Archive | octobre, 2011

Atmosphère : un expatrié français nous raconte ses six mois de séjour à Damas

31 oct

par Louis Denghien pour InfoSyrie

Nicolas a 29 ans. Avec son épouse et leur très jeune enfant, ils se sont établis, pour raisons professionnelles, à Damas voici six mois, début avril, soit trois semaines environ après le début des troubles en Syrie. Quelque 180 jours plus tard, à l’occasion d’un bref retour à Paris, il nous donne ses impressions qui, précise-t-il, concernent essentiellement Damas et la ville archéologique de Palmyre (près de la frontière irakienne). En six mois, ce jeune homme, dont ce n’est pas le premier séjour syrien, a eu en effet le temps de se forger une opinion, d’avoir une vision de ce pays et de son peuple, vision assez éloignée, on le verra, du tableau sinistre qu’en donnent les médias français.

InfoSyrie : Nicolas bonjour. Peux-tu, pour commencer, nous rappeler dans quelles circonstances tu as entrepris ce voyage et cette installation en Syrie, et d’ailleurs était-ce ton premier voyage ?

Nicolas : Non, j’avais 8 ans quand j’ai effectué mon premier voyage en Syrie. J’avais du reste visité également, à cette occasion, la Jordanie et le Liban. J’ai de la famille en Syrie, et au Liban. Depuis j’ai dû faire, jusqu’à aujourd’hui, une quinzaine de voyages tant en Syrie qu’au Liban et en Jordanie. J’ai commencé assez jeune à m’intéresser à ce pays et, au-delà, à la culture arabe. J’ai toujours voulu travailler au Proche-Orient : d’abord je me voyais en ambassadeur de France , et puis… (rires)

InfoSyrie : En ce qui concerne ton dernier voyage, il s’agit carrément d’une installation, professionnelle et familiale… Comment avez-vous pris cette décision ?

Nicolas : Nous sommes arrivés à Damas le 9 avril 2011. J’avais décidé avec ma femme de partir là-bas pour ce que je connaissais déjà de la qualité de vie, de l’accueil des gens, du climat, et ce malgré tout ce que pouvaient dire les journaux français de la situation sur place…

InfoSyrie : Car, encore une fois, tu arrives trois semaines après le début des troubles…

Nicolas : Oui. Mais à notre arrivée, je n’ai pas vraiment constaté de changements par rapport à ce que j’avais pu voir dans mes précédents voyages. Je connaissais l’atmosphère des rues et de certaines villes du pays. Et je n’ai pas vu, cette fois, plus d’hommes en armes que d’habitude, pas de tension perceptible dans la rue – je parle pour Damas. A part un voyage de quatre jours à Palmyre, nous avons peu bougé de Damas. Nous ne sommes pas rendus sur le littoral, à Lattaquié ou Tartous, car on nous avait dit qu’il y avait des risques d’agression, non pas dans ces villes, mais sur la route y menant. Mais donc je peux parler de Damas, et accessoirement de Palmyre.

InfoSyrie : Et donc, six mois de Damas, qu’est-ce que ça donne ?

Nicolas : Ca donne qu’on a entendu, bien sûr, parler de certaines rumeurs de différentes manifestations, pro ou anti-Bachar. Mais en ce qui concerne ce que nous avons vu de nos yeux, ce sont deux ou trois manifestations d’opposants qui regroupaient à chaque fois, au grand maximum, une centaine de personnes. Quant aux manifs pro-Bachar, j’en ai vue une qui se déroulait sur toute l’étendue de l’autoroute de Mezzeh, du moins le tronçon qui traverse de part en part Damas (il faut imaginer une avenue des Champs-Elysées qui serait en même temps une autoroute à plusieurs voies ! Ndlr) : il y a avait une foule immense, avec un drapeau long, je crois de 3 kilomètres et demi, et qui n’était pas du tout encadrée par quelque force policière ou politique que ce soit.

InfoSyrie : Au fait, tu parles arabe ?

Nicolas : Un petit peu, et de mieux en mieux au fur et à mesure que mon séjour se prolonge. je l’apprends « sur le tas », au fil de mes contacts. Je le comprends globalement assez bien. Mais pas mal de Damascènes parlent anglais. Sinon, ce que nous pouvons observer quotidiennement – je précise que nous habitons le quartier chrétien de Bab Touma, au sud-est de la ville, non loin de la mosquée des Omeyyades – c’est que les Damascènes sont vraiment très accueillants, comme ils l’ont toujours été. On n’a jamais constaté d’animosité envers la France et les Français. On prend le taxi tous les jours, et les chauffeurs de taxi ne s’en sont jamais pris à nous, tout au plus ont-ils eu, le temps d’une course, quelques mots contre Sarkozy.

InfoSyrie : Mais on imagine que les Damascènes parlent des événements, ou bien est-ce qu’on exagère en Occident la place de ces mêmes événements dans la vie de tous les jours ?

Nicolas: Oui et non. On ne parle pas ouvertement, et encore moins dans la rue, de la situation. On l’évoque en revanche chez soi. Mais ça crée des tensions car certaines personnes, pour diverses raisons, comme certains commerçants ou hommes d’affaires, préféreraient que le régime saute, tandis que d’autres croient toujours en Bachar et son régime. Mais la plupart des gens à qui j’ai pu en parler associent le régime et la sécurité. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles nous avons, ma femme et moi, décidé de nous installer en Syrie. Ca peut paraître paradoxal à un Français de France qui voit le pays comme au bord de la guerre civile, mais, désolé, on se sent beaucoup plus en sécurité à Damas qu’à Paris. Moi je n’ai aucune appréhension à laisser ma femme avec notre fils de six mois dans les rues de Damas, alors que j’aurais une inquiétude certaine si elle se baladait seule à Paris ou en banlieue, dans le métro ou le bus.

InfoSyrie : Il n’y a pas de délinquance urbaine endémique comme chez nous ?

Nicolas : Absolument pas. Et encore maintenant : nous n’avons jamais vu la moindre bagarre de rue en six mois dans cette grande ville de 2 millions et quelque d’habitants.

InfoSyrie : Est-ce qu’il y a une présence policière ou militaire évidente ?

Nicolas : Il y en a toujours eu, autour des ambassades et des lieux administratifs sensibles. Mais, croyez-moi ou non, on ne voit pas de patrouilles militaires du type « Vigie Pirate » comme en France.

InfoSyrie : Mais vous vous êtes rendus à Palmyre. Avez-vous constaté le même calme sur place, ou pendant le trajet, ou avez-vous noté, au contraire, des signes de tension ?

Nicolas : Je précise que Palmyre est à 4 heures et demie de route de Damas, en direction de l’Irak et de l’est. On rencontre un check-point sur la route, à l’aller, et re-belote au retour. Nous voyageons par bus, au milieu des Syriens « de base », ce qui nous permet d’avoir un regard autre, plus vrai, sur le pays. Aux check-points, voyageurs et policiers voient bien que nous sommes français, mais tout se passe bien. On a même droit à des sourires et on nous dit « Soyez les bienvenus ». Les Syriens avec qui nous avons parlé en ces circonstances nous prenaient même à témoin de ce qui se passait vraiment sur place, c’est-à-dire pas du tout la guerre civile larvée qu’on nous décrit ici.

InfoSyrie : Mais, à ce propos, vous avez pu ressentir les fameuses tensions communautaires souvent évoquées en France ?

Nicolas : J’avoue ne pas m’être particulièrement intéressé à cette dimension de la société syrienne. Je ne suis pas moi même quelqu’un de religieux. Je m’intéresse, en termes de culture et de société, à la religion musulmane. Mais je n’ai pas été sensible, sur place,aux implications sociales et politique des questions religieuses.

InfoSyrie : Mais si l’on devait résumer : en six mois, à Damas, tu n’a pas perçu cet état de pré-guerre civile qu’on nous dépeint à longueur de temps en France ?

Nicolas : Je l’ai perçu, mais uniquement par le matraquage médiatique que font les chaînes françaises reçues à Damas, comme France 24, TV5 ou Euronews. Ou bien encore via les magazines européens qu’on trouve sans problèmes. Mais quant à ce que je vois tous les jours, non absolument pas. Je ne ressens aucun climat de tension ou a fortiori de terreur. Et quand j’entends ce qu’on dit à ce propos à Paris, ça me semble complètement aberrant !

C’est d’ailleurs parce que tout ce qu’on nous raconte à ce sujet est faux que ma femme et moi retournons dès demain à Damas avec notre bébé. La Syrie, ce n’est absolument pas l’Afghanistan, ou même l’Irak !

InfoSyrie : Vous avez des contacts avec d’autres membres de la communauté française de Damas ?

Nicolas : Quelques uns. Beaucoup ont été, entre guillemets, invités par le gouvernement français à rentrer au pays, mais il reste encore beaucoup de Français à Damas, il s’agit souvent, il est vrai, de familles mixtes franco-syriennes. Et les enfants de ces familles vont normalement à l’école. Et je précise, pendant que j’y suis, que nous ne sommes soumis à aucun couvre-feu le soir venu.

InfoSyrie : Damas est une ville assez occidentalisée, avec des femmes vêtues à l’européenne, une vie nocturne… ?

Nicolas : Bien sûr, night-clubs et bars abondent à Damas ; je connais, entre autres, le See Bar, le Marmar. On y consomme de l’alcool sans plus de restrictions qu’en France, avec plus de discrétion, évidemment, en période de ramadan. De ce point de vue, on n’est pas en Arabie Saoudite. Il y a quand même une ouverture d’esprit en Syrie, sans doutes due à l’orientation laïque du régime, et à la libéralisation initiée depuis une dizaine d’années par Bachar.

InfoSyrie : Justement, tu as causé de Bachar al-Assad, de sa personnalité sinon de son régime, avec des Syriens ?

Nicolas : Oui, j’en ai parlé un petit peu. On a d’ailleurs évoqué aussi bien le père, Hafez, que son fils. Je dirais que les avis sont mitigés, parce que forcément, différents intérêts, différents vécus interviennent dans cette perception. La plupart de mes interlocuteurs sont quand même satisfaits du régime et ce qu’il a fait, ou de ce qu’il garantit. Là encore, aucun rapport avec ce qu’on nous raconte en France. Bien sûr, certains sont agacés ou las d’une situation qui ne semble aller, depuis sept mois, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais en règle générale, à Damas, les gens sont pro-gouvernementaux, et apprécient globalement la façon qu’a Bachar de gérer le pays.

InfoSyrie : Bachar a donc une équation personnelle plutôt bien perçue…

Nicolas : Absolument. Bien sûr, comme partout, comme en France, il y a du mécontentement, des impatiences. Il y a des choses à faire, mais on pense généralement, à Damas, en tous cas, que Bachar pourra les faire.

InfoSyrie : L’attitude des pays occidentaux a des effets sensibles sur l’économie locale, notamment le secteur touristique ?

Nicolas : Oui, malheureusement. La plupart des touristes occidentaux suivent les recommandations des agences, des tour operators, et des ambassades. J’ai pu le constater à Palmyre, ville antique qui vit essentiellement du tourisme : la plupart des hôtels et commerces sont fermés. C’est vraiment une ville morte au niveau économique.

InfoSyrie : Mais y a-t-il un tourisme arabe en Syrie ?

Nicolas : Oui. Beaucoup d’Iraniens et de Turcs – musulmans sinon arabes – des Jordaniens, des Libanais. Mais les touristes à devises sont d’avantage représentés par le Qatar, l’Arabie Saoudite, ou, bien sûr, des Libanais.

InfoSyrie : En termes de consommation, un Occidental est-il dépaysé en Syrie ?

Nicolas : On peut trouver de tout à Damas. Mais il y a une gêne, notamment pour le commerce, du fait que les Américains ont interdit l’usage en Syrie des cartes de crédit et de paiement Visa ou American Express.Ca veut dire qu’on ne peut plus payer par carte à Damas, que ce soit dans une boutique oui dans un restaurant. Et bien sûr, ce n’est pas du tout le régime qui est gêné par de telles mesures, ce sont les Syriens « de base ». La classe des hommes d’affaires et des bourgeois est particulièrement affectée par ça.

InfoSyrie : En tant que Français, vous avez des contacts avec l’ambassade ?

Nicolas : On s’est fait référencer à l’ambassade « au cas où », mais nous n’avons jamais été contactés par elle, en sept mois.

InfoSyrie : On trouve des journaux, des livres, des dvd français ?

Nicolas : Oui, on trouve les principaux quotidiens – Le Monde, Le Figaro, Libération et même Le Parisien. Des livres aussi. En ce qui concerne les dvd, il y a un assez grand choix dans les grands magasins de Damas. Mais il y a beaucoup de copies pirate, la loi syrienne étant assez souple en ce domaine.

InfoSyrie : Au fait, et compte tenu de tout ce que tu viens de nous dire, comment vont tes affaires à Damas ?

Nicolas : Comme je travaille dans l’hôtellerie et la restauration, je vous laisse imaginer ! A Damas, je suis essentiellement un homme au foyer, qui attend des jours meilleurs. D’autant qu’étant étranger, j’ai plus de difficultés à trouver une place dans un restaurant qu’un Syrien. Ma femme, elle, travaille dans une école. Pour elle, tout va bien.

InfoSyrie : Si d’un mot, après sept moins d’immersion à Damas, tu devais résumer ton sentiment sur la Syrie et les Syriens, quel serait-il ?

Nicolas : En un mot, c’est difficile. Mais je trouve vraiment, pour m’en tenir à Damas, que ses habitants sont très ouverts d’esprit, à l’écoute d’un avis extérieur. Il sont très accueillants, chaleureux, avec le coeur sur la main. C’est vraiment une mentalité que j’apprécie, et c’est pourquoi je vais éduquer mon fils dans ce climat psychologique. Je ne regrette pas, malgré les difficultés momentanées, de m’être établi en Syrie, et ma femme non plus.

InfoSyrie : Nicolas, merci et bon voyage !

Entretien réalisé dans l’après-midi du 14 octobre. Notre interlocuteur repartait le soir même, avec son épouse et son enfant, pour Damas.

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Source : InfoSyrie

La Tunisie a flirté avec la démocratie directe

30 oct

par Fethi Gharbi

Ceux qui n’ont pas vécu de l’intérieur l’expérience révolutionnaire tunisienne et égyptienne ne peuvent imaginer malgré toute leur bonne volonté l’ampleur de la métamorphose. Le bouleversement a plus transformé les esprits qu’il n’a modifié d’une manière radicale les apparences. C’est pour cette raison qu’un tel phénomène est difficilement quantifiable. En l’espace de quelques heures, quelque jours, des hommes et des femmes ont subitement mué. Des sujets qui pendant de longues décennies ont mené une existence politique presque végétative prennent soudain conscience qu’ils sont des citoyens, qu’ils sont les vrais maîtres de la cité. Voila que toutes les places dans les villes et dans les villages se transforment en agoras et que les nouveaux maîtres, maîtres de leur propre destin, dictent dans l’euphorie mais avec détermination leurs quatre volontés, directement, sans intermédiaires et sans représentants hypocrites. Oui, les révoltes tunisienne et égyptienne se sont faites sans leaders et sans encadrement même si après coup syndicats et formations politiques s’y sont ralliés. Soulèvements populaires purs, sans souillures politiciennes ni compromis, ils ressemblent plus à un hymne à la démocratie qu’à un mouvement organisé. Stupéfait, le monde assiste à travers les écrans à l’impossible exploit de peuples pacifiques, armés de leur seule volonté à déposer leurs despotes.

En Tunisie, après la fuite du dictateur, un peu partout dans le pays, des bandes de barbouzes au service du RCD et des clans rivaux s’étaient mises à saccager et à incendier municipalités, sous-préfectures, tribunaux, recettes des finances et même des écoles primaires. Leurs but était en même temps de détruire des archives compromettantes et de provoquer le désarroi parmi les habitants. La Tunisie était en feu. La police pourtant pléthorique à l’époque de Ben Ali a totalement disparu. Face au danger, un miracle se produit : la population au lieu de paniquer a pris spontanément son destin en mains. Des gens nés et nourris au sein des dictatures, totalement apolitiques, se mettent à s’autogérer comme si la chose politique s’apparentait plus à l’inné qu’à l’acquis. Je n’ai pu alors m’empêcher de penser que plus les institutions sont organisées et fortes plus l’individu perd le sens du politique. Cette quasi vacance du pouvoir au lieu d’instaurer la loi de la jungle a au contraire permis l’éclosion des solidarités. Des comités de quartiers poussent un peu partout, des jeunes et des moins jeunes, armés de gourdins, de barres de fer ou même de vieux amortisseurs, dressent des barrages à tous les carrefours et sur toutes les routes. Les voisins se découvrent soudain, des cercles se forment, les uns sortant de chez eux des chaises, les autres distribuant des rafraîchissements, des gâteaux… et les veillées se prolongent tard dans la nuit. Cadres, ouvriers, commerçants, étudiants discutent d’égal à égal de politique, rien que de politique. Dire que quelques jours auparavant ils n’avaient droit qu’au Foot, un sujet devenu presque obscène pendant ces jours de grâce. Les barrages dressés jour et nuit ont fini par mettre en échec le plan de la contre-révolution fasciste même si plusieurs personnes y ont laissé la vie. Personne ne mesurait le danger,  les enfants, entêtés, se mêlaient aux adultes qui  assuraient la garde. Et je me demandait si c’est l’euphorie de la liberté ou celle de la convivialité, de la solidarité retrouvée qui rendait les gens si héroïques. Lorsque le calme commençait à revenir, les adultes laissaient faire les tout jeunes  qui plein de zèle arrêtaient les voitures, ouvraient les portières, regardaient sous les sièges. Tout le monde se laissait faire même les taxis qui se font arrêter quatre ou cinq fois lors d’une seule course. Tous étaient conscients du rôle salvateur que jouait ce service de sécurité assuré par la masse anonyme des citoyens…par le peuple au service du peuple. Un fait plaisant que je n’oublierai jamais : quelques semaines après la fuite de Ben Ali, la police a commencé de nouveau à montrer le bout de son nez. Des petits jeunes assurant la garde d’un barrage tout près de chez moi arrêtent un fourgon de la police et inspectent la cabine, les agents se laissent faire; mais lorsque les jeunes demandent à vérifier l’arrière du fourgon, l’un des deux agents, hors de lui, se met à vociférer et à pourchasser les enfants qui détalaient à toutes jambes…Tout le monde rigolait. Il est vrai que l’un des acquis important de ce soulèvement populaire est cette démythification de la police. Je me dis, il y a au moins ça de gagné.

Ce qui mérite d’être souligné, c’est cette population qui en l’absence de tout encadrement parvient pendant des semaines à assurer sa sécurité pourtant si menacée, à lever les ordures, à nettoyer les rues…La plupart des préfets et sous-préfets fraîchement nommés par le gouvernement provisoire sont hués par les foules et déguerpissent sans demander leur reste. Le Premier ministre Md. Ghanouchi en personne n’a pu résister à la pression citoyenne et a fini par démissionner. L’histoire ne manquera pas de marquer d’une pierre blanche le rassemblement de tous ces jeunes diplômés en chômage venu de l’intérieur et campant jour et nuit place du gouvernement à la Casbah. L’éloquence éblouissante de tous ces tribuns de la plèbe charmait l’assistance qui buvait goulûment leurs mots étincelants. Qu’on ne me parle d’élitisme ! Au Tiers Monde, il marche plutôt sur la tête. En écoutant ces jeunes orateurs, on mesure à quel point nous avons toujours été assujettis au règne des médiocres.

Mais le rêve n’a que assez duré. M. Béji Caïd Sebsi, ancien ministre de l’Intérieur de Bourguiba, encensé par la France et les États Unis, devient le nouveau Premier ministre provisoire. Il a vite fait de se plier à l’exigence populaire réclamant l’élection d’une assemblée constituante et réussit ainsi à baisser la pression. Il a ensuite oeuvré pour remettre sur pied le RCD légalement dissous en octroyant des visas à une quarantaines de partis clones. Toute contestation ou manifestation à caractère politique est sévèrement réprimée. Tous ces jeunes contestataires qui avec leur sang et leur souffrance ont fait la révolution sont renvoyés dans leurs provinces. La honte est que le gouvernement provisoire n’a pas cru bon prendre en charge ces blessés et mutilés qui ont payé cher leur opposition à la dictature. Les partis de l’opposition réagissent à peine à ces exactions, hypnotisés semble-t-il par l’appât des élections. L’ordre immuable du couple état centralisé, partis d’opposition a vite fait de prendre  le dessus. “L’élite“, tous ces professionnels de la politique ont horreur de l’ordre populaire. Pourtant l’expérience de plusieurs semaines de démocratie directe embryonnaire fournit la preuve que des formes plus démocratiques de gestion du politique sont possibles. La participation de tous à la définition d’un vivre ensemble, en dehors des seules institutions représentatives, voilà peut être l’apport le plus précieux de ce soulèvement.

Malgré la confusion entretenue pendant des mois par le pouvoir, la population au lieu d’être découragée, s’est dirigé en masse vers les urnes déjouant ainsi les plans ourdis par la contre-révolution. Pour la première fois de son histoire, le peuple chasse légalement la dictature et choisit ses élus. En ce moment crucial, peu importe qui l’emporte, ce qui compte est la mise en marche de la mécanique démocratique. Les élections prochaines auront raison de toute déviation.

Tout semble maintenant rentrer dans l’ordre. C’est à l’élite partisane d’occuper le devant de la scène et c’est au peuple de déléguer son pouvoir. On est loin des premiers jours de la révolution où le peuple dictait ses choix et organisait son quotidien. Des questions me brûlent : Est-il nécessaire que cette démocratie naissante emboîte le pas à toutes ces démocratie représentatives occidentales à l’agonie ? Faut-il que nous soyons toujours habités par ce mimétisme aveugle qui caractérise tant l’élite du Tiers Monde ? Et je me mets à rêver d’Athènes débarrassée de ses tyrans qui entre le VIe et IVe siècle a opté pour la démocratie directe en rejetant toute forme d’élitisme. Le tirage au sort des représentants qui venant de milieux différents et n’exerçant qu’une seule fois et pour une courte période ne peuvent en aucun cas former une élite. Le peuple adopte lui-même les lois et décisions importantes et se donne le droit de révoquer à tout moment ses mandataires. Cette gouvernance reposant sur une rotation continuelle du pouvoir empêche le développement des aristocraties qui finissent toujours par dégénérer en oligarchies.

