Un blog d'analyses géopolitiques et de culture stratégique

Archive pour décembre 2011|Page d'archive mensuelle

Un mot

Dans Uncategorized le 31 décembre 2011 à 15:58

Comment en un mot caractériser l’année 2011 ?

Crise, émergence, révolution, austérité, déclin ? Peut-être aucun, peut-être tous à la fois. Je vous laisserai le soin de le choisir. Le mien sera « crise ». Pour la crise climatique laissée au second voire au troisième plan malgré ses nombreux rappels pour le moins meurtriers ; pour la crise énergétique, du contrôle des énergies fossiles par les titans de la corporacratie à l’absence de volonté de changement vers le développement durable et les énergies vertes en passant par des hausses sans cesse des prix du pétrole, du gaz et de l’électricité ; pour la crise financière qui n’en finit pas et qui ne peut en finir tant que le but recherché est la survie du paradigme actuel ; pour la crise identitaire que j’unis à la crise de civilisation occidentale et, cela, même si d’autres régions du monde connaissent également une crise identitaire ; pour la crise alimentaire avec, parmi tant d’autres exemples, plus de 46 % de pauvres aux Etats-Unis selon des chiffres officiels ; et pour toutes les autres crises comme celle politique dans ce pays où je suis né et où je vis, la Belgique.

2011 a ainsi été une année assez riche d’émotions et avec son lot habituel d’événements mémorables. Personne, en tout cas pas l’Histoire, n’oubliera les révolutions arabes (et les contre-révolutions), la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima, l’assassinat d’Oussama Ben Laden, la guerre de Libye, les activités de WikiLeaks & Anonymous, etc. 2012 s’annonce être encore plus riche, encore plus intense mais pas forcément dans le sens souhaité.

L’année 2012 sera notamment marquée par le début des différents retraits partiels et progressifs des troupes atlantistes d’Afghanistan, l’expiration du protocole de Kyoto ainsi que par les élections présidentielles de la Russie, le 4 mars, (même si on se doute déjà de la tête du vainqueur) et des Etats-Unis, le 6 novembre. Les élections présidentielles de la France n’ont, à mes yeux, pas la même importance – excepté, bien évidemment, pour tous ces Français las de Nicolas Sarkozy et du sarkozysme – ni la même portée dont les effets se hissent à un niveau mondial comparable à l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington dotée d’une politique d’avantage isolationniste en ces temps de dissolution de l’impérialisme états-unien ou au (retour du) règne de Vladimir Poutine (peut-être jusqu’en 2024 suite à la réforme constitutionnelle de 2008 qui prolonge la durée du mandat présidentiel de 4 à 6 ans).

2012 n’est plus qu’à quelques heures. Et même si l’on a pleinement conscience des problèmes de ce monde, éteignez votre pc et profitez de ce réveillon pour vous changer les idées, partager du temps, des rires et des souvenirs avec la famille ou les amis.

Le MecanoBlog vous souhaite à tous et à toutes une très bonne année 2012.

Entretien avec William Blum

Dans Géoéconomie, Géohistoire, Géopolitique, Géostratégie le 21 décembre 2011 à 20:16

par Christiane Passevant et Larry Portis

Deux auteurs, deux Étatsuniens, deux prises de conscience et les mêmes questions qui reviennent : « Peut-on justifier les atrocités que les bombardements massifs caractéristiques des guerres modernes infligent à des centaines de milliers d’êtres humains par des “nécessités” d’ordre militaire, stratégique ou politique ? » Car la question morale ne peut pas être évacuée en détournant le regard et la responsabilité des témoins, directs ou indirects, ne peut pas non plus être balayée d’un revers d’indifférence.

Nous sommes aujourd’hui littéralement assaili-es par les images de guerre, de meurtres de masse au nom du pragmatisme, du droit d’ingérence, de la démocratie ou de « l’humanitaire » — cynique et belle trouvaille que cette expression de « guerre humanitaire » qui permet tous les abus ! —, nous sommes assailli-es donc par des images qui finalement déshumanisent des êtres humains — détruits sous nos yeux —, et banalisent l’insupportable, l’inacceptable.

La propagande ronge les cerveaux et fait passer bien des horreurs pour des victoires. C’est une autre manière de construire la mauvaise foi, de rendre complices ceux et celles qui ne réagissent pas ou ne se révoltent pas, bref d’entériner un manque de solidarité et de respect de l’autre. Il y avait la religion comme leurre d’un monde merveilleux à venir pour ceux et celles qui n’avaient rien… Aujourd’hui, c’est « vous êtes bombardé-es certes, vous souffrez, mais c’est pour votre bien et demain vous vivrez en démocratie ».

Allez dire cela à la population irakienne, qui ne vit plus en effet sous la dictature de Saddam Hussein, mais qui a subi « vingt ans de bombardements étatsuniens, d’invasion, d’occupation et de torture [qui] ont abouti à la perte de leurs maisons, leurs écoles, leur électricité, leur eau potable, leur environnement, leurs quartiers, leur archéologie, leurs emplois, leurs technicien-nes, leurs entreprises, leur santé physique et mentale, leur système de santé, leur système de protection, leurs droits des femmes, leur tolérance religieuse, leur sécurité, leurs enfants, leurs parents, leur passé, leur présent, leur avenir, leurs vies… Plus de la moitié de la population est soit morte, soit mutilée, en prison ou en exil à l’étranger… Leur air, leur sol, leur eau, leur sang et leurs gènes sont imprégnés d’uranium appauvri… Les enfants naissent avec d’abominables déformations… Des bombes à fragmentation n’attendent qu’un enfant pour exploser… »

Tout cela pour la démocratie ? Mais laquelle ? Ou n’est-ce pas plutôt pour que les Etats-Unis construisent la plus grande ambassade étatsunienne au Moyen-Orient, puissent contrôler les puits de pétrole, et installer leurs bases militaires sur le territoire irakien, histoire d’avoir un œil sur l’Iran ? Il n’a donc pas suffi que l’hégémonisme étatsunien défigure tout un quartier du Caire en construisant un blockhaus tout en hauteur dédié à la grandeur de leur diplomatie, il faut essaimer et porter le modèle du mauvais goût dans toute la région.

En 1945, l’objectif des bombardements atomiques était de tuer des civils. Les villes d’Hiroshima et de Nagasaki n’avaient pas été choisies au hasard ou en raison de bases militaires, elles étaient au Japon parmi les plus peuplées. L’utilisation de bombes nucléaires était donc une démonstration de force, qualifiée par le président Truman de « plus grand événement dans l’histoire », et destinée à intimider les Soviétiques. D’où la question posée par le sociologue Kai Erickson dans le livre de Howard Zinn, La bombe. De l’inutilité des bombardements aériens :

« Dans quel état d’esprit un peuple essentiellement honnête doit-il se trouver, quel genre de contorsion morale doit-il accomplir, pour être prêt à anéantir jusqu’à 250 000 êtres humains dans le seul but de marquer des points ? »

La démonstration atomique a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes, les 6 et 9 août 1945. Les années suivantes, la mort a continué de frapper avec la contamination et les radiations subies par les civils. Il fallait donc une énorme dose de cynisme et d’indifférence pour oser parler de « plus grand événement dans l’histoire ».

« En une fraction de seconde, dans un rayon de 800 mètres, les personnes exposées à la boule de feu provoquée par Little Boy ont été carbonisées, réduites en amas fumants, leurs organes internes évaporés. […]

Parsemant rues, ponts et trottoirs d’Hiroshima, ces petits tas noirs se comptaient par milliers. Au même moment, des oiseaux prenaient feu en vol. Dans un crépitement, insectes, écureuils, et animaux de compagnie étaient anéantis. »

(Une femme, alors fillette de 10 ans.) « Dans l’abri, tout le monde criait à tue-tête […] Je ne sais combien de fois j’ai imploré qu’on m’ampute les bras et les jambes brûlés. » Howard Zinn, La bombe. De l’inutilité des bombardements aériens

Les mêmes horreurs se répètent avec les mêmes justifications abominables pour que la puissance d’un État puisse exercer son droit de « commettre des atrocités, que ce soit à Auschwitz, à My Lai, en Tchétchénie, à Waco ou à Philadelphie où les familles membres du groupe MOVE ont subi les bombes incendiaires de la police. »

Les bombes sont au cœur de la stratégie militaire étatsunienne, de Hiroshima à l’Irak, à la Libye aujourd’hui… Mais les Etats-Unis sont un modèle, et le gouvernement français, entre autres, n’est pas en reste, ni l’armée israélienne d’ailleurs pendant la guerre au Liban de 2006 ou les massacres de civils en 2008-2009, durant l’opération « Plomb durci ».

L’industrie et la technologie militaires ne cessent d’inventer pour tuer toujours plus de civils, avec l’idée de garantir une hégémonie, une suprématie… Et si, de surcroît, cela permet de faire marcher le commerce des armes, c’est tout bénéfice !

Alors la question essentielle, primordiale demeure : jusqu’à quand allons-nous supporter cette violence et l’omniprésence du complexe militaro-industriel dans nos sociétés, dans nos vies ? [1]

William Blum est écrivain, journaliste, historien.

Né en 1933 aux Etats-Unis, il a d’abord l’itinéraire d’un Étatsunien moyen, anticommuniste et persuadé qu’il vit dans une démocratie idéale. Après ses études, il travaille pour le Département d’État, dans les services informatiques. Mais la guerre du Viêt Nam, comme pour beaucoup d’autres, lui fait prendre conscience des leurres et des « mythes » du discours officiel. Il devient alors actif dans le mouvement anti-guerre et quitte le Département d’État en 1967 pour devenir journaliste free-lance et co-fondateur du Washington Free Press, premier journal à contre courant dans la capitale.

Son travail se focalise essentiellement sur la critique de la politique étrangère des Etats-Unis et sur le rôle de la CIA, dont il dénonce les agissements et les assassinats ciblés et organisés. En tant que journaliste indépendant, il a travaillé en Europe et en Amérique du Sud, notamment au Chili. À partir des années 1980, il publie plusieurs livres, dont Killing Hope : U.S. Military and CIA Interventions Since World War II qui reçoit un accueil enthousiaste. [2]

La production d’un documentaire, réalisé par Oliver Stone, et basé sur cet essai, n’a hélas pas abouti.

William Blum fait aussi des conférences sur les campus universitaires, mais, nous a-t-il confié, depuis 2006, après qu’Oussama Ben Laden ait recommandé son livre, L’État voyou (Rogue State : A Guide to the World’s Only Superpower), les universités — entendez l’administration universitaire — l’invitent beaucoup moins.

De passage à Paris, le 18 mai dernier, à la veille d’une conférence sur la politique étrangère et ses mythes, il a accordé un entretien aux Chroniques rebelles de Radio Libertaire.

Larry Portis : Quelles sont les raisons qui vous ont amené à travailler pour le gouvernement et le Département d’État ?

William Blum : Je voulais travailler dans la politique étrangère et, surtout, je voulais faire mon devoir, à savoir combattre le communisme. J’étais un anticommuniste loyal et convaincu.

Larry Portis : Vous aviez donc des motivations politiques ?

William Blum : Tout à fait. J’étais programmateur informatique pour le Département d’État en attendant de passer le test pour le service de politique étrangère. Mais la guerre du Viêt Nam est arrivée et tous mes projets ont été bouleversés. Ma vie a complètement changé. J’étais absolument contre la guerre et je suis devenu l’un des leaders du Mouvement anti-guerre à Washington.

Larry Portis : Quand cela a-t-il commencé ?

William Blum : En 1965. Finalement, le service de la sécurité du Département d’État m’a convoqué. Ils avaient un dossier sur moi et savaient tout, et dans le détail, de mes activités : les manifestations auxquelles j’avais participé, les amis que je fréquentais, le courrier que j’envoyais et que je recevais, les informations envoyées au Washington Post, et même les articles qui n’étaient pas publiés. À la fin de l’entretien, ils ont suggéré qu’il serait préférable que je travaille pour le secteur privé.

