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Atmosphère : un expatrié français nous raconte ses six mois de séjour à Damas

Dans Géopolitique, Géostratégie le 31 octobre 2011 à 18:54

par Louis Denghien pour InfoSyrie

Nicolas a 29 ans. Avec son épouse et leur très jeune enfant, ils se sont établis, pour raisons professionnelles, à Damas voici six mois, début avril, soit trois semaines environ après le début des troubles en Syrie. Quelque 180 jours plus tard, à l’occasion d’un bref retour à Paris, il nous donne ses impressions qui, précise-t-il, concernent essentiellement Damas et la ville archéologique de Palmyre (près de la frontière irakienne). En six mois, ce jeune homme, dont ce n’est pas le premier séjour syrien, a eu en effet le temps de se forger une opinion, d’avoir une vision de ce pays et de son peuple, vision assez éloignée, on le verra, du tableau sinistre qu’en donnent les médias français.

InfoSyrie : Nicolas bonjour. Peux-tu, pour commencer, nous rappeler dans quelles circonstances tu as entrepris ce voyage et cette installation en Syrie, et d’ailleurs était-ce ton premier voyage ?

Nicolas : Non, j’avais 8 ans quand j’ai effectué mon premier voyage en Syrie. J’avais du reste visité également, à cette occasion, la Jordanie et le Liban. J’ai de la famille en Syrie, et au Liban. Depuis j’ai dû faire, jusqu’à aujourd’hui, une quinzaine de voyages tant en Syrie qu’au Liban et en Jordanie. J’ai commencé assez jeune à m’intéresser à ce pays et, au-delà, à la culture arabe. J’ai toujours voulu travailler au Proche-Orient : d’abord je me voyais en ambassadeur de France , et puis… (rires)

InfoSyrie : En ce qui concerne ton dernier voyage, il s’agit carrément d’une installation, professionnelle et familiale… Comment avez-vous pris cette décision ?

Nicolas : Nous sommes arrivés à Damas le 9 avril 2011. J’avais décidé avec ma femme de partir là-bas pour ce que je connaissais déjà de la qualité de vie, de l’accueil des gens, du climat, et ce malgré tout ce que pouvaient dire les journaux français de la situation sur place…

InfoSyrie : Car, encore une fois, tu arrives trois semaines après le début des troubles…

Nicolas : Oui. Mais à notre arrivée, je n’ai pas vraiment constaté de changements par rapport à ce que j’avais pu voir dans mes précédents voyages. Je connaissais l’atmosphère des rues et de certaines villes du pays. Et je n’ai pas vu, cette fois, plus d’hommes en armes que d’habitude, pas de tension perceptible dans la rue – je parle pour Damas. A part un voyage de quatre jours à Palmyre, nous avons peu bougé de Damas. Nous ne sommes pas rendus sur le littoral, à Lattaquié ou Tartous, car on nous avait dit qu’il y avait des risques d’agression, non pas dans ces villes, mais sur la route y menant. Mais donc je peux parler de Damas, et accessoirement de Palmyre.

InfoSyrie : Et donc, six mois de Damas, qu’est-ce que ça donne ?

Nicolas : Ca donne qu’on a entendu, bien sûr, parler de certaines rumeurs de différentes manifestations, pro ou anti-Bachar. Mais en ce qui concerne ce que nous avons vu de nos yeux, ce sont deux ou trois manifestations d’opposants qui regroupaient à chaque fois, au grand maximum, une centaine de personnes. Quant aux manifs pro-Bachar, j’en ai vue une qui se déroulait sur toute l’étendue de l’autoroute de Mezzeh, du moins le tronçon qui traverse de part en part Damas (il faut imaginer une avenue des Champs-Elysées qui serait en même temps une autoroute à plusieurs voies ! Ndlr) : il y a avait une foule immense, avec un drapeau long, je crois de 3 kilomètres et demi, et qui n’était pas du tout encadrée par quelque force policière ou politique que ce soit.

InfoSyrie : Au fait, tu parles arabe ?

Nicolas : Un petit peu, et de mieux en mieux au fur et à mesure que mon séjour se prolonge. je l’apprends « sur le tas », au fil de mes contacts. Je le comprends globalement assez bien. Mais pas mal de Damascènes parlent anglais. Sinon, ce que nous pouvons observer quotidiennement – je précise que nous habitons le quartier chrétien de Bab Touma, au sud-est de la ville, non loin de la mosquée des Omeyyades – c’est que les Damascènes sont vraiment très accueillants, comme ils l’ont toujours été. On n’a jamais constaté d’animosité envers la France et les Français. On prend le taxi tous les jours, et les chauffeurs de taxi ne s’en sont jamais pris à nous, tout au plus ont-ils eu, le temps d’une course, quelques mots contre Sarkozy.

InfoSyrie : Mais on imagine que les Damascènes parlent des événements, ou bien est-ce qu’on exagère en Occident la place de ces mêmes événements dans la vie de tous les jours ?

Nicolas: Oui et non. On ne parle pas ouvertement, et encore moins dans la rue, de la situation. On l’évoque en revanche chez soi. Mais ça crée des tensions car certaines personnes, pour diverses raisons, comme certains commerçants ou hommes d’affaires, préféreraient que le régime saute, tandis que d’autres croient toujours en Bachar et son régime. Mais la plupart des gens à qui j’ai pu en parler associent le régime et la sécurité. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles nous avons, ma femme et moi, décidé de nous installer en Syrie. Ca peut paraître paradoxal à un Français de France qui voit le pays comme au bord de la guerre civile, mais, désolé, on se sent beaucoup plus en sécurité à Damas qu’à Paris. Moi je n’ai aucune appréhension à laisser ma femme avec notre fils de six mois dans les rues de Damas, alors que j’aurais une inquiétude certaine si elle se baladait seule à Paris ou en banlieue, dans le métro ou le bus.

InfoSyrie : Il n’y a pas de délinquance urbaine endémique comme chez nous ?

Nicolas : Absolument pas. Et encore maintenant : nous n’avons jamais vu la moindre bagarre de rue en six mois dans cette grande ville de 2 millions et quelque d’habitants.

InfoSyrie : Est-ce qu’il y a une présence policière ou militaire évidente ?

Nicolas : Il y en a toujours eu, autour des ambassades et des lieux administratifs sensibles. Mais, croyez-moi ou non, on ne voit pas de patrouilles militaires du type « Vigie Pirate » comme en France.

InfoSyrie : Mais vous vous êtes rendus à Palmyre. Avez-vous constaté le même calme sur place, ou pendant le trajet, ou avez-vous noté, au contraire, des signes de tension ?

Nicolas : Je précise que Palmyre est à 4 heures et demie de route de Damas, en direction de l’Irak et de l’est. On rencontre un check-point sur la route, à l’aller, et re-belote au retour. Nous voyageons par bus, au milieu des Syriens « de base », ce qui nous permet d’avoir un regard autre, plus vrai, sur le pays. Aux check-points, voyageurs et policiers voient bien que nous sommes français, mais tout se passe bien. On a même droit à des sourires et on nous dit « Soyez les bienvenus ». Les Syriens avec qui nous avons parlé en ces circonstances nous prenaient même à témoin de ce qui se passait vraiment sur place, c’est-à-dire pas du tout la guerre civile larvée qu’on nous décrit ici.

InfoSyrie : Mais, à ce propos, vous avez pu ressentir les fameuses tensions communautaires souvent évoquées en France ?

Nicolas : J’avoue ne pas m’être particulièrement intéressé à cette dimension de la société syrienne. Je ne suis pas moi même quelqu’un de religieux. Je m’intéresse, en termes de culture et de société, à la religion musulmane. Mais je n’ai pas été sensible, sur place,aux implications sociales et politique des questions religieuses.

InfoSyrie : Mais si l’on devait résumer : en six mois, à Damas, tu n’a pas perçu cet état de pré-guerre civile qu’on nous dépeint à longueur de temps en France ?

Nicolas : Je l’ai perçu, mais uniquement par le matraquage médiatique que font les chaînes françaises reçues à Damas, comme France 24, TV5 ou Euronews. Ou bien encore via les magazines européens qu’on trouve sans problèmes. Mais quant à ce que je vois tous les jours, non absolument pas. Je ne ressens aucun climat de tension ou a fortiori de terreur. Et quand j’entends ce qu’on dit à ce propos à Paris, ça me semble complètement aberrant !

C’est d’ailleurs parce que tout ce qu’on nous raconte à ce sujet est faux que ma femme et moi retournons dès demain à Damas avec notre bébé. La Syrie, ce n’est absolument pas l’Afghanistan, ou même l’Irak !

InfoSyrie : Vous avez des contacts avec d’autres membres de la communauté française de Damas ?

Nicolas : Quelques uns. Beaucoup ont été, entre guillemets, invités par le gouvernement français à rentrer au pays, mais il reste encore beaucoup de Français à Damas, il s’agit souvent, il est vrai, de familles mixtes franco-syriennes. Et les enfants de ces familles vont normalement à l’école. Et je précise, pendant que j’y suis, que nous ne sommes soumis à aucun couvre-feu le soir venu.

InfoSyrie : Damas est une ville assez occidentalisée, avec des femmes vêtues à l’européenne, une vie nocturne… ?

Nicolas : Bien sûr, night-clubs et bars abondent à Damas ; je connais, entre autres, le See Bar, le Marmar. On y consomme de l’alcool sans plus de restrictions qu’en France, avec plus de discrétion, évidemment, en période de ramadan. De ce point de vue, on n’est pas en Arabie Saoudite. Il y a quand même une ouverture d’esprit en Syrie, sans doutes due à l’orientation laïque du régime, et à la libéralisation initiée depuis une dizaine d’années par Bachar.

InfoSyrie : Justement, tu as causé de Bachar al-Assad, de sa personnalité sinon de son régime, avec des Syriens ?

