Archive | décembre, 2011

Un mot

31 déc

Comment en un mot caractériser l’année 2011 ?

Crise, émergence, révolution, austérité, déclin ? Peut-être aucun, peut-être tous à la fois. Je vous laisserai le soin de le choisir. Le mien sera « crise ». Pour la crise climatique laissée au second voire au troisième plan malgré ses nombreux rappels pour le moins meurtriers ; pour la crise énergétique, du contrôle des énergies fossiles par les titans de la corporacratie à l’absence de volonté de changement vers le développement durable et les énergies vertes en passant par des hausses sans cesse des prix du pétrole, du gaz et de l’électricité ; pour la crise financière qui n’en finit pas et qui ne peut en finir tant que le but recherché est la survie du paradigme actuel ; pour la crise identitaire que j’unis à la crise de civilisation occidentale et, cela, même si d’autres régions du monde connaissent également une crise identitaire ; pour la crise alimentaire avec, parmi tant d’autres exemples, plus de 46 % de pauvres aux Etats-Unis selon des chiffres officiels ; et pour toutes les autres crises comme celle politique dans ce pays où je suis né et où je vis, la Belgique.

2011 a ainsi été une année assez riche d’émotions et avec son lot habituel d’événements mémorables. Personne, en tout cas pas l’Histoire, n’oubliera les révolutions arabes (et les contre-révolutions), la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima, l’assassinat d’Oussama Ben Laden, la guerre de Libye, les activités de WikiLeaks & Anonymous, etc. 2012 s’annonce être encore plus riche, encore plus intense mais pas forcément dans le sens souhaité.

L’année 2012 sera notamment marquée par le début des différents retraits partiels et progressifs des troupes atlantistes d’Afghanistan, l’expiration du protocole de Kyoto ainsi que par les élections présidentielles de la Russie, le 4 mars, (même si on se doute déjà de la tête du vainqueur) et des Etats-Unis, le 6 novembre. Les élections présidentielles de la France n’ont, à mes yeux, pas la même importance – excepté, bien évidemment, pour tous ces Français las de Nicolas Sarkozy et du sarkozysme – ni la même portée dont les effets se hissent à un niveau mondial comparable à l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington dotée d’une politique d’avantage isolationniste en ces temps de dissolution de l’impérialisme états-unien ou au (retour du) règne de Vladimir Poutine (peut-être jusqu’en 2024 suite à la réforme constitutionnelle de 2008 qui prolonge la durée du mandat présidentiel de 4 à 6 ans).

2012 n’est plus qu’à quelques heures. Et même si l’on a pleinement conscience des problèmes de ce monde, éteignez votre pc et profitez de ce réveillon pour vous changer les idées, partager du temps, des rires et des souvenirs avec la famille ou les amis.

Le MecanoBlog vous souhaite à tous et à toutes une très bonne année 2012.

Entretien avec William Blum

21 déc

par Christiane Passevant et Larry Portis

Deux auteurs, deux Étatsuniens, deux prises de conscience et les mêmes questions qui reviennent : « Peut-on justifier les atrocités que les bombardements massifs caractéristiques des guerres modernes infligent à des centaines de milliers d’êtres humains par des “nécessités” d’ordre militaire, stratégique ou politique ? » Car la question morale ne peut pas être évacuée en détournant le regard et la responsabilité des témoins, directs ou indirects, ne peut pas non plus être balayée d’un revers d’indifférence.

Nous sommes aujourd’hui littéralement assaili-es par les images de guerre, de meurtres de masse au nom du pragmatisme, du droit d’ingérence, de la démocratie ou de « l’humanitaire » — cynique et belle trouvaille que cette expression de « guerre humanitaire » qui permet tous les abus ! —, nous sommes assailli-es donc par des images qui finalement déshumanisent des êtres humains — détruits sous nos yeux —, et banalisent l’insupportable, l’inacceptable.

La propagande ronge les cerveaux et fait passer bien des horreurs pour des victoires. C’est une autre manière de construire la mauvaise foi, de rendre complices ceux et celles qui ne réagissent pas ou ne se révoltent pas, bref d’entériner un manque de solidarité et de respect de l’autre. Il y avait la religion comme leurre d’un monde merveilleux à venir pour ceux et celles qui n’avaient rien… Aujourd’hui, c’est « vous êtes bombardé-es certes, vous souffrez, mais c’est pour votre bien et demain vous vivrez en démocratie ».

Allez dire cela à la population irakienne, qui ne vit plus en effet sous la dictature de Saddam Hussein, mais qui a subi « vingt ans de bombardements étatsuniens, d’invasion, d’occupation et de torture [qui] ont abouti à la perte de leurs maisons, leurs écoles, leur électricité, leur eau potable, leur environnement, leurs quartiers, leur archéologie, leurs emplois, leurs technicien-nes, leurs entreprises, leur santé physique et mentale, leur système de santé, leur système de protection, leurs droits des femmes, leur tolérance religieuse, leur sécurité, leurs enfants, leurs parents, leur passé, leur présent, leur avenir, leurs vies… Plus de la moitié de la population est soit morte, soit mutilée, en prison ou en exil à l’étranger… Leur air, leur sol, leur eau, leur sang et leurs gènes sont imprégnés d’uranium appauvri… Les enfants naissent avec d’abominables déformations… Des bombes à fragmentation n’attendent qu’un enfant pour exploser… »

Tout cela pour la démocratie ? Mais laquelle ? Ou n’est-ce pas plutôt pour que les Etats-Unis construisent la plus grande ambassade étatsunienne au Moyen-Orient, puissent contrôler les puits de pétrole, et installer leurs bases militaires sur le territoire irakien, histoire d’avoir un œil sur l’Iran ? Il n’a donc pas suffi que l’hégémonisme étatsunien défigure tout un quartier du Caire en construisant un blockhaus tout en hauteur dédié à la grandeur de leur diplomatie, il faut essaimer et porter le modèle du mauvais goût dans toute la région.

En 1945, l’objectif des bombardements atomiques était de tuer des civils. Les villes d’Hiroshima et de Nagasaki n’avaient pas été choisies au hasard ou en raison de bases militaires, elles étaient au Japon parmi les plus peuplées. L’utilisation de bombes nucléaires était donc une démonstration de force, qualifiée par le président Truman de « plus grand événement dans l’histoire », et destinée à intimider les Soviétiques. D’où la question posée par le sociologue Kai Erickson dans le livre de Howard Zinn, La bombe. De l’inutilité des bombardements aériens :

« Dans quel état d’esprit un peuple essentiellement honnête doit-il se trouver, quel genre de contorsion morale doit-il accomplir, pour être prêt à anéantir jusqu’à 250 000 êtres humains dans le seul but de marquer des points ? »

La démonstration atomique a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes, les 6 et 9 août 1945. Les années suivantes, la mort a continué de frapper avec la contamination et les radiations subies par les civils. Il fallait donc une énorme dose de cynisme et d’indifférence pour oser parler de « plus grand événement dans l’histoire ».

« En une fraction de seconde, dans un rayon de 800 mètres, les personnes exposées à la boule de feu provoquée par Little Boy ont été carbonisées, réduites en amas fumants, leurs organes internes évaporés. […]

Parsemant rues, ponts et trottoirs d’Hiroshima, ces petits tas noirs se comptaient par milliers. Au même moment, des oiseaux prenaient feu en vol. Dans un crépitement, insectes, écureuils, et animaux de compagnie étaient anéantis. »

(Une femme, alors fillette de 10 ans.) « Dans l’abri, tout le monde criait à tue-tête […] Je ne sais combien de fois j’ai imploré qu’on m’ampute les bras et les jambes brûlés. » Howard Zinn, La bombe. De l’inutilité des bombardements aériens

Les mêmes horreurs se répètent avec les mêmes justifications abominables pour que la puissance d’un État puisse exercer son droit de « commettre des atrocités, que ce soit à Auschwitz, à My Lai, en Tchétchénie, à Waco ou à Philadelphie où les familles membres du groupe MOVE ont subi les bombes incendiaires de la police. »

Les bombes sont au cœur de la stratégie militaire étatsunienne, de Hiroshima à l’Irak, à la Libye aujourd’hui… Mais les Etats-Unis sont un modèle, et le gouvernement français, entre autres, n’est pas en reste, ni l’armée israélienne d’ailleurs pendant la guerre au Liban de 2006 ou les massacres de civils en 2008-2009, durant l’opération « Plomb durci ».

L’industrie et la technologie militaires ne cessent d’inventer pour tuer toujours plus de civils, avec l’idée de garantir une hégémonie, une suprématie… Et si, de surcroît, cela permet de faire marcher le commerce des armes, c’est tout bénéfice !

Alors la question essentielle, primordiale demeure : jusqu’à quand allons-nous supporter cette violence et l’omniprésence du complexe militaro-industriel dans nos sociétés, dans nos vies ? [1]

William Blum est écrivain, journaliste, historien.

Né en 1933 aux Etats-Unis, il a d’abord l’itinéraire d’un Étatsunien moyen, anticommuniste et persuadé qu’il vit dans une démocratie idéale. Après ses études, il travaille pour le Département d’État, dans les services informatiques. Mais la guerre du Viêt Nam, comme pour beaucoup d’autres, lui fait prendre conscience des leurres et des « mythes » du discours officiel. Il devient alors actif dans le mouvement anti-guerre et quitte le Département d’État en 1967 pour devenir journaliste free-lance et co-fondateur du Washington Free Press, premier journal à contre courant dans la capitale.

Son travail se focalise essentiellement sur la critique de la politique étrangère des Etats-Unis et sur le rôle de la CIA, dont il dénonce les agissements et les assassinats ciblés et organisés. En tant que journaliste indépendant, il a travaillé en Europe et en Amérique du Sud, notamment au Chili. À partir des années 1980, il publie plusieurs livres, dont Killing Hope : U.S. Military and CIA Interventions Since World War II qui reçoit un accueil enthousiaste. [2]

La production d’un documentaire, réalisé par Oliver Stone, et basé sur cet essai, n’a hélas pas abouti.

William Blum fait aussi des conférences sur les campus universitaires, mais, nous a-t-il confié, depuis 2006, après qu’Oussama Ben Laden ait recommandé son livre, L’État voyou (Rogue State : A Guide to the World’s Only Superpower), les universités — entendez l’administration universitaire — l’invitent beaucoup moins.

De passage à Paris, le 18 mai dernier, à la veille d’une conférence sur la politique étrangère et ses mythes, il a accordé un entretien aux Chroniques rebelles de Radio Libertaire.

Larry Portis : Quelles sont les raisons qui vous ont amené à travailler pour le gouvernement et le Département d’État ?

William Blum : Je voulais travailler dans la politique étrangère et, surtout, je voulais faire mon devoir, à savoir combattre le communisme. J’étais un anticommuniste loyal et convaincu.

Larry Portis : Vous aviez donc des motivations politiques ?

William Blum : Tout à fait. J’étais programmateur informatique pour le Département d’État en attendant de passer le test pour le service de politique étrangère. Mais la guerre du Viêt Nam est arrivée et tous mes projets ont été bouleversés. Ma vie a complètement changé. J’étais absolument contre la guerre et je suis devenu l’un des leaders du Mouvement anti-guerre à Washington.

Larry Portis : Quand cela a-t-il commencé ?

William Blum : En 1965. Finalement, le service de la sécurité du Département d’État m’a convoqué. Ils avaient un dossier sur moi et savaient tout, et dans le détail, de mes activités : les manifestations auxquelles j’avais participé, les amis que je fréquentais, le courrier que j’envoyais et que je recevais, les informations envoyées au Washington Post, et même les articles qui n’étaient pas publiés. À la fin de l’entretien, ils ont suggéré qu’il serait préférable que je travaille pour le secteur privé.

Larry Portis : Une suggestion polie !

William Blum : Et je suis parti peu de temps après.

Larry Portis : En quelle année ?

William Blum : 1967. Je ne suis resté que deux ans au département d’État. La guerre a transformé toute ma vie. Avant, comme je l’ai dit, j’étais un anticommuniste bon teint et loyal.

Larry Portis : Comment la guerre a-t-elle modifié vos convictions à ce point ?

William Blum : La guerre m’a ouvert les yeux. L’on commettait de telles atrocités alors qu’on nous parlait de la noblesse du combat contre cet horrible communisme ! Cela m’a fait m’interroger sur ce que pensais jusqu’alors. Je suis allé à des meetings, j’ai rejoint des groupes de discussions, des groupes de réflexion marxiste qui m’ont beaucoup influencé. Par ailleurs, j’ai beaucoup étudié, mais ma prise de conscience n’a pas fait de moi un communiste. Néanmoins, je n’étais plus l’Étatsunien loyal que j’avais été.

Larry Portis : Dans ces groupes, des personnes vous ont-elles particulièrement influencé ?

William Blum : J’ai pas mal voyagé pendant quelques années. En fait, j’étais membre de trois groupes trotskistes, deux à Londres et un à San Francisco. Mais être membre d’un parti, quel qu’il soit, ne me convenait pas, il y avait trop de formalités. J’en suis donc sorti et je suis donc devenu un militant indépendant.

Larry Portis : Et en quoi consistait votre engagement, votre façon de militer à cette époque ?

William Blum : Ma principale occupation à cette époque était d’écrire pour la presse underground, la presse libre, notamment dans le Washington Free Press, premier journal alternatif de la capitale dont je suis le cofondateur. C’est comme cela que j’ai commencé à écrire sérieusement. Puis j’ai déménagé en Californie, dans la région de la baie de San Francisco, et j’ai travaillé comme journaliste free-lance, notamment pour deux journaux de Berkeley. Écrire pour les médias underground, la presse libre, a été très important pour moi, cela a profondément changé ma vie et m’a amené à faire des conférences.

Larry Portis : Qu’avez-vous appris sur la politique étrangère qu’il vous a semblé important de révéler ? Je parle des années 1960 et du début des années 1970.

William Blum : Ma perception n’était pas celle que j’ai aujourd’hui et j’avais moins d’éléments pour analyser la situation. Les horreurs perpétrées par les troupes étatsuniennes durant la guerre au Viêt Nam, au Laos et au Cambodge, me bouleversaient et je les dénonçais. Mais je n’avais pas cette perception de l’Empire, donc je n’y étais pas opposé, je n’en étais même pas conscient. Maintenant je parle sans cesse de l’Empire et de ce que cela implique au plan de la politique étrangère. Il faut du temps pour une prise de conscience.

En 1972, je suis parti au Chili par la route, un long voyage depuis San Francisco. Allende était au pouvoir. Et cela a été une expérience importante pour moi. J’ai vu en direct ce qui s’est passé, l’implication de la CIA, la complicité du gouvernement étatsunien et cela a fortement remis en question mes notions de libéralisme et de patriotisme. Et je suis devenu extrêmement critique, non pas anti-étatsunien. Je reprends toujours les personnes qui me qualifient d’anti-étatsunien, je suis avant tout contre la politique étrangère des États-Unis.

Larry Portis : Vous parlez de l’Empire, vous avez étudié cette notion, mais qu’en est-il de l’impérialisme ? Utilisez-vous cette expression ?

William Blum : J’ai beaucoup discuté de cette expression dans les années 1970, dans les groupes de réflexion auxquels je participais, j’ai lu Marx et d’autres penseurs sur la question. Mais, petit à petit et inéluctablement, j’ai pensé que la notion d’Empire était plus claire et plus descriptive pour la politique étrangère des Etats-Unis, dénuée de toute moralité en dépit des déclarations officielles.

Larry Portis : Qu’est-ce qui a changé depuis la guerre du Viêt Nam, depuis les années 1960 et 1970 ? Quels ont été les changements dans la politique étrangère des Etats-Unis ?

William Blum : C’est pire. Toutes nos interventions ressemblent à présent à des expéditions de meurtres de masse sans raisons. Les raisons officielles pour « aider les populations » sont des mensonges. Nous envoyons des milliers de bombes, de rockets sur les pays… Comment pouvons-nous prétendre éviter de tuer les civils ? Je ne veux pas donner l’impression de toujours répéter la même chose, mais ma perception est de plus en plus dure.

Larry Portis : Quelles sont les raisons qui font que la situation a empiré ?

William Blum : Je ne pense pas que le fondement de la politique étrangère étatsunienne ait réellement changé. Il n’y a pas grande différence entre la politique étrangère de Johnson, de Bush et d’Obama. Ce que l’on peut affirmer, c’est que les médias de masse sont pires. Dans les années 1960 et 1970, il était possible de lire un article à contre courant, qui donnait une perspective différente de l’histoire officielle, mais à présent non. Je lis le Washington Post tous les jours, la politique étrangère et les éditoriaux ne présentent jamais qu’une seule version des faits, des analyses. Il y a un ou deux journalistes de politique étrangère qui, de temps en temps, écrivent un article un peu plus analytique, mais c’est rare.

Le gouvernement a critiqué le Venezuela et le gouvernement Chavez pour la suppression de médias. Mais le Venezuela a une presse d’opposition que nous n’avons pas. Aucun quotidien ne s’est opposé à la guerre en Irak ou au bombardement de la Yougoslavie. Il existe pourtant pas moins de 1400 journaux, mais aucun en opposition avec les positions officielles. Je parle de ce problème dans mes conférences et je demande à ce que l’on me donne des exemples contraires. Une seule fois, quelqu’un m’a cité un journal qui s’était opposé à la guerre en Irak. Un seul exemple sur des milliers de publications. Il est étonnant de voir à quel point la population étatsunienne ignore combien elle est manipulée.

Larry Portis : En dehors des décisionnaires, des institutions, le public en général semble, d’après ce que vous dîtes, gardé encore plus qu’auparavant dans l’ignorance ?

William Blum : Même s’il y a Internet, la population est gardée dans l’ignorance. Le mythe principal se résume à quoique nous fassions à l’étranger, nos intentions sont bonnes. Nous sommes le Bien. Et si vous essayez de dire le contraire, c’est comme si vous parliez à un mur de pierres. Peu importe ce que nous faisons et ce qui arrive réellement, nos intentions sont honorables. C’est ce que je tente d’expliquer et d’analyser dans mes écrits et mes conférences, à chaque fois que je parle à un public.

Larry Portis : Vous pensez que les décisionnaires sont cyniques ?

William Blum : Oui, même si je n’utilise pas ce terme.

Larry Portis : Autrement dit, ils se moquent complètement des conséquences humaines de leurs décisions.

William Blum : Absolument. Ils veulent seulement faire avancer les buts de l’Empire. Quand ils interviennent, c’est uniquement pour obtenir plus de bases militaires, un accès au pétrole… En Afghanistan, une fois Ben Laden mort, les gens ont pensé qu’il n’était pas nécessaire d’y rester et de conserver des troupes sur place. Mais nous n’étions pas en Afghanistan à cause de Ben Laden ! Cela n’a jamais été le cas ! L’important est d’avoir des bases militaires en Afghanistan, pour être près de l’Iran. C’est la véritable raison, car l’Afghanistan est un espace stratégique, au milieu de territoires où se trouvent les plus grandes réserves de pétrole, dans la mer Caspienne et dans la région du Golfe. Le pétrole et le gaz sont vitaux.

Les compagnies pétrolières ont tenté d’établir des rapports avec les autorités, du temps des Talibans, mais sans succès. Éventuellement, le gouvernement étatsunien passera un accord avec les Talibans. Il faut comprendre que le gouvernement se moque complètement des agissements des Talibans tant que cela lui rapporte et sert ses plans dans la région. En l’occurrence passer un marché afin qu’il n’y ait pas d’attaque contre l’acheminement du pétrole et du gaz provenant de la région de la mer Caspienne.

Larry Portis : Des économistes et des spécialistes en science politique étatsuniens et européens prétendent que les Etats-Unis n’ont plus besoin de ce pétrole.

William Blum : Le pétrole est valable, c’est une arme du pouvoir. Noam Chomsky se plaît à dire que si la principale richesse de l’Irak avait été la culture des bananes, il n’y aurait certainement pas eu d’invasion de l’Irak. C’est la même chose pour l’Afghanistan. Sa localisation est très importante pour l’Empire.

Larry Portis : Pensez-vous que c’est le début de la fin de l’Empire ?

William Blum : Je pense que l’opposition grandit dans le monde vis-à-vis de la politique des États-Unis. On parle plus à présent de la souffrance provoquée par les Gis et beaucoup de soldats qui reviennent du front l’évoquent aussi. Je ne peux pas prédire le déclin de l’Empire et sa fin, je n’y assisterai sans doute pas. Mais tous les empires s’écroulent, la question est : quand ?

Larry Portis : Pensez-vous que les Etats-Unis sont plus fragiles actuellement au plan économique ?

William Blum : On parle beaucoup de la faiblesse du dollar, mais ce n’est ni le gouvernement ni les classes supérieures qui en souffrent. Cette situation peut durer ainsi indéfiniment même si cela est de plus dur pour la population.

Larry Portis : Les récents événements en Afrique du Nord peuvent-ils apporter des éléments d’espoir pour un changement positif ?

William Blum : J’aimerais le penser. Mais c’est complexe, car si l’on prend la Libye qui, ironiquement, était le pays avec le meilleur standard de vie de la région et un gouvernement séculaire, la Libye aurait dû être le dernier pays à être attaqué par la coalition. Pourtant il l’est, encore une fois pour des raisons « humanitaires ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Larry Portis : L’Irak a aussi été attaqué pour des raisons « humanitaires », l’Irak était également un pays prospère.

William Blum : L’Irak et la Libye étaient deux pays prospères et séculaires et nous les avons mis dans le même panier. J’ai fait une longue liste de ce que la population irakienne a perdu. [Vingt ans de bombardements étatsuniens, d’invasion, d’occupation et de torture ont abouti à la perte de leurs maisons, leurs écoles, leur électricité, leur eau potable, leur environnement, leurs quartiers, leur archéologie, leurs emplois, leurs techniciens, leurs entreprises, leur santé physique et mentale, leur système de santé, leur système de protection, leurs droits des femmes, leur tolérance religieuse, leur sécurité, leurs enfants, leurs parents, leur passé, leur présent, leur avenir, leurs vies... plus de la moitié de la population est soit morte, mutilée, en prison ou en exil à l’étranger... Leur air, leur sol, leur eau, leur sang et leurs gènes sont imprégnés d’uranium appauvri... les enfants naissent avec d’abominables déformations... des bombes à fragmentation n’attendent qu’un enfant pour exploser...] Je l’ai publié dans ma lettre d’information mensuelle, The Anti-Empire Report.

Larry Portis : J’aimerais vous poser une question sur vos écrits, que je trouve exceptionnels par leur clarté et leur lucidité, avez-vous une méthode ?

William Blum : Tout d’abord merci de cette question, car c’est tout à fait mon objectif : être clair, précis et ajouter un peu d’humour quand cela est possible. Il est facile de devenir un dénonciateur tonitruant de l’impérialisme, mais j’essaie d’éviter cela.

Larry Portis : Vous avez aussi une profonde connaissance des institutions, c’est ce qui ressort de votre livre, Killing Hopes, qui est une source inestimable pour comprendre la politique étrangère des États-Unis.

William Blum : Je suis un vieil homme et j’ai des archives dont je me sers sans cesse. Il m’arrive d’ailleurs de me citer.

Christiane Passevant : Sur la situation en Égypte. Pensez-vous qu’il peut y avoir un changement concernant l’ouverture de la frontière entre l’Égypte et Gaza ? P ensez-vous que l’on peut espérer un changement de politique vis-à-vis de la population palestinienne de la part des Etats-Unis ?

William Blum : Je ne suis pas plus capable qu’un autre de prédire ce qui va se passer. J’espère qu’il y aura des améliorations, mais l’armée au pouvoir en Égypte ne semble pas particulièrement libérale ou progressiste. Les gens sont toujours arrêtés et torturés. Mais le fait qu’ils ouvrent la frontière entre l’Égypte et Gaza, c’est encourageant.

Christiane Passevant : Cela peut-il avoir un impact sur l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis de la population palestinienne pour un règlement de la situation ?

William Blum : Le gouvernement étatsunien est prisonnier du lobby israélien et les signes d’un changement sont invisibles. Mais tout peut éventuellement changer. Obama est cependant autant l’esclave d’Israël que l’était Bush. L’influence du lobby israélien sur les politiciens est incroyable. Cela fait peur.

Larry Portis : je ne sais pas si vous l’avez écrit, mais beaucoup disent qu’Obama est pire que Bush.

William Blum : J’ai dit que sa politique est la même que celle de Bush. Je pense qu’Obama n’a pas de convictions profondes, il ne croit en rien sinon dans le fait d’être président des Etats-Unis. Il me fait peur, c’est une personne vide. C’est juste un show. Je me demande ce que sa femme en pense, elle doit bien le connaître, mais réalise-t-elle a quel point il est vide ? Il aime être président, jouer au basket, manger des hamburgers. Un type ordinaire et c’est ce qui plaît à une partie de la population, il est comme eux, comme elles. Ils et elles ne voient pas combien il est vide, émotionnellement, intellectuellement…

Christiane Passevant : Vous voulez dire que c’est une marionnette ?

William Blum : Il n’a pas à faire la marionnette, il est comme ça. Il sait, vous savez, je sais comment un président des Etats-Unis doit se comporter en matière de politique étrangère. Il n’y a aucun mystère. Il sait ce qu’il doit dire ou ne pas dire, ce qu’il doit faire ou ne pas faire. Il connaît les règles et ne se pose aucune question. Il joue son rôle comme tous les présidents qui l’ont précédé.

Larry Portis : C’est une question intéressante et quand vous dîtes qu’Obama est vide, je suis quasiment d’accord, mais n’est-ce pas une décision personnelle de devenir vide ?

William Blum : C’est une réflexion profonde, mais je ne vois pas un enfant se dire consciemment qu’il veut devenir quelqu’un de vide en grandissant ! (rires)

Larry Portis : Non, j’ai dit inconsciemment !

William Blum : Le processus est inconscient, mais qui sait ? Et ce n’est pas important. Je pense qu’Obama à beaucoup à cacher. Sa mère et lui-même ont travaillé pour la CIA pendant des années, pour la Fondation Ford aussi. Quand Obama était à New York par exemple. Je n’ai toujours pas compris pourquoi il a été choisi comme candidat à la présidence, mais je pense que ses liens comme ceux de sa mère avec la CIA ont joué un rôle dans ce choix pour la candidature présidentielle.

Christiane Passevant et Larry Portis

Notes

[1] 1986 : The CIA : A Forgott en History (Zed Books)

Source : Mondialisation.ca

L’Amérique en Asie : la tentation du Pentagone

20 déc

par François Danjou pour Question Chine

Après avoir, à plusieurs reprises, pendant toute l’année 2010 rappelé que la marine américaine, ses patrouilles et les mouvements de ses bateaux n’étaient pas les bienvenus dans la zone du Pacifique Ouest, la Chine observe sans réelle surprise, mais avec un agacement mêlé d’inquiétude, le repositionnement des Etats-Unis dans le Pacifique occidental, alors que la Maison Blanche vient officiellement d’annoncer le retrait définitif d’Irak, tandis que celui d’Afghanistan est programmé pour 2014.

La bascule, appuyée par la puissance économique et militaire des Etats-Unis, est fortement imprégnée d’une vision prosélyte de l’action de Washington, qui se voit comme le flambeau des valeurs de la démocratie et des droits de l’homme. L’initiative, qui manifeste aussi un fort tropisme militaire et de sécurité, bénéficie des circonstances favorables du malaise créé en Asie du Sud-Est par les prétentions exorbitantes de Pékin en Mer de Chine du Sud.

A ces réaffirmations américaines de perpétuer le leadership de Washington en Asie, Pékin qui, pour l’heure, est sur la défensive, s’applique à rassurer ses partenaires de l’ASEAN par des promesses de dialogues bilatéraux sur les zones contestées et par la perspective d’engagements économiques plus lourds. Ces derniers seront encore accélérés par la mise en œuvre du traité de libre échange conclu avec tous les pays d’Asie du Sud-Est (janvier 2010 pour les 6 pays fondateurs de l’ASEAN et janvier 2015 pour le Myanmar, le Vietnam, le Laos et le Cambodge).