Larry Portis : Une suggestion polie !

William Blum : Et je suis parti peu de temps après.

Larry Portis : En quelle année ?

William Blum : 1967. Je ne suis resté que deux ans au département d’État. La guerre a transformé toute ma vie. Avant, comme je l’ai dit, j’étais un anticommuniste bon teint et loyal.

Larry Portis : Comment la guerre a-t-elle modifié vos convictions à ce point ?

William Blum : La guerre m’a ouvert les yeux. L’on commettait de telles atrocités alors qu’on nous parlait de la noblesse du combat contre cet horrible communisme ! Cela m’a fait m’interroger sur ce que pensais jusqu’alors. Je suis allé à des meetings, j’ai rejoint des groupes de discussions, des groupes de réflexion marxiste qui m’ont beaucoup influencé. Par ailleurs, j’ai beaucoup étudié, mais ma prise de conscience n’a pas fait de moi un communiste. Néanmoins, je n’étais plus l’Étatsunien loyal que j’avais été.

Larry Portis : Dans ces groupes, des personnes vous ont-elles particulièrement influencé ?

William Blum : J’ai pas mal voyagé pendant quelques années. En fait, j’étais membre de trois groupes trotskistes, deux à Londres et un à San Francisco. Mais être membre d’un parti, quel qu’il soit, ne me convenait pas, il y avait trop de formalités. J’en suis donc sorti et je suis donc devenu un militant indépendant.

Larry Portis : Et en quoi consistait votre engagement, votre façon de militer à cette époque ?

William Blum : Ma principale occupation à cette époque était d’écrire pour la presse underground, la presse libre, notamment dans le Washington Free Press, premier journal alternatif de la capitale dont je suis le cofondateur. C’est comme cela que j’ai commencé à écrire sérieusement. Puis j’ai déménagé en Californie, dans la région de la baie de San Francisco, et j’ai travaillé comme journaliste free-lance, notamment pour deux journaux de Berkeley. Écrire pour les médias underground, la presse libre, a été très important pour moi, cela a profondément changé ma vie et m’a amené à faire des conférences.

Larry Portis : Qu’avez-vous appris sur la politique étrangère qu’il vous a semblé important de révéler ? Je parle des années 1960 et du début des années 1970.

William Blum : Ma perception n’était pas celle que j’ai aujourd’hui et j’avais moins d’éléments pour analyser la situation. Les horreurs perpétrées par les troupes étatsuniennes durant la guerre au Viêt Nam, au Laos et au Cambodge, me bouleversaient et je les dénonçais. Mais je n’avais pas cette perception de l’Empire, donc je n’y étais pas opposé, je n’en étais même pas conscient. Maintenant je parle sans cesse de l’Empire et de ce que cela implique au plan de la politique étrangère. Il faut du temps pour une prise de conscience.

En 1972, je suis parti au Chili par la route, un long voyage depuis San Francisco. Allende était au pouvoir. Et cela a été une expérience importante pour moi. J’ai vu en direct ce qui s’est passé, l’implication de la CIA, la complicité du gouvernement étatsunien et cela a fortement remis en question mes notions de libéralisme et de patriotisme. Et je suis devenu extrêmement critique, non pas anti-étatsunien. Je reprends toujours les personnes qui me qualifient d’anti-étatsunien, je suis avant tout contre la politique étrangère des États-Unis.

Larry Portis : Vous parlez de l’Empire, vous avez étudié cette notion, mais qu’en est-il de l’impérialisme ? Utilisez-vous cette expression ?

William Blum : J’ai beaucoup discuté de cette expression dans les années 1970, dans les groupes de réflexion auxquels je participais, j’ai lu Marx et d’autres penseurs sur la question. Mais, petit à petit et inéluctablement, j’ai pensé que la notion d’Empire était plus claire et plus descriptive pour la politique étrangère des Etats-Unis, dénuée de toute moralité en dépit des déclarations officielles.

Larry Portis : Qu’est-ce qui a changé depuis la guerre du Viêt Nam, depuis les années 1960 et 1970 ? Quels ont été les changements dans la politique étrangère des Etats-Unis ?

William Blum : C’est pire. Toutes nos interventions ressemblent à présent à des expéditions de meurtres de masse sans raisons. Les raisons officielles pour « aider les populations » sont des mensonges. Nous envoyons des milliers de bombes, de rockets sur les pays… Comment pouvons-nous prétendre éviter de tuer les civils ? Je ne veux pas donner l’impression de toujours répéter la même chose, mais ma perception est de plus en plus dure.

Larry Portis : Quelles sont les raisons qui font que la situation a empiré ?

William Blum : Je ne pense pas que le fondement de la politique étrangère étatsunienne ait réellement changé. Il n’y a pas grande différence entre la politique étrangère de Johnson, de Bush et d’Obama. Ce que l’on peut affirmer, c’est que les médias de masse sont pires. Dans les années 1960 et 1970, il était possible de lire un article à contre courant, qui donnait une perspective différente de l’histoire officielle, mais à présent non. Je lis le Washington Post tous les jours, la politique étrangère et les éditoriaux ne présentent jamais qu’une seule version des faits, des analyses. Il y a un ou deux journalistes de politique étrangère qui, de temps en temps, écrivent un article un peu plus analytique, mais c’est rare.

Le gouvernement a critiqué le Venezuela et le gouvernement Chavez pour la suppression de médias. Mais le Venezuela a une presse d’opposition que nous n’avons pas. Aucun quotidien ne s’est opposé à la guerre en Irak ou au bombardement de la Yougoslavie. Il existe pourtant pas moins de 1400 journaux, mais aucun en opposition avec les positions officielles. Je parle de ce problème dans mes conférences et je demande à ce que l’on me donne des exemples contraires. Une seule fois, quelqu’un m’a cité un journal qui s’était opposé à la guerre en Irak. Un seul exemple sur des milliers de publications. Il est étonnant de voir à quel point la population étatsunienne ignore combien elle est manipulée.

Larry Portis : En dehors des décisionnaires, des institutions, le public en général semble, d’après ce que vous dîtes, gardé encore plus qu’auparavant dans l’ignorance ?

William Blum : Même s’il y a Internet, la population est gardée dans l’ignorance. Le mythe principal se résume à quoique nous fassions à l’étranger, nos intentions sont bonnes. Nous sommes le Bien. Et si vous essayez de dire le contraire, c’est comme si vous parliez à un mur de pierres. Peu importe ce que nous faisons et ce qui arrive réellement, nos intentions sont honorables. C’est ce que je tente d’expliquer et d’analyser dans mes écrits et mes conférences, à chaque fois que je parle à un public.

Larry Portis : Vous pensez que les décisionnaires sont cyniques ?

William Blum : Oui, même si je n’utilise pas ce terme.

Larry Portis : Autrement dit, ils se moquent complètement des conséquences humaines de leurs décisions.

William Blum : Absolument. Ils veulent seulement faire avancer les buts de l’Empire. Quand ils interviennent, c’est uniquement pour obtenir plus de bases militaires, un accès au pétrole… En Afghanistan, une fois Ben Laden mort, les gens ont pensé qu’il n’était pas nécessaire d’y rester et de conserver des troupes sur place. Mais nous n’étions pas en Afghanistan à cause de Ben Laden ! Cela n’a jamais été le cas ! L’important est d’avoir des bases militaires en Afghanistan, pour être près de l’Iran. C’est la véritable raison, car l’Afghanistan est un espace stratégique, au milieu de territoires où se trouvent les plus grandes réserves de pétrole, dans la mer Caspienne et dans la région du Golfe. Le pétrole et le gaz sont vitaux.

Les compagnies pétrolières ont tenté d’établir des rapports avec les autorités, du temps des Talibans, mais sans succès. Éventuellement, le gouvernement étatsunien passera un accord avec les Talibans. Il faut comprendre que le gouvernement se moque complètement des agissements des Talibans tant que cela lui rapporte et sert ses plans dans la région. En l’occurrence passer un marché afin qu’il n’y ait pas d’attaque contre l’acheminement du pétrole et du gaz provenant de la région de la mer Caspienne.

Larry Portis : Des économistes et des spécialistes en science politique étatsuniens et européens prétendent que les Etats-Unis n’ont plus besoin de ce pétrole.

William Blum : Le pétrole est valable, c’est une arme du pouvoir. Noam Chomsky se plaît à dire que si la principale richesse de l’Irak avait été la culture des bananes, il n’y aurait certainement pas eu d’invasion de l’Irak. C’est la même chose pour l’Afghanistan. Sa localisation est très importante pour l’Empire.

Larry Portis : Pensez-vous que c’est le début de la fin de l’Empire ?

William Blum : Je pense que l’opposition grandit dans le monde vis-à-vis de la politique des États-Unis. On parle plus à présent de la souffrance provoquée par les Gis et beaucoup de soldats qui reviennent du front l’évoquent aussi. Je ne peux pas prédire le déclin de l’Empire et sa fin, je n’y assisterai sans doute pas. Mais tous les empires s’écroulent, la question est : quand ?

Larry Portis : Pensez-vous que les Etats-Unis sont plus fragiles actuellement au plan économique ?

William Blum : On parle beaucoup de la faiblesse du dollar, mais ce n’est ni le gouvernement ni les classes supérieures qui en souffrent. Cette situation peut durer ainsi indéfiniment même si cela est de plus dur pour la population.

Larry Portis : Les récents événements en Afrique du Nord peuvent-ils apporter des éléments d’espoir pour un changement positif ?

William Blum : J’aimerais le penser. Mais c’est complexe, car si l’on prend la Libye qui, ironiquement, était le pays avec le meilleur standard de vie de la région et un gouvernement séculaire, la Libye aurait dû être le dernier pays à être attaqué par la coalition. Pourtant il l’est, encore une fois pour des raisons « humanitaires ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Larry Portis : L’Irak a aussi été attaqué pour des raisons « humanitaires », l’Irak était également un pays prospère.

William Blum : L’Irak et la Libye étaient deux pays prospères et séculaires et nous les avons mis dans le même panier. J’ai fait une longue liste de ce que la population irakienne a perdu. [Vingt ans de bombardements étatsuniens, d’invasion, d’occupation et de torture ont abouti à la perte de leurs maisons, leurs écoles, leur électricité, leur eau potable, leur environnement, leurs quartiers, leur archéologie, leurs emplois, leurs techniciens, leurs entreprises, leur santé physique et mentale, leur système de santé, leur système de protection, leurs droits des femmes, leur tolérance religieuse, leur sécurité, leurs enfants, leurs parents, leur passé, leur présent, leur avenir, leurs vies... plus de la moitié de la population est soit morte, mutilée, en prison ou en exil à l’étranger... Leur air, leur sol, leur eau, leur sang et leurs gènes sont imprégnés d’uranium appauvri... les enfants naissent avec d’abominables déformations... des bombes à fragmentation n’attendent qu’un enfant pour exploser...] Je l’ai publié dans ma lettre d’information mensuelle, The Anti-Empire Report.

Larry Portis : J’aimerais vous poser une question sur vos écrits, que je trouve exceptionnels par leur clarté et leur lucidité, avez-vous une méthode ?

William Blum : Tout d’abord merci de cette question, car c’est tout à fait mon objectif : être clair, précis et ajouter un peu d’humour quand cela est possible. Il est facile de devenir un dénonciateur tonitruant de l’impérialisme, mais j’essaie d’éviter cela.

Larry Portis : Vous avez aussi une profonde connaissance des institutions, c’est ce qui ressort de votre livre, Killing Hopes, qui est une source inestimable pour comprendre la politique étrangère des États-Unis.

William Blum : Je suis un vieil homme et j’ai des archives dont je me sers sans cesse. Il m’arrive d’ailleurs de me citer.