Nicolas : Oui, j’en ai parlé un petit peu. On a d’ailleurs évoqué aussi bien le père, Hafez, que son fils. Je dirais que les avis sont mitigés, parce que forcément, différents intérêts, différents vécus interviennent dans cette perception. La plupart de mes interlocuteurs sont quand même satisfaits du régime et ce qu’il a fait, ou de ce qu’il garantit. Là encore, aucun rapport avec ce qu’on nous raconte en France. Bien sûr, certains sont agacés ou las d’une situation qui ne semble aller, depuis sept mois, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais en règle générale, à Damas, les gens sont pro-gouvernementaux, et apprécient globalement la façon qu’a Bachar de gérer le pays.

InfoSyrie : Bachar a donc une équation personnelle plutôt bien perçue…

Nicolas : Absolument. Bien sûr, comme partout, comme en France, il y a du mécontentement, des impatiences. Il y a des choses à faire, mais on pense généralement, à Damas, en tous cas, que Bachar pourra les faire.

InfoSyrie : L’attitude des pays occidentaux a des effets sensibles sur l’économie locale, notamment le secteur touristique ?

Nicolas : Oui, malheureusement. La plupart des touristes occidentaux suivent les recommandations des agences, des tour operators, et des ambassades. J’ai pu le constater à Palmyre, ville antique qui vit essentiellement du tourisme : la plupart des hôtels et commerces sont fermés. C’est vraiment une ville morte au niveau économique.

InfoSyrie : Mais y a-t-il un tourisme arabe en Syrie ?

Nicolas : Oui. Beaucoup d’Iraniens et de Turcs – musulmans sinon arabes – des Jordaniens, des Libanais. Mais les touristes à devises sont d’avantage représentés par le Qatar, l’Arabie Saoudite, ou, bien sûr, des Libanais.

InfoSyrie : En termes de consommation, un Occidental est-il dépaysé en Syrie ?

Nicolas : On peut trouver de tout à Damas. Mais il y a une gêne, notamment pour le commerce, du fait que les Américains ont interdit l’usage en Syrie des cartes de crédit et de paiement Visa ou American Express.Ca veut dire qu’on ne peut plus payer par carte à Damas, que ce soit dans une boutique oui dans un restaurant. Et bien sûr, ce n’est pas du tout le régime qui est gêné par de telles mesures, ce sont les Syriens « de base ». La classe des hommes d’affaires et des bourgeois est particulièrement affectée par ça.

InfoSyrie : En tant que Français, vous avez des contacts avec l’ambassade ?

Nicolas : On s’est fait référencer à l’ambassade « au cas où », mais nous n’avons jamais été contactés par elle, en sept mois.

InfoSyrie : On trouve des journaux, des livres, des dvd français ?

Nicolas : Oui, on trouve les principaux quotidiens – Le Monde, Le Figaro, Libération et même Le Parisien. Des livres aussi. En ce qui concerne les dvd, il y a un assez grand choix dans les grands magasins de Damas. Mais il y a beaucoup de copies pirate, la loi syrienne étant assez souple en ce domaine.

InfoSyrie : Au fait, et compte tenu de tout ce que tu viens de nous dire, comment vont tes affaires à Damas ?

Nicolas : Comme je travaille dans l’hôtellerie et la restauration, je vous laisse imaginer ! A Damas, je suis essentiellement un homme au foyer, qui attend des jours meilleurs. D’autant qu’étant étranger, j’ai plus de difficultés à trouver une place dans un restaurant qu’un Syrien. Ma femme, elle, travaille dans une école. Pour elle, tout va bien.

InfoSyrie : Si d’un mot, après sept moins d’immersion à Damas, tu devais résumer ton sentiment sur la Syrie et les Syriens, quel serait-il ?

Nicolas : En un mot, c’est difficile. Mais je trouve vraiment, pour m’en tenir à Damas, que ses habitants sont très ouverts d’esprit, à l’écoute d’un avis extérieur. Il sont très accueillants, chaleureux, avec le coeur sur la main. C’est vraiment une mentalité que j’apprécie, et c’est pourquoi je vais éduquer mon fils dans ce climat psychologique. Je ne regrette pas, malgré les difficultés momentanées, de m’être établi en Syrie, et ma femme non plus.

InfoSyrie : Nicolas, merci et bon voyage !

Entretien réalisé dans l’après-midi du 14 octobre. Notre interlocuteur repartait le soir même, avec son épouse et son enfant, pour Damas.

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Source : InfoSyrie

La Tunisie a flirté avec la démocratie directe

Dans Géopolitique le 30 octobre 2011 à 19:10

par Fethi Gharbi

Ceux qui n’ont pas vécu de l’intérieur l’expérience révolutionnaire tunisienne et égyptienne ne peuvent imaginer malgré toute leur bonne volonté l’ampleur de la métamorphose. Le bouleversement a plus transformé les esprits qu’il n’a modifié d’une manière radicale les apparences. C’est pour cette raison qu’un tel phénomène est difficilement quantifiable. En l’espace de quelques heures, quelque jours, des hommes et des femmes ont subitement mué. Des sujets qui pendant de longues décennies ont mené une existence politique presque végétative prennent soudain conscience qu’ils sont des citoyens, qu’ils sont les vrais maîtres de la cité. Voila que toutes les places dans les villes et dans les villages se transforment en agoras et que les nouveaux maîtres, maîtres de leur propre destin, dictent dans l’euphorie mais avec détermination leurs quatre volontés, directement, sans intermédiaires et sans représentants hypocrites. Oui, les révoltes tunisienne et égyptienne se sont faites sans leaders et sans encadrement même si après coup syndicats et formations politiques s’y sont ralliés. Soulèvements populaires purs, sans souillures politiciennes ni compromis, ils ressemblent plus à un hymne à la démocratie qu’à un mouvement organisé. Stupéfait, le monde assiste à travers les écrans à l’impossible exploit de peuples pacifiques, armés de leur seule volonté à déposer leurs despotes.

En Tunisie, après la fuite du dictateur, un peu partout dans le pays, des bandes de barbouzes au service du RCD et des clans rivaux s’étaient mises à saccager et à incendier municipalités, sous-préfectures, tribunaux, recettes des finances et même des écoles primaires. Leurs but était en même temps de détruire des archives compromettantes et de provoquer le désarroi parmi les habitants. La Tunisie était en feu. La police pourtant pléthorique à l’époque de Ben Ali a totalement disparu. Face au danger, un miracle se produit : la population au lieu de paniquer a pris spontanément son destin en mains. Des gens nés et nourris au sein des dictatures, totalement apolitiques, se mettent à s’autogérer comme si la chose politique s’apparentait plus à l’inné qu’à l’acquis. Je n’ai pu alors m’empêcher de penser que plus les institutions sont organisées et fortes plus l’individu perd le sens du politique. Cette quasi vacance du pouvoir au lieu d’instaurer la loi de la jungle a au contraire permis l’éclosion des solidarités. Des comités de quartiers poussent un peu partout, des jeunes et des moins jeunes, armés de gourdins, de barres de fer ou même de vieux amortisseurs, dressent des barrages à tous les carrefours et sur toutes les routes. Les voisins se découvrent soudain, des cercles se forment, les uns sortant de chez eux des chaises, les autres distribuant des rafraîchissements, des gâteaux… et les veillées se prolongent tard dans la nuit. Cadres, ouvriers, commerçants, étudiants discutent d’égal à égal de politique, rien que de politique. Dire que quelques jours auparavant ils n’avaient droit qu’au Foot, un sujet devenu presque obscène pendant ces jours de grâce. Les barrages dressés jour et nuit ont fini par mettre en échec le plan de la contre-révolution fasciste même si plusieurs personnes y ont laissé la vie. Personne ne mesurait le danger,  les enfants, entêtés, se mêlaient aux adultes qui  assuraient la garde. Et je me demandait si c’est l’euphorie de la liberté ou celle de la convivialité, de la solidarité retrouvée qui rendait les gens si héroïques. Lorsque le calme commençait à revenir, les adultes laissaient faire les tout jeunes  qui plein de zèle arrêtaient les voitures, ouvraient les portières, regardaient sous les sièges. Tout le monde se laissait faire même les taxis qui se font arrêter quatre ou cinq fois lors d’une seule course. Tous étaient conscients du rôle salvateur que jouait ce service de sécurité assuré par la masse anonyme des citoyens…par le peuple au service du peuple. Un fait plaisant que je n’oublierai jamais : quelques semaines après la fuite de Ben Ali, la police a commencé de nouveau à montrer le bout de son nez. Des petits jeunes assurant la garde d’un barrage tout près de chez moi arrêtent un fourgon de la police et inspectent la cabine, les agents se laissent faire; mais lorsque les jeunes demandent à vérifier l’arrière du fourgon, l’un des deux agents, hors de lui, se met à vociférer et à pourchasser les enfants qui détalaient à toutes jambes…Tout le monde rigolait. Il est vrai que l’un des acquis important de ce soulèvement populaire est cette démythification de la police. Je me dis, il y a au moins ça de gagné.

Ce qui mérite d’être souligné, c’est cette population qui en l’absence de tout encadrement parvient pendant des semaines à assurer sa sécurité pourtant si menacée, à lever les ordures, à nettoyer les rues…La plupart des préfets et sous-préfets fraîchement nommés par le gouvernement provisoire sont hués par les foules et déguerpissent sans demander leur reste. Le Premier ministre Md. Ghanouchi en personne n’a pu résister à la pression citoyenne et a fini par démissionner. L’histoire ne manquera pas de marquer d’une pierre blanche le rassemblement de tous ces jeunes diplômés en chômage venu de l’intérieur et campant jour et nuit place du gouvernement à la Casbah. L’éloquence éblouissante de tous ces tribuns de la plèbe charmait l’assistance qui buvait goulûment leurs mots étincelants. Qu’on ne me parle d’élitisme ! Au Tiers Monde, il marche plutôt sur la tête. En écoutant ces jeunes orateurs, on mesure à quel point nous avons toujours été assujettis au règne des médiocres.

