A qui les USA font-ils le plus confiance : à Israël ou à l’Iran ?


par Philippe Grasset pour Dedefensa

Tout le monde fait grand tapage à propos de la décision prise d’annuler le grand exercice israélo-américaniste Austere Challenge 12, qui devait commencer le 15 janvier et qui est reporté… Jusqu’à quand ? Une version officielle-officieuse, reprise par certains médias, est que l’exercice aura finalement lieu cet été. La version officielle du report de l’exercice, encombrée de précisions un peu contradictoires de diverses sources, est suffisamment nébuleuses pour qu’on n’y comprenne pas grand’chose ; article exemplaire à cet égard, celui de Reuters, du 15 janvier 2012, bon exemple de cet imbroglio sans prétentions, et sans beaucoup de conviction non plus.

• La version qui domine, incontestablement, est celle de DEBKAFiles, du même 15 janvier 2012 (aussitôt relayée, – trois heures plus tard, – par les Iraniens de PressTV.com, le 15 janvier 2012). DEBKAFiles clame sans la moindre réserve qu’il y a une solide mésentente entre les USA et Israël. Au reste, DEBKAFiles cite des officiels israéliens déclarant officiellement qu’il y a certainement des divergences entre USA et Israël, qui vont même en deçà des questions opérationnelles d’une possible attaque (« … dans une interview matinale à la radio [… le vice-premier ministre israélien Moshe Yaalon] a dit que les États-Unis hésitaient sur des sanctions contre la banque centrale d’Iran et le pétrole de crainte d’une flambée des prix du pétrole… »). Pour DEBKAFiles, l’affrontement USA-Israël n’éclate pas, il “devient public”, signifiant par là qu’il n’est pas nouveau (ce que DEBKAFiles avait déjà signalé). Voici les points de désaccords opérationnels, selon le site israélien :

« 1.) Le président Obama croit qu’il met en œuvre les sanctions contre la banque centrale d’Iran et en matière de pétrole avec toute la rapidité possible. Il a besoin de temps pour convaincre davantage de gouvernements de le soutenir. Israël voit peu de progrès réels dans les négociations diplomatiques exploratoires afin de soutien et est impatient d’agir. Au rythme où vont les sanctions, elles ne seront pas en place avant la fin 2012 et d’ici là, l’Iran se sera doté de l’arme nucléaire.

» Les dirigeants israéliens soupçonnent également que l’administration Obama pourrait délibérément traîner des pieds dans l’espoir d’encourager l’Iran à entamer des négociations et ainsi éviter une confrontation militaire. Ils soulignent que tous les précédents cycles de négociations ont été exploités par l’Iran pour progresser afin de disposer de l’arme nucléaire, sans tracasserie internationale.

» 2.) Le président Obama insiste pour que les États-Unis soient seuls à attaquer l’Iran sans implication de l’armée israélienne. Cela le laisserait totalement libre de décider quand et comment lancer une telle opération. Il compte sur la coopération renforcée en matière militaire et de services de renseignements, coopération qu’il a instituée entre les deux forces armées et les agences, pour prémunir Washington contre la surprise d’une action de la part du seul Israël.

» Mais Israël a refusé de prendre cet engagement – malgré les efforts des responsables américains pour l’en convaincre.

» 3.) Les stratèges militaires américains escomptent que les représailles iraniennes en réponse à une attaque de ses sites nucléaires soient restreintes et limitées à certaines installations de l’armée américaine dans la région, des cibles israéliennes, et des installations pétrolières dans le golfe Persique, y compris une fermeture temporaire et partielle du détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial.

» Ils attendent d’Israël qu’il s’abstienne de riposter à des attaques iraniennes et laisse l’option de réponse entièrement aux mains des Américains. Les responsables américains ont dit craindre qu’une réaction israélienne excessive déséquilibre la totalité de l’opération militaire américaine et entraîne des conséquences imprévues.

» Les troupes américaines envoyées en Israël ont donc été armées des systèmes sophistiqués de missiles d’interception THAAD (Terminal High Altitude Area Defense (terminal d’armes de défense en haute altitude) « hit-to-kill » c .a.d. tirer-pour-tuer ) pour montrer au gouvernement israélien que les États-Unis entendaient avoir la primauté dans toutes les actions militaires contre l’Iran – qu’elles soient offensives ou défensives. »

• Parallèlement, le 15 janvier 2012, Paul Woodward, sur son site War in Context, reprend et commente un article assez original et approximatif d’un nommé Avi Perry, le 9 janvier 2012, dans le Jerusalem Post. Perry développe une théorie de type “Pearl Harbor” (cette attaque du 7 décembre 1941 qu’il attribue étrangement, ou bien d’une façon révélatrice sur le sérieux du personnage, aux nazis, – « L’Iran, exactement comme l’Allemagne nazie dans les années 1940, prendra l’initiative… ») ; l’attaque “permettant” l’anéantissement de l’Iran sans coup férir, par riposte massive des USA… Woodward commente l’article en situant ce personnage, présenté comme “ancien agent de renseignement” alors qu’il n’y a fait qu’un très court séjour en 1967, mais se signalant surtout par des romans, qu’il aime écrire, selon ses propres mots, parce que cela lui permet de “jouer à être Dieu”. Qu’importe le messager, seul le message compte, et Woodward tend à le prendre au sérieux.