Christiane Passevant : Sur la situation en Égypte. Pensez-vous qu’il peut y avoir un changement concernant l’ouverture de la frontière entre l’Égypte et Gaza ? P ensez-vous que l’on peut espérer un changement de politique vis-à-vis de la population palestinienne de la part des Etats-Unis ?

William Blum : Je ne suis pas plus capable qu’un autre de prédire ce qui va se passer. J’espère qu’il y aura des améliorations, mais l’armée au pouvoir en Égypte ne semble pas particulièrement libérale ou progressiste. Les gens sont toujours arrêtés et torturés. Mais le fait qu’ils ouvrent la frontière entre l’Égypte et Gaza, c’est encourageant.

Christiane Passevant : Cela peut-il avoir un impact sur l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis de la population palestinienne pour un règlement de la situation ?

William Blum : Le gouvernement étatsunien est prisonnier du lobby israélien et les signes d’un changement sont invisibles. Mais tout peut éventuellement changer. Obama est cependant autant l’esclave d’Israël que l’était Bush. L’influence du lobby israélien sur les politiciens est incroyable. Cela fait peur.

Larry Portis : je ne sais pas si vous l’avez écrit, mais beaucoup disent qu’Obama est pire que Bush.

William Blum : J’ai dit que sa politique est la même que celle de Bush. Je pense qu’Obama n’a pas de convictions profondes, il ne croit en rien sinon dans le fait d’être président des Etats-Unis. Il me fait peur, c’est une personne vide. C’est juste un show. Je me demande ce que sa femme en pense, elle doit bien le connaître, mais réalise-t-elle a quel point il est vide ? Il aime être président, jouer au basket, manger des hamburgers. Un type ordinaire et c’est ce qui plaît à une partie de la population, il est comme eux, comme elles. Ils et elles ne voient pas combien il est vide, émotionnellement, intellectuellement…

Christiane Passevant : Vous voulez dire que c’est une marionnette ?

William Blum : Il n’a pas à faire la marionnette, il est comme ça. Il sait, vous savez, je sais comment un président des Etats-Unis doit se comporter en matière de politique étrangère. Il n’y a aucun mystère. Il sait ce qu’il doit dire ou ne pas dire, ce qu’il doit faire ou ne pas faire. Il connaît les règles et ne se pose aucune question. Il joue son rôle comme tous les présidents qui l’ont précédé.

Larry Portis : C’est une question intéressante et quand vous dîtes qu’Obama est vide, je suis quasiment d’accord, mais n’est-ce pas une décision personnelle de devenir vide ?

William Blum : C’est une réflexion profonde, mais je ne vois pas un enfant se dire consciemment qu’il veut devenir quelqu’un de vide en grandissant ! (rires)

Larry Portis : Non, j’ai dit inconsciemment !

William Blum : Le processus est inconscient, mais qui sait ? Et ce n’est pas important. Je pense qu’Obama à beaucoup à cacher. Sa mère et lui-même ont travaillé pour la CIA pendant des années, pour la Fondation Ford aussi. Quand Obama était à New York par exemple. Je n’ai toujours pas compris pourquoi il a été choisi comme candidat à la présidence, mais je pense que ses liens comme ceux de sa mère avec la CIA ont joué un rôle dans ce choix pour la candidature présidentielle.

Christiane Passevant et Larry Portis

Notes

[1] 1986 : The CIA : A Forgott en History (Zed Books)

Source : Mondialisation.ca

L’Amérique en Asie : la tentation du Pentagone

Dans Géopolitique, Géostratégie le 20 décembre 2011 à 19:54

par François Danjou pour Question Chine

Après avoir, à plusieurs reprises, pendant toute l’année 2010 rappelé que la marine américaine, ses patrouilles et les mouvements de ses bateaux n’étaient pas les bienvenus dans la zone du Pacifique Ouest, la Chine observe sans réelle surprise, mais avec un agacement mêlé d’inquiétude, le repositionnement des Etats-Unis dans le Pacifique occidental, alors que la Maison Blanche vient officiellement d’annoncer le retrait définitif d’Irak, tandis que celui d’Afghanistan est programmé pour 2014.

La bascule, appuyée par la puissance économique et militaire des Etats-Unis, est fortement imprégnée d’une vision prosélyte de l’action de Washington, qui se voit comme le flambeau des valeurs de la démocratie et des droits de l’homme. L’initiative, qui manifeste aussi un fort tropisme militaire et de sécurité, bénéficie des circonstances favorables du malaise créé en Asie du Sud-Est par les prétentions exorbitantes de Pékin en Mer de Chine du Sud.

A ces réaffirmations américaines de perpétuer le leadership de Washington en Asie, Pékin qui, pour l’heure, est sur la défensive, s’applique à rassurer ses partenaires de l’ASEAN par des promesses de dialogues bilatéraux sur les zones contestées et par la perspective d’engagements économiques plus lourds. Ces derniers seront encore accélérés par la mise en œuvre du traité de libre échange conclu avec tous les pays d’Asie du Sud-Est (janvier 2010 pour les 6 pays fondateurs de l’ASEAN et janvier 2015 pour le Myanmar, le Vietnam, le Laos et le Cambodge).

A moyen terme, la crispation de la situation autour des rivalités Chine – Etats-Unis porte le risque d’une compétition exacerbée entre Washington et Pékin pour la recherche d’alliés. Elle serait néfaste pour le développement harmonieux de la zone, surtout si, de surcroit, surgit le spectre d’une escalade militaire mimétique, teintée de nationalisme inquiet, propre à mettre en difficulté les budgets et la stabilité économique des acteurs.

Le raidissement américain.

L’offensive américaine, déclenchée comme pour réfuter l’idée d’un déclin des Etats-Unis, a débuté par un long article de la Secrétaire d’Etat H. Clinton dans le numéro de novembre de Foreign Affairs, intitulé « America’s Pacific Century » qui passe en revue les intentions et les modes d’action de Washington dans la zone. Il n’est pas anodin de noter que la photo qui illustre l’article montre l’escale d’un navire de guerre américain à Danang au Vietnam.

On en retiendra qu’il évoque un engagement de Washington du même type que celui en Europe après la guerre et identifie les nouveaux partenaires privilégiés des Etats-Unis, qui s’ajoutent aux anciens (Japon, Corée du Sud, Thaïlande, Philippines, Australie), désignant comme bénéficiaires de ce choix l’Inde, sur laquelle H. Clinton dit consentir « un pari stratégique », et l’Indonésie « troisième démocratie de la planète et la plus peuplée des nations musulmanes ». « L’objectif est de construire un réseau d’alliances et d’institutions en accord avec les intérêts de l’Amérique aussi efficace que celui du partenariat transatlantique ».

Dans ce panorama des amis de l’Amérique, la Chine est seulement désignée comme une relation obligée « qui pose les plus gros défis de politique étrangère jamais lancés à Washington et qui doit se réformer ». Il est vrai que la Secrétaire d’Etat ajoute aussitôt que « les enjeux chinois sont tels qu’il est impossible que cette relation échoue ».

Le document mentionne aussi sept fois – en moyenne une fois par page -, la question de la Mer de Chine et de la liberté de navigation en haute mer en même temps que la menace de la captation de données sensibles par le truchement de « cyber-intrusions ».

Globalement l’empreinte militariste de l’article est forte et transparaît presqu’à chaque paragraphe du texte, soit par le rappel des alliances traditionnelles, soit en évoquant leur modernisation, dans un contexte où la puissance militaire est vue comme l’un des vecteurs des valeurs universelles : « notre puissance militaire et la force de notre économie sont nos plus sûrs atouts pour la défense de la démocratie et des droits de l’homme ». Enfin, l’offensive est impressionnante par la multiplication des nouveaux angles d’attaque venant s’ajouter aux anciennes empreintes américaines au Japon, en Corée, en Thaïlande et aux Philippines.

Ces derniers vont du projet commercial « Trans Pacific Partnership (TPP) », excluant la Chine pour cause de non respect des règles de transparence économique et de démocratie, jusqu’à l’ouverture d’une base de Marines en Australie et l’affectation de patrouilleurs à Singapour, en passant par l’aide économique aux pays du Bas Mékong (lancée en 2009), contrepoids à l’influence de la Chine, dont les ingénieurs multiplient, contre l’avis des écologistes et des pêcheurs en aval, les barrages dans le promontoire indochinois. Dernière offensive en date, le retour de Washington dans l’arrière cour indochinoise, est accompagné par l’ouverture politique en direction de la Birmanie, chasse gardée de Pékin.

Le tout complété, sur le flanc occidental de la Chine, par l’intention de maintenir une base en Asie Centrale, y compris après le retrait d’Afghanistan. Sans compter la vente de 24 F16 à l’Indonésie, après les 6 SU 30 achetés par Djakarta à la Russie. Il est clair que, dans ce contexte, la cible stratégique de la Chine en Asie de l’Est et du Sud n’est plus ni le Japon ni l’Inde, mais bien les Etats-Unis, dont la présence dans la région est un obstacle de taille à l’extension de son influence.

Cette interférence est d’autant plus agaçante pour Pékin que la légitimité stratégique de Washington, qui s’enracine dans l’histoire de la guerre contre le Japon et la Corée du Nord, s’appuie aujourd’hui sur sa nouvelle image de protecteur des droits maritimes et territoriaux des petites nations de l’ASEAN menacées par les revendications extravagantes de Pékin. A quoi il faut ajouter les investissements américains en Asie du Sud-Est, toujours très supérieurs à ceux de la Chine (8,5% du stock, en 3e position derrière l’UE et le Japon, contre seulement 2,4% pour la Chine).

Les réactions chinoises, présentes et à venir.

La Chine a d’abord réagi verbalement à cette situation nouvelle que les stratèges chinois avaient anticipée. Xinhua a accusé Washington de « vouloir imposer son leadership en Asie, de se mêler les intérêts d’autrui, de créer des tensions, et de perpétuer une mentalité de Guerre Froide », à quoi Wen Jiabao ajoutait que « les puissances extérieures à la région ne devraient interférer sous aucun prétexte ».

Plus concrètement, Pékin doit rassurer les pays de l’ASEAN sur ses intentions – c’est ce qu’a commencé à faire Wen Jiabao qui répète que les différends territoriaux en Mer de Chine seront réglés selon le Code de conduite de 2002, dont les termes n’étaient cependant pas juridiquement contraignants. Pour affirmer son influence dans la zone, la Chine dispose également de l’arme commerciale que représentent les accords de libre échange conclus avec tous les pays de l’ASEAN.

Il s’agit là d’un contrepoids de taille au projet bien moins avancé du TPP, et que Pékin a promis de compléter par une augmentation de ses investissements dans la région. Enfin, il est probable que la Chine continuera d’user de pressions directes sur certains pays. Déjà, dans la presse chinoise, les Philippines sont désignées comme un bouc émissaire, première cible d’une stratégie classique de menaces et de division.

Il n’est pas certain que cette dérive de surenchères soit bénéfique à la Chine, dans la mesure où, précisément, elle ouvre de larges perspectives au rôle de contrepoids de sécurité que la Maison Blanche s’attribue et que la plupart des pays accueillent avec soulagement. Le récent assassinat d’un garde-côte sud-coréen par un capitaine de pêche chinois en Mer Jaune, qui vient après le comportement agressif d’un chalutier chinois contre un patrouilleur japonais en Mer de l’Est à l’automne 2010, ne sont pas de nature à apaiser les craintes que l’empreinte chinoise soulève dans toute la région, qui observe aussi avec appréhension les essais du premier porte-avions de l’APL.

Les limites de l’approche binaire. Le risque des surenchères.

Mais la nécessité de prendre du recul face à cette rivalité de puissance, exige de s’interroger sur la pertinence pour Washington d’un tel positionnement où la Maison Blanche se laisse entraîner dans une stratégie qui cible la Chine, devenue, quoi qu’elle en dise, le point focal de sa politique asiatique, ce qui réduit sa marge de manœuvre. Avec, comme corollaire, l’obligation de plus en plus lourde d’assurer la sécurité de la zone, alors que pèsent sur le Pentagone, la perspective d’importantes réductions budgétaires.

