l’esprit du temps. Chaque époque, comme chaque société, fait la guerre d’une manière qui correspond non seulement à ce qu’on appelle sa culture stratégique, mais à l’évolution de ses données politiques et sociales.

Tous ceux qui sont quelque peu familiers des transformations de la guerre au cours des derniers siècles, savent qu’entre 1792 et 1945, l’Europe a connu la guerre que Lazare Carnot dénommait « à outrance ».

Celle-ci était due à des facteurs sociaux et culturels nouveaux, conséquences de la Révolution française.

La proclamation des Droits de l’homme et du citoyen marque l’avènement de la démocratie sur le continent européen. La levée en masse remplace le mercenariat, annonçant les grandes guerres nationales à caractère absolu ; ces dernières étant en somme filles de la démocratie. L’aboutissement du nationalisme exacerbé mène à la guerre totale où, bientôt, les populations civiles sont prises pour cibles, autant sinon plus que les forces armées.

L’apparition du feu nucléaire, en 1945, constitue la plus considérable des mutations dans les affaires militaires, celle-ci étant qualitative et non plus quantitative, tels, par exemple, les progrès du feu entre 1860-70 et 1914, qui furent une surprise majeure de la Première Guerre mondiale. Depuis cette date, durant ce qu’on a appelé la « guerre froide », où l’équilibre entre les deux super-puissances reposait sur la dissuasion, les conflits classiques ont été limités en nombre : guerres israélo-arabes, indo-pakistanaises, guerre de Corée, guerre des Malouines, guerre irako-iranienne.

En revanche, la carte du monde, dans les trente dernières années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, a surtout été modifiée par des guerres irrégulières. Guérillas et actes de terrorisme ont eu, dans le cadre du nouvel esprit du temps, une importance qu’ils n’avaient pas connue au cours de la grande expansion impériale de l’Europe durant le XIXe siècle et le début du XXe .

En dehors de la guerre des Boers (1899-1902), qui opposait des « Blancs », pour utiliser le vocabulaire de l’époque, aucune de ces petites guerres coloniales n’a véritablement eu d’écho important au sein des opinions publiques européennes. Bien qu’il ait été flatteur, pour l’orgueil national, d’accroître les territoires de l’empire, les préoccupations politiques et stratégiques majeures étaient tournées vers les concurrents européens.

Les États qui comptaient étaient la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Russie, l’Autriche-Hongrie, l’Italie et bientôt le Japon. Les États-Unis étaient, jusqu’en 1917, surtout soucieux de l’hémisphère Ouest, du Pacifique et de la liberté des mers.

Les préoccupations majeures, entre 1815 et 1914, concernent l’équilibre européen assuré par le Traité de Vienne, qui établit la prééminence britannique.

Celle-ci fait suite à la longue hégémonie continentale française, qui s’étend de 1648 à 1815, fondée, entre autres, sur une écrasante supériorité démographique.

La France perd sa première place de puissance militaire terrestre en 1871, au profit d’une Allemagne qui devient, en 1890, la grande puissance industrielle européenne.

Les États-Unis représentent, en 1900, près du tiers de la production industrielle mondiale. La Russie, attardée mais démographiquement et militairement puissante, se taille au XIXe siècle un empire par continuité territoriale ; le transsibérien relie bientôt Moscou à Vladivostok.

La révolution industrielle, qui fait suite à l’exceptionnelle révolution intellectuelle des Lumières, apporte une vigoureuse croissance économique et démographique, et confère à l’Europe et aux États-Unis une suprématie sans partage sur l’ensemble de la planète. Seul le Japon parvient à rejoindre, au début du siècle dernier, le groupe des quelques États impériaux. Les avancées techniques, la différence de niveau de vie renforcent l’idée d’une supériorité intrinsèque de l’homme blanc, confortée par le darwinisme social.

Les guerres coloniales se déroulent en pays lointains, car les transports maritimes sont encore relativement lents, tandis que la pénétration de ces territoires est malaisée sur le plan sanitaire. Des troupes européennes, peu nombreuses, rencontrent des adversaires, généralement très supérieurs en nombre, mais divisés et inférieurs sur le plan de l’organisation et des moyens matériels. Ils sont aussi, souvent, moins disciplinés.
C’est un type de conflit inégal, qu’on définit aujourd’hui par le terme trompeur, mais à la mode, d’« asymétrique ». Dans le dernier tiers du XIX e siècle, la qualité de l’armement s’améliore de façon décisive et compense largement l’infériorité numérique des troupes européennes. Avec le temps, les méthodes contre-insurrectionnelles s’améliorent et se soucient non seulement, de soumettre, mais aussi de pacifier pour imposer un ordre nouveau, cherchant à gagner une partie des populations et à neutraliser les autres.

La guerre suppose l’usage de la violence armée pour atteindre un objectif politique.

Ce qui caractérise la guerre classique ou régulière est la bataille, destinée à faire plier l’adversaire, voire à l’annihiler. Cette confrontation directe est précisément ce que cherche à éviter la guérilla, qui est une guerre irrégulière adoptée par le (beaucoup) plus faible. Celle-ci est fondée sur la surprise, la mobilité, le harcèlement.

