Nucléaire iranien : que sait-on ? (1/2)


par Dina Esfandiary

En dépit de la mobilisation de toutes les formes de recueil du renseignement, la communauté internationale ne dispose pas des informations qui lui permettraient de connaître avec certitude les intentions de l’Iran. Téhéran est certes à la recherche d’une capacité nucléaire. Mais il sait que la décision de fabriquer une bombe, ou plusieurs, pour en arriver à une véritable posture dissuasive, constitue une ligne rouge, dont le franchissement s’avérerait pour lui extrêmement dangereux.

Lentement mais sûrement, le programme nucléaire iranien se construit sous le regard suspicieux de la communauté internationale, d’autant plus désireuse d’une solution rapide que des découvertes troublantes viennent régulièrement renforcer son inquiétude. Elle reste cependant divisée quant aux intentions supposées de l’Iran : la République islamique est-elle réellement déterminée à fabriquer l’arme nucléaire ? Ou cherche-t-elle simplement à atteindre un potentiel nucléaire, le seuil technologique qui lui permettra d’assembler une bombe, rapidement si nécessaire ?

Nombre de faucons, en particulier en Israël et aux États-Unis, sont convaincus que l’Iran s’est fixé pour but l’acquisition de l’arme nucléaire. Pourtant, les États-Unis estiment que le pays n’a pas encore pris la décision ferme de s’engager dans cette voie. Cette position officielle repose sur les conclusions des services de renseignements américains et sur la supposition que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) détecterait tout détournement de matières nucléaires.

On ne peut néanmoins être certain que les experts, conseillers et décideurs disposent de toutes les informations leur permettant de connaître les intentions véritables de l’Iran. Les capacités et les seuils technologiques sont des données quantifiables, évaluables de manière relativement aisée [1]. Les intentions sont abstraites, bien plus difficiles à déterminer.

De fait, les différents États fondent chacun leur appréciation des intentions de l’Iran et de l’état d’avancement de son programme nucléaire sur des informations loin d’être complètes. Comme le disait Donald Rumsfeld : « Il y a les données connues, les choses qu’on sait savoir. Il existe également des inconnues connues, c’est-à-dire que nous sommes conscients d’ignorer certaines choses. Mais il reste par ailleurs des inconnues, des choses que nous ignorons ne pas savoir [2]. »

Évaluer l’intention et le risque

La question des intentions de l’Iran a fait son retour au-devant de la scène en 2007, lorsqu’a été publié le National Intelligence Estimate (NIE) américain. Ce rapport officiel, synthèse des conclusions des agences américaines de renseignements sur le programme nucléaire iranien, a créé la controverse : il prenait le contre-pied du rapport précédent, aux conclusions largement partagées, qui avançait en 2005 que l’Iran fabriquait des armes nucléaires.

La version de 2007 affirme ceci :

  • « Nous jugeons avec un degré de certitude modéré que Téhéran n’a pas, à la mi-2007, relancé son programme d’armement nucléaire, mais ne savons pas si son intention est de développer des armes nucléaires » ;
  • « Nous estimons, toujours avec un degré de certitude modéré à élevé, que l’Iran ne possède pas actuellement d’armes nucléaires [3]. »

D’après ce rapport, l’Iran a mené des activités nucléaires de nature militaire jusqu’en 2003. La décision de « suspendre son programme d’armement nucléaire suggère que la détermination de la République islamique à fabriquer des armes nucléaires est moindre que nous ne le jugions depuis 2005. »

Les mises à jour apportées en 2010, encore classifiées, concorderaient avec les conclusions du NIE 2007. Celui-ci n’établissait cependant aucune « distinction entre les activités déclarées et non déclarées de l’Iran [4] » et envisageait par conséquent le programme iranien de manière globale. Début 2012, les autorités américaines ont précisé leur position quant aux intentions supposées de Téhéran. Dans un entretien accordé à la chaîne américaine CBS en janvier, le secrétaire américain à la Défense Leon Panetta déclarait : « Essaient-ils de produire une arme nucléaire ? La réponse est “non”. Nous savons néanmoins qu’ils tentent d’acquérir un potentiel nucléaire et c’est cela qui nous inquiète. Nous avertissons l’Iran : “Ne fabriquez pas la bombe.” Pour nous, c’est la limite à ne pas franchir [5]. »

James Clapper, directeur du renseignement américain, a réitéré cette position quelques semaines plus tard : « Si la décision de poursuivre le développement d’armes nucléaires a été prise – et un certain nombre d’indices nous laissent croire que tel n’est pas le cas –, ce choix résulte d’une analyse coûts-bénéfices. Or nous ne pensons pas qu’[Ali Khamenei, le Guide suprême,] ait déjà pris cette décision [6]. »

Pour L. Panetta comme pour J. Clapper, bien que l’avancée du programme iranien ait été régulière, Téhéran n’a pas encore décidé d’acquérir la bombe. Les services de renseignements israéliens [7] sont de cet avis, malgré les appels répétés à une action immédiate contre l’Iran.

Un verre à moitié vide ou à moitié plein ?