Déjà le Congrès donne des signes d’un possible virage antichinois prenant le contrepied des anciennes stratégies de coopération avec Pékin. La nouvelle orientation identifierait la Chine, non plus comme un partenaire à la fois difficile et obligé, mais comme un possible adversaire dont les priorités sont contraires aux intérêts de Washington. Elle viserait – mais l’intention est plus facile à formuler qu’à mettre en œuvre -, purement et simplement, à isoler la Chine de ses sources d’approvisionnement et de ses principaux partenaires commerciaux, menaçant par là même la croissance, principale source de légitimité du pouvoir.

Aux Etats-Unis et en Australie il existe des voix divergentes qui critiquent directement le nouveau positionnement de la diplomatie américaine. Kenneth Lieberthal, familier de la Chine, ancien conseiller pour l’Asie au Conseil National de Sécurité, sous l’administration Clinton, expliquait récemment que la rhétorique américaine était inutilement provocatrice.

Début décembre, le Pacific Center de Hawaï publiait un article d’un chercheur australien qui insistait sur les risques d’une rivalité Chine – Etats-Unis comme seul critère de la stabilité et du progrès de la zone Pacifique. Cette vision ignorait l’importance des situations internes des pays quels qu’ils soient, le rôle à venir du Japon, de l’Inde, et des puissances moyennes de l’Asie du Sud-Est, comme l’Indonésie et le Vietnam ; elle faisait peu de cas du destin de la péninsule coréenne ou du rôle des institutions de l’ASEAN, encore dans les limbes.

Ayant passé en revue la diversité de l’Asie, qui prend le contrepied d’une approche limitée à deux faces, la note, teintée d’une forte dose d’idéalisme, concluait : « L’Asie est trop diverse et dotée d’un trop grand potentiel pour limiter la vision qu’on s’en fait à une logique si crue. La bipolarité est inconnue en Asie. Aujourd’hui elle a moins que jamais sa place. Les pays de la région devraient s’efforcer d’échapper à cette logique binaire contraignante. La Chine et les Etats-Unis qui ont leurs propres défis internes sont entrés dans un cycle de surenchères. Le moment est venu pour les autres d’encourager une approche multilatérale de l’architecture de sécurité en Asie ».

Dans ce paysage où s’exacerbent les tensions, subsistent cependant quelques jalons rassurants qui balisent la relation Chine – Etats-Unis. Celle-ci est, il est vrai, de plus en plus heurtée, à mesure que la Chine déploie sa nouvelle puissance. Mais elle est également marquée par une forte interdépendance économique et commerciale, balisée par des interactions au plus haut niveau, comme le dialogue économique et stratégique ou les échanges entre les systèmes de défense, dont la dernière session a eu lieu de 7 décembre à Pékin.

Ces canaux de contact sont d’autant plus nécessaires que Pékin paraît incapable d’échapper aux dérives nationalistes qui accompagnent ses rêves d’empire en Mer de Chine, succédanés d’une légitimité interne vacillante, tandis que les réactions de Washington à l’appui du développement économique, du libre échange, du droit international, de la bonne gouvernance et des droits de l’homme, sont également sous-tendues par la volonté très nationaliste et très émotionnelle de nier le déclin de l’Amérique.

François Danjou

À lire et à voir également sur les rivalités sino-américaines, le militarisme états-unien et l’endiguement de la Chine :

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Source : Question Chine

Ma vie à poil sur le net (vidéo)

Dans Internet le 18 décembre 2011 à 17:18

Vidéos, blagues foireuses ou positionnement politique : les traces que nous laissons ne sont pas sans conséquences. Nuancé, Ma vie à poil sur le web en fait la démonstration.

Synopsis les Inrocks : Eric Schmidt, le pdg de Google, l’annonçait il y a quelques semaines : les gens devront bientôt changer de nom s’ils veulent, une fois adultes, échapper aux traces peu glorieuses qu’ils auront laissées sur les réseaux sociaux à l’adolescence. Ce n’était qu’une boutade, mais cela mérite pourtant réflexion.

Photos de beuverie sur Flickr, blog sarcastique sur ses profs, statuts irrévérencieux sur Facebook… Sur le net, ces amusements bon enfant sont indélébiles et peuvent suivre leur auteur toute sa vie. Dans son documentaire Ma vie à poil sur le net, le grand reporter du Monde Yves Eudes enquête sur le sujet et démarre avec des images qui font directement écho aux propos d’Eric Schmidt. Face à un public de jeunes, Barack Obama donne son premier conseil pour devenir président des Etats-Unis :

“Faites très attention à ce que vous publiez sur Facebook. Nous sommes à l’ère de YouTube, et tout ce que vous y mettez pourra être retrouvé un jour.”

Régulièrement reviennent dans l’actualité des cas de personnes dont la réputation a été brisée par des informations fausses ou obsolètes diffusées sur le net, ou de salariés licenciés à cause de propos tenus sur Facebook. Yves Eudes est parti à la rencontre de certaines d’entre elles, comme cette femme accusée d’abus de biens sociaux puis innocentée mais dont le web ne retient que l’accusation et qui depuis n’arrive pas à retrouver de travail.

Il a aussi interviewé un militant d’extrême gauche viré de son poste de surveillant de lycée pour avoir publié des vidéos humoristiques, et idéologiques, sur Dailymotion, ou encore un salarié licencié car son employeur l’a vu sur Facebook organisant un festival alors qu’il était en congé pour dépression.

Une chasseuse de têtes explique que les demandeurs d’emploi doivent se méfier : les recruteurs se servent des réseaux sociaux pour vérifier les profils et les capacités des candidats. Un récent sondage de Careerbuilder.com le confirme, puisque près de 35 % des employeurs auraient déjà refusé des candidats après avoir vu leur profil sur les réseaux sociaux.

Ma vie à poil sur le web s’abstient de jugements hâtifs ou de conclusions catastrophistes. Et même si ce n’est pas clairement dit, il ressort en filigrane de ces témoignages que ces personnes sont au moins autant victimes de la mémoire des réseaux sociaux que des préjugés et de l’étroitesse d’esprit de leurs interlocuteurs.

Yves Eudes s’est également interrogé sur la façon d’effacer ses traces sur le web et de se protéger. Il a rendu visite à de récentes start-up qui se chargent de refaire une virginité à leurs clients, comme ReputationDefender, un service qui coûte cher et qui n’est pas efficace à 100 %. Il a aussi rencontré les hackers de la communauté Tor, qui développe un réseau permettant de surfer anonymement, ce qui requiert cependant un minimum de compétences technologiques.

Pourtant, les blogueurs ou utilisateurs de services géolocalisés interrogés par Yves Eudes avouent être prêts à voir un jour ressurgir leur passé. Ils sont conscients (vraiment ?) des dangers mais sont prêts à en prendre le risque, préférant profiter de la liberté qu’offre le web et clamant leur refus de l’autocensure. “Je n’ai rien à cacher”, résume un jeune adepte de la communauté géolocalisée Aka Aki.

En France, Nathalie Kosciusko-Morizet a lancé en avril une consultation publique sur le droit à l’oubli et entend établir très prochainement une charte sur le sujet. Mais, comme conclut brutalement un hacker du Chaos Computer Club berlinois :

“la loi ne peut protéger les gens contre leur propre stupidité que jusqu’à un certain point”.

Documentaire d’Yves Eudes (France, 2010, 47′)

Préparation de l’échiquier du « choc des civilisations » : Diviser, conquérir et régner au « Nouveau Moyen-Orient »

Dans Géopolitique, Géostratégie, Géohistoire, Printemps Arabe le 18 décembre 2011 à 16:24

par Mahdi Darius Nazemroaya pour Global Research

L’expression « printemps arabe » est un slogan concocté dans des bureaux lointains à Washington, Londres, Paris et Bruxelles par des individus et des groupes qui, en plus d’avoir une connaissance superficielle de la région, en savent très peu sur les Arabes. Ce qui se déroule au sein des populations arabes est un enchaînement normal d’événements. L’insurrection comme l’opportunisme en font partie. Là où il y a une révolution, il y a toujours une contre-révolution.

Les bouleversements dans le monde arabe ne constituent pas davantage un « éveil arabe ». Une telle formule implique que les Arabes étaient endormis alors qu’ils étaient entourés par la dictature et l’injustice. Le monde arabe, qui fait partie de l’ensemble plus vaste composé par les Arabes, le Turcs et les Iraniens, a en réalité connu de fréquentes révoltes réprimées par les dictateurs arabes en coordination avec des pays comme les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. C’est l’interférence de ces puissances qui a constamment agi comme contrepoids à la démocratie et elle continuera à le faire.

Diviser et régner : comment le premier printemps arabe a été manipulé

Les plans de reconfiguration du Moyen-Orient ont commencé plusieurs années avant la Première Guerre Mondiale. C’est au cours de cette guerre cependant que les desseins coloniaux ont clairement commencé à se manifester avec la « grande révolte arabe » contre l’empire ottoman.

En dépit du fait que la Grande-Bretagne, la France et l’Italie étaient des puissances coloniales qui avaient empêché les Arabes de profiter de toute forme de liberté dans des pays comme l’Algérie, Libye, l’Égypte et le Soudan, ces pouvoirs coloniaux ont réussi à se présenter comme les amis et les alliés de la libération arabe.

Durant la « grande révolte arabe », les Britanniques et les Français ont en fait utilisé les Arabes comme fantassins contre les Ottomans pour faire avancer leurs propres plans géopolitiques. Les accords secrets Sykes-Picot entre Londres et Paris représentent un cas typique. La France et la Grande-Bretagne sont simplement arrivés à utiliser et manipuler les Arabes en leur vendant l’idée de la libération arabe de la présumée répression des Ottomans.

En réalité, l’empire ottoman était multiethnique et accordait une autonomie locale et culturelle à toutes ses populations. Il a toutefois été manipulé et orienté vers une entité turque. Même le génocide arménien qui allait s’ensuivre en Anatolie ottomane doit être analysé dans le même contexte que l’actuel ciblage des chrétiens en Irak, comme faisant partie d’un plan de division confessionnelle lancé par des acteurs externes afin de diviser l’empire ottoman et ses citoyens, ainsi que l’Anatolie.

Après la chute de l’empire ottoman, ce sont Londres et Paris qui ont refusé d’accorder la liberté aux Arabes, en semant la discorde au sein de leurs populations. Les leaders arabes locaux corrompus ont également été partenaires du projet et nombreux sont ceux qui n’étaient que trop heureux de devenir des clients de la Grande-Bretagne et de la France. Le « printemps arabe » est manipulé dans le même sens aujourd’hui. Les États-Unis, la France et d’autres travaillent maintenant avec l’aide de leaders et de personnalités arabes corrompues afin de restructurer l’Afrique et le monde arabe.

Le plan Yinon : l’ordre à partir du chaos…

Le plan Yinon, qui constitue un prolongement du stratagème britannique au Moyen-Orient, est un plan stratégique israélien visant à assurer la supériorité d’Israël dans la région. Il souligne qu’Israël doit reconfigurer son environnement géopolitique par la balkanisation des États arabes, soit la division de ceux-ci en États plus petits et plus faibles.

Les stratèges israéliens voyaient l’Irak comme l’État arabe représentant leur plus grande menace stratégique. C’est pourquoi l’Irak a été caractérisé comme la pièce maîtresse de la balkanisation du Moyen-Orient et du monde arabe. En Irak, sur la base des concepts du plan Yinon, les stratèges israéliens ont réclamé la division de l’Irak en un État kurde et deux États arabes, l’un shiite, l’autre sunnite. La première étape de ce plan était une guerre entre l’Irak et l’Iran, abordée dans le plan Yinon.

