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Quand le capitalisme souffre, il faut sacrifier la démocratie

15 déc

par Alberto Rabilotta pour El Correo

« Ce que nous dit cette agence [S&P] est clair : pour les investisseurs, la zone euro et l’Europe ont besoin d’un cadre politique rigoureux, structuré, efficace, capable sur le moyen et long terme de tenir ses engagements ». « D’une certaine façon, c’est un appel à une gouvernance politique et économique plus solide, et notre réponse est sans ambiguïté : c’est l’accord franco-allemand élaboré hier (lundi 5 décembre) par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel », a déclaré le Premier ministre français François Fillon devant l’Assemblée Nationale après avoir commenté l’annonce de S&P à propos d’ une éventuelle dégradation de la notation du crédit de 15 pays de la Zone-euro (ZE).

L’accord Merkozy, comme titre la presse, impose l’austérité à perpétuité pour la ZE grâce à des sanctions automatiques pour les pays qui violent les limites des déficits budgétaires, et en ancrant des limites sur la dette fiscale, dans les Constitutions des États membres de l’Union Européenne (UE), comme le définit succinctement l’agence Bloomberg. Grâce à la menace des marchés, c’est-à-dire de S&P, l’accord Merkozy sera probablement accepté quand se réuniront, ce vendredi 9 décembre, les dirigeants des 27 pays de l’UE, dont 17 font partie du ZE.

L’ombre de la « Commission Trilatérale ».

Dans un entretien avec Mediapart [1] l’historien et l’anthropologue français Emmanuel Todd aborde la crise politique européenne et déclare que dans les parties faibles de la ZE, « ou bien toute la zone sauf l’Allemagne », les nations sont confrontées à une « forme d’hybridation » qu’il définit comme la nomination sous la pression de Berlin de technocrates qui ont préalablement travaillé pour Goldman Sachs (G&S) pour mettre en ordre les finances publiques.

C’est certain, mais on pourrait ajouter quelque chose autant ou plus important. Lucas Papademos et Mario Monti, que la Troïka (la Commission Européenne, FMI et la Banque Centrale Européenne) a nommé Premiers ministres respectivement de la Grèce et de l’Italie, en plus d’être banquiers et à un moment ou un autre des hommes de G&S, sont des membres actifs de la Commission Trilatérale [2] qui a eu tant d’importance dans les années 70 et 80 et qui reste aussi active et influente que toujours mais qui, depuis ce temps-là , « vole sous de la zone du radar » de l’avis journalistique.

Par conséquent il est difficile d’analyser la crise de la démocratie libérale dans le contexte de la grande crise du capitalisme – qui n’affecte pas seulement la ZE mais d’autres pays du capitalisme avancé – sans s’en remettre à cette Commission Trilatérale (CT) fondée en 1973, dans le contexte de la crise du pétrole, et plus précisément du rapport de la Trilatérale de 1975 intitulée « La Crise de la Démocratie », élaboré par le sociologue français Michel Crozier, le politologue américain Samuel Huntington et le sociologue japonais Joji Watanuki [3].

On peut argumenter que ce rapport, rédigé il y a 36 ans, ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui. L’UE n’existait pas sous sa forme actuelle et l’euro était à 25 ans de distance. Mais le rapport est d’une grande actualité parce qu’il désigne, du point de vue des intérêts des multinationales et du grand capital qui se lançait à universaliser la libéralisation commerciale et financière, le néolibéralisme, les menaces intrinsèques à la démocratie, qui ne sont pas autres que celles provenant de ceux qui veulent que la démocratie soit réelle, non fictive. Et plusieurs, qui sait la majorité des citoyens, en particulier les jeunes qui veulent un avenir, se reconnaîtront parmi ceux qui font partie de cette menace intrinsèque.

Après avoir souligné comme « l’un des principaux défis » pour les intellectuels et les groupes liés qui affirment leur dégout pour la corruption, le matérialisme, l’inefficacité de la démocratie et la soumission des gouvernements démocratiques au « capitalisme monopolistique », le rapport mentionné exprime que « finalement, et peut-être c’est le plus sérieux, il y a des défis intrinsèques à la viabilité des gouvernements démocratiques qui surgissent directement du fonctionnement de la démocratie (…) Plus démocratique est le système, plus grande, est, la possibilité qu’il soit mis en danger par les menaces intrinsèques (…) Il y a des raisons profondes pour le pessimisme si les menaces à la démocratie surgissent inéluctablement depuis le fonctionnement inhérent au processus démocratique lui- même. Encore, dans les années récentes, les opérations du processus démocratique semblent avoir généré en effet, une faillite des moyens traditionnels de régulation sociale, une délégitimisation de la politique et d’autres formes d’autorité, et une surcharge de demandes sur les gouvernements, excédant leur capacité de répondre ».

