Archive | août, 2011

Un éditorialiste du Jerusalem Post dit que l’attaque terroriste d’Eilat était « justifiée »

30 août

par Samuel Sokol pour Algemeiner Journal

L’éditorialiste du Jerusalem Post, Larry Derfner, a déclaré que « les Palestiniens ont le droit d’utiliser le terrorisme contre nous ».

En disant que ses commentaires sont “une tentative de patriotisme“, l’éditorialiste du Jerusalem Post et célèbre commentateur politique, Larry Derfner, dans un article publié cette semaine sur le blog auto-qualifié sioniste de gauche , « Israel Reconsidered » [Israël Repensé], a approuvé l’usage de la violence contre des citoyens israéliens.

Derfner, bien connu comme ardent défenseur d’une solution à deux Etats, a posté, lundi, un lien vers son article sur Facebook, attirant les éloges d’amis pour son affirmation que les « Palestiniens ont le droit de résister [à l'occupation] – d’user de la violence contre les Israéliens, même de tuer des Israéliens ». C’est en particulier le cas, a écrit Derfner, puisque « Israël ne montre aucune volonté de mettre fin à l’occupation, ce qui est le cas depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Netanyahou ».

Selon l’éditorialiste, les Israéliens, dont il considère qu’un grand nombre est secrètement d’accord avec lui, ne veulent toutefois pas se montrer et le dire, de « peur d’être accusés de traîtrise ». Cependant, affirme-t-il, « il est temps de surmonter cette réserve, même au prix d’attiser les sensibilités déjà enflammées du public israélien, parce que cette réticence à dire franchement que les Palestiniens ont le droit de combattre l’occupation, en particulier maintenant, aide involontairement à maintenir l’occupation en vigueur ».

Poursuivant l’explication de sa thèse, Derfner a soutenu que puisque la présence israélienne continue dans les territoires prouve le bien-fondé du terrorisme palestinien, « les condamnations rituelles de la terreur par la gauche se traduisent dans l’esprit du public israélien comme une justification de l’occupation et d’une politique militaire inflexible ».

« Mais si, d’un autre côté, nous devions dire sans aucune ambiguïté ce que beaucoup d’entre nous pensent et que les autres présument – que les Palestiniens, comme toutes les nations vivant sous une domination hostile, ont le droit de se défendre, que leur terrorisme, en particulier face au gouvernement israélien qui refuse tout compromis, est justifié – quel effet cela aurait-il ? » a-t-il demandé. « Un [effet] puissant, je pense, parce que la vérité est puissante ».

Cependant, stoppant net son appel actif au terrorisme, l’éditorialiste – né à Los Angeles et qui a immigré en Israël en 1985 – a affirmé que s’il « pense que les Palestiniens ont le droit d’utiliser le terrorisme contre nous, je ne veux pas qu’ils l’utilisent, je ne veux pas voir des Israéliens tués ».

« En tant qu’Israélien », a-t-il expliqué, « je ferais tout ce qui est nécessaire pour empêcher un Palestinien, opprimé ou non, de tuer l’un de mes compatriotes ».

« Pourtant, je ne pense pas que le Hamas et leurs alliés ont besoin de plus d’encouragements, alors, quels que soient les encouragements qu’ils pourraient obtenir de moi ou d’un autre sioniste de gauche, ils seraient inutiles et superflus », a ironisé Derfner.

Il a également déclaré qu’il est opposé à « encourager les Israéliens dans leur aveuglement » qui les empêche de voir qu’ils « obligent [les Palestiniens] a s’engager dans le terrorisme ». Un tel encouragement, a-t-il expliqué, « met en danger leurs vies et les nôtres, leur pays et le nôtre, bien plus que si nous disions la vérité et que nous étions cités sur les sites internet du Hamas ».

Concluant par une brève discussion sur la triple attaque terroriste de la semaine dernière à Eilat, Derfner a dit que « quels que soient les Palestiniens qui ont tué huit Israéliens près d’Eilat la semaine dernière, aussi vile que fût leur idéologie, ils avaient de bonnes raisons d’attaquer ».

Le gouvernement d’Israël, qu’il a qualifié de « dur » et d’ « injuste », doit « porter la responsabilité de ces huit morts israéliens ».

« Ecrire ceci n’est pas une trahison. C’est un effort de patriotisme », a expliqué Derfner.

Répondant aux commentaires sur Facebook, Derfner a résumé sa thèse en disant que « l’occupation fait que le terrorisme palestinien est justifié et inévitable ». Après tout, a-t-il demandé, « si la non-violence ne convainc pas Israël de mettre fin à l’occupation, qu’est-ce que [les Palestiniens] sont-ils censés faire ? »

Les experts pensent que ces commentaires, arrivant ainsi dans le sillage d’une tragédie nationale qui a presque mené Israël à la guerre, vont sûrement faire du bruit.