Accepter l’élitisme c’est renoncer à la démocratie. Bernard Manin, dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif, met en lumière l’actuel paradoxe du gouvernement représentatif : « le rapport entre les représentants et les représentés est maintenant perçu comme démocratique, alors qu’il fut conçu en opposition avec la démocratie ». Les révolutionnaires français de 1789 n’avaient pas comme idéal l’auto-gouvernement du peuple mais l’aristocratie élective. Les démarches politiques participatives (telles que le tirage au sort) ont été écartées au profit d’une démocratie représentative dont l’horizon s’est progressivement élargi au suffrage universel. En réalité, Le système représentatif s’est imposé depuis le XVIIIème siècle afin d’exclure le peuple du gouvernement au profit d’une élite. Cette forme de gouvernance élitiste est présentée aujourd’hui par l’idéologie bourgeoise occidentale comme étant l’expression parfaite de la démocratie : un pur mensonge. Il y a plus de deux siècles, Rousseau dénonçait déjà ce système par lequel le représentant fini toujours par usurper le peuple souverain. Les électeurs dans les pays de l’Union européenne l’apprennent à leur dépend lorsqu’ils constatent que leurs élus nationaux font allégeance aux multinationales et aux banques privées et se rendent complices de  ceux qui font leurs malheurs. En d’autres temps ceci aurait été considéré comme un crime de haute trahison. Cette dérive n’a rien de conjoncturel, elle est au contraire inhérente à ce système de gouvernement. Cependant, une telle aliénation devient plus visible avec la forte poussée du néolibéralisme qui a totalement assujetti le politique à l’économique. La mobilité du capital trahit de manière plus voyante la soumission des élus nationaux aux diktats des finances internationales. Nous vivons en effet à une époque où le politique en tant qu’expression de la souveraineté du peuple est mort de sa belle mort.

L’élan révolutionnaire conjugué à la fraîcheur des partis politiques offre à la Tunisie cette chance inouï de penser autrement la démocratie. Bien entendu, ceci ne serait possible qu’une fois les intellectuels de ce pays seront débarrassés de ce mimétisme aveugle qui pousse une bonne partie d’entre eux à singer le modèle occidental. Cette première révolution du XXIème siècle comme on se plaît à le répéter se doit d’être conséquente et assumer un rôle pionnier. Une assemblée constituante ouverte à toutes les sensibilités politiques devra avant tout se prémunir contre les dérives de la démocratie représentative et tendre vers une vraie démocratie. Si la démocratie directe est souvent considérée comme anachronique, la démocratie participative attire de plus en plus d’adeptes à travers le monde. Il s’agit de brider au maximum le pouvoir des élus en rapprochant le processus de décision des citoyens et en favorisant l’émergence d’une démocratie de proximité. Décentralisation, votations, référendums et participation citoyenne à la gestion des communes se dresseront tel un rempart face à la dégénérescence élitiste. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent en France et appellent à une nouvelle constitution. Et si les Tunisiens leur montraient le chemin… qui sait !

Dans L’Express du 25 octobre, Christophe Barbier en parfait éditocrate ne semble pas partager tout à fait mon point de vue. Il s’affole même : “… Et si nous avions fourni, enfants béats de Danton et de Rousseau, le moteur démocratique au véhicule islamiste ?“  Votre moteur qui pouffe, pétarde et vous enfume et qui risque à tout moment de vous exploser à la figure, on n’en a cure cher monsieur… On préfère regarder ailleurs. Quant à votre épouvantail islamiste, depuis le temps que vous l’agitez, il  part en lambeaux. En parfaits pompiers pyromanes, vous avez inventé le choc des civilisations et poussé malgré lui le monde musulman à défendre son dernier carré identitaire. Mais tranquillisez-vous, les partis islamiques ne sont après tout que des partis politiques. Les Tunisiens qui ont su faire fuir votre ami Ben Ali, sauront congédier ceux qui les servent mal.

Fethi Gharbi

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Un assassinat brutal et gratuit en Libye ou le Nouvel Ordre Mondial dans toute la transparance de sa barbarie

27 oct

par Rick Rozoff pour Global Research

Entretien avec Rick Rozoff, manager du site internet Stop NATO et contributeur de Global Research.

Comment allez-vous aujourd’hui, Mr. Rozoff ?

Rick Rozoff : Plutôt déprimé par la nouvelle de ce matin, ou hier matin dans votre cas.

Ok, quelle est votre première impression ?

Rick Rozoff : Ce fut la mise a mort brutale et gratuite d’un homme de près de 70 ans, assassiné après sa capture. Si l’intention de l’OTAN après 216 jours de bombardements était de le tuer en première instance, ce qui est véritablement le cas en considérant les bombardements multiples de sa résidence à Tripoli, qui dans un cas tua un de ses fils et trois de ses petits-enfants, ceci est clairement de l’assassinat ciblé; à ce titre je suppose que l’OTAN peut maintenant clamer un certain succès. Elle a eu ce qu’elle voulait.

Le président Barack Obama a dit qu’il allait y avoir un retrait de Libye très bientôt, dans votre esprit, cela veut-il dire que l’objectif a été atteint ?

Rick Rozoff : Oui, totalement. Changement de régime, appropriation de la plus grosse réserve pétrolière du continent africain, la privatisation de la Libye, qui fut du reste le seul pays de l’Afrique du Nord à ne pas être un membre du soi-disant dialogue méditerranéen, dans ce qui est maintenant d’après le secrétaire général Anders Fogh Rasmussen un partenariat militaire avec l’alliance atlantique… Ainsi dans toute l’acceptation du terme, leur objectif a été atteint. Ceci n’est sûrement pas quelque chose qui bénéficiera au peuple libyen.

Vous ne voyez pas ceci comme étant justice pour le peuple libyen? Il y a des gens qui disent que Kadhafi était quelqu’un de terrible. Qu’il a tué des milliers de gens et qu’il méritait de mourir.

Rick Rozoff : Il y a tant de… Comment dire ? Mauvais goût, satisfaction gratuite au sujet du meurtre de cet homme qui est né il y a 70 ans dans la même ville où il a été assassiné, dans le 216ème jour de bombardement de son pays. Il est né sous l’occupation fasciste italienne et il est mort sous l’occupation de l’OTAN. Je pense que le parallèle ici ne peut échapper à quiconque, incluant le fait que l’Italie a fourni quelques avions qui ont aidé à dévaster son pays depuis la mi-Mars, depuis le 19 mars. S’il était le monstre dont ils ont fait le portrait et j’invite votre audience à visiter le site internet de l’OTAN et d’y lire quelques unes des grossières caricatures de Kadhafi postées ces derniers jours, graffitis muraux et plus, le dépeignant de manière avilissante afin de continuer à le déshumaniser plus avant en préparation de son assassinat.

Ok, j’ai vu un reportage de télévision montrant son corps nu jeté alentours comme un morceau de viande. Je suis désolé de l’expression.

Rick Rozoff : Oui, ils l’ont amené à Misrata. C’est écœurant, barbare, plus que barbare et ceci est dans la longue lignée de choses similaires. Ceci est vrai avec Slobodan Milosevic en Yougoslavie et avec Saddam Hussein en Irak, avec n’importe quel leader d’un pays qui ne se conforme pas entièrement. Je ne mets pas tous ces gens dans le même panier. Rephrasons ceci. Tout leader dont le temps est déchu selon les Etats-Unis et l’OTAN peut s’attendre à mourir. Hussein fut pendu, Kadhafi abattu.

Bien que Kadhafi fut considéré, il ne l’était que nominalement, mais on le considérait comme tel, être le chef de l’état et même le chef de l’armée, avec le bombardement de ses résidences privées sous couvert de dire qu’elles étaient des centres de commandement et de contrôle suggérant qu’il était considéré comme étant en charge de l’armée libyenne d’après l’OTAN, son statut et son traitement lorsqu’il fut capturé Jeudi dernier, étaient régis par les conventions de Genève. Au lieu de cela, il fut assassiné d’une balle dans la tête. Ceci est le nouveau régime politique qui est implanté en Libye et cela montre au delà des belles paroles de l’occident sur la loi et les préoccupations humanitaires, une image des plus graphiques de ses véritables intentions; de la même manière que la mort de Slobodan Milosevic dans un véritable donjon aux Pays-Bas, parce qu’on lui refusa un bon traitement médical en Russie, ainsi que la pendaison grotesque de Saddam Hussein. Ceci est l’image du Nouvel Ordre Mondial, un ordre mondial dans toute la transparence de sa barbarie.

Que voulez-vous dire par on lui refusa un traitement médical en Russie ?

Rick Rozoff : La Russie offrît de faire un arrangement avec le TPI de l’ancienne Yougoslavie, d’amener Slobodan Milosevic à Moscou pour traitement médical, mais on lui refusa cette opportunité et il mourut peu de temps après. Il y a peut-être même eu plus de malfaisance, mais le message est très clair.

Voyez-vous un phénomène récurrent, désolé de vous interrompre… Voyez-vous un phénomène récurent entre Hussein, Ben Laden et maintenant Kadhafi ? Je veux dire, nous avons des pays, comme ceux d’Hussein et Kadhafi qui ont arrêter leurs programmes d’arment. Ils ont coopéré avec la CIA, dans ce cas-ci, d’après ce que j’ai entendu dire et c’est pratiquement entendu, Kadhafi assistait les Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme en autorisant les vols de rendition en Libye. Il avait arrêté son programme d’armement. Y voyez-vous quelque chose de récurent ?

Rick Rozoff : Oui, de manière évidente. Celle des Etats-Unis et de l’alliance atlantique qui utilisent quelqu’un pour quelque but que ce soit et ensuite de s’en débarasser et de le tuer après-coup. Slobodan Milosevic, au prix de grands riques pour lui-même au sein de la république fédérale de Yougoslavie, joua un rôle important dans la négociation de la fin des hostilités armées en Bosnie. Pour toute gratitude, son pays fut bombardé pendant 78 jours en 1999 par les Etats-Unis et ses alliés de l’OTAN; il fut par la suite abandonné en prison pour y mourir.

Il avait un arrangement avec la CIA, je pense, ceci a fini par sortir et je pense que cela est maintenant pour le moins dans l’acceptation publique générale, qu’il croyait qu’il serait protégé.

Rick Rozoff : Je ne connais pas les détails de tout cela, mais ce que nous voyons au bout du compte est un bon paquet de cadavres et les meurtres de chefs d’Etat. Nous devons nous rappeler de ceci, même s’il n’était que nominalement chef d’état, Mouammar Kadhafi était le leader politique le plus ancien au monde. Il était le dernier lien personnel, puisque Fidel Castro de Cuba a pris sa retraite, entre le mouvement de lutte pour la libération nationale de l’après Seconde Guerre Mondiale et l’émergence de nouvelles nations durant l’ère de la Guerre Froide et l’ère post-Guerre Froide, qui a érigée l’OTAN comme une force de frappe militaire qui peut renverser et renversent des gouvernements de part le monde. L’OTAN se vante sur son site internet, d’avoir à ce jour effectué 26 000 missions aériennes au dessus d’un pays de 6 millions de personnes, avec plus de 9000 de ces sorties étant des missions de combat. Ce monstre a donc été lâché sur le monde ces vingt dernières années et la Libye ne sera sûrement pas le dernier pays pris pour cible. Vous pouvez être certain de cela.

Que pensez-vous qu’il va arriver ensuite ?

Rick Rozoff : Je ne sais pas si la Libye pourra de nouveau s’unifier. Les puissances occidentales ont incité aux différences régionales et tribales afin de renverser le gouvernement de Kadhafi et penser qu’on peut remettre le génie dans la lampe est faire preuve de beaucoup d’optimisme et aussi pas très intelligent. Avec le commandant militaire du conseil transitoire (Abdel Hakim Belhaj) qui est quelqu’un que les Etats-Unis ont incarcéré et interrogé comme partie de son programme de “rendition extraordinaire”, ancien combattant en Afghanistan, ancien leader du groupe de lutte islamique armée libyenne, vous avez des éléments d’Al Qaïda et des séparatistes tribaux; ils ont tous créé le chaos et maintenant veulent stabiliser la Libye… Je ne vois rien de cela se produire. Au bout du compte, avec la zone d’exclusion aérienne et l’intervention humanitaire, l’OTAN a clairement mené la guerre contre une nation au profit de ses insurgents, point barre.

Ceci était définitivement l’intention de départ et cela est maintenant un succès.

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Article original : Libya: A Brutal, Gratuitous Slaying, the New World Order in All Its Transparent Barbarism

Traduction : Résistance 71

Introduire le loup pakistanais pour garder le poulailler afghan

25 oct

par M.K Bhadrakumar pour Asia Times Online

La visite à Islamabad, la semaine dernière, de la Secrétaire d’Etat US Hillary Clinton s’est avérée être un énième moment pour définir la fin de partie en Afghanistan. Elle s’est déroulée dans une atmosphère lourde de propagande. « Foggy Bottom » [le ministère US des Affaires étrangères] a habituellement recours à une diplomatie publique véhémente lorsque la maison d’Oncle Sam brûle, pour que sa peine à éteindre les flammes reste une affaire privée.

Ce fut littéralement le cas la semaine dernière. Les diplomates américains se sont efforcés de donner leur interprétation aux personnels des médias prêts à les écouter, selon laquelle Clinton allait transmettre un message strict au QG récalcitrant de l’armée pakistanaise, à Rawalpindi : « Le Pakistan doit prendre des mesures énergiques contre le réseau Haqqani qui s’est réfugié au Waziristân-nord, dans les régions frontalières avec l’Afghanistan, et qui décime sans cesse les forces états-uniennes et de l’OTAN ; sinon, les Etats-Unis agiront par eux-mêmes ».

Les conseillers en communication américains ont fait comprendre qu’avec ou sans le Pakistan, les Etats-Unis combattront de toute manière les insurgés (de même qu’ils « discuteront » avec eux et qu’ils « construiront » également l’Afghanistan), mais que les relations entre le Pakistan et les Etats-Unis étaient en danger, à moins que ses dirigeants militaires agissent maintenant.

Il est clair que Clinton était en mission de la dernière chance. Le « bon flic » et le « mauvais flic » partent rarement – voire jamais – en mission commune. Pour ces discussions, Clinton était accompagnée à Islamabad du directeur de la CIA, David Petraeus, et du président de l’état-major interarmées, Martin Dempsey. Qu’a donc accompli la mission de Clinton ?

Un virage spectaculaire à 180 degrés

A cette occasion, cinq choses ont émergé :

  1. Les Etats-Unis ont reconnu publiquement l’aspect central du rôle du Pakistan dans cette fin de partie afghane ;
  2. Les Etats-Unis ont cédé publiquement à l’exigence pakistanaise que des pourparlers soient engagés avec les Haqqanis et admis que les exclure fragiliserait tout le processus. Le réseau Haqqani est l’un des éléments les plus importants de l’insurrection menée par les Talibans en Afghanistan ;
  3. Par conséquent, la nouvelle approche consistera à « faire pression » sur les Haqqanis, afin qu’ils se rendent à la table de négociation – plutôt qu’essayer de les vaincre en tant que groupe irréconciliable d’insurgés ;
  4. Les Etats-Unis ont compris l’éventail des facteurs derrière l’hésitation du Pakistan à lancer des opérations militaires au Waziristân-nord et ils changeraient donc de tactique en optant pour « d’autres formes d’action », comme partager des renseignements en temps réel et entraver les capacités létales de ce réseau ;
  5. Clinton a admis à plusieurs reprises les préoccupations « légitimes » d’Islamabad relatives au fait que les Talibans opèrent sur le sol afghan depuis des refuges sûrs, pour y mener des attaques terroristes transfrontalières ; et, dorénavant, les troupes américaines « accélèreront le rythme militaire » contre ces sanctuaires et les empêcheront d’attaquer depuis le Pakistan.

Clinton a fait également plusieurs gestes significatifs, ayant pour effet de montrer que les Etats-Unis étaient prêts à monter d’un cran – voire même renoncer temporairement à leur incrédulité – dans un effort déterminé en vue de rectifier les désaccords dans les liens américano-pakistanais. Elle a admis que les Etats-Unis avaient eu « une réunion préliminaire » avec les Haqqanis « afin de voir avant tout s’ils pouvaient se manifester ne serait-ce que pour une rencontre préliminaire » et, en effet, les responsables pakistanais « ont aidé à faciliter » cette rencontre.

Elle est allée encore un peu plus loin en révélant que les Etats-Unis et le Pakistan travaillaient à « essayer de mettre au point un processus qui pourrait permettre une réelle négociation » avec le réseau Haqqani. Clinton a visiblement réévalué l’ancienne formule états-unienne « discussion, discussion, combat, combat ». Elle a dit : « Nous [les Etats-Unis] voulons voir plus de discussions et moins de combats, mais pour obtenir ces discussions, nous devons poursuivre les combats [.] nous sommes à présent arrivés à un stade où le potentiel pour des discussions existe ».

Clinton a réfuté catégoriquement que l’administration de Barack Obama avait récemment envisagé l’option d’effectuer des incursions terrestres américaines en territoire pakistanais. « Cela n’a jamais été sérieusement envisagé. » Au contraire, les Etats-Unis réamorcent le dialogue stratégique avec le Pakistan et mettent au point un nouveau plan pour travailler, « Parce que, ces derniers mois, nous nous sommes, comme vous dites, dispersés et que nous voulons revenir dans le jeu ».

Clinton a délivré également un certificat de « non-objection » aux accords passés entre l’ISI [les services secrets pakistanais] et les Haqqanis. Elle n’aurait pas pu le formuler plus aimablement :

« Désormais, toutes les agences de renseignements ont des contacts avec des personnages louches. Cela fait partie du boulot dans une agence de renseignements. Qui sont ces contacts, comment sont-ils rendus opérationnels, qui les détient ? C’est tout cela que nous examinons ensemble. Mais je ne pense pas que vous obtiendrez le moindre démenti, de la part de l’ISI ou de la CIA, que des personnes dans ces organismes respectifs ont des contacts avec des membres de groupes dont les agendas sont différents de ceux des gouvernements.

Je pense donc que ce que nous disons est : servons-nous de ces contacts pour essayer d’amener ces personnes à s’asseoir autour de la table afin de voir si seront coopératifs ou non [.] ce sont les services de renseignements pakistanais qui ont amené un membre Haqqani à rencontrer une équipe américaine. Vous devez donc savoir où les joindre. Vous savez où ils sont. C’est donc ce genre de choses que nous devons examiner afin de comprendre comment elles peuvent être bénéfiques. »

Clinton a révélé après ces discussions que selon l’estimation du chef de l’armée pakistanaise, Parvez Kiani, le Pakistan et les Etats-Unis étaient « sur la même longueur d’onde à 90-95% ». Elle a partagé l’optimisme du général. « Je pense que la coopération entre nos armées et entre nos agences de renseignements sont de nouveau dans une trajectoire ascendante ». Les questions résiduelles dépendent des parties « opérationnelles ».

Clinton a dit que des « discussions sérieuses et en profondeur » se sont déroulées, notamment « en détail » sur « la réconciliation et le processus de paix en Afghanistan, comment nous nous y prenons, comment nous faisons en sorte que ça marche », et les deux camps poursuivront maintenant « cette conversation et la rendront opérationnelle au cours des jours et des semaines à venir, pas des mois et des années à venir, mais des jours et des semaines à venir ». Elle a expliqué : « Nous avons besoin d’un plan de travail pour faire réellement avancer ce nous allons faire et comment nous allons le faire ensemble. » Elle a révélé que la question d’un cessez-le-feu en Afghanistan était posée en prélude à des pourparlers.

Dans l’ensemble, les Etats-Unis laissent au Pakistan le soin de plancher sur les spécificités des « pressions sur les Haqqanis », tandis qu’il y a un « accord complet pour essayer de faire avancer de processus de paix ». Les Etats-Unis et le Pakistan ont dépassé « la phase difficile de ces derniers mois », ainsi que le formule le ministre pakistanais des affaires étrangères, Hina Rabbani.

Un grand marchandage

Qu’est-ce qui explique cette volte-face spectaculaire des Etats-Unis ? En un mot, l’administration Obama a jugé que le Pakistan commençait à résister et qu’une impasse se développait, ce qui était inacceptable, étant donné le temps qui reste aux Etats-Unis pour qu’ils se retirent d’Afghanistan d’ici à 2014. La tactique de pressions fortes au point de brandir l’épée a échoué à produire le résultat désiré et a peu de chance de marcher.

Bref, Washington a vu l’inutilité de considérer le Pakistan comme une puissance hostile et d’essayer d’imposer un règlement afghan qui est inacceptable pour l’armée pakistanaise. C’est pourquoi les Etats-Unis ont adopté une nouvelle stratégie étonnamment innovante. La formule consiste à « proposer des encouragements » au Pakistan, en l’invitant à jouer un rôle majeur en Afghanistan, mais sous conditions, ce qui garantit également que les intérêts stratégiques des Etats-Unis restent protégés.

Cela passe essentiellement par la concession aux Pakistanais de la primauté en Afghanistan et par la prise en charge par les dirigeants pakistanais de la négociation avec leurs homologues à Kaboul d’un règlement satisfaisant pour les Talibans, qui stopperait les effusions de sang et stabiliserait le pays.

Cela peut sembler aux détracteurs du Pakistan (en Afghanistan, dans la région et sur le plan international) comme une version douce consistant à donner au loup la responsabilité du poulailler, et cela suppose certainement que le Pakistan a changé de sentiment vis-à-vis de son ancien programme consistant à dominer son voisin plus faible et plus petit qui a montré de l’audace ou de la ténacité – cela dépend du point vue de chacun – en refusant d’accepter du Ligne Durand, qui fait de la frontière de 2.500 kilomètres avec le Pakistan et la question de nationalité pachtoune associée non résolue des thèmes existentiels pour l’intégrité du Pakistan en tant qu’Etat souverain.

Mais les Etats-Unis voient cela comme un élément du grand marchandage, selon le quel le Pakistan sera fortement tenté d’accepter si cela est rendu suffisamment attrayant. L’espoir américain est de parvenir à une situation « gagnant-gagnant », en faisant en sorte que la stabilisation de l’Afghanistan forme une partie intégrante de ce que l’on appelle la « vision de la Nouvelle Route de la Soie ».