La publication du NIE 2007 a suscité un tollé dans les milieux politiques américains [8]. Le fait que les intentions de l’Iran soient présentées comme moins évidentes que précédemment a profondément frustré les faucons. Les critiques de la politique américaine étaient, eux, en droit de poser la question brûlante : pourquoi l’administration Bush consacrait-elle tant de temps et d’argent à la menace iranienne si celle-ci ne présentait aucun caractère urgent ?

Des analystes ont contesté l’argument selon lequel l’Iran n’aurait pas encore choisi la voie militaire : le pays aurait-il pris tant de risques et subi tant de sanctions pour s’en tenir à un résultat incomplet ? Pour Téhéran, la possession d’une arme nucléaire ne garantirait-elle pas un degré de sécurité supérieur ?

Les faucons ont pour leur part souligné les importantes lacunes du renseignement sur le programme iranien, soutenant qu’elles empêchaient de s’assurer des intentions de l’Iran :

« Le NIE 2007 ne se différencie du rapport précédent (2005) que par son évaluation psychologique des buts et motivations des mollahs, et non par de nouvelles données objectives. Les auteurs du NIE 2007 admettent volontiers juger avec un degré de certitude uniquement modéré que le programme nucléaire reste suspendu, reconnaissent l’existence d’importantes lacunes dans les informations collectées et expliquent qu’ils ont révisé leur jugement initial. Ces seules informations devraient nous faire réfléchir [9]. »

Certains États européens ont aussi remis en cause les conclusions du rapport. Ainsi, le ministre français des Affaires étrangères estime que :

« La communauté internationale, depuis 2003, a fondé son action sur des faits, en particulier sur des faits signalés par l’AIEA, et non sur une évaluation des intentions de l’Iran. […] Nous notons, avec l’AIEA, que le pays poursuit ses efforts en vue de maîtriser la technologie de l’enrichissement. Dans ces circonstances, il apparaît que Téhéran ne respecte pas ses engagements internationaux et notre position reste par conséquent inchangée : nous devons maintenir la pression sur l’Iran [10]. »

En 2008, l’Allemagne publie un rapport qui s’appuie sur les approvisionnements réguliers du début des années 2000 pour affirmer que l’Iran n’aurait jamais interrompu ses activités nucléaires militaires [11]. Les auteurs conviennent néanmoins de l’absence de preuves tangibles quant à une décision iranienne de produire des armes nucléaires. La publication de ce rapport deux jours seulement après l’adoption de la résolution 1747 du Conseil de sécurité a contrarié nombre d’États, qui ont estimé que le consensus sur l’intensification des pressions sur l’Iran s’en trouvait affaibli [12].

Aujourd’hui, les tenants de l’hypothèse d’un Iran en quête du nucléaire militaire font valoir les conclusions largement médiatisées du rapport le plus accablant de l’AIEA sur le programme iranien [13]. Dans ce rapport de novembre 2011, l’Agence présente des preuves suggérant que Téhéran mène des activités de recherche visant au développement de l’arme nucléaire. Suite à sa publication, Yukiya Amano, directeur général de l’AIEA, déclarait : « Les données qui sont connues de nous portent à croire que l’Iran met au point une arme nucléaire […] [14]. »

Les informations présentées avaient été révélées dans leur quasi intégralité par les médias au cours des six années précédentes. Le fait qu’elles soient publiées ensemble, accompagnées de précisions supplémentaires et sous les auspices de l’AIEA leur conférait toutefois une plus grande crédibilité. Pour les faucons, c’est la masse des informations dans leur ensemble, plus que leur détail, qui permet de démontrer les intentions de l’Iran. Pour eux, les indices concordent et s’accumulent : recherche et développement (R&D) à visée militaire, poursuite de l’enrichissement d’uranium, progrès du programme balistique iranien, secret entourant les activités nucléaires, etc.

La République islamique dispose actuellement d’éléments constitutifs d’un potentiel nucléaire militaire [15]. Le pays possède une réserve d’uranium faiblement enrichi (actuellement évaluée à 6 197 kilos d’uranium enrichi [16] à 3,5 %), suffisante pour produire, après nouvel enrichissement, environ cinq armes nucléaires. L’absence de preuves valables indiquant la mise en œuvre d’un programme militaire laisse cependant penser que l’Iran entend, pour l’instant, se limiter à acquérir un potentiel, comme le disent nombre d’agences de renseignements.

Pour atteindre ce seuil technologique, l’Iran doit rassembler matériaux et savoir-faire qui lui permettraient de produire la bombe dans de très courts délais :

  • les matières fissiles : uranium fortement enrichi ou plutonium. Le choix de l’Iran se porterait le plus probablement sur l’uranium, ses capacités de production de plutonium restant limitées tant que le réacteur à eau lourde d’Arak n’entre pas en service ;
  • une ogive destinée à accueillir la bombe miniaturisée ;
  • un vecteur : le programme balistique iranien a réalisé de grands progrès et l’Iran dispose désormais de missiles pouvant emporter une charge nucléaire [17].