Mais le rêve n’a que assez duré. M. Béji Caïd Sebsi, ancien ministre de l’Intérieur de Bourguiba, encensé par la France et les États Unis, devient le nouveau Premier ministre provisoire. Il a vite fait de se plier à l’exigence populaire réclamant l’élection d’une assemblée constituante et réussit ainsi à baisser la pression. Il a ensuite oeuvré pour remettre sur pied le RCD légalement dissous en octroyant des visas à une quarantaines de partis clones. Toute contestation ou manifestation à caractère politique est sévèrement réprimée. Tous ces jeunes contestataires qui avec leur sang et leur souffrance ont fait la révolution sont renvoyés dans leurs provinces. La honte est que le gouvernement provisoire n’a pas cru bon prendre en charge ces blessés et mutilés qui ont payé cher leur opposition à la dictature. Les partis de l’opposition réagissent à peine à ces exactions, hypnotisés semble-t-il par l’appât des élections. L’ordre immuable du couple état centralisé, partis d’opposition a vite fait de prendre  le dessus. “L’élite“, tous ces professionnels de la politique ont horreur de l’ordre populaire. Pourtant l’expérience de plusieurs semaines de démocratie directe embryonnaire fournit la preuve que des formes plus démocratiques de gestion du politique sont possibles. La participation de tous à la définition d’un vivre ensemble, en dehors des seules institutions représentatives, voilà peut être l’apport le plus précieux de ce soulèvement.

Malgré la confusion entretenue pendant des mois par le pouvoir, la population au lieu d’être découragée, s’est dirigé en masse vers les urnes déjouant ainsi les plans ourdis par la contre-révolution. Pour la première fois de son histoire, le peuple chasse légalement la dictature et choisit ses élus. En ce moment crucial, peu importe qui l’emporte, ce qui compte est la mise en marche de la mécanique démocratique. Les élections prochaines auront raison de toute déviation.

Tout semble maintenant rentrer dans l’ordre. C’est à l’élite partisane d’occuper le devant de la scène et c’est au peuple de déléguer son pouvoir. On est loin des premiers jours de la révolution où le peuple dictait ses choix et organisait son quotidien. Des questions me brûlent : Est-il nécessaire que cette démocratie naissante emboîte le pas à toutes ces démocratie représentatives occidentales à l’agonie ? Faut-il que nous soyons toujours habités par ce mimétisme aveugle qui caractérise tant l’élite du Tiers Monde ? Et je me mets à rêver d’Athènes débarrassée de ses tyrans qui entre le VIe et IVe siècle a opté pour la démocratie directe en rejetant toute forme d’élitisme. Le tirage au sort des représentants qui venant de milieux différents et n’exerçant qu’une seule fois et pour une courte période ne peuvent en aucun cas former une élite. Le peuple adopte lui-même les lois et décisions importantes et se donne le droit de révoquer à tout moment ses mandataires. Cette gouvernance reposant sur une rotation continuelle du pouvoir empêche le développement des aristocraties qui finissent toujours par dégénérer en oligarchies.

Accepter l’élitisme c’est renoncer à la démocratie. Bernard Manin, dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif, met en lumière l’actuel paradoxe du gouvernement représentatif : « le rapport entre les représentants et les représentés est maintenant perçu comme démocratique, alors qu’il fut conçu en opposition avec la démocratie ». Les révolutionnaires français de 1789 n’avaient pas comme idéal l’auto-gouvernement du peuple mais l’aristocratie élective. Les démarches politiques participatives (telles que le tirage au sort) ont été écartées au profit d’une démocratie représentative dont l’horizon s’est progressivement élargi au suffrage universel. En réalité, Le système représentatif s’est imposé depuis le XVIIIème siècle afin d’exclure le peuple du gouvernement au profit d’une élite. Cette forme de gouvernance élitiste est présentée aujourd’hui par l’idéologie bourgeoise occidentale comme étant l’expression parfaite de la démocratie : un pur mensonge. Il y a plus de deux siècles, Rousseau dénonçait déjà ce système par lequel le représentant fini toujours par usurper le peuple souverain. Les électeurs dans les pays de l’Union européenne l’apprennent à leur dépend lorsqu’ils constatent que leurs élus nationaux font allégeance aux multinationales et aux banques privées et se rendent complices de  ceux qui font leurs malheurs. En d’autres temps ceci aurait été considéré comme un crime de haute trahison. Cette dérive n’a rien de conjoncturel, elle est au contraire inhérente à ce système de gouvernement. Cependant, une telle aliénation devient plus visible avec la forte poussée du néolibéralisme qui a totalement assujetti le politique à l’économique. La mobilité du capital trahit de manière plus voyante la soumission des élus nationaux aux diktats des finances internationales. Nous vivons en effet à une époque où le politique en tant qu’expression de la souveraineté du peuple est mort de sa belle mort.

L’élan révolutionnaire conjugué à la fraîcheur des partis politiques offre à la Tunisie cette chance inouï de penser autrement la démocratie. Bien entendu, ceci ne serait possible qu’une fois les intellectuels de ce pays seront débarrassés de ce mimétisme aveugle qui pousse une bonne partie d’entre eux à singer le modèle occidental. Cette première révolution du XXIème siècle comme on se plaît à le répéter se doit d’être conséquente et assumer un rôle pionnier. Une assemblée constituante ouverte à toutes les sensibilités politiques devra avant tout se prémunir contre les dérives de la démocratie représentative et tendre vers une vraie démocratie. Si la démocratie directe est souvent considérée comme anachronique, la démocratie participative attire de plus en plus d’adeptes à travers le monde. Il s’agit de brider au maximum le pouvoir des élus en rapprochant le processus de décision des citoyens et en favorisant l’émergence d’une démocratie de proximité. Décentralisation, votations, référendums et participation citoyenne à la gestion des communes se dresseront tel un rempart face à la dégénérescence élitiste. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent en France et appellent à une nouvelle constitution. Et si les Tunisiens leur montraient le chemin… qui sait !

Dans L’Express du 25 octobre, Christophe Barbier en parfait éditocrate ne semble pas partager tout à fait mon point de vue. Il s’affole même : “… Et si nous avions fourni, enfants béats de Danton et de Rousseau, le moteur démocratique au véhicule islamiste ?“  Votre moteur qui pouffe, pétarde et vous enfume et qui risque à tout moment de vous exploser à la figure, on n’en a cure cher monsieur… On préfère regarder ailleurs. Quant à votre épouvantail islamiste, depuis le temps que vous l’agitez, il  part en lambeaux. En parfaits pompiers pyromanes, vous avez inventé le choc des civilisations et poussé malgré lui le monde musulman à défendre son dernier carré identitaire. Mais tranquillisez-vous, les partis islamiques ne sont après tout que des partis politiques. Les Tunisiens qui ont su faire fuir votre ami Ben Ali, sauront congédier ceux qui les servent mal.

Fethi Gharbi

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Un assassinat brutal et gratuit en Libye ou le Nouvel Ordre Mondial dans toute la transparance de sa barbarie

Dans Géopolitique, Géostratégie le 27 octobre 2011 à 16:39

par Rick Rozoff pour Global Research

Entretien avec Rick Rozoff, manager du site internet Stop NATO et contributeur de Global Research.

Comment allez-vous aujourd’hui, Mr. Rozoff ?

Rick Rozoff : Plutôt déprimé par la nouvelle de ce matin, ou hier matin dans votre cas.

Ok, quelle est votre première impression ?

Rick Rozoff : Ce fut la mise a mort brutale et gratuite d’un homme de près de 70 ans, assassiné après sa capture. Si l’intention de l’OTAN après 216 jours de bombardements était de le tuer en première instance, ce qui est véritablement le cas en considérant les bombardements multiples de sa résidence à Tripoli, qui dans un cas tua un de ses fils et trois de ses petits-enfants, ceci est clairement de l’assassinat ciblé; à ce titre je suppose que l’OTAN peut maintenant clamer un certain succès. Elle a eu ce qu’elle voulait.

Le président Barack Obama a dit qu’il allait y avoir un retrait de Libye très bientôt, dans votre esprit, cela veut-il dire que l’objectif a été atteint ?

Rick Rozoff : Oui, totalement. Changement de régime, appropriation de la plus grosse réserve pétrolière du continent africain, la privatisation de la Libye, qui fut du reste le seul pays de l’Afrique du Nord à ne pas être un membre du soi-disant dialogue méditerranéen, dans ce qui est maintenant d’après le secrétaire général Anders Fogh Rasmussen un partenariat militaire avec l’alliance atlantique… Ainsi dans toute l’acceptation du terme, leur objectif a été atteint. Ceci n’est sûrement pas quelque chose qui bénéficiera au peuple libyen.

Vous ne voyez pas ceci comme étant justice pour le peuple libyen? Il y a des gens qui disent que Kadhafi était quelqu’un de terrible. Qu’il a tué des milliers de gens et qu’il méritait de mourir.

Rick Rozoff : Il y a tant de… Comment dire ? Mauvais goût, satisfaction gratuite au sujet du meurtre de cet homme qui est né il y a 70 ans dans la même ville où il a été assassiné, dans le 216ème jour de bombardement de son pays. Il est né sous l’occupation fasciste italienne et il est mort sous l’occupation de l’OTAN. Je pense que le parallèle ici ne peut échapper à quiconque, incluant le fait que l’Italie a fourni quelques avions qui ont aidé à dévaster son pays depuis la mi-Mars, depuis le 19 mars. S’il était le monstre dont ils ont fait le portrait et j’invite votre audience à visiter le site internet de l’OTAN et d’y lire quelques unes des grossières caricatures de Kadhafi postées ces derniers jours, graffitis muraux et plus, le dépeignant de manière avilissante afin de continuer à le déshumaniser plus avant en préparation de son assassinat.

Ok, j’ai vu un reportage de télévision montrant son corps nu jeté alentours comme un morceau de viande. Je suis désolé de l’expression.

Rick Rozoff : Oui, ils l’ont amené à Misrata. C’est écœurant, barbare, plus que barbare et ceci est dans la longue lignée de choses similaires. Ceci est vrai avec Slobodan Milosevic en Yougoslavie et avec Saddam Hussein en Irak, avec n’importe quel leader d’un pays qui ne se conforme pas entièrement. Je ne mets pas tous ces gens dans le même panier. Rephrasons ceci. Tout leader dont le temps est déchu selon les Etats-Unis et l’OTAN peut s’attendre à mourir. Hussein fut pendu, Kadhafi abattu.

