Effacer Fukushima


Les faits présentés ci-dessous sont réels. Ils ont servi et servent à atténuer l’impact d’informations dramatiques sur l’industrie nucléaire, voire à faire oublier aux hommes qu’une catastrophe de grande ampleur a lieu sur la Terre, celle qui a commencé il y a un an à Fukushima. Toutes les astuces utilisées pour cacher les données, pour minimiser les dangers, pour éviter de reconnaître les responsabilités seront évidemment réutilisables pour la prochaine catastrophe qui ne manquera pas d’arriver bientôt, selon les lois statistiques, à l’un des 440 réacteurs répartis tout autour de la planète.

Alors voyons, quelles sont ces astuces ?

1) Effacer les données

Au Japon, les données de contamination obtenues via Speedi entre le 11 mars et le 15 mars ont été effacées « par mégarde ». Le système Speedi était sensé alerter la population rapidement en cas de pollution radioactive. Il n’a pas été utilisé, car les données recueillies ont été estimées « surréalistes ».

2) Etre frappé d’amnésie

« Je n’ai pas dormi pendant plus d’une semaine, et je ne me souviens de presque rien », a déclaré M. Haruki Madarame, directeur de la NISA (agence japonaise de sûreté nucléaire). Quand on est directeur de la sécurité nucléaire, il n’y a pas besoin d’assumer, il suffit d’être amnésique.

3) Ne pas communiquer les informations sensibles

Si toutefois on ne peut pas faire autrement, attendre plusieurs mois, par exemple avant d’annoncer la fonte des cœurs des réacteurs. Si par hasard un organisme de sécurité vous demande la copie d’un rapport, il suffit de le caviarder pour éviter d’être reconnu responsable.

4) Ne jamais utiliser le mot « corium » et ne jamais parler de reprise de criticité

Si on en parle par mégarde, se rétracter immédiatement.

5) Ne pas diffuser les images des explosions

La vidéo de l’explosion de l’unité 4 n’a jamais été rendue publique.

La vidéo de l’explosion de l’unité 3 ne doit plus être diffusée.

Exemples :

- Le documentaire « Fukushima » (Thierry Lefranc) ne montre aucune explosion. Pourtant cette vidéo est censée expliquer les circonstances de la catastrophe.

- « Le déroulement de l’accident de Fukushima Daiichi » (IRSN) ne montre pas l’explosion de l’unité 3. Pourtant, ce film est censé détailler le déroulement de l’accident de la centrale de Fukushima Daiichi.

Et bien sûr, si une explosion dont on a malencontreusement diffusé la vidéo a une allure bizarre, a un panache noir ou est trop puissante, surtout marteler qu’il s’agit d’une explosion d’hydrogène. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, les gens n’y connaissent rien en explosion nucléaire.

6) Nier une explosion si elle n’est pas visible

TEPCO a modifié sa position sur l’existence d’une explosion dans le réacteur 2 et a conclu, sept mois après les faits, qu’elle n’a pas eu lieu. Il est en effet préférable de nier ce qui ne se voit pas. Trois explosions au lieu de quatre, c’est toujours ça de pris.

7) Faire des tours de magie pour démontrer l’innocuité de la radioactivité

Par exemple, boire en public de l’eau de refroidissement d’un réacteur nucléaire, comme l’a fait Yasuhiro Sonoda, secrétaire parlementaire.

8) Diffuser des cartes truquées

Une carte de contamination du Japon a été diffusée, puis rapidement modifiée. Il ne faut pas affoler inutilement les populations. Il ne faut pas non plus accréditer l’idée que la pollution radioactive ait pu retomber à des centaines de kilomètres de la centrale.

9) Ne jamais parler de plutonium

Ne parler que de l’iode et des césiums, surtout ne pas parler ni rechercher de traces de plutonium, d’américium, de strontium, etc. qui ont des périodes radioactives trop longues. Et si, par hasard, on retrouve du plutonium, surtout dire qu’il n’est pas dangereux pour la santé et qu’il provient des essais atmosphériques des années 60. Mais en général, il faut éviter de rechercher du plutonium, ça permet de ne pas en trouver, et du coup de ne pas inquiéter la population.