A moyen terme, la crispation de la situation autour des rivalités Chine – Etats-Unis porte le risque d’une compétition exacerbée entre Washington et Pékin pour la recherche d’alliés. Elle serait néfaste pour le développement harmonieux de la zone, surtout si, de surcroit, surgit le spectre d’une escalade militaire mimétique, teintée de nationalisme inquiet, propre à mettre en difficulté les budgets et la stabilité économique des acteurs.

Le raidissement américain.

L’offensive américaine, déclenchée comme pour réfuter l’idée d’un déclin des Etats-Unis, a débuté par un long article de la Secrétaire d’Etat H. Clinton dans le numéro de novembre de Foreign Affairs, intitulé « America’s Pacific Century » qui passe en revue les intentions et les modes d’action de Washington dans la zone. Il n’est pas anodin de noter que la photo qui illustre l’article montre l’escale d’un navire de guerre américain à Danang au Vietnam.

On en retiendra qu’il évoque un engagement de Washington du même type que celui en Europe après la guerre et identifie les nouveaux partenaires privilégiés des Etats-Unis, qui s’ajoutent aux anciens (Japon, Corée du Sud, Thaïlande, Philippines, Australie), désignant comme bénéficiaires de ce choix l’Inde, sur laquelle H. Clinton dit consentir « un pari stratégique », et l’Indonésie « troisième démocratie de la planète et la plus peuplée des nations musulmanes ». « L’objectif est de construire un réseau d’alliances et d’institutions en accord avec les intérêts de l’Amérique aussi efficace que celui du partenariat transatlantique ».

Dans ce panorama des amis de l’Amérique, la Chine est seulement désignée comme une relation obligée « qui pose les plus gros défis de politique étrangère jamais lancés à Washington et qui doit se réformer ». Il est vrai que la Secrétaire d’Etat ajoute aussitôt que « les enjeux chinois sont tels qu’il est impossible que cette relation échoue ».

Le document mentionne aussi sept fois – en moyenne une fois par page -, la question de la Mer de Chine et de la liberté de navigation en haute mer en même temps que la menace de la captation de données sensibles par le truchement de « cyber-intrusions ».

Globalement l’empreinte militariste de l’article est forte et transparaît presqu’à chaque paragraphe du texte, soit par le rappel des alliances traditionnelles, soit en évoquant leur modernisation, dans un contexte où la puissance militaire est vue comme l’un des vecteurs des valeurs universelles : « notre puissance militaire et la force de notre économie sont nos plus sûrs atouts pour la défense de la démocratie et des droits de l’homme ». Enfin, l’offensive est impressionnante par la multiplication des nouveaux angles d’attaque venant s’ajouter aux anciennes empreintes américaines au Japon, en Corée, en Thaïlande et aux Philippines.

Ces derniers vont du projet commercial « Trans Pacific Partnership (TPP) », excluant la Chine pour cause de non respect des règles de transparence économique et de démocratie, jusqu’à l’ouverture d’une base de Marines en Australie et l’affectation de patrouilleurs à Singapour, en passant par l’aide économique aux pays du Bas Mékong (lancée en 2009), contrepoids à l’influence de la Chine, dont les ingénieurs multiplient, contre l’avis des écologistes et des pêcheurs en aval, les barrages dans le promontoire indochinois. Dernière offensive en date, le retour de Washington dans l’arrière cour indochinoise, est accompagné par l’ouverture politique en direction de la Birmanie, chasse gardée de Pékin.

Le tout complété, sur le flanc occidental de la Chine, par l’intention de maintenir une base en Asie Centrale, y compris après le retrait d’Afghanistan. Sans compter la vente de 24 F16 à l’Indonésie, après les 6 SU 30 achetés par Djakarta à la Russie. Il est clair que, dans ce contexte, la cible stratégique de la Chine en Asie de l’Est et du Sud n’est plus ni le Japon ni l’Inde, mais bien les Etats-Unis, dont la présence dans la région est un obstacle de taille à l’extension de son influence.

Cette interférence est d’autant plus agaçante pour Pékin que la légitimité stratégique de Washington, qui s’enracine dans l’histoire de la guerre contre le Japon et la Corée du Nord, s’appuie aujourd’hui sur sa nouvelle image de protecteur des droits maritimes et territoriaux des petites nations de l’ASEAN menacées par les revendications extravagantes de Pékin. A quoi il faut ajouter les investissements américains en Asie du Sud-Est, toujours très supérieurs à ceux de la Chine (8,5% du stock, en 3e position derrière l’UE et le Japon, contre seulement 2,4% pour la Chine).

Les réactions chinoises, présentes et à venir.

La Chine a d’abord réagi verbalement à cette situation nouvelle que les stratèges chinois avaient anticipée. Xinhua a accusé Washington de « vouloir imposer son leadership en Asie, de se mêler les intérêts d’autrui, de créer des tensions, et de perpétuer une mentalité de Guerre Froide », à quoi Wen Jiabao ajoutait que « les puissances extérieures à la région ne devraient interférer sous aucun prétexte ».

Plus concrètement, Pékin doit rassurer les pays de l’ASEAN sur ses intentions – c’est ce qu’a commencé à faire Wen Jiabao qui répète que les différends territoriaux en Mer de Chine seront réglés selon le Code de conduite de 2002, dont les termes n’étaient cependant pas juridiquement contraignants. Pour affirmer son influence dans la zone, la Chine dispose également de l’arme commerciale que représentent les accords de libre échange conclus avec tous les pays de l’ASEAN.

Il s’agit là d’un contrepoids de taille au projet bien moins avancé du TPP, et que Pékin a promis de compléter par une augmentation de ses investissements dans la région. Enfin, il est probable que la Chine continuera d’user de pressions directes sur certains pays. Déjà, dans la presse chinoise, les Philippines sont désignées comme un bouc émissaire, première cible d’une stratégie classique de menaces et de division.

Il n’est pas certain que cette dérive de surenchères soit bénéfique à la Chine, dans la mesure où, précisément, elle ouvre de larges perspectives au rôle de contrepoids de sécurité que la Maison Blanche s’attribue et que la plupart des pays accueillent avec soulagement. Le récent assassinat d’un garde-côte sud-coréen par un capitaine de pêche chinois en Mer Jaune, qui vient après le comportement agressif d’un chalutier chinois contre un patrouilleur japonais en Mer de l’Est à l’automne 2010, ne sont pas de nature à apaiser les craintes que l’empreinte chinoise soulève dans toute la région, qui observe aussi avec appréhension les essais du premier porte-avions de l’APL.

Les limites de l’approche binaire. Le risque des surenchères.

Mais la nécessité de prendre du recul face à cette rivalité de puissance, exige de s’interroger sur la pertinence pour Washington d’un tel positionnement où la Maison Blanche se laisse entraîner dans une stratégie qui cible la Chine, devenue, quoi qu’elle en dise, le point focal de sa politique asiatique, ce qui réduit sa marge de manœuvre. Avec, comme corollaire, l’obligation de plus en plus lourde d’assurer la sécurité de la zone, alors que pèsent sur le Pentagone, la perspective d’importantes réductions budgétaires.

Déjà le Congrès donne des signes d’un possible virage antichinois prenant le contrepied des anciennes stratégies de coopération avec Pékin. La nouvelle orientation identifierait la Chine, non plus comme un partenaire à la fois difficile et obligé, mais comme un possible adversaire dont les priorités sont contraires aux intérêts de Washington. Elle viserait – mais l’intention est plus facile à formuler qu’à mettre en œuvre -, purement et simplement, à isoler la Chine de ses sources d’approvisionnement et de ses principaux partenaires commerciaux, menaçant par là même la croissance, principale source de légitimité du pouvoir.

Aux Etats-Unis et en Australie il existe des voix divergentes qui critiquent directement le nouveau positionnement de la diplomatie américaine. Kenneth Lieberthal, familier de la Chine, ancien conseiller pour l’Asie au Conseil National de Sécurité, sous l’administration Clinton, expliquait récemment que la rhétorique américaine était inutilement provocatrice.

Début décembre, le Pacific Center de Hawaï publiait un article d’un chercheur australien qui insistait sur les risques d’une rivalité Chine – Etats-Unis comme seul critère de la stabilité et du progrès de la zone Pacifique. Cette vision ignorait l’importance des situations internes des pays quels qu’ils soient, le rôle à venir du Japon, de l’Inde, et des puissances moyennes de l’Asie du Sud-Est, comme l’Indonésie et le Vietnam ; elle faisait peu de cas du destin de la péninsule coréenne ou du rôle des institutions de l’ASEAN, encore dans les limbes.

Ayant passé en revue la diversité de l’Asie, qui prend le contrepied d’une approche limitée à deux faces, la note, teintée d’une forte dose d’idéalisme, concluait : « L’Asie est trop diverse et dotée d’un trop grand potentiel pour limiter la vision qu’on s’en fait à une logique si crue. La bipolarité est inconnue en Asie. Aujourd’hui elle a moins que jamais sa place. Les pays de la région devraient s’efforcer d’échapper à cette logique binaire contraignante. La Chine et les Etats-Unis qui ont leurs propres défis internes sont entrés dans un cycle de surenchères. Le moment est venu pour les autres d’encourager une approche multilatérale de l’architecture de sécurité en Asie ».

Dans ce paysage où s’exacerbent les tensions, subsistent cependant quelques jalons rassurants qui balisent la relation Chine – Etats-Unis. Celle-ci est, il est vrai, de plus en plus heurtée, à mesure que la Chine déploie sa nouvelle puissance. Mais elle est également marquée par une forte interdépendance économique et commerciale, balisée par des interactions au plus haut niveau, comme le dialogue économique et stratégique ou les échanges entre les systèmes de défense, dont la dernière session a eu lieu de 7 décembre à Pékin.

Ces canaux de contact sont d’autant plus nécessaires que Pékin paraît incapable d’échapper aux dérives nationalistes qui accompagnent ses rêves d’empire en Mer de Chine, succédanés d’une légitimité interne vacillante, tandis que les réactions de Washington à l’appui du développement économique, du libre échange, du droit international, de la bonne gouvernance et des droits de l’homme, sont également sous-tendues par la volonté très nationaliste et très émotionnelle de nier le déclin de l’Amérique.

François Danjou

À lire et à voir également sur les rivalités sino-américaines, le militarisme états-unien et l’endiguement de la Chine :

- Chine : Tensions avec l’Inde, la version dure de la puissance douce

- Syrie, Iran, Pakistan, une ceinture de feu traverse le continent eurasien !

- Chine-USA : « une guerre sans limite » (vidéo)

- Guerre de quatrième génération et Quatrième Guerre Mondiale

- Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

- La guerre des empires

- La guerre de l’OTAN contre la Libye est dirigée contre la Chine : AfriCom et la menace sur la sécurité énergétique nationale de la Chine

- Les services secrets chinois

- « God kills America » : des chimères du fanatisme à la destinée obscure

- De la guerre en Amérique

- Ambiguïtés sino-pakistanaises

- Escalade de la crise entre les États-Unis et le Pakistan : l’ultimatum chinois

- La mort de Ben Laden et les complexités du « Grand Jeu » chinois

- L’avenir de l’Eurasie se joue en mer de Chine

Source : Question Chine

Ma vie à poil sur le net (vidéo)

18 déc

Vidéos, blagues foireuses ou positionnement politique : les traces que nous laissons ne sont pas sans conséquences. Nuancé, Ma vie à poil sur le web en fait la démonstration.

Synopsis les Inrocks : Eric Schmidt, le pdg de Google, l’annonçait il y a quelques semaines : les gens devront bientôt changer de nom s’ils veulent, une fois adultes, échapper aux traces peu glorieuses qu’ils auront laissées sur les réseaux sociaux à l’adolescence. Ce n’était qu’une boutade, mais cela mérite pourtant réflexion.

Photos de beuverie sur Flickr, blog sarcastique sur ses profs, statuts irrévérencieux sur Facebook… Sur le net, ces amusements bon enfant sont indélébiles et peuvent suivre leur auteur toute sa vie. Dans son documentaire Ma vie à poil sur le net, le grand reporter du Monde Yves Eudes enquête sur le sujet et démarre avec des images qui font directement écho aux propos d’Eric Schmidt. Face à un public de jeunes, Barack Obama donne son premier conseil pour devenir président des Etats-Unis :

“Faites très attention à ce que vous publiez sur Facebook. Nous sommes à l’ère de YouTube, et tout ce que vous y mettez pourra être retrouvé un jour.”

Régulièrement reviennent dans l’actualité des cas de personnes dont la réputation a été brisée par des informations fausses ou obsolètes diffusées sur le net, ou de salariés licenciés à cause de propos tenus sur Facebook. Yves Eudes est parti à la rencontre de certaines d’entre elles, comme cette femme accusée d’abus de biens sociaux puis innocentée mais dont le web ne retient que l’accusation et qui depuis n’arrive pas à retrouver de travail.

Il a aussi interviewé un militant d’extrême gauche viré de son poste de surveillant de lycée pour avoir publié des vidéos humoristiques, et idéologiques, sur Dailymotion, ou encore un salarié licencié car son employeur l’a vu sur Facebook organisant un festival alors qu’il était en congé pour dépression.

Une chasseuse de têtes explique que les demandeurs d’emploi doivent se méfier : les recruteurs se servent des réseaux sociaux pour vérifier les profils et les capacités des candidats. Un récent sondage de Careerbuilder.com le confirme, puisque près de 35 % des employeurs auraient déjà refusé des candidats après avoir vu leur profil sur les réseaux sociaux.

Ma vie à poil sur le web s’abstient de jugements hâtifs ou de conclusions catastrophistes. Et même si ce n’est pas clairement dit, il ressort en filigrane de ces témoignages que ces personnes sont au moins autant victimes de la mémoire des réseaux sociaux que des préjugés et de l’étroitesse d’esprit de leurs interlocuteurs.

Yves Eudes s’est également interrogé sur la façon d’effacer ses traces sur le web et de se protéger. Il a rendu visite à de récentes start-up qui se chargent de refaire une virginité à leurs clients, comme ReputationDefender, un service qui coûte cher et qui n’est pas efficace à 100 %. Il a aussi rencontré les hackers de la communauté Tor, qui développe un réseau permettant de surfer anonymement, ce qui requiert cependant un minimum de compétences technologiques.

Pourtant, les blogueurs ou utilisateurs de services géolocalisés interrogés par Yves Eudes avouent être prêts à voir un jour ressurgir leur passé. Ils sont conscients (vraiment ?) des dangers mais sont prêts à en prendre le risque, préférant profiter de la liberté qu’offre le web et clamant leur refus de l’autocensure. “Je n’ai rien à cacher”, résume un jeune adepte de la communauté géolocalisée Aka Aki.

En France, Nathalie Kosciusko-Morizet a lancé en avril une consultation publique sur le droit à l’oubli et entend établir très prochainement une charte sur le sujet. Mais, comme conclut brutalement un hacker du Chaos Computer Club berlinois :

“la loi ne peut protéger les gens contre leur propre stupidité que jusqu’à un certain point”.

Documentaire d’Yves Eudes (France, 2010, 47′)

Préparation de l’échiquier du « choc des civilisations » : Diviser, conquérir et régner au « Nouveau Moyen-Orient »

18 déc

par Mahdi Darius Nazemroaya pour Global Research

L’expression « printemps arabe » est un slogan concocté dans des bureaux lointains à Washington, Londres, Paris et Bruxelles par des individus et des groupes qui, en plus d’avoir une connaissance superficielle de la région, en savent très peu sur les Arabes. Ce qui se déroule au sein des populations arabes est un enchaînement normal d’événements. L’insurrection comme l’opportunisme en font partie. Là où il y a une révolution, il y a toujours une contre-révolution.

Les bouleversements dans le monde arabe ne constituent pas davantage un « éveil arabe ». Une telle formule implique que les Arabes étaient endormis alors qu’ils étaient entourés par la dictature et l’injustice. Le monde arabe, qui fait partie de l’ensemble plus vaste composé par les Arabes, le Turcs et les Iraniens, a en réalité connu de fréquentes révoltes réprimées par les dictateurs arabes en coordination avec des pays comme les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. C’est l’interférence de ces puissances qui a constamment agi comme contrepoids à la démocratie et elle continuera à le faire.

Diviser et régner : comment le premier printemps arabe a été manipulé

Les plans de reconfiguration du Moyen-Orient ont commencé plusieurs années avant la Première Guerre Mondiale. C’est au cours de cette guerre cependant que les desseins coloniaux ont clairement commencé à se manifester avec la « grande révolte arabe » contre l’empire ottoman.

En dépit du fait que la Grande-Bretagne, la France et l’Italie étaient des puissances coloniales qui avaient empêché les Arabes de profiter de toute forme de liberté dans des pays comme l’Algérie, Libye, l’Égypte et le Soudan, ces pouvoirs coloniaux ont réussi à se présenter comme les amis et les alliés de la libération arabe.

Durant la « grande révolte arabe », les Britanniques et les Français ont en fait utilisé les Arabes comme fantassins contre les Ottomans pour faire avancer leurs propres plans géopolitiques. Les accords secrets Sykes-Picot entre Londres et Paris représentent un cas typique. La France et la Grande-Bretagne sont simplement arrivés à utiliser et manipuler les Arabes en leur vendant l’idée de la libération arabe de la présumée répression des Ottomans.

En réalité, l’empire ottoman était multiethnique et accordait une autonomie locale et culturelle à toutes ses populations. Il a toutefois été manipulé et orienté vers une entité turque. Même le génocide arménien qui allait s’ensuivre en Anatolie ottomane doit être analysé dans le même contexte que l’actuel ciblage des chrétiens en Irak, comme faisant partie d’un plan de division confessionnelle lancé par des acteurs externes afin de diviser l’empire ottoman et ses citoyens, ainsi que l’Anatolie.

Après la chute de l’empire ottoman, ce sont Londres et Paris qui ont refusé d’accorder la liberté aux Arabes, en semant la discorde au sein de leurs populations. Les leaders arabes locaux corrompus ont également été partenaires du projet et nombreux sont ceux qui n’étaient que trop heureux de devenir des clients de la Grande-Bretagne et de la France. Le « printemps arabe » est manipulé dans le même sens aujourd’hui. Les États-Unis, la France et d’autres travaillent maintenant avec l’aide de leaders et de personnalités arabes corrompues afin de restructurer l’Afrique et le monde arabe.

Le plan Yinon : l’ordre à partir du chaos…

Le plan Yinon, qui constitue un prolongement du stratagème britannique au Moyen-Orient, est un plan stratégique israélien visant à assurer la supériorité d’Israël dans la région. Il souligne qu’Israël doit reconfigurer son environnement géopolitique par la balkanisation des États arabes, soit la division de ceux-ci en États plus petits et plus faibles.

Les stratèges israéliens voyaient l’Irak comme l’État arabe représentant leur plus grande menace stratégique. C’est pourquoi l’Irak a été caractérisé comme la pièce maîtresse de la balkanisation du Moyen-Orient et du monde arabe. En Irak, sur la base des concepts du plan Yinon, les stratèges israéliens ont réclamé la division de l’Irak en un État kurde et deux États arabes, l’un shiite, l’autre sunnite. La première étape de ce plan était une guerre entre l’Irak et l’Iran, abordée dans le plan Yinon.

En 2006 et en 2008, les publications de l’armée étasunienne Armed Forces Journal et The Atlantic ont respectivement publié des cartes ayant circulé abondamment et lesquelles suivaient de près les grandes lignes du plan Yinon. Outre la division de l’Irak, également recommandée par le plan Biden, le plan Yinon appelle à la division du Liban, de l’Égypte et de la Syrie. La partition de l’Iran, de la Turquie, de la Somalie et du Pakistan fait également partie de cette vision. Le plan Yinon réclame par ailleurs la dissolution de l’Afrique du Nord et prévoit qu’elle débutera en Égypte et débordera au Soudan, en Libye et dans le reste de la région.

Protection du domaine : redéfinition du monde arabe…

Bien que tordu, le plan Yinon est en marche et voit le jour dans « A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm » (« Une nette rupture : Une nouvelle stratégie pour protéger le domaine »), un document de politique israélienne écrit en 1996 par Richard Perle et le groupe d’étude sur « Une nouvelle stratégie israélienne vers l’an 2000 » pour Benjamin Netanyahou, le Premier ministre d’Israël à l’époque. Perle était alors un ancien secrétaire adjoint au Pentagone pour Ronald Reagan et est devenu par la suite conseiller militaire pour George W. Bush et la Maison-Blanche. Le groupe d’étude comprenait par ailleurs James Colbert (Jewish Institute for National Security Affairs), Charles Fairbanks Jr. (Johns Hopkins University), Douglas Feith (Feith and Zell Associates), Robert Loewenberg (Institute for Advanced Strategic and Political Studies), Jonathan Torop (The Washington Institute for Near East Policy), David Wurmser (Institute for Advanced Strategic and Political Studies) et Meyrav Wurmser (Johns Hopkins University).

Les États-Unis réalisent à bien des égards les objectifs précisés dans le texte de politique israélienne de 1996 visant à protéger le « royaume ». Par ailleurs, le terme realm, « domaine » ou « royaume », sous-entend la mentalité stratégique des auteurs. Realm fait soit référence au territoire sur lequel règne un monarque ou aux territoires soumis à son règne mais gérés et contrôlés par des vassaux. Dans ce contexte, le terme realm, est utilisé pour signifier que le Moyen-Orient constitue le royaume de Tel-Aviv. Le fait que Perle, un homme ayant essentiellement fait carrière comme officiel du Pentagone, ait contribué à écrire le document sur Israël soulève la question de savoir si le souverain conceptualisé du royaume représente Israël, les États-Unis, ou les deux.

Protéger le royaume : L’avant-projet israélien pour déstabiliser Damas

Le document de 1996 demande de « repousser la Syrie », aux environs de l’an 2000 ou après, en poussant les Syriens hors du Liban et en déstabilisant la République arabe syrienne avec l’aide de la Jordanie et de la Turquie. Ces événements se sont respectivement produits en 2005 et en 2011. Le document indique : « Israël peut modeler son environnement stratégique en coopération avec la Turquie et la Jordanie, en affaiblissant, en endiguant et même en repoussant la Syrie. Afin de contrecarrer les ambitions régionales de la Syrie, les efforts pourraient viser à expulser Saddam Hussein du pouvoir, un objectif stratégique en soi important pour Israël » (1).

Comme première étape de la création d’un « nouveau Moyen-Orient » dominé par Israël et encerclant la Syrie, le texte demande de chasser Saddam Hussein du pouvoir à Bagdad et fait même allusion à la balkanisation de l’Irak et à la formation d’une alliance stratégique régionale contre Damas qui comporterait un « Irak central » sunnite. Les auteurs écrivent :

« Toutefois la Syrie entre dans ce conflit avec de potentielles faiblesses : Damas est trop préoccupé par la nouvelle donne régionale pour permettre toute distractions sur le front libanais. De plus Damas craint l’”axe naturel” avec Israël d’un côté, l’Irak central et la Turquie de l’autre, et la Jordanie, au centre, qui exercerait une pression sur la Syrie et la détacherait de la péninsule saoudienne. Pour la Syrie, ce pourrait être le prélude à la reconfiguration de la carte du Moyen-Orient, ce qui menacerait l’intégrité territoriale du pays (2) ».

Perle et le groupe d’étude « Nouvelle stratégie israélienne vers l’an 2000 » recommande également de mener les Syriens hors du Liban et de déstabiliser la Syrie en utilisant des personnalités de l’opposition libanaise. Le document dit : « [Israël doit détourner] l’attention de la Syrie en utilisant des éléments de l’opposition libanaise pour déstabiliser le contrôle exercé par la Syrie au Liban (3). » C’est ce qui arriverait en 2005 après l’assassinat d’Hariri ayant contribué à déclencher la soi-disant « révolution des cèdres » et à créer l’Alliance du 14 mars, un groupe farouchement anti-Syrien contrôlé par le corrompu Saïd Hariri.

Le document demande par ailleurs à Tel-Aviv de « saisir l’opportunité afin de rappeler au monde la nature du régime syrien (4) ». Cela convient parfaitement à la stratégie israélienne consistant à diaboliser ses opposants par des campagnes de relations publiques. En 2009 des médias israéliens ont ouvertement admis que, par le biais de ses ambassades et missions diplomatiques, Tel-Aviv avait lancé une campagne médiatique mondiale et organisé des manifestations devant les ambassades iraniennes pour discréditer les élections présidentielles en Iran avant même qu’elles n’aient lieu (5).

L’étude fait aussi mention de ce qui ressemble à la situation actuelle en Syrie : « Il va de soi, et c’est le plus important, qu’Israël a intérêt à appuyer diplomatiquement, militairement et opérationnellement les actions de la Turquie et de la Jordanie contre la Syrie, comme en protégeant des alliances avec des tribus arabes à travers le territoire syrien et hostiles à l’élite dirigeante syrienne (6). Les bouleversements de 2011 en Syrie, le mouvement des insurgés et la contrebande d’armes par les frontières jordanienne et turque sont devenus des problèmes majeurs pour Damas. »

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant qu’Israël, alors dirigé par Ariel Sharon, ait dit à Washington d’attaquer la Syrie, la Libye et l’Iran après l’invasion étasunienne de l’Irak (7). Finalement, il importe de savoir que le document de 1996 préconise également une guerre préemptive pour modeler l’environnement géostratégique d’Israël et sculpter le « nouveau Moyen-Orient » (8). Il s’agit d’une politique que les États-Unis adopteraient aussi en 2001.

L’éradication des communautés chrétiennes du Moyen-Orient

Ce n’est pas une coïncidence si les chrétiens égyptiens ont été attaqués au même moment que le référendum sud-soudanais et avant la crise en Lybie. Ce n’est pas non plus une coïncidence si les chrétiens irakiens, une des communautés chrétiennes les plus anciennes, ont été poussées à l’exil, quittant leur patrie ancestrale. L’exode des chrétiens irakiens, sous le regard attentif des forces militaires étasuniennes et britanniques, concorde avec la division confessionnelle des quartiers de Bagdad. Les chiites et les sunnites ont été forcés, par la violence et les escadrons de la mort, à former des enclaves confessionnelles. Tout cela est lié au plan Yinon et à la reconfiguration de la région dans le cadre d’un objectif plus vaste.

En Iran, les Israéliens ont tenté en vain de faire partir la communauté juive. La population juive d’Iran est en fait la plus grande du Moyen-Orient et sans doute la plus ancienne communauté juive du monde à vivre paisiblement. Les juifs d’Iran se voient comme des Iraniens et sont liés à ce pays qu’ils considèrent comme leur patrie, au même titre que les musulmans et les chrétiens iraniens, et, à leurs yeux, le concept voulant qu’ils aient à se relocaliser en Israël parce qu’ils sont juifs est ridicule.

Au Liban, Israël s’est affairé à exacerber les tensions entre les diverses factions chrétiennes et musulmanes, incluant les druzes. Le Liban est un tremplin vers la Syrie et la division du Liban en plusieurs États est également vue comme un moyen de balkaniser la Syrie en plusieurs États arabes confessionnels de moindre envergure. Les objectifs du plan Yinon sont de diviser le Liban et la Syrie en plusieurs États sur la base des identités religieuses sunnite, chiite, druze et chrétiennes. Il est possible que l’exode des chrétiens de la Syrie fasse aussi partie des objectifs.

Le nouveau chef de l’Église maronite, la plus grande Église catholique orientale autonome, a exprimé ses craintes quant à l’expulsion des chrétiens arabes au Levant et au Moyen-Orient. Le patriarche d’Antioche, Mgr Bechara Boutros Rahi, ainsi que bon nombre de dirigeants chrétiens au Liban et en Syrie, craignent que les Frères musulmans prennent le contrôle de la Syrie. Comme en Irak, de mystérieux groupes attaquent actuellement les communautés chrétiennes en Syrie. Les dirigeants de l’Église orthodoxe, incluant le Patriarcat de Jérusalem, ont eux aussi exprimé publiquement leurs sérieuses préoccupations. Outre les arabes chrétiens, ces craintes sont partagées par les communautés assyrienne et arménienne, à majorité chrétienne.

Le cheik Rahi était récemment à Paris où il a rencontré Nicolas Sarkozy. On rapporte que le patriarche maronite et le président Sarkozy ont eu des désaccords concernant la Syrie, ce qui a incité Sarkozy à affirmer que le régime syrien allait s’effondrer. La position du patriarche maronite était que l’on devait laisser la Syrie tranquille et lui permettre de se réformer. Mgr Rahi a par ailleurs dit à Sarkozy qu’Israël devait être considéré comme une menace si la France souhaitait légitimement que le Hezbollah dépose les armes.

