Archive | septembre, 2011

Orient contre Occident

30 sept

par Philippe Grasset pour Dedefensa

Le 21 avril 2011, le Guardian présentait une intervention à Londres de l’écrivain Chandran Nair, fondateur d’un think tank spécialisé dans les questions de civilisation liées à l’évolution de la démographie, de la technologie et de ses effets sur l’environnement. Le Guardian définit Nair comme une personnalité prestigieuse et de grande influence dans les pays asiatiques, qui sont par ailleurs les principaux sujets de ses recherches…

La thèse générale de Nair, portant sur l’analyse de la situation de la civilisation en Asie, en présence de la poussée du bloc américaniste-occidentaliste (BAO) pour imposer son modèle, est particulièrement radicale et impérative, à la lumière d’un jugement implicite du “modèle” extrêmement négative. Il n’est pas question que ce modèle soit imposé à l’Asie, il n’est pas question que l’Asie l’accepte… Nous croyions que cette question était tranchée, du moins dans le chef des establishment et directions respectives, et qu’effectivement l’Asie s’arrangeait du modèle américaniste-occidentaliste, éventuellement pour mieux le maîtriser et le diriger ; nous découvrons qu’il n’en est rien, dans le chef de monsieur Nair et, sans doute, de nombre de ses interlocuteurs parmi les diverses directions politiques ; nous réalisons en même temps que la façon dont nous croyions cette question réglée comportait nombre d’incertitudes, de contradictions implicites entre les différents acteurs mais écartées autant que faire se peut, pour sauvegarder les apparences, et ainsi de suite. Ecoutant Nair, nous découvrons qu’effectivement, rien n’est fait et, surtout, tout pourrait être défait, – c’est-à-dire fait dans le sens contraire de ce qui était généralement attendu.

Nair use d’un terme particulièrement important pour désigner une des tâches prioritaires des gouvernements des pays asiatiques : la déconstruction du rêve consumériste née de et irrésistiblement suscitée par l’application du modèle de consommation type BAO à l’Asie… « “Governments need to tell their people that they can’t have everything,” says Nair. “The dream of a lifestyle commensurate with US sitcoms needs to be deconstructed immediately.” »

Il n’y a pas seulement une argumentation de nécessité utilitaire dans le discours de Chandran Nair, comme s’il acceptait implicitement, – mais par pure hypothèse à laquelle il ne souscrit pas, – les règles et les perceptions américanistes-occidentalistes mais constatait que leurs conséquences au niveau de la vie courante sont inacceptables en Asie, et autant au niveau des ressources disponibles que de celui, plus essentiel, de l’environnement et de la culture également. Il y a aussi le constat que ces règles ont été imposées, ou qu’on est en train de continuer à essayer de les imposer, alors qu’il s’avère qu’il n’y a aucune raison objective pour qu’il en soit ainsi. (Et même le contraire, suggérerait-on en constatant le dilemme insupportable et insoluble où ces règles mettent ceux à qui elles sont offertes/imposées.) En un sens, on interpréterait à ce point l’argument de Nair comme le refus du modèle BAO parce que ce modèle est absolument déstructurant et prédateur de l’identité des peuples asiatiques et de leurs traditions.

Chandran Nair aborde le problème du point de vue économique d’abord, c’est-à-dire des contraintes économique qu’impose le modèle occidental pour les pays asiatiques “arrivés en dernier” chronologiquement pour l’application du modèle occidental. Il estime que les pays asiatiques ne parviendront pas à leur fin (l’intégration de ce modèle) et que les populations asiatiques doivent être informées de cela. « It’s harsh for Asians to be told that as latecomers to the capitalist party they will never be able to attain that way of life taken for granted in developing countries… », observe Nair.

Mais ces mêmes observations, lorsqu’elles sont développées dans le contexte asiatique et dans le contexte du rôle du gouvernement, des autorités légitimes, etc., prennent une autre résonnance. Elles deviennent plus revendicatives, plus contestataires des caractéristiques du modèle BAO, plus politiques en un mot. Elles tranchent soudain, comme un argument de philosophie fondamentale opposé à un autre, qui n’entend nullement le céder à cet autre simplement parce que la puissance matérielle l’a imposé là où il se trouve, en position dominante. Ces observations “contestatrices” ne semblent certainement pas loin de contenir tous les germes d’une éventuelle révolte.

Ces déclarations, ces analyses du capitalisme hyper libéral et les mesures suggérées pour le contourner ou l’aménager, et même explicitement pour le combattre et éventuellement le réduire, sont révolutionnaires et n’ont rien de révolutionnaire à la fois. Elles sont révolutionnaires par rapport à la situation normale des choses dans notre Système et elles n’ont rien de révolutionnaire par rapport à l’évidence de la critique du Système. Il est évident qu’il faut renverser le cours d’une production qui est en train d’épuiser et de détruire le monde, autant la Terre elle-même que notre univers en général. Il est évident qu’il faut combattre un courant si pernicieux avec tous les moyens possibles, bien au-delà de la sphère économique. Il est évident qu’il faut des gouvernements beaucoup plus interventionnistes, voire autoritaires, dès lors qu’ils ont pour stricte mission non seulement de modifier le comportement des gens mais, surtout, de réduire l’influence et les ambitions constantes d’expansion du domaine de soumission à ses pressions du corporate power, qui ont elles-mêmes largement dépassé la sphère économique. Chandran Nair ne le dit pas mais on espère qu’il s’en doute et l’on suppose même qu’il en a parfaitement conscience, – savoir, que la démocratie occidentale n’est qu’une fade formule, à peine enluminée de quelques mots pompeux, destinée spécifiquement à habiller le processus de cette influence décisive du corporate power derrière le faux nez du moralisme politique utilisé comme moyen de pression terroriste pour éviter toute initiative de restauration radicale de ce que the Chandran Nair veut justement restaurer radicalement. (On se doute qu’il s’en doute, Nair, lorsqu’il dit : « … [T]he key issue is good governance, not whether it meets democratic criteria. »)

La question essentielle, primordiale, que soulèvent ces observations de bon sens est de savoir comment elles peuvent être suivies, comment ces conseils peuvent être appliquées. Même si Chandran Nair le déplore certainement, à entendre son discours, nous sommes en état de globalisation où les décisions de chacun concernent tous. Nous sommes donc tous liés les uns aux autres, tenus proches par ces liens et, en même temps, il n’y a jamais eu, potentiellement sinon déjà visiblement, de fractures aussi profondes, aussi béantes, en train de se faire, entre des parties essentielles de ce monde globalisé. Aux USA, la poussée idéologique est aujourd’hui maximale, notamment dans le chef des républicains bien entendu, pour un gouvernement minimal, un laisser faire intégral, aucune restriction interventionniste sur le corporate power. Un Ron Paul, qui nous paraît si sage et si plein de bon sens, et qui l’est en réalité par rapport aux conditions prévalant aux USA, n’en est pas moins un libertarien qui veut la disparition du gouvernement, ou quasiment, le retour des pouvoirs aux échelons régionaux et locaux (les Etats de l’Union), etc. ; si Ron Paul est opposé à la corruption du lobbying, de la puissance de l’argent, etc., il considère qu’elle est rendue possible par l’interventionnisme de la puissance publique, qui est donc l’ennemie à abattre. Sa position est absolument contraire à celle de Nair, qui a nécessairement une conception régalienne de l’Etat que Ron Paul n’entretient pas une seconde pour le pouvoir fédéral. On se rend compte du radicalisme US aujourd’hui lorsqu’on sait que l’auteur inspirateur le plus fameux aujourd’hui des mouvement qui ont le vent en poupe est Ayn Rand. Il n’est temps ici, parce que ce n’est pas le sujet, de faire le procès de l’un ou de l’autre, ou de l’un contre l’autre, mais simplement de mesurer la distance qui sépare les uns et les autres, à l’intérieur d’un Système qui se voudrait homogène.

La conséquence de ces situations, même si certains objectifs peuvent paraître similaires, conduit à signaler qu’on voit mal comment pourrait être établie une compatibilité, par exemple, entre le mouvement que voudrait voir suivre l’Asie, selon Chandran Nair, et celui qui prédomine et grandit aux USA. Il ne s’agit donc même pas d’une adaptation ou pas du système asiatique, et de l’adaptation des autres à ce système. Il s’agit d’une rupture complète et totale. Ou bien ces deux parties coupent totalement les ponts entre elles, ou bien elles entrent dans un état d’affrontement très vif. La même chose peut être dite des Européens, par exemple, par rapport aux Asiatiques. Comment les Européens pourraient-ils accepter des gouvernements asiatiques que ces derniers placent, comme le suggère Nair, toutes sortes de restrictions sur l’importation de leurs automobiles, voire et pire encore, sur le fait même de la vente de ces automobiles ? Le terme “guerre commerciale” qui caractériserait la situation serait bien anodin par rapport à la gravité de cette situation. Encore ne mentionne-t-on pas la différence fondamentale, en pleine accélération, des conceptions “européennes” des institutions de Bruxelles, et les conceptions européennes des principales nations du continent, qui divergent de plus en plus radicalement.

On ne peut donc suivre complètement Chandran Nair et s’arrêter, comme il le fait, à la seule zone asiatique, recommandant ce qu’il faut y faire sans s’attarder vraiment aux conséquences internationales. Mais sans doute le fait-il exprès, après tout, puisqu’il évite ainsi des problèmes insolubles et fait avancer, c’est ce qui lui importe, la problématique asiatique. De même, on peut se douter que Chandran Nair se doute bien, lui, que ses propositions sont incompatibles avec les autres situations du monde, et que le conflit, l’affrontement, sont les risques les plus évidents.

Dans ce cadre, apparaît l’importance sous-jacente, dans les propos de Nair, des spécificités culturelles asiatiques, et même, implicitement, des dimensions civilisationnelles de ce continent, de cette puissante entité culturelle. Dans ce cadre précisément, à l’inverse, apparaît l’importance des propos de Nair : ils ne sont importants que parce qu’apparaissent, d’une façon sous-jacente mais irrésistibles, spécificités culturelles et dimensions civilisationnelles.

Civilisation et Tradition

La question est de savoir si les dirigeants asiatiques comprendront ce sens-là de la démarche de Nair, le sens identitaire et structurant à la fois, avec les dimensions culturelles et de civilisation. On parle de “la démarche de Nair“ mais on comprend bien qu’il s’agit là d’un mouvement général qui touche beaucoup d’intellectuels, d’experts asiatiques, éventuellement de dirigeants asiatiques. En général, les experts du bloc BAO n’y voient que du feu, parce que pas du tout intéressés par ces choses, parce que ne réalisant pas une seconde que “ces choses” soient possibles. Ils sont comme El Baraidi les décrit vis-à-vis de l’Iran : « But the West never tried to understand that the most important thing the most important thing for Iran was getting recognition and being treated as an equal. » Il ne vient pas à leur raison éclairée par le seul Système que la question de l’identité (ce qui est la traduction fondamentale de la reconnaissance et du traitement en égal) soit si fondamentale pour l’Iran, comme elle l’est pour les pays asiatiques, – l’un et les autres face aux Système. Il n’est même pas sûr, pas sûr du tout, qu’ils réalisent que la question de l’identité existe en vérité, hors des cartes du même nom et des slogans collectifs qu’on voudrait imposer au niveau individuel (“vive la démocratie“ & compagnie).

Devant cette incompréhension résultant de l’hubris américaniste-occidentaliste, les Asiatiques, s’ils suivent la voie recommandée par Nair, – et comment ne le feraient-ils pas puisque c’est la voie vitale de l’identité et par conséquent de la survie ? – en arriveront nécessairement à déployer leurs caractères culturels et leurs références de vieille civilisation pour argumenter en faveur de la cause. Plus qu’une “argumentation” d’ailleurs, on parlerait tout simplement d’affirmation sans autre forme de procès, que cela plaise ou non à l’Ouest.

Cela n’implique en soi rien de prévisible du seul point de vue des événements puisqu’il nous semble si dérisoire, ou dans tous les cas si trompeur, de chercher à prévoir un avenir d’événements qui dépendent de tant d’autres facteurs que ceux envisagés ici, en plus de ceux envisagés ici. Justement, à cause de cela, à cause de cette multiplicité des facteurs, des issues brutales d’affrontement classiques selon nos conceptions obsolètes (guerres ouvertes, conquêtes, entre les grands acteurs du conflit observé ici) nous paraissent improbables, comme l’on devrait être amené à envisager devant tant d’antagonismes de culture et de modifications du fondement de la mésentente, de l’incompréhension de l’agressivité et de la concurrence. Cette incertitude est d’autant plus envisageable qu’entretemps, de multiples crises, internes ou non, en général plus eschatologiques qu’au profit de l’un ou l’autre, auront, comme elles le font déjà, agité, voire bouleversé les deux (ou trois, ou quatre) modèles en concurrence. Les cartes terrestres du prévisionniste seront complètement brouillées et il ne s’y reconnaît déjà plus. Ce qui importe et importera de plus en plus, c’est la capacité d’affirmation de l’un ou l’autre en présence de développements d’ores et déjà décrits comme catastrophiques et envisagés comme eschatologiques, et cela avec de moins en moins de liens entre l’un et l’autre.

Finalement, ce qu’affirme Nair, in fine et mezzo voce mais indubitablement, c’est l’échec d’une civilisation (la nôtre) et l’affirmation asiatique de disposer de divers éléments et de l’état d’esprit à mesure qui pourraient conduire à un modèle alternatif, tout cela basé sur une très vielle civilisation (ou plusieurs très vieilles…), et valant très largement le modèle occidental, et qui lui est même très supérieur puisqu’il permet de mettre en place des structures qui s’opposent aux contraintes catastrophiques du Système. Nous doutons absolument que cette affirmation soit jamais acceptée par l’Occident tel qu’il est organisé (ou plutôt sclérosé) en bloc BAO, tout comme nous doutons absolument (voir plus haut) que plusieurs régimes économiques et politiques si différentes, sinon antagonistes, puissent cohabiter ou exister chacun de leur côté dans le cadre resté inchangé du Système qui englobe (encore ?) notre univers même si, ici et là, la révolte gronde. Ce que représentent plutôt, d’une façon symbolique, l’intervention, l’activité et les thèses de Nair, et leur popularité, c’est une confirmation de plus de la fin des illusions concernant les pays asiatiques qui, en s’insérant dans notre système, même pour en prendre la tête (la Chine, l’Inde), en fait auraient sauvé le Système du sort ignominieux qui le menace. (C’est le cas désormais bien lointain, de l’esprit du G2 envisagé par Brzezinski.) Le développement des thèses de Nair, c’est également l’élargissement d’une sorte de “front du refus” face aux contraintes nihilistes que la vanité américaniste-occidentaliste entendrait imposer aux autres, en même temps que l’affirmation tonitruante de l’impasse que constitue notre civilisation. (Cette impasse est déjà si effective que, même si l’Ouest acceptait le jeu de Nair des développements séparés, il nous paraîtrait être trop bien trop tard, définitivement trop tard, pour qu’un résultat acceptable puisse être obtenu.)

Il ne doit y avoir aucune surprise à ce que l’Asie évolue comme semblent l’indiquer les positions de Nair, d’une situation d’acceptation du modèle américaniste-occidentaliste avec tentative d’adaptation, à une situation tendant vers un refus. Il s’agit de bien plus qu’une conjoncture économique, ou d’une volonté politique d’affirmation. Il s’agit d’abord du rappel que l’Asie abrite quelques-unes des plus anciennes civilisations de l’Histoire, que ces civilisations peuvent prétendre à l’expérience et à la connaissance, bien plus que la civilisation américaniste-occidentaliste, que leurs dimensions spirituelles sont très souvent considérées comme supérieures aux nôtres dans leur état de décomposition présidé par le “déchaînement de la matière”, comme détentrices des liens fondamentaux avec la Tradition. Dans ce contexte, l’intervention de Nair prend une autre dimension, et il apparaît évidemment absurde de parler d’un “choc des civilisations” à-la-Huntington, entre un modèle complètement dégénéré et qui n’a plus de civilisationnelle que celle de sa référence infâme au Système, et des situations qui gardent encore des liens avec les références anciennes les plus hautes. Il ne s’agit pas du monde monde.

… Par conséquent, l’intervention de Nair constitue in fine le procès d’une civilisation (l’américaniste-occidentaliste, ou “contre-civilisation”) et de toutes ses conséquences, notamment le développement de l’“économie de force” qu’a choisie cette “contre-civilisation”, et qui est un des facteurs qui font qu’elle est “contre-civilisation”. L’intervention de Nair offre un élément de plus de la prise de conscience du fait de la perversion tragique de cette “contre-civilisation”, et, par conséquent, de la tromperie affreuse qu’elle est par comparaison à ce qu’elle prétend être. La hauteur vertigineuse de l’enjeu mesure la vigueur que pourrait prendre le débat de communication entre ces acteurs désormais antagonistes, et, d’une façon plus générale, la vigueur de la colère revendicatrice qui monte contre la civilisation américaniste-occidentaliste.

Philippe Grasset

À lire/voir également sur la crise de civilisation :

- « Impérialisme et savoir »

- Guerre et consumérisme : un extrémisme qui ne dit jamais son nom

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Le mensonge nucléaire

- La planète contre-attaque !

- De la réduction des têtes au changement des corps

- La Terre n’en peut plus

- Les leçons de la catastrophe

- Entre décadence et destruction, notre civilisation va devoir choisir

Source : Dedefensa

La Chine a envoyé dans l’espace le futur concurrent de l’ISS

30 sept

par Konstantin Bogdanov pour RIA Novosti

Les Chinois ont réussi à mettre en orbite le premier module de sa station spatiale non habitée Tiangong-1. Pékin a effectué un nouveau pas dans la conquête de l’espace en se préparant prochainement à marcher sur les talons du projet de Station spatiale internationale (ISS).

La longue route vers l’Espace

Le lancement de Tiangong était reporté depuis un an. Pour la finalisation de tous les systèmes la fusée porteuse avec le module spatial avait été déployée sur le pas de tir au printemps 2010. A l’époque, le lancement du Palais céleste (c’est ainsi que se traduit Tiangong) était prévu pour le début 2011.

Cependant, en janvier le lancement avait été reporté au second semestre de 2011. La préparation du lancement a commencé en août. Les premiers communiqués disaient que Tiangong (palais céleste) serait tiré avant septembre. Puis les délais ont été revus et la date a été fixée pour le 29 septembre 2011.

Le module Tiangong-1 a quatre objectifs à caractère expérimental :

  1. Durant le vol doit avoir lieu le rapprochement et l’arrimage avec le vaisseau non habité Shenzhou-8 (prévu pour fin novembre). Ensemble ils formeront le premier prototype de la station spatiale chinoise.
  2. Le fonctionnement du système de contrôle commun de ces deux vaisseaux sera vérifié. Tiangong jouera le rôle principal dans cette mission.
  3. Le test du système commun de support-vie à bord de la station, composée des deux éléments des vaisseaux arrimés.
  4. Il est également prévu de réaliser une série d’expériences techniques dans le cadre du programme de création de la future station habitée.

Après les missions réussies du vaisseau non habité Shenzhou-8, dans les deux prochaines années seront envoyés les vaisseaux habités Shenzhou-9 et Shenzhou-10. La construction et le lancement du module Tiangong-1, ainsi que les vols des trois vaisseaux coûteront près de 2,35 milliards de dollars.

La première femme “taïkonaute” devrait participer à l’expédition Shenzhou-10 : En 2013, Wang Yaping, 33 ans, s’envolera dans l’espace.

Un Saliout avec une touche chinoise

La Chine, qui rattrape rapidement la Russie et les Etats-Unis, n’a pas brûlé les étapes dans le développement de l’astronautique. Elle a décidé de passer par toutes les phases de la conception et du développement de l’industrie spatiale, franchies auparavant par l’URSS et les Etats-Unis. Et Pékin a décidé de le faire en solo, sans s’impliquer dans des programmes conjoints, mais en utilisant l’expérience étrangère.

A une époque, les deux superpuissances, en respirant un peu après la course serrée pour atteindre la Lune, se sont concentrées sur les projets de stations spatiales, en développant avec créativité les acquis militaires dans ce secteur.

L’URSS a créé la série des stations Saliout, puis a lancé dans l’espace son successeur, la station Mir. Les Etats-Unis ont recyclé les acquis du programme lunaire Apollo en créant l’analogue de Saliout, la station Skylab.

Mais le programme spatial américain n’a pas été développé. Après neuf mois de mission de la station Skylab en 1973, les Américains l’ont abandonnée en orbite, d’où elle a dérivé en juillet 1979 puis s’est désintégrée en entrant dans les couches denses de l’atmosphère. Dans les années 90, les deux programmes, russe et américain, se sont rejoints dans le projet de Station spatiale internationale.

En regardant la station Tiangong on peut distinguer une certaine similitude idéologique avec les projets soviétiques de stations spatiales basés sur Soïouz/Saliout. D’ailleurs, les concepteurs ne le nient pas.

Cependant, Tiangong-1 a une taille inférieure à Saliout. Il pèse 8,5 tonnes par rapport aux 18-19 tonnes des stations soviétiques. Cela s’explique également par l’absence en Chine de fusées porteuses capables de lancer en orbite des engins aussi lourds.

Comme leurs collègues soviétiques à l’époque, les Chinois prévoient initialement de créer une station spatiale avec une paire de vaisseaux arrimés : Tiangong et Shenzhou. Néanmoins, les ingénieurs chinois n’ont pas l’intention de tarder à lancer cette étape.

Pour l’instant, l’industrie spatiale chinoise  se familiarise avec les technologies avancées de la fin des années 60 – celles des Etats-Unis et de l’Union soviétique. Cependant, à en juger par les “conceptions” présentées, d’ici quelques années les assemblages en tandem de Shenzhou et Tiangong céderont la place à des constructions bien plus complexes, comparables à Mir et idéologiquement très proche de l’ISS actuelle.

La vision à long terme de la Chine

L’éventuelle apparition à terme d’un avant-poste permanent chinois en orbite paraît d’autant plus remarquable dans le contexte de l’avenir incertain de la station spatiale internationale.

Les hôtes de la maison spatiale internationale (les Américains, les Européens, les Russes et les Japonais) n’arrivent pas à s’entendre sur l’entretien de la station dans 10 ans.

L’attitude de la Chine envers l’ISS paraît très controversée. Au début des années 90 la Chine était intéressée par l’adhésion à ce projet, mais à l’époque les Etats-Unis s’y sont opposés. Désormais, la Chine n’y est plus intéressée, car elle planche sur ses propres projets spatiaux.

Etant donné l’avenir incertain de l’ISS après 2020, qui dépend principalement de la position américaine, dans dix ans on pourrait assister à un événement surprenant. Une grande station spatiale continuerait de voler autour de la Terre. Et il s’agira du Palais céleste chinois.

Konstantin Bogdanov

À lire/voir également sur l’arsénalisation de l’espace et la rivalité sino-américaine :

- Pax Americana ou la conquête militaire de l’espace (vidéo)

- La Lune ou la guerre : un choix de civilisation

- Chine-USA : « une guerre sans limite » (vidéo)

- Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

- La guerre des empires

Source : RIA Novosti

La guerre de l’OTAN contre la Libye est dirigée contre la Chine : AfriCom et la menace sur la sécurité énergétique nationale de la Chine

29 sept

par F. William Engdahl pour Global Research

La décision prise de Washington pour l’OTAN de bombarder la Libye de Kadhafi et de la soumettre à ses diktats ces derniers mois, ceci à un coût estimé d’au moins un milliard de dollars qui seront épongés par le contribuable américain, n’a pas grand chose à voir avec ce que le gouvernement d’Obama proclame être une “mission de protection de civils innocents”. En réalité, ceci fait partie d’un plus vaste plan stratégique de l’OTAN et du Pentagone en particulier de contrôler le talon d’Achille de la Chine, à savoir sa dépendance stratégique en de grands volumes d’importation de pétrole brut et de gaz. Aujourd’hui, la Chine est le second importateur de pétrole au monde derrière les Etats-Unis et le fossé se comble rapidement.

Si nous regardons attentivement une carte de l’Afrique et si nous observons l’organisation africaine du nouveau commandement africain du Pentagone AfriCom, il émerge que le stratégie est de contrôler une des ressources stratégiques les plus importantes de la Chine en ce qui concerne le pétrole et les matières premières.

La campagne de Libye de l’OTAN est au sujet du pétrole et rien que du pétrole; mais pas à propos de contrôler le brut de haute qualité libyen (demandant peu de rafinage), parce que les Etats-Unis sont nerveux à propos de sources d’approvisionnement étrangères. C’est plutôt au sujet du contrôle de l’accès de la Chine à des importations de brut de longue durée depuis l’Afrique et le Moyen-Orient. En d’autres termes, tout ceci est au sujet de contrôler la Chine elle-même.

La Libye est bordée au nord par la Mer Méditérannée, directement de l’autre côté de l’Italie, dont la compagnie pétrolière ENI a été le contracteur étranger le plus important en Libye pendant des années. A l’Ouest, la Libye est bordée par la Tunisie et l’Algérie; au sud par le Tchad, à l’Est, elle est bordée par à la fois l’Egypte et le Soudan (aujourd’hui le Soudan et le Soudan du sud). Ceci devrait en dire long sur l’importance  stratégique à long terme de la Libye pour l’AfriCom et le Pentagone quant à leur possibilité de contrôle de l’Afrique et de ses ressources et quel pays est capable d’obtenir ces ressources.

La Libye de Kadhafi a maintenu un contrôle étatique strict sur ses réserves très importantes de pétrole brut de haute qualité. D’après des données d’étude datant de 2006, la Libye possède les plus grosses réserves pétrolières du continent africain, environ 35% de plus que celles estimées du Nigéria. Les concessions d’exploitation de ce pétrole ont été étendues aux compagnies pétrolières d’état chinoise et russe ainsi qu’à d’autres ces dernières années.