« Mais si Perry a n’importe quelle crédibilité en outre sur le sujet – le risque d’un tel événement est très réel. À la différence du Viêt-Nam, où Washington cherchait un prétexte pour intensifier la guerre, cette fois il semble plus que probablement qu’Israël essayera et traînera les Etats-Unis dans une guerre – une guerre qu’Israël est incapable de livrer tout seul.

» Perry fait incroyablement apparaître Pearl Harbor comme la détente semblable pour la guerre. Cela pourrait plus que probablement être une attaque du type USS Cole. Si une telle attaque devait avoir lieu, étant donné l’empressement d’Israël de recruter les membres du groupe terroriste Jundallah pour conduire des attaques à Téhéran, ne pourrait-il pas aussi être enclin à inciter un incident déclenchant une guerre dans le Détroit d’Ormuz ? »

Arrêtons-nous à ce dernier point, pour rappeler que les militaires US ont la mémoire longue lorsqu’il s’agit de leurs très proches et très estimés alliés israéliens. A l’été 2008, l’amiral Mullen, alors président du comité des chefs d’état-major US, en visite en Israël, avait rappelé aux Israéliens l’affaire du USS Liberty de juin 1967, blessure cruelle pour l’U.S. Navy, et les avait averti qu’un “incident” de cette sorte ne saurait se reproduire, cette fois pour impliquer les USA dans une guerre contre l’Iran par une attaque camouflée des Israéliens se faisant passer, d’une façon ou d’une autre, pour des Iraniens ou des groupes commandités par les Iraniens. Le 5 août 2008, nous rapportions la nouvelle et précisions à propos de l’analogie de l’affaire du USS Liberty :

« L’attaque du Liberty avait duré quarante minutes, contre un navires qui portaient de nombreux signes distinctifs de sa nationalité, ce qui montre un remarquable entêtement dans l’“erreur”. Le navire avait été coulé, au prix de 34 morts et de 170 blessés dans l’équipage. L’incident a été depuis l’objet de nombreuses polémiques et de divers livres, alors que le gouvernement US avait sciemment organisé un black out sur cette attaque israélienne délibérée. Dans le cas du Liberty, il s’agissait pour Israël de priver les USA de tout moyen indépendant d’obtenir des informations sur le conflit israélo-arabe déclenché le 6 juin 1967. Le cas envisagé par Mullen est évidemment différent: une attaque camouflée organisée par les Israéliens se faisant passer pour des Iraniens, pour provoquer une riposte US contre l’Iran, ou obtenir le soutien US pour une attaque contre l’Iran. »

Cela nous conduit, sur cette même voie, à observer que les désaccords USA-Israël rapportés par DEBKAFiles sont strictement, au détail près, de forme militaire, et, sans aucun doute, selon des conditions dictées par les militaires US. Les précisions données sont extrêmement minutieuses et impliquent effectivement un contrôle total, un contrôle de fer, des militaires US sur les Israéliens, – ce qui est bien dans les habitudes des militaires US et ce qui ne plaît pas précisément aux militaires israéliens ; et surtout pas au couple mégalomaniaque Netanyahou-Barak.

Cela signifierait qu’Obama, qui n’est pas nécessairement pressé d’engager une bataille contre l’Iran, laisse le dossier de la négociation avec Israël à ses militaires, sachant très bien que ces mêmes militaires n’ont pas vraiment d’envie particulière de se lancer dans une nouvelle guerre, – surtout, une de ces guerres qui ne leur plaît pas vraiment… Cette semaine, le président du JCS et successeur de Mullen, le général Dempsey, est à Tel Aviv. On imagine que les marins lui ont rafraîchi la mémoire, concernant l’affaire du USS Liberty.

Une telle attitude du président US est tout à fait concevable. Cela correspond bien à son caractère assez indécis, à sa tendance à se décharger de décisions dont il n’aime pas assumer la responsabilité sur d’autres centres de pouvoir dont il sait qu’ils vont dans le sens que lui-même désire. Cela correspond bien à ce président en campagne, qui veut à la fois plaire à l’électorat juif en affirmant une position très dure contre l’Iran, et plaire à un courant populaire antiguerre qu’il sent déjà puissant et en pleine dynamique d’expansion (voir le succès de Ron Paul). On ajoutera que ce coup de pied de l’âne donné à Netanyahou, qui s’oppose presque directement et ouvertement à sa réélection, et qu’il déteste autant que l’autre le déteste, ne doit pas déplaire à BHO.

En attendant, l’Iran compte les points et, sans doute, ne serait pas opposé à une certaine coopération avec l’U.S. Navy contre des entreprises hasardeuses israéliennes. Les Iraniens ont déjà prouvé (voit l’affaire du RQ-170, que le Pentagone connaît bien) qu’en matière de communications et de surveillance électronique, notamment pour dépister des intrus, ils en connaissaient un brin.

Philippe Grasset

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Source : Dedefensa

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