La confrontation directe se règle par un combat tacitement accepté par les protagonistes. La guérilla se borne à l’embuscade, au sabotage, au piège.

Si les formes changent, l’essence de la guerre reste immuable, ce que Clausewitz a parfaitement exprimé en rappelant qu’il s’agit de contraindre l’adversaire à accepter notre volonté.

La guerre d’Irak, jusqu’à la prise de Bagdad en avril 2003, est un succès opérationnel dû à l’immense supériorité technologique des États-Unis.

Mais ce succès n’est pas une victoire, dans la mesure où l’adversaire ne reconnaît pas sa défaite.

La guerre irrégulière, qui se traduit par la guérilla et le terrorisme, se met rapidement en place, tandis que le Pentagone ne consent pas à reconnaître l’importance du phénomène, qu’il attribue à une activité sporadique condamnée à dépérir.

L’aspect inédit de cette guerre tenait au fait que, contrairement à toutes les autres guerres irrégulières des soixante dernières années, entamées avec peu d’hommes, peu d’armes, peu de moyens financiers, peu de soutien populaire, l’insurrection sunnite était l’expression du noyau d’un État. Issus des services secrets, des fedayin, ou de la garde républicaine spéciale, les éléments qui combattaient disposaient d’armes, de renseignements, de savoir-faire, de moyens et du soutien d’une partie croissante de la population sunnite, à mesure que celle-ci était politiquement marginalisée par les mesures édictées par Paul Bremer.

Le Pentagone s’est trompé sur la nature de la guerre à laquelle il devrait faire face. L’administration de G. W. Bush, et tout particulièrement les néoconservateurs, n’avaient qu’une connaissance très vague de la complexité de la société irakienne et disposaient de troupes culturellement impropres à la tâche à laquelle ils allaient être confrontés.

L’outil militaire américain convenait à merveille pour une guerre classique, mais ne répondait nullement aux besoins d’une mission de pacification et de reconstruction. Pourtant, toutes les écoles de guerre ne cessent de le répéter : la guerre n’est pas limitée au combat. Elle intègre des dimensions politiques, sociales et culturelles.

La dimension sociale de la stratégie, si importante depuis le début de ce qu’on a appelé la décolonisation, n’avait pas été prise en compte par le Pentagone ni par l’aile marchante de l’administration Bush. On comptait simplement sur l’écrasante supériorité technologique et logistique américaine pour l’emporter politiquement.

Avec Ahmed Chalabi pour homme de confiance et Paul Bremer comme proconsul, des troupes inadaptées à la situation qui a rapidement succédé à la prise de Bagdad, le marasme stratégique était à peu près total. À celui-ci, il fallait ajouter une confondante inadéquation des moyens mis en œuvre.

La puissante Amérique ne parvenait pas même à rétablir l’électricité à Bagdad ni, par la suite, à faire en sorte que les véhicules disposent d’essence. Ni, a fortiori, à améliorer les conditions économiques.

Cinq ans après le début de la guerre, la situation militaire reste aujourd’hui encore indécise, quoique moins catastrophique qu’en 2006, mais la solution politique apparaît toujours aussi lointaine.

Quant au projet initial de restructuration du Grand Moyen-Orient, nul n’en parle plus.

Le président G. W. Bush, qui a misé sa présidence sur l’Irak, termine son second mandat sur un fiasco dont toutes les conséquences n’ont pas encore été épuisées.

Comme au Viêt-nam, les États-Unis ont disposé, en Irak, d’une écrasante supériorité technologique et logistique, ainsi que d’une exceptionnelle puissance de feu. Pourtant, ces facteurs n’ont pas permis d’aboutir au bénéfice stratégique escompté.

Si l’outillage opérationnel est remarquable, pour ne pas dire unique, la définition des objectifs politiques ne bénéficie pas de la même rigueur. Il s’agit peut-être là d’un déficit culturel, non des spécialistes, mais de ceux qui prennent les décisions politiques, soit de façon globale, soit sur le terrain.

En l’occurrence, les choix effectués concernant l’Irak et le projet du Grand Moyen-Orient ont été déterminés par idéologie et surestimation de sa propre puissance. Quant aux décisions de terrain, elles n’ont eu de cesse, jusqu’à la fin de 2006, de sous-estimer l’importance croissante aussi bien de la dimension sociale de la stratégie que de celles des passions nationales, lesquelles tendent toujours à s’exacerber devant la présence de troupes étrangères qui prétendent imposer un ordre dont la finalité ne convainc pas.

En Irak, comme au Viêt-nam, la guerre a commencé sur des présupposés erronés, sous-tendus par une stratégie inadaptée.

À chaque fois, les États-Unis tirent au dernier moment les leçons de l’échec et comprennent ce qu’ils auraient dû faire dès le début pour ne pas perdre une guerre aussi désastreuse.

Cette incapacité des États-Unis à appréhender les sociétés auxquelles ils ont affaire est patente en 1965 comme en 2003.

Source : L’Archipel