De manière attendue, un porte-parole de la soi-disante opposition qui clâme victoire sur Kadhafi, Abdel Jalil Mayouf, le représentant en relations publiques de la firme pétrolièee libyenne AGOCO, a dit à l’agence Reuters: “Nous n’avons aucun problème avec les pays entreprises occidentales comme celles de l’Italie, la France ou du Royaume-Uni; mais nous pourrions avoir quelques problèmes politiques avec celles venant de Russie, de Chine et du Brésil.” La Chine, la Russie et le Brésil se sont soit opposés aux sanctions de l’ONU sur la Libye ou on fait pression pour la résolution du conflit en interne et un arrêt des bombardements de l’OTAN.

Comme je l’ai déjà détaillé auparavant, [1]. Kadhafi, ancien adhérent du socialisme pan-arabe dans la ligne de l’Egyptien Gamal Nasser, a utilisé les revenus du pétrole pour améliorer de beaucoup les conditions de vie de ses compatriotes. Les soins médicaux étaient gratuits tout comme l’était l’éducation. Chaque famille libyenne recevait une bourse d’Etat de 50 000 dollars afin d’acheter une nouvelle maison et tous les prêts bancaires étaient en accord avec les lois anti-usurières de l’Islam, et donc sans taux d’intérêt. L’Etat n’était pas non plus endetté. Ce n’est seulement qu’au prix d’une corruption forcenée et d’une infiltration massive dans l’Est du pays, que la CIA, le MI-6 et les autres agences de renseignement de l’OTAN ont pu, au coût de plus d’un milliard de dollars et de bombardements massifs des populations civiles par les forces de l’OTAN, déstabiliser les liens entre Kadhafi et son peuple.

Pourquoi donc l’OTAN et le pentagone ont-ils mené une campagne si meurtrière sur un pays souverain ? Une évidence est que cela servait à encercler les ressources énergétiques et de matières premières de la Chine sur le continent en en Afrique du nord.

L’alerte du Pentagone à propos de la Chine

Pas à pas depuis ces dernières années, Washington a commencé à créer la perception que la Chine, qui était “le très cher ami et allié de l’Amérique” il y a encore moins de dix ans, était en train de devenir la plus grande menace pour la paix mondiale le tout à cause de son énorme expansion économique. Dépeindre la Chine comme le “nouvel ennemi” a été compliqué car Washington est dépendant de la Chine pour qu’elle achète la part du lion de sa dette gouvernementale sous forme d’obligations et bons du trésor.

En août, le Pentagone a publié pour le Congrès son rapport annuel sur le statut militaire de la Chine [2]. Cette année, ce rapport a déclanché des sonnettes d’alarme stridentes à travers la Chine. Le rapport stipule entr’autres choses, que “depuis la dernière décennie, l’armée chinoise a bénéficié d’investisseemtns robustes en terme de matériel moderne et de technologie. Bon nombre de systèmes modernes ont atteint un bon niveau de maturité et d’autres seront opérationnels dans quelques années”, a dit le Pentagone dans ce rapport. Il a aussi ajouté qu’ “il y a une certaine incertitude sur le comment la Chine va utiliser ses capacités croissantes… La Chine comme majeur acteur international peut très bien se dresser comme une caractéristique stratégique de ce début de XXI ème siècle.” [3]

Dans un intervalle de peut-être deux à cinq ans, selon comment le reste du monde réagit et joue ses cartes, la République Populaire de Chine émergera dans les médias européens sous contrôle comme étant la nouvelle “Allemagne hitlérienne”. Si cela est peut-être difficile à croire aujourd’hui, réfléchissez un peu comment cela a été fait avec l’ancien allié et ami de Washington Hosni Moubarak et même auparavant avec Saddam Hussein. En Juin de cette année, l’ancien secrétaire d’Etat à la marine et maintenant sénateur américain pour la Virginie, James Webb, a surpris beaucoup de monde à Pékin quand il déclara à la presse que la Chine était en train d’approcher ce qu’il appelait “un moment de Munich”, quand Washington devra décider de garder un équilibre stratégique, ce en référence à la crise de 1938 sur la Tchécoslovaquie, quand Chamberlain opta pour l’apaisement avec Hitler sur la question des Sudètes. Webb ajouta: “Si vous regardez les dix dernières années, le vainqueur stratégique a été la Chine” [4].

Le même rouleau compresseur propagandiste du Pentagone, emmené par CNN, BBC, le New York Times et le Guardian de Londres, va obtenir les ficelles subtiles de la part de Washington pour “peindre la Chine et ses leaders en noir”. La Chine devient bien trop puissante et bien trop indépendante pour beaucoup à Washington et à Wall Street. Pour contrôler cela et par dessus tout la dépendance énergétique de la Chine, ses imports de pétrole ont été identifiés comme étant son talon d’Achille. L’affaire libyenne est un coup monté directement pour frapper ce talon d’Achille.

L’introduction de la Chine en Afrique

L’implication des compagnies énergétiques et d’imports de matières premières chinoises à travers le continent africain est devenue une cause majeure de souci pour Washington où une attitude de négligence maligne a dominé la politique africaine depuis l’ère de la Guerre Froide. Comme ses besoins énergétiques futurs étaient devenus évidents depuis plusieurs années, la Chine a commencé une véritable et dominante diplomatie économique en Afrique, qui s’est vraiment développée depuis 2006 lorsque Pékin a littéralement déroulé le tapis rouge pour les chefs d’Etat de plus de quarante pays africains et discuté de très larges sections de relations commerciales avec ces pays. Rien n’était plus important pour Pékin que de sécuriser de futures ressources pétrolières pour la forte industrialisation de la Chine dans son ensemble. La Chine fit donc mouvement vers des pays abandonnés par leurs anciennes puissances coloniales européennes comme la France, le Royaume-Uni ou le Portugal.

Le Tchad par exemple est un cas d’école. Un des pays les plus pauvres et les plus isolés d’Afrique; le Tchad fut courtisé par Pékin qui rétablit les relations diplomatiques avec ce pays en 2006. En octobre 2007, le géant du pétrole d’Etat chinois CNPC signa un contrat pour construire une raffinerie de pétrole en conjonction avec le gouvernement tchadien. Deux ans plus tard, ils commencèrent la construction d’un pipeline pour amener le pétrole d’un nouveau champs d’exploitation chinois dans le sud à quelques 300 km de la raffinerie. Les ONG supportées par les gouvernements occidentaux commencèrent à crier au loup concernant l’impact écologique de pipeline chinois. Ces mêmes ONG étaient curieusement silencieuses lorsque Chevron découvrit du pétrole au Tchad en 2003.

En juillet 2011, les deux pays, le Tchad et la Chine célébraient l’ouverture de la raffinerie commune sino-tchadienne juste à côté de la capitale N’djamena [5]. Les activités pétrolières tchadiennes chinoises sont également très proches d’un autre projet pétrolier majeur chinois, celui de la région du Darfour au Soudan, limitrophe au Tchad.

Le Soudan a été une source très importante et grandissante de pétrole pour la Chine depuis le début d’une coopération entre les deux pays au début des années 1990, après que Chevron eut abandonné ses options là-bas. Dès 1998, CNPC construisait un pipeline pétrolier de 1500 km depuis les champs d’exploitation du Sud-Soudan jusqu’à Port Soudan sur les rives de la Mer Rouge ainsi qu’une raffinerie près de Khartoum. Le Soudan fut la première grande opération pétrolière gérée à l’étranger par la Chine. Au début 2011, le pétrole soudanais, en provenance de la zone de conflit du sud, couvrait environ 10% des imports pétroliers de la Chine en prenant plus de 60% de la production quotidienne du Soudan de 490 000 barils/jour. Le Soudan est devenu un point vital de la sécurité énergétique nationale chinoise.

D’après des estimations géologiques, le sous-sol qui va du Darfour, dans ce qui était le Sud du Soudan, jusqu’au Cameroun en passant par le Tchad est un immense champ pétrolier d’une ampleur telle que cela pourrait bien être une nouvelle Arabie Saoudite.

Contrôler le Sud-Soudan, ainsi que le Tchad et le Cameroun est vital pour la stratégie du Pentagone de “refus stratégique” à la Chine de futurs approvisionnements en pétrole. Aussi loin qu’un régime fort et robuste de Kadhafi demeurait en place à Tripoli, le contrôle de cette région demeurait un problème majeur. La séparation quasi-simultanée du Sud-Soudan d’avec le Soudan et le renversement de Kadhafi en faveur de rebelles faibles et dépendants du support du Pentagone était une priorité stratégique de première importance pour le plan de domination totale du Pentagone.

L’AfriCom répond

La force principale derrière la récente vague d’attaques contre la Libye ou les changements de régimes plus discrets en Tunisie, en Egypte et le fameux referendum sur le Soudan du Sud qui a maintenant fait de cette région pétrolière, une région “indépendante”, a été l’AfriCom, le commandement spécial de l’armée américaine établi par le gouvernement Bush en 2008 explicitement pour contrer spécifiquement l’influence chinoise sur les réserves de pétrole et de matières premières en Afrique.

Fin 2007, Le Dr. Peter Pham, un initié de Washington qui conseille les départements d’Etat et de la Défense américains, explique de manière ouverte que “parmi les buts ultimes de l’AfriCom , était le but de protéger les accès en hydrocarbures et autres ressources stratégiques dont l’Afrique est riche, une tâche qui incluait de s’assurer contre la vulnérabilité de ces richesses naturelles et de s’assurer qu’aucunes tierces parties comme la Chine, l’Inde, le Japon ou la Russie, ne puissent obtenir un monopole ou des traitements de faveur” [6].

Témoignant devant le Congrès américain pour soutenir le projet de création de l’AfriCom, Pham, qui est associé avec la fondation néo-conservatrice pour la défense des démocraties a déclaré :

“Ces ressources et richesses naturelles font de l’Afrique une cible facile pour les attentions de la République Populaire de Chine, dont la dynamique économique… a une soif quasi insatiable de pétrole et de besoins pour d’autres ressources naturelles. La Chine importe à l’heure actuelle aproximativement 2,6 millions de barils de pétrole brut par jour, environ la moitié de cette consommation, de l’ordre de 765 000 barils par jour, environ un tiers de ses importations, proviennent de ses sources africaines, spécialement du Soudan, de l’Angola et du Congo (Brazzaville). Est-ce étonnant donc par conséquent qu’aucune région du monde autre que l’Afrique ne rivalise avec l’intérêt stratégique de la Chine ces dernières années… De manière intentionnelle ou non, beaucoup d’analystes attendent que l’Afrique, spécifiquement les états du long de sa très riche côte occidentale, va devenir le théâtre d’une concurrence stratégique entre les Etats-Unis et sa seule réelle concurrence à l’échelle globale, la Chine, alors que les deux pays cherchent à étendre leur influence et sécuriser l’accès aux ressources” [7].

Il est très opportun ici de se rappeler la séquence des révolutions “Twitter” téléguidées depuis Washington dans le mouvement toujours actif de ce que l’on a appelé le Printemps Arabe. D’abord la Tunisie, un bout de terrain en apparence insiginifiant d’Afrique du Nord sur les bords de la Méditérannée. Quoi qu’il en soit, la Tunisie se situe sur la frontière Ouest de la Libye. Le second domino qui tomba fut l’Egypte de Moubarak. Ceci créa une instabilité majeure au Moyen-Orient et en Afrique du Nord car Moubarak, malgré ses grands défauts, avait résisté à la politique moyen-orientale de Washington; Israël perdît aussi un précieux allié lorsque Moubarak tomba.

Puis en juillet 2011, le Sud-Soudan se déclare lui-même République indépendante du Sud-Soudan, se séparant du Soudan après des années d’insurrection soutenues par les Etats-Unis contre le régime de Khartoum. La nouvelle république prend avec elle la grande majorité des ressources pétrolières, ce qui ne réjouit pas Pékin bien évidemment. L’ambassadrice états-unienne à l’ONU, Susan Rice, mena la délégation américaine pour la célébration de l’indépendance. L’appelant un “testament pour le peuple du Sud-Soudan”. Elle ajouta, afin d’entériner le processus de sécession que “les Etats-Unis ont été aussi actifs que tout le monde”. Le président Obama supporta ouvertement la sécession du Sud. Celle-ci était un projet guidé et financé depuis Washington depuis que le gouvernement Bush eut décidé d’en faire une priotité en 2004 [8].

Maintenant, le Soudan a perdu d’un seul coup ses revenus du pétrole. La sécession du Sud où les trois-quarts des 490 000 barils / jour sont produits, a aggravé les problèmes économiques de Khartoum en coupant d’un coup environ 37% des revenus nationaux. Les raffineries du Soudan et la seule route d’exportation va des champs d’exploitation du Sud vers Port Soudan sur la Mer Rouge au Nord du Soudan. Le Sud-Soudan est maintenant encouragé par Washington de bâtir un nouveau pipeline d’exportation indépendant de celui de Khartoum en passant par le Kenya. Le Kenya est une des zones d’influence américaines très forte en Afrique [9].

Le but du changement de régime en Libye, supporté par les Etats-Unis, ainsi que de tout le projet pour le Moyen-Orient qui repose derrière le Printemps Arabe, est de pouvoir contrôler à termes les champs pétroliers les plus importants connus à ce jour et ainsi de contrôler la politique future, surtout dans des pays comme la Chine. Comme le secrétaire d’Etat des années 1970, Henri Kissinger, a déclaré, quand il était à l’époque plus puissant que le président des Etats-Unis lui-même: “Si vous contrôlez le pétrole, vous contrôlez les nations ou des groupes de nations”.

Pour le futur du plan de sécurité nationale énergétique de la Chine, la réponse ultime est de trouver des réserves énergétiques en Chine. Fort heureusement, il existe de nouvelles méthodes révolutionnaires pour détecter et évaluer quantitativement la présence de pétrole et de gaz, là où la géologie actuelle dit qu’il n’est pas possible de trouver du pétrole à ces endroits. Là est peut-être la sortie logique du piège pétrolier qui a été placé pour la Chine, Dans mon nouveau livre “Les guerres de l’énergie”, je détaille ces méthodes pour ceux qui sont intéressés.

F. William Engdahl

F. William Engdahl est économiste et écrivain. Il collabore régulièrement pour Global Research, Asia Time Online et le Réseau Voltaire, et est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Un siècle de guerre : la politique pétrolière anglo-américaine et le Nouvel Ordre Mondial » (1993), « Les semences de la destruction : l’ordre du jour caché des OGM » (2007) et « La domination totale : la démocratie totalitaire dans le Nouvel Ordre Mondial » (2008). Le site de F. William Engdahl.

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- Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

- La guerre des empires

Notes

[1] F. William Engdahl, Creative Destruction: Libya in Washington’s Greater Middle East Project–Part II, March 26, 2011, accessed in http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=23961

[2] Office of the Secretary of Defense, ANNUAL REPORT TO CONGRESS: Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2011, August 25, 2011, accessed in www.defense.gov/pubs/pdfs/2011_cmpr_final.pdf.

[3] Ibid.

[4] Charles Hoskinson, DOD report outlines China concerns, August 25, 2011, accessed in http://www.politico.com/news/stories/0811/62027.htmlhttp://www.politico.com/news/stories/0811/62027.html

[5] Xinhua, China-Chad joint oil refinery starts operating, July 1, 2011, acessed in http://english.peopledaily.com.cn/90001/90776/90883/7426213.html. BBC News, Chad pipeline threatens villages, 9 October 2009, accessed in http://news.bbc.co.uk/2/hi/8298525.stm.

[6] F. William Engdahl, China and the Congo Wars: AFRICOM. America’s New Military Command, November 26, 2008, accessed in http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=11173

[7] Ibid.

[8] Rebecca Hamilton, US Played Key Role in Southern Sudan’s Long Journey to Independence, July 9, 2011, accessed in http://pulitzercenter.org/articles/south-sudan-independence-khartoum-southern-kordofan-us-administration-role

[9] Maram Mazen, South Sudan studies new export routes to bypass the north, March 12, 2011, accessed in http://www.gasandoil.com/news/2011/03/south-sudan-studies-routes-other-than-north-for-oil-exports

Article original : NATO’s War on Libya is Directed against China: AFRICOM and the Threat to China’s National Energy Security

Traduction : Résistance 71

La guerre, la Grande, comme “option”…

27 sept

par Philippe Grasset pour Dedefensa

Dans ces temps de crise(s) déchaînée(s), les esprits sondent fiévreusement l’avenir. Selon la méthode habituelle de l’expertise prévisionniste qui est l’activité principale en cette matière, plutôt que l’analyse des possibilités restantes de cette dynamique de crise déchaînée et hors de nôtre contrôle, on parle en général d’“options” qui donnent l’illusion d’un reste d’un certain contrôle des choses par les directions politiques, même si c’est pour le pire.

Se référant en ceci au déroulement des événements des années 1930 (la Grande Dépression conduisant à la Deuxième Guerre mondiale), l’“option” de la guerre est souvent citée (la Guerre Mondiale, certes, ou Grande Guerre, avec tous les moyens armées déchaînés). C’est le cas de Jean-Michel Quatrepoint, dans son livre Mourir pour le yuan, dont Philippe Cohen, dans Marianne2, fait un compte-rendu ce 24 septembre 2011. (Le titre même indique que, dans ce scénario, la Chine a une place prépondérante, d’ailleurs en tant que nouvelle puissance dominante in being.)

« Dans un monde où chacun croit les nations dépassées et les frontières explosées, la guerre, nous rappelle Jean-Michel Quatrepoint, journaliste (il fut longtemps au Monde et à la Tribune) et économiste, est la continuation de la politique par d’autres moyens. Or, si l’on regarde les développement la crise économique et financière avec le recul de l’histoire, le temps des conflits affleure la diplomatie mondiale.

»En apparence, les dirigeants du monde sont acquis aux idéaux de paix et de prospérité. Mais nous ne sommes plus dirigés par des hommes ayant vécu dans leur enfance le traumatisme de la guerre mais par des leaders désaffiliés qui ne seront pas forcément en capacité de maîtriser les processus qu’ils ont déclenchés.

» La première dimension de la guerre qui nous menace repose selon Quatrepoint sur deux pays qui ont leur revanche à prendre sur l’histoire : l’Allemagne muselée à la sortie de la deuxième guerre mondiale et la Chine que la guerre de l’Opium a ramené à l’état de “petite nation” pendant plus d’un siècle, ont en commun une humiliation nationale et certaines similitudes que l’ouvrage souligne en les exagérant parfois. »

D’une façon paradoxale, ou qu’on jugera plutôt provocatrice c’est selon, on observera que cette option de la guerre est extrêmement “optimiste” sinon “utopique”. Elle l’est parce qu’elle s’appuie sur la proposition qu’il y a “un après”, – après la crise, puisque la guerre serait l’option qui dénouerait la crise, par le fer et par le feu, par ce que des esprits appuyés sur une raison subvertie jugeraient être comme une sorte de “Jugement de Dieu”. Notre conviction est au contraire qu’avec la crise, “il n’y a plus d’après” concevable et contrôlable par nos moyens et nos intentions. (La fameuse chanson, peut-être prémonitoire, qu’“A Saint Germain-des-Près, il n’y a plus d’après”.) Pour le cas de l’“option de la Grande Guerre”, des indications très précises montrent que nous approchons du degré de l’impossibilité industrielle et économique de cette Grande Guerre, aux moyens nécessairement considérables et au champ nécessairement mondial (projection de forces), qui est évoquée ici. Ce constat concerne les USA, qui sont, dans l’hypothèse d’un conflit de cette sorte, un acteur inévitable par ses structures de puissance traditionnelles et, dirions-nous, à cause de sa politique, potentiellement un acteur déclencheur…

Nous nous reportons, pour cette affirmation, à une nouvelle de DoDBuzz.com, ce 21 septembre 2011. Il y est rendu compte d’un rapport qui vient d’être publié, de Barry Watts et Todd Harrison, du Center for Strategic and Budgetary Assessments qui est le think tank actuellement considéré comme la meilleure et la plus précise référence dans les questions d’évaluation de la puissance militaire US, notamment dans ses aspects industriel, technologique, et de capacité de production.

« Wednesday’s brief by two of DC’s top defense analysts included another interesting element besides their endorsement of an “industrial strategy” to protect the defense sector: If the U.S. got into a desperate national pinch and needed to “surge” its stocks of weapons or equipment, it probably could not do it, they said. Barry Watts and Todd Harrison, of the Center for Strategic and Budgetary Assessments, explained that there are many reasons why the U.S. could not switch on a major industrial effort like the one that built the “arsenal of democracy” in World War II… »

Les conditions de la guerre telles que les envisagent les USA ont profondément changé, d’une part durant la Guerre Froide lorsque la perspective d’un échange nucléaire impliquait une guerre nécessairement courte, ne nécessitant aucune réserve, d’autre part durant la période depuis la fin de la Guerre Froide où les guerres n’ont nécessité, – du point de vue du matériel et de la philosophie d’emploi, – aucun effort nouveau des USA, et surtout pas la nécessité de constituer des réserves. Le résultat est que la base industrielle quantitative de production de guerre des USA est extrêmement faible, voire dérisoire par rapport à ce qui fut constitué durant la Seconde Guerre Mondiale ; sa reconstitution demanderait un effort industriel, technologique et financier qu’il est tout simplement impensable d’envisager aujourd’hui, d’autant qu’il s’agirait d’une base industrielle extrêmement sophistiquée, donc coûteuse et très longue à constituer, – si, même, les USA sont encore capables de la réaliser, hypothèse hautement incertaine.

Actuellement, les réserves US sont extraordinairement ténues. Watts-Harrison présentent le cas du missile de croisière, instrument principal d’une attaque conventionnelle de haut niveau, qui est ici exemplaire et nullement qu’execeptionnel…

« … In the event of a major conflict, analysts worry the Navy and Air Force could expend most or even all of their weapons in the opening days and then lose their initiative. Harrison said the Navy fired about 200 Tomahawk cruise missiles in the early days of the Libya intervention, which he said was about the same number the Pentagon buys in a year. Not only that, Navy warships’ Vertical Launch System tubes can’t be reloaded at sea, so if your cruiser fires all its weapons, it’s out of action until it can swing by a friendly port. »

La même situation est envisagée dans d’autres domaines, y compris ceux des effectifs eux-mêmes, complètement dépassés du point de vue quantitatif par des adversaires potentiels. Philip Ewing, l’auteur de l’article conclut : « Watts and Harrison did not take a position on that issue, but their analysis does raise the question about whether America’s arsenal is as ready for anything as we tend to think it is. »

(Dans une autre partie du rapport, examinée également par DoDBuzz.com le même 21 septembre 2011, Watts-Harrison envisage tout de même l’idée d’une mobilisation industrielle. S’ils estiment qu’elle serait en théorie possible, ils émettent l’argument qu’elle devrait s’appuyer sur une “politique industrielle” radicale, impliquant une nationalisation de facto de l’industrie de défense, – chose dont on était extrêmement loin, même durant la Seconde Guerre Mondiale aux USA. Ils concluent que “ce n’est pas une option”, dans le climat idéologique et populaire actuel, une telle orientation signifiant rien de moins qu’une économie quasiment de type socialiste. Impensable, d’autant plus que le pouvoir US est d’une faiblesse telle que même la considération théorique d’une telle option est au-dessus de ses forces.)

Dans ce contexte d’impasse complète, il faut ajouter le facteur aggravant du temps. Toute idée de reconstitution d’une base industrielle acceptable de mobilisation, outre la capacité de la réaliser, est quelque chose qui se compterait en années, en très, très longues années. Cela vaut pour les USA comme pour les autres, car cela constitue une nouvelle et implacable réalité de la situation militaire (et militaro-budgétaire). Cette idée n’est pas complètement nouvelle puisque, il y a quelques années, en 2007, une étude avait été faite sur l’hypothèse de l’attaque terrestre de l’Iran par les USA (conflit très limité, rien de la Grande Guerre envisagée). Il avait été conclu qu’un peu plus d’un million d’hommes serait nécessaire et que la seule préparation et mobilisation de cette force prendrait entre deux et trois ans. Cette fois, Watts-Harrison examinent la situation structurelle générale impliquant une restructuration, et non plus un cas structurel qui n’implique finalement qu’une extension et un renforcement de structures déjà existantes. Pour eux, il est totalement impossible d’envisager le renouvellement d’un effort semblable à celui de la Seconde Guerre Mondiale, même dans une mesure réduite. Outre la situation générale très spécifique, de quasi “désarmement” structurel avec l’absence de stock et de réserve, il existe des situations qu’on pourrait considérer comme des “goulots d’étranglement” (comme le détroit d’Ormuz, ndlr). Au contraire de la Seconde Guerre Mondiale où des usines produisant d’autres biens que de l’armement pouvaient aisément passer à la production d’armement (comme les usines Ford de production d’automobiles prenant en charge une portion importante de la production du bombardier B-24), la spécificité des produits, la très haute technologie de ces produits et des méthodes de production, rendent impossible une telle possibilité. La constitution d’unités de production demande, de la même façon, des travailleurs d’une si grande qualité et d’une si grande spécificité, des méthodes et des moyens technologiques à mesure, qu’il y a là également une situation de quasi impossibilité. Tout cela doit être d’autant mieux compris que, dans les circonstances actuelles, de telles mesures de renforcement se mesurent sur des longueurs de temps qui peuvent approcher ou dépasser la décennie, dans une situation devenue d’une extraordinaire complexité et d’une très grande tension si l’on se réfère aux difficultés, voire aux impasses de production expérimentées dans tous les grands programmes d’armement aux USA. Depuis la génération des années 1970 (F-15, F-16 et F-18), les USA ont été impuissants à conduire à terme un programme de production d’avions de combat. Le même Barry Watts qui a co-signé le rapport dont il est question observe que les USA ont eu quatre programmes d’avions de combat depuis la fin des années 1970, tous à technologies furtive (le F-117, le A-12, le B-2 et le F-22, – en excluant le F-35 dont on dirait qu’il est “en cours de difficultés” plutôt qu’“en cours de développement”) ; ces quatre programmes devaient aboutir à la production de 2.378 exemplaires, selon la programmation initiale ; la production totale des quatre a atteint 267 exemplaires, et dans des conditions d’une complète incertitude (exemple de l’immobilisation au sol des 187 F-22 qui serait sur le point de se terminer après une durée de quatre mois)…

Le cas US est évidemment le cas en pointe. Les autres puissances impliquées dans un scénario hypothétique de grand conflit connaissent de meilleures conditions d’une éventuelle mobilisation nécessaire, mais elles ont de très sévères limitations d’un autre type. (Ces puissances sont essentiellement la Russie et la Chine, mais certainement pas l’Allemagne citée par Quatrepoint, qui est un pays qui n’a plus aucune infrastructure d’armement pouvant lui permettre d’envisager quelque confit que ce soit, et n’étant plus du tout au niveau technologique adéquat, sans parler du soutien populaire.) D’une façon générale, leurs structures de force ne sont nullement orientées vers la projection de forces nécessaires à un grand conflit mais vers le contrôle de la sécurité de leurs zones régionales ; un changement radical, si même il était voulu, demanderait également un temps extrêmement long (bien au-delà de la décennie), sans nulle garantie de succès car les caractéristiques des matériels et l’infrastructure nécessaire, de très haute technologie, pour ce type de forces, pousseraient sans doute vers une situation de blocage “à l’américaine”. La situation porte donc sur un paradoxe qui contrecarre complètement le scénario envisagé : la seule puissance (les USA) qui peut porter une guerre à longue distance, – la Grande Guerre envisagée, – est en train de sombrer très rapidement dans l’impasse et l’impuissance, tandis que les autres sont dans une posture défensive.