En raison de sa position en France, Mgr Rahi a immédiatement reçu des remerciements des dirigeants chrétiens et musulmans de la République arabe syrienne qui l’ont visité au Liban. Le Hezbollah et ses alliés politiques au Liban, dont font partie la plupart des parlementaires chrétiens, ont aussi célébré le patriarche maronite, qui a ensuite fait une tournée au sud du Liban.

En raison de sa position sur le Hezbollah et son refus d’appuyer le renversement du régime syrien, le cheik Rahi fait maintenant l’objet d’attaques politiques de la part de l’Alliance du 14 mars, menée par Hariri. Ce dernier est en train de planifier une conférence des personnalités chrétiennes pour s’opposer à la position de l’Église maronite et du patriarche Rahi. Depuis que celui-ci a donné son opinion, le Parti Tahrir, actif à la fois en Syrie et au Liban, a également commencé à en faire la cible de critiques. On rapporte par ailleurs que des officiels étasuniens de haut rang ont annulé leurs rencontres avec le patriarche maronite en signe de mécontentement envers ses positions sur le Hezbollah et la Syrie.

L’Alliance du 14 mars menée par Hariri au Liban, laquelle a toujours été une minorité populaire (même lorsqu’elle constituait une majorité parlementaire), travaille de concert avec les États-Unis, Israël, l’Arabie Saoudite, la Jordanie ainsi que le groupe ayant recours à la violence et au terrorisme en Syrie. Les Frères musulmans et d’autres soi-disant groupes salafistes de Syrie ont tenu et organisé des pourparlers secrets avec Hariri et les partis politiques chrétiens au sein de l’Alliance du 14 mars. C’est pourquoi Hariri et ses alliés se sont attaqués au cardinal Rahi. C’est aussi Hariri et l’Alliance du 14 mars qui ont amené Fatah al-Islam au Liban et ont aidé certains de ses membres à s’enfuir et aller se battre en Syrie.

Des snipers inconnus ciblent des civils syriens et l’armée syrienne dans le but de créer le chaos et une lutte interne. Les communautés chrétiennes en Syrie sont elles aussi ciblées par des groupes inconnus. Les attaquants sont fort probablement une coalition de forces étasuniennes, françaises, jordaniennes, israéliennes, turques, saoudiennes, et khaliji (arabe du Golfe) travaillant avec des Syriens à l’intérieur du pays.

Washington, Tel-Aviv et Bruxelles planifient un exode des chrétiens du Moyen-Orient. On rapporte que le président Sarkozy a informé le cheik Rahi à Paris que les communautés chrétiennes du Moyen-Orient et du Levant pourront s’établir dans l’Union européenne. Cela n’est pas offert gracieusement. Il s’agit d’une gifle par les puissances mêmes qui ont délibérément créé les conditions visant à éradiquer les anciennes communautés chrétiennes du Moyen-Orient. Il semble que le but soit que les communautés chrétiennes s’établissent à l’extérieur de la région ou de délimiter des enclaves. Il est possible que ces deux hypothèses constituent des objectifs.

Ce projet vise à délimiter les pays arabes en pays exclusivement musulmans et est conforme à la fois au plan Yinon et aux objectifs étasuniens relatifs au contrôle de l’Eurasie. Il pourrait en résulter une grande guerre. Les Arabes chrétiens ont maintenant bien des choses en commun avec les Arabes qui sont des Noirs d’Afrique.

Nouvelle division de l’Afrique : le plan Yinon est en pleine marche

En ce qui concerne l’Afrique, Tel-Aviv cherche à la protéger car elle la voit comme une partie plus vaste de sa périphérie. Cette plus vaste ou soi-disant « nouvelle périphérie » est devenue le fondement géostratégique de Tel-Aviv après la révolution iranienne de 1979. Celle-ci a déformé et engendré l’effondrement de « l’ancienne périphérie » contre les Arabes, qui comprenait l’Iran, et dont les pays étaient les plus proches alliés d’Israël durant la période Pahlavi. Dans ce contexte, la nouvelle périphérie d’Israël a été conceptualisée en incluant des pays comme l’Éthiopie, l’Ouganda et le Kenya contre les États arabes et la République islamique d’Iran. C’est pourquoi Israël a été si profondément impliqué dans la balkanisation du Soudan.

Toujours dans le contexte des divisions confessionnelles au Moyen-Orient, les Israéliens ont esquissé des plans de reconfiguration de l’Afrique. Le plan Yinon cherche à délimiter l’Afrique sur la base de trois aspects :

  1. l’origine ethnolinguistique,
  2. la couleur de peau,
  3. la religion.

Afin de protéger le domaine, il se trouve que l’Institute for Advanced Strategic and Political Studies (IASPS), une boîte de réflexion israélienne dont Perle faisait partie, faisait également pression en faveur de la création du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), une division du Pentagone.

On tente actuellement d’anéantir le point de convergence d’une identité arabe et africaine. On cherche à tracer des lignes de division en Afrique entre une soi-disant Afrique noire et une Afrique du Nord prétendument « non noire ». Cela fait partie d’un projet visant à créer un schisme sur le continent entre ce qu’on l’on conçoit comme étant des « Arabes » et des « Noirs ».

Cet objectif explique pourquoi on a fait la promotion des ridicules identités du « Sud-Soudan africain » et du « Nord-Soudan arabe ». C’est également la raison pour laquelle les Libyens noirs ont été ciblés dans une campagne visant à « nettoyer » la Libye des gens « de couleur ». En Afrique du Nord, on détache l’identité arabe de son identité africaine. On tente simultanément d’éradiquer de vastes populations d’Arabes noirs afin qu’il existe une nette démarcation entre « l’Afrique noire » et une nouvelle Afrique du Nord « non noire », laquelle sera transformée en un champ de bataille entre ceux qui restent, les Berbères et les Arabes « non noirs ».

Toujours dans le contexte africain et dans le but de créer des points de rupture et des délimitations, des tensions sont fomentées entre les musulmans et les chrétiens dans des pays comme le Soudan et le Nigéria. En entretenant ces divisions sur la base de la couleur de la peau, de la religion, de l’ethnicité et du langage, on cherche à alimenter la dissociation et la désunion. Cela fait partie d’une stratégie africaine globale visant à séparer l’Afrique du Nord du reste du continent.

Préparation de l’échiquier du « choc des civilisations »

À ce stade-ci, on doit rassembler toutes les pièces et faire les liens entre les événements.

On prépare l’échiquier pour un « choc des civilisations » et l’on y place toutes les pièces du jeu. Le monde arabe est sur le point d’être encerclé et de nettes démarcations se tracent. Celles-ci remplacent les frontières invisibles entre les différents groupes ethnolinguistiques, religieux et basés sur la couleur de la peau.

Dans le cadre de ce plan, il ne peut plus y avoir de mélange entre les sociétés et les pays. C’est pourquoi les chrétiens du Moyen-Orient et de l’Afrique de Nord, comme les coptes, sont ciblés. Pour les mêmes raisons, les Arabes et Berbères noirs, au même titre que d’autres populations noires, font face à un génocide en Afrique du Nord.

Après l’Irak et l’Égypte, la Jamahiriya arabe libyenne et la République arabe syrienne représentent toutes deux des points importants pour la déstabilisation régionale respectivement en Afrique du Nord et en Asie du Sud-Est. Ce qui se passe en Libye aura des répercussions en Afrique, tout comme les événements en Syrie auront des conséquences en Asie du Sud-Est et ailleurs. Dans le cadre du plan Yinon, l’Irak et l’Égypte ont servi d’amorces à la déstabilisation de la Libye et de la Syrie.

On est en train de créer un « Moyen-Orient musulman », une zone exclusivement musulmane (excluant Israël), laquelle sera troublée par les luttes entre shiites et sunnites. Un scénario semblable est mis en œuvre pour créer une « Afrique du Nord non noire » qui sera caractérisée par une confrontation entre les dits Arabes et dits Berbères. En vertu du modèle du « choc des civilisations », on prévoit simultanément un conflit entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’un côté, et l’« Occident » et « l’Afrique noire » de l’autre.

C’est pour cette raison qu’au début du conflit en Libye, Nicolas Sarkozy en France et David Cameron en Grande-Bretagne ont déclaré l’un après l’autre que le multiculturalisme était mort dans leurs sociétés ouest-européennes respectives (9). Le véritable multiculturalisme menace la légitimité du programme de guerre de l’OTAN. Il représente par ailleurs un obstacle à l’implantation du « choc des civilisations », qui constitue la pierre angulaire de la politique étrangère des États-Unis.

À cet égard, Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale explique pourquoi le multiculturalisme est une menace pour Washington et ses alliés : « En devenant une société de plus en plus multiculturelle, il se peut que les États-Unis aient de la difficulté à créer un consensus sur les questions de politique étrangère [par exemple, relativement à une guerre contre le monde arabe, la Chine, l’Iran ou la Russie et l’ancienne Union soviétique], sauf si une grande partie de la population perçoit une menace extérieure directe de très grande envergure. Un tel consensus existait de manière générale tout au long de la Seconde Guerre mondiale et même durant la Guerre Froide [et il existe maintenant en raison de la "guerre mondiale au terrorisme"] (10). » La phrase suivante de Brzezinski explique pourquoi les populations s’opposent aux guerres ou les appuient : « [Le consensus] était enraciné, toutefois, il ne l’était pas seulement dans des valeurs démocratiques profondément partagées et que le public voyait menacées, mais aussi dans des affinités culturelles et ethniques avec les victimes, principalement européennes, de totalitarismes hostiles (11) ».

Au risque d’être redondant, il faut mentionner une fois de plus que les chrétiens et les Noirs sont ciblés précisément dans le but de briser ces affinités culturelles entre, d’une part, la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et le monde soi-disant « occidental », et, d’autre part l’Afrique subsaharienne.

Ethnocentrisme et idéologie : justifier les « guerres justes » d’aujourd’hui

Autrefois, les puissances coloniales de l’Europe de l’Ouest endoctrinaient leurs peuples. Leur objectif était d’acquérir un appui populaire pour les guerres de conquête. Pour ce faire, on prônait l’expansion et la promotion du christianisme et des valeurs chrétiennes avec le soutien des marchands armés et des armées coloniales.

Au même moment, on mettait de l’avant des idéologies racistes. Les peuples des pays colonisés étaient dépeints comme des « sous-humains », des inférieurs ou des personnes sans âmes. Finalement, on a utilisé l’argument de « l’épreuve de l’homme blanc », dont la mission consistait à civiliser les peuples du monde prétendument « non civilisés ». Ce cadre idéologique cohésif a été utilisé pour présenter le colonialisme comme une « cause juste ». Cette dernière a été employée à son tour pour conférer une légitimité aux « guerres justes », afin de conquérir et de « civiliser » des terres étrangères.

Aujourd’hui, les desseins impérialistes des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne n’ont pas changé. Ce qui a changé c’est le prétexte et la justification des guerres de conquête néocoloniales. Durant la période coloniale, les discours et les justifications en faveur de la guerre étaient acceptés par l’opinion publique dans les pays colonisateurs comme la France et la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, les « guerres justes » et les « causes justes » sont menées sous les bannières des droits des femmes, des droits humains, de l’humanitarisme et de la démocratie.

Mahdi Darius Nazemroaya

Mahdi Darius Nazemroaya est sociologue et chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation (CRM). Il est spécialiste du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Il était sur le terrain en Libye durant la guerre. Il vient d’obtenir le Prix du Club de Presse mexicain à Mexico, le 8 décembre 2011.

À lire  et à voir également sur le système international et la crise de civilisation :

- La recomposition géopolitique programmée du Moyen-Orient

- Supériorité des valeurs occidentales et révolution : réponse à Slavoj Zizek

- « Impérialisme et savoir »

- « God kills America » : des chimères du fanatisme à la destinée obscure

- Entretien avec Michel Drac : « Choc et simulacre » (vidéo)

- Analyse du Choc des Civilisations de Samuel Huntington

- La dimension culturelle du conflit

- Orient contre Occident

- Le « choc des civilisations », une prédiction autoréalisatrice ?

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Comprendre l’idéologie jihadiste

- L’automne des patriarches

- Une révolution globale qui renvoie les Arabes sur la scène de leur histoire

- La révolution arabe et la reconquête de l’identité

- Les deux phases des révolutions arabes

Notes

[1] Richard Perle et al., A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm (Washington, D.C. and Tel Aviv : Institute for Advanced Strategic and Political Studies), 1996.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Barak Ravid, “Israeli diplomats told to take offensive in PR war against Iran,” Haaretz, June 1, 2009.

[6] Perle et al., Clean Break, op. cit.

[7] Aluf Benn, “Sharon says U.S. should also disarm Iran, Libya and Syria,” Haaretz, September 30, 2009.

[8] Richard Perle et al., Clean Break, op. cit.

[9] Robert Marquand, “Why Europe is turning away from multiculturalism,” Christian Science Monitor, March 4, 2011.

[10] Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard : American Primacy and Its Geostrategic Imperatives (New York : Basic Books October 1997), p.211.

[11] Ibid.

Article original : Preparing the Chessboard for the “Clash of Civilizations” : Divide, Conquer and Rule the “New Middle East”

Traduction : Julie Lévesque pour Mondialisation.ca

De l’utopie à la gouvernance, les grands enjeux du cyberespace

16 déc

par Julien Nocetti pour IFRI

Sans conteste, Internet et le Web sont devenus des sujets d’étude à part entière des relations internationales. Le cyberespace est aujourd’hui le théâtre d’enjeux protéiformes : économiques, politiques, sécuritaires et culturels. Dans cette myriade d’enjeux, celui du « pouvoir libérateur » d’Internet n’est pas le moindre et fait l’objet de discussions nourries et contradictoires entre experts et acteurs de la société civile.

« Il est clair que, de plus en plus, la route vers la démocratie sera numérique. » C’est par cette remarque que se clôt l’ouvrage de Philip Howard, The Digital Origins of Dictatorship and Democracy: Information Technology and Political Islam. À la lecture des événements du « printemps arabe » en Tunisie et en Égypte, le lecteur est tenté d’acquiescer. En effet, la révolution égyptienne, comme celle qui l’a précédée en Tunisie, montre à la fois la puissance des nouveaux médias, la difficulté de leur opposer des forces classiques de contrôle et de répression et leur articulation, trop souvent minorée, avec les médias traditionnels comme la télévision ou la presse.

Pour autant, au lieu d’affirmer – naïvement – que « Twitter nous sauvera tous », P. Howard avance que les « grands » du Web que sont Facebook, Google, Twitter ou YouTube sont amenés à devenir partie intégrante des processus révolutionnaires et de transition démocratique. La relation entre utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) et transition démocratique peut être causale mais dépend de bien d’autres facteurs, que l’auteur analyse de manière fouillée bien que plutôt rébarbative. Il va sans dire que ce n’est pas Internet ou les réseaux sociaux qui font la révolution : les immolations publiques, les manifestations interdites ou l’occupation de la place Al-Tahrir sont avant tout les expressions physiques d’un désarroi et d’une contestation populaires. D’ailleurs, comme on l’a vu, l’usage des nouvelles technologies n’est pas l’apanage des forces contestataires et il a même tendance à canaliser le mécontentement intellectuel au détriment des engagements militants. À tel point qu’on peut se demander quel est l’avenir d’une mobilisation si celle-ci n’est pas accompagnée d’un travail de structuration politique qui permet à un rassemblement de masse de se muer en force révolutionnaire agissante. En filigrane de cet ouvrage apparaît néanmoins une interrogation : Internet homogénéise-t-il, américanise-t-il ou démocratise-t-il la culture politique ?

Ces sujets, Evgeny Morozov les aborde sur un ton nettement plus critique et cynique dans son opus The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom. Jeune chercheur biélorusse, E. Morozov publiait avec un fort écho médiatique ce premier ouvrage au moment même où surgissaient les troubles politiques au Maghreb et au Moyen-Orient. L’auteur y remet radicalement en question le pouvoir libérateur d’Internet. Il y dénonce la « cyberutopie » qui draperait la technologie de vertus émancipatrices, comme celle d’être nécessairement vecteur de démocratie pourvu que l’information circule sans entrave. Cette cyberutopie trouverait son origine dans l’ignorance ou dans la paresse intellectuelle de nos contemporains, qui se laissent aller au « déterminisme technologique » en imaginant que toutes les questions qui se posent dans nos sociétés peuvent être résolues par le prisme d’Internet [1].

E. Morozov a raison lorsqu’il souligne que la technologie n’est pas intrinsèquement bonne pour la liberté, qu’on peut l’utiliser pour entraver, surveiller et punir aussi facilement que pour contourner, libérer et partager. Néanmoins, le cynisme de ses propos paralyse parfois son analyse. Son message est également noyé au milieu d’une série d’attaques confuses contre un mouvement cyberutopique nébuleux, dont les points de vue sont évoqués en termes très généraux, souvent sous la forme de citations d’agences de presse censées résumer un hypothétique consensus cyberutopique. Sans être un lointain héritier d’Hillary Clinton sur la liberté d’Internet. Il accuse les responsables américains de politiser outrancièrement Internet, tout particulièrement dans les relations des États-Unis avec les pays autoritaires. Car ces derniers, avance-t-il, savent se montrer tout aussi « techno-compatibles » que les régimes démocratiques. Il consacre plusieurs chapitres – aux titres provocateurs (« Pourquoi le KGB veut que vous rejoigniez Facebook » ; « Réseaux ouverts, esprits étroits », etc.) – à cartographier avec force détails les stratégies mises en place par les régimes autoritaires dans leur usage de Facebook et autres équivalents locaux pour accroître la surveillance (Iran), financer des blogueurs prorégime, manipuler les discussions en ligne potentiellement dangereuses et surveiller les blogueurs susceptibles de rejoindre l’opposition (Russie, Chine), utiliser les réseaux sociaux pour divertir et dominer le discours en ligne (Hugo Chavez), décentraliser la censure (Chine) et utiliser des méthodes de crowdsourcing basées sur les croyances religieuses et nationalistes des internautes pour traquer la contestation (Arabie Saoudite).

Décrivant longuement la façon dont les technologies numériques ont rendu nos vies plus transparentes envers les États, E. Morozov sous-estime les multiples manières dont elles ont rendu les activités des États plus visibles que jamais. Pour lui, les nouvelles technologies rendent le travail des « surveillants » moins coûteux et plus efficace, faisant de la propagande une activité créative. Pourtant, les régimes autoritaires affrontent réellement une tension lorsqu’ils adoptent les nouvelles technologies. Celles-ci les contraignent à certains compromis : utiliser les TIC pour moderniser leur économie mais réduire leur impact politique ; autoriser l’usage personnel d’Internet et les communications mobiles sans garantir le respect de la vie privée et en évitant autant que possible toute perméabilité à l’Occident.

Sa préférence pour une cyberpolitique réaliste prenant en compte les contextes locaux n’est pas exprimée dans les mêmes termes que ses arguments contre le « Web-centrisme » et le déterminisme technologique. Il affirme croire au potentiel d’Internet comme outil de promotion de la démocratie, sans toutefois développer un argumentaire autour de propositions structurées.

D’une certaine manière, l’ouvrage d’E. Morozov questionne la place des États dans l’Internet. Que ces derniers soient d’essence démocratique ou autoritaire, l’auteur privilégie une approche très globalisante et critique. Dans Networks and States: The Global Politics of Internet Governance, Milton Mueller prolonge, dans un style universitaire et de manière plus convaincante, la réflexion sur l’interaction entre États et Internet, en faisant de la gouvernance du réseau le thème central de son ouvrage.

Sujet éminemment complexe, la gouvernance d’Internet a fait l’objet de nombreux travaux, souvent ignorés par les décideurs politiques. Pour les uns, le cyberespace serait travaillé par des logiques classiques : le numérique ne serait qu’un nouvel avatar de la puissance, inscrite dans un cadre interétatique [2]. Pour les autres, dont M. Mueller fait partie, la gouvernance d’Internet ne pourrait que générer des innovations institutionnelles et sociales inscrites dans des processus globaux de régulation. Cette approche insiste sur la nécessité de repenser le rôle des États dans la gouvernance globale.

Dans cet ouvrage très tocquevillien, M. Mueller rend compte de façon méticuleuse des principales ébauches de gouvernance du réseau. Selon lui, les débats sur la gouvernance d’Internet ont trop souvent été réduits à une dichotomie entre les « cyberlibertaires » et les tenants d’un cyberconservatisme. Le premier courant ressemble au déterminisme de l’utopisme technologique ; le second est avant tout un modèle de souveraineté étatique, qui étend les formes traditionnelles du contrôle des États sur Internet. Pour M. Mueller, deux problèmes fondamentaux – par ailleurs bien perceptibles lors de l’e-G8 en mai 2011 – biaisent la plupart des débats sur la gouvernance d’Internet. Premièrement, savoir qui doit être « souverain(s) » : les individus interagissant via Internet ou des États bâtis à une époque encore ignorante des capacités des ordinateurs mis en réseau ? Deuxièmement, le degré de traduction des préceptes de liberté de la pensée libérale classique dans un contexte de médias convergents, de réseaux omniprésents et de processus informationnels automatisés.

M. Mueller reconnaît que l’unilatéralisme américain en matière de gouvernance d’Internet a alimenté un débat clivant et nationaliste, qui est allé jusqu’à se focaliser, dans certaines enceintes multilatérales comme l’Union internationale des télécommunications, sur des rivalités géopolitiques. Les États-Unis, par l’intermédiaire de leur département du Commerce, exercent leur contrôle sur l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN), autorité de régulation d’Internet dont le rôle premier est d’allouer l’espace des adresses de protocole d’Internet et de gérer le système des noms de domaine. Dans une tentative de contrebalancer l’influence américaine sur le réseau, acteurs de la société civile, États et acteurs économiques se consultent au sein de l’Internet Governance Forum, sorte d’arène mondiale de dialogue sur la gouvernance d’Internet. Pour M. Mueller, il faut s’interroger sur le rapport entre souveraineté nationale et moyens de communication, tout en affirmant la nécessité d’imposer des limites à la souveraineté des États sur les flux d’information. Les États revendiquent l’adoption de noms de domaine dans leur propre écriture, augmentent leurs capacités de surveillance, se dotent de moyens cybermilitaires et tentent de se positionner en gatekeepers pouvant censurer des contenus.

Sans doute la faiblesse de cet essai particulièrement riche est-elle d’occulter le poids du secteur privé dans la gouvernance du Net. Les décisions du secteur privé assurent en effet des fonctions fondamentales dans la conception des infrastructures numériques, lesquelles permettent liberté, innovation et… répression.

Julien Nocetti

Julien Nocetti est chercheur associé au Centre Russie/NEI, IFRI.

À lire et à voir également sur les enjeux du cyberespace : 

- L’effervescence de la géopolitique du net et de la cyber-géostratégie (+ vidéo)

- La guerre des empires

- La guerre de l’information n’est pas la cyberguerre (+ vidéo)

- Cyber-guerres

- Vers une dictature technologique en France (vidéo)

- Des lieux de la cyberguerre (I)

- Des lieux de la cyberguerre (II)

- Cyops ou opérations cyberpsychologiques

- Stuxnet : propagande sioniste ou manipulation du Mossad ?

- Stuxnet : Premier cyber-missile militaire israélien contre l’Iran ou opération d’intox médiatique ?

- La géopolitique d’Internet

Notes

[1] À titre d’exemple : H. Rheingold, Smart Mobs: The Next Social Revolution, Cambridge, MA, Basic Books, 2003 et C. Shirky, Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations, New York, Penguin Press, 2008.

[2] J. Nye, Cyber Power, Cambridge, MA, Harvard Kennedy School/Belfer Center for Science and International Affairs, 2010.

Quand le capitalisme souffre, il faut sacrifier la démocratie

15 déc

par Alberto Rabilotta pour El Correo

« Ce que nous dit cette agence [S&P] est clair : pour les investisseurs, la zone euro et l’Europe ont besoin d’un cadre politique rigoureux, structuré, efficace, capable sur le moyen et long terme de tenir ses engagements ». « D’une certaine façon, c’est un appel à une gouvernance politique et économique plus solide, et notre réponse est sans ambiguïté : c’est l’accord franco-allemand élaboré hier (lundi 5 décembre) par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel », a déclaré le Premier ministre français François Fillon devant l’Assemblée Nationale après avoir commenté l’annonce de S&P à propos d’ une éventuelle dégradation de la notation du crédit de 15 pays de la Zone-euro (ZE).

L’accord Merkozy, comme titre la presse, impose l’austérité à perpétuité pour la ZE grâce à des sanctions automatiques pour les pays qui violent les limites des déficits budgétaires, et en ancrant des limites sur la dette fiscale, dans les Constitutions des États membres de l’Union Européenne (UE), comme le définit succinctement l’agence Bloomberg. Grâce à la menace des marchés, c’est-à-dire de S&P, l’accord Merkozy sera probablement accepté quand se réuniront, ce vendredi 9 décembre, les dirigeants des 27 pays de l’UE, dont 17 font partie du ZE.

L’ombre de la « Commission Trilatérale ».

Dans un entretien avec Mediapart [1] l’historien et l’anthropologue français Emmanuel Todd aborde la crise politique européenne et déclare que dans les parties faibles de la ZE, « ou bien toute la zone sauf l’Allemagne », les nations sont confrontées à une « forme d’hybridation » qu’il définit comme la nomination sous la pression de Berlin de technocrates qui ont préalablement travaillé pour Goldman Sachs (G&S) pour mettre en ordre les finances publiques.

C’est certain, mais on pourrait ajouter quelque chose autant ou plus important. Lucas Papademos et Mario Monti, que la Troïka (la Commission Européenne, FMI et la Banque Centrale Européenne) a nommé Premiers ministres respectivement de la Grèce et de l’Italie, en plus d’être banquiers et à un moment ou un autre des hommes de G&S, sont des membres actifs de la Commission Trilatérale [2] qui a eu tant d’importance dans les années 70 et 80 et qui reste aussi active et influente que toujours mais qui, depuis ce temps-là , « vole sous de la zone du radar » de l’avis journalistique.

Par conséquent il est difficile d’analyser la crise de la démocratie libérale dans le contexte de la grande crise du capitalisme – qui n’affecte pas seulement la ZE mais d’autres pays du capitalisme avancé – sans s’en remettre à cette Commission Trilatérale (CT) fondée en 1973, dans le contexte de la crise du pétrole, et plus précisément du rapport de la Trilatérale de 1975 intitulée « La Crise de la Démocratie », élaboré par le sociologue français Michel Crozier, le politologue américain Samuel Huntington et le sociologue japonais Joji Watanuki [3].

On peut argumenter que ce rapport, rédigé il y a 36 ans, ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui. L’UE n’existait pas sous sa forme actuelle et l’euro était à 25 ans de distance. Mais le rapport est d’une grande actualité parce qu’il désigne, du point de vue des intérêts des multinationales et du grand capital qui se lançait à universaliser la libéralisation commerciale et financière, le néolibéralisme, les menaces intrinsèques à la démocratie, qui ne sont pas autres que celles provenant de ceux qui veulent que la démocratie soit réelle, non fictive. Et plusieurs, qui sait la majorité des citoyens, en particulier les jeunes qui veulent un avenir, se reconnaîtront parmi ceux qui font partie de cette menace intrinsèque.

Après avoir souligné comme « l’un des principaux défis » pour les intellectuels et les groupes liés qui affirment leur dégout pour la corruption, le matérialisme, l’inefficacité de la démocratie et la soumission des gouvernements démocratiques au « capitalisme monopolistique », le rapport mentionné exprime que « finalement, et peut-être c’est le plus sérieux, il y a des défis intrinsèques à la viabilité des gouvernements démocratiques qui surgissent directement du fonctionnement de la démocratie (…) Plus démocratique est le système, plus grande, est, la possibilité qu’il soit mis en danger par les menaces intrinsèques (…) Il y a des raisons profondes pour le pessimisme si les menaces à la démocratie surgissent inéluctablement depuis le fonctionnement inhérent au processus démocratique lui- même. Encore, dans les années récentes, les opérations du processus démocratique semblent avoir généré en effet, une faillite des moyens traditionnels de régulation sociale, une délégitimisation de la politique et d’autres formes d’autorité, et une surcharge de demandes sur les gouvernements, excédant leur capacité de répondre ».