Ces commentaires sont sans comparaison avec les commentaires [de Derfner] en mars dernier, suite au meurtre de la famille Fogel dans la ville cisjordanienne d’Itamar.

Derfner écrivait alors que « Tant que les Palestiniens n’auront pas reconnu le côté sauvage de leur société – ne serait-ce qu’entre eux – et qu’ils n’auront pas décidé de le déloger, alors, si l’histoire est un guide, il y aura plus d’abominations commises en leur nom. Et il est complètement légitime d’espérer que les Palestiniens comprennent cela – avant même qu’ils aient leur propre Etat ».

Une source haut-placée au Jerusalem Post a déclaré que le journal étudiait ce problème.

Tandis que le Ministère de la Justice israélien n’a pas émis de déclaration officielle en réponse à cette enquête, il est possible que Derfner ait pu violer les textes de loi israéliens interdisant l’incitation. En riposte, plusieurs citoyens inquiets ont exprimé leur intérêt à porter plainte auprès de la police et du cabinet du ministre de la justice, a appris l’Algemeiner Journal.

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Article original : Jerusalem Post Columnist Calls Eilat Terror « Justified »

Traduction : JFG

La sanglante « stratégie finale » d’Obama en Afghanistan

30 août

par Bill Van Auken pour WSWS

Près de deux mois après que le président Obama a fait part de ses plans pour un retrait limité des troupes américaines de l’Afghanistan, l’évolution de la stratégie des États-Unis dans cette guerre qui dure depuis près de dix ans correspond à une intensification constante du carnage.

Lorsqu’Obama a fait cette annonce, qui appelle seulement au retrait des 33 000 soldats déployés en Afghanistan lors de la montée en puissance (« surge ») qu’il avait ordonnée en décembre 2009, il a proclamé : « on peut voir au loin la lumière d’une paix durable ». En fait, la seule véritable lumière qui est émise par cette prétendue « paix durable » est celle produite par les explosions de missiles Hellfire et de bombes américaines dans une guerre prévue pour durer indéfiniment.

Dans les milieux officiels à Washington on discute abondamment des possibilités d’en arriver à une entente négociée avec les Taliban, dont le gouvernement avait été renversé par l’invasion américaine d’octobre 2001. Ayant initialement rejeté la participation des Taliban à une conférence internationale sur l’Afghanistan qui doit se tenir en Allemagne, l’ambassadeur des États-Unis à Kaboul, Ryan Crocker, a récemment indiqué que la question de leur présence devait être décidée par le gouvernement et le Haut Conseil pour la paix de l’Afghanistan.

Pendant ce temps, des responsables du département d’État et de la CIA ont rencontré des représentants des Taliban au moins trois fois depuis janvier, en Allemagne et au Qatar. Les talibans maintiennent depuis le début qu’un accord sur la résolution du conflit afghan est impossible tant que des troupes étrangères seront dans le pays.

Une étude nouvellement produite par la Rand Corporation – un groupe de réflexion qui a l’appui du Pentagone et qui a joué un rôle de premier plan dans l’élaboration de la stratégie militaire des États-Unis, depuis le conflit nucléaire avec l’Union soviétique jusqu’à « la guerre internationale contre le terrorisme », en passant par la guerre du Vietnam – est particulièrement révélatrice à cet égard.

Les auteurs de ce rapport, intitulé « Pourparlers de paix afghans : Une introduction » (« Afghan Peace Talks: a Primer »), sont James Dobbins, qui fut négociateur en chef des États-Unis lors des accords de Bonn de 2001 qui ont organisé la mise en place du gouvernement fantoche afghan de Hamid Karzaï, et James Shinn, ancien secrétaire adjoint à la Défense pour l’Asie et l’un des auteurs de l’Afghan Strategy Review de l’administration Bush.

Ce rapport défend l’idée que, en dernière analyse, les États-Unis ne pourront garantir leurs intérêts que par un « processus de paix » menant à un accord avec les Taliban et assurant la collaboration de puissances voisines, dont le Pakistan, l’Inde, l’Iran et la Russie. Les auteurs préviennent toutefois que « l’Afghanistan est depuis des centaines d’années au coeur de conflits en raison de sa valeur stratégique pour de nombreuses nations, et il sera probablement difficile d’arriver à un accord de paix avec autant d’intérêts et d’objectifs différents ».

Ils ont ajouté que « le processus va probablement exiger des années de pourparlers. Durant ce temps, les combats vont probablement continuer et pourraient même s’intensifier ».