Enfin, il y a une autre quasi impossibilité avec le facteur temps. On a vu que ces spéculations de réarmement ou de mobilisation se comptent presque en décennies, alors que les crises se précipitent à une vitesse stupéfiantes et se succèdent de semaine en semaine. Les conditions évoquées d’un conflit possible ne concernent pas une tendance longue, mais une tendance ultra-courte, incontrôlée, complètement erratique. On ne peut imaginer une disparité plus grande, avec l’idée implicite que la crise et la cause d’une éventuelle Grande Guerre seraient largement consommées dans une situation complètement nouvelle avant qu’on puisse commencer à planifier un tel conflit. Il s’agit en réalité d’une situation où le système du technologisme qui soutiendrait une Grande Guerre atteint lui-même une impasse qui est celle de notre civilisation. Encore n’envisage-t-on pas l’énorme puissance du facteur populaire, qui pourrait s’avérer comme une entrave insurmontable de plus à tout projet de Grande Guerre.

Dans cette situation extrême, et si l’on tient à conserver l’option d’une Grande Guerre, le seul moyen restant est, très simplement et radicalement, celui d’un échange nucléaire, où les moyens restent disponibles. Ce cas nous paraît très aléatoire, et dépendre essentiellement d’une instabilité psychologique poussée à son extrême. Mais ce cas, justement, peut paradoxalement bénéficier de la situation de blocage “de civilisation” décrite ci-dessus ; ce blocage est évidemment entretenu également par une paralysie et une pesanteur bureaucratiques extraordinaires, surtout dans les appareils militaires, et cette paralysie et cette pesanteur joueraient probablement contre l’option d’une guerre nucléaire, vu la prudence des bureaucraties. Cela a sans doute été le cas en 2007, selon Seymour Hersh, où la bureaucratie militaire aurait réussi, par une menace de quasi insubordination, d’envisager une attaque nucléaire contre l’Iran. (voir le 3 juillet 2006).

Observé brièvement, nous dirons que nous ne sommes dans une situation d’impossibilité structurelle d’une Grande Guerre. Il faut dire que nous n’avons absolument pas besoin de cela pour notre situation d’effondrement actuel, qui ne se fait pas selon des antagonismes humains classiques, mais par des processus internes au Système, hors de notre contrôle, et à une vitesse qui renvoie la possibilité d’une Grande Guerre à un univers dépassé, qui n’existe plus…

Philippe Grasset

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Source : Dedefensa

PsyWar : L’esprit est le véritable champ de bataille (vidéo)

25 sept

« Il n’y a que deux puissances au monde : le sabre et l’esprit. J’entends par l’esprit les institutions civiles et religieuses. A la longue, le sabre est toujours battu par l’esprit. » Napoléon Bonaparte

PsyWar : L’esprit est le véritable champ de bataille nous plonge dans l’évolution de la subversion et de l’intoxication par les campagnes de propagande, la guerre à la perception, les manipulations de masse et la désinformation (négative ou positive) par les relations publiques au travers de l’histoire des États-Unis. Avec notamment la participation de Howard Zinn et Noam Chomsky.

Dans cette traduction partielle du synopsis de PRWatch par Comfluences.net, « Le documentaire « PsyWar » analyse l’utilisation de la propagande et des relations publiques par le gouvernement  et les grandes entreprises. Le film met en exergue la manière dont les États-Unis ont mis en scène certains événements afin de manipuler l’opinion publique lors de la guerre en Irak, comme le sauvetage de la soldate Jessica Lynch ou le prétendu mouvement populaire spontané qui a mis à bas la statue de Saddam Hussein. Il aborde également le scandale « Pentagone Pundit » ainsi que les activités du Rendon Group, un cabinet de relations publiques spécialisé dans le « spin » (que l’on peut traduire par « effet » d’un « spin doctor » (conseiller en relations publiques) et dont l’« effet » dans le conseil est largement influencé et n’est pas forcément animé d’une moralité vertueuse, ndlr) en temps de guerre. Le film expose les activités du gouvernement et des entreprises qui tendent à brouiller les lignes entre les vraies et fausses informations, ainsi que l’évolution dans le temps des campagnes de désinformation [...] l’utilisation du photo-montage et d’autres outils de manipulation des relations publiques [...]. »

PsyWar est l’acronyme de « Psychological warfare » (Guerre psychologique) et ses actions planifiées désignées par l’acronyme PsyOps « Psychological operations » (Opérations psychologiques) auxquelles se rajoutent, à l’ère de l’internet et des conflits dans le cyberespace, les CyOps pour « Cyberpsychological operations » (Opérations Cyberpsychologiques), l’illustre dernier cas étant le grossier photo-montage du cadavre d’Oussama Ben Laden officiellement assassiné durant l’opération Neptune Spear.

La guerre psychologique est aussi vieille que la guerre elle-même. De tout temps, les leaders ont essayé d’imposer leur volonté à l’adversaire et de nuire à la combativité de l’ennemi afin de remporter la bataille sans combattre, selon l’Art de la Guerre de Sun Tzu.

« La guerre n’est pas seulement une mêlée générale, l’utilisation illimitée de la force brute, à la manière de Clausewitz, mais un état de droit, une tentative de canaliser le droit de la force par la force du droit. La clameur et la fureur de la « noise » masquent la querelle au sujet d’un ou des points de droit qui est la signification première ou authentique du mot « conflit » désignant un choc ou un heurt. Finalement, c’est la lutte entre deux volontés dont l’aspect matériel du conflit armé masque aussi l’enchevêtrement du devoir-pouvoir-savoir-vouloir.

En contraste à Clausewitz, Sun Tzu privilégie la « psyché » dans l’art de la tromperie aux dépens de la « physis » de la force brute dans la guerre psychologique.

En Occident, la guerre psychologique a peut-être débuté dans la période biblique avec la métaphore de Josué qui a fait écrouler les murs de Jéricho avec les trompettes. Dans la civilisation chinoise, la guerre psychologique fait partie de L’Art de la guerre avec Sun Tzu, pour qui la guerre est l’art de la tromperie.

La guerre psychologique ne se rapporte pas seulement aux conflits armés, mais également aux rivalités économiques et concurrences commerciales. »

Documentaire écrit et réalisé par Scott Noble (Etats-Unis, 2010, 99′).

Le site web du film : Metanoia

À lire/voir également sur la guerre psychologique, la propagande et les manipulations politico-médiatiques :

- Israël : l’équipe Internet de combat

- Cyops ou opérations cyberpsychologiques

- Guerre de quatrième génération et Quatrième Guerre Mondiale

- Islam, antéchrist et jambon beurre: voyage au coeur de la machine anti-Islam (vidéo)

- Le temps de cerveau disponible (vidéo)

- Opération Hollywood (vidéo)

- La cabale (vidéo)

- War made easy (vendre la guerre aux américains) (vidéo)

- Le Troisième Jihad (vidéo)

Le discours d’Obama aux Nations Unies ? Pathétique…

23 sept

par Robert Fisk pour The Independent

Obama s’obstine à traiter les Israéliens et Palestiniens comme parties égales dans le conflit.

Aujourd’hui devrait être le moment le plus plaisant pour Mahmoud Abbas. Même le New York Times a découvert que « un homme gris portant des costumes gris et des chaussures soignées, peut lentement sortir de l’ombre ».

Mais c’est une absurdité. L’insipide chef de l’Autorité Palestinienne, qui a écrit un livre de 600 pages sur le conflit entre son peuple et Israël sans même mentionner une seule fois le mot « occupation », ne devrait avoir aucun mal ce soir à surpasser le discours pathétique et humiliant délivré par Barack Hussein Obama devant l’Assemblée Générale des Nations-Unies ce mercredi lorsqu’il a mis par-dessus bord la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient pour s’aligner sur celle d’Israël.

Pour un président américain qui avait réclamé une fin à l’occupation israélienne de terres arabes, une fin au vol de la terre arabe en Cisjordanie – les « colonies » israéliennes comme il avait coutume de les appeler – et un Etat Palestinien d’ici 2011, la prestation d’Obama était pathétique.

Comme d’habitude, Hanan Ashrawi, la seule voix palestinienne éloquente à New York cette semaine, a trouvé le bon mot. « Je ne pouvais en croire mes oreilles » a-t-elle dit à Haaretz, le plus fin des journaux israéliens. « Cela sonnait comme si les Palestiniens étaient ceux qui occupaient Israël. Il n’a pas eu un mot de sympathie pour les Palestiniens. Il n’a fait que parler des problèmes des Israéliens… » C’est trop exact. Et comme d’habitude, les journalistes israéliens les plus raisonnables, dans leur franche condamnation d’Obama, ont montré que les princes parmi les journalistes américains n’étaient que des lâches. « Le discours mou et dénué d’imagination que le président Barack Obama a livré aux Nations-Unies… reflète à quel point le président américain est désarmé face aux réalités du Moyen-Orient », a écrit Yael Sternhell.

Et alors que les jours s’écouleront, nous verrons si les Palestiniens répondront à la lamentable prestation d’Obama avec un troisième Intifada ou par un haussement d’épaules de lassitude en voyant que les choses ne changent pas, que les faits continueront de prouver que le gouvernement des États-Unis demeure une marionnette aux mains d’Israël quand il est question du refus que les Palestiniens aient un État.

Demandons-nous comment est-il possible que l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Dan Shapiro, ait voyagé de Tel Aviv à New York pour le débat sur l’État palestinien, dans le propre avion de Netanyahou, le Premier ministre israélien ? Comment se fait-il que Netanyahou était trop occupé à tailler une bavette avec le président colombien pour aller écouter Obama ? Il a juste jeté un coup d’oeil sur le document palestinien au moment il était en face à face avec le président américain. Ce n’était pas du « culot » [chuzpah]. C’était une insulte, pure et simple.

Et Obama l’a bien mérité. Après l’éloge du printemps/été/automne arabe, comme il voudra le nommer – courant encore une fois après tous ces actes individuels de courage des Tunisiens et des Egyptiens comme si il avait avait été tout ce temps à leurs côtés, le bonhomme n’a trouvé que 10 minutes sur son heure à accorder aux Palestiniens, les giflant au visage pour oser demander un statut de membre des Nations-Unies. Et Obama – et ceci était la partie la plus drôle de son absurde discours devant les Nations-Unies – a même oser suggérer que les Palestiniens et les Israéliens étaient deux parties « égales » dans le conflit.

Un martien qui écouterait ce discours penserait, comme Mme Ashrawi l’a suggéré, que les Palestiniens occupent Israël plutôt que le contraire. Aucune mention de l’occupation israélienne, aucune mention des réfugiés ou du droit au retour ou du vol de la terre palestinienne et arabe par le gouvernement israélien en opposition complète avec le droit international… Mais que de lamentations sur le peuple assiégé d’Israël, sur les tirs de fusées sur leurs maisons, sur les attentats-suicide – les péchés des Palestiniens, naturellement, mais sans aucune référence au carnage dans Gaza ni à l’énorme nombre de morts palestiniens – et même sur les persécutions historiques à l’encontre des communautés juives et sur l’Holocauste.

Ces persécutions sont un fait de l’histoire. Ainsi que l’Holocauste. Mais les PALESTINIENS N’ONT PAS COMMIS CES ACTES. Ce sont les Européens – dont Obama sollicite maintenant l’aide pour refuser un État aux Palestiniens – qui ont commis ce crime des crimes. Puis nous étions à nouveau dans les considérations sur« les parties égales », comme si les occupants israéliens et les Palestiniens sous occupation étaient sur une aire de jeu. Madeleine Albright avait l’habitude d’user de ce mensonge terrible. « Cela revient aux parties elles-mêmes », disait-elle, se lavant les mains comme un Ponce Pilate de toute cette affaire, dès qu’Israël menaçait d’avoir recours à son lobby au États-Unis. Le ciel sait si Mahmoud Abbas peut produire un discours historique à l’ONU aujourd’hui. Mais au moins nous savons tous qui est le conciliateur.

Robert Fisk

À lire/voir également sur la reconnaissance de l’État palestinien aux Nations-Unies et la crise turco-israélienne :

- La diplomatie-missile d’Erdogan

- Turquie versus Israël, ou le poids des armes (US)

- La tenaille furieuse

- Un éditorialiste du Jerusalem Post dit que l’attaque terroriste d’Eilat était « justifiée »

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- Israël fait son apparition dans le Printemps Arabe

- L’ancien chef du Mossad pourrait enfiler les habits de Sharon

- Des câbles secrets montrent le plan de bataille d’Israël contre la déclaration palestinienne à l’ONU

- RAMSES 2012 : Israël face au Printemps Arabe (vidéo)

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Article original : A President who is helpless in the face of Middle East reality

Traduction : Info-Palestine.net

Le dépeçage de la Grèce

22 sept

par Barry Grey pour WSWS

L’Union européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) qui agissent au nom des banques internationales exigent une nouvelle série de mesures d’austérité à l’encontre de la classe ouvrière grecque comme condition préalable au déblocage de la prochaine tranche du plan d’aide, faute de quoi la Grèce fera défaut le mois prochain.

Les ministres européens des Finances, qui s’étaient réunis vendredi et samedi en Pologne, ont refusé de verser la tranche de 8 milliards d’euros parce que la Grèce dont l’économie, qui s’est effondrée suite aux licenciements de masse et aux coupes sociales déjà imposées, n’a pas réussi à tenir ses objectifs de réduire le budget.

Le représentant du FMI en Grèce, Bob Traa, en avait établi les critères lors d’une conférence économique lundi à Athènes. S’exprimant dans un pays qui a vu son taux de chômage officiel presque doublé depuis 2008 en passant à 16 pour cent – le véritable taux de chômage avoisine les 30 pour cent – Traa a exigé davantage de réductions drastiques des salaires et des emplois dans le secteur public, des fermetures d’organismes public entiers et la privatisation et la vente immédiates d’entreprises de l’Etat.

Se plaignant de ce que le secteur public grec est « très important », Traa a dit que sa contraction « nécessitera obligatoirement la fermeture d’unités publiques inefficaces ainsi qu’une réduction de la vaste main-d’oeuvre et des généreux salaires du secteur public. »

Au moment même où il condamnait la classe ouvrière grecque à la pauvreté, il a attisé la convoitise des banquiers pour des profits immenses provenant de la vente au rabais des biens de l’Etat. « On peut faire beaucoup d’argent en Grèce, » a dit Traa. « Le programme de privatisation n’est pas seulement une réforme structurelle c’est aussi un moyen d’attirer des investissements étrangers directs dans le pays et donc de la liquidité et du capital. »

Il a averti que la Grèce devait vendre rapidement certaines entreprises publiques à des sociétés privées si elle ne veut « pas faire défaut ».

Comme une meute de loups qui s’apprête à chasser sa proie, la famille mondiale des banquiers et des spéculateurs – dont les opérations semi-criminelles ont provoqué la crise économique et dont le renflouement par l’argent du contribuable a conduit les trésors publics à la faillite – est actuellement en train de planifier le dépeçage de la Grèce en transformant la destruction de la société entière en une manne financière pour elle-même.

La réponse du gouvernement social-démocrate PASOK aux nouvelles exigences de la soi-disant « troïka », qui supervise le plan d’aide – l’UE, la Banque centrale européenne et le FMI – a été de se conformer. Le Premier ministre George Papandreou a annulé une visite aux Etats-Unis et a organisé dimanche une réunion d’urgence de son cabinet ministériel à la suite de laquelle le ministre des Finances, Evangelos Venizelos, a promis d’annoncer de nouvelles coupes dans les dépenses publiques. « Tout le monde veut un Etat plus petit, »a-t-il déclaré.

Selon divers articles de presse, les mesures exigées par la « troïka » comprennent :

  • La suppression de 20.000 emplois supplémentaires dans le secteur public d’ici 2015, ce qui ramènera le montant total des licenciements à 100.000.
  • La résiliation rétroactive à effet immédiat de tout recrutement effectué dans le secteur public en 2010 et en 2011, touchant ainsi 25.000 travailleurs de plus.
  • La réduction des retraites et des salaires des employés des services publics. La réduction de la retraite des marins et des employés des sociétés publiques de télécommunication. Le gel de toutes les retraites d’Etat jusqu’en 2015.
  • L’accélération de la fermeture ou de la fusion de 65 organismes d’Etat.
  • L’augmentation d’un impôt spécial sur la consommation du fioul.
  • L’augmentation des impôts sur le tabac, l’alcool et les produits de luxe.

Il y a des divisions croissantes entre les Etats-Unis et l’Europe et au sein de l’Europe quant à savoir si le renflouement de la Grèce devrait être poursuivi ou si le pays devrait faire défaut en quittant la zone euro. Le premier choix signifie une expansion considérable des moyens financiers publics pour le renflouement des banques. Le second choix signifie une catastrophe sociale pour la Grèce qui pourrait déclencher une nouvelle crise financière plus grande encore que l’effondrement de Wall Street d’il y a trois ans, en entraînant toute une série de défauts souverains et de faillites bancaires.

Les deux scénarios conduiront à l’appauvrissement de la classe ouvrière et à la destruction de tous les acquis sociaux passés.

La bourgeoisie internationale est parfaitement consciente des implications sociales de la crise et des mesures brutales qu’elle adopte pour faire payer l’addition à la classe ouvrière. La BBC a cité lundi le président de la Chambre de commerce d’Athènes, Constantine Michalos, qui a dit, « si nous atteignons un niveau de chômage de 20 pour cent, alors du point de vue économique il y a un danger imminent que la cohésion sociale explose. »

Des conclusions politiques bien claires sont tirées et des préparatifs sont en cours. Le Wall Street Journal a publié lundi sur son blog un commentaire intitulé : « Grèce : Il ne faut pas sous-estimer le rôle de l’armée. »

Le commentaire débute en disant: « L’instabilité politique et la rébellion se sont propagées au-delà de la Méditerranée tout au long de la côte de l’Afrique du Nord et jusqu’à la Syrie, mais pourquoi devraient-elles en rester là ? Pourquoi ne se répandraient-elles pas à la Grèce par exemple ? »

« Il convient de rappeler que les généraux grecs avaient perpétré un coup d’Etat en 1967 pour gouverner ensuite le pays en tant que junte. La démocratie n’avait été rétablie qu’en 1975. Cela ne fait pas si longtemps. »

« L’armée grecque reste encore une force très significative dans le pays. La Grèce dépense plus pour ses forces armées en pourcentage du PIB qu’aucun autre pays de l’Union européenne – 3,2 pour cent contre une moyenne communautaire de 1,6 pour cent, » selon les données de l’Institut international de la recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI).

« Le jour où la Grèce sera à court d’argent – à moins d’une nouvelle injection massive d’argent de l’UE, de la BCE et du FMI – se rapproche de jour en jour. Si les bureaucrates ne sont pas payés, ils déposent leurs outils et se mettent en grève. Mais, que se passe-t-il lorsque l’armée n’est pas payée ? »

L’auteur poursuit en remarquant que la CIA avait conclu dans un rapport publié en juin dernier qu’un coup militaire était possible en Grèce. Il conclut en disant : « Est-ce qu’un coup militaire est probable en Grèce ? Peut-être pas. Mais c’est une possibilité qui ne peut être écartée. »

La classe ouvrière doit prendre ceci comme un avertissement – et pas seulement en Grèce. Partout dans le monde la bourgeoisie est en train de mener une guerre de classe brutale pour tenter de se sortir de la crise la plus profonde du système capitaliste depuis les années 1930. Tout comme à cette époque, aujourd’hui encore la réponse ultime de la classe dirigeante à l’inévitable résistance de masse de la classe ouvrière c’est la dictature et la guerre.

La seule solution pour les masses laborieuses est le recours à son vaste pouvoir social et politique dans une lutte révolutionnaire afin de mettre un terme au capitalisme et d’établir le socialisme mondial. Ceci requiert qu’elles se libèrent du joug de la politique bourgeoise et de l’emprise des syndicats qui opèrent comme les gendarmes des entreprises pour la classe dirigeante, pour que les travailleurs construisent de nouvelles organisations de lutte de masse. La question cruciale est la construction du Comité international de la Quatrième Internationale en tant que nouvelle direction révolutionnaire afin d’imprégner les luttes à venir d’un programme socialiste et internationaliste.

Barry Grey

Source : WSWS

Guerre et consumérisme : un extrémisme qui ne dit jamais son nom

22 sept

par John Pilger pour johnpilger.com

Cherchant une librairie qui n’existait plus, je marchais en fait dans un labyrinthe bâti comme un piège. En sortir devenait une illusion, un peu comme Alice une fois le miroir traversé. Des murs de verre façonnés en cercles concentriques alors qu’un magasin s’imbriquait dans un autre: Armani Exchange avec les tartes Dinki Di. Les sorties menaient à toujours plus “d’offres” et “d’excitantes opportunités”. Cherchant un guide, j’achetais une paire de lunettes de soleil minable: tout pour en sortir. C’était une vision infernale. C’était le mega centre commercial Westfield.

Ceci se passait à Sydney, là où a commencé l’empire Westfield. Dans un centre commercial qui n’est pas la moitié de la superficie de celui qui vient d’ouvrir à Sratford, East London ce 13 Septembre dernier. “Tout” est là a rapporté le critique architectural Jonathan Glancey : d’Apple à Primark, McDonald’s à KFC et Krispy Kreme. Il y a un cinéma de 17 salles avec des “sièges VIP luxueux” et un super bowling luxueux également. Tracey Emin et Mary Portas ont emmené “l’équipe culturelle” de Westfield. Le plus grand casino du pays surplombera une “rue mode de vie 24/24” appellée l’Arcade. Ceci sera la route unique pour les JO de 2012 pour ces 10 millions de touristes qui viendront contempler les prouesses athlétiques. Le message simple et grotesque du “achetez moi, achetez moi”, sera le message de bienvenue de Londres au monde.

Si vous avez vu le film de Walt Disney Wall-E”, a écrit Glancey en 2008, “vous reconnaitrez certainement Westfield et les centres commerciaux lui ressemblant. Dans le film, les humains qui ont abandonnés la terre il y a bien longtemps à cause de la polution résultant de leur veûlerie, vivent une vie super sédentaire faite de consumérisme et de bouffe. Ils sont adipeux et ont perdu l’usage de leurs jambes. Est-ce comme cela que nous finirons ? Ou allons-nous plonger dans les profondeurs d’une récession gargantuesque… avec rien à dépenser et nulle part pour le faire ? Dans le court terme moins apocalyptique, Westfield est ‘une étape vers notre désir collectif de limiter la vie et la culture de la ville traditionnelle, ainsi que son architecture, et de nous inciter à acheter encore et encore plus.”

Le plan original de développement de Stratford City évoqua celui de Barcelone: une grille de rues et de magasins et d’endroits définis pour vivre. Moderne, civilisé. Puis vinrent les JO ainsi que Westfield, un des commanditaires majeurs de l’opération. Le mega centre commercial, le plus grand d’Europe, est bâti au milieu de tours grises, pas très loin d’où les récentes émeutes ont eu lieu, ses produits “haut de gamme”, fait pour la plupart à l’aide d’une force de travail très bon marché et régimentée, invitent les endettés. Que ce site soit érigé là où les travailleurs londoniens construisirent des trains, des milliers de locomotives, des voitures et de très bons wagons, dans ce qui était appellé autrefois l’industrie n’est que d’un vague intérêt mélancolique. Le travail de ce mega centre commercial ne produit rien et est de plus très mal payé. C’est un symbole des temps extrêmes.

Le co-fondateur de Westfield est Frank Lowy, un milliardaire israélo-australien qui est à la distribution ce que Ruppert Murdoch est aux médias. Westfield possède ou a des intérêts dans plus de 120 galleries marchandes dans le monde. La tour de Sydney, la structure architecturale la plus visible de la ville est estampillée “Westfield”. Lowy, un ancien commando des forces spéciales israéliennes, donne des millions à Israël et en 2003 a créé l’Institut Lowy des Affaires Internationales, qui se veut “indépendant” et qui promeut la politique étrangère israélo-américaine.

Le jour d’après l’ouverture du mega centre commercial de Stratford, des chercheurs de l’UNICEF ont rapportés que les enfants britanniques étaient prisonniers d’un “piège matérialiste” dans lequel ils était achetés et corrompus par le moyen des “produits de marques”. Les parents à bas revenus ressentaient “une énorme pression de la société” pour acheter des “vêtements de marque, chaussures de sport et technologie” pour leurs enfants. La publicité télévisée et autres moyens de séduction de la “culture de la consommation”, combinée avec des bas salaires et de longs horaires de travail, étaient responsables. Les enfants ont dit aux chercheurs qu’ils préféraient rester en famille et avoir plus à faire en activités extérieures, mais que ceci n’est plus possible. Alors que le mot “aide sociale” est devenu un gros mot, les facilités de base pour les jeunes comme les maisons de la jeunesse, les clubs etc sont éliminés par les autorités locales.

