Les Etats-Unis ont-ils joué un rôle dans les troubles en Iran ? (Foreign Policy Journal)


Jeremy R. HAMMOND

Après l’annonce de la victoire de Mahmoud Ahmadinejad sur son principal adversaire Mir Hossein Mousavi lors de l’élection présidentielle en Iran le 12 juin (2009), le pays a été secoué par des troubles qui ont éclaté lorsque les partisans de Moussavi sont descendus dans les rues en affirmant que l’élection avait été truquée tandis que les forces de sécurité et les milices réprimaient les manifestants, parfois avec violence. L’Iran affirmait que les troubles étaient provoquées par une ingérence étrangère, une accusation répercutée par les médias occidentaux mais généralement minimisée. Il y a pourtant de bonnes raisons pour penser que les Etats-Unis ont probablement fomenté le chaos qui s’est instauré et que de nombreux commentateurs ont comparé à la révolution de 1979 qui a renversé le Shah.

Le rôle des Etats-Unis dans le renversement en 1953 du Premier Ministre iranien Mohammed Mossadegh, démocratiquement élu, et l’instauration du régime brutal du Shah Mohammad Reza Pahlavi est bien connu. Dans son discours au Caire le mois dernier, le Président Barack Obama a même fait une allusion au coup d’état soutenu par la CIA, en reconnaissant que « En pleine Guerre Froide, les Etats-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement démocratiquement élu en Iran » (1)

Cependant, les Etats-Unis ont perdu leur principal allié au Moyen-Orient lorsque le Shah fut renversé par une révolution islamique qui a balayé le pays en 1979 et qui a instauré un régime religieux perpétué à ce jour sous le Guide Suprême le Grand Ayatollah Ali Khamenei, successeur du leader de la révolution, l’Ayatollah Ruhollah Khomeini.

Sous l’administration Reagan, les Etats-Unis ont illégalement vendu des armes au régime iranien tout en soutenant l’Irak de Saddam Hussein dans sa guerre dévastatrice contre la République Islamique. Et tandis que les néoconservateurs à Washington tenaient l’Iran dans leur ligne de mire pour un changement de régime sous l’administration Clinton, il a fallu attendre l’élection de George W. Bush pour voir naître une stratégie. Que cette politique destinée à provoquer un changement de régime ait été poursuivie ou pas par Barack Obama reste à démontrer, mais il ne fait aucun doute que les Etats-Unis ont un long et sordide passé d’ingérence dans les affaires iraniennes.

ned_krugLa National Endowment for Democracy (NED)

Un des mécanismes par lesquels les Etats-Unis s’ingèrent dans la politique intérieure d’autres pays est la National Endowment for Democracy (NED), une agence quasi gouvernementale financée à la fois par le Congrès et des fonds privés et dont le but est de fournir un soutien aux organisations qui épousent les objectifs de la politique étrangère des Etats-Unis.

Le site de la NED indique que sa création au début des années 80 était « impulsée par l’idée qu’une assistance américaine aux efforts en faveur de la démocratie à l’étranger serait une bonne chose pour les Etats-Unis et pour tous ceux qui luttent dans le monde pour la liberté et l’autodétermination. » (2)

L’idée derrière la création de la NED était de créer une organisation qui ferait ouvertement ce que la CIA faisait clandestinement depuis longtemps. C’est ainsi que l’organisation a sa propre histoire d’ingérences dans les affaires intérieures d’autres pays. « Une bonne partie de ce que nous faisons aujourd’hui était faite clandestinement par la CIA il y a 25 ans, » a reconnu Allen Weinstein, un des fondateurs de la NED (3)

Par exemple, au Nicaragua la CIA a poussé l’opposition dans des actions de provocation dans l’espoir de susciter une réaction « exagérée » de la part du gouvernement Sandiniste. La NED était présente aussi, et fournissait de l’argent aux groupes d’opposition tandis que la CIA armait les terroristes de la Contra (avec, soi dit en passant, l’argent de la vente d’armes à l’Iran). (4)

En Bulgarie, lors des élections de 1990, la NED a dépensé plus de 1,5 millions de dollars pour battre la Parti Socialiste Bulgare (PSB). Lorsque le PSB remporta l’élection malgré tout, la NED a soutenu les groupes d’opposition qui ont semé le chaos dans les rues pendant des mois jusqu’à ce que le président et le premier ministre démissionnent. (5)

La NED était présente en Albanie et soutenait l’opposition au gouvernement communiste élu en 1991. Une fois encore, l’agitation dans les rues a provoqué la chute du gouvernement et l’organisation de nouvelles élections remportées par le pro-américain Parti Démocrate. (6)

Entre 1990 et 1992, la NED a financé la Fondation Nationale Cubano-Américaine, un groupe anti cubain de Miami qui à son tour a financé Luis Posada Carriles, un terroriste protégé par les Etats-Unis et auteur de l’attentat contre un avion de ligne cubain en 1976 qui a coûté la vie à 73 personnes. (7)

La NED était présente en Mongolie pour aider les partis d’opposition réunis dans l’Union Démocratique Nationale à battre le Parti Révolutionnaire du Peuple qui avait remporté les élections en 1992. Avec le soutien de la NED, l’UDN remporta les élections de 1996 et les médias américains ont salué la « thérapie de choc » économique appliquée par le nouveau gouvernement pro-occidental. Sous le nouveau gouvernement, l’Agence de Sécurité Nationale (NSA – acronyme anglais) en a profité pour installer des stations d’écoute pour espionner la Chine. (8)

Et la NED était présente au Venezuela pour financer l’opposition à Hugo Chavez, dont des groupes impliqués dans la tentative de coup d’état de 2002 qui avait pratiquement réussi à le renverser. (10)

La NED est active aussi en Iran, et distribue des centaines de milliers de dollars à des groupes iraniens. Entre 2005 et 2007, la NED a donné 345.000 dollars à la Fondation Abdorrahman Boroumand (FAB). (11) Le groupe annonce son « apolitisme » sur son site Internet, mais son nom vient du fondateur de Mouvement National de la Résistance Iranienne (MNRI), un groupe d’opposition aux religieux crée en 1980. Selon leur site Internet, Boroumand a été assassiné à Paris en 1991 par des agents du gouvernement iranien. Le site est enregistré sous le nom de la Fondation Boroumand, domicilié à Suite 357, 3220 N ST., NW, Washington, D.C.(13)