Bien que rien ne prouve que des discussions sérieuses aient été entamées – les Taliban affirment que leurs seuls contacts avec les responsables américains ont eu lieu dans le but de discuter d’échanges de prisonniers – la prédiction d’une intensification des combats a été confirmée.

Les frappes aériennes qui, sous la stratégie contre-insurrectionnelle introduite pour la première fois par le général Stanley McChrystal en 2009, devaient être fortement réduites en raison de l’hostilité qu’elles ont provoquée dans la population afghane sont actuellement menées à un rythme record. Selon les données publiées par le Pentagone, l’aviation américaine a mené 652 attaques en juillet, soit plus de 20 par jour. C’est environ le double du nombre de frappes aériennes effectuées pendant la même période l’année dernière.

Au même moment, selon les responsables du Pentagone, le nombre de raids par des forces d’opérations spéciales a plus que triplé depuis 2009. Depuis le début de l’année jusqu’au mois d’août, ce que l’armée appelle ses escadrons « chasseurs-tueurs » (« hunter-killer ») ont mené 1879 missions, soit environ 300 par mois, comparativement à seulement 675 en 2009 et 1780 pour toute l’année dernière.

Un porte-parole de l’armée américaine s’est vanté de l’efficacité de ces raids nocturnes à Bloomberg : « Même si l’objectif principal n’est pas de tuer ou capturer lors de ces missions, dans 35 pour cent des cas, le complice le plus proche ou une autre personne directement liée à la cible est tué ou capturé. »

C’est précisément cet aspect des raids de nuit des forces spéciales qui a suscité tant de haine au sein de la population afghane. Maintes fois, ces raids ont conduit à l’assassinat d’hommes, de femmes et d’enfants innocents, tout en soumettant les familles afghanes à l’humiliation en les brutalisant et en les traînant hors de leurs maisons au milieu de la nuit.

Le recours croissant à des escadrons d’opérations spéciales a été mis en évidence lorsqu’un hélicoptère Chinook a été abattu le 6 août, tuant 30 militaires américains, dont 22 membres d’une unité d’élite Navy SEAL.

Quatre cents soldats américains et des forces d’occupation étrangères ont déjà été tuées en 2011, qui est en voie de devenir l’année la plus sanglante depuis le début de la guerre il y a près d’une décennie.

L’escalade de la guerre d’agression contre les Afghans résistant à l’occupation étrangère a été accompagnée d’un nombre accru d’attaques de drones de l’autre côté de la frontière, au Pakistan. S’adressant à un forum mardi dernier à Washington, le nouveau secrétaire à la Défense d’Obama (et ancien directeur de la CIA), Leon Panetta, a défendu les attaques de drones contre les demandes croissantes du Pakistan pour que cessent les frappes meurtrières. « Nous protégeons notre sécurité nationale », a dit Panetta à une audience à la National Defense University. « Nous défendons notre pays. »

Le même jour, la dernière attaque par drone tuait quatre personnes au Waziristan du Nord, dont deux femmes et un enfant, tandis que d’autres personnes étaient blessées dans la destruction de leur maison par un missile Hellfire. Des tentatives pour retrouver les corps et secourir les blessés ont été entravées, car les drones continuaient de survoler la zone, terrifiant la population locale.

La Maison-Blanche et le Pentagone ont effectivement cessé de prétendre que les États-Unis sont engagés dans la « construction d’une nation » ou qu’ils tentent de « gagner les cœurs et les esprits » du peuple afghan. Plutôt, la stratégie finale de la guerre d’Obama est de saigner à blanc la résistance afghane jusqu’à ce qu’elle se soumette et garantir un accord qui va satisfaire les visées impérialistes qui ont mené à la guerre.

Ces visées n’ont rien à voir avec la guerre contre le terrorisme, mais représentent plutôt des intérêts géostratégiques et les profits des sociétés. Cela veut dire entre autres la construction de bases permanentes en Afghanistan. Des négociations de « partenariat stratégique » sont en cours entre Washington et Karzaï à ce propos. Le but de ces bases serait de défendre le contrôle des États-Unis sur les réserves énergétiques stratégiques du bassin de la mer Caspienne et les pipelines qui les transportent vers l’ouest. Un autre objectif de ces bases serait de menacer la Chine, la Russie et l’Iran.

En plus d’avoir infligé une souffrance terrible aux masses appauvries de l’Afghanistan et du Pakistan, la guerre, qui dure depuis dix ans, a aussi été lancée aux dépens de la classe ouvrière américaine. La grande majorité des milliers de soldats morts et blessés là-bas proviennent de cette couche sociale. Des trillions de dollars ont été versés pour les guerres d’Irak et d’Afghanistan, au même moment où les démocrates et les républicains s’entendent pour dire qu’il n’y a « pas d’argent » pour les emplois et les services sociaux vitaux.