Il y a quatre ans, l’UNICEF publiait une étude sur le bien-être des enfants sur 21 pays indistrialisés. Le Royaume-Uni était en fond de classement. Un cinquième des enfants britanniques vivent sous le seuil de pauvreté: un chiffre qui va augmenter en cette année olympique qui vient. La priorité de la classe politique britannique, et ce quelque soit la tendance politique, est le remboursement par les gens normaux du “déficit”, un terme cynique et trompeur pour désigner les épiques dons d’argent aux banques véreuses et le déclanchement simultanné de guerres coloniales criminelles pour voler les ressources d’autres nations.

Ceci est l’extrêmisme qui ne dit jamais son nom.

C’est un extrémisme qui a émasculé la démocratie sociale qui fut la rédemption de l’Europe de l’après-Seconde Guerre Mondiale. L’appauvrissement forcé de la Grèce avec les retours exhorbitants demandés par les banquiers centraux français et allemands va sans aucun doute y provoquer un autre coup d’état militaire fasciste. L’appauvrissement forcé de millions de Britanniques par l’ancien régime de David Cameron, avec son lot de mesures renforçant l’état policier et sa bourgeoisie complice, spécifiquement les médias, va aussi provoquer plus d’émeutes, rien n’est plus sûr. On peut toujours compter sur l’extrémisme d’un apartheid de quelque forme que ce soit pour déclancher de telles choses et ce indépendemment du consumérisme clinquant enfermé dans les galleries marchandes. Le projet futur est la démocratie pour les riches et le totalitarisme pas seulement pour les pauvres et “l’intervention libérale”, comme l’approuve le journal Guardian, pour ces entités étrangères trop faibles pour résister à nos missiles de “précision” Brimstone.

Je me suis rendu sur la Place du Parlement l’autre jour. Les annonces graphiques des crimes d’état exhibées par l’activiste pour la paix et la justice Brian Haw ont finalement été retirées par la police londonienne, qui savait très bien que Brian ne pourrait plus jamais les défendre, physiquement sur place et dans les palais de justice, comme il le fit pendant 10 ans. Brian est décédé en juin. Lui rendant visite un de ces Noël glaciaux, j’étais bouleversé par la façon dont il persuadait tant et tant de passants et par la force de son courage.

Nous avons besoin de millions de Brian. De manière urgente.

John Pilger

Article original : War and shopping – an extremism that never speaks its name

Traduction : Résistance 71

La diplomatie-missile d’Erdogan

21 sept

par Philippe Grasset pour Dedefensa

Le rythme de la diplomatie du gouvernement turc et de son Premier ministre Erdogan devra-t-il être inscrit comme un des facteurs fondamentaux du “printemps arabe”, au même titre, par exemple, que la place Tahrir au Caire ? Poser la question, c’est y répondre. Les Turcs sont à l’offensive sur absolument tous les fronts, avec un objectif de facto, qu’on doit constater comme évident s’il n’est à aucun moment énoncé comme tel ; il s’agit de la destruction de l’“ordre” du bloc BAO, essentiellement tenu par Israël et son “tuteur” US, – l’un et l’autre désormais privés de soutiens de taille, comme celui de l’Egyptien Moubarak.

Les derniers développements sont particulièrement remarquables, en ce qu’ils haussent le niveau de l’offensive turque au plus haut, avec la question de l’attitude turque vis-à-vis de l’affaire palestinienne à l’ONU et l’affaire des forages en Méditerranée orientale, qu’on connaît bien ; mais surtout, affaire nouvelle venue dans sa dimension polémique, celle de l’engagement turc dans le réseau anti-missiles de l’OTAN (BMDE, pour Ballistic Defense Missile Europe – dénomination initiale US qu’on peut aussi bien garder, pour réumer les explications et les réalités de la chose). Il s’agit désormais, avec le réseau BMDE dans la forme que prend cette affaire, de questions stratégiques majeures impliquant la Turquie et l’OTAN, c’est-à-dire les USA, et les autres qui vont avec. Voyons les nouvelles…

• Le quotidien d’Ankara Hurriyet Daily News donne plusieurs informations exclusives, ce 19 septembre 2011. D’une part, le journal annonce que le cabinet turc ne prendra pas de décision définitive sur l’installation de la base de détection radar du réseau BMDE en Turquie, avant le retour du Premier ministre Erdogan, en visite aux USA, notamment pour la séance plénière annuelle de l’Assemblée des Nations-Unies. Erdogan rencontre Obama aujourd’hui. Puis l’ONU doit se prononcer sur la demande palestinienne de reconnaître l’Etat palestinien. La décision turque de retarder sa décision sur la base du réseau BMDE en Turquie intervient alors que Washington avait d’abord demandé à Ankara d’accélérer sa décision (selon DEBKAFiles, voir plus loin), et la chronologie désormais établie ressemble fort à une conditionnalité implicite ; tout se passant comme si Erdogan laissait entendre que cette décision turque dépendrait de l’attitude US dans la question palestienne à l’ONU. Cette position n’est pas à prendre comme telle, mais elle représente un acte de défiance des Turcs vis-à-vis des USA, au moins affirmé du point de vue de la communication.

Hurriyet Daily News va plus loin, au rythme de la diplomatie turque, en dévoilant que l’acceptation possible/probable de déploiement de la base du réseau BMDE sera accompagnée, très rapidement, d’une mission d’information auprès de l’Iran. Un comble, du point de vue du bloc BAO, puisque le réseau BMDE est déployé théoriquement contre une menace future possible de l’Iran (ainsi va le narrative du complexe militaro-industriel, donc il faut bien la rapporter) ; pire encore, si c’est possible, la rencontre entre Erdogan et Mahmoud Ahmadinejad, jeudi à l’ONU, à New York, avec la question du réseau BMDE au menu des conversations. … Pourquoi ne pas faire participer l’Iran au réseau, se demanderaient certains, pour protéger ce pays contre ses propres futurs missiles ? (Tout cela, après l’annonce par le ministre turc des Affaires étrangères Davutoglu que la Turquie refusera le partage avec Israël des informations obtenues par la station radar sur son sol…)

« The agreement envisions the deployment of a U.S. AN/TPY-2 (X-band) early warning radar system at a military installation at Kürecik in the Central Anatolian province of Malatya as part of the NATO missile-defense project. Obama and Erdogan will likely discuss the fate of the agreement, which has been described by anonymous U.S. officials as the most strategic deal between the two allies in the last 15 to 20 years.

»A swift approval of the deal is needed to carry out the technical phases of the radar system’s deployment before the end of this year, as suggested by the U.S. Department of Defense. U.S. warships carrying anti-ballistic missiles are expected to take up position in the eastern Mediterranean Sea in the upcoming months, U.S. media outlets have reported. As part of the project, missile shield interceptors and their launching system will be deployed in Romanian and Polish territory, in 2015 and 2018, respectively.

»Senior Turkish officials who are planning to visit Tehran in the coming weeks will seek to diffuse growing Iranian concerns about the deployment of the radar system on Turkish soil. Hakan Fichan, chief of the National Intelligence Organization, or MIT, is expected to be the first visitor, followed by Erdogan. »

• DEBKAFiles annonce effectivement, ce 19 septembre 2011, qu’un envoyé spécial du président Obama, le directeur du renseignement national (coordination et supervision de toutes les agences de renseignement US) James Clapper, se trouvait en visite surprise et d’urgence, samedi soir à Ankara. Clapper venait presser Erdogan de réduire son soutien au Palestinien Abbas, d’adopter un ton moins menaçant dans l’affaire des forages en Méditerranée orientale, impliquant Chypre et Israël, etc. Clapper venait aussi demander une accélération de la réponse turque concernant la base radar du réseau BMDE ; puis, devant les déclarations du ministre des Affaires étrangères Davutoglu dimanche, il avertissait la Turquie que le partage des informations avec Israël était une condition sine qua non de l’installation de la base en Turquie…

« Following Davutoglu’s statement on the X-band radar, Clapper was authorized to warn the Erdogan government that if it barred the sharing of information with Israel, the plan for its installation in Turkey would have to be abandoned. The entire missile shield system is based on a network of advanced radar stations scattered across the Middle East, including the Israeli Negev, and Israel’s highly-developed ability to intercept Iranian ballistic missiles. »

• On signalera également l’article du New York Times du 18 septembre 2011, où le ministre Davutoglu annonce un “ordre nouveau” au Moyen-Orient avec l’axe entre la Turquie et l’Egypte. La dynamique de la diplomatie turque prend une forme de plus en plus structurée, et de plus en plus officiellement affirmée.

• On signalera également (suite) la forme extraordinairement agressive, anti-turque, que prennent certaines interventions de commentateurs proches d’Israël par divers liens, y compris ceux de l’idéologie de l’“idéal de puissance”. L’un d’entre eux est certainement David P. Goldman (dit “Spengler” pour ATimes.com), qui publie un virulent article anti-turc (anti-Erdogan) sur le site Pajamas Media, le 18 septembre 2011 ; et un autre article dans sa chronique “Spengler” de ATimes.com, le 20 septembre 2011, où il fait un procès véritablement “spenglérien” de l’état social et culturel de l’Egypte, particulièrement méprisant pour la valeur intellectuelle et économique de ce pays et de ses habitants. Il s’agit de discréditer autant les ambitions turques que l’alliance égyptienne, exprimant en cela une frustration peu ordinaire d’Israël et du bloc BAO, appuyés sur cet “idéal de puissance” cité plus haut. (Cet “idéal” forme le tronc idéologique et darwinien commun aux diverses entités du bloc, toutes autant les unes que les autres attachées aux conceptions de puissance, – en général des frustrations psychologiques anglo-saxonnes aux visions caricaturales diverses de “la volonté de puissance” nietzschéenne.) Nous ne sommes pas loin des néocons, des ambitions impériales américanistes et des arrières pensées eschatologiques du Likoud. Cette soupe, rescapée de la première décennie du XXIème siècle, se concentre pour l’instant en une appréciation absolument toxique de ce qui est considéré par le noyau dur du bloc BAO comme une trahison de la Turquie d’Ataturk “kidnappée” par les islamistes d’Erdogan. Dans ce cas, les durs israéliens sont évidemment particulièrement concernés, avec leurs alliés neocons qui furent des auxiliaires attentifs, au niveau du lobbying bien rétribué, de l’ancien régime turc. (Richard Perle était l’un des principaux lobbyistes des Turcs à Washington dans les années 1990, appuyé sur les ventes d’armement à la Turquie, notamment de Lockheed Martin, qui finance les même néocons. C’est un aspect important des réseaux américanistes et pro-israéliens, et pseudo “spenglériens” pour le cas qui nous occupe, qui est en train de s’effondrer avec l’énorme défection turque.)

… Tout cela commençant à signifier clairement qu’en quelques semaines, depuis la mi-août pratiquement, la Turquie a complètement basculé pour se retrouver au rang de premier adversaire du bloc BAO (Pentagone + Israël, principalement) au Moyen-Orient, – à la place de l’Iran, et dans une position infiniment plus puissante que celle de l’Iran. Le renversement est fantastique, tout comme l’est potentiellement cette affaire du réseau BMDE qui implique les intérêts stratégiques de tous les acteurs au plus haut niveau. Pour le Pentagone, l’accord turc sur la station radar à installer dans la base de Kurecik, en Anatolie centrale, est présenté d’abord comme “le plus important accord stratégique entre les deux pays depuis 15 à 20 ans” ; puis il s’avère, cet accord, tellement chargé de conditions turques, comme le refus de partager les informations avec Israël, que le Pentagone doit envisager d’annuler son offre (pardon, celle de l’OTAN) ; ce qui nous permet au passage de nous interroger pour savoir qui contrôle quoi dans le réseau OTAN si les Turcs estiment avoir un droit de veto sur la disposition des radars qui seraient installés à Kurecik… Cela, jusqu’à l’annonce des assurances et des informations données à l’Iran, ce qui ne doit pas entrer dans les plans généraux du Pentagone ni de l’OTAN, ni de nombre de membres de l’OTAN qui cultivent dans leur arrière-cour la narrative de la menace iranienne.

En plus des diverses querelles et crises en développement dans l’énorme chamboulement du Moyen-Orient, l’affaire du réseau BMDE de l’OTAN, et de la Turquie, nous est précieuse parce qu’elle permet l’intégration potentielle de plusieurs crises, bien dans la logique de la Grande Crise de la Contre-Civilisation (GCCC, ou GC3). A un moment ou l’autre, la Russie ne va-t-elle pas se manifester, elle qui déteste le réseau BMDE et qui prétend avoir des relations très moyennes avec l’OTAN, et plutôt bonnes avec la Turquie ? On aura alors un lien très ferme établi avec la question de la sécurité européenne, et de l’engagement européen dans des réseaux stratégiques contrôlés par la puissance en cours d’effondrement des USA… Et que va donner cette affaire du partage avec Israël d’informations stratégiques du réseau BMDE, alors que les Turcs le refusent, alors que les Turcs ont mis leur veto à l’installation d’une délégation de liaison d’Israël à l’OTAN…

D’une façon générale, avec cet élargissement de la crise et le passage à la dimension stratégique fondamentale, on comprend alors que la Turquie est de plus en plus orientée pour tenir le rôle que la France gaullienne tenait en d’autres temps. Face à cela, la France, qui n’a réussi qu’à placer son président-poster un jour avant la visite d’Erdogan en Libye, apparaît sous la lumière impitoyable d’une dissolution totale ; son ministre des affaires étrangères, qui fut en son époque “le plus intelligent de sa génération”, s’emploie actuellement à la tâche hautement louable et profitable de faire en sorte que les USA n’apparaissent pas trop isolés lors de leur vote à l’ONU contre la reconnaissance de l’Etat palestinien…. Il est temps que les Français aillent aux urnes, pour s’occuper, puisque la Turquie s’occupe de tout. (Ce qui est effectivement et concrètement le cas : d’une façon générale, les journalistes français de “politique étrangère” des organes-Système les plus réputés, lorsqu’ils sont sollicités par des organismes internationaux pour des visites, des conférences, des rencontre, etc. répondent depuis septembre qu’ils sont totalement mobilisés par l’élection présidentielle. C’est effectivement là que se passent les choses…)

Philippe Grasset

À lire/voir également sur la crise turco-israélienne :

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Source : Dedefensa

Guerre de quatrième génération et Quatrième Guerre Mondiale

19 sept

par François-Bernard Huyghe pour Huyghe.fr

Dès 1989 des militaires états-uniens réunis autour du stratège W.S. Lind lançaient le concept de « guerre de quatrième génération » (Fourth Generation Warfare, abrégé en 4GW). Une guerre sans limites ou plutôt un conflit qui démontrait a contrario les limites de la puissance militaire des forts, des riches et des puissants.

Quatre générations ?

La première reposerait sur la masse humaine disposée en lignes et en colonnes sur le champ de bataille, et elle durerait de l’ère du mousquet à la Première Guerre Mondiale.

La seconde supposerait une puissance de feu, bientôt celle de la mitrailleuse puis de l’avion, et mobiliserait en amont toute la machine industrielle pour alimenter des fronts opposés comme les tranchées.

La troisième génération impliquerait la capacité de manoeuvre, telle la blitzkrieg (signifiant en allemand « guerre éclair ») de la Seconde Guerre Mondiale. Gagne alors celui qui disperse et contourne les troupes ennemies. L’avantage revient à la technologie et à la vitesse.

Et la 4GW ? Elle correspond à la révolution de l’information. Mais surtout, elle mobilise des populations entières en un antagonisme qui gagnerait tous les domaines politique, économique, social, culturel et dont l’objectif est le système mental et organisationnel de l’adversaire.

Totalement asymétrique, elle oppose deux acteurs n’ayant rien en commun. D’un côté des puissances high tech (censées profiter de la Révolution dans les Affaires Militaires (pdf) : information en temps réel, armes « intelligentes » et précises, commandement à distance par les réseaux numériques). En face, des acteurs transnationaux ou infranationaux éparpillés, groupes religieux, ethniques ou d’intérêt s’en prennent indistinctement au marché, aux symboles de l’Occident, à ses communications. Ils obéissent à une logique de perturbation.

Par la suite, l’idée de 4GW fait son chemin dans les milieux de la réflexion stratégique. Elle peine à se distinguer de notions proches : conflits asymétriques, non-étatiques et/ou de faible intensité (Martin van Creveld) ou encore « Netwar », la guerre en réseau chère aux spécialistes de la Rand Corporation, Arquilla et Ronfeldt. Peu importe : la manie américaine des concepts chics peut agacer, mais elle reflète des changements tout à fait réels.

Avec ses caractéristiques surprenantes frappe au coeur du dispositif ennemi, très petites forces, retournement des moyens adverses, recherche de l’impact médiatique et psychologique, le 11 Septembre redonne toute son actualité au concept de « quatrième génération ». C’est bien un conflit où un des acteurs refuse obstinément de jouer suivant les règles de l’adversaire et d’aller sur le terrain où ce dernier est invincible. Il préfère rechercher la désagrégation de son système, notamment par des humiliations symboliques. Cela semble annoncer une suite ininterrompue d’actes terroristes et de conflits de basse intensité, de guérillas et de répressions maladroites menées par des troupes mal adaptées à un adversaire diffus et non-militaire.

En Février 2002 le Middle East Media Research Institute (un think tank militant proche du Likoud israélien) annonçait avoir recueilli un texte d’un Abu ‘Ubeid al-Qurashi, pseudonyme supposé d’un des principaux chefs djihadistes : il se référait explicitement à la doctrine de la quatrième génération. Elle l’emporterait – disait-il – sur une défense états-unienne dont les principes restaient hérités de la Guerre Froide : avertissement préalable, frappes préventives et dissuasion.

Étonnantes convergences à l’aube de la guerre perpétuelle et sans limites ? Ou façon compliquée de poser une question simple : l’hyperpuissance peut-elle l’emporter sur l’insurrection planétaire qu’elle suscite et nourrit elle-même ?

La séparation entre guerre et paix, semble la première victime de ce changement. Quel est le but d’une guerre où l’hyperpuissance gagne bataille après bataille pour perdre toutes les paix comme en Afghanistan et en Irak ?

C’est aussi le paradoxe de ce que d’autres appellent « Quatrième Guerre Mondiale ». Après la troisième, la Guerre Froide, c’est, dans le jargon des néo-conservateurs, la guerre que mènent les Etats-Unis contre le terrorisme et l’islamisme (voir « doctrine Bush », ndlr). Voire contre tous les « ennemis de la liberté » s’il faut en croire les dernières déclarations de G.W. Bush, plus partisan que jamais de la « contagion démocratique ». On en connaît les inconvénients (outre le facteur évident que « cela fait beaucoup de monde ») :

  • elle n’élimine pas ses ennemis, elle les multiplie;
  • elle ne fait pas céder leur volonté comme dans une guerre classique où l’adversaire est susceptible de signer une paix ou de reconnaître sa défaite, elle renforce leur haine et leur ressentiment justement parce qu’elle prétend gagner leurs coeurs et leurs esprits;
  • à force d’affirmer l’existence d’un ennemi unique et absolu, elle suscite de nouvelles sources d’hostilité, comme l’énorme problème géopolitique chiite qui se prépare à se rajouter au « problème » salafiste.

Qu’on l’aborde par la critique de sa technique militaire (4GM ou autres catégories nouvelles) ou de sa mythologie politique (la Quatrième Guerre Mondiale), tout renvoie à la même question fondamentale. Rendons hommage à un des théoriciens de la guerre de quatrième génération Gary Wilson qui l’énonce avec justesse : « Comment combat-on et peut-on vaincre un ennemi sans forme ? En fait, comment sait-on que l’on a gagné ? (…) Que gagne-t-on et quand sait-on que nous avons gagné ? »

François-Bernard Huyghe

À lire/voir également sur la guerre de quatrième génération et la culture stratégique :

- Chine-USA : « une guerre sans limite » (vidéo)

- Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

- La guerre des empires

- Les services secrets chinois

- De la guerre en Amérique

- La CIA, une armée comme les autres ?

- Le nouvel art de la guerre

Chine-USA : « une guerre sans limite » (vidéo)

19 sept

Dans son ouvrage « Guerre des empires », François Lenglet nous apprend qu’en 1999, deux colonels de l’armée chinoise inventent le concept de « guerre hors limite », notion pratiquement identique au concept US du « Fourth Generation Warfare » (guerre de quatrième génération désignée par l’acronyme G4G) : la guerre qui se déploie sur tous les fronts, en impliquant tous les aspects de la vie politique, économique et culturelle, parce que la confrontation directe, par l’armement, est devenue impensable (trop grande puissance de destruction). Et quand les USA inventent la « lutte contre le terrorisme » pour justifier leur impérialisme, la Chine conçoit la théorie de l’« émergence pacifique » pour désamorcer les critiques que son offensive économique tous azimuts pourraient susciter.

C’est dans ce contexte de nouvelle guerre froide que Anthony et Olivier Dufour nous plongent en focalisant principalement le conflit sino-américain sur Taïwan, et en faisant malheureusement une totale abstraction sur les autres enjeux géopolitiques comme la réunification de la péninsule coréenne ou les différentes revendications maritimes, en mer de Chine méridionale, avec notamment le Vietnam (îles Paracels) et le Japon (îles Senkaku/Diaoyu).

Partout où la planète s’embrase, les deux grandes puissances s’opposent en coulisses. Outre l’émergence d’autres nouvelles puissances, les rapports de force entre la Chine et les Etats-Unis marqueront le XXIe siècle. C’est un nouveau conflit pour un nouveau siècle. Et comme le disait Deng Xiaoping, « Il ne peut y avoir deux tigres sur la même colline ».

Documentaire d’Anthony Dufour et Olivier Dufour (Etats-Unis/France, 2008, 52′)

Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

18 sept

par Gérald Fouchet pour l’Institut international d’études stratégiques

La rivalité géostratégique croissante entre les Etats-Unis et la Chine pour la possession du Pacifique constitue une ligne de fracture mondiale très préoccupante et augure d’une “nouvelle guerre froide” plus dangereuse que la première.

La Chine réarme. Pourquoi ?

Les faits, d’abord, implacables : la République populaire de Chine est le pays au monde qui augmente son budget militaire dans les proportions les plus considérables : le 6 mars, Pékin a annoncé une hausse des dépenses de l’armée de 17,7% en 2001, ce qui les porte à 141 milliards de yuans, soit 19 milliards d’euros ou 120 milliards de francs. Les experts occidentaux estiment que les dépenses militaires réelles sont “deux à trois fois plus élevées que les chiffres officiellement avoués” (Le Monde, 07/03/2001). Cette progression brutale est la plus forte observée depuis vingt ans, et elle constitue la treizième hausse consécutive qui dépasse les 10 %. A l’inverse de l’Europe qui désarme et rogne sur ses budgets militaires, la Chine effectue donc un effort de réarmement et d’accroissement massif de sa puissance militaire, supérieur à celui de l’Allemagne entre 1933 et 1940 et à celui des USA après Pearl Harbor.

Pourquoi ?

Depuis toujours, on sait qu’un pays qui réarme obéit à deux hypothèses : soit il se sent menacé et veut se protéger, soit il veut attaquer. Qui la Chine veut-elle attaquer ? Taiwan, pour la reconquérir ? Non, car elle n’aurait pas besoin de réarmer si fortement pour reprendre l’île ; et sa stratégie est celle de la “persuasion” : la Chine veut récupérer Taiwan en douceur ; une guerre ruinerait la juteuse économie de la province perdue, dont la Chine a besoin. Elle envisage Taiwan, comme une future “région autonome“, à l’image de Hong-Kong selon l’adage célèbre “un seul pays, deux systèmes économiques“. Le général Régis de Marsan, suggérait (Le Soir 28/02/2001) “qu’il faut mettre en parallèle le budget militaire chinois avec la dépopulation de la Russie“. Serait-ce donc la Russie que la Chine veut attaquer ? On sait qu’elle pourrait revendiquer une partie de la Sibérie orientale, où s’infiltrent ses migrants. On se souvient des combats sino-russes sur l’Amour des années 60. Là n’est pourtant pas la préoccupation géopolitique chinoise ; l’Empire du Milieu ne se sent nullement menacé par la Russie pas plus que par l’Inde (d’autant que les Russes lui fournissent toujours des armes, notamment les chasseurs-bombardiers Sukhoï). Elle a intérêt à entretenir de bons rapports avec ces deux puissances continentales. Pour quelles raisons alors la Chine réarme-t-elle ? Parce que les Chinois subodorent la possibilité d’un conflit majeur, au XXIème siècle, avec la grande superpuissance thalassocratique : les Etats-Unis. La Chine, nation (comme la France) à la fois maritime et continentale a compris que le Pacifique, actuellement sous contrôle américain, allait devenir un lieu de friction majeur. N’oublions pas également que les deux superpuissances militaires à partir de 2015 seront les Etats-Unis et la Chine. Cette dernière prévoit donc une situation similaire à celle de la “Guerre Froide” Occident-URSS des années 1947-1991. Et, dans le cadre de ce réarmement, il faut savoir que la Chine n’accroît nullement ses effectifs terrestres (ce qui serait le cas dans l’hypothèse de conflits frontaliers continentaux) mais, comme par hasard :

  1. elle muscle sa flotte de haute mer et sous-marine – Pékin envisage le lancement de porte-avions – et son aviation;
  2. elle améliore ses capacités balistiques et nucléaires, préparant aussi des satellites-espions militaires;
  3. elle revalorise toutes les soldes, pour motiver son armée.

Les Chinois se préparent donc bien à un conflit de type “post-moderne“, centré sur la guerre électronique, les missiles, les avions, les sous-marins et les satellites, un conflit qui aurait inévitablement un aspect (partiellement) nucléaire. Le Pentagone s’en est parfaitement rendu compte.