Autre bénéficiaire des aides de la NED est le Conseil National Irano Américain (NIAC – acronyme anglais) qui a reçu 25.000 dollars en 2002, 64.000 dollars en 2005, et 107.000 dollars en 2006. La somme de 2002 fut accordée pour organiser des « ateliers de travail sur les médias » afin de former divers membres de groupes civiques aux techniques de relations publiques. La somme de 2005 fut accordée pour financer en partie pour « renforcer les capacités des groupes civiques en Iran, » y compris par des conseils en « relations avec les financiers étrangers ». En 2006, l’argent fut attribué à « la promotion de la coopération entre les ONG iraniennes et la société civile internationale et le renforcement des capacités institutionnelles des ONG en Iran. » (14)

Le président du groupe est le Dr Trita Parsi, dont les parents ont fui la répression politique en Iran lorsqu’il avait 4 ans. Il a fait ses études de doctorat à Johns Hopkins School for Advanced International Studies sous le professeur Francis Fukuyama. (15) [théoricien de la « fin de l’histoire » cher au néocons et ex-gourou des médias pour ceux qui ont la mémoire courte – NDT]

En 2007, Fukuyama écrivait que « Ahmadinejad est peut-être le nouveau Hitler », mais que le recours à la force contre l’Iran « était très peu souhaitable », et que des frappes aériennes « ne provoqueraient pas un changement de régime » qui était « le seul moyen à long terme pour arrêter » le présumé programme iranien destiné à se doter de l’arme nucléaire. (16) De manière similaire, le NIAC s’oppose lui aussi à une intervention militaire contre l’Iran, et propose « l’idée de résoudre les problèmes entre les Etats-Unis et l’Iran par le dialogue afin d’éviter une guerre. » (17)

Après l’élection iranienne et les violences qui ont suivi, le NIAC a publié une déclaration selon lequel « Le seul moyen plausible pour mettre fin à la violence serait la tenue de nouvelles élections contrôlées par des observateurs indépendants pour garantir leur régularité. » (18)

Au mois de novembre dernier, l’ambassadeur iranien auprès des Nations Unies Mohammad-Javad Zarif a accusé les Etats-Unis de vouloir orchestrer une « révolution de velours » en Iran. Selon lui, un des moyens mis en oeuvre était la création d’ateliers de travail. « Depuis quelques années, les officiels américains invitent des personnalités iraniennes à des soi-disant séminaires. Cependant, lorsque ces iraniens assistent à ces sessions, ils se rendent compte qu’ils ont été réunis pour discuter des mesures à prendre pour renverser le gouvernement iranien. » (19)

Le Bureau des Affaires Iraniennes

Au mois de février 2006, la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice a demandé une aide d’urgence au Congrès d’un montant de 75 millions de dollars, en plus des 10 millions de dollars déjà alloués, « pour monter la plus grande campagne de propagande contre le gouvernement de Téhéran jamais réalisée », selon les termes du (quotidien britannique) The Guardian. L’argent « sera consacré à la diffusion de programmes radio et télé à destination de l’Iran, à fournir une aide aux iraniens pour suivre leurs études aux Etats-Unis et à soutenir des groupes démocratiques à l’intérieur du pays. » L’effort de propagande inclurait « le développement des émissions en langue Farsi de la radio gouvernementale US Voice of America (la Voix de l’Amérique) qui passerait de quelques heures par jour à 24/24h. » En présentant sa demande, Rice a dit que les Etats-Unis « travailleront à soutenir les aspirations du peuple iranien pour la liberté et la démocratie dans leur pays. » (20)

Le magazine Christian Science Monitor a naïvement rapporté que « l’objectif implicite » de la demande de financement était « un changement de régime de l’intérieur », et a noté aussi que « l’argent serait consacré à renforcer les émissions en Farsi vers l’Iran, à soutenir les groupes d’opposition, et aux échanges scolaires. »

Un ancien spécialiste du Moyen Orient auprès du Conseil de Sécurité Nationale, Raymond Tanter, a suggéré que les Etats-Unis pourraient collaborer avec un groupe d’opposition iranien, le Mujahideen-e-Khalq (MEK). « Si nous sommes sérieux quant à notre volonté de travailler avec des groupes à l’intérieur du pays, » a-t-il dit, « il faudra que cela soit avec le MEK, parce qu’il n’y a aucune autre force d’opposition qui préoccupe le régime. »

Mehdi Marand, porte-parole du Conseil pour un Changement Démocratique en Iran, a dit que certains membres du Congrès étaient prêts à retire le MEK de la liste des organisations terroristes. « Si les Etats-Unis veulent réellement aider les forces démocratique en Iran, » a-t-il dit, « la seule manière de le faire est de retirer les restrictions imposées à l’opposition. » (21)

Le problème avec le MEK est qu’il figure sur la liste des organisations terroristes publiée par le Département d’Etat des Etats-Unis. Basée en Irak, le groupe est tombé sous la coupe des Etats-Unis après l’invasion de 2003 et le renversement du régime de Saddam Hussein.

Selon l’ancien inspecteur en armements des Nations Unies, Scott Ritter, qui fut l’une des rares voix à souligner, avant l’invasion de l’Irak, qu’il n’y avait aucune preuve crédible que l’Irak possédait encore des armes de destruction massive, les Etats-Unis collaboraient déjà avec le MEK. Bien avant, en 2005, Ritter a écrit que l’administration Bush avait autorisé un certain nombre d’opérations clandestines en Iran. « Les plus visibles d’entre elles, » a-t-il écrit, « sont les opérations appuyées par la CIA et récemment menées par les Mujahideen-e-Khalq, ou MEK, un groupe d’opposition iranien auparavant dirigé par les sinistres services de renseignement de Saddam Hussein mais qui travaillaient désormais exclusivement pour la Direction des Opérations de la CIA. » Selon Ritter, les opérations menées par le MEK à l’intérieur de l’Iran et appuyées par la CIA incluaient des « attentas terroristes. » (22)