Dans ce rapport et en se référant à comment « restaurer le bilan entre la vitalité et la gouvernabilité dans le système démocratique », nous pouvons lire que « une fois Al Smith a souligné que ‘le remède unique pour les malheurs de la démocratie est plus de démocratie’. Notre analyse suggère qu’appliquer tel remède en ce moment ce serait comme jeter de l’huile sur le feu. En réalité, certains des problèmes actuels de gouvernabilité aux États-Unis dérivent d’un excès de démocratie ». Et la Trilatérale continue de pointer que la démocratie « est seulement l’une des manières de constituer l’autorité, et ce n’est pas nécessairement celle qui peut être applicable universellement. Dans beaucoup de situations il y a une demande d’habileté, de hiérarchie, d’expérience, et jusqu’aux revendications selon lesquelles la démocratie est une voie pour faire autorité, elle pourrait être annulée par des talents spéciaux » (page 113).

Facile de comprendre ce qui se passe dans la ZE, et pourquoi deux membres actifs de la Trilatérale – Papademos et Monti – sont où ils se trouvent, si nous nous rappelons que ce rapport de la Trilatérale, après avoir analysé la « vulnérabilité » de la démocratie par une plus grande participation sociale d’individus très éduqués et mobiles qui dénoncent l’inégalité croissante, le chômage et l’élimination des conquêtes sociales et économiques, exprimait que « il y a (…) potentiellement des limites souhaitables à l’étendue indéfinie de la démocratie politique » (page 115).

Enfin, dans cette époque de domination des marchés la démocratie n’a pas de remède : « L’esprit démocratique est égalitariste, individualiste, populiste, et impatient avec les distinctions de classe et de rang. L’étendue de cet esprit affaiblit les menaces traditionnelles envers la démocratie que posent des groupes comme l’aristocratie, l’église et les militaires. Mais en même temps un esprit pénétrant de démocratie établit peut-être une menace intrinsèque et mine toutes les formes d’association, affaiblit les liens sociaux qui maintiennent unies les familles, les entreprises et la communauté. Chaque organisation sociale requiert, d’une certaine mesure, des inégalités dans l’autorité et les distinctions dans les fonctions » (page 162)

Ce que nous voyons dans l’UE, aux États-Unis et dans d’autres pays du capitalisme avancé, est le rétablissement de l’autorité du capital sur la société. Pour le capitalisme dans sa forme actuelle la démocratie est une gêne, une menace intrinsèque.

Alberto Rabilotta

À lire et à voir également sur les crises de la dette, économique et financière :

- Les dérives oligarchiques du système international

- City de Londres, la finance en eaux troubles (vidéo)

- Prise de pouvoir à la BCE

- « La zone euro va exploser ! » (vidéo)

- Goldman Sachs : les nouveaux maîtres du monde ? (vidéo)

- Le prix de la nouvelle démocratie : Goldman Sachs à la conquête de l’Europe

- Bataille pour la survie de l’Europe ?

- Grèce : le « plan d’aide » provoque suicides, drogue et HIV

- Déclin et chute de certains

- Le dépeçage de la Grèce

- La crise de l’Europe

- Debtocracy / Xpeokpatia (vidéo)

- Collapse (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

Notes

[1] [Interview avec Emmanuel Todd dans Mediapart et dans Rebelión

[2] Voir la liste des membres de la Commission Trilatérale

[3] Le rapport (TFR 8 – The Crisis of Democracy) ; Pour situer les objectifs de la création de la Commission Trilatérale cela vaut la peine de se référer au « Powell Manifesto » de 1971 ; Et à l’analyse de Noam Chomsky « L’administration Carter : Des mythes et des Réalités ».

Article original : Cuando el capitalismo sufre hay que sacrificar la democracia

Traduction : Estelle et Carlos Debiasi

Les dérives oligarchiques du système international

15 déc

par Yannick Prost pour IFRI

Avec ce nouvel ouvrage (La diplomatie de connivence : Les dérives oligarchiques du système international), Bertrand Badie poursuit sa définition du système international actuel à travers des livres lisibles et échappant aux dérives de l’abstraction. Cette définition n’évite pas un certain plaidoyer, selon lequel l’injustice et l’inégalité entre les peuples expliquent l’essentiel des perturbations de notre temps et l’hégémonie étatique face aux sociétés civiles est révolue. Chacun appréciera, s’enthousiasmera ou demeurera sceptique.

Après avoir précédemment constaté l’impuissance des grandes puissances et leur incapacité à prendre en compte les nouveaux acteurs de la société civile, l’auteur fonde son analyse sur l’inefficacité de la diplomatie oligarchique. Celle-ci fonctionne rarement selon le modèle d’un directoire efficient et responsable mais s’incarne plutôt dans un club aristocratique refusant de partager la prise de décision avec les « roturiers ». Marqué par la connivence, c’est-à-dire la tolérance aux fautes de l’autre pour peu que cette tolérance soit réciproque, un tel système agit a minima et ne parvient ni à mettre en oeuvre une coopération constructive, ni à lutter contre les pires violations des Droits de l’homme et des peuples. Rappelant le concert européen du XIXe siècle ou l’accord des grandes puissances de l’entre deux-guerres, bien incapable d’empêcher la multiplication des exactions des régimes fascistes et donc la marche à la guerre, la diplomatie de connivence aurait resurgi après la parenthèse du système bipolaire. Pour certains, la fin de ce dernier aurait permis l’avènement d’un système unipolaire, ce que récuse B. Badie : la superpuissance américaine ne peut en rien jouer le rôle d’attraction et de protection propre à une puissance polarisatrice; nous sommes donc dans un système apolaire – ce qui ouvre la voie de la connivence –, avec sa faible institutionnalisation, sa diplomatie discursive ou incantatoire et surtout son inefficacité. La réunion d’un groupe de puissances (G8 ou G20) définies selon leur produit intérieur brut (PIB) se fait sur des critères inopérants pour gérer la plupart des questions internationales et les biens publics mondiaux. Pire, le resserrement de cette élite oligarchique sur des « valeurs » comme la culture politique occidentale (démocratie et Droits de l’homme) ne fait qu’attiser la contestation du reste du monde.

Cette contestation répond à la connivence : la contestation des États du Sud n’est pas nouvelle, mais la coalition souffre d’une fragmentation tout aussi inefficace et c’est une rhétorique populiste qui répond aux leçons de la « réaction nobiliaire » du Nord. La contestation des puissances émergentes est plus subtile et constructive (exemple du groupe des IBAS : Inde, Brésil, Afrique du Sud), voire inquiétante (Organisation de coopération de Shangaï, OCS), même si certains aspects inspirent le scepticisme (groupe des BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). La contestation des sociétés, surtout, renvoie au fait que la concentration du pouvoir et du processus de décision dans un petit nombre d’États, dominé jusqu’à maintenant par quelques États occidentaux, favorise l’anomie du système. L’étude de cet aspect de la réalité actuelle est sans doute le meilleur passage de l’ouvrage, lorsqu’il tente de construire une synthèse sociologique des phénomènes politiques relevés au Sud depuis deux ou trois décennies, qui expliquent le fonctionnement des crises internes, des mouvements violents xénophobes ainsi que la difficulté pour la communauté internationale à maintenir la paix. Le « ressentiment » et l’« humiliation », au-delà des images, peuvent être des états d’esprit favorisant l’instrumentalisation de certaines couches de la population (la classe moyenne exclue de la richesse face à la classe aisée occidentalisée) par des entrepreneurs politiques sans scrupule.

Il demeure que cette critique de l’oligarchie occidentale laisse parfois songeur. À quoi sert de se lamenter face aux inégalités de puissance ? La même réalité sociologique existe au sein des démocraties nationales, dont toute la logique vise à dégager un compromis permettant le « vivre ensemble », sans que s’efface le déséquilibre originel. Ensuite, les solutions préconisées – oeuvrer en faveur d’un véritable multilatéralisme – ne convainquent guère : celui-ci n’échappe ni à la diplomatie déclaratoire, ni à la politisation des enjeux. Surtout, la norme ainsi construite n’a guère de chance d’être effective que si les États les plus puissants montrent l’exemple en l’appliquant et en soutenant la mise en oeuvre de la sanction envers les contrevenants. Enfin, n’oublions pas que les plus grands succès du multilatéralisme sont dus à l’idéologie et à la diplomatie de l’oligarchie occidentale, notamment en faveur de la justice pénale internationale ou de la libéralisation des échanges.

Yannick Prost

À lire  et à voir également sur le système international et la crise de civilisation :

- Supériorité des valeurs occidentales et révolution : réponse à Slavoj Zizek

- La dimension culturelle du conflit

- Déclin et chute de certains

- Les États-Unis sur le déclin

- Orient contre Occident

- La fin des États-Unis

- Le déclin précipité de l’hégémonie américaine

- Le « choc des civilisations », une prédiction autoréalisatrice ?

- Le monde en 2020 : réveil du dragon, déclin de l’aigle

- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

- La croisade d’un géant aux pieds d’argile

- Le monde est-il trop grand pour échouer ?

- Quel avenir pour l’Amérique ?

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Le Symbole de la Chute

- Après l’hégémonie : propositions pour un monde multipolaire (vidéo)

- The Corporation (vidéo)

Chine : Tensions avec l’Inde, la version dure de la puissance douce

13 déc

par François Danjou pour Question Chine

A la mi-janvier 2008, Pékin et New Delhi avaient échangé leurs bonnes intentions par un long document de 7 pages, exprimant la volonté des deux pays d’améliorer leurs relations dans tous les domaines. Le document marquait une évolution vers un apaisement prometteur de l’un des face-à-face les plus sensibles de l’Asie, entre deux puissances que la géographie, l’histoire, la culture et les systèmes politiques avaient toujours opposées.

Mais son caractère général et vague cachait assez mal la somme des contentieux qui s’ajoutaient aux méfiances et frustrations indiennes : déséquilibre commercial, querelles de frontières, alliance Pékin-Islamabad, dissymétrie d’une relation entre la Chine membre permanent du Conseil de Sécurité et l’Inde puissance nucléaire proliférante, contrainte de demander l’autorisation de la Chine au Groupe des Fournisseurs Nucléaires (GFN) pour le développement du nucléaire civil. Sans parler de la présence sur le sol indien du Dalai Lama que Pékin considère comme un activiste politique animé par le projet de l’indépendance du Tibet.

Essentiellement promu par la Chine, consciente des tentations occidentales de New-Delhi, courtisée par Washington et plusieurs capitales européennes, le rapprochement était accompagné par les récentes visites en Inde des trois plus hauts dignitaires du régime chinois Hu Jintao, Wen Jiabao et Wu Bangguo, par des sessions d’un dialogue stratégique sur l’économie, dont le dernier, aux résultats mitigés, a eu lieu le 20 septembre et même par un exercice militaire conjoint, il est vrai de très faible ampleur, mais dont la symbolique contrastait avec les réminiscences arc-boutées héritières du conflit de l’automne 1962.

Sévères différends en Mer de Chine et sur les zones frontières contestées.

Aujourd’hui, près d’un quart de siècle après la première visite officielle en Chine de Rajiv Ghandi en 1988, toute cette architecture de concessions réciproques et d’apaisement, patiemment bâtie à coups de projets économiques, d’échanges officiels ou universitaires, dont cinq sessions d’un intéressant dialogue trilatéral entre New-Delhi, Pékin et Islamabad, semble très gravement menacée.

En octobre dernier, un éditorial du Quotidien du Peuple accusait Hanoi et New-Delhi de conduire « une politique dangereuse d’affrontement de la Chine » en Mer de Chine du Sud. Le journal faisait référence aux opérations de forage pétrolier par ONGC (Oil and Natural Gas Corporation), la compagnie nationale indienne, dans une zone contestée par le Vietnam et la Chine, à l’Ouest des Philippines et des Spratleys, alors que le ministre des Affaires étrangères (MAE) chinois ne cessait de répéter ses mises en garde : « les compagnies pétrolières qui conduisent des explorations dans des eaux contrôlées par la Chine, sans l’accord de Pékin violent la souveraineté de la Chine ».

Récemment, le Global Times a même évoqué une riposte militaire : « ceux qui contestent la souveraineté chinoise doivent se préparer à entendre résonner le son du canon ». Une crispation qui laisse entrevoir l’ombre de l’APL derrière ces échauffourées nationalistes.

Les tensions, qui couvent déjà depuis plusieurs mois et pas seulement à propos de la Mer de Chine, conduisirent New-Delhi à annuler à la dernière minute la 15e rencontre entre les diplomates des deux parties, prévue le 28 novembre sur les différends frontaliers, suite à « des dissonances apparues au récent somment de Bali », selon le Times of India.

Déjà, l’Inde avait reporté un dialogue de défense avec Pékin en juillet, menaçant de ne jamais revenir à la table des négociations si la Chine continuait à traiter les demandes de visas pour la Chine des habitants du Cachemire indien d’une manière soulignant ostensiblement qu’il s’agissait d’une province contestée (le visa est agrafé au passeport et non collé directement).

La manœuvre s’inscrit dans une augmentation générale des pressions chinoises sur la question des frontières. Elle étend une pratique plus ancienne de Pékin, déjà en vigueur pour les visas des habitants de l’Arunachal Pradesh, brièvement occupé par la Chine après le conflit de 1962.

Durcissement de la position chinoise. Réaction de l’Inde.

Il fut pourtant un temps où les relations sino-indiennes étaient à l’apaisement. Après la crise des années 60 et 70 (conflit et révolution culturelle), les années 80 furent en effet marquées par un ajustement des positions chinoises, qui expliquaient que désormais les différends entre New-Delhi et Islamabad devaient être résolus de manière bilatérale par des négociations pacifiques sous couvert des Nations-Unies.

Dans les années 90, Pékin continua à s’éloigner de la position pakistanaise et, en 1996, Jiang Zemin en visite en Inde, exprima clairement son appui à l’Inde. Lors des incidents militaires de Kargil, en mai juillet 1999, qui opposèrent New-Delhi à Islamabad, Pékin prit même fait et cause pour l’Inde, demandant officiellement le retrait des troupes pakistanaises de la ligne de partage entre les deux Cachemire. Tout cela n’a plus cours.

Depuis quelques mois la Chine fait mine de contester de plus en plus durement la souveraineté de New-Delhi sur les régions frontières. Pékin s’est en effet opposée à l’attribution d’un prêt de la Banque Asiatique de Développement destiné à financer des projets dans l’Arunachal Pradesh ; elle a protesté contre la visite du Dalai Lama dans la région le 8 novembre et même contre une tournée électorale du Premier Ministre pour les législatives. Mais, fait nouveau, l’Inde réagit du tac au tac.

New-Delhi s’est ainsi élevé contre le projet d’une centrale hydroélectrique de 7000 Mégawatts à Bunji et surveille la mise à niveau de l’axe Kashgar–Havelin au Pakistan par le Karakorum, tandis que le vice-chef d’état-major de l’armée de l’air indienne, le général Barbora, a évoqué la possibilité d’ouvrir des bases aériennes dans l’Arunachal Paradesh pour faire pièce à l’expansion des bases chinoises au Tibet. Enfin, en Mer de Chine, l’Inde a réaffirmé ses intentions de poursuivre les forages en dépit des mises en garde répétées de Pékin.

L’Inde, la Chine, le Pakistan et les Etats-Unis.

Le durcissement de la relation bilatérale obéit à plusieurs logiques. La première est d’ordre tactique, quand Pékin veut peser sur la négociation des frontières en cours, par le truchement d’une politique des visas discriminatoire. Une manœuvre aujourd’hui élargie à la région contestée du Cachemire, objet de tensions récurrentes avec Islamabad, ce qui suscita sans surprise, le raidissement de New-Delhi.

Plus largement, les contentieux renvoient à une rivalité stratégique montante, encore attisée par la frustration chinoise de constater que l’Inde, ignorant les efforts d’apaisement de Pékin, s’ouvre volontiers aux influences américaines et européennes.

Alors qu’on assiste à une montée en gamme américaine sur la question de la liberté de navigation en haute mer, principal objet de la vigilance américaine dans la région, l’arrivée par le truchement d’un accord déjà ancien, datant de 2006 entre la compagnie indienne et Hanoi, des bateaux de forage indiens dans une zone revendiquée par le Vietnam et la Chine, n’a fait qu’alourdir les ressentiments chinois : « Nous ne souhaitons pas que des puissances extérieures s’impliquent dans les querelles en Mer de Chine du sud, ni que des groupes pétroliers étrangers s’engagent dans des actions qui portent atteinte à la souveraineté de la Chine », a encore répété le MAE chinois, le 21 octobre dernier.

La connivence entre New-Delhi et Hanoi n’est pas fortuite. Elle renvoie aux intentions de l’Inde de défier la Chine sur son terrain et de jouer, elle aussi, le jeu de la séduction en Asie du Sud-Est, dans une compétition qui ne fera que croître. Dans ce contexte, il est probable que les frictions ne cesseront pas, au milieu de surenchères nationalistes de part et d’autre, auxquelles se mêle, à Pékin comme à New-Delhi, le vieux complexe de l’encerclement.

Surtout, les récentes promesses d’une bascule stratégique américaine vers le Pacifique Ouest, entourées d’une rhétorique qui ciblait assez directement la « menace chinoise », alors que l’Inde et l’Indonésie étaient désignées comme des partenaires privilégiés, n’ont pas contribué à apaiser les nervosités à Pékin. Celles-ci s’étaient déjà manifestées lors du rapprochement entre New-Delhi, Washington et plusieurs états membres de l’UE, dont la France, sur le sujet sensible de la coopération nucléaire civile.

A cette époque, l’amertume chinoise s’était exprimée dans le Quotidien du Peuple : « il faudra payer le prix pour avoir accepté les offres de l’Amérique », au milieu de commentaires agressifs sur le net et d’un durcissement chinois sur la question des frontières. Le tout s’accompagnait d’un veto de la Chine à la levée des sanctions contre l’Inde au Groupe des Fournisseurs Nucléaires (GFN) qui contrôle les exportations des technologies et des biens – y compris les matières fissiles.

La riposte chinoise se déploya par l’accélération de sa coopération nucléaire civile avec le Pakistan à partir de 2008. Aux critiques sur les risques de prolifération, Pékin avait répondu qu’en concluant en 2008 un accord de coopération sur l’énergie nucléaire civile avec l’Inde, les Etats-Unis et la France avaient eux-mêmes transgressé les règles du GFN qui interdisent toute transaction ou coopération nucléaire, même civile, avec les Etats qui ne se conforment pas au Traité de Non Prolifération (TNP) -, dans lesquels figurent en effet non seulement l’Inde et le Pakistan, mais également la Corée du Nord, et Israël.

Commentaires et conclusion.

La violence au moins verbale des réactions chinoises à la présence de la compagnie pétrolière indienne sous couvert d’un contrat avec Hanoi, dans des eaux revendiquées par la Chine et le Vietnam, indique que Pékin considère l’initiative de New-Delhi comme une provocation inacceptable.

Elle l’est d’autant plus qu’elle s’inscrit dans une évolution préoccupante pour la Chine qui voit l’Inde glisser progressivement dans la mouvance occidentale, dont la manifestation la plus irritante pour Pékin furent les accords sur le nucléaire civil conclus à partir de 2008, avec les Etats-Unis et la France, gratifiant New-Delhi d’un traitement privilégié au regard des contraintes du TNP.

Surtout, l’incident qui survient sur fond d’exacerbation des querelles de frontières, a éclaté alors que Washington vient de réaffirmer avec une fermeté inhabituelle, assortie de promesses de nouveaux déploiements militaires en Australie, sa vigilance sur la question de la liberté de navigation en haute mer.

Le contexte donne aux Chinois l’impression d’une série d’actions convergentes menées par les Etats-Unis qui, depuis presque deux années, rallient la sympathie de plusieurs pays de la zone, dont le Vietnam, les Philippines et l’Indonésie, contre les affirmations de souveraineté de Pékin en Mer de Chine. A quoi s’ajoutent les références récurrentes de Washington à un front des pays démocratiques de la région comprenant le Japon, la Corée du Sud et l’Australie auxquels pourrait se joindre l’Inde.

Lors de sa visite en Inde en juillet 2011, H. Clinton a poussé New-Delhi à étendre sa zone d’influence de l’Asie du Sud vers l’Asie Centrale et l’Asie du Sud-Est pour, ce furent ses propres termes, « contenir l’assurance croissante de la Chine ».

L’évolution de la situation à court terme dépendra de la capacité de compromis de Pékin et New-Delhi sur la question des zones de forage, dans un contexte où, pour l’heure, et compte tenu des forces en présence autour de l’Arunachal Pradesh, c’est dans cette zone montagneuse au sud du Tibet que subsistent les risques les plus élevés de dérapage militaire. A long terme la situation sera encore conditionnée par l’état des relations entre Pékin et Washington.

Mais le pire n’est pas certain. La force de la dissuasion nucléaire qui s’exprime à plein dans cette zone où cohabitent 3 pays dotés de l’arme atomique pourrait être de nature à réduire les velléités agressives. Pékin et New-Delhi reprendraient le cours de leur trajectoire d’apaisement commencée à la fin des années 80 ; le Parti Communiste Chinois pourrait réduirait ses prétentions en Mer de Chine du Sud et Washington convenir que focaliser sa relation avec les pays du Pacifique Occidental sur la seule stratégie antichinoise est à la fois extrêmement réducteur et porteur de risques.

Les voix qui prônent le dialogue et la mise en veilleuse des crispations nationalistes existent en Chine, comme en Inde et aux Etats-Unis. Pour l’heure elles ont du mal à se faire entendre.

En bref.

• Futurs comparés de l’Inde et de la Chine.

La RAND Corporation vient de publier une très longue analyse du potentiel d’avenir comparé de l’Inde et de la Chine à l’horizon 2025. La conclusion de ce travail extrêmement fouillé aborde les points suivants :

Démographie : La proportion en âge de travailler en Chine déclinera en Chine à partir de 2012, induisant une augmentation rapide du nombre de personnes dépendantes. En revanche la proportion des actifs continuera à augmenter en Inde jusqu’en 2030.  A partir de 2031 l’Inde sera favorisée par une proportion de dépendants –moins de 15 ans et + de 65 ans – nettement moins forte qu’en Chine. Mais elle ne pourra tirer partie de cet avantage que si elle investit plus dans l’amélioration du capital humain – santé et éducation-.

Macroéconomie : Contrairement aux idées reçues, les estimations de croissance moyenne entre 2020 et 2025 se rejoignent à 5,7% pour la Chine et à 5,6% pour l’Inde avec des marges comprises entre 9% et 3,8% pour la Chine et entre 8,4% et 2,8% pour l’Inde. En valeur constante, en 2025, les PNB seront de 6500 Mds de $ pour la Chine et de 2100 Mds de $ pour l’Inde.

Si l’Inde fera valoir ses atouts dans les domaines de l’environnement des affaires, de l’état de droit, de la stabilité institutionnelle, des technologies de l’information et du droit de propriété, la Chine sera en revanche favorisée par une meilleure productivité, plus d’investissements et de meilleures infrastructures.

Science et technologie : La Chine possède un avantage du à de plus forts investissements en R&D – aujourd’hui le 3e pays au monde, derrière les Etats-Unis et le Japon, en hausse de 18% depuis 2000. Il est deux fois à trois fois plus important que celui de l’Inde selon les modes de calcul. La Chine forme 70% d’ingénieurs de plus que l’Inde, avec cependant la variable aléatoire de la qualité.

En effet, selon une enquête 2005 de l’Institut Mac Kinsey, les Directeurs des ressources humaines de 80 grands groupes interrogés n’engageraient que 10% des diplômés chinois, contre 25% des diplômés indiens. Si on considère les résultats de la recherche et de ses applications, tous les paramètres de péréquation pris en compte, y compris après élimination des pertes en ligne chinoises dues à un déficit de qualité de la recherche, le rapport Chine–Inde des doctorats et de leurs applications pratiques et toujours de 1,5 à 1,7 en faveur de la Chine.

Défense et équipements militaires : Selon les modes de calcul, et en fonctions de plusieurs hypothèses, les chiffres estimés tenant compte de la parité des pouvoirs d’achat et des incertitudes des publications officielles, encore plus opaques en Chine qu’en Inde, en 2025, l’estimation haute indique que les budgets de la défense seraient compris entre 94 et 277 Mds de $ pour l’Inde et entre 688 Mds de $ et 1200 Mds de $ pour la Chine.

Les chiffres de l’estimation basse sont compris entre 82 Mds et 242 Mds de $ pour l’Inde et entre 267 Mds et 488 Mds de $ pour la Chine. En moyenne, les dépenses de défense chinoises seraient donc 4 fois supérieures à celles de l’Inde sur la période 2012–2025.

• Ressentiment et méfiances populaires.

En Inde, la méfiance à l’égard de la Chine grandit à mesure que cette dernière affirme sa puissance dans la région. Selon une enquête de Pew Global Attitude Project, en 2011, seulement 25% des Indiens ont une opinion favorable de la Chine, en baisse de 9% par rapport à 2010 et de plus de 20% par rapport à 2005.

Mais les Chinois n’en pensent pas moins des Indiens, puisque seulement 27% regardent l’Inde de manière positive, un pourcentage également en baisse de 5% par rapport à 2010. Leur vision des Indiens est marquée par des préjugés persistants qui les considèrent économiquement, culturellement et racialement inférieurs. Ces deux appréciations négatives traduisent la montée de sourds ressentiments qui accompagnent le retour de puissance de la Chine et l’accroissement de son influence en Asie, qui induisent les crispations indiennes.

• Querelles de frontières avec la Chine.

La frontière entre la Chine et l’Inde n’a jamais été délimitée. Pour la Chine la ligne Mac Mahon qui en détermine le tracé est une survivance coloniale. A l’Ouest, la Chine occupe toujours l’Aksai Chin traversé par la route stratégique qui relie les régions autonomes du Xinjiang et du Tibet.

Mais c’est à l’Est, dans la zone de l’Arunachal Pradesh (AP), occupée par l’Inde, grande comme trois fois Taïwan, riche en ressources hydrauliques et forestières, considérée par Pékin comme la partie sud du Tibet, que les tensions sont les plus vives. La région avait été brièvement occupée par la Chine en 1962. Depuis la guerre, la Chine et l’Inde continuent à améliorer leurs dispositifs militaires et logistiques.

Avec le retour des tensions on assiste à une multiplication de rapports décrivant la montée en puissance militaire de l’Inde et de la Chine autour de l’AP. En plus des bases de missiles stratégiques déployées au Qinghai, Pékin a installé plusieurs bases aériennes au Qinghai et au Tibet équipées de Sukhoi 27 et 30, avec 2 divisions d’infanterie stationnées face à l’Inde. De son côté New-Delhi a déployé les mêmes chasseurs Sukhoi 27 russes dans l’Assam voisin et mis sur pied 2 divisions de montagne appuyées par des hélicoptères.

• Inde – Pakistan.

Zone contestée au Cachemire.   Depuis plus de 10 ans l’armée indienne quadrille les vallées du Cachemire indien traversé par des actions terroristes commanditées par Islamabad, où plusieurs dizaines de milliers de victimes ont péri depuis la fin des années 80.

Mais l’occupation militaire ainsi que les méthodes brutales et indiscriminées, peu respectueuses des droits des individus et des lois, se perpétuent alors même que la situation s’est améliorée avec une baisse de 50% des actions terroristes par rapport à 2010. La persistance de cette situation indique une prédominance du pouvoir militaire qui tarde à mettre en œuvre les politiques de desserrement de la sécurité dans la région.

François Danjou

Source : Question Chine

City de Londres, la finance en eaux troubles (vidéo)

12 déc

« La City contrôle l’Angleterre. » Mais qui contrôle la City ?

À Londres, la première place financière du monde a assis son leadership sur un système « offshore », qui favorise l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent. Plus de la moitié des fonds internationaux transitent par la City, à Londres, et près de 80 % des actifs des « hedge funds » européens y sont brassés. Ce leadership, la City le tient de son savoir-faire et de sa réputation.

