Faut-il avoir peur de la finance islamique ?


Par George Malbrunot

« Pas du tout », répond Rodolphe Cazavant. Ce jeune cadre de 32 ans a quitté en début d’année sa banque londonienne pour rejoindre un établissement du Qatar, spécialisé dans la finance islamique. Et il ne s’en plaint pas. « J’ai beaucoup plus de responsabilités et une qualité de vie bien meilleure qu’à la City », ajoute ce père de deux jeunes enfants, qui a découvert les charmes du désert.

A Doha, Abou Dhabi ou Bahreïn, de nombreux cadres français travaillent désormais dans les départements « Finance islamique » des banques locales. Fondée sur la « charia », la finance islamique interdit le recours aux intérêts, la spéculation, et les investissements considérés comme impurs (jeu, alcool, armement…).

La plupart des banquiers français, rencontrés lors d’un récent séjour à Doha, dédramatisent l’arrivée prochaine dans l’Hexagone des « sukuks », ces obligations conformes à la loi islamique.

« Même au Moyen-Orient, la finance islamique reste un phénomène marginal, puisqu’elle ne concerne que 17% de l’activité financière de la région », explique Rodolphe Cazavant. « Mais, c’est vrai qu’elle est en net développement ».

Au Qatar, même si la finance islamique ne représente que 20% de l’activité bancaire, le financement des grands projets gaziers fait désormais appel aux « sukuks ». Et la majorité des licences accordées aux nouvelles banques bénéficient aux établissements pratiquant la finance islamique. « Et puis, la finance islamique elle aussi se modernise, selon R. Cazavant, elle essaie de copier la finance traditionnelle ».

Au Qatar, une cinquantaine d’experts en science islamique se partage les postes dans les « charia board » des banques qui pratiquent la finance islamique. Ce sont eux qui doivent dire si tel projet à financer est « charia compatible ». Mais de la théorie à la pratique, il y a parfois un fossé. « Regardez la finance islamique en Extrême-Orient, elle est très différente de celle que nous pratiquons dans le Golfe », assure André Gilles, un autre banquier.

La plupart regrette que les mentalités françaises ne soient pas encore prêtes pour les « sukuks« . « Ca fait peur, nous sommes un pays foncièrement laïc », constate A. Gilles. Pourtant, à entendre tous ces banquiers, la finance islamique n’a rien d’inquiétant.

Depuis quelques années, la ministre de l’Economie, Christine Lagarde, plaide fermement pour son arrivée dans l’Hexagone. Pourquoi un tel engouement, se demandent nombre de banquiers français à Doha. Pour attirer les fonds souverains du Golfe ? « Mais ceux-ci concernent majoritairement des activités conventionnelles », rétorquent-ils.

La plupart, en revanche, s’accorde à reconnaître que « l’activité vente au détail d’une banque islamique peut intéresser une petite frange de la population française de confession musulmane », selon Arnaud Depierrefeu, avocat d’affaires installé à Doha.

Finalement beaucoup en conviennent : la finance islamique est surtout un moyen pour les responsables politiques occidentaux de renvoyer l’ascenseur vers ceux qui les ont aidés à affronter la crise financière. « Nous sommes plus dans le politique que dans l’économie pure », soutient A. Depierrefeu.

Le Qatar, par exemple, a pris une partie du capital de Crédit Suisse, de Barclays Bank ainsi que 9% de Lagardère. « Les grosses entreprises françaises avaient du mal à se refinancer durant la crise, elles se sont dits pourquoi pas recourir à la finance islamique », note un expert économique. Et dernièrement, des assureurs français sont venus au Qatar, afin d’y examiner les possibilités de développer à leur tour une activité finance islamique.

 

Source : http://blog.lefigaro.fr/malbrunot/2009/11/faut-il-avoir-peur-de-la-finan.html