Un document du Département d’Etat déclassifié en mars 2006 et intitulé « le recrutement de la prochaine génération de spécialistes iraniens » commence par affirmer que « contrer efficacement l’Iran figure parmi les plus priorités les plus importantes pour notre gouvernement au cours des dix prochaines années. » Le document présente un plan concocté sous la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice et destiné à « promouvoir la liberté et le démocratie [sic] en Iran. »

A cette fin, le Département d’Etat a crée un Bureau des Affaires Iraniennes (BAI, OIA pour l’acronyme anglais), dépendant du Bureau des Affaires du Proche Orient, et qui « s’adresserait au peuple iranien » et embaucherait plus de spécialistes sur l’Iran au sein des services de politique étrangère et plus d’officiers maniant la langue au sein du BAI, du Bureau de Recherche et de Renseignement, et autres branches du Département d’Etat. Une partie de cet effort pour « s’adresser » aux iraniens serait effectué à partir de Dubaï, un « emplacement naturel » pour un bureau régional grâce à sa « proximité avec l’Iran et aux contacts avec la diaspora iranienne. » (23)

Selon ce document, le bureau de Dubaï serait calqué sur la station d’écoute de la capitale Lituanienne à Riga où les Etats-Unis avaient une station d’écoute pour recueillir des informations sur l’Union Soviétique dans les années 20 (George Kennan a été basé un temps là-bas). Les médias iraniens ont qualifié la station de « bureau de changement de régime ». Un officiel du Département d’Etat basé à Dubaï a dit que le but du bureau « est d’avoir une idée de ce qui se passe en Iran. Il ne s’agit pas d’un bureau de recrutement et il ne s’agit pas d’organiser la prochaine révolution en Iran. » (24)

Mais le document du Département d’Etat indiquait aussi que parmi les responsabilités du Directeur adjoint de la station de Dubaï figurait celle de rechercher « des moyens pour mettre en oeuvre des programmes du gouvernement des Etats-Unis et pour financer les organisations politiques et civiles iraniennes » et d’ « alerter Washington lorsqu’il y avait la nécessité de produire des déclarations au nom des dissidents iraniens. »

Le BAI créerait aussi un poste de Officier Généraliste en Relations Internationales à Istanbul pour faire avance « les objectifs politiques des Etats-Unis quant à la communauté [expatriée] iranienne » en Turquie et en Israel. Des postes similaires seraient crées à Frankfurt, Londres et Bakou. (25)

Dans un éditorial du Los Angeles Times qui critiquait les plans de l’administration Bush pour l’Iran, Charles A. Kupchan, professeur en affaires internationales à l’université de Georgetown et membre du Conseil en Relations Internationales (Council on Foreign Relations – CFR), et Ray Takeyh, membre aussi du CFR, faisaient remarquer que l’objectif « n’était pas uniquement de contrer les ambitions nucléaires de Téhéran mais aussi de renverser le gouvernement iranien. » Leur principal critique envers la nouvelle « stratégie pour un changement de régime » était qu’elle avait de bonnes chances de « de se révéler contre-productive et de renforcer les partisans d’une ligne dure au sein du régime » en leur offrant l’occasion de crier à « l’ingérence des Etats-Unis » et de leur offrir une excuse pour réprimer la dissidence. (26)

Lorsque CNN lui posa la question de savoir sur le BAI était destiné à promouvoir un changement de régime en Iran, un haut fonctionnaire du Département d’Etat à répondu qu’il était destiné à « faciliter un changement de politique en Iran, » avant de reconnaître, « Oui, un des objectifs est la mise en place d’un gouvernement qui représente la volonté du peuple, mais c’est un processus qui concerne les Iraniens. » (27)

L’ambassadeur des Etats-Unis auprès des Nations Unies, John Bolton [autre spécialiste bien connu des coups tordus – Note du Grand Soir], a reconnu en octobre 2006 qu’un changement de régime était « l’objectif final » de la politique de sanctions économiques US en ajoutant « qu’elles exerçaient une pression à l’intérieur du pays » et « aidaient les forces démocratiques » à l’intérieur du pays et au sein de la diaspora iranienne. (28)

Des fonctionnaires du gouvernement ont déclaré au New York Times que le vice-président de l’époque Dick Cheney était en train de « promouvoir l’immigration des diplômés et des étudiants iraniens vers Amérique et de couvrir le pays d’émissions radio et télé de soutien aux dissidents iraniens. » Le programme devait être « supervisé par Elizabeth Cheney, sous-secrétaire adjoint aux affaires du Proche Orient et aussi la fille du vice-président. » (29)

Un article du Washington Post relatif au nouveau bureau faisait remarquer que l’argent serait dépensé en « activités d’opposition » et notait que « bien que les officiels de l’administration n’emploient pas le terme « changement de régime » en public, c’est bien de ça qu’il s’agit lorsqu’ils décrivent les objectifs et les moyens mis en oeuvre pour renforcer une résistance à la théocratie. » Le Post notait aussi « l’échec » subi par l’administration Bush lorsque le Congrès a imposé une réduction de 19 millions de dollars qui affecterait principalement les émissions 24/24h de Voice of America vers l’Iran. (30)

En Avril 2060, le Financial Times signalait une coordination avec la Grande Bretagne et remarquait que certains critiques de la stratégie de l’administration étaient les mêmes Iraniens que le programme était censé aider. Selon le Financial Times, « les opposants iraniens sérieux sont pratiquement unanimes pour dire que le financement de l’étranger de leurs activités en faveur de la démocratie, particulièrement celui fourni par la Grande Bretagne et des Etats-Unis, sera contre-productif. » L’article citait aussi Ali Akbar Javanfekr, conseiller de presse du Président Ahmadinejad, qui a déclaré que les Iraniens étaient « conscients » de la « propagande de nos ennemis. » (31)

Au mois de mai, le Los Angeles Times signalait que le BAI était dirigé par David Denehy, un spécialiste de l’Institut Républicain International (IRI). (32) L’IRI a été financé par le NED et était actif au Venezuela, notamment pendant l’année de la tentative de coup d’état, pour un montant de 299.999 dollars pour « former » des partis politiques (à part l’IRI, la NED a fourni aussi plus de 1 million de dollars à des groupes opérant au Venezuela en 2002). (33)

Le président du NIAC, Trita Parsi, a expliqué les objectifs de la politique des Etats-Unis en déclarant « l’administration veut provoquer un changement de régime par une démocratisation de la politique, au lieu d’une confrontation militaire. »

Le L.A. Times a aussi rapporté que « au Pentagone, un directoire iranien travaillera avec le Département d’Etat pour miner le gouvernement de Téhéran. » Selon l’article, le nouveau directoire iranien « a été intégré à l’équipe politique, qui comprenait auparavant le Bureau des Plans Spéciaux (OSP – acronyme anglais).