Avec la bénédiction de Westminster, la place financière a essaimé ses ramifications à travers le monde en créant des satellites offshore, qui pratiquent souverainement le secret bancaire et la soustraction d’impôts. Gibraltar, les îles Vierges, les îles Caïmans, les Bermudes, les îles Anglo-Normandes : près de la moitié des paradis fiscaux du monde battent pavillon britannique.

À Londres, un bataillon de banquiers, fiscalistes et juristes s’affairent pour construire des montages via ces territoires plus avantageux fiscalement et moins contraignants juridiquement.

Documentaire de Mathieu Verboud (France-Belgique, 52′)

À lire et à voir également sur les crises de la dette, économique et financière :

- Prise de pouvoir à la BCE

- « La zone euro va exploser ! » (vidéo)

- Goldman Sachs : les nouveaux maîtres du monde ? (vidéo)

- Le prix de la nouvelle démocratie : Goldman Sachs à la conquête de l’Europe

- Bataille pour la survie de l’Europe ?

- Grèce : le « plan d’aide » provoque suicides, drogue et HIV

- Déclin et chute de certains

- Le dépeçage de la Grèce

- La crise de l’Europe

- Debtocracy / Xpeokpatia (vidéo)

- Collapse (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

Le nouveau positionnement de la Turquie et les intérêts d’Israël

11 déc

par Nihat Ali Ozcan pour Hurriyet

J’aimerais attirer l’attention sur la manière dont le changement de nature des relations entre la Turquie et l’Iran d’une part, entre la Turquie et la Syrie d’autre part, sert les intérêts d’Israël…

Nous assistons à des changements à multiples facettes déclenchés par le printemps arabe. Des modifications d’équilibres et des structures étatiques affaiblies créent des risques pour certains et des opportunités pour d’autres. Nous nous intéressons surtout aux pays et aux situations séparément, mais pris dans leur ensemble, nous devons admettre que les évènements ont la capacité de produire des résultats beaucoup plus compliqués qu’à première vue.

Même si elles ne semblent pas concernées aujourd’hui, les relations turco-israéliennes reviennent sur le devant de la scène à un certain moment en tant que « question de diplomatie publique » plutôt qu’en termes de réalité politique parce que, à la lumière de l’évolution de la situation régionale, il y a des tendances significatives du cours des relations entre les deux pays qui ne correspondent pas aux déclarations officielles.

J’aimerais attirer l’attention sur la manière dont le changement de nature des relations entre la Turquie et l’Iran d’une part, entre la Turquie et la Syrie d’autre part, sert les intérêts d’Israël.

De fait les développements dans la région créent de nouvelles opportunités.

La Turquie a mené une politique de plus en plus agressive vis-à-vis de la Syrie. Le gouvernement turc soutient un changement de régime en Syrie. A cette fin, il soutient aussi la montée en puissance de la coalition antisyrienne naissante. A moins d’un miracle, le régime sera abattu au terme d’un délai plus ou moins long. La nouvelle ère qui s’ouvrira sera sans doute plus favorable aux intérêts israéliens qu’à ceux de la Turquie. Je vais expliquer pourquoi.

En Syrie, le changement de régime comme la consolidation de ce nouveau régime donneront à Israël une occasion d’exercer conte le Hezbollah une vengeance jusqu’alors différée. La période qui s’étendra de la destruction de l’ancien régime à la recherche d’une stabilisation d’un nouveau gouvernement dans le pays, signifiera un grand avantage stratégique pour Israël, parce que le Hezbollah sera isolé à la fois géographiquement et psychologiquement. Dit autrement, le Hezbollah perdra sa profondeur stratégique et ses avantages logistiques.

Notez qu’Israël, qui ne veut pas rater une telle occasion, se prépare à une nouvelle guerre depuis un certain temps. Pour ne pas répéter ses erreurs de 2006 dans la guerre contre le Hezbollah, Israël continue à tester son potentiel militaire à Gaza et améliore ses capacités techniques. Il est évident qu’Israël veut frapper le Hezbollah où ça fait mal grâce à l’expérience obtenue à Gaza. C’est un fait que les incertitudes qui suivront l’effondrement du régime syrien pourraient offrir cette occasion à Israël.

La même chose vaut pour le Hamas. Pour la direction du Hamas, un changement de régime en Syrie signifie perdre un « refuge » d’importance stratégique. Ce qui pourrait pousser le Hamas vers une ligne de réconciliation [avec l’OLP].

Par ailleurs, l’effondrement du régime syrien entraînera l’élimination de l’Iran de la région. L’Iran perdra son grand allié stratégique dans la région. De la sorte, Israël serait en mesure de donner une nouvelle dimension à sa problématique profondeur stratégique.

La participation de la Turquie à la construction du système radar antimissile de l’OTAN constitue un tournant dans sa position à l’égard de la question iranienne. Bien que la Turquie raconte tout autre chose à sa propre opinion publique, l’Iran et Israël ont très bien compris ce que cela signifie. Ce n’est pas une surprise si les généraux des Gardiens de la révolution ont menacé ouvertement la Turquie. Israël n’est plus la seule cible de l’Iran. La Turquie se trouve maintenant dans le camp d’Israël. Alors, même si Israël n’a toujours pas présenté d’excuses pour le Mavi Marmara, elle remerciera le moment venu la Turquie pour toutes ces contributions.

Commentaire du traducteur : Qui sortira gagnant d’une chute du régime syrien ?

Quand on s’intéresse à ce qui se passe en Syrie, on aimerait parfois lire dans le marc de café pour avoir une idée plus claire de ce qui va se passer : putsch, guerre civile, révolution, intervention militaire étrangère ?

Où on peut faire comme Nihat Ali Ozcan dans le journal turc Hurriyet et partir du postulat que la chute du régime syrien n’est qu’une question de temps mais que c’est un fait d’ores et déjà acquis. Et à partir de là, développer une analyse stratégique qui inclut l’ensemble des acteurs de la région, dont l’Iran, le Liban, les Etats Unis (avec l’OTAN) et l’entité sioniste.

Et en déduire la physionomie de la région après la disparition du régime baathiste. Il faudrait certes plus qu’une lecture dans le marc de café pour savoir si ce qui succèdera à l’actuel régime syrien sera plus démocratique et/ou plus égalitariste. Il est par contre beaucoup plus simple de comprendre qui sortira gagnant de l’actuel imbroglio politico-militaire dans lequel est plongé en ce moment la Turquie qui, après quelques hésitations, y a sauté à pieds joints.

Pour Nihat Ali Ozcan, le grand gagnant de cette affaire ne sera pas la Turquie, mais l’État sioniste. Parce que pour ce journaliste turc, en dépit de prises de position apparemment hostiles aux autorités de Tel Aviv, le gouvernement turc s’est rangé dorénavant résolument dans le camp de l’entité sioniste qui va pouvoir essayer de neutraliser ses deux ennemis que sont le Hamas et le Hezbollah et acquérir cette profondeur stratégique qui lui fait tant défaut.

Cette profondeur étant représentée par le territoire syrien…

Je pensais personnellement que l’entité sioniste préférait l’actuel régime syrien à l’incertitude dangereuse que pourrait constituer un nouveau pouvoir à Damas. C’était sans doute vrai au départ, mais les choses ont changé et ce changement est dû à l’évolution de la position de la Turquie qui s’est repositionnée du côté de Tel Aviv.

Et ce repositionnement s’explique par un choix opéré par Ankara parmi ses différents intérêts contradictoires. Le choix d’Ankara a été de jouer la carte de mandataire de l’OTAN dans les troubles actuels en Syrie et donc du renforcement de son rôle dans l’alliance (ce qui ne signifie pas que la Turquie est disposée à intervenir militairement en Syrie). Avec l’agitation politique au Proche-Orient et les bruits de botte contre l’Iran, la Turquie qui a accepté d’accueillir le bouclier antimissiles de l’OTAN se positionne de fait comme le fer de lance d’une éventuelle attaque contre le régime de Téhéran.

Ces choix ont été correctement interprétés par Téhéran. Naïveté ou duplicité, le gouvernement turc ne semble pas comprendre pourquoi les autorités iraniennes considèrent désormais que les installations de l’OTAN en Turquie sont désormais des cibles potentielles pour leurs forces armées.

Je penche personnellement pour la naïveté. Parce que le gouvernement Erdogan, quand il a accepté l’installation du bouclier anti-missile de l’OTAN et de jouer le redresseur de torts en Syrie n’a vu que les avantages qu’il pouvait en retirer : la réaffirmation et le renforcement du lien stratégique avec les USA dans lequel le statut de la Turquie est rehaussé et de nouvelles perspectives d’admission dans l’Union Européenne. Peu importe si cette dernière n’est sans doute qu’un leurre de plus, certains veulent encore y croire en Turquie (je me demande sur quelle planète ils vivent !)…

En attendant la Turquie, si elle est en partie européenne est quand même ancrée de plus en plus solidement en Asie. Et il semble bien que, si je comprends bien Nihat Ali Ozcan, que quand l’entité sioniste gagne, la Turquie perde (où du moins ne gagne pas à la hauteur de sa mise).

Il semble bien que la Turquie a finalement choisi de continuer à supporter son fardeau sioniste.

Nihat Ali Ozcan

Nihat Ali Ozcan est diplômé de l’académie militaire d’Ankara et de la faculté de droit d’Istanbul et a soutenu une thèse de doctorat sur le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Il a quitté l’armée avec le grade de major en 1998. Il collabore actuellement avec un think-tank turc, le Center for Foreign Policy and Peace Research. Son courriel : naozcan@tepav.org.tr

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Article original : Turkey’s new position and Israel’s interests

Traduction : Mounadil al Djazaïri pour [Info-Palestine]

Le Sénat américain approuve la détention militaire de citoyens américains

11 déc

par Bill Van Auken pour WSWS

Le Sénat américain a voté jeudi [1er décembre au] soir en faveur d’un projet de loi de financement de l’armée qui institutionnalise les pratiques criminelles d’État entreprises sous Bush, et poursuivies par Obama, au nom de la « lutte mondiale contre le terrorisme ».

Il autorise explicitement la détention militaire indéfinie et sans procès des citoyens américains et autorise que tous les non-citoyens accusés de terrorisme, incluant ceux arrêtés en sol américain, soient détenus de manière indéfinie par l’armée plutôt que jugés par un tribunal civil.

La législation fait partie de la National Defense Authorization Act, qui fournit 662 milliards de dollars pour financer la machine de guerre américaine et toutes ses guerres à l’étranger. Le projet de loi a passé le Sénat, contrôlé par le Parti démocrate, par une majorité écrasante de 93 contre 7, soulignant une fois de plus qu’il n’existe pas de représentants sérieux pour la défense des droits démocratiques dans l’une ou l’autre des sections de l’élite dirigeante américaine ou ses deux partis de la grande entreprise.

Cette législation jette aux orties le droit, garanti sous le sixième amendement de la Constitution pour tous ceux accusés d’une offense criminelle, à « être jugé promptement et publiquement par un jury impartial », ainsi que la clause centrale du cinquième amendement qui stipule qu’aucune personne ne doit être privée de sa liberté « sans procédure légale régulière ». Elle légalise l’abrogation en pratique lors de la dernière décennie du principe de base de l’habeas corpus, qui requiert que l’État amène chaque détenu devant un tribunal indépendant et prouve qu’il y a matière à emprisonnement.

Le projet de loi interdit également l’utilisation de fonds autorisés par le Pentagone qui serviraient à fermer l’infâme prison de Guantanamo Bay, à Cuba, et circonscrit la libération de ceux qui sont actuellement détenus là-bas. Conséquemment, ce projet de loi inscrit de manière permanente dans la loi américaine une institution qui a fait des États-Unis une nation de paria à travers le monde.

Finalement, plus d’une décennie après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 sur les villes de New York et de Washington, il renouvelle la Authorization of the Use of Military Force (Autorisation d’usage de la force militaire, AUMF), passée par le Congrès immédiatement après ces attaques, tout en garantissant encore plus de pouvoirs à la branche exécutive que ce qui était inscrit dans la loi originale.

De manière spécifique, l’AUMF, votée en septembre 2001, autorise l’utilisation de la force contre « ces nations, organisations ou personnes », désignées par le président américain, qui auraient « planifié, autorisé, commis ou facilité » les attaques du 11 septembre 2001 ou qui auraient accordé l’asile aux responsables.

Les mesures enchâssées dans le projet de loi sur les dépenses du Pentagone vont beaucoup plus loin. Elles autorisent l’utilisation de la force et le recours à l’emprisonnement extraconstitutionnel contre quiconque « fait partie d’Al-Qaïda, des talibans ou de forces qui leur sont associées et qui prennent part à des hostilités contre les États-Unis ou ses partenaires de coalition, ou quiconque a appuyé de manière substantielle ces organisations ».

Il s’agit ici de la sanction légale de ce que George W. Bush avait qualifié de « guerres du 21e siècle », c’est-à-dire des actes sans fin d’agression militaire menés sous le mot d’ordre d’une perpétuelle « guerre contre le terrorisme » dans laquelle la planète entière, y compris le territoire des États-Unis, est vue comme un champ de bataille.

Quelles sont les « forces qui leur sont associées » que l’on mentionne et qui sont les « partenaires de coalition » de Washington dont on tait le nom ? Ces termes sont peu définis et volontairement imprécis afin de servir de feuille de vigne légale pour les guerres américaines en Somalie, au Yémen et ailleurs. L’expérience a démontré que l’on décide de qualifier certains groupes de forces « associées » à Al-Qaïda et au terrorisme uniquement en fonction des intérêts géostratégiques des États-Unis. Ainsi, d’anciens alliés d’Al-Qaïda sont louangés, présentés comme des « combattants de la liberté » et utilisés pour effectuer un changement de régime en Libye, tandis qu’ailleurs, des groupes n’entretenant aucun lien substantiel avec le réseau terroriste sont diabolisés et attaqués.

Et que veut dire « appuyer de manière substantielle » Al-Qaïda ou les talibans ? Est-ce que cela comprend l’écriture d’articles, des déclarations publiques ou l’organisation de manifestations contre les guerres des États-Unis déclenchées sous le prétexte de combattre ces forces ?

En 1918, le chef socialiste Eugene V. Debs fut incarcéré, en contravention de la sévère Loi de sédition, pour avoir prononcé un discours opposant la Première Guerre mondiale et appelant la classe ouvrière à prendre le pouvoir et à entreprendre la transformation socialiste de la société. Cependant, le gouvernement dut tout de même lui accorder un procès devant jury. La loi votée jeudi [1er décembre] rend de telles subtilités démocratiques superflues. Maintenant, une telle offense serait punissable de disparition dans un camp de concentration de l’armée.

Le sénateur Lindsey Graham (républicain de la Caroline du Sud), l’un des plus véhéments défenseurs du projet de loi, n’a laissé aucun doute sur sa signification. Il a déclaré :

« Si vous êtes citoyen américain et que vous trahissez votre pays, vous serez détenu par l’armée et interrogé sur ce que vous savez, et vous n’aurez pas droit à un avocat si nos intérêts de sécurité nationale l’exigent. »

L’American Civil Liberties et divers groupes libéraux ont louangé la Maison-Blanche pour avoir menacé d’opposer son veto au projet de loi et ont pressé Obama d’agir. En fait, la réalité est que le président démocrate ne s’oppose pas à la loi parce qu’il croit que son contenu est profondément antidémocratique. Au contraire, tout comme l’administration Bush, la Maison-Blanche d’Obama a déjà adopté les pouvoirs de détention militaire inscrits dans la loi.

L’administration actuelle va significativement plus loin que celle qui l’a précédée, exerçant le droit d’assassiner des citoyens américains, le président ordonnant leur mort sans présenter la moindre preuve contre eux. Elle a mis en place ce prétendu « droit » dans le meurtre par missile de drone d’Anwar al-Awlaki, l’imam né au Nouveau-Mexique, et à d’autres occasions durant la dernière année. Si la Maison-Blanche est prête à tuer des citoyens américains sans accusations ou procès, aucun principe ne l’empêche d’accepter la détention militaire et l’incarcération indéfinie.

L’inquiétude de l’administration Obama n’est pas en lien avec les droits constitutionnels, mais plutôt avec la conservation de ses pouvoirs présidentiels extraconstitutionnels, quasi dictatoriaux, dans le but de mener la guerre et la répression sans aucune interférence de la branche législative.

Un communiqué de la Maison-Blanche sur la législation se plaint qu’elle « ferait la microgestion du travail de nos professionnels expérimentés dans la lutte contre le terrorisme, y compris nos commandants militaires, les professionnels du renseignement » et autres « agents dans le domaine ». Elle soutient que ce serait « une erreur du Congrès de contrôler ou limiter la flexibilité tactique des professionnels de la lutte contre le terrorisme de notre nation ».

Comme le sénateur du Michigan, Carl Levin, celui qui a présenté le projet de loi, a précisé lors du débat, l’administration Obama est intervenue dans le processus pour exiger que soit retirée la formulation, dans la version originale du projet de loi, empêchant les citoyens américains et les résidents légaux d’être détenus par l’armée sans accusation. La Maison-Blanche a vu cette restriction comme une limitation inacceptable des pouvoirs qu’elle revendique, incluant celui d’ordonner à l’armée de « faire disparaître » des citoyens américains pour de prétendues offenses qui ne sont jamais rendues publiques.

La législation du Sénat sert uniquement à exposer la structure déjà existante de dictature militaro-policière qui a été érigée derrière la façade en décomposition de la démocratie américaine au cours de la dernière décennie, en plus de l’entière complicité des deux principaux partis dans ce processus.

La violence policière et la répression à l’échelle nationale exercées contre les manifestants d’Occupy Wall Street ont fourni un aperçu du caractère réel d’un gouvernement de riches, par les riches et pour les riches. Dans les conditions d’inégalité sociale, de chômage et de misère sociale sans précédent qui ont déclenché ces manifestations, même les formes les plus rudimentaires de gouvernement démocratique deviennent intenables. Une répression étatique sans retenue est nécessaire pour imposer les diktats de l’élite financière.

La défense des droits démocratiques aujourd’hui est inséparable de la lutte pour l’égalité sociale, les deux étant en conflit irréconciliable avec l’élite dirigeante américaine et toutes ses institutions, y compris le Parti démocrate et l’administration Obama. Cette lutte ne peut être menée avec succès que par la mobilisation indépendante de la classe ouvrière, la seule force sociale capable de réaliser la transformation socialiste de la société et de mettre fin aux conditions d’inégalité, à la guerre et à la répression engendrées par le capitalisme.

Bill Van Auken

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Source : WSWS

Syrie, Iran, Pakistan, une ceinture de feu traverse le continent eurasien !

11 déc

par Léon Camus pour Geopolintel

Pour les non avertis, au moment présent, après la guerre de Libye et les poussées de fièvres populaires du Caire, alors que la presse n’évoque qu’anecdotiquement la situation au Yémen, à Bahreïn et en Somalie, ne subsistent au Proche Orient, médiatiquement parlant, que deux épicentres des crises qui eux, par contre, sont quotidiennement à l’honneur : Syrie et Iran, avec en prolongement et en contrepoint la guerre cachée du Pakistan. Guerre des robots volants – les drones tueurs chargés à présent de remplacer à moindre coût les troupes de chairs et d’os – que nous redécouvrons périodiquement à l’occasion d’une « bavure » toujours sanglante : en l’occurrence la destruction par erreur d’une unité pakistanaise le 26 novembre : une centaine d’hommes au tapis et 24 à la morgue. Bavure remarquable, car révélatrice du niveau d’intensité des combats que livrent sur le sol pakistanais les forces aériennes des États-Unis, et à propos de laquelle, la ferme intention de M. Obama… est de ne point « s’excuser » [NYT].

Pour l’Iran, le fait majeur est la prise d’assaut de l’ambassade britannique à Téhéran, celle-là même qui abrita la rencontre tripartite Churchill, Roosevelt, Staline très exactement soixante-douze ans avant [1]. Quel qu’ait été le caractère spontané de cette « manifestation » de colère légitime [2], saluons la mémoire longue – peu commune dans les classes dirigeantes occidentales résolument courtermistes -  qui semble habiter les élites de la théocratie parlementaire iranienne. Ajoutons que l’attaque contre l’enclave britannique est intervenue le jour anniversaire de l’assassinat à Téhéran, le 29 nov. 2010, de Majid Shahriani, patron du programme de décontamination des systèmes informatiques de la centrale de Natanz infectée par le virus Stuxnet de conception israélo-américaine, selon toute probabilité. Le même attentat – qui coûta la vie à Shahriani – blessa gravement le professeur Feredoun Abbassi-Davani, directeur des opérations de centrifugation – enrichissement de l’uranium -  à  Natanz également. La piste du  Mossad en liaison avec le MI-6 britanniques a été  bien entendu immédiatement évoquée – ne prête-t-on pas qu’aux riches ? –  sur le site d’Intelligence en ligne Debka-Net-Weekly‘s. Selon toute vraisemblance, par le truchement ou avec le soutien des irrédentistes Kurdes à l’Ouest en Azerbaïdjan occidental, ou à l’Est au Sistan-Baloutchistan, il est avéré que les frontières iraniennes sont poreuses et que commandos et matériels transitent, entre autres, par ces régions à l’instabilité chronique [3]. Or, quatre jours après le rappel à Londres de son représentant et du personnel diplomatique en poste [4], sans autre lien de causalité que le divin hasard, l’Iran annonce avoir abattu dimanche 4 déc. sur sa frontière afghano-pakistanaise, un drone américain de reconnaissance RQ-170 Sentinel de dernière génération, engins déployés en Afghanistan spécifiquement pour le recueil de renseignements… en Iran et au Pakistan.

Pour la Syrie, nous – le bon peuple… cochons de payants et de votants, voués à engraisser à et à légitimer, sous couvert de démocratie, nos parasites – nous bénéficions d’un décompte quotidien des cadavres sans précision aucune cependant quant à savoir qui est mort, comment et dans quel camp ? Les plus folles rumeurs circulent ainsi sur les ondes et dans les lucarnes sur une répression impitoyable entraînant inexorablement la nation syrienne vers la guerre civile.

Une information grand public passant sous silence les quinze mille combattants d’une armée syrienne libre – selon les chiffres données par une opposition qui se revendique pourtant comme « pacifique » ! – opérant sur le sol syrien sans que l’on sache précisément s’il s’agit de déserteurs des forces régulières, de milices sunnites salafistes venues du Liban ou d’Irak ou d’éléments équipés et formés par la Turquie et déguisés en francs-tireurs… Ankara s’étant précipitée – à rebours des velléités affichées au cours de la dernière décennie, à savoir s’émanciper de la tutelle atlantiste -  dans un jeu périlleux aux côtés des pétromonarchies, particulièrement le Qatar, alignées sur l’axe Washington, Londres, Paris, Berlin…

Paris qui, elle aussi, souffle le chaud et le froid, réclame le départ du président Assad et l’instauration de couloirs humanitaires tout en annonçant sans sourciller que toute intervention directe est à exclure alors que le journal officiel de « la République des copains et des coquins » chargé apparemment de la communication des oppositions syriennes, encourage l’exacerbation de la violence… sous la plume de l’ex-otage G. Malbrunot [Le Figaro Cf. 29 nov.].

D’après cet envoyé très spécial « Paris soutient logistiquement les insurgés syriens en leur fournissant du matériel infrarouge et des moyens de communications. » À Beyrouth, le journaliste reçoit confirmation que les Services français encadrent au Liban et en Turquie les déserteurs syriens… les réseaux de trafiquants d’armes opérant au Liban étant mis à contribution « pour renforcer la puissance des rebelles… qui multiplient de l’autre côté de la frontière les opérations contre les forces de sécurité syriennes » tout comme leur sont gracieusement apporté le « renseignement satellitaire relatif aux positions de l’armée syrienne »… Conjointement, [ibid.] « les services de renseignements jordaniens ne seraient pas en reste au sud de la Syrie, frontalier du royaume ». Pendant ce temps, à Londres William Hague, ministre  des Affaires étrangères rencontre les mandataires de la rébellion syrienne pour les assurer que la Turquie entend créer à brève échéance une zone franche à l’intérieur même de la Syrie !

Un seul obstacle : la Russie qui aurait doté la défense côtière syrienne de 72 redoutables missiles anti-navires [Interfax 1er déc. et AFP. Des systèmes anti-aériens sol-air S-300 PMU2 auraient en outre été installés sur la base navale russe de Tartous]… coupant ainsi court au projet actuellement à l’étude aux Nations-Unies d’instaurer un embargo international sur les ventes d’armes à destination de la Syrie. La vente en question ayant représenté la somme non négligeable d’environ 300 millions de $ sur un montant total de contrats d’armements de 10 milliards de $ en 2010… Par ailleurs, le ministres des Affaires étrangères russes, Serguei Lavrov, ne s’est pas privé d’évoquer à ce propos le précédent libyen pour s’opposer catégoriquement aux nouvelles sanctions imposées à Damas et revendiquer le droit de lui vendre des armes ab libitum : « Nous avons bien vu ce qu’il est advenu en Libye quand l’embargo sur les armes a été appliqué. Seule l’opposition en a reçues et des pays comme la France et le Qatar s’en sont vantés sans aucune vergogne ! ».

La Russie, dont la presse occidentale ne s’est pas privé de dénigrer les résultats des élections législatives et la baisse sensible de « Russie unie », parti du premier ministre et futur nouveau président de la Fédération russe, allant jusqu’à relayer les rumeurs les plus malveillantes de fraudes électorales massives, a de toute évidence engagé un dur bras-de-fer avec les tenants d’un retour à la Guerre Froide, cela sur deux fronts.  Le premier, et non le moindre, étant le bouclier anti-missiles américain d’Europe orientale, en principe destiné à contrer une hypothétique attaque balistique de la part de l’Iran… dispositif en fait prévu pour « contenir » la Russie, puissance émergente, non endettée et détentrice de fonds souverains disponibles. Le second étant, pour la Russie, la sauvegarde, coûte que coûte, de son influence au Levant, laquelle passe évidemment par le soutien apporté au Baas syrien, son dernier allié abritant l’unique base navale russe en Méditerranée. Ce pourquoi l’affaire syrienne n’est pas seulement une question régionale, et surtout pas humanitarienne, mais une résurgence virulente de l’ancien antagonisme Est-Ouest.

Un dernier mot sur la crise syrienne vue cette fois de l’autre côté de l’Atlantique où les  patrons des forces américaines – certainement las d’être les grands cocus de guerres ingagnables, contre-productives, coûteuses et injustes – se mobiliseraient pour éviter la guerre. Le 30 nov. 2011, le magazine EIR, spécialisé dans le « renseignement » américain, a confirmé que le  Comité des chefs d’États-majors interarmées, le Joint Chiefs of Staff, s’était mobilisé en vue d’éviter la guerre contre l’Iran et/ou la Syrie, exprimant la crainte que le  Président Obama ne soit désormais devenu « imprévisible ». Ces hommes craignent en effet de se trouver embarqués dans une guerre imprévue résultant d’une attaque israélienne de l’Iran, avec subséquemment une riposte iranienne contre l’Entité sioniste, les forces américaines et leurs alliés dans le Golfe arabo-persique. Les États-Unis étant tenus par leurs accords bilatéraux passés avec certains membres du Conseil de coopération du Golfe, de devoir se ranger, volens nolens, à leurs côtés.

Un conflit d’où le recours à l’arme nucléaire ne serait pas exclu à en croire les jusqu’au-boutistes du Likoud à Tel-Aviv et au Congrès américains. D’ailleurs, pas encore désengagés d’Irak et d’Afghanistan, les États-majors interarmées yankees souhaitent conserver la capacité à parer à toute éventualité en cas de crise majeure avec le Pakistan, redoutant davantage l’ouverture d’une telle crise au Penjab, qu’un conflit artificiellement provoqué avec la Syrie. Sachant que par ailleurs, la situation en Libye étant loin d’être stabilisée, la guerre des factions tribales et confessionnelles ne se transforme éventuellement en une véritable guerre civile. Ce pourquoi – pour ces raisons conjuguées – les responsables du Pentagone s’opposent catégoriquement à toute escalade inopportune contre la Syrie ou l’Iran [5].

