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La fin de l’histoire et le dernier homme

31 jan

par SD pour Lignes Stratégiques

C’est l’un des livres les plus marquants des années 90. Il a certainement défini l’esprit d’une époque, celle de la démocratie triomphante et du nouvel ordre mondial, à l’heure où l’adversaire soviétique disparaissait. La question qu’il pose est fondamentale pour l’avenir de l’ordre international.

Pourtant, c’est peut être cette valeur d’icône qui fait aujourd’hui le plus de tords à l’ouvrage de Francis Fukuyama. En effet, la fin de l’histoire est bien plus que le témoignage de l’esprit d’une époque. Écrasé par son titre et les images associées (le maintien de la paix, le consensus de Washington, le droit international et les droits de l’homme), le livre est pourtant d’abord et avant tout une réflexion de philosophie politique.

A ce titre, il conserve encore aujourd’hui toute sa pertinence et son actualité. En effet, le projet de Fukuyama est de démontrer que l’histoire a un sens et une fin. L’aboutissement ultime du processus historique doit être la démocratie libérale et capitaliste qui seule est capable de satisfaire les aspirations fondamentales de l’homme, c’est alors la fin de l’histoire car il ne peut plus exister de nouvelles formes politiques.

C’est un projet passablement ambitieux que Fukuyama tente de démontrer en deux temps. Dans une première partie il va chercher un sens à l’histoire. Deux facteurs clefs démontrent, pour lui, que l’histoire a nécessairement un sens : la guerre et la science. Les États ont pendant des siècles vécus dans un état d’insécurité permanente. Pour survivre il fallait s’adapter et notamment, dès qu’une innovation entrainait in fine un avantage militaire pour l’un, tous les autres devaient suivre sous peine de disparition. Puis à partir du XVème (Lire la suite…)

L’opinion publique n’existe pas

31 jan

par Pierre Bourdieu

Je voudrais préciser d’abord que mon propos n’est pas de dénoncer de façon mécanique et facile les sondages d’opinion, mais de procéder à une analyse rigoureuse de leur fonctionnement et de leurs fonctions. Ce qui suppose que l’on mette en question les trois postulats qu’ils engagent implicitement. Toute enquête d’opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d’une opinion est à la portée de tous. Quitte à heurter un sentiment naïvement démocratique, je contesterai ce premier postulat. Deuxième postulat : on suppose que toutes les opinions se valent. Je pense que l’on peut démontrer qu’il n’en est rien et que le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas du tout la même force réelle conduit à produire des artefacts dépourvus de sens. Troisième postulat implicite : dans le simple fait de poser la même question à tout le monde se trouve impliquée l’hypothèse qu’il y a un consensus sur les problèmes, autrement dit qu’il y a un accord sur les questions qui méritent d’être posées. Ces trois postulats impliquent, me semble-t-il, toute une série de distorsions qui s’observent lors même que toutes les conditions de la rigueur méthodologique sont remplies dans la recollection et l’analyse des données.

On fait très souvent aux sondages d’opinion des reproches techniques. Par exemple, on met en question la représentativité des échantillons. Je pense que dans l’état actuel des moyens utilisés par les offices de production de sondages, l’objection n’est guère fondée. On leur reproche aussi de poser des questions biaisées ou plutôt de biaiser les questions dans leur formulation : cela est déjà plus vrai et il arrive souvent que l’on induise la réponse à travers la façon de poser la question. Ainsi, par exemple, transgressant le précepte élémentaire de la construction d’un questionnaire qui exige qu’on « laisse leurs chances » à toutes les réponses possibles, on omet fréquemment dans les questions ou dans les réponses proposées une des options possibles, ou encore on propose plusieurs fois la même option sous des formulations différentes. Il y a toutes sortes de biais de ce type et il serait intéressant de s’interroger sur les conditions sociales d’apparition de ces biais. La plupart du temps ils tiennent aux conditions dans lesquelles travaillent les gens qui produisent les questionnaires. Mais ils tiennent surtout au fait que les problématiques que fabriquent les instituts de sondages d’opinion sont subordonnées à une demande d’un type particulier. Ainsi, ayant entrepris l’analyse d’une grande enquête nationale sur l’opinion des Français (Lire la suite…)