Dans ce rapport et en se référant à comment « restaurer le bilan entre la vitalité et la gouvernabilité dans le système démocratique », nous pouvons lire que « une fois Al Smith a souligné que ‘le remède unique pour les malheurs de la démocratie est plus de démocratie’. Notre analyse suggère qu’appliquer tel remède en ce moment ce serait comme jeter de l’huile sur le feu. En réalité, certains des problèmes actuels de gouvernabilité aux États-Unis dérivent d’un excès de démocratie ». Et la Trilatérale continue de pointer que la démocratie « est seulement l’une des manières de constituer l’autorité, et ce n’est pas nécessairement celle qui peut être applicable universellement. Dans beaucoup de situations il y a une demande d’habileté, de hiérarchie, d’expérience, et jusqu’aux revendications selon lesquelles la démocratie est une voie pour faire autorité, elle pourrait être annulée par des talents spéciaux » (page 113).

Facile de comprendre ce qui se passe dans la ZE, et pourquoi deux membres actifs de la Trilatérale – Papademos et Monti – sont où ils se trouvent, si nous nous rappelons que ce rapport de la Trilatérale, après avoir analysé la « vulnérabilité » de la démocratie par une plus grande participation sociale d’individus très éduqués et mobiles qui dénoncent l’inégalité croissante, le chômage et l’élimination des conquêtes sociales et économiques, exprimait que « il y a (…) potentiellement des limites souhaitables à l’étendue indéfinie de la démocratie politique » (page 115).

Enfin, dans cette époque de domination des marchés la démocratie n’a pas de remède : « L’esprit démocratique est égalitariste, individualiste, populiste, et impatient avec les distinctions de classe et de rang. L’étendue de cet esprit affaiblit les menaces traditionnelles envers la démocratie que posent des groupes comme l’aristocratie, l’église et les militaires. Mais en même temps un esprit pénétrant de démocratie établit peut-être une menace intrinsèque et mine toutes les formes d’association, affaiblit les liens sociaux qui maintiennent unies les familles, les entreprises et la communauté. Chaque organisation sociale requiert, d’une certaine mesure, des inégalités dans l’autorité et les distinctions dans les fonctions » (page 162)

Ce que nous voyons dans l’UE, aux États-Unis et dans d’autres pays du capitalisme avancé, est le rétablissement de l’autorité du capital sur la société. Pour le capitalisme dans sa forme actuelle la démocratie est une gêne, une menace intrinsèque.

Alberto Rabilotta

À lire et à voir également sur les crises de la dette, économique et financière :

- Les dérives oligarchiques du système international

- City de Londres, la finance en eaux troubles (vidéo)

- Prise de pouvoir à la BCE

- « La zone euro va exploser ! » (vidéo)

- Goldman Sachs : les nouveaux maîtres du monde ? (vidéo)

- Le prix de la nouvelle démocratie : Goldman Sachs à la conquête de l’Europe

- Bataille pour la survie de l’Europe ?

- Grèce : le « plan d’aide » provoque suicides, drogue et HIV

- Déclin et chute de certains

- Le dépeçage de la Grèce

- La crise de l’Europe

- Debtocracy / Xpeokpatia (vidéo)

- Collapse (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

Notes

[1] [Interview avec Emmanuel Todd dans Mediapart et dans Rebelión

[2] Voir la liste des membres de la Commission Trilatérale

[3] Le rapport (TFR 8 – The Crisis of Democracy) ; Pour situer les objectifs de la création de la Commission Trilatérale cela vaut la peine de se référer au « Powell Manifesto » de 1971 ; Et à l’analyse de Noam Chomsky « L’administration Carter : Des mythes et des Réalités ».

Article original : Cuando el capitalismo sufre hay que sacrificar la democracia

Traduction : Estelle et Carlos Debiasi

Les dérives oligarchiques du système international

15 déc

par Yannick Prost pour IFRI

Avec ce nouvel ouvrage (La diplomatie de connivence : Les dérives oligarchiques du système international), Bertrand Badie poursuit sa définition du système international actuel à travers des livres lisibles et échappant aux dérives de l’abstraction. Cette définition n’évite pas un certain plaidoyer, selon lequel l’injustice et l’inégalité entre les peuples expliquent l’essentiel des perturbations de notre temps et l’hégémonie étatique face aux sociétés civiles est révolue. Chacun appréciera, s’enthousiasmera ou demeurera sceptique.