Quant au Pakistan, où la guerre américaine contre les Pachtounes – rebaptisés « Taliban » pour mieux saisir d’effroi l’imaginaire collectif – s’étend de l’Afghanistan au Waziristân, zone tribale pakistanaise où la situation devient peu à peu critique avec des bavures à répétition de la part des drones tueurs américains qui effectuent des coupes sombres dans les rangs des troupes d’Islamabad. Reste que le Pakistan est depuis longtemps placé sous l’aile protectrice de la Chine populaire, laquelle observe avec vigilance les débordements et les violations de souveraineté dont se rendent coupables les appareils d’Enduring Freedom.

De ce point de vue, depuis l’affaire d’Abbottābād et la liquidation du pseudo Ben Laden, les relations Pékin-Moscou se sont tendues à l’extrême quoiqu’il n’en paraisse rien, ou presque, sur la scène médiatique. À ce point de l’histoire en cours, l’Occident est entré en confrontation latente avec l’Asie… où les disputes sont multiples et parfois très vives : songeons, pour laisser le Tibet de côté, au contentieux formosan qui oppose les deux Chine. Cause tout à fait envisageable pour un départ de feu qui embraserait un vaste arc de territoires depuis la Méditerranée orientale jusqu’à l’Océan Pacifique, à l’Est de Taïwan. Considérations qui ne sont pas de pures spéculations nées d’une imagination enfiévrée – paranoïaque et outrancièrement conspirationniste – car à circuler dans les couloirs des états-majors français et européens, innombrables sont également, et non seulement de l’autre côté de l’Atlantique, les officiers supérieurs qui militent pour la consolidation des forces armées nationales et la constitution d’un authentique système intégré de défense européen dans, avec ou sans l’OTAN, lequel serait au mieux ou au pire, européanisé ! Parce que, disent-ils « il est hors de question que nous accompagnions les Américains dans une quelconque aventure taïwanaise ». En un mot comme en cent, ces gradés qui expriment maintenant tout haut ce qu’ils pensaient encore hier tout bas, tient à ce qu’ils ne veulent pas mourirpour Formose comme autrefois les Français se sont stupidement sacrifiés pour Dantzig [6]. Mais nous savons tous, qu’a contrario de l’économie, en ce domaine crucial de la paix et de la guerre, ce sont les politiques qui dirigent le jeu selon des paramètres et des critères aussi subjectifs qu’idéologiques et qu’en tout état de cause, les militaires sont toujours rappelés, doucement mais ferment, à leur intransgressible devoir de réserve… sauf en cas de golpe de Estado, bien entendu ?

Léon Camus

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Notes

(1) Les deux représentants de la thalassocratie anglo-américaine et celui du Heartland soviétique se concertèrent du 28 nov. au 1er déc. 1943 quant au futur partage de l’Europe. Conférence préfigurant celle de Yalta en fév. 1945 au cours de laquelle fut établi cette fois le partage du monde entre blocs rivaux.

(2) Mardi 29 nov. des étudiants « en colère » investissaient l’ambassade du R-U à Téhéran de la même façon qu’avait été occupée la représentation des É-U le 9 nov. 1979 et pris en otage le personnel… dont la plupart ne recouvra la liberté que 444 jours plus tard ! Les manifestants de 2011 entendaient eux protester contre l’aggravation des sanctions financières et économiques – notamment  le gel des transactions bancaires avec la Banque centrale iranienne – adoptées le 21 nov. conjointement par Londres, Washington et Ottawa et contre le projet de bloquer les exportations du brut iranien vers le marché européen d’où l’Iran tire 80% de ses recettes extérieures.  Simultanément quelque 200 bassidjis – milice créée en 1979à l’initiative l’ayatollah Khomeiny,  fondateur de la République islamique – pénétraient dans une annexe de l’ambassade au nord de la ville, en quête d’informations relatives au « rôle du R-U dans l’assassinat du physicien nucléaire iranien Majid Shahriari ».

(3) Même aux É-U le secret de Polichinelle commence à être éventé ainsi le Los Angeles Times du 4 nov. semble découvrir tout à trac que la récente combustion spontanée d’un dépôt de missiles balistiques [le12 nov. en tuant 36 personnels dont le gén. Hassan Moghadam, responsable des programmes d’armement] sur une base des Gardiens de la Révolution à proximité  de Téhéran, serait due à une opération conjointe des É-U et d’Israël. Le journal, qui découvre midi à dix-sept heure, nous informe qu’il s’agirait en l’occurrence d’une guerre secrète du XXI siècle destinée à neutraliser le programme nucléaire iranien afin de faire l’impasse sur une coûteuse attaque aérienne directe des  É-U  et/ou d’Israël contre l’Iran. Voir également « Iran : minorités nationales, forces centrifuges et fractures endogènes ». Jean-Michel Vernochet in « Maghreb Machrek » N°201 « L’Iran et le Moyen-Orient » automne 2009.

(4) La France a, pour sa part, rappelé son ambassadeur « en consultation… compte tenu d’une violation flagrante et inacceptable de la convention de Vienne sur les relations diplomatiques et de la gravité des violences ». Idem pour l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède et l’Italie. Notons que lorsqu’il s’agit d’alimenter les tensions internationales, les Européens, comme par enchantement, savent enfin « parler d’une seule voix » !

(5) « La seule guerre dans laquelle le Pentagone souhaitant immédiatement s’engager, étant une guerre contre le Congrès et les coupes  sombres prévues dans le budget de la Défense » ! Les chefs des armées considèrent en outre que la position russe concernant le bouclier antimissile en Europe de l’Est doit être prise en compte car entièrement légitime… Ni l’Administration Obama ni l’Otan n’ayant consenti le moindre effort pour établir un partenariat véritable avec la Russie sur ce dossier au risque de remettre en question les accords START de limitations réciproques des armements stratégiques.

(6) En 1939, la France, à la suite de l’Angleterre, devait donner le coup d’envoi de la Seconde Guerre mondiale en déclarant la guerre au Reich allemand un journaliste prétendument pour sauver une Pologne que les Alliés livreront six ans plus tard, pieds et poings liés à ses bourreaux communistes Marcel Déat, ancien fidèle du socialiste Léon Blum avec lequel il rompit en 1933 lorsqu’il prend la tête d’un Parti socialiste de France. En 1939, il refuse de « mourir pour Dantzig ». Directeur de L’Œuvre à partir de 1940 et fondateur du Rassemblement national populaire, en 1944 il est nommé secrétaire d’État au Travail. Il est condamné à mort par contumace en 1945.

Source : Geopolintel

Frappes militaires sur l’Iran : quels risques et conséquences régionales ?

6 déc

par Vincent Eiffling pour Chroniques persanes

Bien que le scénario des frappes militaires sur l’Iran n’est jamais été totalement exclu, celui-ci refait régulièrement surface à la une de l’actualité, principalement en fonction d’un agenda diplomatique judicieusement choisi.

Dernier exemple en date, les déclarations de plusieurs responsables israéliens au début de ce mois de novembre qui, à l’instar du président Shimon Peres, estimaient que la solution militaire à la question nucléaire iranienne était dorénavant plus proche que la solution diplomatique. Le choix de ces déclarations, à la veille de la remise par l’AIEA de son dernier rapport sur les activités nucléaires de Téhéran, n’est pas anodin. Il permet de mettre sous pression les grande puissances en charge de la gestion du dossier avec un message sous-entendu mais on ne peut plus clair : soit vous adoptez un rapport suffisamment incriminant justifiant des sanctions susceptibles de faire plier le régime des mollahs et ainsi garantir notre sécurité, soit nous assurerons nous-même cette sécurité par le biais d’une action militaire unilatérale dont les répercussions régionales devront être supportées par tous.

Il n’empêche que si ces déclarations interviennent généralement à un moment politique judicieusement choisi, leur cantonnement actuel à la seule rhétorique n’a rien de définitif, Israël disposant de moyens suffisants que pour frapper les installations nucléaires iraniennes. De même, les Etats-Unis et le Royaume-Uni n’ont également pas pour leur part exclu un possible recours à la force, bien que ce scénario ne puisse intervenir qu’en dernier recours.

Mais la question est ici mal posée. Posséder une capacité militaire suffisante que pour atteindre les installations nucléaires iraniennes en dépit des difficultés et des risques inhérents à une telle opération ne garantit en rien que de telles frappes mettraient un coup d’arrêt définitif au programme nucléaire de Téhéran. La vraie question qu’il convient donc de se poser est la suivante : ces frappes auraient-elles bel et bien la capacité de stopper le programme nucléaire iranien ? Et ici, rien n’est moins sur. De l’aveu même de Robert Gates, une campagne de frappes, même massive, ne permettrait que de retarder l’échéance d’un Iran nucléaire que d’approximativement 3 ans. L’ancien secrétaire d’Etat à la défense est ici rejoint dans son analyse par l’actuel chef d’état-major des forces armées américaines, l’Amiral Mike Mullen, auteur de déclarations similaires.

Aussi, quand bien même Israël et/ou les Etats-Unis et leurs alliés décideraient de se lancer dans l’aventure des frappes militaires contre le régime des Mollahs, quelles pourraient-être les conséquences à l’échelon régionale d’une pareille initiative ?

- Tout d’abord nous l’avons dit, l’issue de ces frappes demeurerait incertaine. Détruire les installations nucléaires critiques n’est en rien synonyme d’une annihilation du know-how dans le domaine du nucléaire militaire. De plus, ces frappes justifieraient la rhétorique “anti-américano-sioniste” du régime islamique et renforcerait plus que probablement sa volonté de se doter de l’arme nucléaire tout en lui donnant un argument de poids en vue de légitimer l’acquisition d’un tel armement. A termes, l’acquisition par la république islamique d’une capacité nucléaire militaire serait susceptible de plonger le Moyen-Orient dans une course aux armements dont la dynamique engendrerait instabilité et accroissement du risque de conflit. Comme l’ont démontré les travaux de G. Allison, Professeur à l’université d’Harvard :

Au plus grand est le nombre d’acteur possédant une capacité militaire nucléaire au niveau systémique (ici le Moyen-Orient), au plus grand est le risque d’une mauvaise interprétation des signaux nucléaires de chacun parmi ces acteurs et par conséquent, le risque de frappes préemptives.
- Au niveau de la politique intérieure iranienne, il convient de garder à l’esprit que toute provocation se voulant déstabilisatrice en provenance de l’extérieure aura au contraire un effet stabilisateur à l’intérieur. En effet, même si le régime actuel vit depuis le 12 juin 2009 sa plus grande crise de légitimité depuis son avènement, il convient d’éviter les raccourcis simplificateurs. Exemple : un Iranien opposé au régime n’en est pas pour autant un Iranien pro-occidentaux. La vision dichotomique selon laquelle les Iraniens opposés au régime sont forcément favorables à l’Occident est donc à proscrire. De plus, les Iraniens sont très nationalistes et viscéralement hostiles à toute ingérence et intervention étrangère sur leur territoire – cela en raison d’une histoire profondément marquée par la lutte contre l’envahisseur étranger. De ce fait, même si une campagne de frappes aériennes se voudrait destinée à ébranler la république islamique, pareille intervention étrangère serait perçue par une grande partie de la population comme une agression, non pas contre le régime en tant que tel, mais bien contre l’Iran. Autrement dit, si Israël et/ou les Etats-Unis attaque(nt) la république islamique, les Iraniens n’y verront majoritairement qu’une agression contre l’Iran dans sa globalité. Cela aurait pour effet de justifier et de crédibiliser totalement la rhétorique adoptée par le régime au cours de ces 30 dernières années. Loin de déstabiliser la république islamique, une campagne militaire contre les mollahs ressouderait au contraire la population derrière le régime en vue de défendre le territoire national. Cela donnerait également un prétexte aux purs et durs pour resserrer encore plus l’étau autour des réformateurs partisans de l’ouverture. La dynamique ascendante des Pasdarans et la militarisation en cours de l’appareil d’Etat se verraient également renforcées. Le rouleau compresseur de la répression et de la suppression des (quelques) libertés individuelles se verrait gratifié d’un nouveau souffle. En bref, tout comme le fut l’invasion irakienne de 1980, une intervention militaire étrangère renforcerait donc le régime actuel et garantirait sa pérennité en hypothéquant pour de nombreuses années tout changement de régime initié depuis l’intérieur…

- En cas de frappes israéliennes, la république islamique a d’ors et déjà prévenu qu’elle frapperait le centre de recherche nucléaire israélien de Dimona à l’aide de missiles balistiques. Bien que les Pasdarans disposent en effet de missiles dont la portée leur permet théoriquement d’atteindre le territoire israélien, rien de garantit que cette tentative puisse être couronnée de succès : le système de protection anti-missile de Tsahal demeure très élaboré et de sérieux doutes persistent quant à la précision des capacités balistiques iraniennes.

-  La première capacité de dissuasion de l’Iran face à Israël s’avère être le Hezbollah. Pour rappel, le Hezbollah fut créé en 1982 par l’Iran, en pleine guerre civile du Liban, par l’intermédiaire de la force Al-Qods, unité en charge des opérations extérieurs des Pasdarans. La proximité graphique entre le logo du Hezbollah et celui des Pasdarans demeure un témoin de cette proximité historique.

Le “deal” actuel entre le Hezbollah et la république islamique est le suivant : Téhéran pourvoit le mouvement libanais en matériel militaire, fournit une assistance à l’entraînement de ses troupes, lui apporte un soutien financier et politique mais en échange, le Hezbollah s’engage à frapper Israël si les forces de Tsahal s’en prennent à la république islamique. Et il faut dire que le soutien du régime des mollahs est pour le moins conséquent : l’apport financier de Téhéran à la milice libanaise se chiffre actuellement à un montant compris entre 100 et 200 millions de dollars par an selon les experts. Sur le plan militaire, l’Iran a fourni au Hezbollah plusieurs dizaines de milliers de roquettes et missiles sol-sol dont certains sont théoriquement capables d’atteindre le coeur du territoire israélien.

A cela viennent s’ajouter les nombreuses roquettes anti-char dont l’efficacité a été prouvée lors du dernier conflit libanais de 2006. Point important, les systèmes d’arme les plus performants livrés par la république islamique ne peuvent en théorie être utilisée qu’avec son approbation, ce qui illustre bien la volonté de Téhéran de se construire une capacité de dissuasion vis-à-vis de l’Etat hébreu au travers des capacités militaires du Hezbollah. Téhéran a d’ailleurs mal digéré que certains de ces systèmes d’arme aient été utilisés sans son accord au cours du conflit de 2006…

Si le Hezbollah doit donc théoriquement constituer la première ligne de riposte en cas d’agression israélienne contre le territoire iranien, on peut cependant se poser la question du caractère automatique de cette riposte à l’heure actuelle.

Aujourd’hui, le Hezbollah est intégré à la vie politique libanaise et la voie politique s’est révélée ces dernières années comme le meilleur canal en vue d’étendre son influence dans le pays. Aussi, bien qu’il demeure un “client” de la république islamique, le mouvement libanais développe de plus en plus en un agenda qui lui est propre et qui ne cadre plus forcément parfaitement avec celui de Téhéran. A termes, si le Hezbollah continue dans cette voie, ses différences avec son créateur pourraient bien se retrouver de plus en plus mise en exergue. Dans ces conditions, le Hezbollah a-t-il toujours intérêt à frapper Israël si ce-dernier s’en prend aux installations nucléaires de Téhéran ? L’incertitude existe et la question se doit d’être posée. Qu’aurait à gagner un Hezbollah intégré politiquement et au sommet de sa popularité à se lancer dans une aventure militaire au profit d’un Etat tiers, aventure qui entraînerait systématiquement des représailles de la part de Tsahal dont les premières victimes seraient les Libanais eux-mêmes ? Si ces derniers incriminent le Hezbollah pour les préjudices subis par une guerre qu’ils estiment ne pas être la leur, le mouvement de Hassan Nasrallah pourrait bien y perdre de sa popularité à domicile. En cas de frappes israéliennes sur l’Iran, le Hezbollah devra donc jauger avec précautions des coûts et des bénéfices qu’impliquerait son entrée dans le conflit. Le calcul politique est donc complexe et risqué, de même qu’il ne peut être prédit à l’avance au regard du flou qui entoure le processus décisionnel au sein même du mouvement libanais. Si la possibilité d’une riposte iranienne au travers du Hezbollah continue donc à représenter un risque pour l’Etat hébreu, on peut cependant se poser la question de l’automaticité d’une telle riposte ou du moins, la question de l’ampleur que prendrait cette riposte.

- Le Hamas constitue un autre vecteur éventuel en vue de frapper l’Etat hébreu. Cela dit, ses capacités militaires sont de loin inférieures à celles du Hezbollah. Qui plus est, le mouvement palestinien est en froid avec la république islamique suite aux conséquences du printemps arabes sur le régime de Damas, actuel allié de Téhéran. La république islamique a en effet stoppé son soutien financier au Hamas (estimé à 30 millions de dollars par an) suite au refus de ce dernier de participer aux manifestations en faveur du régime de Bachar al-Assad. Le mouvement palestinien a depuis déplacé son QG de la Syrie à l’Egypte et il doit faire face à des difficultés financières qui ont entraîné un retard de paiement pour les 40 000 fonctionnaires de la bande de Gaza. Dans ces conditions, rien ne laisse présager une participation du Hamas à d’éventuelles représailles contre Israël en cas de frappes de Tsahal contre les installations nucléaires iraniennes. Mais là encore, le risque ne peut être exclu…

- Le blocage ou du moins la perturbation du trafic maritime au travers du détroit d’Ormuz – par lequel transite chaque année plus de 40% des importations mondiales de pétrole – est également une autre possibilité de riposte de la part du régime iranien. La marine iranienne se prépare depuis longtemps à cette éventualité et même si ses capacités semblent ridicule au regard de la force navale américaine, sa capacité de nuisance à l’encontre les pétroliers est pour sa part bien réelle. On imagine aisément le chaos qu’engendrerait une marrée noire provoquée par la destruction d’une dizaine de super-pétroliers dans le goulot d’étranglement que constitue le détroit d’Ormuz. Nul doute que les réactions internationales ne se feraient pas attendre, Etats-Unis en tête, dont la 5ème flotte possède ses quartiers à Bahreïn. Il est cependant paradoxal de constater que les Etats-Unis sont beaucoup moins dépendant du pétrole moyen-oriental que la Chine ou encore l’Union européenne. Aussi, est-on en droit de se demander si cette stratégie n’aurait pas pour l’Iran un effet négatif dans la mesure où elle serait susceptible de lui mettre à dos son principal soutien politique et économique qui n’est autre que Pékin. Pareille initiative provoquerait par ailleurs immanquablement une levée de bouclier au sein des pays arabes qui pourraient à leur tour lancer des représailles contre le régime iranien.

- Une attaque contre les bases américaines dans le Golfe est également une éventualité quoi que l’ont peut douter des capacités iraniennes de prendre à partie les forces US stationnées dans la péninsule arabique. Sans compter que pareille témérité ne manquerait pas de donner une occasion aux Etats arabes pour plonger dans le conflit qui embraserait alors toute la région.

- Plus surprenantes sont les déclarations du général Amir Ali Hajizadeh, le commandant des forces aériennes des Pasdarans, qui a averti à l’occasion de la journée national du Bassidj que l’Iran s’en prendrait au bouclier anti-missile de l’OTAN stationné en Turquie si la république islamique devait être la cible d’une intervention militaire étrangère. On imagine aisément les répercutions déstabilisatrices qu’engendrerait pareille riposte, plongeant la Turquie – deuxième armée de l’OTAN du point de vue quantitatif – et probablement une bonne partie du Moyen-Orient dans un conflit généralisé. – En dépit de l’image négative de l’Iran auprès de la rue arabe, il ne fait aucun doute que des frappes occidentales contre la république islamique contribueront à ternir encore un peu plus l’image de l’Occident, Etats-Unis en tête, au sein du monde musulman. Plus globalement, c’est la capacité de softpower de Washington auprès du monde musulman qui se verrait encore une fois écorchée. Le rôle des perceptions est ici on ne peut plus important et quand bien même la majorité des Etats arabes soutiendrait l’option militaire, rien ne dit que leurs populations suivront cette opinion. L’usage répété du hardpower américain au cours de la dernière décennie, conjugué avec le sentiment profondément ancré dans l’imaginaire collectif de la rue arabe d’un complot néo-impérialiste anti-musulman et pro-sioniste explique l’impact négatif en terme d’opinion qu’engendreraient des frappes militaires américaines. A noter que l’impact serait le même en cas de frappes israéliennes, même si celles-ci devaient être réellement menées et décidées de manière unilatérale : pour la rue du Moyen-Orient, Israël et Etats-Unis sont pratiquement des synonymes et personne ne croirait à une intervention de Tsahal qui n’aurait pas été orchestrée de plein concert avec Washington. Voilà pourquoi l’intervention unilatérale israélienne constitue un scénario que les Etats-Unis désirent à tout prix éviter.

- Enfin, l’Iran ferait certainement preuve d’une politique étrangère plus agressive et ce particulièrement là où ses intérêts s’opposent à ceux de Washington, à savoir en Irak et en Afghanistan.

Comme nous venons de le voir très brièvement, les conséquences potentielles d’une campagne de frappes aériennes contre le régime des mollahs représentent autant de facteurs de risque à prendre en considération dans le processus décisionnel en vue de déterminer de la pertinence d’une telle campagne ou non. Si cette dernière devait finalement avoir lieu, elle serait le fruit d’une analyse coût-bénéfice limitée dans sa rationalité par les perceptions des acteurs impliquées, et se verrait guidée par leurs préoccupations inhérentes à la sauvegarde de leur intérêt national.

Quoi qu’il en soit, la question nucléaire iranienne n’apparaît plus comme un noeud gordien que seule la force (au travers ici des frappes aériennes) permettrait de trancher. La mise en balance des risques d’un Iran nucléaire face aux risques des frappes préventives met aujourd’hui les puissances occidentales face à un dilemme qui consiste à choisir entre la peste et le choléra.

Vincent Eiffling
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Guerre de l’ombre en Syrie

6 déc

par Pepe Escobar pour Asia Times Online

Cible : la Syrie dont le gain stratégique surpasse de loin celui de la Libye. Le décor est planté, les enjeux ne pouvant être plus élevés. La Syrie égal la Libye 2.0 (*) ?

Ou bien est-ce une sorte de Libye 2.0 remixée, avec toujours le prétexte de la R2P (« responsabilité de protéger ») pour détourner les regards des bombardements de civils que l’on dit vouloir mener vers la « démocratie » en se passant, cette fois, de toute résolution du Conseil de Sécurité (la Russie et la Chine continueront à user de leurs vetos), puisqu’on lui a substitué une Turquie rayonnante qui se charge d’attiser les flammes de la guerre civile en Syrie ?

C’est la Secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, Madame « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort » [1] qui a planté ce décor sur la télévision indonésienne lorsqu’elle a prophétisé, il y a quelques semaines, qu’il y aurait « une guerre civile en Syrie », avec une « opposition bien armée » et bien financée, bourrée de déserteurs de l’armée.

Maintenant il incombe à l’OTAN-CCG de concrétiser ce plan. L’OTAN-CCG, c’est bien sûr la symbiose désormais pleinement accomplie entre les membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord tels que la Grande-Bretagne et la France, et les pétromonarchies privilégiées du Conseil de Coopération du Golfe, alias le Club de la Contre-révolution du Golfe, tels le Qatar et les Émirats arabes unis (EAU).

Alors n’hésitez pas à vous prélasser dans la lumière de ce nouveau paradis pour mercenaires.

La guerre de l’OTAN-CCG

Les Libyens, anciennement connus comme les rebelles, avec le consentement explicite du président du Conseil National de Transition (C.N.T.) Mustafa Abdul OTAN [2], alias Jalil, ont déjà envoyé – via la Turquie – 600 soldats très motivés, tous frais sortis du renversement du régime de Kadhafi, pour combattre aux côtés de l’Armée Syrienne Libre [F.S.A. : Free Syrian Army]. Ceci avait été précédé d’une réunion secrète à Istanbul entre le C.N.T. et les « rebelles » syriens, rebaptisés Conseil National Syrien.

Ces Libyens à la gâchette facile ont accès à une multitude d’armes pillées dans les dépôts du régime militaire de Kadhafi ou gracieusement « donnés » par l’OTAN et le Qatar. Un parallèle délicieux pourrait déjà être tracé avec la Maison des Saoud qui, dans les années 1980, avait donné le feu vert aux islamistes les plus radicaux pour qu’ils aillent combattre en Afghanistan, plutôt que de provoquer l’enfer chez eux.

Pour le C.N.T., mieux vaut garder au loin au Moyen-Orient, ces combattants hautement testostérones et sans emploi, plutôt qu’ils ne provoquent l’enfer en Afrique du Nord. Et pour la Turquie membre de l’OTAN, en l’absence de guerre (à cause de ces trouble-fêtes de Russes et de Chinois), la meilleure option qu’il reste est de s’appuyer sur des mercenaires pour faire le boulot.

La pression est implacable. Des diplomates à Bruxelles ont confirmé à Asia Times Online que les agents de l’OTAN-CCG ont mis en place un centre de commandement à Iskenderun, dans la province du Hatay en Turquie. Cruciale, Alep, dans le Nord-Ouest de la Syrie, est très proche de la frontière turco-syrienne. L’histoire qui sert de couverture à ce centre de commandement raconte qu’il s’agit d’organiser des « couloirs humanitaires » en Syrie.

Bien que ces « humanitaires » viennent de pays membres de l’OTAN (États-Unis, Canada et France), ainsi que de membres du C.C.G. (Arabie saoudite, Qatar et Émirats arabes unis), leur couverture, c’est qu’ils sont seulement d’innocents observateurs, et ne font pas partie de l’OTAN. Inutile de préciser que ces humanitaires se composent en fait de membres des forces terrestres, navales, et aériennes et de spécialistes de l’ingénierie. Leur mission : infiltrer le nord de la Syrie, notamment Idlib, Rastan, Homs, mais surtout le grand prix, Alep, la plus grande ville de Syrie, avec au moins 2,5 millions d’habitants, dont la majorité sont des sunnites et des kurdes.

Avant même ces nouvelles de Bruxelles, l’hebdomadaire satirique français Le Canard Enchaîné – ainsi que la quotidien turc Milliyet – avait déjà révélé que des commandos des services secrets français [3] et du MI-6 britannique sont en train d’entraîner les hommes de l’ASL [Armée Syrienne Libre] aux techniques de guérilla urbaine, à Hatay dans le sud de la Turquie et à Tripoli, au nord du Liban. Des armes – des fusils et des mitrailleuses et lance-roquettes [RPG] israéliens – ont massivement été passés en contrebande.

Ce n’est pas un secret que des gangs armés – des salafistes aux petits délinquants – ont attaqué des soldats de l’armée régulière, la police et même des civils depuis le début du mouvement de protestation. Sur les 3500 personnes, environ, tuées au cours des sept derniers mois, un grand nombre de civils et plus de 1100 soldats ont été tués par ces gangs.

Et puis il y a les déserteurs. Aussi, lorsque le régime d’Assad insiste sur le fait que l’actuelle tragédie syrienne est dans une large mesure suscitée par des éléments bien payés et bien armés – sans parler des mercenaires – au service de puissances étrangères, c’est pour l’essentiel vrai.

A Homs, une source locale a raconté à Asia Times Online que pour ce qui est de l’ASL « il est clair qu’ils sont juste une bonne couverture médiatique pour les criminels. Ils avaient une vidéo d’eux-mêmes à Baba Amr dans laquelle ils sont apparus comme des idiots complets » [4].   Mais qui que soient ces gamins ou ces gars, ils ont beaucoup de soutien parmi la population sunnite. En outre, ils ont des liens au sein de la communauté, qu’elle soit riche ou pauvre. Une femme chrétienne qui enseigne dans une école privée juste en dehors de Homs, et qui a beaucoup d’étudiants sunnites, a vu sa voiture arrêtée et volée par un de ces gangs. Quand elle est rentrée à Homs, elle a passé quelques appels téléphoniques et sa voiture lui a été rendue. Ainsi quels que soient ceux qui ont volé sa voiture à la périphérie de la ville, ils avaient des liens avec des gens de classe moyenne et supérieure de la ville, qui ont réussi à faire rendre sa voiture [à ce professeur]. Cela en dit long sur la pénétration du dogme de la révolution à Homs. Le « concept » de l’ASL est probablement assez soutenu, et les gens des régions pauvres comme Baba Amr, Bayada et Khalidiyya suffisent à auto-entretenir l’ASL.