Bien que Kadhafi fut considéré, il ne l’était que nominalement, mais on le considérait comme tel, être le chef de l’état et même le chef de l’armée, avec le bombardement de ses résidences privées sous couvert de dire qu’elles étaient des centres de commandement et de contrôle suggérant qu’il était considéré comme étant en charge de l’armée libyenne d’après l’OTAN, son statut et son traitement lorsqu’il fut capturé Jeudi dernier, étaient régis par les conventions de Genève. Au lieu de cela, il fut assassiné d’une balle dans la tête. Ceci est le nouveau régime politique qui est implanté en Libye et cela montre au delà des belles paroles de l’occident sur la loi et les préoccupations humanitaires, une image des plus graphiques de ses véritables intentions; de la même manière que la mort de Slobodan Milosevic dans un véritable donjon aux Pays-Bas, parce qu’on lui refusa un bon traitement médical en Russie, ainsi que la pendaison grotesque de Saddam Hussein. Ceci est l’image du Nouvel Ordre Mondial, un ordre mondial dans toute la transparence de sa barbarie.

Que voulez-vous dire par on lui refusa un traitement médical en Russie ?

Rick Rozoff : La Russie offrît de faire un arrangement avec le TPI de l’ancienne Yougoslavie, d’amener Slobodan Milosevic à Moscou pour traitement médical, mais on lui refusa cette opportunité et il mourut peu de temps après. Il y a peut-être même eu plus de malfaisance, mais le message est très clair.

Voyez-vous un phénomène récurrent, désolé de vous interrompre… Voyez-vous un phénomène récurent entre Hussein, Ben Laden et maintenant Kadhafi ? Je veux dire, nous avons des pays, comme ceux d’Hussein et Kadhafi qui ont arrêter leurs programmes d’arment. Ils ont coopéré avec la CIA, dans ce cas-ci, d’après ce que j’ai entendu dire et c’est pratiquement entendu, Kadhafi assistait les Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme en autorisant les vols de rendition en Libye. Il avait arrêté son programme d’armement. Y voyez-vous quelque chose de récurent ?

Rick Rozoff : Oui, de manière évidente. Celle des Etats-Unis et de l’alliance atlantique qui utilisent quelqu’un pour quelque but que ce soit et ensuite de s’en débarasser et de le tuer après-coup. Slobodan Milosevic, au prix de grands riques pour lui-même au sein de la république fédérale de Yougoslavie, joua un rôle important dans la négociation de la fin des hostilités armées en Bosnie. Pour toute gratitude, son pays fut bombardé pendant 78 jours en 1999 par les Etats-Unis et ses alliés de l’OTAN; il fut par la suite abandonné en prison pour y mourir.

Il avait un arrangement avec la CIA, je pense, ceci a fini par sortir et je pense que cela est maintenant pour le moins dans l’acceptation publique générale, qu’il croyait qu’il serait protégé.

Rick Rozoff : Je ne connais pas les détails de tout cela, mais ce que nous voyons au bout du compte est un bon paquet de cadavres et les meurtres de chefs d’Etat. Nous devons nous rappeler de ceci, même s’il n’était que nominalement chef d’état, Mouammar Kadhafi était le leader politique le plus ancien au monde. Il était le dernier lien personnel, puisque Fidel Castro de Cuba a pris sa retraite, entre le mouvement de lutte pour la libération nationale de l’après Seconde Guerre Mondiale et l’émergence de nouvelles nations durant l’ère de la Guerre Froide et l’ère post-Guerre Froide, qui a érigée l’OTAN comme une force de frappe militaire qui peut renverser et renversent des gouvernements de part le monde. L’OTAN se vante sur son site internet, d’avoir à ce jour effectué 26 000 missions aériennes au dessus d’un pays de 6 millions de personnes, avec plus de 9000 de ces sorties étant des missions de combat. Ce monstre a donc été lâché sur le monde ces vingt dernières années et la Libye ne sera sûrement pas le dernier pays pris pour cible. Vous pouvez être certain de cela.

Que pensez-vous qu’il va arriver ensuite ?

Rick Rozoff : Je ne sais pas si la Libye pourra de nouveau s’unifier. Les puissances occidentales ont incité aux différences régionales et tribales afin de renverser le gouvernement de Kadhafi et penser qu’on peut remettre le génie dans la lampe est faire preuve de beaucoup d’optimisme et aussi pas très intelligent. Avec le commandant militaire du conseil transitoire (Abdel Hakim Belhaj) qui est quelqu’un que les Etats-Unis ont incarcéré et interrogé comme partie de son programme de “rendition extraordinaire”, ancien combattant en Afghanistan, ancien leader du groupe de lutte islamique armée libyenne, vous avez des éléments d’Al Qaïda et des séparatistes tribaux; ils ont tous créé le chaos et maintenant veulent stabiliser la Libye… Je ne vois rien de cela se produire. Au bout du compte, avec la zone d’exclusion aérienne et l’intervention humanitaire, l’OTAN a clairement mené la guerre contre une nation au profit de ses insurgents, point barre.

Ceci était définitivement l’intention de départ et cela est maintenant un succès.

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Article original : Libya: A Brutal, Gratuitous Slaying, the New World Order in All Its Transparent Barbarism

Traduction : Résistance 71

Introduire le loup pakistanais pour garder le poulailler afghan

Dans Géopolitique, Géostratégie le 25 octobre 2011 à 18:08

par M.K Bhadrakumar pour Asia Times Online

La visite à Islamabad, la semaine dernière, de la Secrétaire d’Etat US Hillary Clinton s’est avérée être un énième moment pour définir la fin de partie en Afghanistan. Elle s’est déroulée dans une atmosphère lourde de propagande. « Foggy Bottom » [le ministère US des Affaires étrangères] a habituellement recours à une diplomatie publique véhémente lorsque la maison d’Oncle Sam brûle, pour que sa peine à éteindre les flammes reste une affaire privée.

Ce fut littéralement le cas la semaine dernière. Les diplomates américains se sont efforcés de donner leur interprétation aux personnels des médias prêts à les écouter, selon laquelle Clinton allait transmettre un message strict au QG récalcitrant de l’armée pakistanaise, à Rawalpindi : « Le Pakistan doit prendre des mesures énergiques contre le réseau Haqqani qui s’est réfugié au Waziristân-nord, dans les régions frontalières avec l’Afghanistan, et qui décime sans cesse les forces états-uniennes et de l’OTAN ; sinon, les Etats-Unis agiront par eux-mêmes ».

Les conseillers en communication américains ont fait comprendre qu’avec ou sans le Pakistan, les Etats-Unis combattront de toute manière les insurgés (de même qu’ils « discuteront » avec eux et qu’ils « construiront » également l’Afghanistan), mais que les relations entre le Pakistan et les Etats-Unis étaient en danger, à moins que ses dirigeants militaires agissent maintenant.

Il est clair que Clinton était en mission de la dernière chance. Le « bon flic » et le « mauvais flic » partent rarement – voire jamais – en mission commune. Pour ces discussions, Clinton était accompagnée à Islamabad du directeur de la CIA, David Petraeus, et du président de l’état-major interarmées, Martin Dempsey. Qu’a donc accompli la mission de Clinton ?

Un virage spectaculaire à 180 degrés

A cette occasion, cinq choses ont émergé :

  1. Les Etats-Unis ont reconnu publiquement l’aspect central du rôle du Pakistan dans cette fin de partie afghane ;
  2. Les Etats-Unis ont cédé publiquement à l’exigence pakistanaise que des pourparlers soient engagés avec les Haqqanis et admis que les exclure fragiliserait tout le processus. Le réseau Haqqani est l’un des éléments les plus importants de l’insurrection menée par les Talibans en Afghanistan ;
  3. Par conséquent, la nouvelle approche consistera à « faire pression » sur les Haqqanis, afin qu’ils se rendent à la table de négociation – plutôt qu’essayer de les vaincre en tant que groupe irréconciliable d’insurgés ;
  4. Les Etats-Unis ont compris l’éventail des facteurs derrière l’hésitation du Pakistan à lancer des opérations militaires au Waziristân-nord et ils changeraient donc de tactique en optant pour « d’autres formes d’action », comme partager des renseignements en temps réel et entraver les capacités létales de ce réseau ;
  5. Clinton a admis à plusieurs reprises les préoccupations « légitimes » d’Islamabad relatives au fait que les Talibans opèrent sur le sol afghan depuis des refuges sûrs, pour y mener des attaques terroristes transfrontalières ; et, dorénavant, les troupes américaines « accélèreront le rythme militaire » contre ces sanctuaires et les empêcheront d’attaquer depuis le Pakistan.

Clinton a fait également plusieurs gestes significatifs, ayant pour effet de montrer que les Etats-Unis étaient prêts à monter d’un cran – voire même renoncer temporairement à leur incrédulité – dans un effort déterminé en vue de rectifier les désaccords dans les liens américano-pakistanais. Elle a admis que les Etats-Unis avaient eu « une réunion préliminaire » avec les Haqqanis « afin de voir avant tout s’ils pouvaient se manifester ne serait-ce que pour une rencontre préliminaire » et, en effet, les responsables pakistanais « ont aidé à faciliter » cette rencontre.

Elle est allée encore un peu plus loin en révélant que les Etats-Unis et le Pakistan travaillaient à « essayer de mettre au point un processus qui pourrait permettre une réelle négociation » avec le réseau Haqqani. Clinton a visiblement réévalué l’ancienne formule états-unienne « discussion, discussion, combat, combat ». Elle a dit : « Nous [les Etats-Unis] voulons voir plus de discussions et moins de combats, mais pour obtenir ces discussions, nous devons poursuivre les combats [.] nous sommes à présent arrivés à un stade où le potentiel pour des discussions existe ».

Clinton a réfuté catégoriquement que l’administration de Barack Obama avait récemment envisagé l’option d’effectuer des incursions terrestres américaines en territoire pakistanais. « Cela n’a jamais été sérieusement envisagé. » Au contraire, les Etats-Unis réamorcent le dialogue stratégique avec le Pakistan et mettent au point un nouveau plan pour travailler, « Parce que, ces derniers mois, nous nous sommes, comme vous dites, dispersés et que nous voulons revenir dans le jeu ».

