Huit ans de bourbier afghan


Par Gabriel Kolko

Durant la période coloniale, les puissances occidentales ont tracé à dessein des Etats sans cohésion – à coup de règles et de crayons rouge agités par des diplomates raturant nerveusement des mappemondes – rassemblant ici des populations hétérogènes, divisant là arbitrairement un peuple par une frontière, et choisissant bien souvent de mettre à la tête de ces puzzles instables une minorité, forcément en situation d’insécurité, et qui n’aurait, pensait-on, d’autre recours que de se tourner vers l’ancienne puissance coloniale pour garantir un pouvoir structurellement contesté et fragile. Ce « modèle », qui n’est pas sans analogie avec celui de l’Europe des dynasties féodales puis aristocratiques – et de ses guerres incessantes – est à l’origine de la plupart des conflits du monde contemporain. Par une ironie amère de l’histoire, les Etats-Unis se sont jetés sans les comprendre au cœur de deux de ces chaudrons hérités de notre inconséquence : l’Irak et l’Afghanistan, où les forces occidentales sont embourbées depuis huit ans. Quelle est la mission de ces armées ? Traquer Ben Laden ? S’il est encore vivant, c’est au Pakistan, pas en Afghanistan. Installer la démocratie, promouvoir le droit des femmes ? Qui pourrait décemment oser affirmer que le droit à l’usage du vernis à ongle – comme aime à le rappeler le Président Sarkozy – sera garanti par les fusils et les bombardements occidentaux ? Combattre les talibans ? Leur lutte traduit d’abord et avant tout le rejet des pachtounes pour l’occupation étrangère et le pouvoir corrompu et tribal de Karzaï. L’historien Gabriel Kolko analyse ici les raisons de l’échec annoncé du corps expéditionnaire occidental en Afghanistan.

retour d'un soldat mort

Counter Punch

Les États-Unis ne savaient pas à quels désastres multiples ils s’exposaient lorsqu’ils sont entrés en guerre en Afghanistan, le 7 Octobre 2001. Ils subiront à terme – peut-être dans plusieurs années – le même sort qu’Alexandre le Grand, les Britanniques, et la défunte Union soviétique.

Ce que l’on désigne sous le nom d’« Afghanistan » est en réalité un ensemble de tribus et groupes ethniques – les Pachtounes, les Tadjiks, les Ouzbeks, et d’autres encore. Le pays compte sept grands groupes ethniques, doté chacun de sa propre langue. Il existe également 30 langues mineures. Les pachtounes représentent 42% de la population et les talibans viennent de leurs rangs. Les frontières de l’Afghanistan sont contestées et très poreuses. L’organisation Al-Qaïda est la plus forte dans les régions pachtounes situées au nord du Pakistan et en Afghanistan. « Le destin de l’Afghanistan et du Pakistan sont inextricablement liés », avait déclaré le président George Bush en décembre 2007. Cette situation rend cette guerre bien plus complexe, entre autres parce que l’énorme aide militaire envoyée au Pakistan est le plus souvent mal utilisée.

Pire encore, le Pakistan dispose de 70 à 90 armes nucléaires et les États-Unis craignent que certaines d’entre-elles puissent tomber dans les mains d’extrémistes islamiques. Au moins trois quarts des approvisionnements essentiels pour l’effort de guerre de l’Amérique et de ses alliés passe par le Pakistan, et ces convois sont souvent attaqués. En outre, une majorité importante et toujours croissante de Pakistanais se méfient des intentions américaines. Le rapprochement des Etats-Unis avec New Delhi qui a eu lieu après 2007 et a permis un renforcement considérable de la puissance nucléaire indienne, a rendu le Pakistan beaucoup plus réticent aux injonctions de Washington.

La situation en Afghanistan est totalement inextricable, à l’image de son terrain montagneux. Ses principaux problèmes sont d’ordre politique, social et culturel – en grande partie parce que la Grande-Bretagne, a créé arbitrairement ce pays. Il n’y a pas de solution militaire durable à ses nombreux problèmes. Comme au Vietnam, les Etats-Unis peuvent gagner des batailles, mais ils n’ont aucune stratégie pour gagner cette guerre.

Par-dessus tout, l’environnement géo-politique régional est déterminant. Il met en jeu les relations Indo-Pakistanaises, et ce facteur sera déterminant, quoi que fassent les États-Unis et leurs alliés. Le Pakistan considère qu’il est de son intérêt vital que soit installé en Afghanistan un gouvernement ami – quel qu’il soit. Islamabad ne transigera pas sur ce principe. Pour l’armée pakistanaise, l’Inde reste la préoccupation centrale, et bien que l’armée soit opposée à Al-Qaïda et à ses partisans d’origine arabe, elle entretient de bonnes relations avec les talibans luttant contre Karzaï – et avait collaboré avec eux lorsqu’ils combattaient les Soviétiques.