L’OSP était un bureau dirigé par Douglas Feith qui fut crée pour court-circuiter les procédures de contrôle habituelles des services de renseignement et alimenter le flot d’informations encourageant un changement de régime en Irak, y compris les informations de dissidents irakiens tels Ahmed Chalabi qui n’avait que peu de crédibilité hors du bureau de Feith.

Dans un article de Rolling Stone, James Bamford révéla comment un membre de la cabale de Feith à l’OSP, Michael Ledeen, organisa une réunion avec des dissidents iraniens pour faire avancer le plan de changement de régime en Iran. Ledeen a servi sous l’administration Reagan comme intermédiaire d’Israël dans le commerce illégal d’armes qui fut connu sous le nom de l’affaire Iran-Contra.

Lors de cette réunion à Rome, Ledeen, accompagné de Lary Franklin et Harold Rhode, ont rencontré un Iranien du nom de Manucher Ghorbanifer dans une planque fournie par Nocolo Pollari, un directeur des services de renseignements italiens (SISMI). Quelques mois auparavant, Pollari était le responsable qui a fourni à l’administration Bush les documents, qui se sont avérés plus tard des faux, qui prétendaient prouver que Saddam Hussein avait obtenu de l’uranium en Afrique. Les hommes ont discuté sur la possibilité d’utiliser le MEK pour faire avancer leurs projets de changement de régime en Iran, selon les sources de Bamford bien renseignés sur la réunion.

De plus, Larry Franklin, qui avait travaillé pour Feith à l’OSP, devait rencontrer plus tard deux autres hommes « qui cherchaient aussi une manière de pousser les Etats-Unis à la guerre avec l’Iran. » Les deux hommes étaient Steven Rosen et Keith Weissman du Comité des Affaires Publiques Américano Israéliennes (AIPAC – acronyme anglais). Sous le regard du FBI, Franklin a illégalement passé des informations secrètes d’une Directive Présidentielle de Sécurité Nationale traitant de la politique des Etats-Unis envers l’Iran à l’AIPAC dans le but de pousser l’influent lobby israélien à exercer une pression sur la Maison Blanche pour adopter les mesures préconisées par le document.

Dans l’article daté du 24 juillet, Bamford a écrit « au cours des six derniers mois, l’administration a adopté pratiquement toutes les mesures extrêmes préconisées par la cabale guerrière du Pentagone… Pour appuyer les propos menaçants, le Département d’Etat est entrain de dépenser 66 millions de dollars dans la promotion d’un changement politique en Iran – en finançant les même types de groupes de dissidents que ceux qui ont aidé à entraîner les Etats-Unis à faire la guerre à l’Irak. »

Dans le New York Times Magazine de Juin 2007, Negar Azimi écrivait sur le quotidien iranien Kayhan qui « publie presque chaque jour un article sur un réseau sophistiqué qui conspire au renversement du régime. Appelé « khaneh ankaboot » ou « nid d’araignée », le réseau serait financé par les 75 millions de dollars et comprend tout le monde, de Georges Soris à Georges Bush en passant par Francis Fukuyama, sans oublier des dissidents iraniens de toutes tendances. »

Azimi ajoutait, « si le nid d’araignée avait un quartier général, ce pourrait bien être le Bureau des Affaires Iraniennes, qui se trouve au deuxième étage du Département d’Etat » et « était chargé de définir, en consultation étroite avec Denehy, comment dépenser les fonds pour la démocratie. »

36,1 millions de dollars étaient destinés à Voice of America perse et Radio Farda. Voice of America a souvent invité Reza Pahlavi, fils de l’ancien Shah, qui vit désormais Miami. Le 1er avril 2007, Voice of America avait invité Abdel Malek Rigi, chef du groupe terroriste baloutche Jundallah, qui « fut présenté à l’antenne comme le dirigeant d’un groupe de résistance armée national ».

Mehdi Khalaji, membre du Washington Institute for Near East Policy (institut Washington pour la politique au Proche-Orient) qui a travaillé pendant trios ans à radio Farda, a dit à Azimi que les nouveaux administrateurs de Voice of America « semblent incapables de faire la différence entre journalisme et propagande… Si vous invitez le chef du Jundallah et le qualifiez de combattant de la liberté ou si vous présentez la radio Voice of America comme étant dirigée par des monarchistes, les Iraniens vont changer de station. » (35)

Les Opérations Clandestines US en Iran

Au mois d’avril 2006, le journaliste d’investigation Seymour M. Hersh a écrit dans le magazine New Yorker que « l’administration Bush, tout en prônant le recours à la diplomatie pour arrêter l’Iran de poursuivre son programme nucléaire, a accru le niveau des activités clandestines à l’intérieur de l’Iran et intensifié les plans pour une éventuelle frappe aérienne de grande envergure. »

Une source proche du Pentagone a déclaré à Hersh que des unités américaines étaient en action en Iran et « travaillaient avec les minorités ethniques, dont les Azeris, Les Baloutches, dans le sud-est, et les Kurdes, dans le nord-est. » L’objectif principal était d’ « encourager les tensions ethniques » et miner le régime ». (36)

Asia Times Online a publié peu de temps qu’un « ancien ambassadeur Iranien et connaisseur de la République Islamique » avait fourni les détails « sur les opérations clandestines à l’intérieur de l’Iran destinées à déstabiliser le pays et renverser le régime – où préparer une attaque américaine. » Selon cette source, « le gouvernement iranien est au courant de ces infiltrations. »