Clinton a délivré également un certificat de « non-objection » aux accords passés entre l’ISI [les services secrets pakistanais] et les Haqqanis. Elle n’aurait pas pu le formuler plus aimablement :

« Désormais, toutes les agences de renseignements ont des contacts avec des personnages louches. Cela fait partie du boulot dans une agence de renseignements. Qui sont ces contacts, comment sont-ils rendus opérationnels, qui les détient ? C’est tout cela que nous examinons ensemble. Mais je ne pense pas que vous obtiendrez le moindre démenti, de la part de l’ISI ou de la CIA, que des personnes dans ces organismes respectifs ont des contacts avec des membres de groupes dont les agendas sont différents de ceux des gouvernements.

Je pense donc que ce que nous disons est : servons-nous de ces contacts pour essayer d’amener ces personnes à s’asseoir autour de la table afin de voir si seront coopératifs ou non [.] ce sont les services de renseignements pakistanais qui ont amené un membre Haqqani à rencontrer une équipe américaine. Vous devez donc savoir où les joindre. Vous savez où ils sont. C’est donc ce genre de choses que nous devons examiner afin de comprendre comment elles peuvent être bénéfiques. »

Clinton a révélé après ces discussions que selon l’estimation du chef de l’armée pakistanaise, Parvez Kiani, le Pakistan et les Etats-Unis étaient « sur la même longueur d’onde à 90-95% ». Elle a partagé l’optimisme du général. « Je pense que la coopération entre nos armées et entre nos agences de renseignements sont de nouveau dans une trajectoire ascendante ». Les questions résiduelles dépendent des parties « opérationnelles ».

Clinton a dit que des « discussions sérieuses et en profondeur » se sont déroulées, notamment « en détail » sur « la réconciliation et le processus de paix en Afghanistan, comment nous nous y prenons, comment nous faisons en sorte que ça marche », et les deux camps poursuivront maintenant « cette conversation et la rendront opérationnelle au cours des jours et des semaines à venir, pas des mois et des années à venir, mais des jours et des semaines à venir ». Elle a expliqué : « Nous avons besoin d’un plan de travail pour faire réellement avancer ce nous allons faire et comment nous allons le faire ensemble. » Elle a révélé que la question d’un cessez-le-feu en Afghanistan était posée en prélude à des pourparlers.

Dans l’ensemble, les Etats-Unis laissent au Pakistan le soin de plancher sur les spécificités des « pressions sur les Haqqanis », tandis qu’il y a un « accord complet pour essayer de faire avancer de processus de paix ». Les Etats-Unis et le Pakistan ont dépassé « la phase difficile de ces derniers mois », ainsi que le formule le ministre pakistanais des affaires étrangères, Hina Rabbani.

Un grand marchandage

Qu’est-ce qui explique cette volte-face spectaculaire des Etats-Unis ? En un mot, l’administration Obama a jugé que le Pakistan commençait à résister et qu’une impasse se développait, ce qui était inacceptable, étant donné le temps qui reste aux Etats-Unis pour qu’ils se retirent d’Afghanistan d’ici à 2014. La tactique de pressions fortes au point de brandir l’épée a échoué à produire le résultat désiré et a peu de chance de marcher.

Bref, Washington a vu l’inutilité de considérer le Pakistan comme une puissance hostile et d’essayer d’imposer un règlement afghan qui est inacceptable pour l’armée pakistanaise. C’est pourquoi les Etats-Unis ont adopté une nouvelle stratégie étonnamment innovante. La formule consiste à « proposer des encouragements » au Pakistan, en l’invitant à jouer un rôle majeur en Afghanistan, mais sous conditions, ce qui garantit également que les intérêts stratégiques des Etats-Unis restent protégés.

Cela passe essentiellement par la concession aux Pakistanais de la primauté en Afghanistan et par la prise en charge par les dirigeants pakistanais de la négociation avec leurs homologues à Kaboul d’un règlement satisfaisant pour les Talibans, qui stopperait les effusions de sang et stabiliserait le pays.

Cela peut sembler aux détracteurs du Pakistan (en Afghanistan, dans la région et sur le plan international) comme une version douce consistant à donner au loup la responsabilité du poulailler, et cela suppose certainement que le Pakistan a changé de sentiment vis-à-vis de son ancien programme consistant à dominer son voisin plus faible et plus petit qui a montré de l’audace ou de la ténacité – cela dépend du point vue de chacun – en refusant d’accepter du Ligne Durand, qui fait de la frontière de 2.500 kilomètres avec le Pakistan et la question de nationalité pachtoune associée non résolue des thèmes existentiels pour l’intégrité du Pakistan en tant qu’Etat souverain.

Mais les Etats-Unis voient cela comme un élément du grand marchandage, selon le quel le Pakistan sera fortement tenté d’accepter si cela est rendu suffisamment attrayant. L’espoir américain est de parvenir à une situation « gagnant-gagnant », en faisant en sorte que la stabilisation de l’Afghanistan forme une partie intégrante de ce que l’on appelle la « vision de la Nouvelle Route de la Soie ».

En effet, l’histoire pourrait retenir que la principale avancée de la mission de Clinton à Islamabad était de dégager l’obstacle temporaire de la fin de partie afghane, afin que tous les protagonistes puissent mordre dans le fruit succulent du projet de Nouvelle Route de la Soie, qui se trouve à portée de main et dont l’objectif est d’exploiter les vastes ressources minérales d’Asie Centrale.

Fait révélateur, Clinton a également inclus le Tadjikistan et l’Ouzbékistan dans sa tournée régionale – les deux autres pays en dehors du Pakistan qui auraient des rôles clés à jouer pour développer les liens de communication entre l’Asie Centrale et les marchés mondiaux. Sa focalisation sur les capitales régionales portait sur la « vision de la Nouvelle Route de la Soie », qu’elle présentera lors d’une conférence à Istanbul le 2 novembre prochain, dans un « effort à obtenir de la région qu’elle y adhère » – pour paraphraser Clinton.

Alors qu’elle se trouvait à Islamabad, elle a été franche pour dire que sans le soutien actif du Pakistan, le projet de Nouvelle Route de la Soie ne marcherait pas. Elle a fait preuve d’un grand optimisme, que sous le parapluie de la « vision d’une Nouvelle Route de la Soie », même les animosités indo-pakistanaises intraitables pourraient être résolues, au fur et à mesure que les deux rivaux d’Asie Centrale s’habitueront au nom de ce jeu, qui est que l’objectif ultime de toute bonne politique est de créer de la richesse et de la prospérité sur leurs terres appauvries.

L’administration de Barack Obama est sortie à toute vitesse de son chemin consistant à conduire la recherche pour un règlement afghan, en engageant directement le dialogue avec les Talibans, contournant le Pakistan et créant un fait accompli pour Islamabad. Formulé autrement, le Pakistan a remporté une victoire politique retentissante en jugeant correctement l’éventail des vulnérabilités des Etats-Unis dans cette situation spécifique, en prenant en compte minutieusement les « actifs stratégiques » du Pakistan et en adoptant une position civile et militaire unie.

Pour l’instant, tout va bien. Il est quasiment certain que tout ne sera pas fichu par terre avant que Clinton ne dévoile la « vision de la Nouvelle Route de la Soie » des Etats-Unis à la conférence des voisins de l’Afghanistan et des principales puissances à Istanbul dans une semaine. Mais que se passe-t-il au-delà de ça ?

Il reste de nombreux impondérables. Avant tout, il se pourrait que le Pakistan ait les yeux plus gros que le ventre. La supposition que le Pakistan a une influence décisive sur les groupes talibans sera soumise à l’épreuve de vérité. En particulier, qu’en est-il des intentions des Etats-Unis au regard de l’établissement d’une présence militaire permanente en Afghanistan ? Les Talibans seront-ils prêts à l’accepter comme prix à payer pour l’adaptation politique – et si ce n’est pas le cas, le Pakistan voudra-t-il exercer des pressions directes ? En attendant, la propre position du Pakistan sur cette question reste ambiguë.

Pareillement, les groupes non-pachtounes verraient les intentions pakistanaises avec une grande suspicion. Non seulement la nouvelle politique afghane des Etats-Unis refuse vraiment de prendre en compte l’Iran comme acteur clé ; Clinton s’est même servie de sa tournée régionale pour s’offrir une interprétation de haute-volée, selon laquelle les Iraniens sont les méchants, incorrigiblement accrochés à leurs passe-temps dangereux. A partir d’aujourd’hui, l’Iran surveillera étroitement les moindres petits pas que fera le Pakistan.

De même, l’appétit du Pakistan a été stimulé, et la façon dont il présentera sa propre « liste de souhaits » à Obama (ce qu’il ne manquera pas de faire dans les prochains jours) sera attendu avec impatience dans la capitale voisine [indienne] de New Delhi. La Nouvelle Route de la Soie a une longue période de gestation et de tels fruits ont tendance à devenir rapidement blets dans les steppes d’Asie Centrale.

En tout cas, Delhi devrait évaluer qu’à long-terme, nous seront tous morts, et l’Inde mettra donc l’accent sur l’actuel et le tangible. Les Etats-Unis pourraient avoir besoin de s’occuper de Delhi pour faire reculer son influence à Kaboul ; ils pourraient, à un moment ou un autre, essayer de négocier sur le problème du Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ; ils pourraient ressusciter leur partenariat militaire robuste avec le Pakistan ; ils pourraient inviter la Chine comme « partie prenante » en Asie du Sud.

Apprendre à vivre avec les Américains dans leur voisinage ne se transformera pas exactement en expérience agréable pour les experts indiens. Un jour, on leur dit que les Haqqanis étaient les meurtriers qui ont attaqué l’ambassade indienne à Kaboul – et, il est vrai, également l’ambassade des Etats-Unis – et à présent, ils entendent par hasard des bouts de conversation selon lesquels les Etats-Unis ont changé de sentiment.

Ils espéreront vraisemblablement entendre du conseiller US à la Sécurité Nationale, Tom Donillon, qui arrivera à Delhi cette semaine, comment un tel changement phénoménal s’est produit dans la politique états-unienne et où cela laisse son seul « partenaire indispensable » en Asie du Sud et dans toute la région de l’Océan Indien – l’Inde.