En effet, l’histoire pourrait retenir que la principale avancée de la mission de Clinton à Islamabad était de dégager l’obstacle temporaire de la fin de partie afghane, afin que tous les protagonistes puissent mordre dans le fruit succulent du projet de Nouvelle Route de la Soie, qui se trouve à portée de main et dont l’objectif est d’exploiter les vastes ressources minérales d’Asie Centrale.

Fait révélateur, Clinton a également inclus le Tadjikistan et l’Ouzbékistan dans sa tournée régionale – les deux autres pays en dehors du Pakistan qui auraient des rôles clés à jouer pour développer les liens de communication entre l’Asie Centrale et les marchés mondiaux. Sa focalisation sur les capitales régionales portait sur la « vision de la Nouvelle Route de la Soie », qu’elle présentera lors d’une conférence à Istanbul le 2 novembre prochain, dans un « effort à obtenir de la région qu’elle y adhère » – pour paraphraser Clinton.

Alors qu’elle se trouvait à Islamabad, elle a été franche pour dire que sans le soutien actif du Pakistan, le projet de Nouvelle Route de la Soie ne marcherait pas. Elle a fait preuve d’un grand optimisme, que sous le parapluie de la « vision d’une Nouvelle Route de la Soie », même les animosités indo-pakistanaises intraitables pourraient être résolues, au fur et à mesure que les deux rivaux d’Asie Centrale s’habitueront au nom de ce jeu, qui est que l’objectif ultime de toute bonne politique est de créer de la richesse et de la prospérité sur leurs terres appauvries.

L’administration de Barack Obama est sortie à toute vitesse de son chemin consistant à conduire la recherche pour un règlement afghan, en engageant directement le dialogue avec les Talibans, contournant le Pakistan et créant un fait accompli pour Islamabad. Formulé autrement, le Pakistan a remporté une victoire politique retentissante en jugeant correctement l’éventail des vulnérabilités des Etats-Unis dans cette situation spécifique, en prenant en compte minutieusement les « actifs stratégiques » du Pakistan et en adoptant une position civile et militaire unie.

Pour l’instant, tout va bien. Il est quasiment certain que tout ne sera pas fichu par terre avant que Clinton ne dévoile la « vision de la Nouvelle Route de la Soie » des Etats-Unis à la conférence des voisins de l’Afghanistan et des principales puissances à Istanbul dans une semaine. Mais que se passe-t-il au-delà de ça ?

Il reste de nombreux impondérables. Avant tout, il se pourrait que le Pakistan ait les yeux plus gros que le ventre. La supposition que le Pakistan a une influence décisive sur les groupes talibans sera soumise à l’épreuve de vérité. En particulier, qu’en est-il des intentions des Etats-Unis au regard de l’établissement d’une présence militaire permanente en Afghanistan ? Les Talibans seront-ils prêts à l’accepter comme prix à payer pour l’adaptation politique – et si ce n’est pas le cas, le Pakistan voudra-t-il exercer des pressions directes ? En attendant, la propre position du Pakistan sur cette question reste ambiguë.

Pareillement, les groupes non-pachtounes verraient les intentions pakistanaises avec une grande suspicion. Non seulement la nouvelle politique afghane des Etats-Unis refuse vraiment de prendre en compte l’Iran comme acteur clé ; Clinton s’est même servie de sa tournée régionale pour s’offrir une interprétation de haute-volée, selon laquelle les Iraniens sont les méchants, incorrigiblement accrochés à leurs passe-temps dangereux. A partir d’aujourd’hui, l’Iran surveillera étroitement les moindres petits pas que fera le Pakistan.

De même, l’appétit du Pakistan a été stimulé, et la façon dont il présentera sa propre « liste de souhaits » à Obama (ce qu’il ne manquera pas de faire dans les prochains jours) sera attendu avec impatience dans la capitale voisine [indienne] de New Delhi. La Nouvelle Route de la Soie a une longue période de gestation et de tels fruits ont tendance à devenir rapidement blets dans les steppes d’Asie Centrale.

En tout cas, Delhi devrait évaluer qu’à long-terme, nous seront tous morts, et l’Inde mettra donc l’accent sur l’actuel et le tangible. Les Etats-Unis pourraient avoir besoin de s’occuper de Delhi pour faire reculer son influence à Kaboul ; ils pourraient, à un moment ou un autre, essayer de négocier sur le problème du Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ; ils pourraient ressusciter leur partenariat militaire robuste avec le Pakistan ; ils pourraient inviter la Chine comme « partie prenante » en Asie du Sud.

Apprendre à vivre avec les Américains dans leur voisinage ne se transformera pas exactement en expérience agréable pour les experts indiens. Un jour, on leur dit que les Haqqanis étaient les meurtriers qui ont attaqué l’ambassade indienne à Kaboul – et, il est vrai, également l’ambassade des Etats-Unis – et à présent, ils entendent par hasard des bouts de conversation selon lesquels les Etats-Unis ont changé de sentiment.

Ils espéreront vraisemblablement entendre du conseiller US à la Sécurité Nationale, Tom Donillon, qui arrivera à Delhi cette semaine, comment un tel changement phénoménal s’est produit dans la politique états-unienne et où cela laisse son seul « partenaire indispensable » en Asie du Sud et dans toute la région de l’Océan Indien – l’Inde.

M.K. Bhadrakumar

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- Fini l’épouvantail islamiste !

- La décennie manichéenne

- Afghanistan my love (vidéo)

- The Road to Guantanamo

- Un taxi pour l’enfer (vidéo)

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Article original : Pakistani wolf to guard Afghan henhouse

Traduction : JFG

Bataille pour la survie de l’Europe ?

24 oct

par Alexandre Latsa pour RIA Novosti

Ce siècle doit être un siècle américain. Dans un siècle américain, l’Amérique a la plus forte économie et la plus forte armée du monde. Dieu n’a pas créé ce pays pour être une nation de suiveurs. L’Amérique n’est pas destinée à être sur un pied d’égalité avec plusieurs puissances mondiales d’importance comparable. L’Amérique doit guider le monde, ou quelqu’un d’autre le fera.”

Ces propos agressifs et militaristes n’ont pas été tenus par un pasteur évangéliste extrémiste, ni par un élu d’un parti d’extrême droite marginal sur la scène politique américaine, mais par Mitt Romney, l’un des principaux candidats à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle américaine de 2012. Dans le même discours, Mitt Romney a parlé de la Chine, qui veut devenir une “superpuissance” et de la Russie, “dirigée par un homme qui croit que l’Union soviétique était le bien et non le mal“. Mitt Romney n’en reste pas là, il souhaite aussi “intensifier les relations des États-Unis avec leurs alliés, dont Israël et la Grande-Bretagne, renforcer l’opposition américaine à l’arme nucléaire iranienne, renouer avec la défense antimissile, accélérer la construction de navires de guerre, pour passer de 9 bâtiments par an à 15, et intensifier les efforts diplomatiques au Moyen-Orient“.

Tout un programme pour ne rien changer ! Si des propos équivalents avaient été tenus par Vladimir Poutine ou par le président chinois Hu Jintao, peut-on imaginer quelle aurait été l’hystérie du mainstream médiatique occidental ? Se rappelle-t-on par exemple de l’hystérie qui a suivi et poursuit encore Vladimir Poutine pour une phrase mal interprétée (volontairement ?) sur les conséquences tragiques pour des millions de Russes de la chute de l’Union soviétique ?

Il est intéressant de comparer par ailleurs ces principes inchangés de la droite américaine avec d’autres courants d’idées à propos du patriotisme, en Russie et au sein de l’Union européenne. La Russie au contraire de l’Amérique ne verse pas dans la désignation d’ennemis planétaires, mais comme dans tous les pays a forte croissance du monde d’aujourd’hui (comme la Chine, l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du sud…) l’identité nationale et le patriotisme n’y sont ni bannis, ni même mal vus. En Russie, le patriotisme est le socle fondamental du maintien de l’unité du pays et désormais presque tous les partis politiques de Russie jouent la carte patriotique pour rester en accord avec la pensée populaire dominante. J’ai souvent souligné le fait que Russie Unie était un parti politique centriste et conservateur, qui insiste sur l’identité multiple du peuple russe et sur l’unité des Russies dans une fédération solide.

Récemment, le nationaliste Dimitri Rogozine (ambassadeur de Russie auprès de l’OTAN) a également pris position pour Vladimir Poutine. De même, le parti libéral-démocratique et nationaliste de Vladimir Jirinovski est depuis une quinzaine d’années un acteur majeur de la scène politique russe. Enfin, plus  récemment encore, c’est le puissant parti communiste de Russie qui a pris des positions nationalistes assez inattendues, en publiant un programme axé sur la renaissance de la Russie, de l’âme russe et des traditions russes. Cette effervescence patriotique traduit bien une tendance lourde en Russie: “le patriotisme est  l’idéologie de base actuellement en Russie“, comme le rapportait l’ambassadeur de France Jean de Gliniasty lors d’une audition au sénat français en octobre dernier.

L’Union européenne est sur ce sujet aux antipodes de l’Amérique républicaine ou de la Russie de Russie Unie. En son sein, il y a beaucoup d’hésitations sur ces sujets. L’Union européenne fait figure de grand corps mou, sans réel organe politique souverain, et qui dénonce de façon un peu obsessionnelle tous les partis jugés populistes, c’est-à-dire qui auraient des prétentions politiques, comprenez une volonté de préservation des identités nationales, ou des idées de souveraineté et d’indépendance vis-à-vis de la tutelle américaine et de la logique militaire de l’OTAN. Ainsi, dans l’Union européenne de 2012, le patriotisme et la religion (refus d’inscription dans la constitution européenne de l’héritage chrétien comme fondement historique et culturel de l’Europe) sont vus avec méfiance, et l’Union reste avant tout économique et commerciale. L’idée d’un patriotisme européen à inventer est fortement contrariée par l’idéologie dominante, mondialiste, qui interdit pour l’instant toute réelle souveraineté politique européenne et par la même probablement toute capacité à répondre énergiquement à la crise actuelle.

Les situations de ces trois blocs liés par des intérêts économiques croisés sont donc très différentes. Les Etats-Unis sont encore et toujours l’hyper-puissance dominante, mais une hyper-puissance qui se trouve, selon Erik Kraus, “au bord du chaos et dans une situation similaire à l’empire romain au 4ème siècle, ou à l’URSS de 1989“. La Russie vit elle son printemps post-soviétique. Elle se reconstruit, elle est déjà un acteur actif du monde actuel et elle essaie de contribuer activement à la construction d’un monde multipolaire car il est désormais fort probable que le monde unipolaire et américano-centré qui a émergé après la chute de l’URSS va céder la place à une structure multipolaire. De son côté, l’Union européenne s’interroge sur son endettement et se cherche un avenir.

Or la question de la transition et surtout de l’architecture du monde après la chute de l’hyper-puissance est désormais posée et est cruciale pour les vieilles nations européennes de l’ouest, empêtrées dans une situation sociale et économique plus qu’instable. Empêcher le démembrement de la monnaie européenne, revenir à des politiques budgétaires raisonnables, créer une direction politique, donner à l’Union européenne une souveraineté dans le monde qui se dessine, c’est la tache des dirigeants européens et de plus en plus de citoyens doutent foncièrement que ceux-ci puissent y parvenir.

En parallèle, une autre Europe semble émerger plus à l’est, en Eurasie, avec l’union économique et politique de la Russie, du Kazakhstan et de la Biélorussie. Ce bloc euro-eurasien (que devrait sans doute à court terme rejoindre une Ukraine dont on ne peut que douter qu’elle n’intègre une Union européenne exsangue) pourrait constituer un nouveau pôle de puissance. Pour une Europe occidentale dynamique, ce pourrait être dans l’idéal un partenaire vital tant sur le plan politique qu’économique et un tremplin vers l’Asie. Mais il faudrait sans doute pour cela que les dirigeants de l’Union européenne prennent rapidement les mesures nécessaires pour éviter le naufrage, comme les élites russes surent le faire à un moment ou le pays était proche d’une faillite économique totale,  il y a de cela seulement 14 ans.

Alexandre Latsa

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- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

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- Le G8 promet la guerre et l’austérité dans un contexte de division

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- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

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- Collapse (vidéo)

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Source : RIA Novosti

Le fils de l’Afrique s’accapare les joyaux du continent

21 oct

par John Pilger pour johnpilger.com

Le 14 Octobre, le président Obama a annoncé que les Etats-Unis allaient envoyer des forces spéciales américaines en Ouganda pour prendre part à la guerre civile. Dans les mois à venir, des troupes de combat américaines vont être envoyées au Sud-Soudan, au Congo et en Centrafrique. Elles n’engageront le combat qu’en cas de “légitime défense” a dit Obama de manière satirique. Avec la Libye tombée dans l’escarcelle, une invasion américaine du continent africain prend forme.

La décision d’Obama est décrite par la presse comme étant “hautement inhabituelle” et “surprenante” et même “bizarre”. Il n’en n’est rien. Ceci n’est que la logique de la politique américaine depuis 1945. Prenez le Vietnam. La priorité était d’arrêter l’influence de la Chine, un rival impérialiste et “protéger” l’Indonésie, que le président Nixon appela “le plus gros magot en ressources naturelles de la région.. La plus grande des récompenses”. Le Vietnam était simplement sur le chemin et le massacre de plus de trois millions de Vietnamiens, la dévastation et l’empoisonnement de leur pays étaient le prix de la réalisation des objectifs de l’Amérique. Comme toutes les invasions américains suivantes, un sentier de sang qui s’étend de l’Amérique latine à l’Afghanistan en passant par l’Irak, le leitmotiv était toujours la “légitime défense” ou la “cause humanitaire”, des mots vidés depuis longtemps de leur sens propre.

En Afrique, dit Obama, “la mission humanitiare” est d’assister le gouvernement de l’Ouganda à se défaire de l’Armée de Résistance de Dieu (LRA) qui a “tuée, violée et kidnappée des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants en Afrique centrale”. Ceci est une description juste de la LRA, évoquant de mulitples atrocités administrées par les Etats-Unis, tel le bain de sang des années 1960 suite à l’assassinat arrangé par la CIA de Patrice Lumumba, le leader congolais indépendant et Premier ministre légalement élu pour la première fois au Congo, ainsi que le coup d’Etat perpétré par la CIA, installant au pouvoir Mobutu Sese Seko, vu comme le plus vénal des tyrans africains.

L’autre justification d’Obama invite également la moquerie. Ceci est du ressort de la “sécurité nationale américaine”. La LRA a fait son sale boulot depuis 24 ans, sans intérêt particulier des Etats-Unis. Aujourd’hui, elle se compose de quelques 400 membres armés et n’a jamais été aussi faible. Quoi qu’il en soit, la “sécurité nationale américaine” veut en général dire l’achat d’un régime corrompu et veule, qui possède quelque chose que Washington veut. Le “président à vie” ougandais Yoweri Museveni a déjà reçu la plus grande part des 45 millions de dollars d’aide militaire des Etats-Unis, incluant les drones favoris d’Obama. Ceci est son pourboire pour combattre une autre guerre proxy contre l’ennemi islamiste fantôme de l’Amérique, le groupe Shebaab basé en Somalie. La LRA jouera son rôle imparti de diversion par relation publique, en distrayant les journalistes occidentaux avec ses histoires d’horreur habituelles.

Quoi qu’il en soit, la raison principale pour laquelle les Etats-Unis envahissent l’Afrique n’est pas différente de celle qui enflamma la guerre du Vietnam. C’est la Chine. Dans le monde de la paranoïa institutionnalisée auto-infligée, qui justifie ce que le général David Petraeus, l’ancien chef d’état major maintenant à la tête de la CIA, suppose être un état de guerre permanent, la Chine est en train de remplacer Al Qaïda comme la “menace” officielle contre l’Amérique. Quand j’ai interviewé Bryan Whitman, un secrétaire d’Etat adjoint du ministère de la Défense, l’an dernier, je lui ai demandé de décrire le danger courant auquel l’Amérique fait face en ce moment. Il répéta visiblement embarrassé, “les menaces asymétriques, les menaces asymétriques”. Ces menaces justifient le blanchiment d’argent sale que l’Etat effectue avec les conglomérats d’armes et le plus gros budget militaire de l’histoire. Avec Oussama Ben Laden hors service, la Chine reprend le flambeau.

L’Afrique est l’histoire à succès de la Chine. Là où les Américains amènent leurs drones et la déstabilisation, les Chinois amènent des réseaux routiers, des ponts, des barrages. Ce qu’ils veulent ce sont les ressources, spécifiquement les hydrocarbures. Avec les plus grosses réserves de pétrole du continent africain, la Libye de Mouammar Kadhafi était une des sources les plus importantes de la Chine. Lorsque la guerre civile éclata et que les “rebelles” furent soutenus par l’OTAN sous couvert d’une histoire fabriquée de toute pièce à propos de Kadhafi planifiant un “génocide” à Benghazi, la Chine évacua ses 30 000 ouvriers de Libye. La résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU qui autorisa une “intervention humanitaire” de l’Occident fut expliquée succinctement par le conseil transitoire au gouvernement français, ce qui fut publié le mois dernier par le journal Libération et dans lequel le Conseil National de Transition libyen offrait 35% de la production nationale de pétrole à la France “en échange” (le terme utilisé) d’un soutien “total et permanent” de la France au Conseil National de Transition. Portant la bannière étoilée dans un Tripoli “libéré” le mois dernier, l’ambassadeur américain Gene Cretz laissa échapper: “Nous savons que le pétrole est le joyau de la couronne des ressources naturelles libyennes !

La conquête de facto de la Libye par les Etats-Unis et ses partenaires impérialistes annonce la version moderne de la “ruée sur l’Afrique” de la fin du XIXème siècle. Tout comme la “victoire” en Irak, les journalistes ont joué un rôle essentiel et critique en divisant les Libyens entre de bonnes victimes et de mauvaises victimes. Une une récente du journal Guardian illustra une photo d’un combattant “pro-Kadhafi” effrayé aux mains de ses geôliers aux yeux élargis avec la mention “célébrez”. D’après le général Petraeus, il y a maintenant une guerre de la “perceptionqui est continuellement conduite à travers les médias”.

Depuis plus de dix ans, les Etats-Unis ont essayé d’établir un commandement militaire sur le continent africain, AFRICOM, mais ont été repoussés par les gouvernements, appréhensifs des tensions régionales que cela impliquerait. La Libye et maintenant l’Ouganda, le Sud-Soudan et le Congo leur donnent une autre bonne chance. Comme le révèlent les câbles fuités par Wikileaks du bureau national stratégique pour le contre-terrorisme, les plans américains pour l’Afrique font partie d’un schéma global qui verra 60 000 forces spéciales, incluant des escadrons de la mort, opérant dans 75 pays, de bientôt opérer dans 120 pays. Dick Cheney le dît dans son plan de “stratégie de défense” des années 1990, l’Amérique désire simplement dominer le monde.

Que ceci soit maintenant le cadeau de Barack Obama, le “fils de l’Afrique”, est d’une ironie suprême. Où cela l’est-il vraiment ? Comme Frantz Fanon l’a expliqué dans “Black Skin, White Masks”, ce qui importe en fait n’est pas tant la couleur de votre peau, mais le pouvoir que vous servez et les millions que vous trahissez.

John Pilger

À lire et à voir également sur la rivalité sino-américaine et le néocolonialisme en Afrique : 

- La guerre de l’OTAN contre la Libye est dirigée contre la Chine : AfriCom et la menace sur la sécurité énergétique nationale de la Chine

- Chine-USA : « une guerre sans limite » (vidéo)

- Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

- La guerre des empires

- Les Etats-Unis se préparent à intervenir militairement en Somalie

- Attention aux crocodiles en Afrique !

- Des Tribunaux Islamiques à Al-Shabaab : mythe et réalité de la menace islamiste en Somalie

- Le contrôle de l’Afrique par l’Africom par Thierry Meyssan (vidéo)

Article original : The Son of Africa claims a continent’s crown jewels

Traduction : Résistance 71

Occuper Wall Street, ré-imaginer le monde

19 oct

par David Graeber pour The Guardian

La révolte de la génération perdue, promise à une vie d’austérité pour régler la facture de la crise financière, a d’ores et déjà l’immense mérite de reposer avec force les questions de fond soulevées en 2008 lorsque le système était à un doigt de s’effondrer. Questions aussitôt refermées par une classe politique dont le principal objectif est apparemment de restaurer l’état ancien des choses – à la plus grande satisfaction de cette mince élite qui prospère sur les déséquilibres minant nos sociétés. David Graeber est anthropologue, militant engagé dans les mouvements altermondialistes. Il enseigne aujourd’hui à Londres après que avoir été évincé de Yale.

Pourquoi des manifestants occupent-ils Wall Street ? Pourquoi les étincelles de cette occupation – malgré la récente répression policière – ont-elles gagné en quelques jours toute l’Amérique, donnant envie à des centaines de personnes d’envoyer des pizzas, de l’argent, du matériel et, aujourd’hui de lancer leurs propres mouvements appelés OccupyChicago, OccupyFlorida, dans OccupyDenver ou encore OccupyLA ?

Il existe des raisons évidentes. Nous assistons au début de l’affirmation revendicative d’une nouvelle génération d’Américains, une génération qui fait face à la perspective de terminer ses études sans trouver d’emploi, une génération sans avenir, mais lestée d’une dette exigible énorme. La plupart de ceux que j’ai rencontré viennent de la classe ouvrière ou sont d’origine modeste. Ce sont de jeunes gens qui ont fait exactement ce qu’on leur a demandé : étudier, entrer à l’université, et qui sont maintenant non seulement pénalisés pour cela, mais aussi humiliés – promis à une vie où ils seront traités comme des mauvais payeurs, des réprouvés.

Est-ce vraiment surprenant qu’ils aient envie de s’expliquer avec les magnats financiers qui leur ont volé leur avenir ?

Tout comme en Europe, nous observons ici le résultat d’un colossal échec social. Ces occupants sont exactement le genre de gens débordant d’idées, dont l’énergie devrait être favorisée par une société en bonne santé, afin d’améliorer la vie de chacun. Au lieu de quoi, ils la consacrent à imaginer le moyen de mettre à bas l’ensemble du système.

Mais l’échec définitif ici, est celui de l’imagination. Ce à quoi nous assistons peut également être considéré comme la revendication d’ouvrir enfin le débat que nous étions tous censés mener après 2008. Après le quasi-effondrement du système financier mondial, il y eut un moment où tout semblait possible.