Rassembler les votes habituels

Tout comme en Libye, la Ligue arabe a également rempli comme prévu sa fonction de paillasson de l’OTAN-CCG, en votant pour des sanctions sévères qui comprennent un gel des avoirs du gouvernement syrien, celui des échanges commerciaux avec la banque centrale et la fin des investissement arabes [en Syrie]. En bref : la guerre économique. Le journal libanais L’Orient le Jour a poliment appelé cela « un euphémisme politique ». Sur les 22 membres de la Ligue, 19 ont voté [ces sanctions] – la Syrie ayant déjà été suspendue. L’Irak – où le gouvernement est majoritairement chiite – et le Liban – où le Hezbollah fait partie du gouvernement – furent les seuls qui se soient « dissociés » du vote.

Pendant ce temps, le sale jeu opportuniste des chaises musicales – en version syrienne – est également en cours. Le Conseil National Syrien et ses cohortes islamistes ont totalement rejeté tout dialogue avec le le régime syrien de Bachar al-Assad. Le secrétaire général des Frères musulmans syriens, Riad Chakfi, a cueilli un « rebelle libyen » [5] et a imploré l’armée turque d’envahir le Nord de la Syrie et d’y établir une zone tampon. De louches exilés, tels que l’ancien vice-président Abdelhalim Khaddam [6] – exilé à Paris – et un autre vice-président, Rifaat al-Assad [7] – en exil en Espagne – sont dans l’illusion que les Frères musulmans (qui seront la puissance n°1 dans une « nouvelle » Syrie) leur permettront de s’asseoir sur le trône.

C’est franchement stupide – parce que le nom du jeu dans une « Syrie nouvelle » sera celui de la Maison des Saoud. La Maison des Saoud est le lien crucial entre les Frères musulmans en Égypte (qui se rapprochent de plus en plus de la prise du pouvoir), le parti AKP en Turquie (qui est essentiellement une version allégée [8] des Frères musulmans), et les Frères musulmans en Syrie. Les Saoudiens sont des investisseurs cruciaux en Turquie. Ils se positionnent comme les principaux investisseurs en Égypte. Et ils crèvent d’envie de devenir un investisseur important dans la « Syrie nouvelle ».

Puis il y a la question clé du jeu de la Turquie. Dans le dossier syrien, la Turquie n’est plus un médiateur, elle est devenue un défenseur impétueux de changement de régime. Oubliez l’entente Téhéran-Damas-Ankara, qui était une réalité il n’y a pas si longtemps, en 2010. Oubliez le soft power et la politique étrangère plus avisée du « zéro problème avec nos voisins », inventée par le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu.

Davutoglu lui-même a annoncé les sanctions prises par la Turquie contre la Syrie – réitération de celles de la Ligue arabe, avec gel des avoirs financiers du gouvernement et aucune transaction avec la banque centrale. Davutoglu insiste sur le fait qu’une zone tampon militaire à l’intérieur de la Syrie, le long de la frontière avec la Turquie, ne serait « pas à l’agenda »-, mais c’est exactement ce à quoi ces louches observateurs « humanitaires » de l’OTAN-CCG s’activent. Depuis la mi-novembre les médias turcs se sont enflammés, détaillant les plans pour une zone d’exclusion aérienne dans le nord de la Syrie et la zone tampon susmentionnée s’étendant jusqu’à Alep.

Confrontation, façon Club Med

Dans sa hâte folle de vendre le modèle politique turc aux parties majoritairement sunnites du monde arabe (pourtant le CCG n’achète pas), la Turquie pourrait faire un mauvais calcul sur ses relations cruciales avec la Russie et l’Iran. Environ 70% de l’énergie de la Turquie est importée de Russie et d’Iran. Sans oublier que la Russie et l’Iran sont ulcérés par le fait que la Turquie cède aux pressions de l’OTAN pour accueillir une station radar dans le cadre du bouclier anti-missiles.

La Russie a des idées très claires sur le scénario syrien. Le ministère russe des Affaires étrangères a été plus qu’explicite depuis plusieurs semaines maintenant : « Nous n’acceptons absolument pas un scénario d’intervention militaire en Syrie ».

La réunion de la semaine dernière, des ministres adjoints des Affaires étrangères du groupe des émergents du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), à Moscou, a été sans équivoque.

Les BRICS ont essentiellement tracé les lignes rouges. Aucune excuse que ce soit pour une intervention étrangère en Syrie, comme « toute ingérence extérieure dans les affaires de la Syrie, qui ne serait pas en conformité avec la Charte des Nations Unies, devrait être exclue ». Pas non plus de « Bombardez, bombardez l’Iran » [9] ; au lieu de cela, le dialogue et les négociations. Et aucune sanction supplémentaire, jugée « contre-productive ». Les BRICS voient clairement comment le scénario en Libye est lentement en train de muter en une guerre de l’OTAN-CCG.

Pour ajouter à la sauce, le porte-avions “Amiral Kouznetsov” – équipé de missiles nucléaires – a déjà quitté Mourmansk pour la Méditerranée orientale, aux côtés du destroyer “Amiral Chabanenko” et de la frégate “Ladny”. Ils arriveront à la base navale de Tartous, en Syrie, à la mi-janvier, à la rencontre des autres navires de la flotte russe en mer Noire [qui mouillent déjà dans ce port].

Tartous, qui héberge environ 600 militaires et techniciens du ministère de la Défense russe, est un centre d’entretien et de ravitaillement pour la flotte russe de la mer Noire. Ce sera un plaisir de regarder si les Russes vont inviter les membres du groupe du porte-avions nucléaire l’USS “George H.W. Bush” – maintenant lui aussi en Méditerranée orientale – pour un match de volley-ball.

Il est juste d’affirmer que des masses de Syriens veulent autre chose que le régime d’Assad – mais certainement pas une variante de bombardement humanitaire, sans parler de la guerre civile. Ils ont vu l’héritage de l’OTAN laissé en Libye – pratiquement toute l’infrastructure du pays détruite, les villes bombardées et en ruines, des dizaines de milliers de morts et de blessés, les fanatiques d’al-Qaïda qui exercent le pouvoir à Tripoli, et ont répandu la haine ethnique. Ils ne veulent pas d’un nouveau massacre. Mais c’est ce que veut l’OTAN-CCG.

Le motif ? Demandez le à la « prophétesse » Hillary Clinton – pour fomenter la guerre civile.

Pepe Escobar

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Note du traducteur

(*) La Libye 2.0 désigne la nouvelle version de la Libye produite par l’OTAN, par les actions militaires qui ont mené à la chute de Kadhafi.   Notes

[1] Phrase toute impériale d’Hilary Clinton (« We came, we saw, he died »), détournement du « Veni,vidi, vici » de Jules César évoquant sa victoire de Zéla, et qui, accompagnée d’un gloussement, a constitué sur un plateau de télévision la première réaction publique de la Secrétaire d’État américaine au lynchage et à la mise à mort de Mouhammar Kadhafi. Voir la vidéo : http://www.cbsnews.com/8301-503544_…

[2] Jeu de mots. En arabe ‘Abd signifie le « serviteur » et il est utilisé pour former des prénoms en adjoignant le nom de Dieu (‘Abd Allah), ou l’un de ses 99 épithètes (‘Abd al-Kader, ‘Abd al-Rahman, ‘Abd al-Jalil,…). Le surnom « Abdul’ Otan », donné par le journaliste, pourrait donc se traduire par « le serviteur du Dieu-OTAN ».

[3] Selon le Canard Enchaîné du 23 novembre, la France a envoyé en Turquie des agents appartenant au service Action de la DGSE et au COS (Commandement des Opérations Spéciales), ceci afin de prêter main forte à l’Armée Syrienne Libre : http://blogs.mediapart.fr/blog/clau

[4] Vidéo en question de l’ASL sous-titrée en anglais sur l’un des comptes Youtube les plus utilisés par les « opposants » syriens : UgaritNews : http://www.youtube.com/watch ?v=5tC…

[5] P. Escobar fait probablement ici référence à la tentative du chef du Conseil Militaire de Tripoli, ex-leader du Groupe Islamique de Combat Libyen « proche d’al-Qaïda », le jihadiste Abdel Hakim Belahj, de se rendre de la Libye en Turquie par avion. L’affaire a été révélée récemment lorsqu’il a brièvement été arrêté à l’aéroport par des combattants libyens de la ville de Zintan, tentant d’embarquer pour la Turquie muni de faux papiers. Il a ensuite été vite relâché à la demande du Mustafa Abdul Jalil (président du CNT) : http://www.tripolipost.com/articled

[6] Abdel Halim Khaddam, est un sunnite originaire de la ville côtière de Banyas, où il aurait conservé des partisans. Il a démissionné de son poste de vice-président syrien en 2005, alors qu’il subissait une marginalisation politique, et a dans la foulée témoigné contre Bachar devant le TSL, l’accusant de l’assassinat de Rafiq Hariri. Devenu proche des frères musulmans syriens et de leur ancien leader al-Bayanouni, il a fondé avec eux le Front du Salut National Syrien (Syrian National Salvation Front). A l’instar d’autres opposants syriens à Bachar al-Assad, et notamment d’anciens Frères musulmans syriens du Mouvement pour la Justice et le Développement, qui ont, comme l’a révélé un article du Washington Post basé sur des câbles Wikileaks ( cf : http://www.washingtonpost.com/world…), reçu à partir de 2005 de l’argent du gouvernement américain leur permettant de fonder la chaîne télévisée anti-Bachar ‘Barada TV’ (née en 2007), Abdel Halim Khaddam a lui aussi reçu de l’argent des USA et de la Grande-Bretagne pour ses activités d’opposition à Bachar al-Assad, comme il l’a avoué lors d’une interview à la deuxième chaîne de télévision israélienne : http://www.youtube.com/watch ?v=COq…

[7] Rifaat est le frère cadet de Hafez al-Assad et donc l’oncle paternel de l’actuel dirigeant syrien Bachar al-Assad. Acteur majeur de la répression de l’insurrection des Frères musulmans à Hama en 1982, il a été écarté du centre réel du pouvoir syrien après avoir tenté de profiter de la convalescence de son frère Hafez, en 1983, pour réaliser un coup d’Etat à son profit, qui a échoué. Il a finalement été contraint à un exil doré, non sans essayer, semble-t-il, de profiter de la période de transition entre Hafez et Bachar pour tenter une nouvelle prise du pouvoir en 1998 en s’appuyant sur sa clientèle de la ville de Lattaquié. Réputé proche de certains cercles saoudiens (sa belle-sœur est une des femmes du roi Abdallah), il anime actuellement, avec un de ses fils, des médias et des groupes d’opposition à Bachar al-Assad au Royaume-Uni et aux États-Unis.

[8] « Muslim Brotherhood lite » : jeu de mots intraduisible. L’expression qui évoque une sorte de version light des Frères musulmans, est aussi un référence au logo du parti AKP (une ampoule allumée) car « lite » signifie à la fois « lumière » et « allégé ».

[9] Référence à un épisode de 2007 où John Mc Cain, dans une intervention publique, fredonna devant un public hilare le refrain d’une chanson de 1979 (consécutive à la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran) : « Bomb, bomb, bomb, bomb Iran » : http://www.youtube.com/watch ?v=o-z…

Article original : The shadow war in Syria

Traduction : Kinan pour [Info-Palestine]

« On recycle la propagande de guerre utilisée contre l’Irak pour le programme nucléaire iranien. »

4 déc

par Democracy Now !

Alors que les USA, la Grande-Bretagne et le Canada comptent annoncer un ensemble coordonné de sanctions contre le pétrole et la pétrochimie iraniens aujourd’hui, le journaliste d’investigation chevronné Seymour Hersh conteste le consensus croissant sur le présumé programme iranien d’armement nucléaire.

La pression internationale est montée sur l’Iran depuis qu’un rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique de l’ONU a révélé la “possible dimension militaire” des activités nucléaires de l’Iran, citant comme “crédible” la preuve qui “indique que l’Iran a mené des activités liées au développement d’un engin nucléaire explosif ».

Dans son dernier article pour le blog du New Yorker, intitulé “Iran and the I.A.E.I“, Hersh affirme que le récent rapport est un « document politique » et non pas une étude scientifique. « Le commandement américain du groupe opérationnel interarmées [American Joint Special Operations Command (JSOC) n’a rien trouvé. Rien. Aucune preuve d’armement », dit Hersh. « En d’autres termes, aucune preuve d’une installation pour la construction de la bombe. Les Iraniens ont des installations d’enrichissement, mais pas d’installations séparées pour construire la bombe. C’est un fait pur et simple. » [Suit la transcription non éditée de l’interview de l’émission Democracy Now]

Amy Goodman : Aujourd’hui, les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada comptent annoncer un ensemble coordonné de sanctions contre l’Iran. ABC News et le Wall Street Journal rapportent que les sanctions viseront le pétrole et l’industrie pétrochimique de l’Iran. Le week-end dernier, le président Obama a affirmé que toutes les options restaient sur la table.

Les sanctions ont une ampleur énorme et étendue ; nous partons du programme qui a déjà été mis en place. La question est de savoir s’il existe des mesures supplémentaires possibles. Et nous allons explorer toutes les possibilités pour voir si nous pouvons résoudre ce problème par la voie diplomatique. J’ai dit à plusieurs reprises, et je le répète aujourd’hui, que nous n’excluons aucune des options possibles.

Amy Goodman : La pression internationale a augmenté sur l’Iran depuis que l’Agence internationale de l’énergie atomique de l’ONU a révélé dans un rapport, “la possible dimension militaire” de ses activités nucléaires. L’AIEA a parlé de preuves “crédibles qui indiquent [que] l’Iran a mené des activités liées au développement d’un dispositif nucléaire explosif “. L’AIEA a adopté une résolution vendredi exprimant, je cite, « sa préoccupation croissante » au sujet du programme nucléaire de l’Iran suscitée par les conclusions du rapport.

Le président du parlement iranien a déclaré hier que l’Iran réviserait ses relations avec l’AIEA à la suite du rapport. Ali Larijani a indiqué qu’il pourrait être difficile à l’Iran de continuer à coopérer avec l’organe de surveillance nucléaire.

Si l’agence agit dans le cadre de la Charte, nous acceptons d’en être membre et nous assumerons nos responsabilités. Mais si l’agence veut s’écarter de sa mission, alors elle ne doit pas s’attendre à ce que nous coopérions.

Amy Goodman : C’était le speaker du parlement iranien. En attendant, certains Iraniens ont exprimé le souhait d’une coopération accrue avec l’AIEA.

Comme le gouvernement a apporté beaucoup de précisions, il vaudrait mieux élargir sa coopération avec l’AIEA et que celle-ci vérifie par elle-même, directement, afin de ne pas laisser de prétexte aux superpuissances.

Amy Goodman : La semaine dernière, le Pentagone a confirmé qu’il a reçu une importante livraison de nouvelles bombes Bunker Buster (défonceuses de bunkers) capables de détruire les sites souterrains, y compris les installations nucléaires iraniennes. Les bombes de 30.000 livres ont six fois la taille de l’arsenal actuel de la Force aérienne en “Bunker Buster“.

Les nouvelles sanctions contre l’Iran découlent aussi des allégations US du mois dernier selon lesquelles les responsables iraniens ont été impliqués dans un complot avorté qui visait l’ambassadeur saoudien à Washington. Les USA comptent annoncer aujourd’hui que le secteur financier de l’Iran est « soupçonné au premier chef de blanchiment d’argent.” Cette phrase déclenche l’application d’un article du Patriot Act qui avertit les entreprises européennes, asiatiques et latino-américaines, qu’elles ne pourront pas commercer avec les USA si elles continuent à travailler avec l’Iran.

Eh bien, pour développer la question des sanctions et des implications du rapport de l’AIEA, nous allons à Washington DC, pour parler avec le journaliste d’investigation Seymour Hersh, lauréat du prix Pulitzer. Il fait des reportages sur l’Iran et la bombe depuis dix ans. Son dernier article est intitulé « L’Iran et l’AIEA.” Il a été publié dans le New Yorker.

Bienvenue à Democracy Now !, Sy. Dites-nous ce que vous pensez de ce qui se passe actuellement en Iran dans le secteur de l’énergie nucléaire.

Seymour Hersh : En introduction vous dites que l’article se trouvait dans le New Yorker ; en fait il a été posté sur la page Web.

Mais vous avez mentionné l’Irak. C’est exactement ça ; je ne sais pas si vous voulez parler de « psychose », mais c’est une sorte de pays imaginaire qui se construit ici, comme ce fut le cas pour l’Irak ; on n’a de toute évidence pas appris la leçon. J’écris des articles sur l’Iran, et je pourrais vous dire que depuis 2004, sous George Bush, et en particulier sous le vice-président, M. Cheney, Cheney se préoccupait particulièrement de l’existence d’installations secrètes pour la construction d’une arme, activité très différente des activités d’enrichissement.

L’Iran fait de l’enrichissement d’uranium. C’est reconnu. il y a des inspecteurs sur place. Il y a des caméras là-bas, etc. C’est tout. L’Iran est signataire du Traité de non-prolifération. Personne ne l’accuse de tricher. En fait, le dernier rapport qui enthousiasme tellement tout le monde dit une fois encore que nous n’avons pas trouvé de preuves que l’Iran ait détourné l’uranium qu’il enrichit. Et en outre, il l’enrichit à des niveaux très bas, à des fins pacifiques si l’on veut, à 3,8 % . Et il y a un petit pourcentage qui est enrichi à 20 % pour un usage médical, mais c’est une proportion très réduite et le traitement se fait sous notre inspection et sous l’oeil des caméras.

Pendant les années 2004, 2005, 2006, 2007 et même jusqu’à la fin de son mandat, Cheney continuait à envoyer en Iran des Forces d’opérations spéciales, JSOC. Elles travaillaient avec plusieurs groupes de dissidents, les Azéris, les Kurdes, même les Jundallah, (qui regroupe des sunnites de l’opposition, très fanatiques) et ces équipes faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour trouver les preuves d’une installation souterraine non déclarée. Nous avons tout surveillé. Nous avons une surveillance incroyable. Ce que nous faisions à cette époque, nous le faisons encore mieux aujourd’hui. Et certaines activités sont très techniques, très secrètes, croyez-moi ; il n’y a pas grand chose que vous puissiez faire aujourd’hui en Iran sans que nous le sachions.

Or, ils n’ont rien trouvé. Rien. Aucune preuve de militarisation. En d’autres termes, aucune preuve d’une installation pour la construction de bombes. Les Iraniens ont des installations d’enrichissement, mais pas d’installations séparées pour la construction d’une bombe. Ceci est simplement un fait. L’installation, nous ne l’avons pas trouvée et elle n’ existe pas. C’est encore un fantasme. Nous voulons pourtant croire-et beaucoup de gens croient, que l’installation existe.

Le grand changement s’est produit les dernières semaines quand l’AIEA a publié un nouveau rapport. Et ce n’est pas un rapport scientifique, c’est un document politique. Le document reprend quantité d’anciennes allégations faites au fil des années, allégations qui ont été examinées par l’AIEA, sous le régime ou la direction de Mohamed El Baradei, qui a dirigé l’agence pendant 12 ans. Baradei était Egyptien et à reçu le prix Nobel de la paix pour son travail ; au début, il était très sceptique concernant l’Iran , et ses doutes se sont dissipés à mesure que l’Iran s’est ouvert davantage. Mais le nouveau directeur de l’AIEA, un officiel japonais appelé Amano, personnage conservateur du parti de centre droit au Japon, à mon avis certainement honorable, a toutefois ses convictions.

Il se trouve que nous avons une série de documents de WikiLeaks relatifs à l’ambassade US à Vienne qui signalent que c’était merveilleux d’avoir Amano dans l’agence. C’était l’année dernière. Ces documents ont été publiés par le groupe de Julian Assange et ils sont assez importants, parce qu’ils disent qu’ Amano a prêté allégeance aux USA. Je crois qu’il a été élu en tant que candidat marginal. Nous l’avons beaucoup soutenu ; il a eu six votes en sa faveur. Tout le monde le considérait comme un candidat faible, mais nous l’avons poussé pour qu’il obtienne le poste. Et nous avons réussi. Il a réagi en nous remerciant et en nous disant qu’il partageait nos vues. Il partage notre point de vue sur l’Iran. Il se montrerait reconnaissant. Il ferait ce que nous voulons.

Ce nouveau rapport n’apporte rien de nouveau. Ce n’est pas moi qui parle. C’est dans l’article que j’ai écrit pour le blog du New Yorker ; le blog est différent de la revue parce qu’il contient plus de renseignements. J’ai parlé à d’anciens inspecteurs. Ils expriment des opinions différentes de celles que vous lisez dans le New York Times et le Washington Post. Il y en a d’autres que l’on passe sous silence et qui sont beaucoup plus sceptiques au sujet de ce rapport, mais on n’en parle pas. Donc ce que vous obtenez , ce sont des bribes de nouvelles dans le journal de la grande presse d’ici sur l’analyse de ce rapport. Il y a une analyse complètement différente qui contient peu de nouveautés.

Et voici comment ça se passe, Amy : au fil des années un rapport fera surface dans un journal de Londres, rapport mensonger, de la propagande, que ce soit nous ou une agence de européenne de renseignements qui le diffusera, ce n’est pas clair. C’est déjà arrivé, rappelez-vous les trucs d’Ahmed Chalabi, pendant les préparatifs de la guerre en Irak, les propos sur les grands arsenaux qui existaient dans le pays (Irak). C’est le même genre de propagande qui est utilisé maintenant et que divers journaux publiaient la dernière décennie.

L’AIEA examinait les documents, décidait qu’il s’agissait de propagande ou non, ou qu’il n’y avait pas de preuves. Tous ces anciens rapports, à l’exception d’une nouvelle étude publiée par l’AIEA, contenaient peut-être 30 ou 40 sujets, dont trois seulement se rapportaient à la période postérieure à 2008, et beaucoup de personnes de l’AIEA croient qu’ils sont fabriqués de toutes pièces et ne sont pas très fiables. Voilà où vous en êtes.

Amy Goodman : Donc, Sy Hersh, vous dites que ces informations ne sont pas nouvelles. C’est le nouveau chef de l’AIEA qui change la donne ici. Pouvez-vous parler davantage de l’infiltration américaine de l’Iran, des JSOC en Iran, de la surveillance en Iran ?

Seymour Hersh : Bien sûr. C’est le genre d’activités que nous avions ; je peux vous parler de choses qui étaient secrètes il y a huit ou neuf ans. Par exemple, si nous soupçonnions l’existence d’une installation souterraine à un endroit où nous voyions des terrassements, dans une région montagneuse par exemple, nous bordions la route de cailloux qui étaient en fait des détecteurs qui mesuraient le poids des camions qui entraient et qui sortaient. Si les camions étaient plus lourds à la sortie, nous pouvions présumer qu’ils transportaient de la terre et donc que l’on creusait. Voilà le type de surveillance que nous faisions.

Nous avons aussi placé toutes sortes de compteurs de radioactivité passive. Cela, pour l’uranium, même le plutonium, car la plupart du matériel utilisé est de l’uranium enrichi. Les Iraniens ne fabriquent pas de plutonium. Mais il est repérable. À un certain moment, ils doivent le déplacer. Une fois que vous commencez à le déplacer, il peut être repéré. Vous pouvez utiliser des compteurs Geiger pour refaire les mesures à l’ancienne. Vous mesurez la radioactivité et vous pouvez voir si elle augmente. Nous entrions dans un bâtiment, avec nos soldats et parfois même avec des Américains à Téhéran quand nous pensions qu’il se passait quelque chose de louche ; nous créions une diversion dans la rue et en profitions pour prendre quelques briques, les mesurer avec un compteur Geiger pour voir si dans ce bâtiment on faisait de l’enrichissement à notre insu.

Nous avons également des compétences incroyables pour ce qui est de repérer les trous d’air à partir de satellites. Si vous construisez une installation souterraine, vous devez la ventiler. Vous devez y faire pénétrer de l’air. Vous devez trouver la manière d’éliminer l’air pollué et d’injecter de l’air frais. Et nous avons donc des spécialistes, des gens incroyables dans notre communauté. Certains sont à la retraite et ont créé une société privée pour faire ce travail. La surveillance se faisait en altitude pour trouver les trous d’air et le schéma d’une installation souterraine. Nada. Nous n’avons rien trouvé.

Et ce qui est le plus important, c’est que… si vous ne sortez pas de l’uranium du volume recensé pour le déplacer ailleurs de manière à pouvoir construire une bombe – et là, l’AIEA est absolument catégorique-tout ce que les Iraniens enrichissent, à quelque pourcentage que ce soit, ils le font sous l’oeil des caméras et sous inspection. Tout est fait au grand jour ; en vertu du traité de sauvegarde. Personne n’accuse l’Iran de violer le traité. L’Iran est simplement accusé de tricher. Et il n’y a aucune preuve que l’Iran détourne du matériau. Si vous comptez fabriquer une bombe, vous devez l’apporter d’un autre endroit. Étant donné le type de surveillance que nous avons, il sera difficile d’apporter la bombe d’un pays tiers, d’importer de l’uranium et de l’enrichir ou d’importer de l’uranium enrichi. C’est simplement trop difficile.

Nous avons une espèce d’hystérie comme celle que nous avions sujet de l’Irak et elle ressort au sujet de l’Iran. Et je ne plaide pas en faveur de l’Iran. Il y a beaucoup de choses contestables à lui reprocher comme la manière dont ce pays traite la dissidence etc. je parle simplement du contexte dans lequel se déroule le raffut actuel. Quant aux sanctions, vous savez, excusez-moi, nous avons imposé des sanctions à Cuba pendant 60 ans et Castro est toujours là, même s’il est très malade. Les sanctions ne marcheront pas. C’est un pays qui produit du pétrole et du gaz – en plus petite quantité il est vrai – mais il en reste beaucoup. Et les Iraniens ont des clients en Extrême-Orient. Ils ont des clients pour leur énergie. C’est nous qui allons perdre dans l’affaire

Amy Goodman : Comment comparez-vous l’administration Obama à l’administration Bush au sujet de l’Iran ?

Seymour Hersh : il n’y a rien à comparer. C’est la même chose – le ton est un peu moins belliqueux. J’ai toutes les raisons de croire que, à l’encontre de M. Bush, le président Obama est a vraiment peur d’une attaque. Il ne veut pas que les Israéliens bombardent l’Iran. C’est ce que nous lisons dans la presse ces derniers temps.

Et il y a les nouvelles bombes de 30.000 livres construites par Boeing, je pense. Le problème est que la plupart des installations de l’Iran, celles que nous connaissons, les installations déclarées sous inspection par caméra, se trouvent dans un endroit appelé Natanz, à quelque 80, (entre 75 et 80 pieds) sous terre. Et il vous faudra bombarder massivement pour arriver à les endommager. Vous pouvez certainement faire des dégâts à Natanz, mais à coût international énorme. L’argument en faveur d’un bombardement est tellement vague qu’il en devient nul. Des études techniques ont été faites par le MIT et d’autres institutions auxquelles des scientifiques du gouvernement israélien ont également participé et ces études montrent qu’il serait vraiment difficile d’endommager significativement les installations étant donné la profondeur à laquelle elles se trouvent. Mais on en parle.

Et il y a le fait que ce président n’a de nouveau rien dit au sujet de ce qui se passe à Tahrir. Nous sommes muets. Il est resté muet sur ce genre de troubles. Toutefois, je crois savoir qu’il comprend mieux les problèmes. Je crois que sur la scène politique, il veut donner l’impression d’être un dur. Tout le monde fait la chasse aux voix indépendantes. Je ne sais pas pourquoi il est si important de d’obtenir les suffrages de gens qui ne savent pas s’ils sont démocrates ou républicains, mais on dirait que c’est ce qui se passe.