En 2006 et en 2008, les publications de l’armée étasunienne Armed Forces Journal et The Atlantic ont respectivement publié des cartes ayant circulé abondamment et lesquelles suivaient de près les grandes lignes du plan Yinon. Outre la division de l’Irak, également recommandée par le plan Biden, le plan Yinon appelle à la division du Liban, de l’Égypte et de la Syrie. La partition de l’Iran, de la Turquie, de la Somalie et du Pakistan fait également partie de cette vision. Le plan Yinon réclame par ailleurs la dissolution de l’Afrique du Nord et prévoit qu’elle débutera en Égypte et débordera au Soudan, en Libye et dans le reste de la région.

Protection du domaine : redéfinition du monde arabe…

Bien que tordu, le plan Yinon est en marche et voit le jour dans « A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm » (« Une nette rupture : Une nouvelle stratégie pour protéger le domaine »), un document de politique israélienne écrit en 1996 par Richard Perle et le groupe d’étude sur « Une nouvelle stratégie israélienne vers l’an 2000 » pour Benjamin Netanyahou, le Premier ministre d’Israël à l’époque. Perle était alors un ancien secrétaire adjoint au Pentagone pour Ronald Reagan et est devenu par la suite conseiller militaire pour George W. Bush et la Maison-Blanche. Le groupe d’étude comprenait par ailleurs James Colbert (Jewish Institute for National Security Affairs), Charles Fairbanks Jr. (Johns Hopkins University), Douglas Feith (Feith and Zell Associates), Robert Loewenberg (Institute for Advanced Strategic and Political Studies), Jonathan Torop (The Washington Institute for Near East Policy), David Wurmser (Institute for Advanced Strategic and Political Studies) et Meyrav Wurmser (Johns Hopkins University).

Les États-Unis réalisent à bien des égards les objectifs précisés dans le texte de politique israélienne de 1996 visant à protéger le « royaume ». Par ailleurs, le terme realm, « domaine » ou « royaume », sous-entend la mentalité stratégique des auteurs. Realm fait soit référence au territoire sur lequel règne un monarque ou aux territoires soumis à son règne mais gérés et contrôlés par des vassaux. Dans ce contexte, le terme realm, est utilisé pour signifier que le Moyen-Orient constitue le royaume de Tel-Aviv. Le fait que Perle, un homme ayant essentiellement fait carrière comme officiel du Pentagone, ait contribué à écrire le document sur Israël soulève la question de savoir si le souverain conceptualisé du royaume représente Israël, les États-Unis, ou les deux.

Protéger le royaume : L’avant-projet israélien pour déstabiliser Damas

Le document de 1996 demande de « repousser la Syrie », aux environs de l’an 2000 ou après, en poussant les Syriens hors du Liban et en déstabilisant la République arabe syrienne avec l’aide de la Jordanie et de la Turquie. Ces événements se sont respectivement produits en 2005 et en 2011. Le document indique : « Israël peut modeler son environnement stratégique en coopération avec la Turquie et la Jordanie, en affaiblissant, en endiguant et même en repoussant la Syrie. Afin de contrecarrer les ambitions régionales de la Syrie, les efforts pourraient viser à expulser Saddam Hussein du pouvoir, un objectif stratégique en soi important pour Israël » (1).

Comme première étape de la création d’un « nouveau Moyen-Orient » dominé par Israël et encerclant la Syrie, le texte demande de chasser Saddam Hussein du pouvoir à Bagdad et fait même allusion à la balkanisation de l’Irak et à la formation d’une alliance stratégique régionale contre Damas qui comporterait un « Irak central » sunnite. Les auteurs écrivent :

« Toutefois la Syrie entre dans ce conflit avec de potentielles faiblesses : Damas est trop préoccupé par la nouvelle donne régionale pour permettre toute distractions sur le front libanais. De plus Damas craint l’”axe naturel” avec Israël d’un côté, l’Irak central et la Turquie de l’autre, et la Jordanie, au centre, qui exercerait une pression sur la Syrie et la détacherait de la péninsule saoudienne. Pour la Syrie, ce pourrait être le prélude à la reconfiguration de la carte du Moyen-Orient, ce qui menacerait l’intégrité territoriale du pays (2) ».

Perle et le groupe d’étude « Nouvelle stratégie israélienne vers l’an 2000 » recommande également de mener les Syriens hors du Liban et de déstabiliser la Syrie en utilisant des personnalités de l’opposition libanaise. Le document dit : « [Israël doit détourner] l’attention de la Syrie en utilisant des éléments de l’opposition libanaise pour déstabiliser le contrôle exercé par la Syrie au Liban (3). » C’est ce qui arriverait en 2005 après l’assassinat d’Hariri ayant contribué à déclencher la soi-disant « révolution des cèdres » et à créer l’Alliance du 14 mars, un groupe farouchement anti-Syrien contrôlé par le corrompu Saïd Hariri.

Le document demande par ailleurs à Tel-Aviv de « saisir l’opportunité afin de rappeler au monde la nature du régime syrien (4) ». Cela convient parfaitement à la stratégie israélienne consistant à diaboliser ses opposants par des campagnes de relations publiques. En 2009 des médias israéliens ont ouvertement admis que, par le biais de ses ambassades et missions diplomatiques, Tel-Aviv avait lancé une campagne médiatique mondiale et organisé des manifestations devant les ambassades iraniennes pour discréditer les élections présidentielles en Iran avant même qu’elles n’aient lieu (5).

L’étude fait aussi mention de ce qui ressemble à la situation actuelle en Syrie : « Il va de soi, et c’est le plus important, qu’Israël a intérêt à appuyer diplomatiquement, militairement et opérationnellement les actions de la Turquie et de la Jordanie contre la Syrie, comme en protégeant des alliances avec des tribus arabes à travers le territoire syrien et hostiles à l’élite dirigeante syrienne (6). Les bouleversements de 2011 en Syrie, le mouvement des insurgés et la contrebande d’armes par les frontières jordanienne et turque sont devenus des problèmes majeurs pour Damas. »

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant qu’Israël, alors dirigé par Ariel Sharon, ait dit à Washington d’attaquer la Syrie, la Libye et l’Iran après l’invasion étasunienne de l’Irak (7). Finalement, il importe de savoir que le document de 1996 préconise également une guerre préemptive pour modeler l’environnement géostratégique d’Israël et sculpter le « nouveau Moyen-Orient » (8). Il s’agit d’une politique que les États-Unis adopteraient aussi en 2001.

L’éradication des communautés chrétiennes du Moyen-Orient

Ce n’est pas une coïncidence si les chrétiens égyptiens ont été attaqués au même moment que le référendum sud-soudanais et avant la crise en Lybie. Ce n’est pas non plus une coïncidence si les chrétiens irakiens, une des communautés chrétiennes les plus anciennes, ont été poussées à l’exil, quittant leur patrie ancestrale. L’exode des chrétiens irakiens, sous le regard attentif des forces militaires étasuniennes et britanniques, concorde avec la division confessionnelle des quartiers de Bagdad. Les chiites et les sunnites ont été forcés, par la violence et les escadrons de la mort, à former des enclaves confessionnelles. Tout cela est lié au plan Yinon et à la reconfiguration de la région dans le cadre d’un objectif plus vaste.

En Iran, les Israéliens ont tenté en vain de faire partir la communauté juive. La population juive d’Iran est en fait la plus grande du Moyen-Orient et sans doute la plus ancienne communauté juive du monde à vivre paisiblement. Les juifs d’Iran se voient comme des Iraniens et sont liés à ce pays qu’ils considèrent comme leur patrie, au même titre que les musulmans et les chrétiens iraniens, et, à leurs yeux, le concept voulant qu’ils aient à se relocaliser en Israël parce qu’ils sont juifs est ridicule.

Au Liban, Israël s’est affairé à exacerber les tensions entre les diverses factions chrétiennes et musulmanes, incluant les druzes. Le Liban est un tremplin vers la Syrie et la division du Liban en plusieurs États est également vue comme un moyen de balkaniser la Syrie en plusieurs États arabes confessionnels de moindre envergure. Les objectifs du plan Yinon sont de diviser le Liban et la Syrie en plusieurs États sur la base des identités religieuses sunnite, chiite, druze et chrétiennes. Il est possible que l’exode des chrétiens de la Syrie fasse aussi partie des objectifs.

Le nouveau chef de l’Église maronite, la plus grande Église catholique orientale autonome, a exprimé ses craintes quant à l’expulsion des chrétiens arabes au Levant et au Moyen-Orient. Le patriarche d’Antioche, Mgr Bechara Boutros Rahi, ainsi que bon nombre de dirigeants chrétiens au Liban et en Syrie, craignent que les Frères musulmans prennent le contrôle de la Syrie. Comme en Irak, de mystérieux groupes attaquent actuellement les communautés chrétiennes en Syrie. Les dirigeants de l’Église orthodoxe, incluant le Patriarcat de Jérusalem, ont eux aussi exprimé publiquement leurs sérieuses préoccupations. Outre les arabes chrétiens, ces craintes sont partagées par les communautés assyrienne et arménienne, à majorité chrétienne.

Le cheik Rahi était récemment à Paris où il a rencontré Nicolas Sarkozy. On rapporte que le patriarche maronite et le président Sarkozy ont eu des désaccords concernant la Syrie, ce qui a incité Sarkozy à affirmer que le régime syrien allait s’effondrer. La position du patriarche maronite était que l’on devait laisser la Syrie tranquille et lui permettre de se réformer. Mgr Rahi a par ailleurs dit à Sarkozy qu’Israël devait être considéré comme une menace si la France souhaitait légitimement que le Hezbollah dépose les armes.

En raison de sa position en France, Mgr Rahi a immédiatement reçu des remerciements des dirigeants chrétiens et musulmans de la République arabe syrienne qui l’ont visité au Liban. Le Hezbollah et ses alliés politiques au Liban, dont font partie la plupart des parlementaires chrétiens, ont aussi célébré le patriarche maronite, qui a ensuite fait une tournée au sud du Liban.

En raison de sa position sur le Hezbollah et son refus d’appuyer le renversement du régime syrien, le cheik Rahi fait maintenant l’objet d’attaques politiques de la part de l’Alliance du 14 mars, menée par Hariri. Ce dernier est en train de planifier une conférence des personnalités chrétiennes pour s’opposer à la position de l’Église maronite et du patriarche Rahi. Depuis que celui-ci a donné son opinion, le Parti Tahrir, actif à la fois en Syrie et au Liban, a également commencé à en faire la cible de critiques. On rapporte par ailleurs que des officiels étasuniens de haut rang ont annulé leurs rencontres avec le patriarche maronite en signe de mécontentement envers ses positions sur le Hezbollah et la Syrie.

L’Alliance du 14 mars menée par Hariri au Liban, laquelle a toujours été une minorité populaire (même lorsqu’elle constituait une majorité parlementaire), travaille de concert avec les États-Unis, Israël, l’Arabie Saoudite, la Jordanie ainsi que le groupe ayant recours à la violence et au terrorisme en Syrie. Les Frères musulmans et d’autres soi-disant groupes salafistes de Syrie ont tenu et organisé des pourparlers secrets avec Hariri et les partis politiques chrétiens au sein de l’Alliance du 14 mars. C’est pourquoi Hariri et ses alliés se sont attaqués au cardinal Rahi. C’est aussi Hariri et l’Alliance du 14 mars qui ont amené Fatah al-Islam au Liban et ont aidé certains de ses membres à s’enfuir et aller se battre en Syrie.

Des snipers inconnus ciblent des civils syriens et l’armée syrienne dans le but de créer le chaos et une lutte interne. Les communautés chrétiennes en Syrie sont elles aussi ciblées par des groupes inconnus. Les attaquants sont fort probablement une coalition de forces étasuniennes, françaises, jordaniennes, israéliennes, turques, saoudiennes, et khaliji (arabe du Golfe) travaillant avec des Syriens à l’intérieur du pays.