Tout ce que l’on nous avait dit durant la dernière décennie s’était avéré être un mensonge. Les marchés ne se régulent pas eux-mêmes ; les créateurs d’instruments financiers ne sont pas des génies infaillibles, et les dettes n’ont pas vraiment besoin d’être remboursées. En fait, l’argent lui-même s’est révélé être un instrument politique : des milliers de milliards de dollars pouvant être créé ou disparaître du jour au lendemain si les gouvernements ou les banques centrales le jugeaient nécessaire. Même le magazine The Economist titrait : « Capitalisme : était-ce une bonne idée ? »

Il semblait que le temps était venu de tout repenser : la nature même des marchés, l’argent, la dette ; de se demander à quoi sert réellement une « économie ». Cela a duré peut-être deux semaines. Puis, manifestant l’un des plus énormes manque de courage de l’histoire, on s’est bouché les oreilles et on a tenté de ramener les choses au plus près possible de leur état antérieur.

Ce n’est peut-être pas surprenant. Il devient de plus en plus évident que la véritable priorité de ceux qui ont gouverné le monde durant ces dernières décennies n’a pas été la création d’une forme viable de capitalisme, mais plutôt de nous convaincre que la forme actuelle du capitalisme est le seul système économique envisageable, que ses défaut sont sans importance. Et nous voilà tous stupéfait lorsque l’ensemble du système tombe en morceaux.

Aujourd’hui, nous savons que la crise économique des années 1970 n’a jamais entièrement disparu. Elle a été escamotée par le crédit bon marché et un pillage massif à l’étranger – ce dernier, au nom de la « crise dette du tiers monde ». Mais les pays du Sud ont riposté. Le « mouvement altermondialiste », a finalement été couronné de succès : le FMI a été chassé de l’Asie et de Amérique latine, tout comme il est désormais chassé du Moyen-Orient. A la suite de quoi, la crise de la dette est revenue à domicile, en Europe et en Amérique du Nord, porteuse de méthodes identiques : déclarer à l’état la crise financière, nommer des technocrates prétendument neutres pour la gérer, et se livrer ensuite à une orgie de pillage au nom de « l’austérité ».

La forme de résistance qui a émergé ressemble étonnamment à l’ancien mouvement altermondialiste : on observe un rejet de la politique des partis traditionnels, la même aspiration à une diversité radicale, la même importance accordée à l’invention de nouvelles formes de démocratie venue d’en bas. Le principal changement, c’est la cible : alors qu’en 2000, ce mouvement visait la puissance sans précédent des nouvelles bureaucraties planétaires (OMC, FMI, Banque mondiale, l’ALENA), des institutions sans mandat démocratique qui n’existent que pour servir les intérêts du capital transnational, c’est aujourd’hui l’ensemble de la classe politique de pays comme la Grèce, l’Espagne et, désormais, les Etats-Unis – qui sont contestées exactement pour les mêmes raisons. C’est pourquoi les manifestants hésitent souvent à formuler des revendications, car cela pourrait impliquer la reconnaissance de la légitimité des politiques auxquels ils s’opposent.

Lorsque cette histoire sera finalement écrite, il est probable que cette vague de protestations – à commencer par le printemps arabe – sera vue comme la première salve des soubresauts de la dissolution de l’empire américain. Après trente années de propagande implacable, au détriment de la substance, et d’élimination de tout ce qui pourrait ressembler à une base politique pour l’opposition, on pourrait juger les perspectives pour ces jeunes manifestants plutôt sombres. Il est d’autre part assuré que les riches sont déterminés à se saisir d’une part aussi grande que possible de ce qui reste du butin et de jeter aux chiens toute une génération de jeunes gens afin d’y parvenir. Mais l’histoire n’est pas de leur côté.

Nous serions avisés de nous souvenir de l’effondrement des empires coloniaux européens. Cet évènement n’a absolument pas conduit à ce que les riches réussissent à s’attribuer la part du lion, mais au contraire à la création de l’État-providence moderne. Nous ne pouvons présager de ce qui va sortir du cycle actuel. Mais si les occupants de Wall Street réussissent finalement à briser cet étau vieux de 30 ans qui enserre l’imagination humaine, comme ce fût le cas dans les premières semaines après Septembre 2008, tout sera de nouveau sur la table – et les protestataires de Wall Street et des grandes villes américains nous auront fait le plus grand cadeau que quiconque puisse offrir.

David Graeber

David Graeber est anthropologue. Il enseigne aujourd’hui au Goldsmiths College, à l’université de Londres, après avoir été professeur associé d’anthropologie à l’université de Yale.

À lire/voir également sur la crise sociale mondiale, la mondialisation et la démondialisation :

- Grèce : le « plan d’aide » provoque suicides, drogue et HIV

- Déclin et chute de certains

- Démondialisation : la nécessité de démystifier le néolibéralisme

- Démondialisation : le débat interdit ?

- 2030, la fin de la mondialisation ?

- De la réduction des têtes au changement des corps

- Guerre et consumérisme : un extrémisme qui ne dit jamais son nom

- Collapse (video)

- The Corporation (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

- Liquidation totale ! (vidéo)

- La raison du plus fort (vidéo)

- Capitalism : a love story (vidéo)

- Let’s make money (vidéo)

Article original : Occupy Wall Street rediscovers the radical imagination

Traducton : Contre Info

L’étrange complot contre l’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis

17 oct

par Dmitri Kossyrev pour RIA Novosti

L’administration américaine a tenté en fin de semaine d’expliquer et de convaincre le monde que l’histoire de la planification de l’assassinat par le Corps des gardiens de la révolution islamique en Iran de l’ambassadeur saoudien à Washington rapportée mardi dernier était vraie.

Peu de gens ont été convaincus, par contre beaucoup ont commencé à réfléchir aux éventuelles guerres au Proche-Orient.

Selon les déclarations du procureur général des Etats-Unis Eric Holder, deux Iraniens ont été inculpés (l’un possédant la double nationalité iranienne et américaine a été arrêté, et l’autre est en fuite). Ils seraient envoyés de Téhéran par les forces spéciales du Corps des gardiens de la révolution islamique pour assassiner l’ambassadeur d’Arabie saoudite aux Etats-Unis.

A cet effet, le principal accusé Mansour Arbabsiar essayait de recruter des combattants de l’un des cartels de la drogue mexicains et d’acheter des explosifs au Mexique également. Après son arrestation, il a fait des aveux.

Un travail bâclé

Le Washington Post compatit à l’administration américaine, et pour cette raison le principal article à ce sujet explique : initialement les enquêteurs américains eux-mêmes ne croyaient pas qu’un complot aussi stupide puisse être fomenté à Téhéran à et à un tel niveau. Les Iraniens ne font pas du travail bâclé. Mais par la suite tout le monde y a finalement cru.

Quant au New York Times, il est plus sceptique. Ces articles expliquent en détails comment l’administration d’Obama s’efforce désespérément de contrer la vague globale de confusion et de scepticisme au sujet de la crédibilité de toute cette histoire.

Les collègues britanniques de l’Independent sont carrément impitoyables : “ce complot étrange ne coïncide pas avec ce qu’on sait des services de renseignement iraniens“, “ce n’est pas un complot mais un scénario” (et un mauvais scénario), il ne manque plus que la blonde fatale qui attirerait l’ambassadeur saoudien plus près du piège.

Voyez vous-mêmes : transférer ouvertement aux terroristes 1,5 million de dollars à partir d’un compte associé aux Gardiens de la révolution islamique à Téhéran ? Recruter grâce à cet argent des hommes du cartel de drogue mexicain qui jusque-là faisaient ce que bon leur semblait chez eux, mais n’ont encore jamais attaqué de l’autre côté de la frontière et n’ont aucune expérience du travail aux Etats-Unis ? Et bien d’autres choses de la série “comment il ne faut pas préparer un attentat“.

Impossible de faire marche-arrière

Faisons le rapprochement entre deux faits. Premièrement, il a été clairement décidé au plus haut niveau de rendre publique toute cette histoire – et voici que le vice-président Joe Biden annonce à la télévision qu’ils répondront de leurs actes et que les Etats-Unis sont prêts à riposter. Autrement dit, la première puissance du monde accuse les dirigeants de l’Iran d’avoir préparé un attentat.

Et deuxièmement, il est clair qu’aux Etats-Unis et en Europe les médias et les experts refusent en majeure partie de prendre au sérieux la version avancée par l’administration américaine. Beaucoup de gouvernements semblent également souscrire à l’avis de la majorité des experts. Au moins parce que ces dernières années il est difficile de qualifier l’attitude des Etats-Unis envers l’Iran de rationnelle. Les Américains accusent l’Iran de tout et de rien avec une régularité effarante. Au point que cela en est devenu lassant.

Selon certaines informations, actuellement les fonctionnaires de Washington travaillent avec les diplomates de divers pays de l’ONU, appellent les Etats à travers le monde et convoquent au Département d’Etat des ambassadeurs en expliquant qu’il y avait bien un complot, et que ce n’est pas le président iranien Mahmoud Ahmadinejad qui en est l’inspirateur, mais le guide spirituel Ali Khamenei.

La secrétaire d’Etat Hillary Clinton déclare qu’hormis les nouvelles sanctions unilatérales adoptées mardi contre l’Iran il est nécessaire de prendre d’autres mesures et qu’un large soutien international est nécessaire à cet effet. Téhéran, qui à demandé la protection de l’ONU à son secrétaire général Ban Ki-moon, ne peut rien faire dans cette situation.

Mais si les preuves et les faits dans l’affaire de la tentative d’assassinat suscitent diverses questions, la réaction indignée de l’Arabie saoudite ne laisse planer aucun doute. Les différends entre l’Iran et l’Arabie saoudite sont bien connus depuis longtemps. Autrement dit, la guerre en Libye n’est pas encore terminée, mais il faut déjà se demander si on ne doit pas s’attendre à un autre conflit majeur dans une autre région du Moyen-Orient.

Notons (vu que toute cette histoire est déjà comparée à une nouvelle série de James Bond) que ces films d’action étaient construits selon le principe que les complots de ce type ne devaient jamais être découverts, et pour cela les braves agents secrets risquaient leur vie sans avoir le droit d’ébruiter leur activité. Pourquoi cet interdit ? Parce qu’une guerre éclaterait. Mais dans le cas présent, c’est tout à fait l’inverse.

La méthode de la provocation

Les manœuvres militaro-diplomatiques autour de la nouvelle histoire américano-iranienne restent encore à venir. Alors revenons pour l’instant au fait évident que les accusations formulées au plus haut niveau par l’administration américaine contre les autorités iraniennes ne suscitent pas la confiance, même aux Etats-Unis.

C’est un grave échec de l’administration de Barack Obama, bien que l’administration ne soit certainement pas la seule responsable (les prédécesseurs ont également apporté leur contribution). Qui sait, aujourd’hui ou la prochaine fois, tout ou une partie des faits pourraient être confirmés. Mais beaucoup ne voudront pas non plus y croire.

Il existe plusieurs raisons à cette méfiance. Par exemple, en ce qui concerne les méthodes. Même si la comparaison peut paraître inattendue, actuellement à New York se tient le procès de l’homme d’affaires russes Viktor Bout. Aux Etats-Unis on considère Bout comme le plus grand trafiquant d’armes du monde. De la même manière, l’Iran est le mal absolu.

Mais comment a été préparée l’accusation et comment Viktor Bout a-t-il été extradé de Thaïlande ? Les agents de la DEA, ce n’est même pas la CIA mais l’agence de lutte contre la drogue, se sont fait passer pour des rebelles colombiens et ont proposé à Bout de leur vendre des armes pour tuer des Américains. Et, il aurait répondu qu’il n’appréciait pas les Américains.

Aux Etats-Unis, cette aversion exprimée à haute voix est peut-être condamnable, mais dans le monde ceux qui aiment les Américains sont-ils légion ?

Et aujourd’hui on nous parle de l’histoire des agents iraniens, dont l’un a été appréhendé par des provocateurs, également de la DEA. La méthode de la provocation ne suscite pas la confiance de tout le monde. De plus, on peut dire que l’enquête transnationale et la justice ne susciteront pas la confiance pendant encore longtemps. Cette même justice sera considérée comme une arme émoussée des intérêts politiques des puissances. En tout cas, c’est ce qu’indiquent les leçons de l’histoire iranienne.

Dmitri Kossyrev

Source : RIA Novosti

Grèce : le « plan d’aide » provoque suicides, drogue et HIV

16 oct

La crise financière et la politique de la Troïka (FMI-BCE-Commission européenne) provoquent la désintégration éclair de la santé publique et l’augmentation du taux de suicides dans la population grecque, révèle une étude parue dans la revue médicale britannique The Lancet , sous le titre : « Les effets de la crise financière sur la santé : précurseurs d’une tragédie grecque ». Les données analysées proviennent des statistiques européennes sur les revenus et le niveau de vie, qui sont pourtant antérieur aux principales mesures d’austérité ; on peut allègrement s’imaginer que la situation est encore pire à l’heure actuelle et qu’il est urgent d’agir.

Les auteurs écrivent que les budgets des hôpitaux ont fondu entre 2007 et 2009 de 40%. « Il y a des signes qui indiquent que l’état de santé [de la population grecque] s’est aggravé, en particulier pour la population la plus défavorisée », écrivent les experts. Entre 2007 et 2009, le nombre de ceux qui évaluent leur santé comme « mauvaise » ou « très mauvaise » a augmenté de 14%. Dans la même période, le taux de suicides a augmenté de 17% et des données non-officielles, évoquées au Parlement, indiquent une augmentation de 25% pour 2010 par rapport à 2009. Et le ministère de la Santé de rapporter une augmentation de 40% au premier semestre 2011, en comparaison avec la même période pour 2010.

« Les appels à ’SOS suicide’ provenaient en 2010 pour 25% de personnes en difficulté financière, et des rapports de médias indiquent que l’incapacité à rembourser d’importantes dettes privées pourrait être une des raisons principales du nombre croissant de suicides. »

De nombreux grecs ne peuvent même plus payer les 5 euros de franchise médicale pour aller chez le dentiste. Et la situation empire puisque un grand nombre parmi l’armée de chômeurs perdent également leur assurance maladie. Le Guardian écrit que de nombreux chômeurs, qui souffrent de diabète, n’ont même pas pu se payer leur insuline, ce qui est l’équivalent pour eux d’une condamnation à mort. Par ailleurs, d’autres entreprises pharmaceutiques, entre autres la firme suisse Roche, ont stoppé leurs livraisons aux hôpitaux grecs, car ceux-ci ne sont plus en mesure de payer leurs factures.

De plus, les hôpitaux ont dû admettre entre 2009 et 2010 un nombre de patients en hausse de 24 %, et 8% de plus pour le premier semestre 2011 en comparaison avec l’année passée. On s’attend aussi à une augmentation de 52% des admissions de patient atteint du SIDA cette année. De nombreuses infections nouvelles seraient en lien avec la recrudescence de la dépendance à la drogue, de la prostitution et des rapports sexuels non protégés. D’après le Centre grec d’observation et de documentation des drogues, il y aurait une augmentation de 20% de consommation d’héroïne. En raison des restrictions budgétaires de 2009 et 2010, un tiers des programmes sociaux ont été supprimés en Grèce.

« Depuis janvier 2011, nous avons constaté une augmentation de 1000% d’infections par HIV via consommation de drogue intraveineuse », affirme Eleni Kokalou citée dans l’étude, qui travaille au service des maladies infectieuses à l’hôpital Evangelismos. « L’absence de mesures préventives sur place, les coupes budgétaires dans les programmes existants comme l’échange de seringues pour les consommateurs de drogues par injection, tout cela a clairement participé à cette augmentation. »

« Dans l’ensemble, la photographie sanitaire de la Grèce est préoccupante », écrivent les auteurs. « Avec la politique de remboursement de la dette, ce sont les petites gens qui payent le prix. Ils perdent l’accès aux soins et aux soins préventifs, sont d’autant plus vulnérables au HIV et aux maladies sexuellement transmissibles, et dans le pire des cas, perdent la vie. Il faut se préoccuper de l’approvisionnement en soins et de leur disponibilité, pour s’assurer que la crise grecque ne conduise pas à la destruction de la source ultime de bien-être – à savoir l’être humain. »

Les auteurs ont raison de tirer la sonnette d’alarme, mais il ne s’agit aucunement d’une tragédie grecque mais d’un effondrement de civilisation qui ne pourra être stoppé sans affronter directement le fascisme financier.

à lire et à voir également sur la Grèce et le déclin de l’Occident :

- Déclin et chute de certains

- Le dépeçage de la Grèce

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- La crise de l’Europe

- Le G8 promet la guerre et l’austérité dans un contexte de division

- Orient contre Occident

- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

- Debtocracy / Xpeokpatia (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

Source : Solidarité & Progrès

L’Occident perfectionne ses techniques pour attaquer la Chine

16 oct

Voici des extraits d’un article d’Andre Vitchek, écrivains, metteur en scène et journaliste américain, sous le titre de « L’Occident perfectionne ses techniques pour attaquer la Chine » Cet article a été publié dans le journal espagnol « Rebellion » de l’édition du 12 octobre 2010.

Comment l’Occident, en bafouant partout dans le monde les droits de l’homme, peut-il garder au coeur les droits de l’homme ? Le problème des droits de l’homme est en effet un prétexte qu’il utilise pour soutenir les organisations qui s’attèlent à s’opposer aux pays socialistes ou communistes.

« Soutenir les droits de l’homme » est en effet un synonyme pour l’Occident d’intervenir dans les affaires intérieures d’autrui et d’introduire la guerre civile dans un pays quelconque. Ceci a été mis « en pratique » au Nicaragua, à Cuba et au Chili. L’Occident s’en sert maintenant pour déstabiliser la Chine.

La Chine est depuis toujours un pays épris de paix. Par rapport à des alliés du monde occidental en Asie, les droits de l’homme en Chine sont beaucoup moindres et se différencient de l’empiétement de l’Occident sur les droits de l’homme. La Chine souhaite dans le même temps qu’elle soit comprise par les autres par ses actions bienveillantes et son attitude réconciliatrice.

De plus en plus nombreux sont des Occidentaux qui se déclarent hostile à l’égard de la Chine. Cette prise de position n’a pas été due à une meilleure connaissance de ce pays, mais parce qu’ils ont été conquis par « les bombes de propagande » que l’Occdent fait pleuvoir de manière durable. En effet, aucune région dans le monde ne peut s’échapper à la propagande déclenchée par l’Occident. En Afrique et dans d’autres régions, des journaux publient à qui mieux mieux des articles anti-chinois, car dans ces régions, tout journaliste qui va au-devant du ton anti-chinois de la presse occidentale est mieux rémunéré. Le même cas existe aussi en Océanie et en Asie de l’Est.

Le terme « les droits de l’homme » a déjà été souillé par l’agression, l’intervention et les coups d’Etat militaires ainsi que par le massacre, les supplices et les actes d’invasion qui s’ensuivent. Si l’Occident s’intéresse vraiment aux droits de l’homme, ne fut-ce qu’il éprouve le moindre intérêt, il doit cesser ses agressions brutales et ses guerres dans d’autres pays, cesser son soutien aux pouvoirs dictatoriaux les plus abominables, donner des leçons à des sociétés multinationales occidentales qui perpètrent des crimes de manière directe ou indirecte dans le monde. Ces crimes visent dans la plupart des cas aux pauvres dépourvus d’aucun moyen d’auto-défense.

La Chine, en tant qu’un grand pays pacifique, constitue évidemment une menance pesant sur l’expansionnisme occidental. L’Occident en a peur et cette peur est si amplifiée qu’elle a atteint un degré hystérique. L’Occident ne sait plus quoi faire.

Le principal objectif que choisit et poursuit la Chine est de permettre aux Chinois de sortir de la pauvreté et de montrer au monde entier comment est-elle parvenue à se tenir debout de nouveau après plusieurs siècle de soumission aux colonialistes occidentaux. La Chine ne se laissera pas manipuler par l’Occident. Elle a son régime et elle n’a pas besoin des Occidentaux qui lui demandent comment et quand doit-elle agir. Toute tentative visant à saper la stabilité de la Chine ferait l’objet d’un opposition farouche de la Chine. En cas nécessaire, la Chine défendra son peuple et son territoire sans la moindre hésitation.

À lire/voir également sur les relations sino-occidentales et les droits de l’homme :

- Orient contre Occident

- « Impérialisme et savoir »

- Guerre de quatrième génération et Quatrième Guerre Mondiale

- Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

- Chine-USA : « une guerre sans limite » (vidéo)

- ALibye Humanitaire (vidéo)

- S.O.P. : Standard Operating Procedure (vidéo)

- Un taxi pour l’enfer (vidéo)

- Jean Ziegler contre l’ordre du monde (vidéo)

Source : Radio Chine Internationale

« Un Homme » (vidéo)

15 oct

« Le premier devoir d’un homme n’est-il pas d’être un homme ? » Robert Faurisson

Tout le monde le sait, l’Histoire, avant un grand h comme dans Holocauste, est écrite par les vainqueurs. Robert Faurisson est connu du grand public pour avoir osé douter de l’histoire officielle de la sacro-sainte Shoah.

« Jusqu’en 1960, j’ai cru à la réalité de ces gigantesques massacres dans les “chambres à gaz”. Puis, à la lecture de Paul Rassinier, ancien déporté résistant et auteur du Mensonge d’Ulysse, j’ai commencé à avoir des doutes. Après quatorze ans de réflexions personnelles, puis quatre ans d’une enquête acharnée, j’ai acquis la certitude, comme vingt autres auteurs révisionnistes, que je me trouvais devant un mensonge historique. [...] permettant une gigantesque escroquerie politico-financière dont l’État d’Israël est le principal bénéficiaire ». Robert Faurisson, « Le Problème des chambres à gaz, ou la rumeur d’Auschwitz » dans Le Monde, 16 janvier 1979.

Dans ce documentaire sur le révisionnisme, Paul-Éric Blanrue, l’impertinent intellectuel et auteur de nombreux ouvrages dont « Sarkozy, Israël et les Juifs » place le grand h à un « Homme » maintes fois attaqué devant les tribunaux pour des propos négationnistes.