M.K. Bhadrakumar

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- La décennie manichéenne

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- The Road to Guantanamo

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Article original : Pakistani wolf to guard Afghan henhouse

Traduction : JFG

Bataille pour la survie de l’Europe ?

Dans Géoéconomie, Géopolitique le 24 octobre 2011 à 18:51

par Alexandre Latsa pour RIA Novosti

Ce siècle doit être un siècle américain. Dans un siècle américain, l’Amérique a la plus forte économie et la plus forte armée du monde. Dieu n’a pas créé ce pays pour être une nation de suiveurs. L’Amérique n’est pas destinée à être sur un pied d’égalité avec plusieurs puissances mondiales d’importance comparable. L’Amérique doit guider le monde, ou quelqu’un d’autre le fera.”

Ces propos agressifs et militaristes n’ont pas été tenus par un pasteur évangéliste extrémiste, ni par un élu d’un parti d’extrême droite marginal sur la scène politique américaine, mais par Mitt Romney, l’un des principaux candidats à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle américaine de 2012. Dans le même discours, Mitt Romney a parlé de la Chine, qui veut devenir une “superpuissance” et de la Russie, “dirigée par un homme qui croit que l’Union soviétique était le bien et non le mal“. Mitt Romney n’en reste pas là, il souhaite aussi “intensifier les relations des États-Unis avec leurs alliés, dont Israël et la Grande-Bretagne, renforcer l’opposition américaine à l’arme nucléaire iranienne, renouer avec la défense antimissile, accélérer la construction de navires de guerre, pour passer de 9 bâtiments par an à 15, et intensifier les efforts diplomatiques au Moyen-Orient“.

Tout un programme pour ne rien changer ! Si des propos équivalents avaient été tenus par Vladimir Poutine ou par le président chinois Hu Jintao, peut-on imaginer quelle aurait été l’hystérie du mainstream médiatique occidental ? Se rappelle-t-on par exemple de l’hystérie qui a suivi et poursuit encore Vladimir Poutine pour une phrase mal interprétée (volontairement ?) sur les conséquences tragiques pour des millions de Russes de la chute de l’Union soviétique ?

Il est intéressant de comparer par ailleurs ces principes inchangés de la droite américaine avec d’autres courants d’idées à propos du patriotisme, en Russie et au sein de l’Union européenne. La Russie au contraire de l’Amérique ne verse pas dans la désignation d’ennemis planétaires, mais comme dans tous les pays a forte croissance du monde d’aujourd’hui (comme la Chine, l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du sud…) l’identité nationale et le patriotisme n’y sont ni bannis, ni même mal vus. En Russie, le patriotisme est le socle fondamental du maintien de l’unité du pays et désormais presque tous les partis politiques de Russie jouent la carte patriotique pour rester en accord avec la pensée populaire dominante. J’ai souvent souligné le fait que Russie Unie était un parti politique centriste et conservateur, qui insiste sur l’identité multiple du peuple russe et sur l’unité des Russies dans une fédération solide.

Récemment, le nationaliste Dimitri Rogozine (ambassadeur de Russie auprès de l’OTAN) a également pris position pour Vladimir Poutine. De même, le parti libéral-démocratique et nationaliste de Vladimir Jirinovski est depuis une quinzaine d’années un acteur majeur de la scène politique russe. Enfin, plus  récemment encore, c’est le puissant parti communiste de Russie qui a pris des positions nationalistes assez inattendues, en publiant un programme axé sur la renaissance de la Russie, de l’âme russe et des traditions russes. Cette effervescence patriotique traduit bien une tendance lourde en Russie: “le patriotisme est  l’idéologie de base actuellement en Russie“, comme le rapportait l’ambassadeur de France Jean de Gliniasty lors d’une audition au sénat français en octobre dernier.

L’Union européenne est sur ce sujet aux antipodes de l’Amérique républicaine ou de la Russie de Russie Unie. En son sein, il y a beaucoup d’hésitations sur ces sujets. L’Union européenne fait figure de grand corps mou, sans réel organe politique souverain, et qui dénonce de façon un peu obsessionnelle tous les partis jugés populistes, c’est-à-dire qui auraient des prétentions politiques, comprenez une volonté de préservation des identités nationales, ou des idées de souveraineté et d’indépendance vis-à-vis de la tutelle américaine et de la logique militaire de l’OTAN. Ainsi, dans l’Union européenne de 2012, le patriotisme et la religion (refus d’inscription dans la constitution européenne de l’héritage chrétien comme fondement historique et culturel de l’Europe) sont vus avec méfiance, et l’Union reste avant tout économique et commerciale. L’idée d’un patriotisme européen à inventer est fortement contrariée par l’idéologie dominante, mondialiste, qui interdit pour l’instant toute réelle souveraineté politique européenne et par la même probablement toute capacité à répondre énergiquement à la crise actuelle.

Les situations de ces trois blocs liés par des intérêts économiques croisés sont donc très différentes. Les Etats-Unis sont encore et toujours l’hyper-puissance dominante, mais une hyper-puissance qui se trouve, selon Erik Kraus, “au bord du chaos et dans une situation similaire à l’empire romain au 4ème siècle, ou à l’URSS de 1989“. La Russie vit elle son printemps post-soviétique. Elle se reconstruit, elle est déjà un acteur actif du monde actuel et elle essaie de contribuer activement à la construction d’un monde multipolaire car il est désormais fort probable que le monde unipolaire et américano-centré qui a émergé après la chute de l’URSS va céder la place à une structure multipolaire. De son côté, l’Union européenne s’interroge sur son endettement et se cherche un avenir.

Or la question de la transition et surtout de l’architecture du monde après la chute de l’hyper-puissance est désormais posée et est cruciale pour les vieilles nations européennes de l’ouest, empêtrées dans une situation sociale et économique plus qu’instable. Empêcher le démembrement de la monnaie européenne, revenir à des politiques budgétaires raisonnables, créer une direction politique, donner à l’Union européenne une souveraineté dans le monde qui se dessine, c’est la tache des dirigeants européens et de plus en plus de citoyens doutent foncièrement que ceux-ci puissent y parvenir.

En parallèle, une autre Europe semble émerger plus à l’est, en Eurasie, avec l’union économique et politique de la Russie, du Kazakhstan et de la Biélorussie. Ce bloc euro-eurasien (que devrait sans doute à court terme rejoindre une Ukraine dont on ne peut que douter qu’elle n’intègre une Union européenne exsangue) pourrait constituer un nouveau pôle de puissance. Pour une Europe occidentale dynamique, ce pourrait être dans l’idéal un partenaire vital tant sur le plan politique qu’économique et un tremplin vers l’Asie. Mais il faudrait sans doute pour cela que les dirigeants de l’Union européenne prennent rapidement les mesures nécessaires pour éviter le naufrage, comme les élites russes surent le faire à un moment ou le pays était proche d’une faillite économique totale,  il y a de cela seulement 14 ans.

Alexandre Latsa

à lire et à voir également sur le déclin de l’Occident :

- « God kills America » : des chimères du fanatisme à la destinée obscure

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- La fin des États-Unis

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- Le dépeçage de la Grèce

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- La crise de l’Europe

- Le G8 promet la guerre et l’austérité dans un contexte de division

- Orient contre Occident

- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

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- Collapse (vidéo)

- Après l’hégémonie : propositions pour un monde multipolaire (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

Source : RIA Novosti

Le fils de l’Afrique s’accapare les joyaux du continent

Dans Géopolitique, Géostratégie le 21 octobre 2011 à 15:54

par John Pilger pour johnpilger.com

Le 14 Octobre, le président Obama a annoncé que les Etats-Unis allaient envoyer des forces spéciales américaines en Ouganda pour prendre part à la guerre civile. Dans les mois à venir, des troupes de combat américaines vont être envoyées au Sud-Soudan, au Congo et en Centrafrique. Elles n’engageront le combat qu’en cas de “légitime défense” a dit Obama de manière satirique. Avec la Libye tombée dans l’escarcelle, une invasion américaine du continent africain prend forme.

La décision d’Obama est décrite par la presse comme étant “hautement inhabituelle” et “surprenante” et même “bizarre”. Il n’en n’est rien. Ceci n’est que la logique de la politique américaine depuis 1945. Prenez le Vietnam. La priorité était d’arrêter l’influence de la Chine, un rival impérialiste et “protéger” l’Indonésie, que le président Nixon appela “le plus gros magot en ressources naturelles de la région.. La plus grande des récompenses”. Le Vietnam était simplement sur le chemin et le massacre de plus de trois millions de Vietnamiens, la dévastation et l’empoisonnement de leur pays étaient le prix de la réalisation des objectifs de l’Amérique. Comme toutes les invasions américains suivantes, un sentier de sang qui s’étend de l’Amérique latine à l’Afghanistan en passant par l’Irak, le leitmotiv était toujours la “légitime défense” ou la “cause humanitaire”, des mots vidés depuis longtemps de leur sens propre.

En Afrique, dit Obama, “la mission humanitiare” est d’assister le gouvernement de l’Ouganda à se défaire de l’Armée de Résistance de Dieu (LRA) qui a “tuée, violée et kidnappée des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants en Afrique centrale”. Ceci est une description juste de la LRA, évoquant de mulitples atrocités administrées par les Etats-Unis, tel le bain de sang des années 1960 suite à l’assassinat arrangé par la CIA de Patrice Lumumba, le leader congolais indépendant et Premier ministre légalement élu pour la première fois au Congo, ainsi que le coup d’Etat perpétré par la CIA, installant au pouvoir Mobutu Sese Seko, vu comme le plus vénal des tyrans africains.

L’autre justification d’Obama invite également la moquerie. Ceci est du ressort de la “sécurité nationale américaine”. La LRA a fait son sale boulot depuis 24 ans, sans intérêt particulier des Etats-Unis. Aujourd’hui, elle se compose de quelques 400 membres armés et n’a jamais été aussi faible. Quoi qu’il en soit, la “sécurité nationale américaine” veut en général dire l’achat d’un régime corrompu et veule, qui possède quelque chose que Washington veut. Le “président à vie” ougandais Yoweri Museveni a déjà reçu la plus grande part des 45 millions de dollars d’aide militaire des Etats-Unis, incluant les drones favoris d’Obama. Ceci est son pourboire pour combattre une autre guerre proxy contre l’ennemi islamiste fantôme de l’Amérique, le groupe Shebaab basé en Somalie. La LRA jouera son rôle imparti de diversion par relation publique, en distrayant les journalistes occidentaux avec ses histoires d’horreur habituelles.