Richard Sale, correspondant sur les questions de Renseignement à United Press International, a corroboré les accusations formulées par Hersh, en déclarant que « les accusations iraniennes sont vraies » mais que « le volume de ces activités est si faible, à peine des piqures de moustiques, qu’elles n’ont aucune valeur stratégique. »

L’article d’Asia Times Online se poursuit en soulignant les troubles récentes chez les minorités ethniques en Iran, notamment chez les populations Kurdes, Arabes et Baloutches. Lors d’un incident « fin janvier, a groupe musulman sunnite jusqu’alors inconnu appelé Jundallah (Soldat d’Allah) a capturé neuf soldats iraniens dans les zones isolées de la province de Sistan-Baloutchistan à la frontière de l’Afghanistan et Pakistan » (37)

En juillet, Seymour Hersh a réitéré dans une interview à NPR (radio publique) que les Etats-Unis soutenaient des groupes terroristes dont le MEK, Jundallah et le Parti pour la Liberté du Kurdistan (PJAK – anglais). « La pensée stratégique derrières ces opérations clandestines est de provoquer suffisamment de troubles et de chaos pour pousser le gouvernement iranien à commettre l’erreur de réagir avec agressivité, ce qui donnerait l’impression d’un pays soumis à de grands troubles », dit Hersh, et de pouvoir fournir un casus belli aux Etats-Unis. (38)

Dans un article du 29 juillet, Scott Ritter a écrit que « le contribuable américain est mis à contribution, avec l’autorisation du Congrès, pour financer des activités qui ont pour résultat des morts et des blessés iraniens, et la destruction de biens iraniens… La CIA fournit le soutien matériel des actions du MEK à l’intérieur de l’Iran. La récente série d’attentats en Iran… se révèle être l’œuvre du MEK… » (39)

Hersh a écrit un autre article dans le New Yorker en novembre où il indiquait que le Pentagone menait de plus en plus d’opérations qui étaient traditionnellement du domaine de la CIA, en donnant quelques détails. « Depuis six mois, Israël et les Etats-Unis collaborent pour soutenir un groupe de résistance kurde appelé Parti pour la Liberté du Kurdistan, » qui a lancé des attaques en Iran. Il a répété que « le Pentagone a établi des relations clandestines avec les membres de tribus Kurde, Azeri et Baloutche et encourage leurs efforts de miner l’autorité du régime dans le nord et le sud de l’Iran. » (40)

Sur Democracy Now ! (radio progressiste US) Amy Goodman a réuni Seymour Hersh et Scott Ritter pour discuter du dernier livre de Ritter, « Cible Iran : la vérité sur les plans de la Maison Blanche pour un changement de régime », qui affirme que les Etats-Unis mènent des opérations en Iran par l’intermédiaire du MEK. Ritter a dit que le service de renseignement israélien, Mossad, montait une station en Azerbaïdjan pour travailler avec la population azérie iranienne et travaillait aussi en étroite collaboration avec le MEK. (41)

Le 27 février 2007, le London Telegraph écrivait « l’Amérique finance secrètement les groupes séparatistes ethniques militants en Iran dans une tentative de mettre la pression sur le régime islamique et lui faire abandonner son programme nucléaire. »

« Par une initiative qui révèle la préoccupation croissante de Washington devant l’échec de la voie diplomatique, des fonctionnaires de la CIA sont en train de former des milices d’opposition au sein des nombreux groupes ethniques parsemés le long des frontières Iraniennes. »

« Ces opérations provoquent des controverses parce qu’elles impliquent une collaboration avec des groupes qui recourent au terrorisme pour marquer leur opposition au régime iranien. »

« Ces trois dernières années, il a eu une vague de troubles chez les minorités ethniques des zones frontalières de l’Iran, avec des attentats terroristes et des campagnes d’assassinat contre les soldats et les fonctionnaires du gouvernement. »

« De tels opérations ont été menées chez les Kurdes à l’ouest, les Azéris au nord-ouest, les Arabes Ahwazis au sud-ouest, et les Baloutches au sud-est. »

Un ancien haut-dirigeant de la CIA a déclaré au Telegraph que le financement de la CIA aux groupes d’opposition et séparatistes n’était « pas vraiment un secret ».

Fred Burton, ancien agent chargé de l’antiterrorisme au Département d’Etat et auteur du livre publié en 2008 « Ghost : Confessions of a Counterterrorism Agent » (fantôme : les confessions d’un agent de l’antiterrorisme) a déclaré aussi au Telegraph que « les dernières attaques à l’intérieur de l’Iran rentrent dans le cadre des efforts entrepris par les Etats-Unis pour équiper et former les minorités ethniques à déstabiliser le régime iranien. »

John Pike, du groupe de réflexion Global Security à Washington, a dit « les activités des groupes ethniques se sont réchauffées [sic] ces deux dernières années et ce serait un scandale si ce n’était pas au moins en partie grâce à l’activité de la CIA. » Pike a dit aussi qu’ « une faction au sein du Département de la Défense veut déchainer » le MEK. « Ils ne pourront jamais renverser le régime iranien actuel mais ils pourraient provoquer beaucoup de dégâts. » (42)

Reese Erlich, journaliste et auteur du livre publié en 2007 « The Iran Agenda : The Real Story of U.S. Policy and the Middle East Crisis » (le programme iranien : la véritable histoire de la politique US et la crise au Moyen-Orient), a déclaré à Amy Goodman sur Democracy Now ! au mois de mars 2007 que les Etats-Unis faisaient appel à des groupes kurdes contre l’Iran. « Dans le cas d’un de ces groupes », a-t-il dit, « le PKK ou le parti des travailleurs kurde, qui sont financés aussi par Israël, sont chargés de mener des actions de guérilla en Iran, et cela fait partie d’un plan plus large des Etats-Unis pour fomenter le mécontentement et des activités terroristes menées par des iraniens issus des minorités ethniques de différentes parties de l’Iran. Et lorsque j’étais dans le nord de l’Irak, j’ai pu déterminer que ce genre d’activité était mené à partir du sol irakien dans les zones contrôlées par les Kurdes, en direction de l’Iran. »