« Pour les médias, Faurisson est le diable. Pour les sionistes, c’est un salaud. Pour moi, c’est un homme. Et cet homme doit être écouté. » Paul-Éric Blanrue

« Paul-Eric Blanrue, dont on connaît les enquêtes historiques, est un homme énergique, déterminé et plein de ressources. Il vient de réaliser un tour de force. Le 28 septembre 2011 (une date à retenir), il est parvenu à placer sur son blog et site du “Clan des Vénitiens” une vidéo de près de 93 minutes intitulée : “Un homme – Robert Faurisson répond aux questions de Paul-Eric Blanrue”. Dans la journée du 29 septembre (non encore terminée à l’heure où je rédige le présent message) cette vidéo a été l’objet de tant de visionnages et d’attaques qu’il a fallu en changer l’adresse à de multiples reprises. Paul-Eric Blanrue, alias Il Magnifico, n’est pas homme à se laisser prendre sans vert. En prévision de ces attaques il a mis au point un dispositif pour parer à toute éventualité. Aussi ne vous découragez pas si jamais la vidéo se révèle momentanément inaccessible ou encore si la qualité de l’image, de la lumière ou du son devient mauvaise ; en pareil cas, revenez à http://blanrue.blogspot.com pour y trouver une adresse de substitution.

Au passage ne manquez pas d’exploiter les ressources du “Clan des Vénitiens” où vous trouverez mention des ouvrages de Blanrue, une profusion de vidéos de toutes sortes, en particulier des vidéos de Dieudonné (voyez, par exemple, la vidéo qu’il a consacrée au révisionnisme).

Marc George et Maria Poumier ont été parmi les premiers à exprimer leur approbation de la nouvelle initiative de Blanrue.

Ne vous inquiétez ni pour Blanrue ni pour Marc George ni pour Maria Poumier ni pour votre serviteur. En cas de procès nous saurons faire face. La partie adverse souffrira, je vous en donne ma parole. Je sais que vous viendrez nombreux à la XVIIe  chambre du tribunal correctionnel de Paris pour nous manifester pacifiquement votre soutien. En attendant, diffusez, s’il vous plaît, les liens, changeants, que nous recommande l’ami Blanrue ! »

Robert Faurisson,
29 septembre 2011.

Site officiel du documentaire : « Un Homme : Robert Faurisson répond aux questions de Paul-Eric Blanrue »

Documentaire de Paul-Éric Blanrue (France, 2011, 93′)

Au sommet de Bruxelles l’OTAN affirme que les campagnes afghane et libyenne sont un succès

14 oct

par Stephen Lendman pour Uruknet

Contrairement à ce que prétend l’OTAN, les Libyens résistent héroïquement malgré le massacre génocidaire qui les décime. L’OTAN mesure peut-être ses succès au nombre des cadavres.

Leur nombre excède 100 000 et il y a encore plus de blessés, certains entre la vie et la mort et d’autres très affaiblis. Dans un pays qui compte 6 millions d’habitants, cela fait un nombre de victimes épouvantable.

S’il y avait proportionnellement le même nombre de victimes aux USA qui a une population 50 supérieure à celle de la Libye cela équivaudrait à 5 millions de mort et environ 25 millions de blessés et ce serait un désastre sans précédent.

Au sommet des 5 et 6 octobre l’OTAN a parlé de succès.

Craig Whitlock, journaliste au Washington Post a publié un article intitulé : “L’OTAN repousse la possibilité de mettre fin aux opérations en Libye” dans lequel il dit, jeudi, les leaders de l’OTAN ont annoncé “qu’ils continueraient (leur massacre rituel) en Libye et qu’ils ne cesseraient pas de patrouiller le long de ses côtes à cause de la résistance des forces loyales au leader déposé” Kadhafi.

En fait les loyalistes résistent au blitzkrieg de l’OTAN dans des villes et villages de Libye, y compris Tripoli, Benghazi et autres lieux stratégiques dont les voyous appartenant aux principaux médias disent qu’ils sont pacifiés.

La campagne de l’OTAN en Libye va dont peut-être se poursuivre pendant des années comme en Afghanistan en dépit des déclarations du secrétaire général, Anders Fogh Rasmussen, selon lesquelles :

“Nos opérations en Libye, en Afghanistan et ailleurs montrent que l’OTAN est une alliance indispensable.

Le moment de mettre fin à notre mission (en Libye) est bientôt venu. Nous sommes prêts à nous retirer dès que les conditions politiques et militaires pour le faire seront réunies.”

Si les loyalistes de Libye continuent à avoir le dessus, l’OTAN devra choisir entre y rester pour longtemps ou renoncer et partir, vaincue par un peuple décidé à libérer son pays et à le reconstruire.

Le 6 octobre, Christof Lehmann de NSNBC a remarqué, dans ses derniers commentaires sur l’agression de l’OTAN en Libye, que les leaders de l’OTAN avaient dit peu de choses après le sommet de Bruxelles si ce n’est qu’ils s’étaient engagés à poursuivre leurs “fructueuses campagnes” en parlant de la guerre perdue en Afghanistan et de celle vers laquelle on se dirige sans doute en Libye.

En d’autres termes, les combattants de la résistance des deux pays l’emportent sur la puissance militaire tant vantée de l’OTAN. Tout ce que l’OTAN a à son actif, après des années de guerre, c’est un nombre incalculable de morts et de blessés et la disparition des milliers de milliards de dollars dont le pays aurait eu grand besoin pendant cette Dépression mondiale.

Selon NSNBC, “il y a eu une communication téléphonique par satellite en provenance de Syrte … ce matin dans laquelle il a été fait état d’un mouvement massif des mercenaires de CNT conduits par l’OTAN” qui se dirigent vers la ville assiégée de Syrte.

Le désastre humanitaire promet de s’aggraver. On s’attend à d’autres tueries massives. Les attaques aériennes ne cessent pas. Et les combats au sol ont repris après une brève accalmie.

Sur “(F)ree media” on peut lire dans les états membres de l’OTAN (sauf les USA) “des rapports inquiétants sur la situation en Libye…. Pas un mot sur l’état chaotique” des mercenaires du CNT. Aucune mention du désastre humanitaire à Syrte.

Pour la défense civile, le terme catastrophe “décrit une ou des situations où même” les structures de base comme “les services médicaux aux civils, les services sanitaires, l’eau potable et les fonctions les plus élémentaires qui garantissent” la survie des civils sont insuffisantes ou indisponibles.

Les conditions à Syrte, une ville qui comptait 100 000 habitants avant les bombardements de l’OTAN, sont catastrophiques. Personne ne sait combien de personnes sont mortes, combien se sont enfuies et combien il en reste. Ceux qui sont encore là “se préparent à d’autres massacres venant du ciel, de la mer ou de la terre“.

NSNBC a “des détails glaçants sur des mouvements massifs de troupe ver la ville… Les combattants du CNT renforcent leurs positions dans les faubourgs du sud et de l’est” de la ville. L’artillerie lourde et légère se positionne pour la bataille. “La ville se prépare pour une attaque sans merci…”

L’hôpital de Syrte est “ravagé“. Environ 1000 personnes sont mortes par manque d’antibiotiques, médicaments pour le coeur, insuline, anesthésistes et autres médicaments vitaux. Il n’y a plus de stocks. Et on ne peut pas en faire venir.

Mille personnes supplémentaires seraient mortes, par manque de personnel médical (disponible)” d’oxygène, de pansements stériles et de médicaments de première urgence.

L’eau potable est “presque introuvable. L’électricité ne marche que par moments“. On manque d’essence pour les voitures et les générateurs. Les bombardements peuvent recommencer à tout moment.

A Tripoli la situation est très différente. Les combattants du CNT sont battus à leur propre jeu. “Des tireurs loyalistes contrôlent la plus grande partie” de la ville. Dans Green Square, les 8 combattants du CNT patrouillant en voiture ont été attaqués et tués.

Le 5 octobre, les mercenaires du CNT “ont évacué l’hôtel Bab Africa… parce que les combats s’étaient trop rapprochés pour leur confort“.

Les forces libyennes ont assiégé Benghazi. Hier, les loyalistes “ont détruit des installations de production du plus grand gisement de pétrole libyen“.

Les services secrets russes… ont révélé… que des milliers de nouveaux combattants tribaux en provenance de (toute) l’Afrique du Nord” ne s’étaient pas mobilisés “dans les proportions attendues à cause d’énormes problèmes logistiques.”

L’OTAN n’aurait aucun mal à repérer et à attaquer les camps militaires et les larges mouvements au sol.

La fin des combats n’est pas en vue. Il faut se préparer à une guerre interminable à moins que l’OTAN ne renonce et ne parte. Si l’on en juge par la campagne afghane, il y a peu de chance. Quand l’OTAN débarque c’est pour longtemps, peu importe le coût en vies humaines, les destructions et les restrictions budgétaires.

Avant que ça ne se termine, l’Afrique du Nord toute entière sera peut-être entraînée dans une guerre générale dévastatrice. L’OTAN l’a peut-être programmée dans le but de contrôler tout le bassin méditerranéen et les territoires d’Asie centrale jusqu’aux frontières de la Russie

Lehmann s’en prend à de nombreux “penseurs, organisations et médias progressistes qui succombent à la propagande occidentale contre Kadhafi…”

La “réalité en Libye” et le projet de colonisation du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MENA) de “l’OTAN post-moderne” pour s’approprier les richesses de ces deux régions et les contrôler, laissent présager des conflits de longue durée et des pertes humaines épouvantables, pas la libération.

On a fait croire, à force de manipulations, à des individus et des groupes de personnes par ailleurs bien intentionnés que Kadhafi était un bête féroce et non un homme soutenu par 97% des Libyens. C’est un “leader politique et révolutionnaire (qui) a brillamment démontré qu’on peut faire fonctionner la démocratie participative, libérer un peuple, le soustraire à la domination esclavagisante des ’banquiers-gangsters’ internationaux et apporter la prospérité à un pays et à son peuple.”

Il n’y a rien de comparable en Occident et surtout pas aux USA. Malgré la tragédie qui dévaste la Libye aujourd’hui, “Kadhafi (en dépit de ses failles) est lentement reconnu (pour) ce qu’il (est) — c’est à dire un des plus grands et des meilleurs révolutionnaires du monde.”

Autrement pourquoi les loyalistes libyens risqueraient-ils leur vie pour le ramener, lui et les avantages qu’il procurait et qui surpassent largement ceux de l’Occident. Ces avantages perdus, les Libyens veulent les retrouver.

Ils veulent aussi voir partir l’OTAN, ses marionnettes du CNT et ses mercenaires assassins, et ils ont l’intention de se battre jusqu’à ce qu’ils s’en aillent.

Le 6 octobre, Kadhafi s’est adressé aux Libyens et les encourageant à résister à l’agression de l’OTAN. Il a aussi averti les leaders mondiaux que les puissances impériales occidentales peuvent installer des régimes fantoches comme celui du CNT partout où ils veulent :

On vous imposera des conseils nationaux de transition partout où vous êtes et vous tomberez les uns après les autres.”

En fait la Libye est affaiblie par des divisions internes. Beaucoup de gens l’ont quittée ou ont l’intention de le faire. Le 5 octobre, des éléments du Groupe de combattants islamiques (LIFG) ont essayé sans succès d’assassiner Mahmud Jabril, son chef exécutif. Sept de ses gardes du corps ont été tués.

Après le discours de Kadhafi, des manifestations spontanées se sont formées à Tripoli, Benghazi, Tobrouk, Bani Walid, Sheba et ailleurs dans le pays. On a agité les drapeaux verts emblématiques de son règne.

Pendant ce temps, la crise humanitaire s’aggrave à Syrte. Les organisations d’aide internationale ne peuvent pas y entrer pour apporter des médicaments de première nécessité, des fournitures médicales, de la nourriture et de l’eau propre. On doute qu’elles essaient vraiment de le faire.

Malgré tout, l’esprit de résistance est fort partout en Libye. Dans leur grande majorité les Libyens détestent l’OTAN et son armée de mercenaires et ne les supporteront pas.

Ils se préparent à une nouvelle attaque des rebelles “la ville est à nouveau solidement fortifiée“. Si fortifiée en fait selon le rapport “que Syrte peur déployer des unités pour libérer d’autres parties de la Libye” même si elle est quotidiennement bombardée par les avions et les drones.

Le 6 octobre, “de nombreux civils ont été tués quand des factions rebelles opposées se sont battues à Misrata.” A Benghazi, environ 140 combattants de Al Qaeda ont été tués. Les loyalistes y ont aussi pris d’assaut un entrepôt de munitions qatari “et capturé un officier et 40 soldats.”

Après Ras Lanuf, les forces américaines de la 82ième Airborne ont été attaquées et selon les rapports “plus de 380” soldats ont été tués. D’autres ont été capturés.

Les troupes américaines ont été envoyées “pour sécuriser une raffinerie et des pipelines pétroliers“. A Sabha, en Libye, “un avion de transport Iliouchine fabriqué en Russie transportant 200 combattants a été descendu. Il n’y a eu aucun survivant.”

Les habitants de Baydah ont demandé aux combattants du CNT de partir. A Tobruk, les combats continuent. Là et à Adjdabiyah, “les checkpoints et les installations militaires ont été attaquées“. La province d’Al Jufrah a été libérée.

La guerre en Libye ne finira pas” tant qu’il y aura des envahisseurs étrangers. D’autres pays d’Afrique du Nord sont impliqués. Leurs tribus voient la guerre en Libye comme une tentative de coloniser toute la région. Les politiciens et les chefs tribaux savent qu’eux aussi sont vulnérables du fait “qu’ils ont affaire à un empire prêt à tout” que seule la résistance peut arrêter.

Lehmann pense que l’agression de l’OTAN “échoue sur tous les fronts“, la marionnette libyenne, le CNT, est minée par les dissensions et le chaos. Il dit que CNT signifie “n’aie confiance en personne [1]“.

L’assassinat du général Abdel Fattah Younès, son chef d’opération semble avoir constitué un tournant. Il y a une semaine, le commandant de Tripoli, Abdelhakim Belhadj, a échappé de justesse au même sort. “Il y a deux jours, Mahmud Jibril, le président du conseil exécutif a fait l’objet d’une attaque.”

Le 7 octobre, “la nouvelle s’est répandue que Belhadj avait été tué par balle. D’autres ont dit qu’il se cachait à Tripoli ou au Qatar.” Une bombe aurait été trouvée sous sa voiture. En conséquence il ne fait plus confiance à personne.

C’est peut-être la stratégie du Pentagone. Recrutez des hommes de paille. Puis débarrassez-vous en pour les remplacer par un contrôle occidental plus efficace, assuré par les Casques Bleus paramilitaires comme partout où les “pacificateurs” s’installent. Le Conseil de Sécurité a donné son accord pour les déployer en Libye.

Belhadj, Jabril, et d’autres membres du CNT peuvent donc bientôt être déclarés scélérats et tués ou démis. En attendant, “les conflits intérieurs entre les rebelles du CNT et les quelques factions tribales qui soutiennent encore l’Occident sont la norme” partout où l’OTAN n’a pas le contrôle total.

En dépit du fait que les médias occidentaux et Al Jazeera confirment les succès de l’OTAN, on ne “peut pas nier” que l’OTAN recule devant les loyalistes. Ils contrôlent plus de 90% du sud de la Libye. “Toute la région de Jufrah a été libérée.”

A part quelques petites poches de résistance, les loyalistes contrôlent Bani Walid, malgré “des massacres épouvantables incluant l’usage (illégal) d’armes chimiques.”

Kufra, Braga, Ras Lanuf sont des ville libres. Sabha est à 60% sous contrôle libyen, Benghazi à 80% et les troupes du CNT qui se battent entre elles sont encerclées par les forces libyennes.”

Des membres des forces rebelles ont été encerclés dans un faubourg de Syrte et on leur a donné le choix “de se rendre ou de se battre à mort.”

Tripoli est à 80% sous contrôle libyen.” Les commandos loyalistes de Syrte “ont détruit plusieurs tanks, des véhicules blindés, un hélicoptère et un dépôt de munition. Syrte marche vers sa libération” malgré les bombardements féroces de l’OTAN et le manque de nourriture, de fournitures médicales et autres choses de première nécessité dus à son isolement.

En fait les bombardement terroristes de l’OTAN, ses tirs d’artillerie et ses attaques tous azimut se poursuivent dans toute la Libye, faisant toujours plus de morts et de blessés que les voyous des médias dominants se gardent bien de mentionner.

Lehmann insiste sur plusieurs autres points que l’auteur de cet article a déjà soulignés, à savoir :

Le projet impérial de Washington de coloniser le nouveau Moyen-Orient et de contrôler le bassin méditerranéen tout entier jusqu’aux territoires d’Asie centrale à la frontière de la Russie ; son projet de déstabiliser ses deux rivaux principaux sur la scène internationale : l’armée russe et la puissance économique montante chinoise qui est en passe de prendre la première place selon le FMI ; tout cela en se servant d’un système qui donne à un seul pays un droit de veto qui lui permet de passer outre la volonté de toutes les autres nations du monde dans une ONU “complètement discréditée et au fonctionnement hiératique” aux mains d’un outil des puissances impériales tel que Ban Ki-moon.

Aujourd’hui les Libyens sont quasiment seuls en face de la plus puissante et la plus criminelle machine de guerre du monde.

Et pourtant, malgré les massacres quotidiens dont ils font l’objet, ils ont réussi à reprendre la main et il demeurent déterminés à libérer leur pays et à garder leur indépendance.

Stephen Lendman

Stephen Lendman habite à Chicago. On peut le contacter à lendmanstephen@sbcglobal.net et sur [sjlendman.blogspot.com]. Il anime des émissions d’avant garde sur the Progressive Radio News Hour sur the Progressive Radio Network.

À lire/voir également sur la guerre de Libye :

- La guerre de l’OTAN contre la Libye est dirigée contre la Chine : AfriCom et la menace sur la sécurité énergétique nationale de la Chine

- Libye : guerre secrète

- De nouveaux partisans pour l’impérialisme

- Les preuves se multiplient sur les atrocités commises par les « rebelles » libyens

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- Guerre de Libye : L’histoire se répète, comme les erreurs commises en Irak

- Guerre de Libye : Les révélations troublantes de l’ancien patron de la DST

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- Libye, Syrie : un projet géopolitique qui ne se comprend que sur la longue durée…

- Libye : le pays des mirages

- Attention aux crocodiles en Afrique !

- Ce que l’OTAN inflige à la Libye

- Guerre de Libye : entre les mensonges à l’étranger et la réalité sur le terrain

Note

[1] TNC est l’acronyme de ’Trust No Colleague’

Article original : NATO Brussels Summit Claims Successful Afghan and Libyan Campaigns

Traduction : Dominique Muselet pour Info-Palestine

Démondialisation : la nécessité de démystifier le néolibéralisme

14 oct

par Anne-Sophie Novel

Georges Corm signe ici un ouvrage pédagogique limpide sur l’état actuel du monde. Cet économiste de profession, spécialiste du Moyen-Orient et de la Méditerranée, a forgé son expertise au cours de nombreuses années de conseil auprès d’organismes internationaux et d’institutions financières. Il livre une analyse critique de la mondialisation et se lance dans un plaidoyer contre les « absurdités sociales auxquelles le monde globalisé nous a menés, et continue de le faire tous les jours ».

Reprenant tour à tour les facteurs culturels, sociologiques, politiques et économiques qui ont donné sa force au mouvement de globalisation, l’auteur entend aller contre les idées reçues et identifier les causes premières des dérèglements dont nous sommes victimes.

Sa démonstration se déroule alors de manière méthodique. Reprenant les fondements du néolibéralisme, G. Corm explique à quel point il est nécessaire d’en démystifier la doctrine économique et de sortir des éternels (faux) débats. Il faudrait par exemple cesser de vouloir sans cesse réduire la place de l’État dans l’économie, de prôner la sacro-sainte flexibilité des salaires, d’idéaliser les systèmes de retraites par capitalisation ou de croire en l’existence de bonnes pratiques pour les investisseurs.

Pire, d’après l’auteur : la grille de lecture du néolibéralisme, non contente de rétrécir le champ des débats économiques, nous empêche de faire face convenablement aux grands enjeux de notre temps. La lutte contre le réchauffement climatique, par exemple, est faussée « par tous ces a priori de la doctrine néolibérale en vertu de laquelle il faut refuser tout contrôle direct des États sur les questions du réchauffement climatique ». Ne devrait-on pas plutôt s’attaquer à la société de consommation et aux gaspillages économiques massifs qu’elle entraîne ? La lutte contre la faim dans le monde et la pauvreté subissent la même logique : sous couvert d’un développement à visage humain, nous oublions d’interroger les causes des inégalités sociales et matérielles, de l’exclusion et de la pauvreté.

Comment, dans ces conditions, aborder les problèmes cruciaux qui demeurent dans le monde ? Comment remettre en cause les dérèglements des systèmes de production des grands pays industrialisés ? Comment sortir des réflexes pavloviens du consumérisme, qui aujourd’hui se retrouvent même dans les logiques politiques ? Autant de questions posées par l’auteur, qui n’hésite pas à étayer ses propos de théories élaborées par les grands penseurs de l’altermondialisme.

Ces remises en cause viennent alors interroger l’évolution de l’enseignement de l’économie. Pour G. Corm, « l’enseignement académique de l’économie prétend désormais avoir accédé au statut de “science dure”. L’absence de discussions approfondies sur cette question permet à ce pouvoir de continuer à fonctionner avec la légitimité que lui attribue l’enseignement de l’économie, stéréotypé et homogénéisé à l’échelle mondiale. » En ligne de mire notamment : la mathématisation de l’approche économique et la tentation de faire de l’économie une science capable de prédire l’avenir avec certitude. Sans parler de la financiarisation de l’économie et de l’utilisation à outrance des modèles économétriques.

G. Corm scrute le pouvoir mondialisé et l’uniformisation du monde pour s’essayer à un – fort utile – exercice prospectif de dé-mondialisation.

Anne-Sophie Novel

À lire/voir également sur la mondialisation et la démondialisation :

- Démondialisation : le débat interdit ?

- Déclin et chute de certains

- Orient contre Occident

- 2030, la fin de la mondialisation ?