Les protestations publiques contre la guerre ont pratiquement disparu. Le mouvement officiel « antiguerre », dominé par une couche aisée de la classe moyenne, s’est intégré au Parti démocrate et s’est affairé à fournir des alibis pour le militarisme sous Obama.

Mais dans la classe ouvrière, l’hostilité envers la guerre croît au même rythme que la colère envers l’assaut contre les conditions sociales, les emplois et les niveaux de vie. Cette hostilité à la guerre peut et doit être libérée par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière contre l’administration Obama et le système de profit capitaliste, qui est la source du militarisme et de la guerre.

Bill Van Auken

À lire/voir également sur la guerre d’Afghanistan :

- L’avenir de l’Eurasie se joue en mer de Chine

- L’Iran se construit un « hub » Af/Pak

- Les perdants et les gagnants dans l’Afghanistan d’Obama

- Un sommet à Téhéran pour contrer les Etats-Unis

- Pourquoi Karzaï invective les Etats-Unis

- Les colombes de la paix planent au-dessus d’Islamabad

- La guerre du Pipelineistan de la Chine

- La guerre d’Obama en Afghanistan

- Le Grand Échiquier d’Asie Centrale

Source : WSWS

Fukushima : Sévère réquisitoire du professeur Kodama contre le gouvernement nippon (vidéo)

29 août

« Quand nous recherchons la maladie des rayons, nous regardons la quantité totale de matériaux radioactifs. Mais il n’y a aucun rapport précis de TEPCO ou du gouvernement japonais pour nous dire combien de matériaux radioactifs ont été libérés de Fukushima. Donc, en utilisant notre base de connaissance du Centre des Radioisotopes, nous l’avons calculé. En se basant sur les données thermiques, c’est 29,6 fois la quantité libérée par la bombe nucléaire sur Hiroshima. En équivalent uranium, c’est 20 bombes d’Hiroshima. »

S’adressant à la Chambre Basse de la Diète (Parlement), le professeur Tatsuhiko Kodama, président du Centre des Radioisotopes de l’université de Tokyo, dresse un bilan alarmant de la situation, au 27 juillet 2011. Ne masquant pas sa colère à l’égard des institutions gouvernementales et de TEPCO, le professeur Kodama met en évidence la désastreuse gestion de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Sans manquer de souligner le fait que la centrale nucléaire de Fukushima est une source constante de radioactivité et que par conséquent la radioactivité va décroître d’un millième par an contre un dixième pour une bombe atomique, il expose les mesures urgentes à appliquer dans le cadre des opérations « Protéger les enfants » et de décontamination au-delà du périmètre de sécurité autour de la centrale, avec des niveaux de radiations très variables d’une région à une autre.

À lire également sur Fukushima et le nucléaire :

- Fukushima : Limiter les radiations au lieu de l’information

- De Hiroshima à Fukushima : le contexte politique du désastre nucléaire japonais (1/2)

- De Hiroshima à Fukushima : le contexte politique du désastre nucléaire japonais (2/2)

- La Terre n’en peut plus

- La planète contre-attaque !

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- Et si Fukushima et le Golfe du Mexique étaient une chance ?

- Entre décadence et destruction, notre civilisation va devoir choisir

- Fukushima, plus jamais ça !

- Le mensonge nucléaire

- De SALT aux ZEAN : 40 ans de désarmement nucléaire

La bonne petite guerre d’Israël

28 août

par Ramzy Baroud pour CounterPunch

L’écrivain israélien Uri Avnery a écrit dernièrement un article intitulé « How Goodly Are Thy Tents » [Comme tes tentes sont belles !] [1], lequel débutait par ces mots : « Tout d’abord, un avertissement ». Il faisait référence aux tentes citadines qui ont été plantées dans tout le pays par des Israéliens de la classe-moyenne exigeant changement et réformes. Le style d’organisation pour ces exigences n’était pas entièrement différent des soulèvements arabes. A la surprise de tous, la mobilisation israélienne limitée, qui s’étendait de l’inquiétude des prix des logements qui grimpent en flèche à des appels à la « justice sociale », était vue comme le moment de la Place Tahrir d’Israël. Bien qu’une telle articulation eût été une progression naturelle, ce mouvement devait encore élaborer un agenda politique.

Alors, à quoi se rapportait l’avertissement d’Avnery ?