Les vraies raisons du bouclier anti-missiles américains

Au mépris des accords de désarmement nucléaire SALT – et en désaccord formel avec la Chine, la Russie et la France – G.W. Bush veut doter son pays d’un bouclier d’intercepteurs anti-missiles (NMD) capables d’abattre en vol d’éventuelles têtes nucléaires lancées contre le territoire américain [1]. Il rompt par là “l’équilibre de la terreur“, qui a évité toute guerre atomique grâce à la “destruction mutuelle assurée” (MAD, mutual assured destruction) ; cette dernière repose sur un pacte implicite entre puissances nucléaires, selon lequel l’agresseur, en étant certain d’être foudroyé par une riposte atomique, est dissuadé de lancer ses bombes A ou H. Mais, si un pays – en l’occurrence les USA – possède un bouclier anti-missiles, il peut se permettre tout type de guerre contre une puissance nucléaire sans craindre de riposte sérieuse.

Les commentateurs de la presse internationale affirment que les Américains veulent se protéger contre d’éventuelles frappes balistiques atomiques d’”Etats-voyous” ou “Etats-terroristes” (rogue states), c’est-à-dire la Corée du Nord, l’Iran, l’Irak, la Lybie, etc. Les services de presse de la Maison Blanche confirment évidemment cette version. Pourtant, elle est peu crédible. Les pays susmentionnés ne sont pas fous ni suicidaires. Ils savent qu’ils ne sont pas de grandes puissances mondiales. Dans l’hypothèse (hautement improbable) où ils pourraient se doter de missiles nucléaires à longue portée capables d’atteindre les USA, ils ne prendraient pas le risque stupide d’une agression qui provoquerait sur leur sol une riposte dévastatrice. En réalité, tout indique que le Pentagone envisage un affrontement majeur avec la Chine dans les vingt ans, et entend se donner les moyens de frapper (pas forcément atomiquement d’ailleurs) sans risque de contre-offensive nucléaire sur le territoire américain. Bref, la thèse que nous proposons est la suivante : le NMD, le bouclier anti-missiles américain, est probablement destiné à protéger les USA d’une menace atomique chinoise. La logique de la dissuasion nucléaire s’apparente à la fois au jeu d’échec, et aussi, au jeu de go : les dirigeants américains savent très bien (et nous en parlerons plus bas) que la Chine, compte tenu de ses 1,25 milliards d’habitants, craint beaucoup moins qu’eux les frappes nucléaires. Sa protection est sa démographie. Ce projet américain de défense anti-missiles balistiques (NMD) défendu par l’administration Bush, est considéré en Chine comme une mesure agressive, presque un casus belli. Traditionnellement, contrairement aux Occidentaux, les Chinois emploient un langage très diplomatique et masquent toute hostilité de langage. Quand cette dernière apparaît, c’est que les choses sont graves. Sha Zukang, le négociateur chinois sur le désarmement, pouvait déclarer : “Les Etats-Unis auront une position à la fois défensive et offensive. Je ne crois pas que les autres puissances nucléaires toléreraient une supériorité et une sécurité américaines absolues, alors qu’elles se sentiraient dans une situation d’insécurité absolue.” Il récidiva en ces termes au cours d’une conférence de presse au Canada : “Je hais le NMD, produit d’une mentalité américaine de Guerre Froide, de gens qui se cherchent de nouveaux ennemis, la Chine peut-être…” Et puis, il eut cette phrase, très calculée, mais lourde de menaces : “La Chine est trop grosse pour que les Américains l’envoient sur la Lune. Les Chinois sont sur la terre depuis 5 000 ans et y resteront à jamais.” Enfin, signe aussi inquiétant, l’influent Teng Jianqun, rédacteur en chef de l’officiel World Military Review écrivait à demi-mot, toujours à propos du NMD, le bouclier spatial anti-missiles nucléaires américain, que ce dernier était en fait destiné à préparer une guerre contre la Chine ; il notait : “quand un pays prépare une confrontation avec la Chine dans l’espace, nous devons y prêter une grande attention.”

N’oublions pas ce fait central, que la thalassocratie américaine en dépit de son discours officiel ultra-pacifiste et humanitariste est une “nation impériale” fondée sur la guerre et la fonction militaire. Les USA ont besoin de la guerre (la “guerre juste“, la croisade contre les méchants, évidemment), non seulement pour des raisons économiques – l’industrie d’armement est une locomotive techno-industrielle et financière – mais pour maintenir leur statut mondial de “protecteurs-dominateurs” du monde. Depuis 1941, les USA sont le pays au monde qui a mené le plus grand nombre d’opérations militaires et de bombardements hors de ses frontières (voir “Chronologies des interventions américaines dans le monde“, ndlr). Mais sans jamais craindre pour l’intégrité de son territoire. Là, les choses changent : ils n’ont plus affaire à des petits pays, Vietnam, Panama, Serbie, etc. mais à l’énorme Chine, terrifiant challenger qui, avec ses 1,25 milliards d’habitants, peut supporter les saignées de frappes nucléaires, et qui se dote actuellement de missiles à longue portée ! La perspective est bien pire que face à la défunte URSS. Rompant radicalement avec la politique de Clinton, le Président Bush junior a déclaré, début mars, ce que la presse a très peu relevé, mais qui est pourtant capital : “La Chine est une rivale et non un partenaire stratégique.” Une guerre aura peut-être pour théâtre et enjeu central le Pacifique et opposera éventuellement les USA et la Chine, d’ici 2010. Quel en sera le prétexte, sur quels litiges éclatera-t-elle ? Pour l’instant, nul ne le sait. Mais, à l’inverse des myopes et imprévoyants politiciens européens qui “n’ont plus d’ennemis“, qui ne se sentent plus menacés par personne, qui désarment, pour qui la fonction militaire n’est plus qu’une force de police d’interposition humanitaire, les stratèges américains ont lu Clausewitz ; ils raisonnent à long terme et savent que la guerre est toujours possible, demain, entre deux puissances majeures même si, aujourd’hui, on n’en connaît pas les prétextes exacts. Cela dit, l’enjeu global d’un tel affrontement, nous le devinons facilement : c’est la domination de l’Océan Pacifique.

Analyse des formes d’un conflit naissant

Donc un conflit majeur pour la suprématie entre la Chine et les Etats-Unis est probable, mais non certain, pour le XXIème siècle. En tous cas, une rivalité constante au cours du XXIème siècle est absolument évidente. Elle prendra soit les formes de conflits ouverts, soit d’une tension permanente, avec toujours le risque de frappes nucléaires. Toute la question est de savoir quel camp choisiront l’Union européenne, la Russie, l’Inde et les Etats musulmans. Quoi qu’il en soit, une nouvelle guerre froide commence. La Chine apparaît comme le surgissement dans l’histoire d’une future hyper-puissance telle que l’humanité n’en a encore jamais vue. Le regretté Alain Peyrefitte dans son ouvrage “Quand la Chine s’éveillera” l’avait prédit : la Chine sera au XXIème siècle un Etat unifié représentant 1/5ème de l’humanité. Jamais un cas semblable ne s’était produit.

Quels sont les rapports entre Pékin et la nouvelle administration républicaine et pourquoi se dégradent-ils ? Beaucoup plus que du temps de Clinton, l’entourage de Bush redoute la montée en puissance militaire de l’Empire du Milieu. Quian Qichen, vice-Premier ministre, conseiller diplomatique du chef de l’Etat et du PC chinois, s’est rendu à la Maison Blanche le 22 mars. La Chine n’étant plus, selon les déclarations de M. Bush, un “partenaire stratégique” mais un “concurrent stratégique“, Pékin tente de désamorcer la méfiance américaine, selon la technique du jeu de go : endormir puis étouffer l’adversaire plutôt que de le provoquer ; pratique traditionnelle en Chine depuis les empereurs Ming, où selon le précepte de Lao-Tseu, repris par Mao, il faut toujours “sourire à son ennemi le plus dangereux et montrer les dents à son plus petit ennemi.” La Chine tente donc d’apaiser les craintes du grand rival américain, mais ne se gêne pas pour couvrir Taiwan d’invectives. Pourtant, un document interne au PC chinois de mars 2001, postérieur à l’élection de M. Bush, révèle que le but géostratégique de la Chine est de “contrer le développement de l’hégémonisme et de la loi du plus fort.” Que signifie cette formule sibylline ? Les Chinois ont le temps, ils calculent toujours à long terme. Leur objectif est, dans un premier temps, non seulement de récupérer Taiwan, l’île rebelle, pour des raisons autant économiques que politiques, mais aussi, dans un deuxième temps, de distendre les liens protecteurs entre les USA et leurs deux principaux alliés asiatiques : la Corée du Sud et le Japon. Dans un troisième temps, la Chine entend reprendre la maîtrise du Pacifique, commerciale et militaire – y compris sur l’Australie où elle encourage une immigration chinoise – en s’efforçant notamment de faire fermer les bases américaines comme celle d’Okinawa. La Chine se donne environ vingt ans pour atteindre cet objectif. Or ce dernier est aussi inacceptable pour les USA qu’une alliance géostratégique, hors de l’OTAN, entre l’Europe péninsulaire et la Russie (“Eurosibérie“). Le double cauchemar du Pentagone, c’est que la thalassocratie américaine se voie éliminée du Pacifique par la Chine, et du continent euro-russe par une remontée en puissance de la Russie, alliée à une Union européenne rompant avec l’OTAN. Mais rien ne pourra détourner la Chine de sa visée sur le Pacifique où elle veut se substituer au protecteur américain. Elle sait qu’économiquement et géostratégiquement le Pacifique – autour duquel vivront en 2020 les deux tiers de l’humanité – sera au XXIème siècle ce que furent la Méditerranée et l’Atlantique pour d’autres siècles. La Chine préférerait évidemment obtenir cette hégémonie qui la consacrerait comme superpuissance sans conflit avec les USA. Mais un conflit ne lui fait pas peur.

La nouvelle position américaine est la suivante : si la Chine, dont les ambitions semblent démesurées, rompt la pax americana dans le Pacifique, ce sera un casus belli. L’administration Bush entend que la Chine reste une “puissance intermédiaire“, comme l’Inde ou le Japon. Or, les Américains ont commencé à passer à l’offensive : on se souvient du bombardement “accidentel” de l’ambassade chinoise à Belgrade, qui était destiné à tester le niveau de riposte de Pékin, d’après les services secrets italiens. Plus récemment, ils accusent la Chine d’aider technologiquement ce “rogue state” que constitue l’Irak, ce qui est probablement une accusation fondée. Ils envisagent de vendre à Taiwan des frégates anti-missiles munies du système radar Aegis, (à la suite de la vente par la France des frégates La Fayette), ainsi que des missiles (pour contrer les récentes fusées M9 et M11 pointées par la Chine sur sa côte méridionale), qui rendraient difficile une attaque contre l’île ; ils bloquent l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), de peur d’être submergés par les produits agricoles chinois subventionnés. Et, fin mars 2001, les Etats-Unis décidaient de parrainer une résolution devant la commission des droits de l’homme de l’ONU qui siégeait à Genève pour “condamner les graves violations des droits de l’homme en Chine.”

Un autre point litigieux, assez explosif, mérite d’être mentionné : la question capitale de la réunification des deux Corées, inévitable à long terme, du fait du désastre constitué par le régime de Pyongyang. Pour l’instant, Pékin soutient à bout de bras le régime de Kim Jong-Il. Son objectif est la création d’une Corée réunifiée sous la houlette chinoise, avec un système “capitaliste autoritaire” comme à Hong-Kong. L’objectif américain est apparemment proche, mais totalement inverse : la création d’une Corée unique, puissance économique et militaire conséquente, sous hégémonie américaine. Le but des USA est clair : intimider la Chine et la contenir par trois “révolvers” et concurrents braqués contre elle, le Japon, la Corée et Taiwan. Pékin, vis-à-vis de ces Etats essaie de jouer de l’argument de la “solidarité ethnique” des Asiatiques face aux Occidentaux.

Un autre point de friction est le Vietnam. Washington a perdu la première manche, puisque, grâce à l’aide chinoise, le Vietnam du Nord a infligé à l’Oncle Sam la première défaite militaire de son histoire. Mais les USA veulent prendre leur revanche, une revanche “pacifique“, mais qui suscite l’exaspération du PC Chinois : aider le Vietnam à se “décommuniser“, en faire un pays capitaliste qui revienne dans le giron américain. L’impéritie économique et les besoins financiers du régime de Hanoi vont dans le sens de la stratégie américaine, d’autant que les Vietnamiens sont historiquement très méfiants vis-à-vis des Chinois, avec lesquels ils ont connu des affrontements militaires sporadiques (victorieux pour les Vietnamiens) sur la frontière nord, après la réunification.

Vers un nationalisme capitaliste chinois

L’essentiel est de comprendre que, dans toute l’histoire de l’humanité, la cause des conflits et des guerres n’a jamais été principalement idéologique, mais nationaliste. La Guerre Froide entre l’Occident et le communisme n’a jamais dégénéré en guerre chaude, parce qu’au fond, le conflit était d’abord idéologique, entre le communisme et le capitalisme. En revanche, la Seconde Guerre Mondiale a débuté, on l’oublie trop souvent, non pas par une lutte entre le national-socialisme allemand, le fascisme italien, les démocraties occidentales et le communisme, mais sur une rivalité nationaliste et géopolitique des pays européens : Allemagne, Russie, France, Royaume-Uni, etc. L’idéologie n’intervient que comme prétexte, comme “dérivé” aurait dit le sociologue Pareto. De même aujourd’hui, ce qui est très inquiétant dans la rivalité naissante entre la Chine et les USA, c’est qu’il ne s’agit plus d’un conflit idéologique entre le communisme chinois et le capitalisme américain, logique totalement dépassée, mais du retour à une rivalité géopolitique classique de puissances. La Chine ne cherche plus du tout, comme du temps de Mao, à défendre le messianisme communiste, à exporter son modèle en Extrême-Orient, ni à prendre la tête d’une croisade des pays pauvres contre le capitalisme occidental. La Chine a troqué le communisme contre le nationalisme. Son objectif, très rusé, est double :

1°) Conserver un régime autoritaire à parti unique, militariste, dans le but de devenir la première puissance mondiale vers 2020.

2°) Pour davantage d’efficacité, le PC Chinois a décidé, sous la présidence de Jiang Zemin, de passer progressivement à une économie capitaliste (à deux vitesses, note) – ce qui inquiète le Pentagone, puisque les USA ont fini par comprendre qu’un adversaire avec une économie de marché était plus performant et dangereux qu’un adversaire au communisme paralysateur. A ce niveau, les Américains sont pris dans le filet d’un douloureux dilemme : en commerçants ataviques, ils ne peuvent pas faire autrement que d’investir dans le marché chinois, qui est appelé à devenir colossal (les USA sont le premier investisseur étranger), mais, ce faisant, ils renforcent le régime, contribuent à moderniser le géant, à accroître sa richesse (et donc ses capacités techno-militaires) et à se fabriquer un redoutable concurrent commercial, capable d’entraîner le Japon dans son orbite.

Un des atouts américains est que Pékin est pour l’instant mal vu de ses voisins asiatiques ; ils préfèrent de loin une hégémonie américaine à une hégémonie chinoise, qui serait beaucoup plus brutale. C’est pourquoi, le PC chinois ne cesse de multiplier les déclarations de bonnes intentions envers tous les pays de la région, à commencer par le Japon, auquel sont ouvertes les portes des investissements en Chine du Sud.

L’aggravation des relations sino-américaines

Le litige le plus crucial et le plus dangereux porte sur la capacité chinoise à se doter de missiles nucléaires de longue portée. La Chine a procédé, depuis 1990, à un accroissement constant de ses performances spatiales à partir des fusées Longue Marche (inspirées de la technologie soviétique), capables de satelliser plusieurs tonnes. Cela veut tout simplement dire que la Chine teste aussi par là des vecteurs intercontinentaux ICBM, simples ou “mirvés” [2], capables d’atteindre les USA. La technique balistique militaire fait appel, en effet, aux mêmes ressources et connaissances que les programmes de satellisation.

Les relations sino-américaines se sont encore aggravées le 23 mars 2001 par la défection aux USA d’un officier supérieur, un colonel de l’Armée populaire de libération (APL). Pis encore : son épouse a trouvé refuge aux USA par l’entremise de l’ambassade américaine à Pékin, ce que les Chinois considèrent comme une humiliation et un “incident grave“. Et quant à la visite de Qian Qichen, vice-Premier ministre chinois, à la Maison-Blanche, le 22 mars, que nous évoquions plus haut, elle fut un échec notable, puisque les Chinois n’y ont pas obtenu la renonciation américaine à la vente à Taiwan d’un bouclier anti-missiles Aegis [3]. Ce point était pourtant crucial pour Pékin. M. Bush et son secrétaire d’Etat, le “faucon” Colin Powel, grand artisan de la Guerre du Golfe, entendent appliquer à la lettre le Traité de protection de Taiwan signé en 1979 [4], alors que M. Clinton était prêt à négocier une éventuelle réunification en douceur, selon un “processus à la Hong-Kong“.

Un autre grave contentieux entre Pékin et Washington, très peu connu du public et peu évoqué par la presse européenne, porte sur l’interdiction par le PC de la liberté religieuse, et notamment sur la discrète répression du christianisme. En septembre 2000, une campagne de destruction des églises par dynamitage aurait commencé. Plusieurs milliers d’édifices ont été détruits, prétendent les Américains ; ce que nient évidemment les dirigeants chinois. C’est une des raisons pour lesquelles l’administration Bush vient d’accuser la Chine devant le comité des droits de l’homme de l’ONU, réuni à Genève (voir plus haut). Pour les dirigeants chinois, cette insistance américaine sur les “droits de l’homme” dans leur propre pays, cette critique constante du caractère “dictatorial” et “répressif” de leur régime constitue, selon le terme consacré, une “insupportable ingérence“, une humiliation, qui rappelle l’époque semi-coloniale des “traités inégaux” et des “concessions territoriales” du début du XXème siècle. Les Chinois ont été extrêmement vexés par la déclaration suivante de M. Bush (lors de la visite, citée dans cet article, de M. Qian) : “Nos invités ne seront pas surpris si je dis que je crois à la liberté religieuse et qu’il serait sans doute beaucoup plus facile d’aller de l’avant de manière constructive dans nos relations si nos interlocuteurs honoraient les libertés religieuses à l’intérieur de leurs frontières.” [5] Pour les Chinois, il s’agit là, non seulement d’ingérence, mais d’impérialisme moral. Exigent-ils, eux, des Etats-Unis et de l’Occident, qu’ils appliquent les règles culturelles chinoises ? Soulignons là, d’ailleurs, une divergence philosophique et idéologique fondamentale entre la Chine et l’Occident – plus particulièrement les USA. On sait que, dans l’histoire, les cassures philosophiques entre les civilisations, les “ruptures de vision du monde“, selon l’statement du politologue Julien Freund alimentent les inimitiés, et attisent les conflits géostratégiques. Cette divergence ne porte nullement sur le choix d’un système socio-économique (du type communisme contre capitalisme), ce dont les Chinois, en bons pragmatiques, se moquent. Elle porte sur l’éthique universaliste des droits de l’homme et de la démocratie à l’occidentale que les dirigeants chinois contestent absolument. En disciples de Confucius et de Lao-Tseu, bien plus que de Marx, les Chinois prônent le relativisme et non l’universalisme. Pour eux, la notion de démocratie et la philosophie des droits de l’homme ne sont applicables qu’à l’Occident, pas aux autres aires civilisationnelles. De plus, ils contestent la pertinence de ces notions, arguant que les Etats-Unis eux-mêmes – donneurs de leçons – ne respectent pas leurs propres principes hypocrites, par exemple en bombardant la Serbie ou l’ambassade de Chine à Belgrade.

Conclusion

N’oublions pas que la Chine et les Etats-Unis s’étaient déjà affrontés militairement en 1951, pendant la guerre de Corée, et indirectement, pendant la guerre du Vietnam. On remarquera que jamais les Etats-Unis et l’ancienne URSS ne s’étaient affrontés directement.

Les deux grandes lignes de fracture et de risques de conflits du XXIème siècle concerneront un affrontement Islam-Europe et Islam-Inde d’une part, et Chine-USA d’autre part.(Islam Occident Chine USA)

Comme l’a démontré Alexandre Del Valle dans deux de ses récents ouvrages, et dans plusieurs de ses articles universitaires, la politique étrangère américaine vise à neutraliser les rivaux européens et russes en jouant la carte de l’Islam, comme la guerre de Serbie l’a démontrée. Mais les USA ont une préoccupation plus grave sur leur flanc ouest : neutraliser la Chine. Ils se sentent donc une île thalassocratique encerclée, obligée de contrôler le Grand Continent menaçant. Il y a une constante dans l’histoire des guerres, qui obéit à un étrange paradoxe, que les géopoliticiens nomment “le paradoxe de la Guerre de Troie.” Il peut se formuler ainsi : les guerres ouvertes éclatent entre deux puissances ou deux coalitions sur des prétextes particuliers et imprévisibles, qui ne sont jamais les causes fondamendales ; ces dernières sont une rivalité globale, stratégique, économique, ethnique, etc. qui ne cherche qu’une étincelle, au fond secondaire, pour dégénérer en conflit ouvert. La fameuse Guerre de Troie immortalisée par Homère, opposait en fait les jeunes cités gréco-achéennes à la ville-Etat de Troie, installée près du Bosphore, et redoutable rivale commerciale et militaire. Le prétexte futile du déclenchement des hostilités et de l’expédition d’Agamemnon fut une jalousie amoureuse (l’enlèvement de la belle Hélène par les Troyens). Mais la véritable cause du conflit était la volonté géostratégique des Grecs d’éliminer leurs concurrents orientaux et de s’approprier la mer Egée.

Bien des guerres peuvent s’analyser selon cette grille, qui distingue les prétextes des causes essentielles, des toiles de fond. Or, dans le cas du conflit potentiel Chine-USA, nous pouvons repérer une toile de fond structurelle extrêmement chargée en hostilité : rivalité pour l’hégémonie sur le Pacifique ; crainte des USA, devenus unique superpuissance, de voir réémerger un concurrent autrement plus dangereux que la défunte URSS, parce que beaucoup plus peuplé, et parce que puissance à la fois continentale et maritime, ce que n’est pas la Russie ; crainte aussi des Américains de la concurrence économique et technologique mondiale de l’Empire du Milieu et de sa formidable masse démographique ; renouveau du nationalisme chinois qui prend conscience de son immense puissance et qui a une dette à régler, une revanche à prendre contre un Occident qui l’aurait humilié depuis le début du XXème siècle avec les “traités inégaux“. Etc.

Bref, la “toile de fond” conflictuelle est particulièrement dangereuse. Le contentieux Chine-USA est beaucoup plus lourd que l’ancien contentieux USA-URSS, parce qu’il est géostratégique et non plus idéologique, et aussi parce qu’il s’apparente, comme l’a vu Samuel Huntington, à un choc de civilisations.

C’est pourquoi, comme les guerres franco-allemandes des XIXème et XXème siècles, qui pouvaient éclater sous n’importe quel prétexte, on ne peut pas dire que le “problème de Taiwan” sera nécessairement la cause d’un affrontement. Tout autre prétexte peut surgir. L’avenir est toujours ouvert, tout est possible. D’ici à 2020, la rivalité sino-américaine ne fera que s’accroître, comme un baril de poudre qui ne cesse de se remplir. Mais nous ne connaissons pas le nom de la mèche qui le fera exploser. Pour résumer cette analyse, nous dirons qu’un affrontement global entre l’Amérique du Nord et la Chine constitue un des risques majeurs au XXIème siècle, sans que nous puissions savoir le prétexte de son éclatement, ni la forme qu’il prendra. Quoi qu’il en soit, un esprit philosophique pourrait remarquer que nous allons assister au XXIème siècle à l’affrontement de la plus ancienne civilisation du monde (la Chine), un peuple long vivant et homogène, selon l’statement de Raymond Ruyer, et de la plus récente (l’Amérique), qui est d’ailleurs davantage une société qu’une civilisation historique, un peuple hétérogène et court-vivant.

Gérald Fouchet

Gérald Fouchet est politologue, écrivain et journaliste.

Notes

[1] Le NMD est la reprise, mais avec des ambitions revues à la baisse, du projet de “guerre des étoiles” (jamais réalisé) de l’administration Reagan, l’ISD, Initiative stratégique de défense. Les Américains avaient abandonné ce projet après l’effondrement de l’URSS, ne s’estimant plus menacés par une balistique nucléaire adverse. La différence technique entre l’ISD et le NMD est la suivante : dans le premier cas des satellites-tueurs, munis de “canons électromagnétiques” et de “lasers de puissances” devaient neutraliser en vol, à 100km d’altitude, les fusées intercontinentales adverses. Dans le deuxième cas, les fusées sont plus classiquement détruites par des missiles sol-air, guidés par satellites, à 10 km d’altitude. Ajoutons que si l’ISD de M. Reagan a été qualifiée par les spécialistes de “coup de bluff“, parce que trop chère et techniquement problématique, la NMD n’est pas pour l’instant très fiable : les 3 essais d’interceptions réalisés en décembre 2000 ont été des échecs.

[2] Les missiles de longue portée ICBM (Intercontinental Balistic Missiles) munis de charges nucléaires (A ou H), embarqués ou fixes, que fabriquent les USA, la Russie et la France – et bientôt la Chine – (mais pas la Grande-Bretagne, qui les achète à Washington) peuvent ne laisser tomber qu’une seule charge ou bien plusieurs ; ces derniers, les plus dangereux, sont dits “mirvés” (de l’anglais MIRV, Multy Independant Reentry Vehicles) c’est-à-dire qu’ils comportent des têtes nucléaires multiples, qui se déploient de manière indépendante sur plusieurs cibles à la fois.

[3] Il s’agit de quatre contre-torpilleurs équipés du système anti-missiles Aegis et équipés de missiles Tomahawk. Le système Aegis peut détecter et détruire, à 450 km, plus de 250 cibles différentes à la fois ; ce qui rendrait inopérantes les 300 fusées installées par la Chine en 1991 face à l’île rebelle.