Washington, Tel-Aviv et Bruxelles planifient un exode des chrétiens du Moyen-Orient. On rapporte que le président Sarkozy a informé le cheik Rahi à Paris que les communautés chrétiennes du Moyen-Orient et du Levant pourront s’établir dans l’Union européenne. Cela n’est pas offert gracieusement. Il s’agit d’une gifle par les puissances mêmes qui ont délibérément créé les conditions visant à éradiquer les anciennes communautés chrétiennes du Moyen-Orient. Il semble que le but soit que les communautés chrétiennes s’établissent à l’extérieur de la région ou de délimiter des enclaves. Il est possible que ces deux hypothèses constituent des objectifs.

Ce projet vise à délimiter les pays arabes en pays exclusivement musulmans et est conforme à la fois au plan Yinon et aux objectifs étasuniens relatifs au contrôle de l’Eurasie. Il pourrait en résulter une grande guerre. Les Arabes chrétiens ont maintenant bien des choses en commun avec les Arabes qui sont des Noirs d’Afrique.

Nouvelle division de l’Afrique : le plan Yinon est en pleine marche

En ce qui concerne l’Afrique, Tel-Aviv cherche à la protéger car elle la voit comme une partie plus vaste de sa périphérie. Cette plus vaste ou soi-disant « nouvelle périphérie » est devenue le fondement géostratégique de Tel-Aviv après la révolution iranienne de 1979. Celle-ci a déformé et engendré l’effondrement de « l’ancienne périphérie » contre les Arabes, qui comprenait l’Iran, et dont les pays étaient les plus proches alliés d’Israël durant la période Pahlavi. Dans ce contexte, la nouvelle périphérie d’Israël a été conceptualisée en incluant des pays comme l’Éthiopie, l’Ouganda et le Kenya contre les États arabes et la République islamique d’Iran. C’est pourquoi Israël a été si profondément impliqué dans la balkanisation du Soudan.

Toujours dans le contexte des divisions confessionnelles au Moyen-Orient, les Israéliens ont esquissé des plans de reconfiguration de l’Afrique. Le plan Yinon cherche à délimiter l’Afrique sur la base de trois aspects :

  1. l’origine ethnolinguistique,
  2. la couleur de peau,
  3. la religion.

Afin de protéger le domaine, il se trouve que l’Institute for Advanced Strategic and Political Studies (IASPS), une boîte de réflexion israélienne dont Perle faisait partie, faisait également pression en faveur de la création du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), une division du Pentagone.

On tente actuellement d’anéantir le point de convergence d’une identité arabe et africaine. On cherche à tracer des lignes de division en Afrique entre une soi-disant Afrique noire et une Afrique du Nord prétendument « non noire ». Cela fait partie d’un projet visant à créer un schisme sur le continent entre ce qu’on l’on conçoit comme étant des « Arabes » et des « Noirs ».

Cet objectif explique pourquoi on a fait la promotion des ridicules identités du « Sud-Soudan africain » et du « Nord-Soudan arabe ». C’est également la raison pour laquelle les Libyens noirs ont été ciblés dans une campagne visant à « nettoyer » la Libye des gens « de couleur ». En Afrique du Nord, on détache l’identité arabe de son identité africaine. On tente simultanément d’éradiquer de vastes populations d’Arabes noirs afin qu’il existe une nette démarcation entre « l’Afrique noire » et une nouvelle Afrique du Nord « non noire », laquelle sera transformée en un champ de bataille entre ceux qui restent, les Berbères et les Arabes « non noirs ».

Toujours dans le contexte africain et dans le but de créer des points de rupture et des délimitations, des tensions sont fomentées entre les musulmans et les chrétiens dans des pays comme le Soudan et le Nigéria. En entretenant ces divisions sur la base de la couleur de la peau, de la religion, de l’ethnicité et du langage, on cherche à alimenter la dissociation et la désunion. Cela fait partie d’une stratégie africaine globale visant à séparer l’Afrique du Nord du reste du continent.

Préparation de l’échiquier du « choc des civilisations »

À ce stade-ci, on doit rassembler toutes les pièces et faire les liens entre les événements.

On prépare l’échiquier pour un « choc des civilisations » et l’on y place toutes les pièces du jeu. Le monde arabe est sur le point d’être encerclé et de nettes démarcations se tracent. Celles-ci remplacent les frontières invisibles entre les différents groupes ethnolinguistiques, religieux et basés sur la couleur de la peau.

Dans le cadre de ce plan, il ne peut plus y avoir de mélange entre les sociétés et les pays. C’est pourquoi les chrétiens du Moyen-Orient et de l’Afrique de Nord, comme les coptes, sont ciblés. Pour les mêmes raisons, les Arabes et Berbères noirs, au même titre que d’autres populations noires, font face à un génocide en Afrique du Nord.

Après l’Irak et l’Égypte, la Jamahiriya arabe libyenne et la République arabe syrienne représentent toutes deux des points importants pour la déstabilisation régionale respectivement en Afrique du Nord et en Asie du Sud-Est. Ce qui se passe en Libye aura des répercussions en Afrique, tout comme les événements en Syrie auront des conséquences en Asie du Sud-Est et ailleurs. Dans le cadre du plan Yinon, l’Irak et l’Égypte ont servi d’amorces à la déstabilisation de la Libye et de la Syrie.

On est en train de créer un « Moyen-Orient musulman », une zone exclusivement musulmane (excluant Israël), laquelle sera troublée par les luttes entre shiites et sunnites. Un scénario semblable est mis en œuvre pour créer une « Afrique du Nord non noire » qui sera caractérisée par une confrontation entre les dits Arabes et dits Berbères. En vertu du modèle du « choc des civilisations », on prévoit simultanément un conflit entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’un côté, et l’« Occident » et « l’Afrique noire » de l’autre.

C’est pour cette raison qu’au début du conflit en Libye, Nicolas Sarkozy en France et David Cameron en Grande-Bretagne ont déclaré l’un après l’autre que le multiculturalisme était mort dans leurs sociétés ouest-européennes respectives (9). Le véritable multiculturalisme menace la légitimité du programme de guerre de l’OTAN. Il représente par ailleurs un obstacle à l’implantation du « choc des civilisations », qui constitue la pierre angulaire de la politique étrangère des États-Unis.

À cet égard, Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale explique pourquoi le multiculturalisme est une menace pour Washington et ses alliés : « En devenant une société de plus en plus multiculturelle, il se peut que les États-Unis aient de la difficulté à créer un consensus sur les questions de politique étrangère [par exemple, relativement à une guerre contre le monde arabe, la Chine, l’Iran ou la Russie et l’ancienne Union soviétique], sauf si une grande partie de la population perçoit une menace extérieure directe de très grande envergure. Un tel consensus existait de manière générale tout au long de la Seconde Guerre mondiale et même durant la Guerre Froide [et il existe maintenant en raison de la "guerre mondiale au terrorisme"] (10). » La phrase suivante de Brzezinski explique pourquoi les populations s’opposent aux guerres ou les appuient : « [Le consensus] était enraciné, toutefois, il ne l’était pas seulement dans des valeurs démocratiques profondément partagées et que le public voyait menacées, mais aussi dans des affinités culturelles et ethniques avec les victimes, principalement européennes, de totalitarismes hostiles (11) ».

Au risque d’être redondant, il faut mentionner une fois de plus que les chrétiens et les Noirs sont ciblés précisément dans le but de briser ces affinités culturelles entre, d’une part, la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et le monde soi-disant « occidental », et, d’autre part l’Afrique subsaharienne.

Ethnocentrisme et idéologie : justifier les « guerres justes » d’aujourd’hui

Autrefois, les puissances coloniales de l’Europe de l’Ouest endoctrinaient leurs peuples. Leur objectif était d’acquérir un appui populaire pour les guerres de conquête. Pour ce faire, on prônait l’expansion et la promotion du christianisme et des valeurs chrétiennes avec le soutien des marchands armés et des armées coloniales.

Au même moment, on mettait de l’avant des idéologies racistes. Les peuples des pays colonisés étaient dépeints comme des « sous-humains », des inférieurs ou des personnes sans âmes. Finalement, on a utilisé l’argument de « l’épreuve de l’homme blanc », dont la mission consistait à civiliser les peuples du monde prétendument « non civilisés ». Ce cadre idéologique cohésif a été utilisé pour présenter le colonialisme comme une « cause juste ». Cette dernière a été employée à son tour pour conférer une légitimité aux « guerres justes », afin de conquérir et de « civiliser » des terres étrangères.

Aujourd’hui, les desseins impérialistes des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne n’ont pas changé. Ce qui a changé c’est le prétexte et la justification des guerres de conquête néocoloniales. Durant la période coloniale, les discours et les justifications en faveur de la guerre étaient acceptés par l’opinion publique dans les pays colonisateurs comme la France et la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, les « guerres justes » et les « causes justes » sont menées sous les bannières des droits des femmes, des droits humains, de l’humanitarisme et de la démocratie.

Mahdi Darius Nazemroaya

Mahdi Darius Nazemroaya est sociologue et chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation (CRM). Il est spécialiste du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Il était sur le terrain en Libye durant la guerre. Il vient d’obtenir le Prix du Club de Presse mexicain à Mexico, le 8 décembre 2011.

À lire  et à voir également sur le système international et la crise de civilisation :

- La recomposition géopolitique programmée du Moyen-Orient

- Supériorité des valeurs occidentales et révolution : réponse à Slavoj Zizek

- « Impérialisme et savoir »

- « God kills America » : des chimères du fanatisme à la destinée obscure

- Entretien avec Michel Drac : « Choc et simulacre » (vidéo)

- Analyse du Choc des Civilisations de Samuel Huntington

- La dimension culturelle du conflit

- Orient contre Occident

- Le « choc des civilisations », une prédiction autoréalisatrice ?

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Comprendre l’idéologie jihadiste

- L’automne des patriarches

- Une révolution globale qui renvoie les Arabes sur la scène de leur histoire

- La révolution arabe et la reconquête de l’identité

- Les deux phases des révolutions arabes

Notes

[1] Richard Perle et al., A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm (Washington, D.C. and Tel Aviv : Institute for Advanced Strategic and Political Studies), 1996.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Barak Ravid, “Israeli diplomats told to take offensive in PR war against Iran,” Haaretz, June 1, 2009.

[6] Perle et al., Clean Break, op. cit.

[7] Aluf Benn, “Sharon says U.S. should also disarm Iran, Libya and Syria,” Haaretz, September 30, 2009.

[8] Richard Perle et al., Clean Break, op. cit.

[9] Robert Marquand, “Why Europe is turning away from multiculturalism,” Christian Science Monitor, March 4, 2011.

[10] Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard : American Primacy and Its Geostrategic Imperatives (New York : Basic Books October 1997), p.211.

[11] Ibid.

Article original : Preparing the Chessboard for the “Clash of Civilizations” : Divide, Conquer and Rule the “New Middle East”

Traduction : Julie Lévesque pour Mondialisation.ca

De l’utopie à la gouvernance, les grands enjeux du cyberespace

Dans Internet, Géopolitique, Géostratégie, Géoéconomie le 16 décembre 2011 à 17:12

par Julien Nocetti pour IFRI

Sans conteste, Internet et le Web sont devenus des sujets d’étude à part entière des relations internationales. Le cyberespace est aujourd’hui le théâtre d’enjeux protéiformes : économiques, politiques, sécuritaires et culturels. Dans cette myriade d’enjeux, celui du « pouvoir libérateur » d’Internet n’est pas le moindre et fait l’objet de discussions nourries et contradictoires entre experts et acteurs de la société civile.

« Il est clair que, de plus en plus, la route vers la démocratie sera numérique. » C’est par cette remarque que se clôt l’ouvrage de Philip Howard, The Digital Origins of Dictatorship and Democracy: Information Technology and Political Islam. À la lecture des événements du « printemps arabe » en Tunisie et en Égypte, le lecteur est tenté d’acquiescer. En effet, la révolution égyptienne, comme celle qui l’a précédée en Tunisie, montre à la fois la puissance des nouveaux médias, la difficulté de leur opposer des forces classiques de contrôle et de répression et leur articulation, trop souvent minorée, avec les médias traditionnels comme la télévision ou la presse.