« Le mouvement de protestation sociale prend de l’ampleur », écrivait Avnery. « A ce stade, il y aura une tentation – peut-être une tentation irrésistible – d’ “échauffer les frontières”. Commencer une bonne petite guerre. Faire appel à la jeunesse d’Israël, ces mêmes jeunes qui occupent à présent. ces tentes, pour qu’ils aillent défendre la patrie ». C’était un avertissement déroutant, pas seulement parce qu’il émanait d’Uri Avnery, un ancien combattant versé dans la compréhension de la classe dirigeante, mais également parce qu’il est complètement devenu d’actualité quelques jours plus tard.

Cette « guerre » a vraiment commencé, elle a débuté le 15 août. Cette « provocation » prétendait démontrer sans aucun doute possible que la sécurité d’Israël était grandement compromise et que le petit Etat, avec ses « frontières indéfendables », payait un lourd tribut à l’intransigeance armée de Gaza et au chaos post-révolutionnaire de l’Egypte. Des sources israéliennes ont rapporté qu’un grand nombre de partisans de la lutte armée avaient traversé le Sinaï en direction de la station balnéaire d’Eilat, jeudi dernier (le 18 août), ouvrant le feu sur deux autocars transportant des soldats israéliens. Cette traversée a été implacablement coordonnée, d’où la capacité de ces attaquants audacieux de tuer et de blesser des soldats et d’autres israéliens. Selon la version israélienne de ces évènements, certains des attaquants ont été tués, mais les autres sont parvenus à s’enfuir et à retourner en Egypte. Cela a obligé l’armée israélienne à les poursuivre dans une incroyable prise en chasse qui a causé par erreur la mort de trois militaires égyptiens.

Des sources israéliennes, n’ayant apparemment pas la moindre idée comment ces hommes armés ont pu s’infiltrer dans une zone de haute sécurité, ont fourni immédiatement une information précise sur les assaillants. Un consensus instantané a également été atteint sur le lien des assaillants avec Gaza. De par les frappes massives contre de nombreuses cibles à Gaza, il a semblé que l’ensemble de la Bande de Gaza était tenue pour responsable et qu’elle devait être punie.

Bien que tragique, le résultat était parfaitement prévisible. Les avions de combat israéliens ont fait leur réapparition dans le ciel de Gaza, sans conteste des drones en vadrouille, et le compte des morts palestiniens a repris. Toute cette scène lamentable de civils tués, d’enfants mutilés et de bâtiments brûlés s’étalait une nouvelle fois devant nos yeux. Le choeur des soutiens à Israël et la condamnation des Palestiniens depuis Washington rappelait une histoire qui n’a jamais cessé de se répéter.

Mais avant d’examiner les contre-arguments, il est tentant de mettre en doute les guerres israéliennes d’ « autodéfense » bien commodes. A quel point cette dernière « bonne petite guerre » est-elle différente de l’invasion israélienne terrifiante du Liban en 1982 ? Lorsque Ariel Sharon avait demandé aux Américains le feu-vert pour attaquer le Liban, Alexander Haig, le sous-secrétaire d’Etat de Ronald Reagan, avait insisté sur le fait qu’Israël devait faire valoir une « provocation crédible » avant de s’engager dans une telle mission [2]. Qui plus est, l’affaire qui a été montée pour justifier la guerre contre Gaza dans l’opération Plomb Durci, en 2008-09, avait aussi sa propre « provocation crédible ». En fait, toutes les guerres d’Israël sont vendues au public avec ce conditionnement soigné qui contient en fait bien peu de crédibilité.

Cette fois-ci, la provocation devait être suffisamment convaincante pour justifier les multiples frappes israéliennes contre toutes les factions de Gaza, ainsi que contre l’Egypte politiquement vulnérable.

Pourquoi Israël s’attache-t-il à discréditer l’Egypte, en exploitant la période la plus sensible de son histoire moderne et en déstabilisant la zone frontalière, afin de montrer la défaillance de l’Egypte à assurer la sécurité frontalière d’Israël, comme il est stipulé dans le traité de Camp David ?

Toutes les factions principales de Gaza auraient réfuté toute responsabilité dans les attaques d’Eilat, y compris les Comités de Résistance Populaire (non affiliés au Hamas), qui ont été accusés par les Israéliens d’être derrière ces attaques.

En riposte à la tuerie des officiers égyptiens et sous la pression de milliers de manifestants, l’Egypte a rappelé son ambassadeur en Israël le 20 août. En Israël, la discussion se déplace à présent vers la sécurité et la nécessité de terminer la construction de sa barrière de 200 km à la frontière avec l’Egypte, clairement destinée à bloquer les immigrants africains afin qu’ils ne s’infiltrent pas en Israël. Etrangement, l’Egypte, qui reste accusée d’avoir permis à des centaines de partisans de s’introduire en Israël depuis le Sinaï, a gardé un oeil sur la frontière, malgré les effets que la révolution a eus sur la sécurité dans tout le pays. Le 7 juillet, par exemple, et le 11 août, la sécurité égyptienne aurait tué un Erythréen et un immigrant soudanais pour avoir respectivement essayé de traverser la frontière. De nombreux autres ont également été appréhendés au cours des derniers mois.