[4] Le Taiwan Relations Act , qui prévoit une protection absolue de l’île en cas d’attaque de Pékin, et s’engage à fournir une aide militaire comparable à celle offerte à Israël.

[5] Communiqué AFP du 23/03/2001.

Source : Institut international d’études stratégiques

RAMSES 2012 : Israël face au Printemps Arabe (vidéo)

17 sept

Le Rapport Annuel Mondial sur le Système Economique et les Stratégies (RAMSES) constitue une analyse approfondie et prospective de l’actualité : il fournit les clés et les repères indispensables pour décrypter la géopolitique à l’échelle mondiale.

Lors de la conférence de présentation du RAMSES 2012, Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’IFRI, analyse les conséquences du Printemps Arabe pour Israël. Denis Bauchard revient également sur la reconnaissance de l’Etat palestinien, le mardi 20 septembre 2011, aux Nations-Unies, et les risques probables pour les Palestiniens, les Etats-Unis et l’Union européenne.

À lire/voir également sur Israël :

- Les Nations-Unies vont-elles reconnaître l’Etat palestinien ? (vidéo)

- Turquie versus Israël, ou le poids des armes (US)

- La tenaille furieuse

- Un éditorialiste du Jerusalem Post dit que l’attaque terroriste d’Eilat était « justifiée »

- La bonne petite guerre d’Israël

- La question géopolitique de l’énergie en Egypte, Libye et Syrie

- Israël fait son apparition dans le Printemps Arabe

- L’ancien chef du Mossad pourrait enfiler les habits de Sharon

- Des câbles secrets montrent le plan de bataille d’Israël contre la déclaration palestinienne à l’ONU

La croisade d’un géant aux pieds d’argile

17 sept

par Danny Claes et Mohammed Hassan pour le PTB

Le 12 septembre 2001, la chasse à Oussama ben Laden était ouverte. Dix ans après, le 2 mai 2011, il a été tué. Pendant ces dix ans, le monde a été la proie d’une opération militaire sans précédent : une « guerre contre le terrorisme » qui a déjà coûté 4 000 milliards de dollars.

Début 2001, le gouvernement Bush, le plus antidémocratique de l’histoire des États-Unis, a accédé au pouvoir. L’année précédente, Bush avait été élu avec à peine 25 voix d’avance sur son adversaire, Al Gore, et une très faible participation électorale : seulement 10 % de la population américaine l’a soutenu. Avec lui, ce sont les représentants de l’industrie militaire et les barons du pétrole qui sont venus au pouvoir. Leur « Projet pour un Nouveau Siècle Américain » (PNAC) était une déclaration de guerre à tous ceux qui contestaient la suprématie américaine. Tout en haut de la liste figurait Saddam Hussein, qui avait le toupet de gérer lui-même le pétrole irakien et de le vendre au plus offrant.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont été un traumatisme pour les citoyens américains, mais les membres du PNAC allaient pleinement s’en servir pour faire passer leurs plans bellicistes.

Du sable dans le moteur

En 2001, les États-Unis lancent la guerre en Afghanistan contre leurs anciens alliés, les Taliban, qu’ils avaient financés à l’époque pour déstabiliser l’Union soviétique. Les États-Unis mettent au pouvoir une coalition de seigneurs de guerre pour mettre les Taliban en fuite.

En 2003, les Américains tournent le gros de leurs moyens militaires vers l’Irak. Le plan du PNAC est alors de s’assurer la mainmise du pétrole dans la zone d’influence de la Russie. De la sorte, ils entendent l’affaiblir et obliger le reste du monde (en premier lieu, la Chine) à acheter son pétrole (en billets verts) aux États-Unis mêmes. Mais ce plan s’est heurté à la résistance irakienne. L’opération tourne en guerre de longue durée dans laquelle les Américains ont engagé de plus en plus de moyens. Et, alors qu’au début de la guerre contre l’Irak, le prix du baril de pétrole était encore de 35 dollars, il a grimpé à 70.

Les pays producteurs de pétrole, comme l’Algérie, le Venezuela, la Malaisie… se sont enrichis, affaiblissant ainsi le monopole américain sur l’énergie. Même la Russie a conforté sa position.

À pleines mains dans les caisses de l’État

Avec la venue d’Obama, il y a eu un bref instant un espoir de changement. Mais, même s’il l’avait voulu, un seul homme n’aurait pu changer le système. Les États-Unis ont besoin de la guerre. L’industrie militaire est à peu près le seul secteur qui permet des bénéfices constants. Et le pouvoir militaire des États-Unis est la seule façon dont ils peuvent forcer les autres pays à continuer à ouvrir leurs marchés aux multinationales américaines. Obama a donc poursuivi la politique militaire de son prédécesseur –avec plus de moyens encore – et a poussé la guerre en direction de l’Afghanistan et du Pakistan.

Obama a dû puiser profondément dans le trésor américain pour trouver de nouveaux moyens pour la guerre en Afghanistan et rester en bons termes avec l’armée pakistanaise. À cela vient aujourd’hui s’ajouter la guerre en Libye, qui risque aussi de se muer en conflit de longue durée.

Une grande puissance en déclin

Les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont déjà coûté à la population américaine un montant qui correspond à 75 ans de budget de la sécurité sociale. Chaque mois, ces guerres coûtent entre 8 et 10 milliards de dollars. De plantureux bénéfices pour les riches actionnaires mais, en fin de compte, il faut bien présenter la facture quelque part. Cela a été le cas en 2008, quand il est apparu que la prospérité américaine reposait pour une bonne part sur de l’argent emprunté. De l’argent emprunté que ni les banques ni les citoyens ne pouvaient rembourser. Le krach devenait une réalité.

Dix ans après le 11 septembre 2011, les États-Unis sont toujours une grande puissance militaire, mais avec une capacité économique en déclin et un mécontentement croissant parmi la population. Population qu’il est de plus en plus difficile d’enthousiasmer vis-à-vis des « triomphes » que lui fait miroiter l’élite américaine. Et le monde a changé. La Chine devient un puissant acteur économique au niveau mondial. Les « économies émergentes » – les pays du BRIC[S] (Brésil, Russie, Inde, Chine (et Afrique du Sud, ndlr)) – défient l’hégémonie américaine. Les pays du Sud s’unissent dans des alliances régionales, comme l’ALBA en Amérique latine, afin d’être plus forts.

La guerre contre le terrorisme = le terrorisme de la guerre

Les succès que publie de temps à autre la presse sur la mort de l’un ou l’autre chef terroriste devraient nous faire oublier que les véritables victimes de la guerre sont et restent toujours les petites gens, par les « dommages collatéraux » dont on parle si peu.

En Irak, le nombre de victimes civiles s’élève à 1 445 000. En Afghanistan, les Nations-Unies rapportent pour 2010 le chiffre de victimes civiles le plus élevé : 2 412 en une seule année. Ici, on ne compte pas les victimes au Pakistan. Ce chiffre devrait certainement s’élever à 35 000 depuis le début du conflit.

Puis, il y a encore le coût du désarroi total dans lequel est plongée la société. Des millions de personnes en fuite devant la violence. 2 millions en Irak, 2 millions en Afghanistan, 600 000 en Somalie.

Danny Claes et Mohammed Hassan

À lire/voir également sur le même sujet :

- De la guerre en Amérique

- Fini l’épouvantail islamiste !

- La décennie manichéenne

- Le côté obscur de l’histoire des États-Unis

- Les fanatiques de la guerre

- Quel avenir pour l’Amérique ?

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- Collapse (vidéo)

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Source : PTB

Libye : guerre secrète

16 sept

par Léon Camus pour Geopolintel

Les journalistes, fortiches en lapsus révélateurs, ne se gênent plus pour annoncer l’assaut imminent de l’OTAN sur les derniers bastions loyalistes libyens. Comme si la référence obligée à la vaillante rébellion – entre parenthèse dotée d’un coup de baguette magique de gilets pare-balles, de casques, de matériels offensifs lourds et d’une impressionnante puissance de feu, équipements qui apparemment ne sortent pas tous du seul pillage des arsenaux de la Jamahiriya – était maintenant devenue superfétatoire !

Il y a encore un mois à peine on évoquait, avec consternation ou ironie c’est selon, l’enlisement du conflit et l’impuissance des frappes combinées des aviations franco-anglaises (1). Chacun, sans beaucoup d’effort pourra à ce propos se remémorer les images des rebelles avançant en tiraillant au petit bonheur la chance puis repartant en sens inverse, se débandant dans des nuages de poussières et l’emballement des moteurs de leurs pick-up… Un mois après… succès sur toute la ligne. Les francs-tireurs brouillons se sont miraculeusement mués en combattants efficaces évoluant de manière ordonnée en tacticiens chevronnés !

Que s’est-il passé entre le moment d’un quasi enlisement et l’offensive fulgurante sur Tripoli ? L’hypothèse la plus vraisemblable est celle d’une intervention au sol des forces spéciales de l’OTAN qui en amont ont évidemment formé, entraîné et conseillé les rebelles et en aval les ont encadrés au combat. Enfin ce qu’il convient de nommer rebelles relève de la composition classique du fameux pâté d’alouette dans lequel la proportion est d’un oiseau pour un cheval ! Six cents hommes environ ont livré la bataille de Tripoli du 21 au 24 août. Venus pour les uns par mer depuis l’enclave côtière de Misrata, pour d’autres à partir du Djebel Nefoussa au Nord de la capitale où un aérodrome a été spécialement aménagé… Toutes choses qui supposent un plan tactique élaboré et une parfaite coordination opérationnelle dépassant de loin les compétences dont la rébellion avait fait preuve jusque là…

Six cents combattants dont la majeure partie était des bi-nationaux (bien préparés apparemment !),vivant à l’étranger (2) ! Que faut-il entendre par bi-nationaux : des Sépharades israélo-libyens (rappelons que la grand-mère de Mouammar Kadhafi était juive) à l’instar de ces Irakiens qui ont combattus sous l’uniforme américain en Irak et dont les corps de certains ont été rapatriés aux États-Unis enveloppés dans un drapeau frappé de l’Étoile de David ? Ou bien des djihadistes anciens des fronts afghans comme Abdelhakim Belhadj (3), chef du Conseil militaire de Tripoli mais peut-être aussi relai ou cheville ouvrière de la CIA comme l’a été en son temps Ben Laden en Afghanistan ?

Cocasse lorsque l’on sait les liens entretenus par Kadhafi avec la CIA et le MI-6 notamment dans la lutte anti-salafiste. Les Anglo-Américains avaient entre autres trouvé l’expédient de livrer des terroristes présumés à la Libye – idem pour l’Égypte ou le Pakistan – afin qu’ils y soient interrogés selon des méthodes non conventionnelles (chacun saisira de quoi il s’agit). Des documents prélevés dans les archives l’Agence de la sécurité extérieure libyenne par l’ONG américaine Human Rights Watch l’attesteraient sans équivoque, aucune (4). Les révélations se multiplient d’ailleurs à ce sujet, et jusqu’au plus grotesque… ainsi l’ex-Premier ministre anglais Tony Blair aurait lui-même mis la main à la pâte pour la confection d’une thèse de doctorat de London School of Economics au profit du fils aimé du Raïs libyen, Saïf al Islam (Cf. The Sunday Times 04/09/11) !

Plus modestement, les Français, pour leur part et selon le Wall Street Journal (5), avaient en 2008 équipé le renseignement libyen avec le logiciel de surveillance électronique Eagle… dont une version est opérationnelle en France depuis 2009 ! Mis au point conjointement par l’armée et par la filiale Amesys du Groupe informatique Bull, Eagle conférait aux services de sécurité libyens la capacité de placer sous surveillance simultanément les 8 millions de personnes composant la population libyenne. Excusez du peu ! Sur ce chantier, militaires français et ingénieurs de Bull ont œuvré en relation directe avec Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et patron redouté des services de renseignement libyens. Un personnage connu pour avoir été condamné par contumace en raison de son implication dans la destruction au-dessus du Niger, en 1989, au moyen d’un missile, du vol 772 d’UTA. Acte de guerre qui fit 170 victimes !

Aujourd’hui, à rebours des amours d’hier, la rumeur médiatique – au Pakistan en tout cas – veut que la CIA ait recruté 1500 hommes aguerris pour combattre en Libye (6). Le chiffre est considérable et serait certainement plus vraisemblable divisé par dix. Au demeurant le fait n’aurait rien d’invraisemblable sachant que la même procédure a déjà été utilisée durant les guerres balkaniques, notamment en Bosnie. Reste qu’un mensonge franc et massif peut en cacher beaucoup d’autres, surtout par omission.

Ainsi lorsque la main sur le cœur M. Longuet jure mordicus au cours du 7/9 de Patrick Cohen du 23 août que la France n’a pas d’ « hommes au sol », le ministre de la Défense (mieux vaudrait dire de la Guerre ?) prend à l’évidence les auditeurs de France Inter pour ce qu’ils ne sont pas forcément, à savoir de fieffés imbéciles. Reste qu’en mentant comme un arracheur de dent M. Longuet masque des strates beaucoup plus troubles de la guerre subversive néocoloniale que livre en Libye les États-Unis et ses alliés euroméditerranéens, Israël, le Royaume-Uni, la France sarkozienne et l’Italie berlusconienne. Polariser l’attention sur un mensonge grossier et l’essentiel passera à l’as tant la presse ne se préoccupe au mieux que des verrues poussant sur les longs nez de nos Pinocchio politiques…

Parce qu’enfin, qui peut ignorer ce sur quoi toute la presse bien-pensante glose depuis des semaines en tentant maladroitement de faire la part du feu, c’est-à-dire de minimiser au moyen de semi aveux le rôle réel des troupes alliées au sol ? Le 25 août Le Point.fr titre « Paris confirme la présence de militaires français (et britanniques) en civil auprès de l’état-major des rebelles »… « Ces agents sont installés dans l’enceinte de la raffinerie à l’arrêt de Zuwaytinah, centre de commandement rebelle pour le front est, à environ 150 kilomètres au sud-ouest de Benghazi, siège du CNT ». Le 26 août, les services de communication de l’armée lâchaient également un peu de lest reconnaissant la présence en Libye d’une trentaine de militaires du Commandement des Opérations Spéciales (COS) tout en faisant attribuer le mérite de cette révélation à une indiscrétion de l’ineffable et détestable B.H. Lévy, l’homme de toutes les haines et de tous les fronts de guerre.

Au détour de ces timides aveux l’on voit donc se confirmer ce que nous écrivions en début d’article : début juin les insurgés se trouvaient en mauvaise posture à telle enseigne que l’armée de l’air (française) du procéder à des largages dans le secteur du Djebel Nefoussa déjà mentionné, au sud-ouest de Tripoli. Parachutages principalement constitués de médicaments et d’armes légères fournies par le Qatar ! En tout état de cause l’on voit mal comment des gens si mal lotis auraient pu remporter deux mois plus tard, et de haute main, la victoire sur les troupes organisées de Tripoli ?!

Il est incontestable que l’arbuste ne doit pas cacher la forêt : les rebelles ont lancé leur assaut le 20 août contre la capitale libyenne sous le nom de code « Opération aube de la sirène »… Un nom bien peu bédouin s’il en est ! Un assaut qui rappelait furieusement – mais en plus grand – la prise de la résidence de Laurent Gbagbo à Cocody, laquelle s’est effectuée sous le feu de des hélicoptères de combat français et onusiens et avec la participation au sol des forces spéciales tricolores… Celles-ci s’étant effacées à temps pour laisser parader une poignée d’exubérants assaillants locaux…. Ici l’on peut supposer – car nous n’y étions point et par conséquent nous sommes condamnés aux recoupements – que le matraquage par les chars volants de l’OTAN et l’artillerie de marine de nos bâtiments de guerre tirant à feu roulant, ont fait les trois quarts du travail… Néanmoins, les communiqués triomphalistes omettent de dire qu’à ce jour dix pour cent de la ville ne sont toujours pas tombés et 10% cela fait quand même, au bout de quinze jours une grosse poche de résistance !

Nous ne pourrions pas clore ce chapitre de nos guerres aventureuses qui commencent si bien et finissent généralement si mal – comme en Afghanistan et en Irak – sans une dose (minimale) de prospective géopolitique… Car il apparaît, gros comme le nez au milieu du visage, que l’affaire libyenne devrait rapidement entraîner des changement substantiels chez le grand voisin algérien, autre pion important sur l’échiquier pétrolier africain, et dirigé par un homme, Bouteflika, en complète fin de partie, et aussi par une armée qui semble avoir perdu foi en sa mission. La question qui s’impose alors : savoir dans quelle mesure la guerre subversive conduite contre la Libye – un cauchemar géopolitique potentiellement pire que celui de la Yougoslavie, l’Irak et l’Afghanistan réunis ? (LEAP 6/7/11) – pourrait constituer un facteur aggravant au processus de dislocation régionale ayant démarré l’hiver dernier avec les révoltes arabes ? Convulsions qui ne sont au fond que des manifestations périphériques de la crise systémique globale que nous traversons et subissons… À ceci près que ces crises ne sont pas tout à fait le fruit du hasard et que certains apprentis sorciers les planifient depuis près de soixante ans au risque de nous engloutir avec eux… (7) de la subversion à la submersion ? Mais désormais aujourd’hui plus aucun bastingage ne nous sépare plus de Charybde et de Scylla !

Léon Camus

À lire/voir également sur la Libye :

- De nouveaux partisans pour l’impérialisme

- Les preuves se multiplient sur les atrocités commises par les « rebelles » libyens

- Libye : la plus grande des trahisons

- La question géopolitique de l’énergie en Egypte, Libye et Syrie

- Guerre de Libye : L’histoire se répète, comme les erreurs commises en Irak

- Guerre de Libye : Les révélations troublantes de l’ancien patron de la DST

- ALibye Humanitaire (vidéo)

- Libye, Syrie : un projet géopolitique qui ne se comprend que sur la longue durée…

- Libye : le pays des mirages

- Attention aux crocodiles en Afrique !

- Ce que l’OTAN inflige à la Libye

- Guerre de Libye : entre les mensonges à l’étranger et la réalité sur le terrain

Notes

(1) AFP/le Figaro 04/08/2011. Alain Juppé se contredisant : « Ça fait cinq mois que nous intervenons, personne n’a jamais parlé de guerre éclair… Sans doute avons-nous sous-estimé la résistance des forces de Kadhafi mais il n’y a pas enlisement. » En mars, le ministre des Affaires étrangères affirmait cependant que l’appui aérien aux insurgés ne devait durer que quelques semaines et « sûrement pas des mois »

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Second…

(3) Belhadj, alias Abou Abdellah Assadak, né en 1966 en Libye, ingénieur de formation, membre du Groupe islamique de combat libyen, il a participé au djihad en Afghanistan, Tchétchénie et Irak. Arrêté en 2004, il passe entre les mains de la CIA en Malaisie avant d’être remis aux services libyens, époque où la « Cie » s’était assurée « d’une présence permanente » dans sa succursale libyenne. Belhadj sera libéré avec 170 autres salafistes, suite à un accord négocié entre Saïf Al Islam Kadhafi et le GIC. L’émir du GICL – le premier à avoir pénétré dans l’enceinte du palais de Bab al-Aziza – aurait été le possible instigateur le 29 juillet de l’assassinat d’Abdelfattah Younès, alors commandant des forces rebelles mais ancien ministre de l’Intérieur libyen, autrement dit un autre grand démocrate devant l’Éternel. Aujourd’hui Belhadj voudrait engager des poursuites contre ses probables commanditaires de la CIA et du MI-6, sans doute pour effacer de la sorte son « retournement » ou son instrumentation par iceux ?

(4) Wall Street Journal http://online.wsj.com/article/SB100…

(5) Firms Aided Libyan Spies – WSJ Middle East 30 août 11

(6) http://www.nation.com.pk/pakistan-n…

(7) « Kivounim » Jérusalem février 1982. Pages 49 à 59. « En tant que corps centralisé, l’Égypte est déjà un cadavre…Sa division en provinces géographiques distinctes doit être notre objectif politique pour les années 1990, sur le front occidental. Une fois l’Égypte ainsi disloquée et privée de pouvoir central, des pays comme la Libye, le Soudan, et d’autres plus éloignés, connaîtront la même dissolution… La partition du Liban en cinq provinces… préfigure ce qui se passera dans l’ensemble du monde arabe ».

Source : Geopolintel

Les Nations-Unies vont-elles reconnaître l’Etat palestinien ? (vidéo)

15 sept

C’est le 20 septembre 2011 prochain que Mahmoud Abbas, chef de l’Autorité palestinienne, va déposer une demande d’adhésion à l’Assemblée Générale des Nations-Unies (ou le Conseil de Sécurité, l’Autorité palestinienne n’a pas encore choisi), et par extension de reconnaissance officielle d’un Etat palestinien. Plus d’une centaine de pays ont déjà déclaré qu’ils appuyeront à l’unanimité si cette démarche se produit via l’Assemblée Générale. Les Etats-Unis ont déjà menacé d’utiliser leur droit de veto comme le rapportait le journal français Libération :

« Les Etats-Unis ont menacé d’opposer leur veto à cette initiative au Conseil de sécurité, disant favoriser une reprise des négociations de paix au point mort depuis un an.

Les Européens, qui tentent de parler d’une seule voix, cherchent à convaincre M. Abbas de renoncer à l’option du Conseil de sécurité afin d’éviter une “confrontation” avec Washington, selon des sources diplomatiques européennes. L’UE pourrait proposer à la place aux Palestiniens de soutenir à l’unanimité à l’Assemblée générale leur accession au statut d’Etat non-membre. »

À lire également sur Israël :

- Turquie versus Israël, ou le poids des armes (US)

- La tenaille furieuse

« Nouvelles menaces, nouveaux fantasmes ? » (vidéo)

15 sept

À l’occasion de la sortie de leur nouveau livre, « Chronique du choc des civilisations, nouvelle édition » d’Aymeric Chauprade et « La fabrication de l’ennemi » de Pierre Conesa, l’émission « le débat du jour » de RFI a donné la parole au géopolitologue de renommée internationale (Realpolitik.tv) et l’ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense et directeur général de la Compagnie européenne d’Intelligence stratégique. Le débat intéressant porte sur le thème complexe de la fabrique de l’ennemi par l’ordre des puissances. Hier, les soviétiques durant la Guerre Froide. Aujourd’hui, les islamistes dans la guerre contre le terrorisme. Demain, à qui le tour ?

Turquie versus Israël, ou le poids des armes (US)

14 sept

par Philippe Grasset pour Dedefensa

En complément de l’activité diplomatique de la phase politique très active qu’ont inauguré la Turquie et son Premier ministre Erdogan, il existe sans aucun doute un aspect factuel qui concerne la situation fondamentalement antagoniste entre la Turquie et Israël. Cette situation s’est très fortement marquée, effectivement, par des faits concrets qui confirment cet antagonisme. Le fait politico-militaire principal est l’annonce par la Turquie que la marine turque interviendrai si la marine israélienne opérait hors de ses eaux territoriales, pour assurer le blocus de Gaza que la Turquie considère comme illégal. La marine turque a donné des détails techniques très précis (« If Turkish warships encounter an Israeli military ship outside Israel’s 12-mile territorial waters, they will advance up to 100 meters from the ship and disable its weapon system »).

De ce point de vue des mesures annoncées par les Turcs concernant cette situation navale, des commentateurs arabes jugent qu’elle sont à la fois audacieuses et risquées, qu’elles substantivent effectivement la nouvelle politique turque mais posent la question de savoir si et comment elles peuvent être suivies d’effets. Le risque est évidemment qu’une mesure aussi importante, annoncée et éventuellement non suivie d’effets dans certaines circonstances, constituerait un énorme revers diplomatique pour la Turquie. Cet extrait d’Arab.News, une publication proche des pays du Golfe, résume cet aspect de la question.

« Arab opinion applauds the fact that at last an important outside country, a member of NATO, with close ties to both the EU and the United States, is finally getting tough with the Israelis. It is good to hear such language, and one wishes that the US or the EU would resort to a small proportion of this tough talk. Nonetheless the exhilaration at this spectacle cannot blind anyone, not least Erdogan himself, to the considerable challenges involved in his increasingly powerful line toward the Netanyahu government.

» The bottom line is that a threat is only meaningful if there is a readiness to carry it through. Is Erdogan ready to see his navy fighting it out with the Israelis in the eastern Mediterranean? Has he thought through the consequences, not least where such a firefight could lead politically and militarily and of no less importance, the impact to Turkey’s standing in NATO and with Europe ? »

Sur ce point particulier des aspects militaires des relations désormais antagonistes entre Israël et la Turquie, des nouvelles concernant les armements respectifs montrent qu’une activité spécifique marque le domaine, qui reflètent effectivement cet antagonisme. Elles caractérisent des actions des deux côtés, avec des interférences US majeures marquant l’implication considérable des USA dans ce domaine de l’équipement militaire, pour les deux pays.

• Il y a l’annonce, du côté turc, venue d’un journal d’Ankara (le Star Gazete), que les avions de combat turcs, notamment les F-16, reçoivent un nouveau radar de fabrication turque qui leur permet l’acquisition d’objectifs israéliens lors d’éventuelles missions de combat. Originellement, les F-16 sont livrés par les USA avec une programmation électronique d’origine USA, et verrouillée par les USA, impliquant une répartition des cibles entre “amis et ennemis” (“Identification Friend and Foes” [IFF]), avec une classification d’Israël dans les “amis” qui interdit l’intervention armée turque contre Israël. Le site israélien Ynet.News développe la nouvelle le 13 septembre 2011, en insistant sur le fait que ce nouvel équipement turc a été développé sur instruction directe d’Erdogan. (Il faut aussi insister sur le fait que cet équipement IFF implique des missions défensives, les missions offensives pouvant difficilement être verrouillées dans ce sens par le constructeur initial, – les USA). (Une question complémentaire intéressante serait de savoir si les avions israéliens d’origine US sont tributaires des mêmes limitations, avec un IFF interdisant l’acquisition électronique de cibles turques classées “amies”. Ce serait bien étonnant et le contraire, – Turquie hors de la classification “amies”, éventuellement sur intervention technique des Israéliens sur leurs propres avions, est bien plus probable.)