Après avoir précédemment constaté l’impuissance des grandes puissances et leur incapacité à prendre en compte les nouveaux acteurs de la société civile, l’auteur fonde son analyse sur l’inefficacité de la diplomatie oligarchique. Celle-ci fonctionne rarement selon le modèle d’un directoire efficient et responsable mais s’incarne plutôt dans un club aristocratique refusant de partager la prise de décision avec les « roturiers ». Marqué par la connivence, c’est-à-dire la tolérance aux fautes de l’autre pour peu que cette tolérance soit réciproque, un tel système agit a minima et ne parvient ni à mettre en oeuvre une coopération constructive, ni à lutter contre les pires violations des Droits de l’homme et des peuples. Rappelant le concert européen du XIXe siècle ou l’accord des grandes puissances de l’entre deux-guerres, bien incapable d’empêcher la multiplication des exactions des régimes fascistes et donc la marche à la guerre, la diplomatie de connivence aurait resurgi après la parenthèse du système bipolaire. Pour certains, la fin de ce dernier aurait permis l’avènement d’un système unipolaire, ce que récuse B. Badie : la superpuissance américaine ne peut en rien jouer le rôle d’attraction et de protection propre à une puissance polarisatrice; nous sommes donc dans un système apolaire – ce qui ouvre la voie de la connivence –, avec sa faible institutionnalisation, sa diplomatie discursive ou incantatoire et surtout son inefficacité. La réunion d’un groupe de puissances (G8 ou G20) définies selon leur produit intérieur brut (PIB) se fait sur des critères inopérants pour gérer la plupart des questions internationales et les biens publics mondiaux. Pire, le resserrement de cette élite oligarchique sur des « valeurs » comme la culture politique occidentale (démocratie et Droits de l’homme) ne fait qu’attiser la contestation du reste du monde.

Cette contestation répond à la connivence : la contestation des États du Sud n’est pas nouvelle, mais la coalition souffre d’une fragmentation tout aussi inefficace et c’est une rhétorique populiste qui répond aux leçons de la « réaction nobiliaire » du Nord. La contestation des puissances émergentes est plus subtile et constructive (exemple du groupe des IBAS : Inde, Brésil, Afrique du Sud), voire inquiétante (Organisation de coopération de Shangaï, OCS), même si certains aspects inspirent le scepticisme (groupe des BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). La contestation des sociétés, surtout, renvoie au fait que la concentration du pouvoir et du processus de décision dans un petit nombre d’États, dominé jusqu’à maintenant par quelques États occidentaux, favorise l’anomie du système. L’étude de cet aspect de la réalité actuelle est sans doute le meilleur passage de l’ouvrage, lorsqu’il tente de construire une synthèse sociologique des phénomènes politiques relevés au Sud depuis deux ou trois décennies, qui expliquent le fonctionnement des crises internes, des mouvements violents xénophobes ainsi que la difficulté pour la communauté internationale à maintenir la paix. Le « ressentiment » et l’« humiliation », au-delà des images, peuvent être des états d’esprit favorisant l’instrumentalisation de certaines couches de la population (la classe moyenne exclue de la richesse face à la classe aisée occidentalisée) par des entrepreneurs politiques sans scrupule.

Il demeure que cette critique de l’oligarchie occidentale laisse parfois songeur. À quoi sert de se lamenter face aux inégalités de puissance ? La même réalité sociologique existe au sein des démocraties nationales, dont toute la logique vise à dégager un compromis permettant le « vivre ensemble », sans que s’efface le déséquilibre originel. Ensuite, les solutions préconisées – oeuvrer en faveur d’un véritable multilatéralisme – ne convainquent guère : celui-ci n’échappe ni à la diplomatie déclaratoire, ni à la politisation des enjeux. Surtout, la norme ainsi construite n’a guère de chance d’être effective que si les États les plus puissants montrent l’exemple en l’appliquant et en soutenant la mise en oeuvre de la sanction envers les contrevenants. Enfin, n’oublions pas que les plus grands succès du multilatéralisme sont dus à l’idéologie et à la diplomatie de l’oligarchie occidentale, notamment en faveur de la justice pénale internationale ou de la libéralisation des échanges.

Yannick Prost

À lire  et à voir également sur le système international et la crise de civilisation :

- Supériorité des valeurs occidentales et révolution : réponse à Slavoj Zizek

- La dimension culturelle du conflit

- Déclin et chute de certains

- Les États-Unis sur le déclin

- Orient contre Occident

- La fin des États-Unis

- Le déclin précipité de l’hégémonie américaine

- Le « choc des civilisations », une prédiction autoréalisatrice ?

- Le monde en 2020 : réveil du dragon, déclin de l’aigle

- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

- La croisade d’un géant aux pieds d’argile

- Le monde est-il trop grand pour échouer ?

- Quel avenir pour l’Amérique ?

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Le Symbole de la Chute

- Après l’hégémonie : propositions pour un monde multipolaire (vidéo)

- The Corporation (vidéo)