La capacité de l’armée [égyptienne] à abattre des immigrants isolés, alors que son laxisme supposé aurait permis, à un moment, l’infiltration de centaines de personne, soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Quelques mains invisibles semblent orchestrer le chaos dans la ville d’el-Arish et dans le reste de la région du Sinaï. Cela inclut l’attaque étrange en plein jour des postes de police d’El-Arish, le 29 juillet, perpétrée par des centaines d’hommes armés et cagoulés, tuant plusieurs policiers égyptiens.

Tandis que ce chaos délibéré a été engendré dans le Sinaï, la crainte était de retour à Gaza alors qu’un nouvel assaut militaire israélien était promis.

Le 9 août, les habitants de la miséreuse Bande de Gaza ont craint des attaques de la part d’Israël. Ces craintes ne se fondaient pas seulement sur les menaces répétées des officiers israéliens, mais aussi sur un black-out mystérieux des télécommunications, le jour où, selon l’agence de presse Ma’an, toutes les communications internet, par téléphone mobile et les lignes terrestres internationales ont été coupées pendant des heures. « En attendant, les habitants de Gaza près de la frontière avec Israël ont dit que des bulldozers de l’armée avait été vus en opération peu avant que les communications soient coupées ».

Pourquoi Israël a-t-il coupé les communications à Gaza ? La « provocation crédible » a-t-elle été alors concoctée ? Pourquoi Israël n’a-t-il pas apporté une explication raisonnable sur ce black-out ? De plus, pourquoi cette tentative pour embarrasser, provoquer et peut-être entraîner l’Egypte dans une confrontation frontalière à un moment où l’Egypte essaye d’assurer la transition vers la démocratie ?

Il devrait être rappelé que la « nouvelle Egypte » a aussi été créditée d’avoir facilité l’unité palestinienne, une première étape en vue de sortir le Hamas de son isolement international.

N’est-il alors pas possible que la « bonne petite guerre » d’Israël ait été une réponse à un virage aussi dangereux de la politique égyptienne envers le Hamas – et la Palestine en général ?

Ramzy Baroud

Ramzy Baroud est le rédacteur en chef de PalestineChronicle.com. Son travail a été publié dans de nombreux quotidiens et de nombreuses revues dans le monde. Il est l’auteur de « The Second Palestinian Intifada: a Chronicle of a People’s Struggle » et de  « My Father Was a Freedom Fighter: Gaza’s Untold Story ».

À lire/voir également sur l’Egypte et Israël :

- La question géopolitique de l’énergie en Egypte, Libye et Syrie

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- Le trafic maritime et les troubles en Égypte

Article original : Israel’s Nice Little War

Traduction : JFG

Le « choc des civilisations », une prédiction autoréalisatrice ?

26 août

par Caleb Irri pour les pensées doubles de Caleb

L’horrible tuerie qui s’est déroulée en Norvège il y a peu exprime bien la tournure que sont en train de prendre les évènements : face à l’auto-réalisation du terrorisme islamiste se met en place son opposé, le terrorisme d’extrême-droite, comme pour exacerber les peurs et les haines des hommes à qui le “choc des civilisations” a permis de séparer le monde en deux identités distinctes, les “gentils” et les “méchants”. Cette manière de voir, qui se fonde en réalité sur la négation de la complexité du monde (et de ses habitants), permet à tous de s’y retrouver facilement, car elle ne nécessite ni réflexion, ni connaissances.

Mais c’est qu’à force de vouloir simplifier les idées et les faits, cette vision stupide et illusoire d’un monde binaire fait son chemin, à tel point qu’elle risquerait de devenir, à force, une réalité.