Erlich a aussi expliqué comment le PJAK avait été crée comme un scission du PKK et a ajouté que « ils jouent pratiquement le même jeu avec le Mujahideen-e-Khalq, un autre groupe iranien, et avec des groupes au Baloutchistan, proches de la frontière avec le Pakistan ou un car de gardiens de la révolution a explosé. » Il a ajouté qu’Israël aussi « soutenait différents groupes kurdes. » (43)

D’autres corroborations sont apparues en avril, selon un blog de ABC News, « the Blotter », qui rapportait que selon des sources des services de renseignement US et pakistanais, le groupe baloutche Jundallah, opérant à partir de la province du Baloutchistan au Pakistan, menaient des opérations meurtrières à l’intérieur de l’Iran sous la supervision et les encouragements des Etats-Unis. Le financement de Jundallah n’était pas fourni directement, mais « selon des sources tribales qio se sont confiées à ABC News, l’argent destiné à Jundallah est remis à son jeune dirigeant, Abdel Malik Regi, via des exilés iraniens qui ont des contacts dans des états européens et des états du Golfe. »

En référence à l’attaque contre un bus dont Erlich avait parlé lors de son interview avec Amy Goodman, ABC News a noté que Jundallah avait revendiqué nombre d’attaques terroristes et enlèvements, dont « une attaque en février qui a couté la vie à au moins 11 membres des gardiens de la révolution voyageant dans un car dans la ville iranienne de Zahedan. » (44)

A nouveau au mois de mai, ABC News a indiqué que « la CIA a secrètement reçu le feu vert présidentiel d’organiser des opérations clandestines « noires » pour déstabiliser le gouvernement iranien, » selon des fonctionnaires en poste et d’anciens fonctionnaires des services de renseignement. Le mémo présidentiel « comprend une campagne coordonnée de propagande, de désinformation et de manipulation de la monnaie iranienne et des transactions financières internationales. »

Un haut-fonctionnaire de la CIA à la retraite, Bruce Riedel, a dit qu’il ne pouvait pas « confirmer ou infirmer qu’un tel programme existe, » mais a ajouté que « ce serait consistant avec l’approche globale des Américains pour trouver des moyens pour faire pression sur le régime. »

Vali Nasr, responsable adjoint pour l’étude du Moyen-Orient au sein de Council on Foreign Relations, a déclaré à ABC News, « Je pense que tout le monde dans la région sait qu’une guerre par intermédiaires est déjà en cours avec les Etats-Unis qui soutiennent les éléments anti-iraniens de la région et les groupes d’opposition à l’intérieur. » (45)

Le même jour, le Telegraph a publié aussi que « le Président George W. Bush a donné son accord à la CIA pour le lancement d’opérations clandestines « noires » destinés à renverser le régime en Iran, selon des sources des services de renseignement. » Le document officiel approuvait « les plans de la CIA pour une campagne de propagande et de désinformation destinée à déstabiliser, et éventuellement renverser, le règne théocratique des mollahs. » Le plan inclurait un sabotage de l’économie iranienne « par la manipulation de la monnaie du pays et des transactions financières internationales. » (46)

En juillet 2008, l’ancien chef des armées du Pakistan, le général Mirza Aslam Baig, a publiquement accusé les Etats-Unis de soutenir les opérations de Jundallah basé dans la province de Baloutchistan. (47)

Jundallah a revendique l’attentat suicide contre la mosquée Amir al-Mohini dans la ville de Zahedan le 14 mai 2009, en déclarant que la cible était une réunion de Gardiens de la Révolution qui s’y tenait. L’Iran a accusé les Etats-Unis d’être derrière cet attentat. (48)

Jalal Syyah, un officiel du bureau du Gouverneur de la province de Sistan-Baloutchistan, a déclaré à la radio d’état, « les terroristes, qui étaient équipés par l’Amérique dans un de nos pays voisins, ont exécuté cet acte criminel pour tenter de créer des conflits religieux et de semer la peur pour influencer l’élection présidentielle ». (49) Le Ministre de l’Intérieur Sadegh Mahsooli a déclaré « des ennemis tentent d’influencer les élections par la terreur, comme ils l’ont fait à Zahedan hier… les terroristes ne sont ni Sunnites ni Chiites mais Américains et Israéliens qui cherchent à diviser les sunnites et les chiites. » Le candidat d’opposition au Président Ahmadinejad, Mir-Hossein Mousavi a accusé aussi des « puissances étrangères » pour cet attentat. (50)

Les Etats-Unis ont naturellement nié l’accusation. « Nous condamnons cet attaque terroriste dans les termes les plus énergiques qui soient, » a déclaré un porte-parole du Département d’Etat, Ian Kelly. « Nous ne sponsorisons aucune forme de terrorisme en Iran » (51). Le porte-parole de la Maison Blanche, Robert Gibbs, a publié une déclaration « les Etats-Unis condamnent fermement les récentes attaques terroristes en Iran… Le peuple américain transmet leurs plus sincères condoléances aux victimes et leurs familles. Aucune cause ne justifie le terrorisme, et les Etats-Unis condamnent le condamnent sous toutes ses formes, dans tous les pays, contre tous les peuples. » (52)

Le lendemain, des hommes armés ont attaqué le siège de campagne du Président Ahmadinejad à Zahedan, et trois ont été arrêtés alors qu’ils tentaient de fuir. (53) L’agence de presse de la République Islamique (IRNA) a rapporté que trois personnes, dont un enfant, avaient été blessées pendant l’attaque. Selon Al-Arabiya, une télévision financée par des fonds Saoudiens basée à Dubaï, Jundallah a revendiqué l’attaque. (54)

Le 9 juin 2009, quelques jours avant l’élection présidentielle, l’agence de presse nationale iranienne Press TV a rapporté que le frère du dirigeant de Jundallah, Abdulhamid Rigi, avait confirmé dans une interview que les Etats-Unis rencontraient le groupe depuis 2005 et l’avaient aidé à s’armer. Selon l’article, il aussi avait rencontré des Américains à Islamabad, au Pakistan. (55)

Une « Révolution de Velours »