- De la réduction des têtes au changement des corps

- Guerre et consumérisme : un extrémisme qui ne dit jamais son nom

- Collapse (video)

- The Corporation (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

- Liquidation totale ! (vidéo)

- La raison du plus fort (vidéo)

- Capitalism : a love story (vidéo)

- Let’s make money (vidéo)

Comprendre l’idéologie jihadiste

12 oct

par Clément Therme

Troisième volume des recherches de Farhad Khosrokhavar sur le radicalisme islamique [1], cet ouvrage (« Jihadist ideology – The anthropological perspective ») propose une réflexion sur les fondements idéologiques qui soustendent l’action des djihadistes, qu’ils soient sunnites ou chiites. L’auteur envisage le djihadisme comme un courant minoritaire de l’islam, aux côtés du fondamentalisme et du réformisme. Son originalité est double : tout d’abord, l’idéologie djihadiste se distingue par son rejet total de la démocratie assimilée à l’Occident impie et dépravé ; ensuite, les intellectuels djihadistes prônent le recours à la violence pour réaliser leurs utopies. En dépit de sa large audience médiatique sur la scène internationale, le djihadisme ne représente qu’une fraction infime des musulmans, en Occident et dans les mondes musulmans. Par ailleurs, le sociologue estime que le djihadisme est trop souvent analysé au regard de sa seule dimension terroriste, ce qui ne permet pas une compréhension globale et profonde du phénomène. L’approche anthropologique privilégiée dans cet ouvrage permet donc de combler un vide dans la littérature, pourtant déjà très vaste, consacrée à cette branche radicale des islamistes.

Outre l’analyse détaillée et inédite des écrits djihadistes en arabe et en persan, l’un des principaux mérites de ce travail est de combiner l’étude des courants sunnite et chiite du djihadisme international. L’auteur souligne les spécificités des djihadistes chiites, qui s’expliquent par leur statut minoritaire au sein de l’islam (ils représentent environ 10 % des musulmans) et par leurs liens avec l’État théocratique iranien. Son existence prouve d’ailleurs le réalisme des chiites face à l’idéalisme des djihadistes sunnites qui poursuivent, eux, l’objectif irréaliste de la création d’un État islamique sous la forme d’un califat global. En l’absence de ce califat global, les djihadistes sunnites s’efforcent de mettre en place une avant-garde révolutionnaire fondée sur une idéologie (Ta’ifah Mansurah) formulée selon un registre islamique revisité. Malgré ces différences entre sunnites et chiites, ces mouvements partagent l’ambition d’instaurer un « ordre islamique international », ainsi que la croyance dans le caractère absolu des prescriptions islamiques, en particulier en relation avec un système politique démocratique qui produit selon eux « des lois arbitraires issues du peuple ». Plus encore, les djihadistes envisagent la démocratie comme un système non pas primordialement « politique », mais « théologique », la démocratie étant, selon eux, une religion idolâtre. Enfin, leur lecture « fermée » du Coran se fonde sur une herméneutique qui exclut toute ambiguïté dans le discours coranique, à partir d’un manichéisme absolu.

Pour l’auteur, l’idéologie du djihadisme est une des dernières survivances du totalitarisme au XXIe siècle. L’existence de ce corpus idéologique est également un contre-exemple criant pour les théories popularisées au lendemain de la chute du communisme, qu’il s’agisse de la « fin des idéologies » ou de la « fin de l’Histoire ». Au moment où les pays arabes traversent une période de révoltes et de révolutions, l’étude des écrits des intellectuels islamistes djihadistes est d’autant plus nécessaire qu’ils honnissent la démocratie réclamée par les musulmans de la région. Alors qu’ils utilisaient dans leurs prédications ce que l’auteur appelle la « sécularisation pervertie », liée à la nature autocratique de régimes arabes soutenus par l’Occident, une reconfiguration régionale pourrait mettre à mal leur argumentaire sur la démocratie, vue comme produit de l’hégémonie occidentale en terre musulmane, à travers l’exemple d’Israël.

Enfin, on lira avec attention le chapitre consacré à l’ayatollah Taqi Mesbah Yazdi, un proche allié clérical du président Mahmoud Ahmadinejad. À la lumière de ses écrits rejetant l’« agression culturelle occidentale » contre la culture islamique de la société iranienne, qui s’inscrirait dans le cadre d’un « complot international » visant à l’occidentalisation des musulmans iraniens, on comprend mieux la réaction des autorités iraniennes face aux aspirations démocratiques portées par le mouvement vert. La dimension « absolue » de l’islam est donc bien la raison pour laquelle djihadistes sunnites et chiites rejettent les sociétés démocratiques et leur système politique. Cet ouvrage est indispensable pour comprendre les évolutions qui touchent le monde musulman – en particulier la relation qu’il entretient avec l’idéal démocratique.

Clément Therme

Note

[1] Voir F. Khosrokhavar, « Les Nouveaux Martyrs d’Allah », Paris, Flammarion, 2003 et « Inside Jihadism. Understanding Jihadi Movements Worldwide », Boulder, CO, Paradigm Publishers, 2009.

« God kills America » : des chimères du fanatisme à la destinée obscure

11 oct

par Jolyon Howorth

Dans son discours du 28 mars 2011 annonçant sa décision d’intervenir en Libye, le président Barack Obama soulignait que le rôle des États-Unis dans cette mission onusienne serait limité et que le leadership serait rapidement transféré aux alliés : « Les États-Unis auront un rôle de soutien » (« a supporting role »). La communauté américaine des stratèges, qui attend depuis deux ans qu’émerge une « doctrine Obama » lisible, pense l’avoir enfin découverte à l’occasion de l’affaire libyenne. Elle pourrait s’intituler le « leadership par l’arrière » (« leading from behind [1] »). Ces deux livres contribuent largement à déchiffrer cet infléchissement décisif de la diplomatie américaine dans la deuxième décennie du XXIe siècle.

William Pfaff retrace, dans un livre (« The irony of Manifest Destiny - The tragedy of America’s foreign policy ») d’une érudition exceptionnelle, les sources religieuses, philosophiques, culturelles et politiques de la notion fondatrice de « Manifest Destiny ». Il fait état de ses 200 ans d’histoire mais aussi de son actualité inopérante. Michael Mandelbaum, pour sa part (« The frugal superpower – America’s global leadership in a cash-strapped era »), nous explique pourquoi le 15 septembre 2008 (jour de la faillite de la banque Lehman Brothers) marque le moment où les États-Unis comprennent que leurs dépenses militaires ne peuvent être illimitées et que leur rôle global sera dorénavant plus restreint et modeste : « À l’avenir, les États-Unis se comporteront comme un pays normal » (p. 8).

L’expression « Manifest Destiny » [2], utilisée pour la première fois en 1845 lors de l’annexion du Texas, fait de l’expansion transcontinentale puis globale de la puissance américaine une volonté divine. En 1919, Woodrow Wilson affirme que le leadership international des États-Unis n’émane pas d’un plan conçu à Washington mais de « la main de Dieu, qui nous a entraînés sur ce chemin [...] ; ce fut le rêve de notre naissance. L’Amérique a montré, en toute vérité, la voie [3]. » (p. 71.) Selon W. Pfaff, cette foi utopique remonte au siècle des Lumières. Avec la « mort de Dieu », l’homme ne cherche plus une place dans un paradis d’outre-tombe mais tente de créer un paradis sur Terre. Cette aspiration séculière, qui vient remplacer au XVIIIe siècle les croyances religieuses, exige la création d’un monde parfait hic et nunc. En outre, il faut faire vite : la vie humaine se mesure en décennies plus qu’en millénaires… Cette quête d’absolu explique logiquement l’extrême violence du XXe siècle (de Staline à Pol Pot en passant par Hitler et Mao) et sous-tend directement la croisade américaine de l’après-Guerre Froide. En effet, les États-Unis veulent, pour reprendre les termes du second discours inaugural de George W. Bush en 2005, « abolir le mal » et « mettre fin à la tyrannie » sur le globe. Ce projet se traduit par une tentative d’exportation de la démocratie aux quatre coins du monde, projet ininterrompu depuis Wilson et toujours soutenu, selon W. Pfaff, par la quasi-totalité de l’élite américaine – y compris dans l’entourage d’Obama. Cette ambition presque religieuse, conçue dans une Amérique chrétienne, aboutit à l’« américanisation de la chrétienté » (p. 62) : W. Pfaff dénonce sèchement la Manifest Destiny comme « irréalisable, indésirable et dangereuse » (p. 194).

Dans un superbe chapitre de synthèse historique, l’auteur nous mène de l’isolationnisme des pères fondateurs à l’interventionnisme wilsonien, montrant à quel point les multiples guerres menées par les États-Unis au XIXe siècle, y compris la guerre contre l’Espagne de 1898 (une « affaire désinvolte qui n’engagea nullement la nation », p. 70) avaient surtout pour but de faciliter et de compléter le développement du projet interne. Le tournant wilsonien de 1917-1919 fut définitif et déclencha (malgré les rechutes isolationnistes de l’entre-deux-guerres et de l’immédiat après-1945) toute une série d’interventions, toujours plus idéologiques et manichéennes. Ces opérations, de la présidence d’Eisenhower à celle de Bush, traduisaient en réalité une « forme virtuelle d’isolationnisme, une solution fictive à un problème dont la solution antérieure avait disparu » (p. 100).

L’étape actuelle du nouvel « isolationnisme » façon XXIe siècle, c’est la poursuite de la guerre contre le terrorisme, notion « fantaisiste » s’il en est, issue indirectement des thèses de Samuel Huntington, dont « l’erreur profondément conceptuelle et pratique fut de traiter les civilisations, qui sont des phénomènes culturels, comme si elles étaient des nations » (p. 106). W. Pfaff nous offre une leçon aussi synthétisée que sophistiquée sur l’histoire de l’islam pour mieux démontrer le vide conceptuel de la notion de « menace civilisationnelle », l’absurdité et l’injustice de la poursuite d’une « guerre » contre celle-ci et l’impossibilité de toute « victoire ». La vaste culture historique et politique de l’auteur lui permet de nier toute dimension inédite aux conflits et passions actuels ; en effet – paradoxe délicieux –, l’objectif politique des islamistes du XXIe siècle ressemblerait beaucoup aux objectifs des pères fondateurs de l’Amérique : créer, sur terre et immédiatement, un paradis séculier à l’abri des colonisateurs d’où qu’ils viennent. Vivant à Paris depuis 1971, l’auteur reste épargné par la psychose post-11 septembre qui a frappé la vaste majorité de ses concitoyens.

Selon lui, il reste toujours aux États-Unis une voie alternative : une politique non interventionniste qui, poursuivie avec conviction depuis 1945, aurait épargné à l’Amérique non seulement la guerre du Vietnam mais aussi l’humiliation de la révolution iranienne et de ses suites. D’après l’auteur, les attaques du 11 septembre 2001 auraient pu être évitées, tout comme les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Depuis les années 1960, ses livres préconisent cette option, qui trouve son inspiration chez des réalistes classiques comme Reinhold Niebuhr et surtout George F. Kennan [4]. Pour W. Pfaff, la poursuite actuelle d’une politique héritée de Bush par Obama (qu’il voit comme une victime du consensus de Washington en matière de politique de sécurité) ne peut mener qu’à l’échec.

Comment cette histoire se terminera-t-elle ? C’est l’interrogation essentielle de son dernier chapitre. À défaut d’un ressaisissement « à la Kennan » (seul aboutissement souhaitable pour W. Pfaff), l’auteur dessine trois scénarios de sortie. Il imagine tout d’abord une Amérique tellement préoccupée par ses problèmes internes, par la perte de son influence extérieure, par sa dette, qu’elle jetterait tout simplement l’éponge, abandonnerait ses « fantaisies politiques et militaires » et se retirerait dans un « isolationnisme curatif » (p. 185). Deuxième possibilité : l’Amérique, à force d’essayer, contre toute logique, d’imposer sa volonté non seulement au monde islamique mais également aux « maux concomitants qui affligent partout le monde moderne », s’épuiserait tout simplement dans cette tentative. Ce serait, nous prévient-il, une affaire de longue haleine, assortie d’une réémergence des haines civiles, semblables à celles qui ont accompagné et suivi la guerre du Vietnam et qui ont effectivement resurgi depuis l’élection d’Obama. Il ne s’agit pas d’une haine raciale, mais d’une « déception vaste et fondée sur l’incompréhension » des classes populaires « qui ont le plus cru au rêve américain et se sentent les plus trahies par ce que les États-Unis sont devenus en 2010 » (p. 187). Troisième scénario : « une fin catastrophique dans laquelle une élite américaine enragée montrerait à un monde ingrat la rationalité qui se cache derrière toutes ces armes nucléaires sauvegardées » (p. 189). On en frémit…

Quelle qu’elle soit, cette fin adviendra : « Les Américains conduisent aujourd’hui une mission globale militarisée colossale mais moralement futile, et [qui] a raté dès le début une fin qui pouvait être atteinte. Elle ne saurait réussir. » (p. 190.) Le livre de W. Pfaff nous rappelle des vérités quasi ensevelies sous les décombres du 11 septembre 2001. Les Américains devraient lui être reconnaissants de faire une critique désintéressée, celle d’un citoyen du monde, réaliste, lucide, à la sagesse profonde, et qui ne désespère pourtant pas complètement de son pays natal.

À l’inverse, pour M. Mandelbaum, le rôle international des États-Unis depuis 1945 est loin d’avoir été une erreur et encore moins la source des maux actuels. La position états-unienne mérite, au contraire, d’être célébrée : « La puissance américaine offre des avantages à la plupart des habitants de la planète [...], parce que les États-Unis jouent un rôle majeur, constructif et historiquement sans précédent dans le monde. » Bilan massivement et globalement positif. L’Amérique a occupé de façon concluante la fonction nécessaire d’un « gouvernement mondial » (p. 54). Selon cet auteur, elle a maintenu l’ordre, rassuré ceux qui étaient menacés, empêché la prolifération nucléaire, garanti les flux pétroliers et offert le dollar comme devise internationale. Le seul ennui est que Washington ne peut plus assumer ce rôle – qui est ainsi impérativement appelé à prendre fin. Le raisonnement est ici exclusivement économique. Depuis belle lurette, les Administrations tant démocrates que républicaines ont financé ce « gouvernement mondial » par la dette – aujourd’hui évaluée à quelque 14 000 milliards de dollars. Pour deux raisons au moins, cela ne peut plus continuer.

La première raison est liée aux entitlements (acquis sociaux). La note du système de sécurité sociale et des dépenses médicales (Medicare et Medicaid) s’élevait en 2008 à 40 % du budget fédéral, ou 4 % du produit national brut (PNB). Compte tenu du départ imminent à la retraite de 77 millions d’Américains nés entre 1946 et 1964, ce budget représentera 18 % du PNB vers 2050. La différence entre ces dépenses obligatoires et les projections fiscales s’élève à 52 000 milliards de dollars, soit quatre fois la valeur du PNB américain annuel. Pour financer cette somme quasi inconcevable, il faudrait augmenter les impôts de 150 %, ce qui est bien sûr politiquement inenvisageable. Il sera donc indispensable de faire des économies massives, et la cible la plus évidente et la plus facile est le budget actuel de la défense.

La seconde raison découle logiquement de ces chiffres dramatiques. Le contribuable américain, face à un choix déchirant, optera en faveur des priorités internes. En 2009, en réponse à une question posée chaque année depuis 1964 par l’institut de sondage Pew (« À votre avis, l’Amérique devrait-elle s’occuper plutôt de ses propres affaires, au plan international ? »), une forte majorité a répondu pour la première fois par l’affirmative. Les Américains ne jugent pas, contrairement à W. Pfaff, que les interventions répétées des 60 dernières années étaient erronées. Ils pensent tout simplement que, pour des raisons purement économiques, cela ne peut plus continuer. M. Mandelbaum, pour sa part, estime que l’adaptation à la pénurie ne se traduira pas par un retour à l’isolationnisme, mais par un choix de préférences plus astucieuses en matière de diplomatie. Des erreurs monumentales – telles que l’élargissement de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou la guerre d’Irak – seront évitées à l’avenir, et la présence américaine dans le monde se rétrécira sensiblement. D’après l’auteur, c’est très certainement une mauvaise nouvelle pour des millions de gens un peu partout dans le monde (on peut penser au peuple libyen par exemple), mais c’est un fait.

Malgré les conséquences appréhendées de cette réduction du rôle des États-Unis par rapport aux puissances émergentes, M. Mandelbaum reste optimiste. Aucune puissance ne remplacera les États-Unis comme « gouvernement du monde » et il y a peu de risques que le retour de la politique des puissances se traduise par une guerre mondiale. Le coeur géopolitique du monde se situe dorénavant au Moyen-Orient, essentiellement pour des raisons tenant au pétrole. Pour l’auteur, la solution du casse-tête est simple : en augmentant massivement les impôts sur la consommation aux États-Unis, le prix du pétrole chutera et les puissances pétrolières (arabes, russe et vénézuélienne) s’en trouveront affaiblies ; le Trésor américain trouvera ainsi son compte.

En envoyant des renforts en Afghanistan en 2009, Obama précisait très clairement que ceux-ci seraient limités en nombre et n’étaient pas destinés à y rester longtemps. Il refusait ainsi de s’engager dans la poursuite d’« objectifs qui ne peuvent être atteints à un coût raisonnable ». W. Pfaff aurait sans doute souhaité un raisonnement moins économiste et davantage inspiré par un réalisme géopolitique. Mais il serait certainement rassuré de voir que l’empire américain, fût-ce pour financer les retraites de ses citoyens, semble sur le point de prendre sa propre retraite anticipée.

Jolyon Howorth

Jolyon Howorth est professeur à l’université de Yale (États-Unis) et professeur de sciences politiques européennes, chaire Jean Monnet, à l’université de Bath (Royaume-Uni).

À lire et à voir également sur le déclin des Etats-Unis :

- Déclin et chute de certains

- Les États-Unis sur le déclin

- La fin des États-Unis

- Le déclin précipité de l’hégémonie américaine

- Le monde en 2020 : réveil du dragon, déclin de l’aigle

- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

- La croisade d’un géant aux pieds d’argile

- Le monde est-il trop grand pour échouer ?

- Quel avenir pour l’Amérique ?

- Le côté obscur de l’histoire des États-Unis

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Le Symbole de la Chute

- Collapse (vidéo)

- Après l’hégémonie : propositions pour un monde multipolaire (vidéo)

Notes

[1] R. Lizza, « The Consequentialist. How the Arab Spring Remade Obama’s Foreign Policy », The New Yorker, 2 mai 2011, p. 44-55, Newyorker.com. Pour une dénonciation caustique de cette notion, voir C. Krauthammer, « The Obama Doctrine: Leading from Behind », The Washington Post, 28 avril 2011, Washingtonpost.com.

[2] Ce terme, comme celui de Dieu, s’écrit normalement avec des capitales.

[3] Cette notion d’un renouveau fondamental se trouve également chez Thomas Paine : « Nous sommes comme si nous vivions au commencement du temps. »

[4] W. Pfaff et E. Stillman, The New Politics: America and the End of the Post-War World, Londres, Secker & Warbug, 1961 ; The Politics of Hysteria: the Sources of Twentieth Century Conflict, Londres, Gollancz, 1964 ; Power and Impotence: The Failure of America’s Foreign Policy, Londres, Gollancz, 1966.

Le secret des Sept Soeurs (vidéo)

10 oct

Il était une fois… les Sept Soeurs.

Cette série de quatre documentaires d’environ 50 minutes retrace l’histoire des Sept Sœurs, le cartel des plus grandes compagnies pétrolières et de leurs manipulations pour s’emparer du pétrole mondial.

Retracer l’histoire du pétrole… vaste sujet. Comment vous êtes-vous lancé dans une telle aventure ?

Arnaud Hamelin : C’était un véritable challenge ! L’idée de ce film est née au cours d’un banal déjeuner. Il se trouve que Frédéric Tonolli et moi-même faisons partie des rares personnes à connaître l’accord d’Achnacarry qui, en 1928, marque la création d’un cartel international visant à partager entre ses membres les réserves mondiales de pétrole. Après une partie de chasse en Ecosse, les magnats du pétrole de l’époque se sont entendus dans le plus grand secret… Ce cartel, qui va dominer la planète durant un siècle, est encore omniprésent. Dans les nouvelles zones d’exploitation, il y a toujours une, voire plusieurs des Sept Sœurs présentes. C’est leur histoire, véritable et inavouable, que nous avons voulu raconter.

Comment avez-vous pensé votre récit ?

Arnaud Hamelin : Nous avons découpé Le Secret des Sept Sœurs de telle manière que chaque film puisse être vu indépendamment des autres. Raconter à chaque fois le début de l’histoire, c’est-à-dire le fameux rendez-vous à Achnacarry, permet d’avoir des unitaires qui font partie d’un ensemble et d’entrer tout de suite dans le vif du sujet. L’idée était de retracer l’histoire du pétrole sur un siècle avec ses innombrables dérapages, ce qui, convenons-en, n’a rien de simple. Pour rendre le sujet plus compréhensible, nous avons choisi de le faire de manière chronologique, mais en nous intéressant à chaque fois à une partie différente du globe. Ainsi, le premier épisode, Tempêtes et fortunes du désert, nous emmène au Moyen-Orient (Iran, Irak, Arabie saoudite…), où tout a commencé ; Safari dans l’eldorado noir plante le décor en Afrique (au Gabon, en Libye, au Nigeria, en Algérie…) ; La Danse de l’ours analyse plus particulièrement l’histoire du pétrole en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques (Azerbaïdjan, Géorgie) ; Le Temps des mensonges constitue la fin de l’exposé et revient sur la guerre économique que se livrent aujourd’hui les Etats-Unis, la Chine et la Russie pour la conquête de nouveaux marchés et de nouveaux territoires à exploiter.

Le film est jalonné de témoignages d’experts. Comment les avez-vous choisis et avez-vous essuyé des refus ?

Arnaud Hamelin : Pour un producteur, ce film a été un pari difficile et périlleux. C’est un projet d’envergure qui nous a demandé deux ans et demi de travail. Trouver les bons interlocuteurs n’a pas été de tout repos. Nous ne souhaitions pas donner la parole à des « stars ». Nous voulions des gens qui sachent de quoi ils parlent et qui fassent avancer nos propos. Et nous avons réussi à obtenir l’accord de quasiment tous ceux que nous avons approchés. Leur qualité et celle de leurs interventions valaient bien les attentes et les doutes… Cheikh Yamani, l’ancien ministre saoudien du Pétrole, par exemple, apporte un témoignage exceptionnel. C’est quelqu’un qui a une vision très moderne de la question.