Le pouvoir d’Hamid Karzai, le président afghan en titre, ne s’exerce guère au-delà de Kaboul. De nombreux responsables américains sont choqués par son inefficacité et sa corruption, mais la plupart d’entre eux, comme c’était le cas au Sud-Vietnam, sont finalement prêts à tolérer ces manquements. Les Pakistanais considèrent que Karzai est une marionnette des Indiens, et bien que de très nombreux dirigeants du pays manifestent une aversion pour le séparatisme pachtoune ou les talibans, ils redoutent l’Inde encore plus. Leur armée est structurée pour un affrontement avec l’Inde, pas pour mener une contre-insurrection contre les talibans et leurs alliés qui opèrent à l’intérieur des frontières du Pakistan.

Karzaï, un pachtoune qui est néanmoins beaucoup plus proche des Tadjiks et des Ouzbeks, est effectivement très amical envers l’Inde. L’aide étrangère reçue en provenance d’Inde par son gouvernement dépasse le milliard de dollars. Sa « réélection » au début du mois – survenue à un moment où il est de plus en plus impopulaire – a été accusée d’être entachée de fraude. L’ancien président Jimmy Carter a déclaré que « Hamid Karzai avait volé cette élection. »

Ce n’est là qu’une partie de la situation dans laquelle les États-Unis se sont embourbés depuis huit ans. La stratégie d’escalade d’Obama fera face à une résistance croissante à la fois en Afghanistan et de la part du Congrès américain et de l’opinion publique. Il y a aujourd’hui plus de 100 000 soldats étrangers en Afghanistan, principalement américains, et en augmenter le nombre ne changera pas la situation. Cinquante-huit pour cent de la population américaine se déclarait contre la guerre en Afghanistan en septembre de cette année, et dans certains pays de l’OTAN – notamment l’Allemagne, la Grande-Bretagne et Italie – l’opposition à la guerre augmente. Ces pays ne pourront pas envoyer des troupes bien plus nombreuses pour y combattre. D’influents sénateurs américains s’interrogent sur la stratégie d’Obama. Ils ne sont encore qu’une petite minorité, mais leur prise de position montre que la guerre devient de plus en plus impopulaire aux USA.

La stratégie d’Obama pour gagner la guerre est beaucoup trop complexe pour réussir et de plus il est tributaire de facteurs sur lesquels il n’exerce que peu de contrôle. Parmi ceux-ci, et non le moindre si l’on en croit l’avis d’un de ses principaux conseillers, Bruce Riedel, « le conflit israélo-palestinien [qui] est la question centrale et déterminante pour Al Quaida. » En fin de compte, cette question devra être réglée, mais les chances d’y parvenir sont quasiment inexistantes. Zbigniew Brzezinski, qui fut le conseiller pour la Sécurité Nationale du président Jimmy Carter, a averti à plusieurs reprises Obama que « nous courons le risque de connaître le même … sort que les soviétiques. » L’auteur de l’ouvrage le « Piège Afghan » doit savoir de quoi il parle.

Cependant, Obama va vraisemblablement choisir l’escalade. Outre le fait de mettre en jeu la « crédibilité » de la puissance américaine, la plupart des officiers supérieurs américains pensent, pour citer le Chef d’état-major interarmées, l’amiral Mike Mullen, que « l’effort principal de notre orientation stratégique sur le plan militaire doit désormais porter sur l’Afghanistan. » Quelques officiers, dépourvus d’influence pour la plupart, pensent que cela conduira au désastre, et le commandant militaire américain en Afghanistan a averti qu’à défaut d’un renforcement rapide des effectifs dans un délai d’un an la guerre « se conclura probablement en échec. »

Obama croit qu’il va gagner la guerre grâce à l’escalade – une illusion qui régnait également durant la vaine guerre menée au Vietnam. Il pense également qu’il peut « Afghaniser » la guerre – tout comme Nixon pensait pouvoir « Vietnamiser » ce conflit – même si les recrues de l’armée de Karzaï manifestent peu de motivation en dehors de percevoir leur salaire, et ne sont guère à la hauteur des talibans, qui sont une organisation cloisonnée et complexe, et qui aujourd’hui dominent une grande partie du pays.

Une majorité croissante de la population afghane s’oppose désormais aux efforts de guerre des États-Unis, car ils se sont traduits par un nombre terrible de victimes civiles, sans pour autant obtenir de succès militaires décisifs. « La mission est sur le point d’échouer, » lisait-on l’été dernier dans la revue « Paramètres », une publication trimestrielle de l’armée américaine.

Et c’est sans doute une litote.

 

Traduction : Contre Info