Quand on regarde bien les choses, les attentats du 11 septembre une fois attribués à Al Qaeda, les opinions publiques ont découvert presque “d’un seul coup” l’existence de camps d’entrainements, d’un réseau opaque de gens très organisés faisant transiter de l’argent et des armes à travers des déserts hostiles, tout un monde obscur que les politiques n’ont pas hésité à qualifier de “nébuleuses”, et dont les médias se sont largement servi pour effrayer toute une population que l’on a fini par monter contre la communauté des musulmans, trop souvent amalgamés avec les islamistes. C’est au travers de cette défiance envers tout le monde musulman que se sont ensuite manifestés (ou même créés), presque “logiquement” et en quelque sorte en “réaction”, d’autres groupes terroristes se référant explicitement à Al Qaeda, alors que sans doute ils seraient autrement resté dans l’ombre d’une organisation mafieuse locale. Le caractère international du terrorisme n’est qu’une réalisation des propres peurs du monde occidental qui, aveuglé par sa vision du “choc des civilisations”, a fini par engendrer ce monstre qu’il redoutait tant. La mort de Ben Laden, il n’y a pas si longtemps, nous a permis de constater à quel point sa “réputation” était “surfaite”, car en fait de carrure internationale il n’en possédait visiblement ni les épaules ni les moyens. Mais il restera pour tous un symbole, marquant l’Histoire d’une empreinte bien plus grande qu’il ne l’aurait mérité.

Aujourd’hui, le cas norvégien est en capacité de transformer là-aussi un acte isolé en « symbole » d’un phénomène de société, ce qui constitue un pas de plus vers la réalisation du “choc des civilisations” tant redouté : en émettant l’hypothèse des cellules internationales, les médias répercutent l’idée selon laquelle il ne serait pas “illogique”, pas si “incroyable” qu’il en existe. De la même manière qu’il existe un terrorisme islamiste international, il devrait exister un terrorisme “anti-islamiste” international également – les joies de la mondialisation… Mais il est pourtant évident que malgré l’existence de quelques groupes néo-nazis ou racistes, diffus et sans autre envergure que celle de peser à l’échelle locale, l’idée d’un groupe terroriste international contre les musulmans est aussi saugrenue que celle de considérer Al Qaeda comme un groupe international ; du moins avant le 11 septembre 2001. Et alors que les débats ont depuis cette tragédie repris sur l’immigration et l’Islam, la vision qui scinde le monde en deux camps ennemis commence plus ou moins à prendre consistance : des cellules terroristes d’extrême-droite vont peu à peu apparaître dans les médias, car chaque groupuscule désireux de “se faire voir” se revendiquera du même groupe international (qui n’a même pas de nom puisqu’il n’existe pas encore), après avoir bien sûr commis quelque horreur ici ou ailleurs… renforçant ainsi encore un peu plus l’idée que le monde est désormais séparé en deux.

Mais ce que semble ne pas voir le peuple, aveuglé qu’il est par la propagande et la peur qu’elle engendre, c’est qu’au bout du compte nous serons tous victimes non pas du terrorisme international, mais des conséquences réelles de nos peurs fantasmées : une fois ces actes odieux perpétrés au nom d’une vision erronées de la réalité, les répercussions de ceux-ci rendront possibles cette réalité. Des mesures sécuritaires d’importance seront bientôt prises dans un pays dont le taux de criminalité est des plus faibles, comme elles l’ont été dans de nombreux pays après le 11 septembre. La surveillance, le contrôle et la répression monteront d’un cran supplémentaire à chaque drame se produisant, réduisant peu à peu le champ politique à la prise de position “pour” ou “contre” l’un des deux camps que l’on aura contribué à créer, faisant ainsi d’abominables individus sanguinaires les symboles, voire les idoles d’un monde qui persiste à se voir (ou à se vouloir ?) en noir et blanc.

Caleb Irri

À lire/voir également sur la crise de civilisation :

- Les civilisations meurent-elles par suicide ?

- Situation et évolution du monde géopolitique par Aymeric Chauprade (vidéo)

- Entretien avec Michel Drac : « Choc et simulacre » (vidéo)

- Analyse du Choc des Civilisations de Samuel Huntington

- « Breivik s’est radicalisé et a commis ses actions seul », entretien avec Jean-Marc Flükiger

- De la réduction des têtes au changement des corps

- Le règne de la peur

- Expliquer la barbarie au peuple

- La Terre n’en peut plus

- Les leçons de la catastrophe

- Entre décadence et destruction, notre civilisation va devoir choisir

- Le Symbole de la Chute

- Totalitarisme inversé

- Le règne des désaxés, des dérangés et des déviants

- « Déshumanisons-nous ! »

- De la chute du système à la fin de l’humanité

Source : les pensées doubles de Caleb

La question géopolitique de l’énergie en Egypte, Libye et Syrie

25 août

par Laurent Horvath et Jeff Rubin pour Watts2000

Le pétrole est une arme redoutable. Il peut parfois être un atout de poids ou être une malédiction. La Syrie et surtout la Libye sont en train d’en faire l’expérience. Avec 1,8 million de barils par jour, le colonel Mouammar Kadhafi tenait en respect les Européens (Italie, Grande-Bretagne, Italie, Espagne). De nouvelles perspectives pour les pétroliers ont encouragé des actions militaires qui ont fait chavirer le dictateur.