Dans le film, vous utilisez à la fois le récit à la première personne et le commentaire…

Arnaud Hamelin : Au départ, notre idée était de réaliser un road-movie mondial sur le pétrole. Frédéric Tonnoli, dont les qualités de réalisateur ne sont plus à démontrer — il a reçu notamment le prix Albert-Londres —, devait partir à la rencontre des populations dans une vingtaine de pays ; mais il n’est pas un expert en matière de pétrole. La double écriture s’est donc imposée naturellement. En parallèle des déplacements de Frédéric Tonolli, nous avons décidé d’insérer un commentaire qui soit à la fois le prolongement du road-movie et le lien entre ce dernier, la géopolitique, la géoéconomie et la géostratégie. Cela nous semblait essentiel pour éclairer au mieux nos propos. Ce qui nous intéressait, c’était de montrer le côté sociologique de l’affaire, de s’interroger sur ce que le pétrole a apporté aux populations locales. Finalement, pas grand-chose…

Propos recueillis par Beatriz Loiseau pour France 5.

Episode 1 : Tempêtes et fortunes du désert

Episode 2 : Safari dans l’eldorado noir

Episode 3 : La danse de l’ours

Episode 4 : Le temps des mensonges

Déclin et chute de certains

10 oct

par Pepe Escobar pour Asia Time Online

Il y a plus de 10 ans, avant le 11 Septembre, Goldman Sachs prédisait que les pays du BRIC (le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine) feraient partie des dix plus grandes économies mondiales, mais pas avant 2040. Une décennie s’est écoulée et l’économie chinoise occupe déjà la deuxième place, le Brésil est numéro sept, l’Inde est dixième, et même la Russie n’est pas très loin. En parité de pouvoir d’achats, ou PPP en anglais, le classement est meilleur. La Chine est deuxième, l’Inde est alors quatrième, la Russie sixième, et le Brésil septième.

Rien de surprenant que Jim O’Neill, qui a créé le néologisme BRIC et qui est maintenant président de Goldman Sachs Asset Management, ait souligné que « le monde ne dépend plus du leadership des Etats-Unis et de l’Europe ». Après tout, depuis 2007, l’économie de la Chine a progressé 45 %, l’économie américaine de moins de 1 %, des chiffres suffisamment étonnants pour que n’importe qui révise ses prédictions.

L’anxiété et le désordre américains ont atteint de nouveaux sommets quand les dernières projections du Fonds monétaire international (FMI) ont indiqué que, au moins pour certains indicateurs, l’économie chinoise dépasserait les Etats-Unis en 2016. (Jusqu’à il y a peu Goldman Sachs pointait 2050 pour ce changement à la première place).

D’ici les trente prochaines années, les cinq premiers seront probablement, selon Goldman Sachs, la Chine, les Etats-Unis, l’Inde, le Brésil et le Mexique. L’Europe occidentale ? Bye-bye !

Un système dépouillé de son essence

De plus en plus d’experts sont d’accord que l’Asie est maintenant l’exemple pour le monde, même si elle met à nu des absences manifestes dans le discours de la civilisation de l’Occident. Mais parler de « déclin de l’Occident » est une proposition dangereuse. Une référence historique clé est l’essai d’Oswald Spengler de 1918 avec ce titre (« Le Déclin de l’Occident », ndlr). Spengler, un homme de son époque, a pensé que l’humanité fonctionnait au moyen de systèmes culturels uniques, et que les idées occidentales ne seraient pas pertinentes ou transférables à d’autres régions de la planète. (Racontez ce conte aux jeunes égyptiens de la Place Tahrir).

Spengler a saisi le Zeitgeist [l’esprit du temps] dominé par l’Occident d’un autre siècle. Il voyait les cultures comme les organismes qui vivent et meurent, chacune avec son âme unique. L’Est ou Orient était « magique » tandis que l’Occident était « faustien ». Un misanthrope réactionnaire, il était convaincu que l’Occident avait déjà atteint le statut social suprême possible dans une civilisation démocratique, et par cela qu’il était destiné à vivre l’expérience du « déclin » de son titre.

Si vous pensez que cela sonne comme un avant-la-lettre « choc de civilisations » de Huntington, vous pouvez être pardonné, parce que c’est exactement cela que fut.

En parlant de choc de civilisations, quelqu’un a-t-il remarqué ce « maybe » [peut-être] dans une récente Une de Time qui reprenait des sujets « spenglériens » et titrait « le déclin et la chute de l’Europe (et peut-être de l’Occident) » ? [1] Dans notre époque post-spenglérien, « l’Occident » est sûrement les Etats-Unis, et comment ce magazine a-t-il pu se tromper ? Peut-être ?

Après tout, une Europe maintenant dans une profonde crise financière sera « en déclin » aussi longtemps qu’elle demeure inextricablement entremêlée avec et continue à déférer à « l’Occident » – c’est-à-dire Washington – alors même qu’elle est témoin de l’ascension économique simultanée de ce qu’on nomme parfois avec dérision « Le sud ».

Il faut penser l’actuelle époque capitaliste globale non comme un « clash », mais un « cash de civilisation ».

Si Washington est maintenant sonné et géré sous pilote automatique, c’est en partie parce que, historiquement, son époque comme « unique superpuissance » du monde ou même « hyperpuissance » a à peine duré les célèbres 15 minutes de célébrité d’Andy Warhol, de la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Union Soviétique au 11-09 et la doctrine de George W. Bush. Le nouveau siècle américain a été rapidement étranglé en trois étapes pleines d’arrogance, le 11-09 (réaction) ; l’invasion de l’Irak (guerre préventive) ; et la chute de Wall Street en 2008 (capitalisme de casino).

Pendant ce temps, on peut argumenter que l’Europe a encore des opportunités non-occidentales que, dans les faits, la périphérie rêve de plus en plus avec des sous-titres européens, non américains. Par exemple, le « Printemps Arabe » a fixé son attention sur la démocratie parlementaire au style européen, non sur un système présidentiel américain. De plus, aussi inquiète soit-elle du point de vue financier, l’Europe reste le plus grand marché du monde. Dans une série de domaines technologiques, maintenant elle rivalise ou dépasse les Etats-Unis, tandis que les monarchies régressives du Golfe Persique claquent leur argent en euros (et biens immobiliers de premier rang à Paris et à Londres) pour diversifier leurs portefeuilles.

Cependant, avec « des leaders » comme le néo-napoléonien président Nicolas Sarkozy, le Premier ministre David (d’Arabie) Cameron, le Premier ministre Silvio (« bunga bunga ») Berlusconi, et la chancelière Angela (« chère Prudence ») Merkel qui, en grande partie, manquant d’imagination ou de compétence, l’Europe n’a certainement pas besoin d’ennemis.

Déclin ou pas, elle pourrait trouver une toute nouvelle période en ignorant son atlantisme et en pariant audacieusement sur son destin eurasien. Elle pourrait ouvrir ses sociétés, économies et cultures à la Chine, Inde et Russie, tout en poussant l’Europe du sud à se connecter d’une manière plus profonde avec une Turquie qui monte, le reste du Moyen-Orient, de l’Amérique latine et de l’Afrique (et non plus au moyen de davantage de bombardements « humanitaires » de l’OTAN).

Sinon, les faits sur le terrain indiquent quelque chose qui va beaucoup plus loin que le déclin de l’Occident : c’est le déclin d’un système dans l’Occident qui, durant ces dernières années, a été dépouillé de sa cruelle essence. L’historien Eric Hobsbawn a saisi l’état d’âme du moment quand il a écrit dans son livre « Comment changer le monde » que « le monde transformé par le capitalisme » que Karl Marx a décrit en 1848 « dans des passages d’éloquence laconique, obscure est de manière reconnaissable le monde du début du XXIe siècle ».

Dans un paysage où la politique est réduite à un miroir (brisé) qui reflète les finances, et où le fait de produire et épargner a été supplanté par la consommation, quelque chose de systémique saute aux yeux. Comme dans la fameuse ligne du poète William Butler Yeats : « Le centre ne peut tenir », et il ne le fera pas d’ailleurs.

Si l’Occident cesse d’être le centre, qu’est-ce qui est précisément allé de travers ?

Êtes-vous avec moi ou contre moi ?

Cela vaut la peine de rappeler que le capitalisme a été « civilisé » grâce à la pression incessante des mouvements courageux de la classe ouvrière et la menace permanente de grèves et même de révolutions. L’existence du bloc soviétique, un modèle alternatif de développement économique (bien que déformé), a aussi aidé.

Pour compenser l’URSS, les groupes dirigeants de Washington et d’Europe ont eu à acheter l’appui de leurs masses en défendant que personne ne rougisse du dit « mode de vie occidental ». S’est forgé un contrat complexe qui impliqua des concessions du capital.

Rien de plus. Pas à Washington évidemment. Et de plus en plus, pas non plus en Europe. Ce système a commencé à être détruit aussitôt que – parlez d’un triomphe idéologique total ! – le néolibéralisme est devenu l’option unique. Il y avait une seule super autoroute partant là-bas et cela a balayé directement les secteurs les plus fragiles de la classe moyenne vers un nouveau prolétariat post-industriel, ou simplement dans la condition de « chômeurs ».

Si le néolibéralisme est le vainqueur pour le moment, c’est parce que n’existe aucun modèle réaliste, alternatif de développement, et malgré ce qu’il a gagné, il est plus que jamais controversé. Pendant ce temps, excepté au Moyen-Orient, les progressistes du monde entier sont paralysés, comme s’ils espéraient que le vieil ordre se dissolve de lui-même. Malheureusement, l’histoire nous apprend que, à des croisements semblables du passé, vous risquez de trouver les raisins de la colère, la droite au style populiste, ou toute autre chose, ou pis encore, le fascisme.

« L’Occident contre le reste » est une formule simpliste qui ne permet pas de décrire un tel monde. Il faut imaginer au lieu, une planète dans laquelle « le reste » essaie d’aller au-delà de l’Occident de différentes façons, mais a aussi absorbé cet Occident de manières trop profondes pour les décrire. C’est l’ironie, alors : oui, l’Occident « déclinera », y compris Washington, mais laissera partout derrière quelque chose de lui.

Désolé, votre modèle pue

Supposez que vous êtes un pays en développement, achetant le supermarché du développement. Vous regardez vers la Chine et vous pensez voir quelque chose de nouveau – un modèle de consensus qui est sous les projecteurs partout – vraiment ? Après tout, il est possible que la version chinoise d’une apogée économique sans liberté politique ne se trouve pas être un grand modèle à suivre pour d’autres pays.

En quelques sortes, cela pourrait être une espèce d’engin létal inapplicable, une bombe à fragmentation du concept occidental de modernité marié à une formule de base léniniste où un seul parti contrôle le personnel, la propagande, et – crucialement – l’Armée Populaire de Libération.

En même temps, c’est un système qui essaie évidemment de démontrer que, alors même que l’Occident a unifié le monde – du néocolonialisme à la mondialisation – cela ne devrait pas impliquer qu’il va diriger pour toujours en termes matériels ou intellectuels.

De son coté, l’Europe annonce un modèle d’intégration supranationale comme moyen de résoudre les problèmes et conflits du Moyen-Orient à l’Afrique. Mais tout consommateur peut voir maintenant l’évidence d’une Union Européenne au bord de la rupture au milieu des bagarres interminables inter-européennes qui incluent révoltes nationales contre l’euro, mécontentement sur le rôle de l’OTAN comme Robocop global, et un style d’arrogance culturelle européenne continuelle qui la rend incapable de comprendre, pour prendre un exemple, pourquoi le modèle chinois a tant de succès en Afrique.

Disons alors que notre consommateur regarde vers les Etats-Unis, puisque ce pays est encore, après tout, l’économie numéro un du monde, son dollar est encore la monnaie de réserve du monde, et ses forces armées continuent d’être numéro un en terme de pouvoir destructif et a encore des effectifs militaires sur une grande partie du globe.

Cela semblerait certainement impressionnant, si ce n’était pas du au fait que Washington est visiblement en déclin, oscillant largement entre un populisme bancal et une orthodoxie rance, et promouvant le capitalisme de casino par derrière à temps perdus. C’est une puissance gigantesque enveloppée dans une paralysie politique et économique à la vue du monde entier, et de façon non moins visible, incapable de trouver une stratégie de sortie.

Vraiment, achèteriez-vous un modèle à l’un d’eux ? En fait, où, dans un monde en confusion croissante, est-on supposé regarder à la recherche de modèles ?

L’un des motifs clefs du « Printemps Arabe » c’était les prix hors contrôle des aliments, poussés en grande partie par la spéculation. Les manifestations et les troubles en Grèce, en Italie, en Espagne, en Grèce, en France, en Allemagne, en Autriche et en Turquie étaient des conséquences directes de la récession mondiale. En Espagne, presque la moitié des jeunes entre 16 et 29 ans – une « génération perdue » superformée – est maintenant sans travail, un record européen.

Cela pourrait être le pire en Europe, en Grande-Bretagne, 20 % des jeunes entre 16 et 24 ans sont au chômage, à peu près la moyenne du reste de l’Union Européenne. À Londres, presque 25 % des personnes en âge de travailler sont au chômage. En France, 13,5 % de la population est officiellement maintenant pauvre c’est-à-dire vit avec moins de 1.300 dollars par mois.

Comme beaucoup l’ont vu en Europe occidentale, l’État a déjà cassé le contrat social. Les Indignés de Madrid ont parfaitement perçu l’esprit du moment : « Nous ne sommes pas contre le système, le système est contre nous ».

Cela éclaire l’essence de l’échec abject du capitalisme néolibéral, comme l’a expliqué David Harley dans son dernier livre : « The Enigma of Capital ». Il fait comprendre comment une économie politique « de dépossession massive, de pratiques prédatrices jusqu’au point du vol en plein jour, particulièrement aux pauvres et aux vulnérables, aux peu sophistiqués et qui manquent d’une protection légale, est devenue l’ordre du jour ».

L’Asie sauvera t-elle le capitalisme mondial ?

Pendant ce temps, Pékin est trop occupé, redessinant son destin comme le « Royaume du Milieu » mondial – déployant des ingénieurs, des architectes, et des ouvriers d’infrastructure – du genre qui ne bombardent pas -, du Canada jusqu’au Brésil, de Cuba jusqu’à l’Angola –, pour être vraiment distrait par les ardeurs atlantistes en MENA (c’est-à-dire la région qui inclut le Moyen-Orient (Middle East) et le Nord de l’Afrique (Northern Africa)).

Si l’Occident a des problèmes, le capitalisme mondial a eu un répit – pour combien de temps nous ne le savons pas – avec l’émergence d’une classe moyenne asiatique, pas seulement en Chine et en Inde, mais aussi en Indonésie (240 millions de personnes en expansion) et au Viêt-Nam (85 millions). Je ne finis jamais de m’émerveiller quand je compare les miracles instantanés et la bulle immobilière actuelle en Asie à mes premières expériences quand je vivais là en 1994, quand ces pays étaient encore dans les années du « Tigre asiatique », juste avant la crise financière de 1997.

Rien qu’en Chine, 300 millions de personnes – « seulement » 23 % de la population totale – vit actuellement dans des zones urbaines moyennes ou grandes et jouissent de ce qu’on appelle de « revenus disponibles ». Dans les faits, ils constituent en soi une nation, une économie qui est déjà aux deux tiers de celle de l’Allemagne.

Le McKinsey Global Institute remarque que la classe moyenne chinoise comprend maintenant 29 % des 190 millions foyers du Royaume du Milieu, et atteindra un étonnant 75 % des 372 millions de foyers en 2025 (si, bien sûr, l’expérience capitaliste de la Chine n’est pas tombée dans un précipice d’ici là, et sa bulle potentielle immobilière / financière n’a pas éclaté et noyé la société).

En Inde, avec sa population de 1.200 millions, il y a déjà, selon McKinsey, 15 millions de foyers avec un revenu annuel d’au moins 10.000 dollars ; dans cinq ans, on projette que 40 millions de foyers, ou bien 200 millions de personnes, seront dans ce groupe de revenus. Et en Inde en 2011, comme en Chine en 2001, le chemin unique va vers le haut (encore aussi longtemps que ce répit dure).

Les États-uniens pourraient considérer cela irréel (ou commencer à faire leurs valises d’expatriés), mais un revenu annuel de moins de 10.000 dollars signifie une vie confortable en Chine ou en Indonésie, tandis qu’aux Etats-Unis, avec un revenu moyen par foyer d’environ 50.000 dollars, on est pratiquement pauvre.

Nomura Securities prévoit que dans seulement trois ans, les ventes au détail en Chine dépasseront celles des Etats-Unis et que, de cette façon, la classe moyenne asiatique peut certainement « sauver » pour un temps le capitalisme mondial, mais à un prix si élevé que Dame Nature ourdit une sérieuse vengeance catastrophique à travers de ce qu’on a l’habitude d’appeler le changement climatique et qui est connu maintenant d’une manière plus courante comme « un temps bizarre ».

Retour aux Etats-Unis

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, le président Barack H. Obama, prix Nobel de la Paix, continue d’insister pour que nous vivions tous sur une planète américaine. Si cette ligne résonne encore à l’intérieur, cependant, il est toujours plus difficile de vendre dans un monde où le premier avion de chasse furtif chinois réalise un vol test tandis que le secrétaire à la Défense des Etats-Unis est en visite en Chine.

Ou quand l’agence de presse Xinhua, se faisant l’ écho de son maître Pékin, est fumasse contre les politiciens « irresponsables » de Washington qui ont été les étoiles du cirque récent du plafond de la dette, et pointe la fragilité d’un système « sauvé » de la chute libre par la promesse de la Réserve fédérale de faire pleuvoir de l’argent gratuit sur les banques pendant au moins deux ans.

Pas plus que Washington n’a été vraiment futé en affrontant la direction de son plus grand créancier, qui a 3,2 trillions (des millions de millions) de dollars de réserves en monnaie américaine, 40 % du total global, et est toujours intrigué devant l’exportation létale continue « d’une démocratie pour des idiots » depuis les côtes états-uniennes jusqu’aux zones de guerre Af/Pak, Irak, la Libye et d’autres points sensibles au Grand Moyen-Orient. Pékin sait parfaitement que toute autre turbulence du capitalisme mondial générée par les Etats-Unis pourrait radicalement réduire ses exportations, mener à l’effondrement de sa bulle immobilière et amener les classes ouvrières chinoises à un mode révolutionnaire assez dur.

Cela signifie – malgré des voix montantes comme celles de Rick Perry / Michele Bachmann aux Etats-Unis – qu’il n’y a pas de conspiration « maligne » chinoise contre Washington ou l’Occident. En fait, derrière le saut de la Chine après l’Allemagne comme principal exportateurs du monde et de sa désignation comme l’usine du monde, demeure une part importante de production qui est contrôlée en réalité par des compagnies états-uniennes, européennes et japonaises.

A nouveau, le déclin de l’Occident, oui, mais l’Occident est déjà impliqué si profondément en Chine qu’il ne va pas disparaître de sitôt. Quiconque monte ou baisse, dès à présent, reste seul un système de développement de source unique dans le monde, qui s’effiloche en Atlantique, et explose au Pacifique.

Si tous les espoirs de Washington sur « les changements » en Chine sont un mirage, quand cela a à voir avec le monopole global du capitalisme, qui sait quelle sera finalement la réalité ?

Retour à la terre vaine

Les « épouvantails » proverbiaux de notre monde – Oussama Ben Laden, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, Mahmoud Ahmadinejad (comme c’est curieux, tous musulmans !) – ont l’intention évidente d’agir comme quelques mini trous noirs qui absorbent toutes nos craintes. Mais ils ne sauveront pas l’Occident de son déclin, ou la superpuissance unique du châtiment dû.

Paul Kennedy, de Yale, cet historien du déclin, nous rappellerait indubitablement que l’histoire balaiera l’hégémonie états-unienne de façon aussi certaine que l’automne remplace l’été (aussi certain que le colonialisme européen a été balayé, malgré les guerres « humanitaires » de l’OTAN).

Déjà en 2002, dans les préparatifs d’invasion de l’Irak, l’expert en système mondial, Immanuel Wallerstein, a placé le débat de cette façon dans son livre « Le déclin du pouvoir américain » : La question n’est pas si les Etats-Unis sont en déclin, mais s’ils trouveront un chemin pour tomber gracieusement, sans trop de dommage pour eux-mêmes ou le monde. La réponse fut depuis ce temps-là assez claire : Non.

Qui peut douter que, dix ans après les attaques de 11-09, la grande histoire mondiale de 2011 ait été le « Printemps Arabe », qui est certainement en soi une trame secondaire du déclin de l’Occident ? Tandis que l’Occident terrassait dans un bourbier de peur, d’islamophobie, une crise financière et économique, et même, en Grande-Bretagne, dans des émeutes et des pillages, du Nord de l’Afrique au Moyen-Orient, les gens ont risqué leur vie pour essayer la démocratie occidentale.

Ce rêve a été dérangé, au moins en partie, grâce au fait ce que la Maison médiévale des Saoud et ses acolytes du Golfe Persique ont grossièrement opérée, avec une stratégie implacable de contre-révolution, tandis que l’OTAN aidait en changeant le discours en un bombardement « humanitaire » pour réaffirmer la grandeur occidentale.

Comme l’a cruellement dit le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen : « Si on n’est pas capable de déployer des troupes au-delà de ses propres frontières, on ne peut pas exercer de l’influence sur le terrain international et cet espace sera rempli par les puissances émergentes qui ne partagent pas nécessairement les mêmes valeurs et les pensées ».

Par conséquent, résumons la situation tandis que 2011 va vers l’hiver. En ce qui concerne la zone MENA, l’intention de l’OTAN est de maintenir les Etats-Unis et l’Europe dans le jeu, les membres du BRICS dehors, et les « natifs » à leurs places. Pendant ce temps, dans le monde atlantique, les classes moyennes subsistent à peine dans un désespoir silencieux, même alors que, dans le Pacifique, la Chine explose, et globalement tout le monde retient sa respiration en attendant que le prochain lancé de chaussure (allusion à la chaussure lancée à Bush) économique tombe sur l’Occident (et ensuite le suivant).

C’est dommage qu’il n’y ait pas un néo-T.S. Elliot pour décrire cette terre vaine néo-médiévale qui s’empare de l’axe atlantiste. Quand le capitalisme entre en unité de soins intensifs, ceux qui paient la facture de l’hôpital seront toujours les plus vulnérables, et la facture se paie invariablement par le sang.