Deux mois avant les élections, l’Iran a annoncé que les Gardiens de la Révolution avaient découvert un complot pour renverser le régime et a accusé les Pays-Bas de conspirer avec les Etats-Unis et la Grande Bretagne pour fournir un soutien financier aux groupes et sites internet d’opposition afin que des « activités antigouvernementales » provoquent un « reversement en douceur » du gouvernement. (56)

Après l’élection que le candidat sortant le Président Ahmadinejad a remportée avec une marge majorité, des manifestations ont éclaté dans les rues de Téhéran et les manifestants ont crié à la fraude et exigeaient l’annulation du scrutin. A certaines occasions les manifestations se sont transformées en émeutes et en actes de vandalismes et d’incendies. Les forces de sécurité ont parfois riposté avec brutalité et la milice semi-officielle Basij a été accusée d’avoir pris d’assaut l’Université de Téhéran, tuant 13 personnes. (57) La Basij a été accusée aussi d’autres atrocités, dont le meurtre d’une jeune femme identifiée comme Neda Agha Soltan. Neda fut filmée étendue dans la rue en train de saigner à mort, apparemment après qu’elle ait reçue une balle. (58)

Au milieu du chaos et des accusations d’ingérences étrangères dans les élections, l’Iran a renforcé la répression de la dissidence, en bloquant des sites internet et en interdisant les journalistes étrangers. Pendant la confusion, le réseau Twitter est devenu un important moyen de communication entre manifestants. Un utilisateur de Twitter envoie de courts messages (« tweets ») via un navigateur Web ou un SMS. D’autres utilisateurs peuvent s’abonner aux tweets de cet utilisateur et recevoir des mises à jour en temps réel. Ainsi, malgré les efforts déployés pour bloquer les sites internet, les autorités iraniennes n’ont pas pu arrêter Tweeter sans bloquer tous les SMS.

Mais la « révolution Tweeter » comme certains médias occidentaux l’ont baptisée, n’est peut-être pas ce qu’elle parait être. Des Blogs aux Etats-Unis ont explosé sous des rapports non confirmés basés sur des tweets anonymes provenant ostensiblement d’Iran. Mais comme l’a fait remarquer le Washington Post, « il est difficile d’estimer le volume de tweets réellement émis d’Iran. » (59)

Alors qu’une quantité importante de l’information émise par tweets s’est trouvée confirmée avec le temps, il n’en demeure pas moins que nombre d’informations douteuses ont circulé. Le New York Times a noté que « tout comme Twitter a aidé à sortir des informations en direct de Téhéran, il a aussi répandu des informations approximatives, et peut-être parfois même de la désinformation. » Parmi les fausses informations qui ont été répandues via Twitter et reprises dans les blogs on trouve « il y a eu trois millions de manifestants le week-end dernier à Téhéran (plutôt quelques centaines de milliers) ; que le candidat de l’opposition Mir Hussein Mousavi avait été assigné à son domicile (il ne faisait que l’objet d’une surveillance) ; que le président du comité de contrôle des élections avait déclaré l’élection invalide dimanche dernier (faux). » (60)

Cette dernière doit une bonne partie de sa popularité à Andrew Sullivan et son blog « The Daily Dish » à The Atlantic. Sullivan avait écrit, « Oui, la propre commission de contrôle des élections a déclaré l’élection invalide et a demandé un nouveau scrutin. C’est énorme : si le propre organisme de contrôle du régime émet un couac, quelle chance reste-t-il au régime de convaincre quelqu’un de sa légitimité démocratique ? » (61)

Sullivan avait mis comme source un lien vers un site en langue Farsi, Peykeiran.com (62) mais Sullivan a reconnue ne pas lire le Farsi, ce qui signifie qu’il ne faisait que relayer une information obtenue par ailleurs, peut-être par Twitter, sans citer la source. Quelque soit la source, la nouvelle se propagea à travers l’internet le lendemain de sa publication.

Mais lorsque Kourosh Ziabari, journaliste iranien et correspondant de Foreign Policy Journal, a lu l’article et le lien indiqué, il a répondu « En fait, il me semble qu’Andrew Sullivan a commis une erreur. Celui qui a affirmé que l’élection était invalide était Ali-Akbar Mohtashami, administrateur du comité pour la protection du scrutin de la campagne de (l’opposant) Mir-Hossein Mousavi. » (63) Pas vraiment le « scoop » que Sullivan prétendait annoncer.

Le New York Times a aussi fait remarquer que « non seulement est-il difficile de se fier à ce qui circule sur Twitter, mais certains utilisateurs de Twitter peuvent même tenter de vous rouler. » Parmi les exemples de messages tweeters diffusant des informations fabriquées de toutes pièces, on peut citer le cas de ceux du journaliste d’ABC News Jim Sciutto. (64)

Sciutto s’est défendu en affirmant que le gouvernement iranien tentait de « retourner la technologie contre les manifestants. Les autorités ont lancé un certain nombre de fausses listes d’opposition sur Twitter, qui envoient de la propagande et de fausses informations. » (65)

Sciutto n’a donné aucun élément qui permettrait de conclure que le gouvernement Iranien diffusait des tweets à son nom, mais il est bien sûr facile d’accepter l’idée que le gouvernement iranien ait recours à Twitter pour répandre de la désinformation, sans autre forme de preuve. Et pourtant, malgré le volume conséquent de fausses informations apparemment émise par des proclamés partisans de l’opposition, les grands médias et bloggeurs ont du mal à prononcer le mot « propagande », encore moins de suggérer qu’il ait pu y avoir une coordination entre groupes d’opposition et services de renseignements étrangers pour répandre de fausses informations et fomenter des troubles.