« The new radar system – Identification Friend or Foe (IFF) – is a defensive command and control system developed by Turkey’s Military Electronics Industry (ASELSAN) for the nation’s air force and navy. It is slated to replace a similar US version which is in use today… »

• Le 13 septembre 2011, DEBKAFiles écrit que les USA ont refusé une demande de la Turquie pour l’acquisition ou la disposition de systèmes aériens sans pilotes (UCAV) Predator, tant que la Turquie “menacera” militairement Israël (l’affaire de la présence navale turque contre l’embargo israélien). Selon DEBKAFiles, ce refus US paralyse en partie l’action turque contre les rebelles de l’organisation kurde PKK, notamment à cause de problèmes pour utiliser des UCACV israéliens Heron, – vendus par Israël à la Turquie…, – qui ont des problèmes techniques d’emploi. Conformément à son habitude, DEBKAFiles est très pessimiste et belliciste et considère que l’“affrontement armé” entre la Turquie et Israël a d’ores et déjà “discrètement” commencé.

« The Obama administration has turned down a Turkish request for drones or for the deployment of US Predators at Turkish bases until Ankara stops threatening Israel with armed attack, DEBKAfile’s military and Washington sources report. Turkey has no functioning unmanned aerial vehicles at present. The “technical problems” grounding the Herons Israel sold Ankara have crippled the Turkish army’s campaign against the Kurdish PKK rebels – both in northern Iraq and in southeast Turkey.

» In recent days, therefore, the rebels have stepped up their raids on Turkish territory, killing nine people including army and police personnel.

» Israeli officialdom and military chiefs are doing their utmost to keep the lid on the spiraling Turkish-Israel confrontation, claiming that a military clash is not imminent because the US, NATO and Europe won’t let it happen. Turkey is after all a member of the North Atlantic Treaty Organization. However, DEBKAfile’s military sources report, the confrontation has already broken surface. Despite Western efforts to contain the rising tension, the armed conflict has quietly begun… »

Ces diverses informations, quoi qu’il en soit de leur exactitude, montrent dans tous les cas que l’antagonisme israélo-turc est désormais pris très au sérieux, y compris par le troisième sommet du triangle, les USA, principal fournisseur des deux pays qui s’affrontent. Mais il faut aussitôt aller bien plus loin que le seul aspect de la quincaillerie, voire que l’aspect opérationnel.

Si l’information de DEBKAFiles est confirmée, elle est extrêmement grave. Elle pèse, de la part des USA, doublement sur la souveraineté et la souveraineté nationales de la Turquie. D’une part, selon la présentation qui en est faite, l’éventuel embargo sur le Predator est lié à une décision non pas technique, mais politique et de sécurité nationale, notamment la décision d’Erdogan de faire respecter la libre circulation dans les eaux internationales face aux incursions israéliennes, – considérée dans ce cas par les USA comme une “menace” contre Israël. D’autre part, elle affecte un potentiel turc non pas “contre” Israël, mais dans le cadre d’une lutte engagée contre une guérilla, qui est considérée par l’Etat turc, – à juste raison ou pas, c’est un autre problème, – comme cruciale pour la sécurité nationale du pays. Il s’agit d’un véritable chantage portant sur l’intégrité souveraine de la Turquie, sans doute l’initiative la plus grave dans ses implications qu’on puisse imaginer dans la situation présente. (La gravité du cas est alimentée par la nouvelle que les Turcs envisagent une invasion du nord de ce pays pour lutter le PKK. Ils recherchent l’accord du gouvernement irakien, ce qui pourrait d’ailleurs conduire à d’intéressantes interférences avec les USA, toujours présents en Irak, et dont certains ont été jusqu’à soupçonner qu’ils auraient pu ne pas rechigner à la livraison de certains armements au PKK, – pour alimenter le multilatéralisme exubérant de leurs politiques fractionnées entre agences et départements concurrents.)

Dans tous les cas, il s’agit d’un durcissement notable des USA, c’est-à-dire du Pentagone dans ce cas (les modalités de la sécurité d’Israël constituent son domaine “réservé”), et cela ne passera pas inaperçu ni ne sera sans conséquence. Si l’orientation est bien celle de la décision rapportée par DEBKAFiles, il ne fait aucun doute que l’on se dirige vers une détérioration considérable des relations de la Turquie, – avec Israël, certes, quoique cela soit déjà fait pour une bonne part, – mais surtout avec les USA, avec des conséquences importantes, impossibles à prévoir, au sein de l’organisation et du climat des alliances du bloc américaniste-occidentaliste (BAO), au sein de l’OTAN et même de l’UE.

D’une façon plus général et au niveau des principes, la démonstration est faite une fois de plus des questions essentielles soulevées par les fournitures d’armements avancés. (La démonstration vaut aussi bien pour les deux cas évoqué, l’IFF des F-16 et le Predator.) Il s’agit de rien moins que du respect de la souveraineté et de l’indépendance des partenaires, qui sont en général (la souveraineté et l’indépendance) systématiquement piétinées par les USA, qui font au contraire de leurs fournitures d’armements le moyen d’un chantage le plus grossier et le plus brutal. La tradition française, dans ce cas, était d’assurer le contraire, le complet respect de la souveraineté de l’acheteur, – mais la question se pose aujourd’hui, avec l’effondrement de la politique extérieure française dans la conformité hystérique au Système, de savoir exactement ce qu’il reste de cette tradition. Les Russes sont, parmi les gros fournisseurs d’armement, les seuls à conserver à peu près ce respect de la souveraineté des autres, cela correspondant d’ailleurs à leur politique étrangère. On a déjà vu que les Turcs avaient effectué quelques achats d’armements russes et s’intéressaient à d’autres, plus importants (voir notre Faits & Commentaires du 29 avril 2011, qui parlait d’armements russes importants pour la Turquie, en même temps que des relations déjà quelque peu refroidies de la Turquie avec l’OTAN). Tout cela suggère bien entendu des évolutions possibles d’importance, selon l’évolution des évènements au Moyen-Orient.

Philippe Grasset

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Source : Dedefensa

De la guerre en Amérique

12 sept

par Thomas Rabino

Les Etats-Unis et la guerre forment, depuis 1774, et en dépit de brouilles passagères, un des couples les plus solides qui soient. Certes, tous les empires, voire les grandes puissances coloniales que furent l’Angleterre et la France, eurent recours aux armes des siècles durant pour asseoir leurs prétentions hégémoniques. Aucun Etat fort n’a pu prospérer sans que son existence soit émaillée de conflits plus ou moins marquants. Deux siècles et demi d’histoire américaine parlent d’eux-mêmes : avec une soixantaine d’interventions sur différents théâtres, des missions navales aux frappes aériennes en passant par nombre de déploiements massifs, ce pays s’est lancé, en moyenne, dans une campagne tous les quatre ans. L’accession au rang de première puissance économique et militaire, sur fond de Guerre Froide, a accentué le phénomène : depuis l’attaque de Pearl Harbor, les Etats-Unis ont projeté vingt-cinq fois leurs forces à l’étranger, atteignant le ratio d’un déploiement par tranche de trente mois sur la période 1941-2003 (hors opérations occultes).

Au-delà du sensationnalisme statistique, le constat est sans appel : la guerre fait partie intégrante de l’histoire du pays. Car, si les Etats-Unis ont fait la guerre depuis leurs origines, c’est avant tout la guerre elle-même qui a fait les Etats-Unis. Soyons plus précis : les guerres américaines font les Etats-Unis d’aujourd’hui, et feront les Etats-Unis de demain.

Nés d’une guerre d’indépendance, façonnés au gré d’un expansionnisme fatal aux peuplades indiennes et aux nations limitrophes, reconstruits par une guerre civile qui fut le premier conflit moderne et par une politique extérieure conquérante, portés au pinacle par deux guerres mondiales et renforcés durant plus de quatre décennies de Guerre Froide, les Etats-Unis, lancés après le 11 septembre 2001 dans la « guerre contre le terrorisme », revendiquent et occupent un leadership mondial que le déploiement permanent de leurs armées continue d’assurer. Les administrations américaines successives ont atteint, depuis 1945, un potentiel d’action inédit. Allemagne et nazisme, bloc soviétique, « Etats voyous » et terrorisme islamiste ont alimenté un répertoire d’ennemis donnant corps et légitimité aux velléités hégémoniques de leurs élites. Parvenus, avec l’effondrement de l’URSS, au stade ultime d’« hyperpuissance (1) », les Etats-Unis offrent le spectacle unique d’un pays doté d’institutions démocratiques disposant en même temps d’une force militaire démesurément redoutable et exempte de concurrent sérieux. Dans un Etat qui compte, bon an mal an, un million de soldats en service actif, et dont les crédits alloués à la défense voisinent depuis plus d’un demi-siècle avec 50% du budget, la frontière entre les sphères civile et militaire devient fictive, à tout le moins poreuse. En résulte une situation prophétisée par le président Eisenhower dans son célèbre discours d’adieu, le 17 janvier 1961 (2) : pendant quarante années de course aux armements, l’imbrication des intérêts entre les industries de défense, le Pentagone et le Congrès s’est intensifiée. Les grandes entreprises d’armement disposent d’une influence sans précédent sur la vie politique dont elles financent légalement partis et candidats, mais aussi sur les citoyens vivant directement ou non de l’activité de leurs usines. Les questions militaires, qu’elles soient humaines ou matérielles, pèsent sur la société et l’économie américaines comme dans nul autre pays, y compris durant des périodes de paix d’ailleurs très brèves.

A l’instar des empires d’antan, de la Pax romana à la « démocratisation du Moyen-Orient », les intérêts stratégiques propres à une grande nation sont indispensables au maintien, voire à l’accroissement de sa puissance. Du Mexique, victime en 1848 de l’expansionnisme américain, au Panama, dont le contrôle offre un atout commercial considérable, en passant par l’Irak, objet de toutes les convoitises depuis que l’or noir y est exploité, les exemples ne manquent pas. Assurer la croissance de son territoire, la maîtrise des matières premières et des débouchés économiques pour la production nationale sont autant d’enjeux qui requièrent parfois l’usage de la force. Le déclin relatif de l’économie américaine, l’explosion d’un déficit commercial apparu dans les années 1970, la contraction de son produit national brut à l’échelle mondiale et l’émergence d’un concurrent comme la Chine (3) rendent, depuis les années 1990, la consolidation et l’extension de ses positions stratégiques plus vitales que jamais. La guerre n’est-elle pas, selon les mots du théoricien militaire Clausewitz, la « politique continuée par d’autres moyens » et un « véritable instrument de la politique » ? Le maniement de l’outil militaire occupe ainsi une place de premier plan dans la gouvernance de la politique extérieure américaine et, par- delà, de la société américaine elle-même, d’où sont par définition extraits les contingents de l’armée. Sachant qu’aucune puissance démocratique ne saurait mettre en avant les vraies raisons du recours à la force, l’équation reste simple : comment transformer ponctuellement en communauté belliciste un peuple marqué par l’histoire de ses propres luttes émancipatrices et donc réticent à cautionner toute action suspecte de velléités coloniales ? Comment convaincre l’opinion de sacrifier les siens en envahissant une nation souveraine ?

Entraîner une population dans un conflit requiert, pour son gouvernement, l’assurance d’un soutien majoritaire, par la construction d’un discours qui légitime l’entreprise guerrière. Autrefois déclinés par les puissances coloniales justifiant l’asservissement de peuplades indigènes, les idéaux universalistes des Pères fondateurs doublés d’une rhétorique libératrice et civilisatrice ont systématiquement servi de référence aux partisans d’une guerre, y compris et surtout au cours d’agressions caractérisées : « Aux Philippines, déclarait le vice-Président Theodore Roosevelt, nous avons apporté la paix et [...] une liberté [...] qu’elles n’auraient en aucun cas pu obtenir dans d’autres circonstances (4). » Après quatre années de guerre et plus de 200.000 morts philippins, les Etats-Unis assuraient en 1902 leur mainmise sur un archipel stratégiquement trop proche de la Chine pour accéder à l’indépendance. Augmentés de considérations défensives, les exemples du même type jalonnent l’histoire américaine. A ce titre, l’aventure irakienne de 2003 constitue un véritable sommet, désiré de longue date par des cercles politiques influents (5).

Think tank conservateur dont les ténors joueront un rôle central au sein de l’administration Bush, le fameux Project for a New American Century (PNAC) expose a posteriori et avec un certain cynisme les mécanismes du choix gouvernemental : « Le 11 septembre 2001, moins de cinq heures après l’attaque, Donald Rumsfeld ordonn[ait] à ses assistants de rassembler des informations à charge pouvant justifier une offensive contre Saddam Hussein. Bien qu’aucune preuve de son implication n’existât [...], Rumsfeld savait qu’il tenait l’opportunité rêvée [...] pour accroître de manière significative le contrôle exercé par les Etats-Unis sur les ressources énergétiques mondiales et y implanter la démocratie (6). » Outre un ordre des priorités révélateur – le « contrôle des ressources » précédant la « démocratie » -, rappelons que la forme de régime évoquée ici doit être, selon le terme en vigueur chez les stratèges gouvernementaux, synonyme d’« ami des Etats-Unis (7) », statut dont les critères se révèlent aussi utilitaires que ceux des « Etats voyous ».

Aussi large soit-il, l’éventail de justifications brandi au gré des adversaires désignés ne suffit pourtant pas à créer le consensus national qui accompagne, à quelques exceptions près, chaque entrée en guerre. D’autres vecteurs, plus profonds mais également moins détectables, constituent le terreau psychologique sur lequel prospèrent les discours officiels. Ingrédients de la persuasion, ces vecteurs sont ceux de la culture de guerre (8).

L’intensité des conflits menés par les Etats-Unis suit une courbe parallèle à leur ascension dans la hiérarchie des grandes puissances. De batailles mineures en affrontements de plus en plus importants, la population américaine, vivier des premières forces armées du monde, s’est lancée dans une multitude de conflits. Chaque génération ou presque subit les conséquences des bouleversements politiques, économiques et sociaux qu’ils induisent. Séquence de « retour en arrière » et « faillite de la civilisation (9) » pour le prix Nobel de la paix Romain Rolland (1916), une guerre crée son lot de législations liberticides, d’arbitraire gouvernemental, de contagion militariste et d’acclimatation à la violence contre un ennemi déshumanisé, sur fond de propagande que le progrès technique rend toujours plus efficace ; l’impact des lois sur l’espionnage (juin 1917), l’internement des Américains d’origine nippone (1941-1945), l’hystérie maccarthyste, la conscription au temps du Vietnam, les censures et autocensures diverses, rencontrent un impact dont l’écho résonne bien au-delà des circonstances qui les ont vu naître. Avec des dossiers aussi polémiques que le vote du Patriot Act, la zone de non-droit instituée à Guantanamo, les transferts secrets de présumés terroristes vers des régimes dictatoriaux, les détentions extrajudiciaires d’individus suspects, les écoutes illégales au profit de la National Security Agency (NSA) et autres tortures d’Abu Ghraib, l’ère post-11 Septembre creuse ce sillon. Même condamnés par des médias et une opinion guéris de toute fièvre guerrière, ces coups portés à la démocratie américaine laissent des traces juridiques et morales plus ou moins visibles. La répétition des situations de guerre produit ainsi un ensemble de doctrines politiques, de textes législatifs, de comportements, de croyances, de représentations, de discours, d’esthétique et autres produits matériels imprégnés de l’idée de guerre marquant profondément le corps social : construit et reconstruit au fil des conflits, modifié et vivifié par la modernité, cet ensemble est une culture de guerre.

Culture au sens large qui se nourrit de la guerre et inversement… elle infuse l’ensemble de la société et pèse sur son fonctionnement. Par son canal, l’idée de guerre autrefois rejetée par l’opinion devient acceptable. Quoique omniprésente, elle reflue de manière cyclique en temps de paix, se fait plus discrète tout en maintenant l’apologie d’une histoire nationale dénuée de critique, la conviction de l’existence d’une mission civilisatrice à accomplir, le nationalisme radical et le culte d’une armée forte. Inscrite dans le temps, la culture de guerre prépare les nouvelles générations aux prochains conflits. Réactivée par des instances officielles et conjuguée aux émotions populaires, elle doit sa force à l’hétérogénéité de ses intervenants. Ces derniers ont trouvé, avec l’avènement des guerres modernes et totales, un terrain d’expression étendu aux moindres espaces de la vie quotidienne : patriotisme démonstratif, fidélité revendiquée au Président comme aux responsables de l’administration, indéfectible soutien aux troupes, mutation militariste d’une société de consommation toujours plus vivace. A l’approche d’une nouvelle guerre, sous l’influence d’institutions gouvernementales et médiatiques unies, l’opinion subit différents stimuli qui rendent toute sa vigueur hégémonique à cette culture assoupie. Baignant dans une atmosphère quotidienne liée à la guerre, une majorité plus ou moins large finit par adopter les desseins de l’exécutif, eux-mêmes soumis à des intérêts économiques et stratégiques parés de considérations morales ou sécuritaires. Auréolées d’un climat d’exception, les mesures les plus extrêmes — des libertés individuelles restreintes et l’envoi de troupes par-delà les frontières — finissent par faire l’objet d’un consentement.

Très présente dans les grandes nations européennes du XXe siècle naissant, la culture de guerre y connut son apogée lors du premier conflit mondial. L’enracinement et la capacité de croissance voire d’excroissance de cette culture permirent, par un curieux paradoxe, d’opposer pendant quatre longues années les peuples parmi les plus « civilisés » du globe dans un déchaînement de violence sans précédent. Dans chaque camp, des leitmotive fédérateurs, telles la défense de la civilisation, l’exaltation du sacrifice, l’héroïsation des combattants et la barbarie de l’ennemi furent synonymes de lutte à mort. L’ampleur des massacres et des destructions, reproduits à plus grande échelle dès 1939, eurent peu à peu raison en Europe d’une culture de guerre passée, avec l’hégémonie mondiale, de l’autre côté de l’Atlantique. Au contraire de leurs « cousins » du Vieux Continent, les familles américaines n’ont jamais vraiment connu les ravages intérieurs des conflits, acceptés grâce à cette même culture de guerre. Son épanouissement actuel ouvre donc la voie à toutes les dérives.

La résurgence de la culture de guerre américaine commence sur les ruines encore fumantes du World Trade Center. En l’espace de dix-huit mois, les Etats-Unis envahissent et occupent l’Afghanistan, puis l’Irak. Pendant toute cette période, les multiples symptômes inhérents à cette culture connaissent un niveau de prolifération inédit.

Tout semble avoir été dit sur l’instrumentalisation politique du 11 Septembre. Le gain tiré du trauma national et les multiples dérives de la « guerre contre la Terreur (10) » sont devenus, depuis 2002, les thèmes récurrents d’un torrent éditorial. Selon une idée bien ancrée, l’affaire des armes de destruction massive irakiennes, alliée au climat post-attentats, aurait convaincu l’opinion de soutenir une guerre dite préventive. Délicate, la question restera longtemps impopulaire. Avant que les symboles de la puissance américaine ne soient réduits en cendres, la seule perspective d’opérations militaires dans un pays grand comme la Californie et le maintien sur place de troupes en nombre important heurtaient violemment la mémoire nationale, meurtrie par la débâcle vietnamienne. Le spectre du bourbier asiatique avait déjà fondu sur l’opinion lors de l’attentat de Beyrouth, qui fit 241 morts parmi les Marines le 23 octobre 1983, et surtout avec le désastre somalien de 1993 : en vingt-quatre heures, les Rangers censés capturer le général Aïdid enregistraient 19 tués et 84 blessés, tandis que les images de leurs cadavres traînés dans les rues de Mogadiscio tournaient en boucle sur les networks américains (11). Si la catastrophe libanaise avait pu être exorcisée par la victoire remportée quelques jours plus tard lors de l’invasion de la Grenade, il n’en fut rien après 1993. Des militaires du journal Army Times, passant outre leur devoir de réserve, qualifièrent même la politique étrangère américaine de « nulle (12) ». Depuis, seules les opérations à dominante aérienne, à l’instar des campagnes de bombardement sur la Serbie (1995), l’Irak de « Desert Fox », l’Afghanistan, le Soudan (1998) et le Kosovo (1999) trouvent grâce auprès des autorités américaines. Brèves et peu coûteuses en hommes, celles-ci restent susceptibles d’obtenir l’assentiment de la population, très réticente lorsqu’il s’agit de cautionner des déploiements terrestres.

La tendance remonte aux années 1970, lorsque l’administration Nixon choisit de combiner vietnamisation du conflit et pilonnages massifs. En ligne de mire, une réduction des pertes américaines dont le niveau alimentait le mouvement antiguerre. Des décennies plus tard, la décision d’envoyer à la fin de 1995 une force de 20.000 hommes en Bosnie-Herzégovine fut soutenue par 38% des Américains, d’ailleurs très pessimistes sur le succès de leur mission (13). Même désaccord à l’exposition des troupes au Kosovo, avec 62% des personnes « opposées, en mars 1999, à l’utilisation des forces pour mettre un terme aux combats (14) ».

Contre toute attente, le choc du 11 Septembre n’influe pas directement sur la donne irakienne : après un premier élan belliciste né du contrecoup des attentats et rassemblant près de huit Américains sur dix (15), l’option militaire recueille de mois en mois un soutien qui fléchit sous le poids des déconvenues enregistrées par l’administration Bush aux Nations-Unies (16). L’été précédant la guerre, nombre de sondages soulignent qu’une large majorité d’Américains, atteignant parfois les trois quarts, restent opposés à toute action unilatérale (17). Moins de deux mois avant le déclenchement des opérations, aucun consensus n’a été dégagé. Plus significatif, le clivage entre républicains et démocrates disparu lors de l’offensive afghane d’octobre 2001 a resurgi, avec respectivement 44% et 77% de personnes favorables à une solution diplomatique (18). Dans les semaines qui suivent, alors que les préparatifs militaires et le discours officiel rendent l’engagement inéluctable, la tendance proguerre gagne irrésistiblement du terrain. Le processus rappelle ce qui eut lieu en France en août 1914 : chute radicale des actions de protestation, auxquelles succède une acceptation résignée (19). Le 19 mars 2003, les premières opérations d’envergure donnent le signal du rassemblement patriotique, moment charnière au cours duquel une large majorité se range derrière le gouvernement et soutient les « boys » déployés sur le théâtre d’opérations. Mais, là encore, ce ralliement d’ordinaire massif demeure en deçà des statistiques habituelles : en 1991, au moment des premières frappes, la guerre du Golfe emportait 90% de partisans, ratio qui stagne cette fois aux alentours de 70% et subit une érosion constante. Dès novembre 2003, l’absence d’arsenal irakien fait les gros titres et l’occupation paraît se muer en bourbier. Quelques semaines plus tard, l’opération « Iraqi Freedom » ne recueille plus qu’un appui minoritaire (20).

Jamais l’Amérique n’avait décidé d’entrer en guerre avec un soutien intérieur aussi réduit, mais également aussi fragile. Quand Donald Rumsfeld, pris de vertiges guerriers, menace début avril 2003 la Syrie et l’Iran (21), accusés des mêmes maux que l’Irak baasiste à peine terrassé, moins d’un quart de l’opinion acquiesce (22). On ne peut donc dire que la guerre, ni même l’apparente victoire, aient provoqué un enthousiasme débordant. Pourtant, en dépit de réticences manifestes, l’offensive d’Irak a pu compter sur une adhésion à l’idée plus globale de « guerre contre le terrorisme (23) », largement majoritaire celle-là, alliée au patient travail de persuasion officiel et médiatique qui, nous le verrons, doit autant aux méthodes de propagande les plus éprouvées qu’à l’héritage historico-culturel des Etats-Unis, enrichi d’un ultime épisode : le 11 Septembre.

Depuis cette date, et sur décision du pouvoir politique, l’Amérique est en guerre. Au contraire des Etats européens, enclins à combattre les auteurs d’attentats par un patient travail d’investigation policière, l’administration Bush opte pour l’intégration de l’événement à une pure logique de guerre. Approuvée par une opinion traumatisée, cette logique constitue alors la réponse à une attaque et à un ennemi qui, eux, n’ont rien de conventionnel. En vertu du nouvel état de guerre, le contexte change, avec tout ce que ce postulat implique en termes de bouleversements politiques, sociétaux et moraux : ce choix ressuscite automatiquement une culture de guerre marquée par la reprise de ses acquis historiques, augmentés de spécificités conjoncturelles et techniques propres au nouveau siècle. Par un effet d’entraînement, cette nouvelle culture de guerre progresse dans toutes les strates de la société, connaît un développement paroxystique et construit un environnement psychologique propice à l’acceptation des prochains déploiements militaires : l’Afghanistan, et surtout l’Irak.

Les raisons profondes du consentement belliciste doivent donc être cherchées ailleurs que dans la seule campagne de manipulation gouvernementale. Efficace, ladite campagne et ses mensonges avérés ont escamoté la perspective historique des faits en lien avec la « nouvelle normalité (24) » post-11 Septembre. Pour comprendre cette période, on ne peut se contenter des seules références aux actions gouvernementales répercutées par les médias, de surcroît soumis aux contraintes éditoriales de l’actualité. Au-delà des scandales qui ont émaillé la présidence Bush, la profusion d’initiatives officielles mérite d’être confrontée aux évolutions sociales : consommation, publicité, produits culturels et divertissements deviennent ainsi des objets d’histoire à part entière dont l’analyse apporte un regard neuf sur les mécanismes d’entrée en guerre. Vecteur essentiel du consentement, cette culture influe en outre sur le conflit lui-même, marqué, au terme du second mandat Bush, par plusieurs centaines de milliers de victimes irakiennes, 4.000 soldats américains tués et au moins 40.000 blessés. La légitimation de l’action militaire, ses enjeux et la représentation de l’adversaire rejaillissent, on le verra, sur les attitudes du contingent. La « course à la guerre » apparaît bien comme la matrice d’un conflit où combattent des individus qui, avant de s’affirmer comme les volontaires et réservistes d’une armée de métier, sont d’abord issus d’un peuple perméable à la rhétorique officielle et au contexte belliciste.