Pepe Escobar

Pepe Escobar est un journaliste indépendant brésilien basé à Sao Paulo, chroniqueur de la colonne The Roving Eye pour Asian Time Online et analyste et correspondant pour Real News Network. Son dernier ouvrage, paru en 2009, est Obama does Globalization.

À lire/voir également sur le déclin de l’Occident et la crise de civilisation :

- Les États-Unis sur le déclin

- Orient contre Occident

- La fin des États-Unis

- Le déclin précipité de l’hégémonie américaine

- Le « choc des civilisations », une prédiction autoréalisatrice ?

- Le monde en 2020 : réveil du dragon, déclin de l’aigle

- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

- La croisade d’un géant aux pieds d’argile

- Le monde est-il trop grand pour échouer ?

- Quel avenir pour l’Amérique ?

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Le Symbole de la Chute

- Après l’hégémonie : propositions pour un monde multipolaire (vidéo)

- The Corporation (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

Note

[1] « The Decline and Fall of Europe (and Maybe the West) »

Article original : Decline and fall of just about everyone

Traduction : Estelle et Carlos Debiasi pour El Correo

Démondialisation : le débat interdit ?

9 oct

par Michel Rogalski pour Le Grand Soir

L’ampleur du tir de barrage opposé au terme de démondialisation donne la juste mesure de son côté insupportable pour tous ceux qui avaient vanté depuis des décennies la mondialisation heureuse, alors même que les faits accumulaient jours après jours les symptômes de son échec. Qu’on en juge par les quolibets et noms d’oiseaux : tour à tour absurde, irréaliste, réactionnaire, subalterne, accusée de propager illusion démagogique, d’être un concept superficiel et simpliste, une fable, un thème provocateur, d’encourager un repli national ne pouvant conduire qu’au modèle de la Corée du Nord. Rien ne fut épargné.

La mobilisation des think tanks et des politiciens émargeant au « Cercle de la raison » ne doit pas étonner. Ils sont dans leur rôle en agissant en sorte que l’alternance reste bien une alternance et ne soit surtout pas une alternative. Les forces qui concourent à ce Cercle, tel un disque rayé, ressassent en boucle, malgré la réalité, les bienfaits de la mondialisation. Par contre, on ne peut qu’être surpris que d’autres, au nom de l’idéologie altermondialiste dont le bilan des avancées depuis dix ans confine à l’évanescence, viennent, dans la crainte de perdre le peu qu’il reste de leur fond de commerce, joindre leurs voix aux premiers avec tout autant de mauvaise foi. Mais le débat n’est plus confiné à la gauche de la gauche puisqu’il s’est invité dans la bataille présidentielle. Et c’est bien normal car il porte en lui l’analyse nécessaire du bilan des trente dernières années. Vouloir étouffer un tel débat serait une faute politique majeure. Ce serait occulter la richesse potentielle inhérente à tout débat sur la sortie maîtrisée du tunnel de l’austérité fabriqué à coup de déflation salariale, de délocalisations, d’invention de « contraintes extérieures » recherchées par nos élites et reposant sur une soi-disante rationalité supérieure d’essence mondiale, de construction européenne important les formes les plus exacerbées de la mondialisation, souvent au prétexte d’y résister et bien sûr se mettant dans l’incapacité de protéger, de promouvoir le social ou de contrôler la finance.

Ce dont il s’agit aujourd’hui, c’est de reprendre et d’approfondir l’opposition à la bifurcation de 1983 qui sacrifia les avancées sociales sur l’autel de la construction européenne, en prenant appui sur l’acquis de la confrontation d’idées qui vit le jour en 2005 à l’occasion du referendum constitutionnel européen. Magnifique débat dont l’enjeu ne portait ni sur des personnes ou des postes et qui est relancé aujourd’hui par la crise de 2008 et son contrecoup actuel alimenté par les dettes souveraines, l’incertitude sur l’euro et les interrogations sur la façon de penser la construction européenne. Et si la démondialisation interpelle fortement l’Europe c’est parce que cette région du monde est devenue un concentré – un laboratoire – de la mondialisation et que, loin d’y être douce, elle y concentre tous ses excès. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. C’est dans cet espace que le commerce de proximité s’est le plus développé, que l’interdépendance y est la plus forte, que des pans entiers de souveraineté nationale ont été transférés, qu’une majorité de pays ont décidé de se doter d’une même monnaie et d’une Banque centrale indépendante des gouvernements et enfin que des éléments de constitutions économiques se sont successivement empilés (Acte unique, Traité de Maastricht, Pacte de stabilité, etc.) pour être repris dans le corset du Traité de Lisbonne. En s’élargissant à 27 pays, l’Europe a brutalement modifié les conditions de la concurrence, y a importé brutalement la diversité de mondialisation et s’est mise hors d’état de pouvoir assurer la moindre protection à ses populations sur lesquelles plane l’ombre de l’austérité.

C’est pourquoi les débats que suscite le thème de la démondialisation sont essentiels. Ils touchent tout simplement aux conditions nécessaires à la réalisation d’une rupture avec trente années de néolibéralisme mondialisé qui tel un rouleau compresseur écrase tout sur son passage. Car peut-on supporter plus longtemps la stratégie délibérément mise en place par le capital pour se rapprocher d’un travail précaire et non protégé et fuir celui qui avait su lui imposer la « contrainte » des acquis sociaux. Tout fut tenté avec les conséquences que l’on sait, des délocalisations massives à l’organisation de flux migratoires en passant par libre circulation des capitaux spéculatifs et déstabilisants, le libre-échange généralisé des marchandises, la déflation salariale et son corollaire l’endettement des ménages, la soumission aux signaux des marchés, internationaux de préférence. Quelques questions centrales émergent avec force de ce débat dont on voudrait étouffer la richesse :

• On nous explique qu’il faudrait être patient et que nos maux proviendraient de la situation d’entre deux dans laquelle nous serions entrés. L’État-Nation est blessé, mais il bouge encore, alors que l’économie mondiale ne serait pas encore instaurée et peinerait à se doter d’une gouvernance globale (ou européenne). Ainsi nous cumulerions les défauts de l’érosion des frontières sans être encore en mesure de bénéficier des avantages de leur dépassement. Cette « transition », qui se déroule depuis une trentaine d’années, n’a pour l’instant accouché que de la crise et se trouve de moins en moins en mesure de prouver que l’expansion du néolibéralisme à l’échelle du monde serait salvatrice. L’attente d’un gouvernement mondial pour résoudre les problèmes engendrés par sa recherche risque fort de s’enliser dans le sable. Elle est évidemment insupportable pour les peuples. Se sortir de cette ornière en proposant une véritable issue, c’est, pour tout pays, nécessairement entrer dans un processus de démondialisation. Faut-il attendre que ça change en Europe ou dans le monde pour que cela puisse changer chez nous ? Ou bien, faut-il engager l’action de façon unilatérale en mesurant sa portée conflictuelle et s’y préparer ? N’oublions pas que l’Europe qui s’est construite a toujours servi de gangue gluante pour réduire l’amplitude de l’oscillation du balancier de l’alternance et jouer ainsi le rôle de Sainte Alliance, remplaçant le Mur d’argent des années 20. Ainsi refuser l’antimondialisation reviendrait à subordonner tout changement en France à d’éventuelles et bien improbables évolutions européennes ou mondiales. Ce constat conduit à poser la question incontournable de l’exercice de la souveraineté, c’est-à-dire de la nécessaire superposition entre le périmètre où se joue la démocratie et celui de la maîtrise de la régulation des flux économiques et financiers. Le cadre national s’impose. Pourquoi la « relocalisation » sur la région serait à la limite acceptable, l’Europe fédérale souhaitée et la souveraineté nationale vilipendée ? Pourquoi cette haine de l’état-Nation qu’il faudrait prendre en tenaille par le bas et par le haut ? Les gauches latino-américaines ont montré que le cadre national pouvait permettre des avancées sociales substantielles, faire tache d’huile et rendre possible des coopérations.

• La soumission à une rationalité dite supérieure parce que mondiale crée ce que nos élites appellent la « contrainte extérieure ». Celle-ci n’est que le retour de ce qui a été voulu et recherché. La mondialisation qui nous retombe sur la tête c’est celle que l’on a envoyée en l’air à coups de dérégulation, de libre-échange forcené, de privatisations, de délocalisations, de circulation incontrôlée de capitaux et de marchandises, de financiarisation, d’endettement de peuples et d’états. Elle se heurte aux acquis sociaux historiquement constitués qui deviennent ainsi pour nos mondialisateurs des « contraintes internes » qui freinent leurs objectifs et dont ils doivent se débarrasser pour obtempérer aux ordres des marchés. La compétition internationale devient l’arme de l’antisocial et dévaste les territoires. Le mérite du débat sur la démondialisation est de bien montrer l’affrontement des logiques des deux contraintes, l’une fabriquée pour mieux combattre l’autre  [1] et d’identifier les gagnants (les facteur mobiles : capital et finance, grandes firmes, maffias) et les perdants (les facteurs fixes : peuples et territoires).

• Les conséquences sur les politiques économiques à adopter reviennent au cœur du débat. La demande de protection qui monte concerne prioritairement l’ensemble des acquis sociaux engrangés pendant les Trente Glorieuses, annexement ceux du capital national malmené par la concurrence sauvage. Cette période a connu les protections tarifaires, quelques contrôles de change, nombre de dévaluations qui n’ont pas signifié pour autant repli national, fermeture ou adoption d’un modèle nord-coréen. Croissance, élévation du niveau de vie, plein-emploi ont bien été au cœur de ce qu’on voudrait nous faire regarder aujourd’hui comme une horreur « national-protectionniste ». La crise actuelle appelle au retour de l’état comme acteur économique majeur. Il n’y a pas de protection possible sans qu’un rôle accru lui soit confié, aussi bien en termes de périmètre d’action que dans la nature de ses interventions. Enfin, faut-il se tourner vers la satisfaction des besoins du marché intérieur ou vers ceux, erratiques, du marché mondial ? Où sont situées les sources de croissance de notre pays ? Dans notre territoire où à l’export ? Un pays peut le tenter, mais si tous font de même l’avantage disparaît. C’est cette stratégie non généralisable qui fut proposée au Tiers monde dans les années 70 et provoqua la crise de la dette et les politiques d’austérité qui s’ensuivirent.

On allèguera qu’il existe une forme de mondialisation désirable, celle des échanges culturels, du tourisme, de la connaissance et des savoirs, de la coopération entre les peuples, de tout ce qui fait la densité de la vie internationale ou d’un espace public en construction à ce niveau. Mais ne la mélangeons pas avec celle qui fait l’objet du débat d’aujourd’hui à savoir le nécessaire blocage de l’expansion du néolibéralisme à l’espace mondial. Ne fusillons pas les messagers qui apportent la mauvaise nouvelle mais regardons plutôt les signaux divers qui attestent des limites de la phase en cours, à commencer par l’annonce faite par la Cnuced de la réduction du commerce mondial de 8 % au premier trimestre 2011.

Michel Rogalski

Michel Rogalski est économiste au CNRS et directeur de la revue Recherches internationales.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

À lire/voir également sur la crise de civilisation :

- 2030, la fin de la mondialisation ?

- Orient contre Occident

- « Impérialisme et savoir »

- Guerre et consumérisme : un extrémisme qui ne dit jamais son nom

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- La planète contre-attaque !

- De la réduction des têtes au changement des corps

- La Terre n’en peut plus

- Les leçons de la catastrophe

- Entre décadence et destruction, notre civilisation va devoir choisir

Notes

[1] Lionel Stoléru, conseiller de Giscard, nous avait déjà tout expliqué dès 1987 dans L’ambition internationale (Le Seuil) en résumant parfaitement le sens de la démarche mondialiste :

“Ces prétendues “contraintes” internationales, c’est nous-mêmes qui les avons voulues, c’est nous-mêmes qui les avons édifiées, c’est nous-mêmes qui, jour après jour, nous employons à les développer. Nous n’avons plus les coudées franches parce que nous avons voulu ne plus avoir les coudées franches.” (p.12)

(…) “Disons d’abord qu’il n’y a pas de contraintes internationales, il n’y a que des ambitions internationales que nous avons librement choisies, que nous voulons atteindre parce que nous savons qu’hors d’elles, point de salut”. “Disons que par rapport à ces ambitions internationales, il n’y a plus de politiques nationales, il n’y a plus que des contraintes nationales, qui nous freinent dans la recherche de nos ambitions internationales”. (p.13)

Source : Le Grand Soir

Afghanistan my love (vidéo)

9 oct

C’était ce vendredi 7 octobre 2011 que la République islamique d’Afghanistan « fêtait » le dixième anniversaire de la guerre livrée par la coalition atlantiste ISAF contre les Taliban/résistance afghane. Mais avant le déclenchement de cette guerre, qui étaient réellement les Taliban ?

Témoignages édifiants d’humanitaires revenus d’Afghanistan au lendemain du 11 septembre 2001. Les Taliban tels qu’ils étaient alors perçus par des hommes et des femmes les côtoyant au quotidien et non pas tels qu’ils ont été fantasmés par les grands états occidentaux.

Un reportage du géopolitologue Jean-Michel Vernochet, administrateur du site Geopolintel.

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Lecture conseillée :

- Le Grand Échiquier d’Asie Centrale

Source : Geopolintel

Les États-Unis sur le déclin

6 oct

par Noam Chomsky

Dans le Political Science Quaterly, Giacomo Chiozza écrit : « Il est courant d’entendre que les Etats-Unis, qui il y a seulement quelques années dominaient le monde comme un colosse, sans pouvoir équivalent face à eux, avec un attrait incomparable, sont maintenant sur le déclin. Ils font face à leur ultime détérioration ».

Cette opinion est largement partagée. Avec un certain fondement, quoiqu’il faille la qualifier. Pour commencer, le déclin s’est installé dans l’immédiat de l’après-Seconde Guerre Mondiale, dans la foulée du niveau sans précédent de pouvoir atteint à ce moment là. Le remarquable triomphalisme à la fin de la guerre du Golfe, au début des années 1990, tenait surtout de l’illusion.

Que ce déclin soit grandement auto-induit est une autre conviction, au moins chez ceux et celles qui ne sont pas tout-à-fait aveugles. Le mauvais spectacle dont nous avons été témoins cet été depuis Washington, qui a dégouté la nation et confondu le monde entier, n’a pas son pareil dans toute l’histoire de la démocratie parlementaire. Ses partisans ont fini par en avoir peur. Les grands pouvoirs corporatifs qui ont aidé à faire élire ces extrémistes commencent à s’inquiéter de ce qu’ils pourraient bien jeter à terre l’édifice qui leur a permis d’accumuler richesse et privilèges, c’est-a-dire l’État protecteur qui dorlote leurs intérêts.

La montée du pouvoir corporatif (en ce moment surtout financier) sur la société, a atteint un point tel que les partis politiques, qui n’ont presque plus rien à voir avec les partis que nous avons connu, sont beaucoup plus à droite que la population sur la plupart des problèmes débattus.

Pour le peuple, le premier problème intérieur est le manque d’emploi. Dans l’état actuel des choses on ne pourra venir à bout de cette crise que par un plan gouvernemental majeur de stimulation de l’économie. Il faut aller beaucoup plus loin que ce qui a été fait jusqu’ici et qui a à peine réussi à contrer les baisses de dépenses des États et des collectivités locales. Malgré tout, il est probable que cette initiative limitée à permis de maintenir des millions d’emplois.

Le déficit est la première préoccupation des institutions financières. D’où qu’il n’y ait que ce sujet qui soit débattu publiquement. Un sondage du Washington Post et de la chaine ABC News rapporte qu’une large majorité de la population (72% vs 27%) favorise la taxation des très riches pour résoudre ce problème. Les coupes dans les programmes sociaux (Medicaid et Medicare) sont rejetées par la vaste majorité ; (69% dans le cas de Medicaid et 78% pour ce qui est de Medicare). Il est pourtant plus que probable que ces coupes seront adoptées.

Le Program on International Policy Attitudes a mené une enquête pour savoir quels moyens le public favoriserait pour l’élimination du déficit. Son directeur, Steven Kull écrit : « Il est clair que l’administration Obama et les Républicains, majoritaires à la Chambre des représentants, ont des solutions complètement opposées aux priorités et aux valeurs de la population pour ce qui concerne le budget ».

Ce sondage illustre une profonde division : « Alors que le public favorise des coupes importantes dans les budgets de la défense, l’administration et la Chambre des représentants proposent de modestes augmentations. La population veut aussi plus d’investissements dans l’éducation, la formation professionnelle et le contrôle de la pollution contrairement à la position des législateurs. »

L’ultime ‘compromis’ (il vaudrait mieux dire la capitulation face à l’extrême-droite), est complètement à l’opposé. D’ailleurs il est presque assuré qu’il va mener à un ralentissement de la croissance au seul bénéfice des riches et des grandes entreprises qui affichent déjà des profits record, mais au détriment de tous les autres.

Il n’est jamais question non plus du fait que le déficit pourrait être éliminé, comme l’a démontré l’économiste Dean Baker, si nous nous débarrassions de notre système de soins privés complètement non fonctionnel. Il nous faudrait pour cela, en adopter un semblable à ceux des autres pays industrialisés qui coûtent moins cher per capita avec des résultats comparables sinon meilleurs.

Les institutions financières et les grandes pharmaceutiques sont trop puissantes pour qu’une telle option soit considérée. Mais pourtant, il ne s’agit pas tout-à-fait d’une utopie. Il y a aussi d’autres options sensées économiquement qui, pour les mêmes raisons, sont évacuées du débat ; comme une taxe minime sur les transactions financières.

Entre temps on gratifie régulièrement Wall Street de nouveaux cadeaux. Le House Appropriations Committee a diminué le budget requis par la Securities and Exchange Commission qui est responsable de la lutte à la fraude financière. La nouvelle Consumer Protection Agency ne s’en sortira pas intacte non plus.

Le Congrès concocte de nouvelles armes dans sa bataille contre les générations à venir. Le New York Times rapporte que l’American Electric Power, un joueur majeur dans la production et la distribution d’électricité au pays, à dû mettre de côté « le plan le plus important de captation de dioxyde de carbone d’une de ses centrales au charbon. Elle voulait donner un coup d’accélérateur à sa contribution à la baisse des émissions de gaz à effet de serre, donc au réchauffement de la planète ». C’est l’opposition des Républicains à la protection de l’environnement qui l’a acculée à cette décision.

On ne peut pas dire pour autant que les interventions contraires à nos propres intérêts soient d’invention récente même si elles sont de plus en plus importantes. On les retrouve déjà dans les années soixante-dix quand l’économie politique nationale a subit des transformations majeures qui mirent fin à ce qu’on appelle communément « l’âge d’or » de l’État capitaliste. Les deux changements les plus importants ont été la financiarisation de l’économie (virage des investissements de la production industrielle vers la finance, les assurances et l’immobilier) et la délocalisation de la production. Ce triomphe de l’idéologie du marché libre a été renforcé par la suite par les dérégulations, l’introduction de nouvelles règles de gestion des entreprises qui ont lié les rémunérations de leurs dirigeants au profit à court-terme et d’autres rêgles du genre.

Il en est résulté une concentration de la richesse dans les mains de 1% de la population, qui a produit une augmentation conséquente de leur pouvoir politique, et leur a permis en plus d’accélérer leur appropriation de la richesse nationale. Ce sont majoritairement des dirigeants de grandes entreprises , des gestionnaires de fonds à risques (hedge funds) et d’autres de cette sorte. Pendant ce temps les revenus de la vaste majorité de la population ont stagné.

Pour leur part les coûts des campagnes électorales ont fait des bonds fabuleux. Les deux partis politiques, Démocrates et Républicains, se sont liés encore plus étroitement aux entreprises. Comme le dit l’économiste Thomas Ferguson dans le Financial Times, ce qui subsistait de démocratie a été ainsi affaibli puisque les deux formations ont à toutes fins pratiques, mis aux enchères les sièges du Congrès. Elles ont adopté une pratique commerciale des grandes boites de ventes au détail que sont Wall Mart, Best Buy ou Target : « Dans aucune autre législature du monde développé vous ne verrez comme ici, les partis politiques afficher le prix de leur vote sur des lois déterminantes en cours d’adoption ». Ceux qui auront contribué le plus aux fonds de leur parti remporteront la mise.

Selon Ferguson, les débats dans ce contexte : « deviennent la répétition sans fin d’une poignée de slogans qui ont été conçus pour atteindre des investisseurs nationaux et autres groupes d’intérêts particuliers. Leurs contributions au financement des partis est indispensable ». Tant pis pour le bien du pays !

Les nouvelles institutions financières de l’ère post-âge d’or ont été largement responsables de la crise financière de 2007. Avant cette époque elles avaient gagné un joli pouvoir économique ; elles avaient triplé leur part des profits d’entreprises. Après le crash un certain nombre d’économiste ont commencé à enquêter sur leur fonctionnement en termes purement économiques. Le lauréat du Prix Nobel, Robert Solow estime que leur impact a probablement été négatif : « Leurs succès ont vraisemblablement peu à voir avec l’efficience de l’économie réelle. En plus, ce désastre permet le transfert de la richesse des mains des contribuables à celles des financiers ».

En réduisant ce qu’il nous reste de démocratie, les institutions financières installent les outils pour poursuivre un processus mortel. Elles continueront aussi longtemps que leurs victimes consentirons à souffrir en silence.

Noam Chomsky

Le plus récent ouvrage de N.Chomsky a pour titre : «9-11 : Tenth Anniversary». Il est professeur émérite en linguistique et philosophie au Massachussetts Institute of Technology à Cambridge, Mass.

À lire/voir également sur le déclin des Etats-Unis :

- La fin des États-Unis

- Le déclin précipité de l’hégémonie américaine

- Le monde en 2020 : réveil du dragon, déclin de l’aigle

- 2025 : Déclin de l’Occident et avènement de l’Orient

- La croisade d’un géant aux pieds d’argile

- De la guerre en Amérique

- Le monde est-il trop grand pour échouer ?

- Quel avenir pour l’Amérique ?

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Le Symbole de la Chute

- Après l’hégémonie : propositions pour un monde multipolaire (vidéo)

- The Corporation (vidéo)

- Krach : les dessous de la crise économique mondiale

Traduction : Alexandra Cyr pour www.noam-chomsky.fr