Iran : mouvement populaire et lutte de pouvoirs


Comment va évoluer la crise iranienne ? Le mouvement populaire qui s’est manifesté dans la rue au lendemain de l’élection paraît s’étioler sous les coups de la répression des miliciens, mais le Grand Ayatollah Montazeri, qui vient d’appeler à trois jours de deuil à partir de mercredi, pourrait lui indiquer une autre voie, celle de la grève et de la désobéissance civile, telles qu’elles avaient été pratiquées à l’époque du Shah. Dans le même temps, à Qom, Rafsandjani – l’homme clé de la situation – est à la manoeuvre en coulisses et tente de rassembler une opposition à la faction réunissant Khamenei, Ahmadinejad et les Gardiens de la Révolution. Si l’issue de ces luttes au sommet et dans la rue reste incertaine, l’embarras d’un pouvoir fragilisé est palpable. Rappelons que Ali Larijani, le président du parlement iranien, qui fait partie du camp conservateur, a lui même admis dimanche sur la chaîne de télévision d’Etat qu’ « une majorité de gens sont d’opinion que les résultats réels de l’élection sont différents de ce qui a été annoncé officiellement. » Pepe Escobar, grand reporter à Asia Times, propose ici sa lecture des derniers développements.

Par Pepe Escobar, Asia Times, 22 juin 2009

En cette période où le sang est répandu dans les rues, où les cris retentissent sur les toits et où les dagues sont dégainées dans les allées du pouvoir, la révolution islamique d’Iran a rendez-vous avec le destin : le défi qui lui est lancé est de célébrer finalement le mariage entre l’islam et la démocratie.

L’ancien président Mohammad Khatami, l’homme du dialogue des civilisations, a manifesté une fois de plus sa stature morale lorsqu’il a fait l’éloge des grandes manifestations silencieuses (qui ont eu lieu avant la répression sanglante), et souligné que les 40 millions d’électeurs iraniens, y compris ceux qui contestent le résultat « officiel », sont les « propriétaires » de la révolution.

Le leader suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a quant-à lui préféré qualifier cette marée de manifestants de « terroristes ».

Khatami a également décrit Ahmad Jannati, le leader du Conseil des Gardiens qui est favorable au président Mahmoud Ahmadinejad, comme « un arbitre faisant l’objet de suspicion et de plaintes ». La « seule solution », a déclaré Khatami, pour « régler la crise au mieux des intérêts du peuple iranien et des principes de la révolution » serait la création d’une commission impartiale pour examiner les éléments constitutifs d’un truquage des élections. Mir Hossein Moussavi, le candidat malheureux à l’élection présidentielle, considère qu’une telle commission est « un droit », et permettrait de « parvenir à une nouvelle forme de la vie politique dans le pays ».

A l’heure actuelle il n’existe aucune indication que l’oligarchie politico-religieuse qui vient de renforcer son pouvoir en Iran envisage la possibilité de nommer une telle commission.

Montazeri à la rescousse

L’élément clé de la situation pour les prochains jours, est l’appel du Grand Ayatollah Montazeri Hussein à trois jours de deuil en mémoire des victimes, de mercredi a vendredi. L’interprétation qu’en font les progressiste de Téhéran – et parmi l’ intelligentsia des exilés iraniens – est qu’il s’agit d’une référence subtile au code de la désobéissance civile employé en 1979, suggérant aux habitants de se mettre en grève illimitée.

Faire grève est un moyen de protestation plus sûr, et beaucoup plus subversif que de descendre dans la rue et de s’exposer aux coups des miliciens Basiji. Il y a 30 ans, les grèves ont été un élément fondamental pour le succès de la révolution. Montazeri indique également de façon subtile la stratégie permettant de rallier la majorité silencieuse de l’Iran – qui pourrait représenter de 30% à 40% de la population totale. Cette stratégie, appliquée judicieusement au cours des jours et des semaines qui viennent, pourrait transformer le flot des manifestations populaires en un formidable océan.

Comme si une force irrésistible lui chuchotait à l’oreille « M. Montazeri, abattez ce mur [islamique] »

Dans le même temps, dans la rue, le mouvement populaire pleurera ses morts et combattra l’implacable contrôle de toute les technologies modernes en revenant au papier… Bienvenue au retour des Samizdats (publications clandestines à l’époque soviétique) du 21ème siècle.