Si on est obligé de parler de plutonium, alors il ne faut pas hésiter à mentir, à la télévision, on peut dire n’importe quoi, ça passe bien et ça rassure les gens : « Si vous comparez la toxicité, le plutonium, lorsqu’il est ingéré, n’est pas très différent de celle du sel. » (Tadashi Narabayashi)

10) Modifier les seuils légaux

Comme on ne peut pas tout manipuler et que les gens achètent des compteurs Geiger, un moyen radical est de changer les normes. S’il y a trop de radioactivité, il suffit que le gouvernement décrète des seuils plus hauts. Par exemple au Japon, les normes de radioactivité pour l’eau potable ont été relevées : le taux limite était précédemment de 10 Bq/litre pour le césium et l’iode ; il est à présent de 200 Bq/litre pour le césium et de 300 Bq/litre pour l’iode.

Comme la radioactivité est invisible et inodore, tout le monde n’y voit que du feu !

Une autre astuce est de déplacer les sondes. Au Japon, on les a remontées entre 20 et 80 m au dessus du sol et de ce fait les mesures ont été plus faibles. Peu importe si cela conduit les enfants japonais à être exposés à 20 mSv/an ‒ comme la limite des travailleurs d’une centrale nucléaire en France ‒ cela ne se verra pas. S’ils tombent malades dans l’avenir, personne ne pourra prouver l’origine des maladies.

11) Eparpiller les déchets radioactifs dans tout le pays

Cette technique est nouvellement expérimentée au Japon, mais ça marche ! Cela a deux avantages : d’abord ça permet d’augmenter en douceur le bruit de fond radioactif général sans créer de manifestation antinucléaire ; la banalisation de la radioactivité est l’avenir de cette énergie ! Ensuite cette dissémination des radionucléides dans l’environnement provoquera des maladies mieux réparties sur l’ensemble du territoire japonais, ce qui permettra de pourfendre l’idée que la région de Fukushima a été plus atteinte que les autres, et donc que globalement, un accident nucléaire n’est pas si catastrophique que ça.

Si des municipalités refusent de brûler des déchets radioactifs, proposer aux élus de plus grosses enveloppes. L’industrie nucléaire réussit à acheter toutes les consciences, que ce soit pour la construction d’une centrale, l’implantation d’un centre de stockage et maintenant l’acceptation d’incinérer ou d’enterrer des déchets radioactifs n’importe où.

12) Ne jamais utiliser le terme de catastrophe

Préférer les termes « accident » ou « incident » qui sont plus appropriés. L’industrie nucléaire n’a pas les moyens d’assumer une nouvelle catastrophe, Tchernobyl a déjà beaucoup trop coûté. Et surtout, toujours faire l’amalgame avec la catastrophe naturelle provoquée par le tsunami, c’est très important de brouiller les pistes.

13) Diffuser des articles affirmant que l’accident n’a fait aucun mort

Il est important que ces articles soient écrits par des « experts scientifiques ».

Exemple, l’article de Michael Hanlon publié dans le Daily Telegraph et repris par de nombreux sites francophones, « Tsunami : 20 000 morts – Fukushima Daiichi : zéro mort ». Il est primordial de diffuser cette idée que l’énergie nucléaire n’est pas dangereuse. Peu importe s’il y a déjà eu des morts ou s’il y en aura, le seul intérêt visé étant la sauvegarde des profits générés par l’industrie nucléaire.

Utiliser les hommes politiques pour diffuser ces mensonges est important, ça fait plus sérieux : « [Le nucléaire] est une énergie qui n’a tué personne ». (Gérard Longuet)

14) Ne jamais dire que les personnes sont mortes à cause de la radioactivité

Il existe des tas de noms de maladies, il faut utiliser un de ces noms, c’est assez simple : leucémie foudroyante, infarctus, surmenage, etc. Sinon, une astuce pour éviter de parler des décès des ouvriers est de ne pas comptabiliser les employés qui font des travaux dangereux, surtout dans les premiers mois. Il suffit d’utiliser massivement des entreprises de sous-traitance, de licencier les ouvriers concernés une fois qu’ils ont terminé leur travail et le tour est joué !

15) Organiser la vie des territoires contaminés comme si rien ne s’était passé pour faire croire à la population que tout est normal

Exemple : organiser des marathons sur les routes et chemins contaminés de la préfecture de Fukushima. Le fait d’utiliser des enfants qui n’ont pas conscience du danger est excellent en termes d’impact visuel : « Si les parents laissent leurs enfants respirer à pleins poumons la poussière de Fukushima, c’est qu’il n’y a vraiment aucun danger », pensent les gens qui ont connaissance de ces évènements.

Marathon de novembre 2011 : Let’s die together !