Pour autant, au lieu d’affirmer – naïvement – que « Twitter nous sauvera tous », P. Howard avance que les « grands » du Web que sont Facebook, Google, Twitter ou YouTube sont amenés à devenir partie intégrante des processus révolutionnaires et de transition démocratique. La relation entre utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) et transition démocratique peut être causale mais dépend de bien d’autres facteurs, que l’auteur analyse de manière fouillée bien que plutôt rébarbative. Il va sans dire que ce n’est pas Internet ou les réseaux sociaux qui font la révolution : les immolations publiques, les manifestations interdites ou l’occupation de la place Al-Tahrir sont avant tout les expressions physiques d’un désarroi et d’une contestation populaires. D’ailleurs, comme on l’a vu, l’usage des nouvelles technologies n’est pas l’apanage des forces contestataires et il a même tendance à canaliser le mécontentement intellectuel au détriment des engagements militants. À tel point qu’on peut se demander quel est l’avenir d’une mobilisation si celle-ci n’est pas accompagnée d’un travail de structuration politique qui permet à un rassemblement de masse de se muer en force révolutionnaire agissante. En filigrane de cet ouvrage apparaît néanmoins une interrogation : Internet homogénéise-t-il, américanise-t-il ou démocratise-t-il la culture politique ?

Ces sujets, Evgeny Morozov les aborde sur un ton nettement plus critique et cynique dans son opus The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom. Jeune chercheur biélorusse, E. Morozov publiait avec un fort écho médiatique ce premier ouvrage au moment même où surgissaient les troubles politiques au Maghreb et au Moyen-Orient. L’auteur y remet radicalement en question le pouvoir libérateur d’Internet. Il y dénonce la « cyberutopie » qui draperait la technologie de vertus émancipatrices, comme celle d’être nécessairement vecteur de démocratie pourvu que l’information circule sans entrave. Cette cyberutopie trouverait son origine dans l’ignorance ou dans la paresse intellectuelle de nos contemporains, qui se laissent aller au « déterminisme technologique » en imaginant que toutes les questions qui se posent dans nos sociétés peuvent être résolues par le prisme d’Internet [1].

E. Morozov a raison lorsqu’il souligne que la technologie n’est pas intrinsèquement bonne pour la liberté, qu’on peut l’utiliser pour entraver, surveiller et punir aussi facilement que pour contourner, libérer et partager. Néanmoins, le cynisme de ses propos paralyse parfois son analyse. Son message est également noyé au milieu d’une série d’attaques confuses contre un mouvement cyberutopique nébuleux, dont les points de vue sont évoqués en termes très généraux, souvent sous la forme de citations d’agences de presse censées résumer un hypothétique consensus cyberutopique. Sans être un lointain héritier d’Hillary Clinton sur la liberté d’Internet. Il accuse les responsables américains de politiser outrancièrement Internet, tout particulièrement dans les relations des États-Unis avec les pays autoritaires. Car ces derniers, avance-t-il, savent se montrer tout aussi « techno-compatibles » que les régimes démocratiques. Il consacre plusieurs chapitres – aux titres provocateurs (« Pourquoi le KGB veut que vous rejoigniez Facebook » ; « Réseaux ouverts, esprits étroits », etc.) – à cartographier avec force détails les stratégies mises en place par les régimes autoritaires dans leur usage de Facebook et autres équivalents locaux pour accroître la surveillance (Iran), financer des blogueurs prorégime, manipuler les discussions en ligne potentiellement dangereuses et surveiller les blogueurs susceptibles de rejoindre l’opposition (Russie, Chine), utiliser les réseaux sociaux pour divertir et dominer le discours en ligne (Hugo Chavez), décentraliser la censure (Chine) et utiliser des méthodes de crowdsourcing basées sur les croyances religieuses et nationalistes des internautes pour traquer la contestation (Arabie Saoudite).

Décrivant longuement la façon dont les technologies numériques ont rendu nos vies plus transparentes envers les États, E. Morozov sous-estime les multiples manières dont elles ont rendu les activités des États plus visibles que jamais. Pour lui, les nouvelles technologies rendent le travail des « surveillants » moins coûteux et plus efficace, faisant de la propagande une activité créative. Pourtant, les régimes autoritaires affrontent réellement une tension lorsqu’ils adoptent les nouvelles technologies. Celles-ci les contraignent à certains compromis : utiliser les TIC pour moderniser leur économie mais réduire leur impact politique ; autoriser l’usage personnel d’Internet et les communications mobiles sans garantir le respect de la vie privée et en évitant autant que possible toute perméabilité à l’Occident.

Sa préférence pour une cyberpolitique réaliste prenant en compte les contextes locaux n’est pas exprimée dans les mêmes termes que ses arguments contre le « Web-centrisme » et le déterminisme technologique. Il affirme croire au potentiel d’Internet comme outil de promotion de la démocratie, sans toutefois développer un argumentaire autour de propositions structurées.

D’une certaine manière, l’ouvrage d’E. Morozov questionne la place des États dans l’Internet. Que ces derniers soient d’essence démocratique ou autoritaire, l’auteur privilégie une approche très globalisante et critique. Dans Networks and States: The Global Politics of Internet Governance, Milton Mueller prolonge, dans un style universitaire et de manière plus convaincante, la réflexion sur l’interaction entre États et Internet, en faisant de la gouvernance du réseau le thème central de son ouvrage.

Sujet éminemment complexe, la gouvernance d’Internet a fait l’objet de nombreux travaux, souvent ignorés par les décideurs politiques. Pour les uns, le cyberespace serait travaillé par des logiques classiques : le numérique ne serait qu’un nouvel avatar de la puissance, inscrite dans un cadre interétatique [2]. Pour les autres, dont M. Mueller fait partie, la gouvernance d’Internet ne pourrait que générer des innovations institutionnelles et sociales inscrites dans des processus globaux de régulation. Cette approche insiste sur la nécessité de repenser le rôle des États dans la gouvernance globale.

Dans cet ouvrage très tocquevillien, M. Mueller rend compte de façon méticuleuse des principales ébauches de gouvernance du réseau. Selon lui, les débats sur la gouvernance d’Internet ont trop souvent été réduits à une dichotomie entre les « cyberlibertaires » et les tenants d’un cyberconservatisme. Le premier courant ressemble au déterminisme de l’utopisme technologique ; le second est avant tout un modèle de souveraineté étatique, qui étend les formes traditionnelles du contrôle des États sur Internet. Pour M. Mueller, deux problèmes fondamentaux – par ailleurs bien perceptibles lors de l’e-G8 en mai 2011 – biaisent la plupart des débats sur la gouvernance d’Internet. Premièrement, savoir qui doit être « souverain(s) » : les individus interagissant via Internet ou des États bâtis à une époque encore ignorante des capacités des ordinateurs mis en réseau ? Deuxièmement, le degré de traduction des préceptes de liberté de la pensée libérale classique dans un contexte de médias convergents, de réseaux omniprésents et de processus informationnels automatisés.

M. Mueller reconnaît que l’unilatéralisme américain en matière de gouvernance d’Internet a alimenté un débat clivant et nationaliste, qui est allé jusqu’à se focaliser, dans certaines enceintes multilatérales comme l’Union internationale des télécommunications, sur des rivalités géopolitiques. Les États-Unis, par l’intermédiaire de leur département du Commerce, exercent leur contrôle sur l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN), autorité de régulation d’Internet dont le rôle premier est d’allouer l’espace des adresses de protocole d’Internet et de gérer le système des noms de domaine. Dans une tentative de contrebalancer l’influence américaine sur le réseau, acteurs de la société civile, États et acteurs économiques se consultent au sein de l’Internet Governance Forum, sorte d’arène mondiale de dialogue sur la gouvernance d’Internet. Pour M. Mueller, il faut s’interroger sur le rapport entre souveraineté nationale et moyens de communication, tout en affirmant la nécessité d’imposer des limites à la souveraineté des États sur les flux d’information. Les États revendiquent l’adoption de noms de domaine dans leur propre écriture, augmentent leurs capacités de surveillance, se dotent de moyens cybermilitaires et tentent de se positionner en gatekeepers pouvant censurer des contenus.

Sans doute la faiblesse de cet essai particulièrement riche est-elle d’occulter le poids du secteur privé dans la gouvernance du Net. Les décisions du secteur privé assurent en effet des fonctions fondamentales dans la conception des infrastructures numériques, lesquelles permettent liberté, innovation et… répression.

Julien Nocetti

Julien Nocetti est chercheur associé au Centre Russie/NEI, IFRI.

À lire et à voir également sur les enjeux du cyberespace : 

- L’effervescence de la géopolitique du net et de la cyber-géostratégie (+ vidéo)

- La guerre des empires

- La guerre de l’information n’est pas la cyberguerre (+ vidéo)

- Cyber-guerres

- Vers une dictature technologique en France (vidéo)

- Des lieux de la cyberguerre (I)

- Des lieux de la cyberguerre (II)

- Cyops ou opérations cyberpsychologiques

- Stuxnet : propagande sioniste ou manipulation du Mossad ?

- Stuxnet : Premier cyber-missile militaire israélien contre l’Iran ou opération d’intox médiatique ?

- La géopolitique d’Internet

Notes

[1] À titre d’exemple : H. Rheingold, Smart Mobs: The Next Social Revolution, Cambridge, MA, Basic Books, 2003 et C. Shirky, Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations, New York, Penguin Press, 2008.

[2] J. Nye, Cyber Power, Cambridge, MA, Harvard Kennedy School/Belfer Center for Science and International Affairs, 2010.

Quand le capitalisme souffre, il faut sacrifier la démocratie

Dans Géoéconomie le 15 décembre 2011 à 20:02

par Alberto Rabilotta pour El Correo

« Ce que nous dit cette agence [S&P] est clair : pour les investisseurs, la zone euro et l’Europe ont besoin d’un cadre politique rigoureux, structuré, efficace, capable sur le moyen et long terme de tenir ses engagements ». « D’une certaine façon, c’est un appel à une gouvernance politique et économique plus solide, et notre réponse est sans ambiguïté : c’est l’accord franco-allemand élaboré hier (lundi 5 décembre) par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel », a déclaré le Premier ministre français François Fillon devant l’Assemblée Nationale après avoir commenté l’annonce de S&P à propos d’ une éventuelle dégradation de la notation du crédit de 15 pays de la Zone-euro (ZE).

L’accord Merkozy, comme titre la presse, impose l’austérité à perpétuité pour la ZE grâce à des sanctions automatiques pour les pays qui violent les limites des déficits budgétaires, et en ancrant des limites sur la dette fiscale, dans les Constitutions des États membres de l’Union Européenne (UE), comme le définit succinctement l’agence Bloomberg. Grâce à la menace des marchés, c’est-à-dire de S&P, l’accord Merkozy sera probablement accepté quand se réuniront, ce vendredi 9 décembre, les dirigeants des 27 pays de l’UE, dont 17 font partie du ZE.

L’ombre de la « Commission Trilatérale ».

Dans un entretien avec Mediapart [1] l’historien et l’anthropologue français Emmanuel Todd aborde la crise politique européenne et déclare que dans les parties faibles de la ZE, « ou bien toute la zone sauf l’Allemagne », les nations sont confrontées à une « forme d’hybridation » qu’il définit comme la nomination sous la pression de Berlin de technocrates qui ont préalablement travaillé pour Goldman Sachs (G&S) pour mettre en ordre les finances publiques.