En l’espace de seulement une semaine, la révolution verte populaire s’est transformée en un mouvement qui va bien au-delà de Moussavi. La colère, la rage, le sentiment d’avoir subi une injustice énorme (qu’il ne faut jamais sous-estimer dans une société chiite), le ressentiment, ont grandi à l’extrême. Le régime a perdu le contrôle de l’arène du débat politique, et la répression a été très brutale. Une idée très simple a finalement vu le jour : nous en avons assez. Vous êtes des menteurs. Mort au dictateur. Allah Akbar. Et nous allons pleurer toutes les nuits sur les toits et nous ne serons pas réduits au silence, jusqu’à ce que vous entendiez le message.

En blâmant les « terroristes », les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne – la réaction de panique de l’oligarchie politico-religieuse est totalement à côté de la plaque. Tout comme le sont de larges secteurs de la gauche occidentale – prisonnières de cette logique erronée du « quiconque lutte contre l’impérialisme américain est mon ami ». Ils ont été dupés – avalant sans discernement la propagande du régime, aveugles à la complexité de la société iranienne, et incapables d’identifier une nouvelle équation politique pour ce qu’elle est. Il est complètement absurde de croire que ce sont des « marionnettes manipulées par l’occident » qui crient Allah Akbar sur tous les toits de l’Iran, ou sont abattus par les miliciens Basiji dans les rues.

Moussavi, Khatami, Montazeri ne sont pas des néo-révolutionnaires (et encore moins des contre-révolutionnaires). Tous acceptent les principes et les institutions de la République Islamique d’Iran, y compris les Gardiens de la Révolution et les milices Basiji, mais ils critiquent « les déviations et les mensonges », selon les termes de Moussavi et Khatami. Ils ne veulent rien d’autre que le « retour de la pureté des principes de la Révolution islamique ». Et ils insistent sur le fait que cela implique toutes les formes de liberté d’expression.

Le peuple iranien rêve maintenant qu’un dialogue permanent et sans entrave s’installe au sein de la société civile. Et ce pas en avant n’est pas nécessairement associé avec l’adoption en Iran de la démocratie libérale occidentale. Les Perses sont suffisamment sophistiqués pour que la question aille bien au-delà. Comme si une feuille de route avait été établie non seulement pour une réédition iranienne post-moderne de la Révolution française, mais aussi pour une Réforme de l’Islam.

Rafsanjani à Qom

Pendant ce temps, les intrigues dans les couloirs de palais se poursuivent. Sans surprise, l’ancien président Hashemi Rafsandjani, déroule son jeu à Qom. Il pourrait ne pas parvenir à co-opter les Gardiens de la Révolution – qui le craignent et le détestent – mais il pourrait gagner à lui d’influents ayatollahs et entreprendre de délégitimer Khamenei. L’entourage du leader suprême a fait savoir sans ambages à Rafsandjani que s’il continuait ses intrigues, lui et toute sa famille seraient en grande difficulté. [1]

Qom est surveillée de près par la faction qui rassemble Khamenei, Ahmadinejad et les Gardiens de la Révolution. Ils savent tous que de nombreux ayatollahs ont traditionnellement obtenu leur leadership en se faisant les porteurs de plus larges revendications sociales. La « papauté » de Qom soutient surtout les conservateurs pragmatiques et les réformistes. Des gens comme Moussavi et Khatami. Certainement pas des gens comme Ahmadinejad.

La veuve de Mohammad Rajai, un ancien premier ministre assassiné au début de la révolution, s’est rendue à Qom pour parler à quelques-uns des principaux ayatollahs. Sans surprise, elle a été arrêtée. Selon la blogosphère iranienne, quelques ayatollahs sont en en résidence surveillée et empêchés de communiquer. On oublie facilement en Occident que des millions d’iraniens sont opposés à ce que le pouvoir politique soit soumis à la religion. Les déclarations publiques d’ Ayatollahs en faveur de la séparation de l’Église et l’État ne sont peut-être plus très éloignées.