Marathon du mois de mars 2012 : Death marathon again

16) Effacer des moteurs de recherche les liens directs vers des articles trop sensibles

Ce qui est gênant avec l’Internet, c’est que d’autres sites reprennent ces articles et que les internautes peuvent finalement y avoir accès. Il est très regrettable que la population obtienne trop d’informations sur les effets des radiations à faible dose sur la santé car des millions de personnes vivent à côté de centrales nucléaires dans le monde. Désinformer sur les faibles doses est primordial pour l’avenir de l’industrie nucléaire.

Au besoin, il ne faut pas hésiter à neutraliser les scientifiques qui tendraient à prouver ces dangers.

Exemple : le professeur Bandazhevsky, recteur de l’Institut de médecine de Gomel, a été condamné à 8 ans de réclusion après avoir tenté de faire connaître ses résultats sur les faibles doses pour les enfants de Tchernobyl.

17) Minimiser et positiver !

C’est excellent pour le moral, et ça permet de ne pas à avoir à expliquer l’inexplicable.

Quelques exemples : Ce n’est « pas une catastrophe nucléaire » (Eric Besson, ministre de l’industrie)

11 avril 2011 : « Dans trois mois (…) les habitants pourront théoriquement revenir » (Thierry Charles, IRSN). Phrase en parfaite concordance avec ce que pense Jean-Marc Jancovici : « Il n’y a plus de raison sanitaire, aujourd’hui, d’empêcher le retour des populations évacuées à Fukushima, qui, au final, n’aura fait aucun mort par irradiation. »

« Le corium (…) s’est retrouvé en partie au fond des réacteurs, on verra en quoi ce n’est pas forcément un problème en termes d’impact environnemental. » (Olivier Isnard, IRSN)

Il faut aussi bien expliquer à la population que si on reste de bonne humeur, cela stoppe les radiations : selon le professeur Yamashita, Conseiller à la Gestion des risques de santé dus aux radiations dans la préfecture de Fukushima, « Pour dire la vérité, les radiations n’affectent pas les gens qui sourient, mais ceux qui sont soucieux. Cela a été clairement démontré par des études sur des animaux. »

« Nous souhaitons que tous viennent au Japon en toute quiétude pour travailler, étudier ou faire du tourisme. Venir au Japon et acheter des produits japonais, y compris ceux produits dans les régions sinistrées, constitue le meilleur soutien à la reconstruction que l’on puisse fournir. » (ambassade du Japon en France)

« Nous avançons assurément vers la reconstruction et la régénération de notre pays. » (Ichiro Komatsu, ambassadeur du Japon en France)

18) Désinformer !

Au cas où tout le reste ne prendrait pas, réaffirmer des mensonges fondamentaux du genre : « L’accident de Fukushima n’est pas un accident nucléaire » (le président de la république française, Nicolas Sarkozy)

Puis, produire des vidéos idylliques de ce type pour convaincre définitivement les récalcitrants, en particulier les touristes, pour leur faire croire qu’au paradis de Fukushima, la poussière du sol est propre, et que les enfants peuvent y jouer en toute quiétude.

Donc résumons le discours des tenants de l’industrie atomique qui veulent effacer cette catastrophe nucléaire : oui, il y a bien eu un accident à Fukushima dans une centrale nucléaire. Mais bon, c’était il y a plus d’un an. En fait, il n’y a pas eu de mort, et la centrale est depuis longtemps sous contrôle. Le peu de radioactivité qui s’en est dégagé s’est finalement dilué dans l’immensité de l’océan, et de toute manière la radioactivité n’est pas dangereuse pour la santé. Au contraire, elle crée des paradis où il fait bon vivre et se régénérer.

Vue comme ça, elle n’est pas belle la vie ?

À lire et à voir également sur Fukushima et le nucléaire :

- Message d’Hiroshima à l’attention des Japonais et de tous les peuples du monde

- Fukushima : Sévère réquisitoire du professeur Kodama contre le gouvernement nippon (vidéo)

- Fukushima : Limiter les radiations au lieu de l’information

- De Hiroshima à Fukushima : le contexte politique du désastre nucléaire japonais (1/2)

- De Hiroshima à Fukushima : le contexte politique du désastre nucléaire japonais (2/2)

- La Terre n’en peut plus

- La planète contre-attaque !

- Les leçons de la catastrophe

- Et si Fukushima et le Golfe du Mexique étaient une chance ?

- Entre décadence et destruction, notre civilisation va devoir choisir

- Fukushima, plus jamais ça !

- Le mensonge nucléaire

Source : Le blog de Fukushima

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