Quoi qu’il en soit, la raison principale pour laquelle les Etats-Unis envahissent l’Afrique n’est pas différente de celle qui enflamma la guerre du Vietnam. C’est la Chine. Dans le monde de la paranoïa institutionnalisée auto-infligée, qui justifie ce que le général David Petraeus, l’ancien chef d’état major maintenant à la tête de la CIA, suppose être un état de guerre permanent, la Chine est en train de remplacer Al Qaïda comme la “menace” officielle contre l’Amérique. Quand j’ai interviewé Bryan Whitman, un secrétaire d’Etat adjoint du ministère de la Défense, l’an dernier, je lui ai demandé de décrire le danger courant auquel l’Amérique fait face en ce moment. Il répéta visiblement embarrassé, “les menaces asymétriques, les menaces asymétriques”. Ces menaces justifient le blanchiment d’argent sale que l’Etat effectue avec les conglomérats d’armes et le plus gros budget militaire de l’histoire. Avec Oussama Ben Laden hors service, la Chine reprend le flambeau.

L’Afrique est l’histoire à succès de la Chine. Là où les Américains amènent leurs drones et la déstabilisation, les Chinois amènent des réseaux routiers, des ponts, des barrages. Ce qu’ils veulent ce sont les ressources, spécifiquement les hydrocarbures. Avec les plus grosses réserves de pétrole du continent africain, la Libye de Mouammar Kadhafi était une des sources les plus importantes de la Chine. Lorsque la guerre civile éclata et que les “rebelles” furent soutenus par l’OTAN sous couvert d’une histoire fabriquée de toute pièce à propos de Kadhafi planifiant un “génocide” à Benghazi, la Chine évacua ses 30 000 ouvriers de Libye. La résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU qui autorisa une “intervention humanitaire” de l’Occident fut expliquée succinctement par le conseil transitoire au gouvernement français, ce qui fut publié le mois dernier par le journal Libération et dans lequel le Conseil National de Transition libyen offrait 35% de la production nationale de pétrole à la France “en échange” (le terme utilisé) d’un soutien “total et permanent” de la France au Conseil National de Transition. Portant la bannière étoilée dans un Tripoli “libéré” le mois dernier, l’ambassadeur américain Gene Cretz laissa échapper: “Nous savons que le pétrole est le joyau de la couronne des ressources naturelles libyennes !

La conquête de facto de la Libye par les Etats-Unis et ses partenaires impérialistes annonce la version moderne de la “ruée sur l’Afrique” de la fin du XIXème siècle. Tout comme la “victoire” en Irak, les journalistes ont joué un rôle essentiel et critique en divisant les Libyens entre de bonnes victimes et de mauvaises victimes. Une une récente du journal Guardian illustra une photo d’un combattant “pro-Kadhafi” effrayé aux mains de ses geôliers aux yeux élargis avec la mention “célébrez”. D’après le général Petraeus, il y a maintenant une guerre de la “perceptionqui est continuellement conduite à travers les médias”.

Depuis plus de dix ans, les Etats-Unis ont essayé d’établir un commandement militaire sur le continent africain, AFRICOM, mais ont été repoussés par les gouvernements, appréhensifs des tensions régionales que cela impliquerait. La Libye et maintenant l’Ouganda, le Sud-Soudan et le Congo leur donnent une autre bonne chance. Comme le révèlent les câbles fuités par Wikileaks du bureau national stratégique pour le contre-terrorisme, les plans américains pour l’Afrique font partie d’un schéma global qui verra 60 000 forces spéciales, incluant des escadrons de la mort, opérant dans 75 pays, de bientôt opérer dans 120 pays. Dick Cheney le dît dans son plan de “stratégie de défense” des années 1990, l’Amérique désire simplement dominer le monde.

Que ceci soit maintenant le cadeau de Barack Obama, le “fils de l’Afrique”, est d’une ironie suprême. Où cela l’est-il vraiment ? Comme Frantz Fanon l’a expliqué dans “Black Skin, White Masks”, ce qui importe en fait n’est pas tant la couleur de votre peau, mais le pouvoir que vous servez et les millions que vous trahissez.

John Pilger

À lire et à voir également sur la rivalité sino-américaine et le néocolonialisme en Afrique : 

- La guerre de l’OTAN contre la Libye est dirigée contre la Chine : AfriCom et la menace sur la sécurité énergétique nationale de la Chine

- Chine-USA : « une guerre sans limite » (vidéo)

- Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

- La guerre des empires

- Les Etats-Unis se préparent à intervenir militairement en Somalie

- Attention aux crocodiles en Afrique !

- Des Tribunaux Islamiques à Al-Shabaab : mythe et réalité de la menace islamiste en Somalie

- Le contrôle de l’Afrique par l’Africom par Thierry Meyssan (vidéo)

Article original : The Son of Africa claims a continent’s crown jewels

Traduction : Résistance 71

Occuper Wall Street, ré-imaginer le monde

Dans sociologie le 19 octobre 2011 à 17:09

par David Graeber pour The Guardian

La révolte de la génération perdue, promise à une vie d’austérité pour régler la facture de la crise financière, a d’ores et déjà l’immense mérite de reposer avec force les questions de fond soulevées en 2008 lorsque le système était à un doigt de s’effondrer. Questions aussitôt refermées par une classe politique dont le principal objectif est apparemment de restaurer l’état ancien des choses – à la plus grande satisfaction de cette mince élite qui prospère sur les déséquilibres minant nos sociétés. David Graeber est anthropologue, militant engagé dans les mouvements altermondialistes. Il enseigne aujourd’hui à Londres après que avoir été évincé de Yale.

Pourquoi des manifestants occupent-ils Wall Street ? Pourquoi les étincelles de cette occupation – malgré la récente répression policière – ont-elles gagné en quelques jours toute l’Amérique, donnant envie à des centaines de personnes d’envoyer des pizzas, de l’argent, du matériel et, aujourd’hui de lancer leurs propres mouvements appelés OccupyChicago, OccupyFlorida, dans OccupyDenver ou encore OccupyLA ?

Il existe des raisons évidentes. Nous assistons au début de l’affirmation revendicative d’une nouvelle génération d’Américains, une génération qui fait face à la perspective de terminer ses études sans trouver d’emploi, une génération sans avenir, mais lestée d’une dette exigible énorme. La plupart de ceux que j’ai rencontré viennent de la classe ouvrière ou sont d’origine modeste. Ce sont de jeunes gens qui ont fait exactement ce qu’on leur a demandé : étudier, entrer à l’université, et qui sont maintenant non seulement pénalisés pour cela, mais aussi humiliés – promis à une vie où ils seront traités comme des mauvais payeurs, des réprouvés.

Est-ce vraiment surprenant qu’ils aient envie de s’expliquer avec les magnats financiers qui leur ont volé leur avenir ?

Tout comme en Europe, nous observons ici le résultat d’un colossal échec social. Ces occupants sont exactement le genre de gens débordant d’idées, dont l’énergie devrait être favorisée par une société en bonne santé, afin d’améliorer la vie de chacun. Au lieu de quoi, ils la consacrent à imaginer le moyen de mettre à bas l’ensemble du système.

Mais l’échec définitif ici, est celui de l’imagination. Ce à quoi nous assistons peut également être considéré comme la revendication d’ouvrir enfin le débat que nous étions tous censés mener après 2008. Après le quasi-effondrement du système financier mondial, il y eut un moment où tout semblait possible.

Tout ce que l’on nous avait dit durant la dernière décennie s’était avéré être un mensonge. Les marchés ne se régulent pas eux-mêmes ; les créateurs d’instruments financiers ne sont pas des génies infaillibles, et les dettes n’ont pas vraiment besoin d’être remboursées. En fait, l’argent lui-même s’est révélé être un instrument politique : des milliers de milliards de dollars pouvant être créé ou disparaître du jour au lendemain si les gouvernements ou les banques centrales le jugeaient nécessaire. Même le magazine The Economist titrait : « Capitalisme : était-ce une bonne idée ? »

Il semblait que le temps était venu de tout repenser : la nature même des marchés, l’argent, la dette ; de se demander à quoi sert réellement une « économie ». Cela a duré peut-être deux semaines. Puis, manifestant l’un des plus énormes manque de courage de l’histoire, on s’est bouché les oreilles et on a tenté de ramener les choses au plus près possible de leur état antérieur.

Ce n’est peut-être pas surprenant. Il devient de plus en plus évident que la véritable priorité de ceux qui ont gouverné le monde durant ces dernières décennies n’a pas été la création d’une forme viable de capitalisme, mais plutôt de nous convaincre que la forme actuelle du capitalisme est le seul système économique envisageable, que ses défaut sont sans importance. Et nous voilà tous stupéfait lorsque l’ensemble du système tombe en morceaux.

Aujourd’hui, nous savons que la crise économique des années 1970 n’a jamais entièrement disparu. Elle a été escamotée par le crédit bon marché et un pillage massif à l’étranger – ce dernier, au nom de la « crise dette du tiers monde ». Mais les pays du Sud ont riposté. Le « mouvement altermondialiste », a finalement été couronné de succès : le FMI a été chassé de l’Asie et de Amérique latine, tout comme il est désormais chassé du Moyen-Orient. A la suite de quoi, la crise de la dette est revenue à domicile, en Europe et en Amérique du Nord, porteuse de méthodes identiques : déclarer à l’état la crise financière, nommer des technocrates prétendument neutres pour la gérer, et se livrer ensuite à une orgie de pillage au nom de « l’austérité ».