Evgeny Morozov, bloggeur chez Foreign Policy et member de l’Open Society Institute, a questionné la « Révolution Tweeter » dans un article publié dans le Boston Globe. Il a souligné que les « réseaux sociaux pouvaient faire des miracles lorsqu’il s’agit de dénoncer les abus du gouvernement ou la tenue d’une manifestation, » mais « l’organisation d’une manifestation n’a rien à voir avec sa publicité ; le première se fait dans la discrétion, la seconde cherche l’inverse. »

« Il est très tentant d’attribuer les manifestations en Iran au pouvoir de Twitter, Facebook ou autres, » a-t-il ajouté. « mais nous devons être extrêmement prudents quant aux conclusions, surtout parce que nous n’avons que très peu d’informations précises. » (66)

Morozov a déclaré aussi au Washington Post que « il n’est pas certain du tout » que Twitter « ait aidé à organiser la protestation », mais « pour impliquer la très grande diaspora iranienne et tous ceux qui ont une dent contre Ahmadinejad, c’est un grand succès. »

Pendant des discussions avec des lecteurs, il a observé que de nombreux émetteurs de messages s’étaient déclarés comme étant basés à Téhéran, par « solidarité » et que la diaspora iranienne était très active sur les réseaux. Il a fait remarquer aussi qu’on ne pouvait pas savoir si une personne avec un nom à consonance iranienne qui envoie un message en Farsi sur des événements à Téhéran « si elle est réellement à Téhéran ou à Los Angeles. » (67)

Lorsque Twitter Inc a voulu effectuer une maintenance sur son site, les Etats-Unis ont demandé à la société ne repousser l’intervention pour ne pas interrompre le service qui était utilisé pour rassembler les manifestants dans la rue. « Un des moyens par lesquels les gens peuvent faire sortir le message est Twitter, » a déclaré un officiel du Département d’Etat aux journalistes. « Ils ont annoncé qu’ils allaient interrompre leur service pour maintenance et nous leur avons demandé de ne pas le faire. » (68)

Peu de temps après, l’Iran a convoqué l’ambassadeur Suisse, qui est aussi le représentant des intérêts US dans le pays depuis que les Etats-Unis ont rompu leurs relations diplomatiques après la révolution de 1979, pour protester contre l’ingérence américaine dans les affaires iraniennes. (69

On pourrait être tenté d’avancer que la stratégie de changement de régime adoptée sous l’administration Bush, qui comprend la propagande, le soutien aux groupes dissidents, et le soutien aux militants et terroristes anti-régime, a changé avec la nouvelle administration du Président Obama. Nombreux sont ceux qui font remarquer qu’il n’y a aucune preuve d’une ingérence américaine dans les élections iraniennes.

Certes, mais il n’y a pas non plus d’indication claire qu’Obama ait révoqué la politique implémentée sous Bush. Le scénario le plus vraisemblable est qu’Obama a repoussé l’option militaire qui était l’option préférée de certains membres de l’administration Bush, pour lui préférer d’autres moyens pour obtenir le changement de régime en Iran.

Quoiqu’il en soit, eu égard à l’historique des ingérences américains dans les affaires d’état iraniennes, et une politique clairement affichée de changement de régime, il parait tout à fait possible, et même probable, que les Etats-Unis ont eu un rôle significatif dans la provocation des troubles récentes dans une tentative de miner la République Islamique.

Jeremy R. Hammond

23 juin 2009

Traduction « ouf, après ça, j’arrête » par VD pour le Grand Soir http://www.legrandsoir.info

ARTICLE ORGINAL
http://www.foreignpolicyjournal.com/2009/06/23/has-the-u-s-played-a-role-in-fomenting-unrest-during-irans-election/

Notes :

[1] Remarks by President Barack Obama in Cairo, Egypt, White House, June 4, 2009
http://www.whitehouse.gov/the_press_office/Remarks-by-the-President-at-Cairo-University-6-04-09/

[2] David Lowe, « Idea To Reality : A Brief History of the National Endowment for Democracy », National Endowment for Democracy, Accessed June 22, 2009
http://www.ned.org/about/nedhistory.html

[3] William Blum, Rogue State : A Guide to the World’s Only Superpower (Monroe, Maine : Common Courage Press, 2000), p. 180

[4] Susan F. Rasky, « C.I.A. Tied to Nicaragua Provocations », New York Times, September 21, 1988
http://www.nytimes.com/1988/09/21/world/cia-tied-to-nicaragua-provocations.html

[5] William Blum, Rogue State, p. 157

[6] Ibid., p. 157-8

[7] Ibid., p. 183

[8] Ibid., p. 177

[9] Ibid., p. 182

[10] William Blum, « US coup against Hugo Chavez of Venezuela, 2002 » (Excerpted from Freeing the World to death : Essays on the American Empire), KillingHope.org, accessed June 22 2009
http://killinghope.org/essays6/venez.htm

Eva Golinger, « The Proof is in the Documents : The CIA Was Involved in the Coup Against Venezuelan President Chavez », VenezuelaiFOIA.info, accessed June 22, 2009
http://venezuelafoia.info/evaenglish.html

[11] Information on grants for years 2005-2007 available on the National Endowment for Democracy website, accessed June 22, 2009
http://www.ned.org

[12] Information from the Abdorrahman Boroumand Foundation website, accessed June 22, 2009
http://www.iranrights.org/

[13] WHOIS domain lookup, accessed June 22, 2009
http://www.whois.net

[14] National Endowment for Democracy website, accessed June 22, 2009
http://www.ned.org/grants/06programs/grants-mena06.html#iran

[15] Information from the National Iranian American Council website, accessed June 22, 2009
http://www.niacouncil.org/index.php?option=com_content&task=view&id=826&Itemid=28

[16] « The neocons have learned nothing from five years of catastrophe », The Guardian, January 31, 2007
http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2007/jan/31/comment.usa

[17] National Endowment for Democracy website, accessed June 22, 2009

[18] « NIAC Calls for New Election in Iran », National Iranian American Council Press Release, June 20, 2009
http://www.niacouncil.org/index.php?option=com_content&task=view&id=1452&Itemid=2

[19] « US plotting Velvet Revolution in Iran ? », Press TV, November 18, 2008
http://www.presstv.ir/detail.aspx?id=75784&sectionid=351020101

[20] Ewen MacAskill and Julian Borger, « Bush plans huge propaganda campaign in Iran », The Guardian, February 16, 2006
http://www.guardian.co.uk/media/2006/feb/16/usnews.iran

[21] Howard LaFranchi, « A bid to foment democracy in Iran », Christian Science Monitor, February 17, 2006
http://www.csmonitor.com/2006/0217/p03s03-usfp.html

[22] Scott Ritter, « The US War with Iran has Already Begun », Al Jazeera, June 20, 2005

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