Amy Goodman : Bien, passons à la réaction d’Israël à l’égard du rapport de l’AIEA. Hier, le ministre de la défense Ehud Barak a déclaré dans une interview à CNN que le moment est venu de s’occuper de l’Iran. Lorsqu’on lui a demandé spécifiquement si Israël attaquerait l’Iran, voici ce qu’il a répondu :

Je ne pense pas que ce sujet puisse faire l’objet d’une discussion publique. Mais je peux vous dire que le rapport de l’AIEA a fait réfléchir beaucoup de monde et de dirigeants mondiaux. Et les gens comprennent que le moment est venu. Amano l’a dit carrément contrairement à Baradei. Et c’est devenu un problème majeur, et je crois que des sanctions s’imposent, de même que des démarches diplomatiques intensives et de toute urgence. Les gens comprennent maintenant que l’Iran est déterminé à acquérir des armes nucléaires. Il n’y a pas d’autre explication possible ou concevable pour ce que l’Iran fait actuellement. Et il faut y mettre fin.

Amy Goodman : C’était le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak. Sy, votre réponse ?

Seymour Hersh : Eh bien, ce qui me rend nerveux c’est que Barak et Bibi, Bibi Netanyahou, sont d’accord à ce sujet. Ils ne sont pas toujours d’accord sur beaucoup de choses. Mais ici, ils sont tous les deux d’accord, et c’est inquiétant parce que, encore une fois, c’est un problème politique là-bas. Israël glisse rapidement vers la droite. Et malheureusement, les règles du jeu sont tellement moches en Israël que je ne peux pas en parler par écrit ; mais j’ai parlé à des gens du renseignement très haut placés en Israël. Vous n’en entendez pas beaucoup parler , mais l’ancien chef du Mossad, Meir Dagan – le gars qui a orchestré la tentative d’assassinat à Dubaï, etc (donc pas une colombe) -a dit avec véhémence que c’était de la folie que de chercher l’Iran alors que l’on ne sait pas exactement ce qu’il possède. Les Iraniens sont encore très loin de la bombe. Cela fait vingt ans qu’Israël dit qu’ ils l’auront dans six mois.

J’ai parlé avec des officiers supérieurs israéliens qui m’ont dit d’abord qu’ils savent que l’Iran-comme la communauté du renseignement US le révélait- a fait l’objet en 2007 d’une estimation du renseignement national ((National Intelligence Estimate)) qui a été rendue publique et qui a dit essentiellement que l’Iran avait envisagé d’acquérir la bombe. L’Iran avait eu une guerre de huit ans avec l’Irak, une guerre terrible, de 1980 à 1988. Et soit dit en passant, à l’époque les USA ont pris le parti de l’Irak, de Saddam Hussein. Dans les années qui ont suivi, l’Iran a commencé à s’inquiéter des rumeurs au sujet de la construction par l’Irak d’armes nucléaires et par conséquent, pendant la période disons de 1987 à 1997 et à 2003, cela n’a pas soulevé des questions…

J’ai publié un article à ce sujet il y a un an dans The New Yorker. Mon article disait qu’effectivement les Iraniens avaient cherché une bombe-mais ils savaient qu’ils n’y arriveraient pas-il était exclu qu’ils puissent fabriquer une bombe pour dissuader l’Amérique ou Israël. Ce ne sont pas des imbéciles. Cette société persane existe depuis quelques milliers d’années. Ils ne peuvent pas nous dissuader. Nous avons un trop grand nombre de bombes. Ils pensaient pouvoir dissuader l’Irak. Après que nous avons battu l’Irak en 2003, ils ont arrêté de chercher. C’est vrai qu’ ils avaient fait des études. Nous parlons de modèles informatiques etc. mais pas de construction. Il n’y a pas de doutes qu’ ils ont envisagé l’idée d’acquérir une bombe ou d’arriver au point où ils pourraient en fabriquer une. C’est ce qu’ils ont fait, mais ils se sont arrêtés en 2003.

Ceci est toujours le consensus US. Les Israéliens vous diront en privé qu’ils sont d’accord. Que les Iraniens ont arrêté la plupart de leurs plans et même leurs études en 2003. La position israélienne est que s’ils ont arrêté ce n’est pas parce qu’ils ont vu ce que nous avons fait en Irak, mais par ce qu’ils pensaient que nous pourrions détruire l’Irak. Un général m’a dit : nous avons détruit l’Irak en trois semaines et nous avons fait ce qu’ils n’ont pas pu faire en huit ans. Les Iraniens ont pensé qu’ils allaient être les suivants. Mais selon le consensus, c’est vrai qu’ils se sont arrêtés. Et aussi, si vous demandez sérieusement aux Israéliens avertis du domaine du renseignement – et ils sont nombreux – « croyez-vous vraiment que s’ils avaient une bombe-et ils n’en ont pas actuellement- croyez-vous qu’ils frapperaient Tel-Aviv ? » Leur réponse : « est-ce que vous pensez qu’ils sont fous ? On les réduirait en poussière. Bien sûr que non. Ils sont là depuis 2000 ans. Pas question que ça arrive ». La crainte, c’est qu’ils donnent une bombe à quelqu’un d’autre etc.

Il y a une rationalité dans la communauté du renseignement israélien qu’on ne retrouve pas au niveau du leadership politique. Nous avons le même genre de folie ici. Notre communauté du renseignement a dit en 2007-et à nouveau l’année dernière- que les Iraniens n’ont pas la bombe. Ils ne la fabriquent pas. Vous trouvez ça dans le NIE (National Intelligence Estimate) ; 16 agences ont voté dans ce sens (c’est-à-dire 16 à zéro) lors d’un vote interne et il y a eu une mise à jour du rapport de 2007 en 2011 concernant le même endroit. Il n’y a pas de bombe. Cela ne veut pas dire que les Iraniens n’en rêvent pas. Cela ne veut pas dire que des scientifiques ne font pas des études informatiques. Cela ne veut pas dire que des physiciens de l’université de Téhéran ne font pas ce que des physiciens aiment faire, à savoir écrire des articles et faire des études. Mais il n’y a pas de preuve d’un effort systématique visant à passer de l’enrichissement d’uranium à la fabrication d’une bombe. C’est un processus énorme et difficile. Vous devez prendre un gaz extrêmement chaud et le convertir en un métal et ensuite en fabriquer un noyau (core). Et vous devez le faire avec une télécommande parce que vous ne pouvez pas vous approcher du processus. Cela vous tuerait. Tellement c’est radioactif.

Je suis une voix isolée. Et vous connaissez la prudence du New Yorker, même pour un article sur le blog. L’article a été vérifié et revérifié. Et je cite mes références : Cirincione, un Américain qui a été impliqué pendant des années dans le désarmement. Ce sont des voix différentes de celles que vous entendez dans les journaux. Je suis parfois choqué par les voix qui s’expriment dans le New York Times et le Washington Post. Nous n’y lisons pas des points de vue différents. Il y en a, à l’intérieur , non seulement dans la communauté du renseignement américain, mais aussi à l’intérieur de l’AIEA à Vienne. Il y a beaucoup de gens qui ne supportent pas ce fait Amano, et depuis que cet article est sorti je reçois tant de courriels que c’est dingue, des gens de l’intérieur qui me disent “Chapeau !“. Je parle de l’intérieur de l’AIEA. C’est une organisation qui ne s’occupe pas de la presse, mais à l’intérieur, ils sont très gênés par la voie qu’Amano leur fait prendre.

Ce n’est pas une étude scientifique, Amy. C’est un document politique. Et c’est un document politique dans lequel Amano joue notre jeu. Et c’est le même jeu que les Israéliens reprennent, de même que ceux qui n’aiment pas l’Iran. Et je voudrais que nous puissions faire le tri de nos sentiments au sujet de l’Iran et des mollahs et de ce qui s’est passé avec les étudiants en 1979 ; il y a de fortes chances pour que les Iraniens nous donneraient le type d’inspection que nous voulons si nous leur montrions un peu de bienveillance – si nous mettions fin aux sanctions et que nous respections ce qu’ils attendent de nous. Et ce n’est pas ce que fait cette administration

Amy Goodman : Seymour Hersh, je tiens à vous remercier beaucoup d’être avec nous.

À lire et à voir également sur la crise syrienne et la crise iranienne :

- Ce chemin de Damas semé d’embûches

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- La croisière de l’Amiral-Kouznetzov

- Les nuages de la guerre se forment au dessus de l’Iran

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- Révoltes arabes : diplomatie 2.0 ?

- Libye, Syrie : un projet géopolitique qui ne se comprend que sur la longue durée…

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- Les Etats-Unis en voie d’exiger l’éviction d’Assad hors de Syrie

- Israël fait son apparition dans le Printemps Arabe

- Géopolitique de la Syrie à l’heure du Printemps Arabe

- L’échiquier syrien

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- Israël a-t-il les moyens d’attaquer l’Iran ?

- Le nucléaire israélien revisité

- Rapport de l’AIEA sur l’Iran : Les « preuves » sont périmées !

- Mr. Amano roule pour Washington

- La guerre d’Irak est finie, mais le parti de la guerre persiste

- Les Etats-Unis planifient un renforcement militaire dans le Golfe persique pour compenser le retrait de l’Irak

- L’étrange complot contre l’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis

- L’Iran se bat contre la prolifération nucléaire

- Qui a peur du nucléaire civil iranien ?

- Deux minutes avant minuit ?

- Quelle stratégie iranienne pour Obama après les élections de mi-mandat ?

- La guerre d’Iran aura-t-elle lieu ?

Article original : Propaganda Used Ahead of Iraq War Is Now Being Reused over Iran’s Nuke Program

Traduction : Anne-Marie Goossens pour [Info-Palestine]

Les armées privées dans la cible (vidéo)

4 déc

Dans ce monde corrompu par le corporatisme, même la guerre n’échappe pas aux lois de la marchandisation. Devenue un marché « juteux » estimé par les Etats-Unis à 100 milliards de dollars, la guerre permet la prospérité de certains lobbys comme l’armement et la sécurité. Les conflits modernes ont marqué la réapparition du mercenariat dans un rôle de premier plan et permit la profusion des sociétés militaires privées (SMP). Des « guerriers à louer » qui désengagent la responsabilité de l’État dans les conflits modernes.

Parmi les avantages de la privatisation de la guerre, ou externalisation, on notera notamment la non-implication officielle de l’État dans certaines opérations, la formation des forces armées, le soutien logistique, la protection de biens et du personnel, la sous-traitance pour le renseignement, la réduction du coût d’une intervention armée, la diminution du chiffre officiel de morts et, dans l’hypothèse de la disparition future des forces armées, la fin de la prise en charge des soins aux invalides et de pension à verser aux vétérans.

La professionnalisation des armées, la nature et la durée des engagements actuels se conjuguent pour leur conférer une importance croissante sur les théâtres d’opération. Ceci contribue à l’émergence d’un marché de la sécurité dans lequel s’entremêlent indissociablement conduite des opérations, logique économique et intérêts nationaux.

Par delà les bénéfices évidents qui peuvent résulter de l’engagement de SMP dans les zones de crise, leur poids croissant contribue à entretenir l’insécurité et à ralentir l’établissement des conditions de sortie de crise. [1]

Un éclairage sur les sociétés militaires privées par David Hornus dans ce pdf de Infoguerre.

Note

[1] : Le rôle paradoxal des sociétés militaires privées dans le règlement des crises

À lire également sur les sociétés militaires privées :

- La manipulation de l’information sur les SMP en Afghanistan

- Les fanatiques de la guerre

- Top Secret America : Une Amérique pas si secrète

- Le rôle paradoxal des sociétés militaires privées dans le règlement des crises

- Coups d’états libéraux… Coups de Maître de Guerre privée

- MERCENAIRES SANS FRONTIERES, Les « chiens de guerre » de la mondialisation financière

Ce chemin de Damas semé d’embûches

2 déc

par Pepe Escobar pour Asia Times Online

La question à un demi-billion de dollars dans l’ « Hiver arabe » : qui va ciller le premier dans le scénario de l’Occident pour aller traîner jusqu’à Téhéran, via Damas ?

Toujours à l’affût

Alors qu’ils font le point devant l’échiquier régional et le formidable déploiement des forces alignées contre eux, le chef suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et la dictature militaire du mullahtariat à Téhéran voient à quoi ils doivent simultanément faire face : à la superpuissance de Washington, aux va-t-en-guerre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), à la puissance nucléaire d’Israël, et à toutes les monarchies absolues arabes sunnites, et même à la Turquie laïque à majorité sunnite.

Alors que de son côté, la République islamique ne peut compter que sur Moscou. Une carte moins mauvaise qu’il n’y paraît.

La Syrie est l’allié majeur incontesté de l’Iran dans le monde arabe, pendant que la Russie, avec la Chine, en sont les principaux alliés géopolitiques. La Chine, pour l’instant, a laissé clairement entendre que quelle que soit la solution pour la Syrie, elle doit être négociée.

La seule et unique base navale de la Russie en Méditerranée est le port syrien de Tartous. Ce n’est certes pas par hasard que la Russie y a installé son système de défense anti-aérienne S-300 – l’un des meilleurs systèmes de missiles sol-air (toute altitude) au monde, comparable à l’American Patriot. Son perfectionnement vers un système S-400 bien plus sophistiqué est imminent.

Du point de vue de Moscou – aussi bien que de Téhéran -, un changement de régime à Damas est hors de question. Cela signifierait quasiment l’éviction des navires russes et iraniens de la Méditerranée. (*)

Pourtant des mouvements latéraux importants sont déjà engagés par l’Occident. Des diplomates à Bruxelles ont confirmé à Asia Times Online que les anciens « rebelles » libyens – qui tentent en ce moment de se trouver un gouvernement crédible – ont déjà donné le feu vert à l’OTAN pour la construction d’une base militaire tentaculaire en Cyrénaïque (province au nord-est de la Libye).

Ce n’est pas l’OTAN qui a le dernier mot pour de telles questions. C’est décidé par le grand patron – le Pentagone -, intéressé à stimuler l’Africom (commandement militaire US pour le contrôle de l’Afrique – ndt) en coordination avec l’OTAN. Au point qu’on s’attend à ce que 20 000 hommes de troupes soient déployés sur le terrain en Libye – dont au moins 12 000 Européens. Ils seront responsables de la « sécurité intérieure » en Libye, mais aussi sur le pied de guerre pour toutes campagnes militaires ultérieures éventuelles sur – qui d’autres ? – la Syrie et l’Iran.

Écraser ces chiites

Autant la dernière « coalition de la volonté » (Coalition of the willing est le nom que G. W. Bush a donné aux États qui ont accepté de participer à la guerre américaine en Irak en 2003 – ndt) – qui, soit dit en passant, répète le modèle libyen – autant cette coalition est dirigée contre le régime de Bashar al-Assad en Syrie, autant elle représente aussi une guerre chrétiens-sunnites contre chiites, que ce soit la minorité alaouite de Syrie ou les majorités chiites d’Iran, d’Irak ou du Liban.

Cela s’intègre totalement dans l’ « opportunité stratégique » déterminée par le puissant lobby pro-israélien à Washington : si nous frappons l’axe Damas/Téhéran, nous portons un coup fatal au Hezbollah au Liban. Cela, pensent les idéologues, pourrait passer maintenant dans l’opinion publique mondiale sous couvert d’ex-Printemps arabe – aujourd’hui « Hiver arabe » après métamorphose, avant d’être l’ « Été arabe », dans les contre-révolutions arabes.

Comme Téhéran l’observe, ce qui se passe réellement pour la Syrie, est une couverture « humanitaire » pour cacher une opération complexe anti-chiite et anti-Iran.

La feuille de route est d’ores et déjà claire. Un Conseil national syrien non représentatif, acrimonieux – du style libyen – est déjà en place. Idem pour une « insurrection » sunnite armée de pied en cap et quadrillant les frontières du Liban et de la Turquie.

Les sanctions frappent déjà essentiellement la classe moyenne syrienne. Une campagne internationale implacable de dénigrement du régime Assad a été déployée. Et les opérations psychologiques abondent, avec l’objectif de persuader des éléments de l’armée syrienne de déserter (ça ne marche pas).

Un rapport [1] d’un chercheur basé au Qatar pour l’Institut international d’Études stratégiques n’est même pas loin d’admettre que la soi-disant « Armée libre syrienne » n’est surtout qu’une bande d’irréductibles islamistes, plus quelques réels transfuges de l’armée, mais pour la plupart des Frères musulmans radicalisés achetés, payés et préparés à des fins militaires par les États-Unis, Israël, les monarchies du Golfe et la Turquie. Il n’y a rien de « pro-démocratie » dans tout cela – comme rabâché sans cesse par les médias privés occidentaux et les médias à capitaux saoudiens.

Comme pour le Conseil national, basé à Washington et à Londres et saupoudré de ces habituels exilés douteux, son programme appelle à gouverner la Syrie aux côtés de l’armée, de cette même armée – comme la junte militaire égyptienne – qui a tiré sur les civils qui manifestaient. Cela nous rappelle que la seule solution sensée pour le peuple de Syrie est de faire tomber le régime de l’État policier d’Assad, tout en étant farouchement opposé au douteux Conseil national syrien.

Le modèle (de dictateur) de cette année

Et puis il y a l’Occident, comme toujours mal avisé et mal informé, qui croit que la Ligue arabe – qui n’est aujourd’hui rien de plus qu’une marionnette de la politique étrangère US – partage les aspirations démocratiques du peuple syrien. Le blogueur arabe en colère, As’ad Abu Khalil, a raison quand il dit qu’après la chute du président Hosni Mubarak en Égypte, « la Ligue est devenue désormais une extension du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ».

Le CCG est en réalité le Club de la Contre-révolution du Golfe. Leur sport favori au CCG est de privilégier un certain « modèle » de dictateurs – à commencer par eux-mêmes, mais aussi en incluant Ali Abdullah Saleh, du Yémen, et les petits rois de Jordanie et du Maroc, qui seront annexés au CCG car ils souhaitent s’intégrer au Golfe persique (ce que contredit la géographie). D’un autre côté, le CCG abhorre les « mauvais » dictateurs, comme Mouammar Kadhafi qui est éliminé et Assad, lesquels, et non par hasard, sont de républiques laïques.

La Maison des Saoud, la Jordanie et le Qatar en pleine ascension sont plus qu’à l’aise en travaillant pour les USA et Israël. La Maison des Saoud – élément de pointe du CCG – a envahi le Bahreïn avec 1500 hommes de troupe pour écraser les manifestations pro-démocratie, absolument les mêmes manifestations qu’en Égypte et en Syrie. La Maison des Saoud a aidé la dynastie sunnite régnante al-Khalifa, dans un Bahreïn à 70 % chiite, à pratiquer la torture généralisée ; des Bahreïnis confirment que tous ceux qui ont été torturés ont été contraints d’avouer des liens directs avec le « diable » de Téhéran.

En Égypte, la Maison des Saoud a soutenu Moubarak même après qu’il ait été destitué. Maintenant, elle soutient – jusqu’ici à hauteur de 4 milliards de dollars US – une junte militaire qui veut essentiellement garder le pouvoir, sans contrôle, derrière une façade « démocratique ».

La Maison des Saoud ne pouvait pas coexister avec une Égypte démocratique victorieuse. Tous ceux qui croient la Maison des Saoud quand elle prétend défendre les droits humains et la démocratie au Moyen-Orient devraient aller passer des tests dans un asile.

La Ligue arabe – et par extension, la Maison des Saoud – a donné une carte verte à l’OTAN pour bombarder un de ses États membres. Elle a suspendu la Syrie le 12 novembre – comme elle l’avait fait pour la Libye le 22 février – parce que, contrairement à ce qui s’est passé pour la Libye, les conceptions US et européennes au Conseil de Sécurité des Nations-Unies se sont heurtées aux veto de la Russie et de la Chine.   Bienvenue à la « nouvelle » Ligue arabe dans laquelle, si vous ne vous prosternez pas devant l’autel du CCG, vous êtes condamné à un changement de régime.

Adorer le CCG n’est pas la même chose qu’adorer le Pentagone et l’OTAN. La Jordanie et le Maroc sont membres du Dialogue méditerranéen de l’OTAN, et le Qatar et les Émirats arabes unis (EAU) sont membres, eux, de l’Initiative de coopération d’Istanbul. En outre, la Jordanie et les EAU sont les seules troupes de Nations arabes contribuant à l’OTAN en Afghanistan.

Ivo Daalder, ambassadeur de l’Administration Obama à l’OTAN, a déjà donné l’ordre à la Libye d’entrer dans le Dialogue méditerranéen, aux côtés du Maroc, Jordanie, Égypte, Tunisie, Algérie, Mauritanie et Israël. Et plus tôt ce mois-ci, il a déclaré au Conseil de l’Atlantique qu’il était nécessaire d’attaquer la Syrie ; une « nécessité urgente » (donnant l’impression qu’Assad allait raser la ville d’Homs) ; un « soutien régional » (qui viendra en un éclair de la Ligue arabe/CCG) ; et un mandat de l’ONU (qui n’arrivera pas, comme l’ont laissé clairement entendre la Russie et la Chine).

C’est donc à cela qu’on peut s’attendre exactement de la part de la « coalition de la volonté » : quelques sombres cabales accusant le régime Assad, un soutien immédiat de la Ligue arabe/CCG, et, probablement, une action unilatérale parce que, en passant par l’ONU, ça ne marchera pas.

Le rêve du Grand Moyen-Orient

Pas étonnant que certains esprits sains à Damas, lisant dans le marc de café, aient décidé de certaines actions. Damas a envoyé des messagers secrets pour sonder l’humeur de Washington. Le prix à se retrouver seul : couper tous liens avec Téhéran, pour de bon. Le régime Assad continue de se demander ce qu’il obtiendrait en retour.

Les alaouites, environ 12 % de la population et faisant partie de l’élite dirigeante, n’abandonneront pas le régime Assad. Les chrétiens et les Druzes ne s’attendant qu’au pire de la part d’un nouvel ordre dominé par les irréductibles Frères musulmans. Idem le voisin crucial, le gouvernement Nouri al-Maliki à Bagdad.

La Russie sait que si le modèle libyen actuel est reproduit en Syrie – et avec le Liban déjà de facto sous blocus de l’OTAN – la Méditerranée deviendra ce rêve, un lac OTAN, nom de code pour le contrôle américain absolu.

Moscou voit aussi que, dans le Grand Moyen-Orient de conception US – quand on dit « Grand », ça va de la Mauritanie au Kazakhstan -, les seuls pays qui ne sont pas engagés avec l’OTAN par une myriade de « partenariats » sont, en dehors de la Syrie, le Liban, l’Érythrée, le Soudan et l’Iran.

Comme pour le Pentagone, le nom du jeu est « repositionnement ». Donc, si vous êtes en Irak et que vous le quittez, vous pouvez aller partout ailleurs dans l’ « arc d’instabilité », de préférence dans le Golfe. Il y a déjà 40 000 soldats US dans le Golfe – dont 23 000 au Koweït. Une armée secrète du Pentagone et de la CIA est entraînée par les anciens de Blackwater (société militaire privée américaine) « renommée » Xe, dans les Émirats arabes unis. Un OTAN dans le Gulf est en train de voir le jour. OTAN/CCG, qui dit mieux ?   Quand les néoconservateurs US régnaient sur l’univers – c’était seulement il y quelques années -, la devise était « Les vrais hommes vont à Téhéran ». Il faut la revoir. Elle devient « Les vrais hommes vont à Téhéran en passant par Damas mais seulement s’ils ont assez de couilles pour faire plier Moscou ».

Pepe Escobar

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Note

[1] : La route révolutionnaire : parmi l’opposition syrienne

Article original : That rocky road to Damascus

Traduction : JPP pour [Info-Palestine]

Les croisiéristes de l’U.S. Navy

1 déc

par Manlio Dinucci pour Il Manifesto

« Une occasion unique de pouvoir visiter le Vatican » : c’est ce que s’est exclamé un marin du chasseur torpilleur lance-missiles Truxtun, en abordant Civitavecchia le 23 novembre. Ceci est un des services de bord, offerts au personnel par la marine étasunienne du département MWR (Moral, Welfare, Recreation – Moral, Bien-être, Divertissement). Le Truxtun et quelques autres navires de guerre, qui ont mouillé d’abord en Espagne et au Portugal, font partie du Strike Group (groupe de bataille) du porte-avions USS George H. W. Bush, arrivé à Marseille deux jours plus tard. Là aussi ont été organisés pour l’équipage des sorties touristiques, parmi lesquelles un tour à Paris, et des activités récréatives, dont une partie de foot dans une école.

A la lecture de ces chroniques de l’US Navy, on a l’impression qu’elle promène ses bâtiments de par le monde non pas pour faire des guerres, mais pour tenir la promesse faite aux marins que, en s’engageant, ils feraient le tour du monde. Un système un peu coûteux : l’USS George H.W. Bush, le plus moderne et puissant porte-avions, a coûté plus de 6 milliards de dollars, à quoi s’ajoute une dépense opérationnelle de centaines de millions annuels. Long de 333 mètres (trois terrains de foot) et large de 77, avec 20 ponts au-dessus de sa ligne de flottaison, 90 avions et hélicoptères et un équipage de 6 mille hommes (et femmes, Ndt), c’est une véritable base flottante, actionnée par deux réacteurs nucléaires. Son Strike Group comprend dix navires de guerre et neuf escadres aériennes. Il a commencé sa croisière en mai dernier, quand il a levé l’ancre à Norfolk, accompagné au départ par quatre navires. Entré dans l’aire de la Sixième flotte, il a fait escale en juin à Naples. Il a ensuite repris sa navigation en allant donner un coup de main pour l’attaque contre la Libye. Le Canal de Suez traversé, le porte-avions et son groupe de bataille, avec un équipage total de 9 mille hommes, sont entrés dans la zone de la Cinquième flotte. Là les avions de l’USS George H.W. Bush, déployé en Mer d’Arabie, ont été utilisés pour bombarder l’Afghanistan. En août, le porte-avions (devenu opérationnel en 2009) a atteint la « pierre milliaire » de 20 mille atterrissages sur le pont de vol. Le commandant de la Cinquième flotte, Marc Fox, monté à bord alors que le bateau était dans le Détroit d’Ormuz, s’est congratulé avec l’équipage, en rappelant que « la marine U.S. existe pour protéger nos intérêts nationaux dans le monde entier et nous avons d’énormes intérêts dans cette partie du monde ». En septembre, le USS George H. W. Bush fait une visite aux Emirats arabes unis, où les marins se sont amusés en chevauchant des chameaux et en visitant le musée Ferrari de voitures de course. Et le croiseur lance-missiles Anzio du Strike Group a visité le Bahrein où un groupe de marins a donné une leçon d’anglais dans les écoles. Puis, le 20 novembre, le USS George H. W. Bush a complété ses cinq mois d’ « opérations de combat » dans l’aire de la Cinquième flotte, où il a été remplacé par le porte-avions John C. Stennis, puis est rentré dans l’aire de la Sixième flotte en Méditerranée.

Le Jour du Remerciement (appelé par les indigènes nord-américains Thanksgiving, NdT …), le 24 novembre, a été célébré à bord dans une chaleureuse atmosphère familiale. Tandis que le président Obama, remerciant les militaires qui venaient tout juste de bombarder l’Afghanistan en tuant même des enfants, graciait à la Maison Blanche deux dindes aux noms emblématiques de Liberté et Paix.

Manlio Dinucci

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- Qui a peur du nucléaire civil iranien ?

- Deux minutes avant minuit ?

- Quelle stratégie iranienne pour Obama après les élections de mi-mandat ?

- La guerre d’Iran aura-t-elle lieu ?

Article original : I crocieristi della U.S. Navy

Traduction : Marie-Ange Patrizio pour Le Grand Soir

Note de la traductrice

Il y a presque 9 ans, le lendemain de Noël, le Comité comprendre et agir contre la guerre (Comaguer, Marseille) mobilisait en 24h une manifestation d’un millier de personnes protestant contre la venue dans la rade du porte-avions Truman et accueillait avec des tracts (bilingues) ses pauvres marins à la descente des navettes qui les amenaient en ville, avant la grande traversée vers l’Irak.

Par quoi et par qui le mouvement anti-impérialiste a-t-il depuis été paralysé, égaré, trompé ? Au point que des militants qui se disent de gauche, et mouvements qui se disent de la paix, pour le dialogue etc. en arrivent à faire circuler des pétitions de l’” ONG Avaaz” (non gouvernementale, c’est ça) demandant un embargo et des sanctions économiques contre la Syrie ? C’est-à-dire exactement un génocide lent pendant que nous nous donnons bonne conscience car nous ne bombardons pas et n’envoyons pas (encore) de forces (spéciales) sur le terrain.