La forme de résistance qui a émergé ressemble étonnamment à l’ancien mouvement altermondialiste : on observe un rejet de la politique des partis traditionnels, la même aspiration à une diversité radicale, la même importance accordée à l’invention de nouvelles formes de démocratie venue d’en bas. Le principal changement, c’est la cible : alors qu’en 2000, ce mouvement visait la puissance sans précédent des nouvelles bureaucraties planétaires (OMC, FMI, Banque mondiale, l’ALENA), des institutions sans mandat démocratique qui n’existent que pour servir les intérêts du capital transnational, c’est aujourd’hui l’ensemble de la classe politique de pays comme la Grèce, l’Espagne et, désormais, les Etats-Unis – qui sont contestées exactement pour les mêmes raisons. C’est pourquoi les manifestants hésitent souvent à formuler des revendications, car cela pourrait impliquer la reconnaissance de la légitimité des politiques auxquels ils s’opposent.

Lorsque cette histoire sera finalement écrite, il est probable que cette vague de protestations – à commencer par le printemps arabe – sera vue comme la première salve des soubresauts de la dissolution de l’empire américain. Après trente années de propagande implacable, au détriment de la substance, et d’élimination de tout ce qui pourrait ressembler à une base politique pour l’opposition, on pourrait juger les perspectives pour ces jeunes manifestants plutôt sombres. Il est d’autre part assuré que les riches sont déterminés à se saisir d’une part aussi grande que possible de ce qui reste du butin et de jeter aux chiens toute une génération de jeunes gens afin d’y parvenir. Mais l’histoire n’est pas de leur côté.

Nous serions avisés de nous souvenir de l’effondrement des empires coloniaux européens. Cet évènement n’a absolument pas conduit à ce que les riches réussissent à s’attribuer la part du lion, mais au contraire à la création de l’État-providence moderne. Nous ne pouvons présager de ce qui va sortir du cycle actuel. Mais si les occupants de Wall Street réussissent finalement à briser cet étau vieux de 30 ans qui enserre l’imagination humaine, comme ce fût le cas dans les premières semaines après Septembre 2008, tout sera de nouveau sur la table – et les protestataires de Wall Street et des grandes villes américains nous auront fait le plus grand cadeau que quiconque puisse offrir.

David Graeber

David Graeber est anthropologue. Il enseigne aujourd’hui au Goldsmiths College, à l’université de Londres, après avoir été professeur associé d’anthropologie à l’université de Yale.

À lire/voir également sur la crise sociale mondiale, la mondialisation et la démondialisation :

- Grèce : le « plan d’aide » provoque suicides, drogue et HIV

- Déclin et chute de certains

- Démondialisation : la nécessité de démystifier le néolibéralisme

- Démondialisation : le débat interdit ?

- 2030, la fin de la mondialisation ?

- De la réduction des têtes au changement des corps

- Guerre et consumérisme : un extrémisme qui ne dit jamais son nom

- Collapse (video)

- The Corporation (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

- Liquidation totale ! (vidéo)

- La raison du plus fort (vidéo)

- Capitalism : a love story (vidéo)

- Let’s make money (vidéo)

Article original : Occupy Wall Street rediscovers the radical imagination

Traducton : Contre Info

L’étrange complot contre l’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis

Dans Géopolitique, Géostratégie le 17 octobre 2011 à 16:13

par Dmitri Kossyrev pour RIA Novosti

L’administration américaine a tenté en fin de semaine d’expliquer et de convaincre le monde que l’histoire de la planification de l’assassinat par le Corps des gardiens de la révolution islamique en Iran de l’ambassadeur saoudien à Washington rapportée mardi dernier était vraie.

Peu de gens ont été convaincus, par contre beaucoup ont commencé à réfléchir aux éventuelles guerres au Proche-Orient.

Selon les déclarations du procureur général des Etats-Unis Eric Holder, deux Iraniens ont été inculpés (l’un possédant la double nationalité iranienne et américaine a été arrêté, et l’autre est en fuite). Ils seraient envoyés de Téhéran par les forces spéciales du Corps des gardiens de la révolution islamique pour assassiner l’ambassadeur d’Arabie saoudite aux Etats-Unis.

A cet effet, le principal accusé Mansour Arbabsiar essayait de recruter des combattants de l’un des cartels de la drogue mexicains et d’acheter des explosifs au Mexique également. Après son arrestation, il a fait des aveux.

Un travail bâclé

Le Washington Post compatit à l’administration américaine, et pour cette raison le principal article à ce sujet explique : initialement les enquêteurs américains eux-mêmes ne croyaient pas qu’un complot aussi stupide puisse être fomenté à Téhéran à et à un tel niveau. Les Iraniens ne font pas du travail bâclé. Mais par la suite tout le monde y a finalement cru.

Quant au New York Times, il est plus sceptique. Ces articles expliquent en détails comment l’administration d’Obama s’efforce désespérément de contrer la vague globale de confusion et de scepticisme au sujet de la crédibilité de toute cette histoire.

Les collègues britanniques de l’Independent sont carrément impitoyables : “ce complot étrange ne coïncide pas avec ce qu’on sait des services de renseignement iraniens“, “ce n’est pas un complot mais un scénario” (et un mauvais scénario), il ne manque plus que la blonde fatale qui attirerait l’ambassadeur saoudien plus près du piège.

Voyez vous-mêmes : transférer ouvertement aux terroristes 1,5 million de dollars à partir d’un compte associé aux Gardiens de la révolution islamique à Téhéran ? Recruter grâce à cet argent des hommes du cartel de drogue mexicain qui jusque-là faisaient ce que bon leur semblait chez eux, mais n’ont encore jamais attaqué de l’autre côté de la frontière et n’ont aucune expérience du travail aux Etats-Unis ? Et bien d’autres choses de la série “comment il ne faut pas préparer un attentat“.

Impossible de faire marche-arrière

Faisons le rapprochement entre deux faits. Premièrement, il a été clairement décidé au plus haut niveau de rendre publique toute cette histoire – et voici que le vice-président Joe Biden annonce à la télévision qu’ils répondront de leurs actes et que les Etats-Unis sont prêts à riposter. Autrement dit, la première puissance du monde accuse les dirigeants de l’Iran d’avoir préparé un attentat.

Et deuxièmement, il est clair qu’aux Etats-Unis et en Europe les médias et les experts refusent en majeure partie de prendre au sérieux la version avancée par l’administration américaine. Beaucoup de gouvernements semblent également souscrire à l’avis de la majorité des experts. Au moins parce que ces dernières années il est difficile de qualifier l’attitude des Etats-Unis envers l’Iran de rationnelle. Les Américains accusent l’Iran de tout et de rien avec une régularité effarante. Au point que cela en est devenu lassant.

Selon certaines informations, actuellement les fonctionnaires de Washington travaillent avec les diplomates de divers pays de l’ONU, appellent les Etats à travers le monde et convoquent au Département d’Etat des ambassadeurs en expliquant qu’il y avait bien un complot, et que ce n’est pas le président iranien Mahmoud Ahmadinejad qui en est l’inspirateur, mais le guide spirituel Ali Khamenei.

La secrétaire d’Etat Hillary Clinton déclare qu’hormis les nouvelles sanctions unilatérales adoptées mardi contre l’Iran il est nécessaire de prendre d’autres mesures et qu’un large soutien international est nécessaire à cet effet. Téhéran, qui à demandé la protection de l’ONU à son secrétaire général Ban Ki-moon, ne peut rien faire dans cette situation.

Mais si les preuves et les faits dans l’affaire de la tentative d’assassinat suscitent diverses questions, la réaction indignée de l’Arabie saoudite ne laisse planer aucun doute. Les différends entre l’Iran et l’Arabie saoudite sont bien connus depuis longtemps. Autrement dit, la guerre en Libye n’est pas encore terminée, mais il faut déjà se demander si on ne doit pas s’attendre à un autre conflit majeur dans une autre région du Moyen-Orient.

Notons (vu que toute cette histoire est déjà comparée à une nouvelle série de James Bond) que ces films d’action étaient construits selon le principe que les complots de ce type ne devaient jamais être découverts, et pour cela les braves agents secrets risquaient leur vie sans avoir le droit d’ébruiter leur activité. Pourquoi cet interdit ? Parce qu’une guerre éclaterait. Mais dans le cas présent, c’est tout à fait l’inverse.

La méthode de la provocation

Les manœuvres militaro-diplomatiques autour de la nouvelle histoire américano-iranienne restent encore à venir. Alors revenons pour l’instant au fait évident que les accusations formulées au plus haut niveau par l’administration américaine contre les autorités iraniennes ne suscitent pas la confiance, même aux Etats-Unis.

C’est un grave échec de l’administration de Barack Obama, bien que l’administration ne soit certainement pas la seule responsable (les prédécesseurs ont également apporté leur contribution). Qui sait, aujourd’hui ou la prochaine fois, tout ou une partie des faits pourraient être confirmés. Mais beaucoup ne voudront pas non plus y croire.

Il existe plusieurs raisons à cette méfiance. Par exemple, en ce qui concerne les méthodes. Même si la comparaison peut paraître inattendue, actuellement à New York se tient le procès de l’homme d’affaires russes Viktor Bout. Aux Etats-Unis on considère Bout comme le plus grand trafiquant d’armes du monde. De la même manière, l’Iran est le mal absolu.

Mais comment a été préparée l’accusation et comment Viktor Bout a-t-il été extradé de Thaïlande ? Les agents de la DEA, ce n’est même pas la CIA mais l’agence de lutte contre la drogue, se sont fait passer pour des rebelles colombiens et ont proposé à Bout de leur vendre des armes pour tuer des Américains. Et, il aurait répondu qu’il n’appréciait pas les Américains.

Aux Etats-Unis, cette aversion exprimée à haute voix est peut-être condamnable, mais dans le monde ceux qui aiment les Américains sont-ils légion ?

Et aujourd’hui on nous parle de l’histoire des agents iraniens, dont l’un a été appréhendé par des provocateurs, également de la DEA. La méthode de la provocation ne suscite pas la confiance de tout le monde. De plus, on peut dire que l’enquête transnationale et la justice ne susciteront pas la confiance pendant encore longtemps. Cette même justice sera considérée comme une arme émoussée des intérêts politiques des puissances. En tout cas, c’est ce qu’indiquent les leçons de l’histoire iranienne.

Dmitri Kossyrev

Source : RIA Novosti

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