Les services de renseignements ne disposent pas d’une appréciation complète de la situation en Iran. Il ne reste par conséquent qu’une option aux États : se livrer à des calculs de probabilité fondés sur l’intuition, sur les informations disponibles concernant le programme et sur les lacunes supposées du renseignement.

Dina Esfandiary

Dina Esfandiary est expert sur l’Iran et responsable de projet au sein du Programme de non-prolifération et de désarmement de l’Institut international d’études stratégiques (IISS) à Londres.

Notes

1. A. S. Krass, P. Boskma, B. Elzen et W. A. Smit, Uranium Enrichment and Nuclear Weapon Proliferation, New York, Taylor & Francis, 1983, p. 13.

2. D. Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, conférence de presse au ministère de la Défense, 12 février 2002, disponible sur : <http://www.defense.gov/transcripts/transcript.aspx?transcriptid=2636&gt;.

3. « Iran: Nuclear Intentions and Capabilities », National Intelligence Estimate (NIE), Bureau du directeur du renseignement national américain, novembre 2007, disponible sur : <http://www.dni.gov/press_releases/20071203_release.pdf&gt;.

4. D. Albright et P. Brannan, The New National Intelligence Estimate on Iran: A Step in the Right Direction, Institute for Science and International Security (ISIS), 22 mars 2012, « ISIS Reports », disponible sur : <http://tinyurl.com/7ce24u5&gt;.

5. L. Panetta, secrétaire américain à la Défense, « Face the Nation », CBS, 8 janvier 2012, disponible sur : <http://www.cbsnews.com/8301-3460_162-57354647/face-the-nation-transcript-january-8-2012/&gt;.

6. Audition de J. R. Clapper, directeur du renseignement américain, par la commission du renseignement du Sénat américain, 31 janvier 2012, disponible sur : <http://www.youtube.com/watch?v=K62uv7Byn2U&feature=youtu.be&gt;.

7. Voir par exemple D. Blair, « Iran “Has Not Yet Decided” Whether to Build Nuclear Weapon », The Telegraph, 25 avril 2012.

8. Voir par exemple J. R. Bolton, « The Flaws in the Iran Report », The Washington Post, 6 décembre 2007.

9. J. R. Bolton, op. cit.

10. Point de presse quotidien sur le NIE américain sur l’Iran, ministère français des Affaires étrangères, 4 décembre 2007.

11. Voir W. J. Broad, M. Mazzetti et D. E. Sanger, « A Nuclear Debate: Is Iran Designing Warheads? », The New York Times, 28 septembre 2009.

12. Voir la résolution 1 747 du Conseil de sécurité des Nations unies, 24 mars 2007.

13. Mise en œuvre de l’accord de garanties TNP et des dispositions pertinentes des résolutions du Conseil de sécurité en république islamique d’Iran, Rapport du directeur général de l’AIEA, annexe 1, 8 novembre 2011, disponible sur : <http://tinyurl.com/d8sm4g6&gt;.

14. « IAEA to Press Iran Over Nuclear Concerns », Reuters, 19 janvier 2012, disponible sur : <http://www.reuters.com/article/2012/01/19/us-nuclear-iran-iaea-idUSTRE80I0M820120119&gt;.

15. Pour plus d’informations, voir M. Fitzpatrick, « Dissecting the Red Lines on Iran », IISS Voices, Blog de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), 6 mars 2012, disponible sur <http://iissvoicesblog.wordpress.com/2012/03/06/dissecting-the-red-lines-on-iran/&gt;.

16. Chiffres tirés des données recueillies par l’AIEA. Voir Mise en œuvre de l’accord de garanties TNP…, op. cit. Voir également D. Albright, A. Stricker et C. Walrond, ISIS Analysis of IAEA Iran Safeguards Report, ISIS, 25 mai 2012, « ISIS Reports », p. 3, disponible sur : <http://tinyurl.com/d2pwjt9&gt;. L’Iran ne produit pas actuellement assez d’uranium enrichi à 19,75 % à Fordo pour être en mesure de fabriquer une bombe. L’ISIS estime néanmoins que le pays le sera d’ici à la fin de l’année 2012 ou au plus tard en février 2013. Voir D. Albright et C. Walrond, Iranian Production of 19.75 Percent Enriched Uranium: Beyond Its Realistic N

17. Pour plus d’informations sur le programme balistique iranien, voir Iran’s Ballistic Missile Capabilities: A Net Assessment, IISS, mai 2010, « IISS Strategic Dossier ».

Traduction : Claire Despréaux

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4 réponses à “Nucléaire iranien : que sait-on ? (1/2)

  1. Encore un coup d’épée dans l’eau … pour la justification d’une politique qui cherche à entraver le développement économique de l’Iran et donc à terme, provoquer sa colère !.. On empèche le "fer" de "refroidir" : l’important, c’est de maintenir des "sanctions" face à un péril imaginaire … sauf pour Fukushima : en Iran aussi, il se produit de terribles séismes et on a l’exemple d’un tsunami qui a noyé la ville d’Ur, dans l’Antiquité !…

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