C’est certain, mais on pourrait ajouter quelque chose autant ou plus important. Lucas Papademos et Mario Monti, que la Troïka (la Commission Européenne, FMI et la Banque Centrale Européenne) a nommé Premiers ministres respectivement de la Grèce et de l’Italie, en plus d’être banquiers et à un moment ou un autre des hommes de G&S, sont des membres actifs de la Commission Trilatérale [2] qui a eu tant d’importance dans les années 70 et 80 et qui reste aussi active et influente que toujours mais qui, depuis ce temps-là , « vole sous de la zone du radar » de l’avis journalistique.

Par conséquent il est difficile d’analyser la crise de la démocratie libérale dans le contexte de la grande crise du capitalisme – qui n’affecte pas seulement la ZE mais d’autres pays du capitalisme avancé – sans s’en remettre à cette Commission Trilatérale (CT) fondée en 1973, dans le contexte de la crise du pétrole, et plus précisément du rapport de la Trilatérale de 1975 intitulée « La Crise de la Démocratie », élaboré par le sociologue français Michel Crozier, le politologue américain Samuel Huntington et le sociologue japonais Joji Watanuki [3].

On peut argumenter que ce rapport, rédigé il y a 36 ans, ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui. L’UE n’existait pas sous sa forme actuelle et l’euro était à 25 ans de distance. Mais le rapport est d’une grande actualité parce qu’il désigne, du point de vue des intérêts des multinationales et du grand capital qui se lançait à universaliser la libéralisation commerciale et financière, le néolibéralisme, les menaces intrinsèques à la démocratie, qui ne sont pas autres que celles provenant de ceux qui veulent que la démocratie soit réelle, non fictive. Et plusieurs, qui sait la majorité des citoyens, en particulier les jeunes qui veulent un avenir, se reconnaîtront parmi ceux qui font partie de cette menace intrinsèque.

Après avoir souligné comme « l’un des principaux défis » pour les intellectuels et les groupes liés qui affirment leur dégout pour la corruption, le matérialisme, l’inefficacité de la démocratie et la soumission des gouvernements démocratiques au « capitalisme monopolistique », le rapport mentionné exprime que « finalement, et peut-être c’est le plus sérieux, il y a des défis intrinsèques à la viabilité des gouvernements démocratiques qui surgissent directement du fonctionnement de la démocratie (…) Plus démocratique est le système, plus grande, est, la possibilité qu’il soit mis en danger par les menaces intrinsèques (…) Il y a des raisons profondes pour le pessimisme si les menaces à la démocratie surgissent inéluctablement depuis le fonctionnement inhérent au processus démocratique lui- même. Encore, dans les années récentes, les opérations du processus démocratique semblent avoir généré en effet, une faillite des moyens traditionnels de régulation sociale, une délégitimisation de la politique et d’autres formes d’autorité, et une surcharge de demandes sur les gouvernements, excédant leur capacité de répondre ».

Dans ce rapport et en se référant à comment « restaurer le bilan entre la vitalité et la gouvernabilité dans le système démocratique », nous pouvons lire que « une fois Al Smith a souligné que ‘le remède unique pour les malheurs de la démocratie est plus de démocratie’. Notre analyse suggère qu’appliquer tel remède en ce moment ce serait comme jeter de l’huile sur le feu. En réalité, certains des problèmes actuels de gouvernabilité aux États-Unis dérivent d’un excès de démocratie ». Et la Trilatérale continue de pointer que la démocratie « est seulement l’une des manières de constituer l’autorité, et ce n’est pas nécessairement celle qui peut être applicable universellement. Dans beaucoup de situations il y a une demande d’habileté, de hiérarchie, d’expérience, et jusqu’aux revendications selon lesquelles la démocratie est une voie pour faire autorité, elle pourrait être annulée par des talents spéciaux » (page 113).

Facile de comprendre ce qui se passe dans la ZE, et pourquoi deux membres actifs de la Trilatérale – Papademos et Monti – sont où ils se trouvent, si nous nous rappelons que ce rapport de la Trilatérale, après avoir analysé la « vulnérabilité » de la démocratie par une plus grande participation sociale d’individus très éduqués et mobiles qui dénoncent l’inégalité croissante, le chômage et l’élimination des conquêtes sociales et économiques, exprimait que « il y a (…) potentiellement des limites souhaitables à l’étendue indéfinie de la démocratie politique » (page 115).

Enfin, dans cette époque de domination des marchés la démocratie n’a pas de remède : « L’esprit démocratique est égalitariste, individualiste, populiste, et impatient avec les distinctions de classe et de rang. L’étendue de cet esprit affaiblit les menaces traditionnelles envers la démocratie que posent des groupes comme l’aristocratie, l’église et les militaires. Mais en même temps un esprit pénétrant de démocratie établit peut-être une menace intrinsèque et mine toutes les formes d’association, affaiblit les liens sociaux qui maintiennent unies les familles, les entreprises et la communauté. Chaque organisation sociale requiert, d’une certaine mesure, des inégalités dans l’autorité et les distinctions dans les fonctions » (page 162)

Ce que nous voyons dans l’UE, aux États-Unis et dans d’autres pays du capitalisme avancé, est le rétablissement de l’autorité du capital sur la société. Pour le capitalisme dans sa forme actuelle la démocratie est une gêne, une menace intrinsèque.

Alberto Rabilotta

À lire et à voir également sur les crises de la dette, économique et financière :

- Les dérives oligarchiques du système international

- City de Londres, la finance en eaux troubles (vidéo)

- Prise de pouvoir à la BCE

- « La zone euro va exploser ! » (vidéo)

- Goldman Sachs : les nouveaux maîtres du monde ? (vidéo)

- Le prix de la nouvelle démocratie : Goldman Sachs à la conquête de l’Europe

- Bataille pour la survie de l’Europe ?

- Grèce : le « plan d’aide » provoque suicides, drogue et HIV

- Déclin et chute de certains

- Le dépeçage de la Grèce

- La crise de l’Europe

- Debtocracy / Xpeokpatia (vidéo)

- Collapse (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

Notes

[1] [Interview avec Emmanuel Todd dans Mediapart et dans Rebelión

[2] Voir la liste des membres de la Commission Trilatérale

[3] Le rapport (TFR 8 – The Crisis of Democracy) ; Pour situer les objectifs de la création de la Commission Trilatérale cela vaut la peine de se référer au « Powell Manifesto » de 1971 ; Et à l’analyse de Noam Chomsky « L’administration Carter : Des mythes et des Réalités ».

Article original : Cuando el capitalismo sufre hay que sacrificar la democracia

Traduction : Estelle et Carlos Debiasi

Les dérives oligarchiques du système international

Dans sociologie le 15 décembre 2011 à 18:41

par Yannick Prost pour IFRI

Avec ce nouvel ouvrage (La diplomatie de connivence : Les dérives oligarchiques du système international), Bertrand Badie poursuit sa définition du système international actuel à travers des livres lisibles et échappant aux dérives de l’abstraction. Cette définition n’évite pas un certain plaidoyer, selon lequel l’injustice et l’inégalité entre les peuples expliquent l’essentiel des perturbations de notre temps et l’hégémonie étatique face aux sociétés civiles est révolue. Chacun appréciera, s’enthousiasmera ou demeurera sceptique.

Après avoir précédemment constaté l’impuissance des grandes puissances et leur incapacité à prendre en compte les nouveaux acteurs de la société civile, l’auteur fonde son analyse sur l’inefficacité de la diplomatie oligarchique. Celle-ci fonctionne rarement selon le modèle d’un directoire efficient et responsable mais s’incarne plutôt dans un club aristocratique refusant de partager la prise de décision avec les « roturiers ». Marqué par la connivence, c’est-à-dire la tolérance aux fautes de l’autre pour peu que cette tolérance soit réciproque, un tel système agit a minima et ne parvient ni à mettre en oeuvre une coopération constructive, ni à lutter contre les pires violations des Droits de l’homme et des peuples. Rappelant le concert européen du XIXe siècle ou l’accord des grandes puissances de l’entre deux-guerres, bien incapable d’empêcher la multiplication des exactions des régimes fascistes et donc la marche à la guerre, la diplomatie de connivence aurait resurgi après la parenthèse du système bipolaire. Pour certains, la fin de ce dernier aurait permis l’avènement d’un système unipolaire, ce que récuse B. Badie : la superpuissance américaine ne peut en rien jouer le rôle d’attraction et de protection propre à une puissance polarisatrice; nous sommes donc dans un système apolaire – ce qui ouvre la voie de la connivence –, avec sa faible institutionnalisation, sa diplomatie discursive ou incantatoire et surtout son inefficacité. La réunion d’un groupe de puissances (G8 ou G20) définies selon leur produit intérieur brut (PIB) se fait sur des critères inopérants pour gérer la plupart des questions internationales et les biens publics mondiaux. Pire, le resserrement de cette élite oligarchique sur des « valeurs » comme la culture politique occidentale (démocratie et Droits de l’homme) ne fait qu’attiser la contestation du reste du monde.

Cette contestation répond à la connivence : la contestation des États du Sud n’est pas nouvelle, mais la coalition souffre d’une fragmentation tout aussi inefficace et c’est une rhétorique populiste qui répond aux leçons de la « réaction nobiliaire » du Nord. La contestation des puissances émergentes est plus subtile et constructive (exemple du groupe des IBAS : Inde, Brésil, Afrique du Sud), voire inquiétante (Organisation de coopération de Shangaï, OCS), même si certains aspects inspirent le scepticisme (groupe des BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). La contestation des sociétés, surtout, renvoie au fait que la concentration du pouvoir et du processus de décision dans un petit nombre d’États, dominé jusqu’à maintenant par quelques États occidentaux, favorise l’anomie du système. L’étude de cet aspect de la réalité actuelle est sans doute le meilleur passage de l’ouvrage, lorsqu’il tente de construire une synthèse sociologique des phénomènes politiques relevés au Sud depuis deux ou trois décennies, qui expliquent le fonctionnement des crises internes, des mouvements violents xénophobes ainsi que la difficulté pour la communauté internationale à maintenir la paix. Le « ressentiment » et l’« humiliation », au-delà des images, peuvent être des états d’esprit favorisant l’instrumentalisation de certaines couches de la population (la classe moyenne exclue de la richesse face à la classe aisée occidentalisée) par des entrepreneurs politiques sans scrupule.

Il demeure que cette critique de l’oligarchie occidentale laisse parfois songeur. À quoi sert de se lamenter face aux inégalités de puissance ? La même réalité sociologique existe au sein des démocraties nationales, dont toute la logique vise à dégager un compromis permettant le « vivre ensemble », sans que s’efface le déséquilibre originel. Ensuite, les solutions préconisées – oeuvrer en faveur d’un véritable multilatéralisme – ne convainquent guère : celui-ci n’échappe ni à la diplomatie déclaratoire, ni à la politisation des enjeux. Surtout, la norme ainsi construite n’a guère de chance d’être effective que si les États les plus puissants montrent l’exemple en l’appliquant et en soutenant la mise en oeuvre de la sanction envers les contrevenants. Enfin, n’oublions pas que les plus grands succès du multilatéralisme sont dus à l’idéologie et à la diplomatie de l’oligarchie occidentale, notamment en faveur de la justice pénale internationale ou de la libéralisation des échanges.

Yannick Prost

À lire  et à voir également sur le système international et la crise de civilisation :

- Supériorité des valeurs occidentales et révolution : réponse à Slavoj Zizek

- La dimension culturelle du conflit

- Déclin et chute de certains

- Les États-Unis sur le déclin

- Orient contre Occident

- La fin des États-Unis

- Le déclin précipité de l’hégémonie américaine

- Le « choc des civilisations », une prédiction autoréalisatrice ?

- Le monde en 2020 : réveil du dragon, déclin de l’aigle

- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

- La croisade d’un géant aux pieds d’argile

- Le monde est-il trop grand pour échouer ?

- Quel avenir pour l’Amérique ?

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Le Symbole de la Chute

- Après l’hégémonie : propositions pour un monde multipolaire (vidéo)

- The Corporation (vidéo)

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