Rafsandjani réclame la tenue d’une session extraordinaire d’urgence par les 86 membres du Conseil d’experts (qui ne compte aucune femme). Autre point crucial : Qom dans son ensemble n’est pas très favorable à Khamenei. Il a été et reste un intellectuel de second rang. C’était un simple Hojjatoleslam [2] lorsque qu’il a été choisi comme successeur l’ayatollah Khomeini à la faveur d’intrigues. Il n’a pas le rang de « Marja » ( chef spirituel), et n’est pas considéré comme une référence.

Le problème pour Rafsanjani est qu’il lutte contre un redoutable ennemi : l’ayatollah Mesbah Yazdi, mentor spirituel d’Ahmadinejad, qui a perdu son influence au bénéfice de Rafsanjani lors de la dernière élection pour le Conseil des Experts, à la fin 2006. On a donc à faire une fois encore à une bataille (invisible) entre le « requin » et le « crocodile », surnoms attribués en Iran à Rafsandjani et Yazdi. La chaîne Al-Arabiya, fait état de sources selon lesquelles Rafsandjani chercherait à installer une direction collégiale pour remplacer le chef suprême. Aucun blogueur iranien n’a confirmé l’émergence possible d’un politburo des ayatollahs.

Shah Ali Khamenei

Pour l’instant, l’oligarchie politico-religieuse (Khamenei / Ahmadinejad / Gardiens de la Révolution), qui a consolidé son pouvoir et ses privilèges, a fait très clairement savoir qu’elle souhaite un gouvernement islamique où la souveraineté populaire est réduite à rien. La légitimité tirée de la puissance divine se suffit à elle même. C’est le sens du discours de Khamenei vendredi dernier. Cette oligarchie ne se laissera pas priver de son pouvoir.

Mais au milieu de tous ces événement qui agitent Iran, une chose est certaine. Il est trop tard pour faire marche arrière désormais. Tous les éléments montrent que le mouvement populaire s’installe sur le long terme, quelle que soit la violence des miliciens Basiji, qui sont issus de la classe ouvrière et méprisés par les classes moyennes et supérieures instruites. Et des fissures vont émerger au sommet.

Une autre option serait celle d’une dictature militaire illégitime et brutale d’une mollarchie divisée, appuyé par des légions de miliciens Basiji. Cette solution ne pourrait pas durer.

A Téhéran, des rumeurs insistantes font état d’une aide que le pouvoir recevrait de la Russie et la Chine pour mener sa contre-insurrection. Khamenei, Ahmadinejad et les Gardiens de la Révolution peuvent toujours menacer de transformer Téhéran en Tiananmen et l’emporter – pour l’instant. Mais l’Iran de 2009 n’a rien à voir avec la Chine de 1989.

Moussavi se trouve placé sans qu’il l’ait voulu dans l’œil d’un cyclone de dimension historique. Il suit désormais cette marée humaine. Celle-ci indique que le chef suprême est illégitime. Sa crédibilité en tant qu’autorité religieuse a été et reste fragile. Désormais, sa crédibilité en tant que chef suprême est fragilisée elle aussi.

La thèse centrale défendue par Khamenei, le « velayat-e faqih » (la règle de la jurisprudence), n’a jamais été celle d’une révélation divine (Il a été influencé par la lecture que faisait Khomeini de Platon et d’Aristote). C’est seulement une interprétation chiite de l’islam politique, selon laquelle une jurisprudence islamique voit ses pouvoirs divins et ses règles entourées de gardiens.

Aujourd’hui, les gens disent, « nous en avons assez des gardiens ». Et ils disent aussi que la solution est criée sur les toits. Voilà ce que ce mouvement populaire pense : si Dieu est grand, il va nous permettre d’obtenir la démocratie au sein de l’islam. Quant au leader suprême, il est désormais nu. Moussavi pourrait n’être pas Khomeini. Mais Khamenei rapproche lui-même de façon croissante son image de celle du Shah.

 

Publication originale Asia Times, traduction Contre Info


[1] Cinq membres de la famille de Rafsandjani ont été arrêtés durant plusieurs heures dimanche (ndt)

[2] Docteur en théologie

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