Quel rapport les Américains entretiennent-ils avec la guerre ? Comment se matérialise, au XXIe siècle, la culture de guerre propre à ce pays ? Quels sont ses points communs et ses différences avec les cultures guerrières forgées par les grands belligérants du siècle dernier ? Quels bouleversements politiques et sociétaux le 11 Septembre lui a-t-il imprimés et quels seront ses effets sur le long terme ?

Loin des discours formatés et officiels sur « l’avant et l’après attentats » selon lesquels « rien ne sera plus comme avant », une prise en compte des mécanismes propres à l’histoire américaine fait apparaître de multiples passerelles entre l’Amérique post-11 Septembre et un passé parfois lointain. Après le temps journalistique, fait de révélations, doit donc venir celui de l’histoire, éclairant l’aube guerrière d’un nouveau siècle.

Thomas Rabino

Thomas Rabino est Doctorant à l’université de Provence (Aix-Marseille I). Il a contribué au « Dictionnaire historique de la Résistance » paru chez Robert Laffont en 2006. Depuis 2009, il participe, en tant que critique littéraire et historien, au magazine « Histoire(s) de la Dernière Guerre ». En 2010, il a rédigé un article pour un ouvrage collectif publié chez CNRS Editions, « La violence. Regards croisés sur un réalité plurielle ». Le site de Thomas Rabino : Thomas Rabino.

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Notes

1. L’expression a été forgée fin 2001 par Hubert Védrine, alors ministre des Affaires étrangères du gouvernement Jospin.

2. Discours de Dwight Eisenhower, cité in Stephen Ambrose, Eisenhower, Paris, Flammarion, 1986, p. 597-598.

3. Emmanuel Todd, Après l’Empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, 2002.

4. Sébastien Ricard, Theodore Roosevelt et la justification de l’impérialisme, Aix-en- Provence, Publications de l’université de Provence, 1986, et Theodore Roosevelt. Principes et pratiques d’une politique étrangère, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 1991.

5. Donald Kagan, Gary Schmitt, Thomas Donnelly, Rebuilding America’s Defenses. Strategies, Forces and Resources For a New Century, Project For the New American Century, septembre 2000, p. 14, 23, 28-29 ; Neil Mackay, « Bush planned Iraq “regime change” before becoming President », The Sunday Herald, 15 septembre 2002 ; voir également les lettres ouvertes au président Clinton (« Statement of principles ») des 3 juin 1997 et 28 janvier 1998 signées par Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, John Bolton, Richard Armitage, Robert Zoellick, Zalmay Khalizad, Francis Fukuyama, Robert Kagan et William Kristol, http://www.newamericancentury.org/iraqclintonletter.htm, consulté le 18 septembre 2004, http:// www.newamericancentury.org/ lettersstatements.htm, consulté le 12 septembre 2004.

6. Site du Project for the New American Century, biographie de Donald Rumsfeld, http://www.bushpresident2004.com/rumsfeld.htm, consulté le 28 octobre 2004. L’étonnante franchise avec laquelle ces informations sont présentées pourra s’expliquer par une volonté de relativiser, voire banaliser, les velléités manipulatrices du gouvernement en annihilant le parfum de scandale qui nimbe leur divulgation, notamment par CBS (reportages de David Martin, « Plans for Iraq Attack Began On 9/11 «, CBS News, 4 septembre 2002) et Richard Clarke, ancien conseiller de George Bush à la Lutte antiterroriste.

7. Pour l’influent néoconservateur Robert Kagan, intervenu à plusieurs reprises en tant que conseiller auprès du président Bush Jr, le remplacement du Raïs par un « général irakien sur la ligne de Pervez Musharraf » fit un temps partie des solutions recherchées par l’administration républicaine (voir Todd S. Purdum, « Democracy complicates Planning for War », The New York Times, 16-17 mars 2003).

8. Le concept de « culture de guerre » a été imposé par les historiens Annette Becker et Stéphane Audouin-Rouzeau dans le cadre de leurs travaux sur la Première Guerre mondiale. L’approche adoptée ici se veut plus large.

9. Romain Rolland, Journal des années de guerre. 1914-1919, Paris, Albin Michel, 1952, p. 32-33.

10. Discours de George W. Bush, « Address to a Joint Session of Congress and the American », Washington, 20 septembre 2001.

11. Alexis Seydoux, « La débâcle américaine en Somalie », Cliosoft, 2002.

12. The Army Times, 10 octobre 1994 ; Lieutenant-colonel Joyce, « Lest We Forget, James Casey Joyce », site officiel du cimetière militaire d’Arlington, http:// www.arlingtoncemetery.net/jcjoyce.htm, consulté le 20 août 2004.

13. Sondage TimeICNN, 6-7 décembre 1995, cité in Stuart M. Butler & Kim R. Holmes, Issues’96, the Candidate Briefing Book, The Heritage Foundation, 1996.

14. Sondage CBS, 28 mars 1999, cité in « Support for NATO Air Strikes with Plenty of Buts », The Pew Research Centre, 29 mars 1999.

15. Sondage Newsweek/Princeton Survey Research, 11-12 octobre 2001.

16. Gary Jacobson, The Bush Presidency and the American Electorate, actes de la conférence « The George W. Bush Presidency : An Early Assessment », Woodrow Wilson School, université Princeton, 25-26 avril 2003, p. 22-24.

17. Sondage CNN/USA Today Gallup, 22 août 2002, transcription du débat sur « une possible guerre en Irak », CNN Late Edition, avec Wolf Blitzer, 25 août 2002.

18. Sondage CBS News/ The New York Times, 28 janvier 2003, « Iraq and the U.N. Inspection Report », http://www. cbsnews.com/htdocs/CBSNews_polls/iraq_ back0123.pdf, consulté le 30 mai 2003.

19. Jean-Jacques Becker, 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977, p. 132 et 159.

20. Patrick Jarreau, « Les Américains qui approuvent Georges Bush sur l’Irak sont minoritaires », Le Monde, 4 novembre 2003.

21. Tony Karon, « In Washington, the Battle for Baghdad Heats Up », Time, 4 avril 2003.

22. Sondage CNN/USA Today/Gallup du 10 avril 2003, cité in Jeffrey M. Jones, « Public Sees Much Work for US as War Nears End », Gallup News Service,11 avril 2003.

23. Sondages CBS News/ New York Times, octobre 2001-janvier 2002.

24. Joan Didion, « Politics in the ‘New Normal’ America », The New York Review Of Books, volume 51, n° 16, 21 octobre 2004.

La tenaille furieuse

10 sept

par Philippe Grasset pour Dedefensa

Israël est pris dans une tenaille furieuse, dont la fureur s’exprime dans ses deux mâchoires de manière différente, mais dans des circonstances telles qu’on pourrait croire à une coordination entre les deux. Il n’en est rien, pour ce qui est de la coordination, dans tous les cas rien d’une coordination humaine ; les événements se chargent de la coordination, avec une maestria et un ensemble qui mettent en évidence une situation soudain dramatique pour Israël, en même temps que l’arrivée à maturation de toutes les situations potentielles de confrontation jusqu’alors contenues par la main mise du bloc américaniste-occidentaliste sur une situation figée et verrouillée par des pouvoirs complètement acquis au bloc (cas exemplaire de Moubarak en Egypte).

L’une des mâchoires de la tenaille est turque, l’autre égyptienne. On mesure la puissance de l’événement, au travers de la puissance de ces deux pays, de l’activisme soudain de leurs politiques vis-à-vis d’Israël, encore une fois d’un activisme qui n’a rien de fondamentalement prémédité et de coordonné, et pourtant s’exprime comme s’il y avait préméditation et coordination.

Les événements se sont accumulés ces derniers jours, et jusqu’à ces dernières heures avec l’attaque violente par une foule déterminée de l’ambassade israélienne au Caire et la fuite précipitée de l’ambassadeur israélien…

• Un voyage d’Erdogan en Egypte a été annoncé le 9 septembre 2011 (voir Truthdig.org), commençant le lundi 12 septembre. Décision rapide, correspondant à une certaine urgence, dans tous les cas du point de vue des Turcs. C’est la première fois qu’un Premier ministre turc va en Egypte depuis 15 ans, et Erdogan y va manifestement pour resserrer les liens entre les deux pays ; cela, dans un contexte de relations soudainement beaucoup plus tendues avec Israël, de la part des deux pays (Turquie et Egypte), pour des raisons différentes et dans des conditions différentes. Mais la puissance des événements efface cette sorte de différences. Le “printemps arabe” est derrière tout cela, en même temps que la colère turque, et il s’agit d’un printemps de plus en plus agité dont la teneur fondamentale ridiculise au delà de tout la narrative grossière et naïve (sornettes démocratiques) servie par le bloc BAO pour ne pas avoir l’air effectivement trop ridiculisé dans l’affaire…

• La Turquie apporte à l’Egypte une proposition de facto d’une alliance, qui aurait au moins la forme de liens resserrés, dont l’un des aspects serait une plus grande fermeté vis-à-vis d’Israël, dont l’autre serait une aide économique substantielle à l’Egypte. Le deuxième point est essentiel parce que l’Egypte est dans une très difficile situation économique, avec une direction générale (politique et militaire) dans une grande position de faiblesse vis-à-vis de la rue  ; la “rue égyptienne”, faiseuse de “printemps”, dans une difficile situation sociale (économique), de plus en plus anti-israélienne en même temps qu’elle réclame l’accomplissement d’une “révolution” jugée en constant danger d’être récupérée par ce qu’il reste du régime Moubarak.

• Le voyage d’Erdogan a été précédé par l’annonce d’une coopération militaire (navale) entre les deux pays (Turquie et Egypte), dans une région extrêmement sensible (Méditerranée orientale), qui comprend les hautes eaux au large d’Israël. Hürriyet Daily News donne quelques indications sur la matière le 8 septembre 2011. On y distingue la question de l’arraisonnement en eaux internationales de la “flotille de la liberté” turque, à la fin du printemps 2010, – cause initiale de la persistante fureur anti-israélienne d’Erdogan, – au travers de l’affirmation, partagée par les Egyptiens, de la nécessité de contribuer à la liberté de navigation en haute mer.

« Turkey and Egypt will intensify maritime cooperation in the eastern Mediterranean Sea by launching new Ro-Ro lines, according to the Egyptian ambassador to Turkey. The move comes after Turkey warned Israel of a more visible Turkish military presence in the waters to protect free maritime navigation. “Our maritime cooperation is for peaceful purposes and we, in Egypt, respect and ask everyone to respect free passage in international waters. This should not be disputed under any pretext,” Abderahman Salaheldin, ambassador of Egypt to Ankara, told the Hürriyet Daily News in an interview Thursday… »

• Le voyage d’Erdogan en Egypte sera l’occasion d’une intervention du Premier ministre turc devant la Ligue Arabe, pour la deuxième fois en invité (la Turquie, pays musulman mais non arabe, ne fait pas partie de la Ligue, certes). La Ligue Arabe est réunie au Caire la semaine prochaine. Le même journal Hürriyet Daily News annonce le même 8 septembre 2011 que les causes de l’intervention d’Erdogan devant la Ligue Arabe sont très spécifiques, très précises, et participent effectivement aux données fondamentales de l’actuelle crise avec Israël…

« In his speech, Erdogan will touch on the wave of popular unrest hitting the region in the “Arab Spring” and will also hit out against Israel, the Daily News has learned. His address to the Arab League will be part of Turkey’s ongoing campaign in the international arena against Israel, which has intensified since Tel Aviv refused to apologize for killing nine Turks last year aboard a Gaza-bound aid ship. »

• Face à ces diverses initiatives et à ce rapprochement dramatique, sur basse continue anti-israélienne, entre les deux puissances musulmanes qui étaient, il y encore deux ans, deux points de grande stabilité et de sécurité pour son environnement stratégique extrêmement proche, Israël est extrêmement inquiet. Citant le Guardian, Truthdig.org rapporte un commentaire israélien estimant que la Turquie veut faire, très rapidement, un allié stratégique de l’Egypte et l’amener à durcir ses relations avec l’Egypte en même temps que la Turquie fait de même.

« According to Yossi Alpher, an Israeli analyst and co-editor of the BitterLemons website, Erdogan “is flexing Turkey’s muscles. He’s now trying to project Turkish influence into Egypt. There’s concern that he will offer financial aid to Egypt, which needs it desperately, and that will give him a degree of influence. There’s concern that Erdogan will hook up with the Egyptian Islamists, who are growing in influence. And there’s concern that he will persuade the Egyptians to allow him to visit Gaza, where he will proclaim himself its saviour. None of this is good from Israel’s perspective.” »

• Les milieux plus radicaux de sécurité nationale israéliens vont encore plus loin. Pour eux, la Turquie veut un affrontement avec Israël, éventuellement un affrontement armé. C’est le cas de DEBKAFiles, qui exprime (9 septembre 2011) cette analyse dans un texte qui ne prend pas en compte la visite d’Erdogan au Caire, qui n’était pas encore connue lorsque l’analyse a été faite. Pour DEBKAFiles, il y a un désir de confrontation d’Erdogan, sous la forme d’une protection militaire navale d’un prochain “convoi de la liberté” vers Gaza. Les deux raisons avancées pour expliquer l’attitude d’Erdogan, c’est d’une part le désir turc de prendre le leadership dans la région, contre la position d’impunité stratégique d’Israël, jusqu’alors absolument couvert par les USA mais désormais dans une position plus vulnérable avec des USA affaiblis, préoccupés par une situation intérieure difficile, etc. ; c’est d’autre part l’intérêt turc pour les gisements de gaz et de pétrole au large d’Israël, enjeu évidemment stratégique et classique. « Tayyip Erdogan wants war with Israel », observe brutalement DEBKAFiles, dont on connaît la proximité avec les milieux de sécurité nationale israéliens. DEBKAFiles précise ceci, à propos de quoi il faut à nouveau préciser que les divers prolongements égyptiens (visite d’erdogan, attaque de l’ambassade israélienne en Egypte) n’étaient pas encore connus lorsque l’analyse a été faite.

« If Turkish ships breach the Israeli naval blockade of Gaza, which a UN report last week pronounced legitimate under international law, Erdogan will become the first Muslim leader to embark on military action in the Palestinian cause. The Arab nations which fought Israel time after time in the past will be made to look ineffectual and the Turkish leader the regional big shot. Even Iran would be put in the shade for never daring to provoke Israel the way Turkey has.

» The Turkish prime minister clings to the belief that the foremost Arab powers, Egypt and Saudi Arabia, which have been watching his maneuvers with deep suspicion, will have no choice but to play ball with him now that he has confronted Israel. The first crack in the Arab ice came about Thursday, Sept. 8, in the form of Egyptian consent to join the Turkish Navy in sea maneuvers in the eastern Mediterranean. »

• …Enfin, parmi ces “divers prolongements égyptiens”, il faut effectivement donner quelques précisions sur ceux de la nuit dernière avec de très brutaux affrontements entre la rue égyptienne et des forces égyptienne face à une attaque de manifestants contre l’ambassade israélienne au Caire. Il y a eu de très nombreux blessés. L’affrontement s’est terminé de façon dramatique, avec l’investissement de l’ambassade par les manifestants et l’évacuation précipitée de l’ambassadeur israélien. Parmi divers rapports des événements, celui d’Aljazeera le 10 septembre 2010. Le sort de l’ambassadeur et de sa famille, tel qu’il est décrit, mesure la violence des événements : « Israel’s ambassador, Yitzhak Levanon, his family and other embassy staff rushed to Cairo airport and left on a plane for Israel, Egyptian state television and airport officials said. The state television also reported that Levanon met with a general of the ruling military’s Supreme Council of the Armed Forces before his departure, and that the ambassador appeared “anxious and even scared”. »

• Les USA sont évidemment intervenus par diverses déclarations officielles réclamant le retour au calme, le respect des conventions internationales, la sécurité du personnel israélien de l’ambassade. Le Droit (international), cela se respecte, dit ce connaisseur de la chose, les USA, au nom d’un autre connaisseur, Israël. Concernant l’attitude des USA dans l’affaire plus large que nous examinons ici, notamment l’affaire Turquie-Israël, DEBKAFiles observe ceci, qui semble l’opinion des milieux israéliens de sécurité nationale, – mais ceci qui doit certainement être apprécié comme une probabilité, ou disons une hypothèse parmi d’autres…

« As for Washington, Erdogan is counting on President Barack Obama’s backing in a military clash with Israel. Israeli Prime Minister Binyamin Netanyahu and Defense Minister Ehud Barak are less confident of US support. This gives Turkey an edge in a conflict – the cost of the passive military policy pursued consistently by Israeli leaders in the face of security threats. »

Ce qui caractérise cette crise (ou cette double crise devenant une seule crise), latente depuis plusieurs semaines, brusquement conduite à un paroxysme, c’est son caractère incontrôlable. Tous les facteurs actifs envisagés, ceux qui précipitent les évènements, sont des facteurs où entre en jeu la pression de l’émotion, avec des questions de susceptibilité et de stature internationale si sensibles à l’ère de la communication, des questions résumés par une notion comme “ne pas perdre la face” (cas de la Turquie et d’Israël) ; soit des facteurs impondérables, sur lesquels les directions politiques, extrêmement faibles, n’ont pas de prise directe (cas de l’Egypte). Que là-dessus se greffent des ouvertures, des opportunités, des occasions engageant à lancer de nouvelles politiques, c’est évidemment probable, sinon évident. Certains hommes politiques, dans notre paysage désolé à cet égard, sont encore capables de telles agilités de pensée ; Erdogan, à qui nous pensons dans ce cas, est tout de même d’un autre calibre intellectuel que le niveau moyen des dirigeants du bloc BAO.

Examinons les facteurs incontrôlables qui rendent la situation si complexe, et si difficilement contrôlable par les habituelles manœuvres-Système qui cherchent à sauvegarder l’ordre en place dans la région depuis trente-quarante ans.

• Dans le chef de la Turquie, il y a l’affaire de la “flottille de la liberté”. Erdogan veut des excuses et des dédommagements d’Israël. Cette demande, qui pourrait être anodine et s’estomper, dans d’autres circonstances, s’est au contraire exacerbée et devient un facteur émotionnel de communication d’un énorme poids politique. Erdogan, qui a son caractère, a été rendu furieux par l’impudence initiale d’Israël pour refuser cette demande, puis doublement furieux par le rapport de l’ONU, conduit par un ex-Premier néo-zélandais, qui fait partie de la famille, et le rapport relevant par conséquent de l’habituelle manœuvre de blanchiment (d’Israël, certes) des pratiques anglo-saxonnes. Erdogan en est doublement furieux, d’autant que cette duplicité (le rapport de l’ONU) est largement évidente pour tous les Turcs et consort. De ce point de vue, Erdogan, même s’il le voulait, aurait bien du mal à passer l’éponge.

• Dans le chef de l’Egypte, avec la très grave affaire de l’ambassade israélienne, l’équation “faiblesse pour faiblesse” se retrouve encore plus pressante. La foule agit comme elle fait parce qu’elle estime que Israël, qui a tué cinq agents de sécurité égyptiens dans l’incident du Sinaï du 17 août, a expédié l’affaire avec des excuses bâclées, et que ce pays continue donc dans son attitude arrogante. (Ce qui n’est pas objectivement le cas, relativement à l’attitude habituelle d’Israël, qui s’est réellement montré arrangeant dans ce cas ; mais ainsi en juge la rue, d’une façon démocratique type “printemps arabe”.) D’où la fureur renouvelée de la rue ; d’où la faiblesse renouvelée de la direction égyptienne, plus que jamais prisonnière de la rue et qui se trouve dans une position complètement acculée que DEBKAFiles résumait ainsi : « The military rulers only hope of staying in power is to stage a second Egyptian revolution to suppress the drive for democracy… » (Nous nuancerions de la sorte : les militaires peuvent rester au pouvoir pour accomplir ce que la rue demande, à moins d’écraser la rue dans une révolution qui serait une contre-révolution anti-démocratique, – perspective tout de même abracadabrantesque dans les conditions actuelles). Dans ces diverses conditions, la direction égyptienne, coincée comme elle se trouve, pourrait effectivement juger de bonne politique de suivre la Turquie dans une politique d’extrême fermeté à l’encontre d’Israël, qui lui procurererait au moins l’avantage de regagner un peu de soutien de la rue et de redonner à l’Egypte un statut de puissance dans le monde arabe ; peut-être même découvrirait-elle, cette direction égyptienne, que cela s’avère préférable à la recherche poussive et sans espoir d’une politique “néo-moubarakienne” que l’Histoire semble déjà avoir expédiée dans ses poubelles. Ainsi naissent de nouvelles politiques, qu’on expliquera plus tard comme le produit d’une raison devenue habile et machiavélique pour l’occasion…

• Dans le chef d’Israël, la situation n’est vraiment pas exaltante. Israël s’est opposé dans l’affaire de la “flottille de la liberté” d’une façon arrogante sinon méprisante, à la Turquie ; mais que se passe-t-il si la Turquie développe une alliance avec l’Egypte ? Israël se trouve pris non seulement à contrepied, mais en pleine contradiction. Autant elle est arrogante face à la Turquie, autant elle est conciliante, et même pire que cela (l’armée israélienne en est furieuse), face à l’Egypte… Comment continuer à rester arrogante face à la Turquie si la Turquie s’accoquine avec l’Egypte ? Comment rester conciliante avec l’Egypte après un incident aussi grave que celui de la nuit dernière (ambassade), – mais comment durcir le ton avec l’Egypte si l’Egypte s’accoquine avec la Turquie ?

Autour de cela, il y a des éléments objectifs plus pondérés (l’affaire du gaz et du pétrole). Mais ils ne jouent pas un rôle central dans une situation si volatile et, surtout, ils ne jouent jusqu’ici aucun rôle modérateur. Il y a aussi les puissances extérieures qui ont leurs intérêts… Les USA, certes. Sans même insister sur l’évidence d’une position désastreuse d’effondrement de leur puissance, on se permettra de faire une moue bien sceptique. Les USA sont pris entre divers marteaux et enclumes, avec trois alliés aussi précieux les uns que les autres engagés dans un jeu triangulaire que ni le Pentagone ni le département d’Etat n’auraient pu imaginer. Où est le méchant dans tout cela ? Le diable non-démocratique ? Il y a l’allié sacré israélien, l’Egypte, pays central de l’implantation US au Moyen-Orient, la Turquie, membre de l’OTAN. Bonne chance et bon vent…

L’Histoire ne sait plus se tenir

Quelles que soient les valeurs respectives des acteurs, et un Erdogan n’en manque certainement pas, on observera qu’il y a dans cette affaire des courants extrêmement puissants qui échappent à la maîtrise des dirigeants politiques, et que ce sont ce courants qui activent la dynamique de cette affaire. Rien de nouveau désormais, et voici donc plus que jamais le schéma des relations internationales où les grands courants métahistoriques prennent de vitesse tous les acteurs. Certains s’en arrangent et peuvent faire de cette circonstance une opportunité pour des politiques nouvelles (les Turcs) ; d’autres laisseraient faire parce qu’ils ne voient pas ce qu’ils peuvent faire d’autre et en seraient parfois à envisager d’épouser des voies qu’ils auraient jugées impossibles il y a quelques mois (les Egyptiens) ; d’autres s’affolent devant ce qu’ils perçoivent comme un risque majeur et dramatique de déstabilisation de leur dispositif stratégique rapproché, mais ils ne savent que faire (les Israéliens). Mais qui, dans les dynamiques en action, s’intéressent à ces divers états d’âme ? Il y a longtemps que sapiens n’est plus, en général, qu’un acteur de figuration, voire un figurant pur et simple.

D’un point de vue rationnel, d’une géopolitique bien comprise, ce qui se passe est désordre pur. Aucune surprise à avoir, puisque nous savons que l’ère géopolitique est dépassée, pour être remplacée par l’ère psychopolitique où la communication joue un rôle essentiel. Nous continuons dans la logique de la chaîne crisique.

On ne sait pas, bien entendu, où va nous mener cette affaire triangulaire Turquie-Israël-Egypte. On le sait d’autant moins, à cet instant précis, qu’on ignore les prolongements aussi bien immédiats qu’à terme de cette grave affaire de l’ambassade israélienne en Egypte, aussi bien que les circonstances du voyage d’Erdogan en Egypte. Nous sommes en plein cœur du nœud en train de se nouer de deux crises latentes depuis 2010 (entre Turquie et Israël) et depuis février 2011 (entre Egypte et Israël) ; deux crises qui sont en train très rapidement de se réunir en une, comme on pouvait le prévoir (voir le 21 février 2011 : « Plus encore, la suggestion de Haaretz selon laquelle l’Egypte pourrait évoluer comme le fait la Turquie confronterait Israël à un enfermement stratégique entre deux très fortes puissances, avec le reste des pays arabes “alliés” ou pro-occidentaux s’effritant comme autant de châteaux de cartes… ») ; deux crises en train de s’intégrer l’une l’autre comme c’est le processus habituel avec la crise GCCC ; deux crises en train de devenir une et qui devraient(ait) engendrer une nouvelle dynamique incontrôlable et imprévisible (situation même de la chaîne crisique), qui pourrait à son tour engendrer d’autres crises.

L’Histoire poursuit donc son galop, à son idée, sans vraiment se préoccuper des observations courroucées que pourraient lui faire les directions politiques du bloc BAO. Seule marque visible de cette chevauchée, seule trace fondamentale, la dynamique absolument dissolvante attaquant les structures déjà éparpillées du système régional mis en place par le Système depuis un demi-siècle, et d’une façon verrouillée depuis les années 1980 et 9/11… A ce propos, grave question : la crise triangulaire Turquie-Israël-Egypte ne serait-elle pas en train de voler la vedette au dixième anniversaire de ce que vous savez ? Ce serait ajouter l’insulte à l’injure. L’Histoire ne sait plus se tenir.

Philippe Grasset

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Source : Dedefensa