En perdant le contrôle des derniers réservoirs d’essence, le colonel Mouammar Kadhafi a vu tomber en panne ses véhicules militaires. Tant la capitale Tripoli et son règne se sont évaporés. En théorie, les gagnants de cette révolution pourraient être le Français Total et à l’Italien ENI. Mais la Chine reste en embuscade.

Du côté de la Syrie, les habiles américains font pressions sur les Européens pour étudier un plan pour réduire le tiers des revenus de la Syrie avec un embargo sur le pétrole du Président Bachar al-Assad.

Lybie: 1,8 million de baril de pétrole d’excellente qualité

La transition commence immédiatement pour construire une Libye nouvelle, a annoncé mardi soir le numéro deux de la rébellion, Mahmoud Jibril, alors que les rebelles ont pris à Tripoli le contrôle du QG de Mouammar Kadhafi qui reste introuvable.

Les bourses se félicitent de cette nouvelles et ont poussé à la hausse les actions de Total et de ENI qui devraient pouvoir se partager le pétrole de Libye. Mais tout n’est peut être pas aussi facile que prévu.

Tout d’abord, les puits de pétrole arrêtés depuis de longs mois ne vont pas tous pouvoir être remis en état de marche. Certains puits, une fois arrêté, ne repartent jamais. De plus, les nombreuses ethnies qui morcellent la Libye vont certainement vouloir bénéficier des pétrodollars qui leur ont si souvent échappé. Après sa révolution, l’Iran n’a jamais retrouvé ses capacités de pompage lors du règne du Shah Mohammad Reza Pahlavi. Après la chute de Saddam Hussein, l’Irak n’a pas encore trouvé son rythme de croisière et les capacités du dictateur déchu.

Il en ira de même pour la Libye. Les 1,8 millions de barils par jour ne sont peut-être plus qu’une illusion.

Finalement, c’est peut être la Chine qui a construit des écoles, des routes et des habitations qui pourrait avoir les primeurs des nouveaux dirigeants dans un pays où la corruption est un art de vivre. La Chine a d’autant les coudées franches que la Libye n’intéresse pas vraiment les USA. La chasse est ainsi ouverte entre BP, Shell, Total, ENI et la Chine.

Syrie: les Américains veulent pousser les Européens à la faute

La semaine dernière le Président Obama avait annoncé que les USA allaient mettre en place un embargo sur le pétrole syrien qui procure 33% des revenus de ce pays. L’idée vendue aux médias et à l’opinion publique consiste à faire pression sur les revenus de la Syrie pour étouffer financièrement le gouvernement en place. Cette idée est séduisante, mais elle cache l’envie d’Exxon Mobil et les compagnies américaines d’entrer dans ce pays qui leur est presque entièrement fermé.

L’action était symbolique car les USA ne consomme que 5% de ce pétrole et les 95% restant part pour l’Europe. Dans les coulisses et entre les lignes, il faut lire que les USA demandent aux pétroliers européens de se fâcher avec la Syrie pour créer une brèche et peut être une nouvelle opportunité pour son propre service. A 18 mois de l’élection présidentielle américaine, le Président Obama aura également besoin des dollars des compagnies pétrolières. Autant leur faire plaisir tout de suite.

Actuellement l’Europe réfléchit. Le temps que les 27 soient d’accord, de l’eau, beaucoup d’eau, va encore couler sous les ponts. La décision est délicate et le coup de maître joué par les USA brillant.

Le pétrole est une arme redoutable. Avec les difficultés actuelles à pomper autant de pétrole qu’exige la demande, nous en voyons de plus en plus les résultats. Passionnant, n’est-ce pas ?

Pour l’instant, ne comptez pas encore sur le pétrole libyen

Avec l’effondrement soudain du régime de Kadhafi à Tripoli, l’industrie pétrolière espère réparer assez de terminaux, de stations de pompage et de canalisations afin de produire au moins un million de barils par jour de pétrole libyen dans les 6 à 12 prochains mois.

Mais comme je l’avais déjà écrit précédemment dans ce blog, un changement de régime au Moyen-Orient a rarement aidé à produire plus d’énergie.

Suite au Printemps Arabe, pour prendre un exemple récent, il suffit de demander aux Israéliens où aux Jordaniens quant à leur approvisionnement en gaz naturel. Israël et la Jordanie avaient l’habitude d’obtenir de l’Egypte respectivement 40% et 80% de leur gaz naturel via un pipeline qui relie El-Arish, en Egypte, à Ashkelon, en Israël, et se termine en Jordanie. Ce fut le cas jusqu’à ce que l’homme fort égyptien Hosni Moubarak soit renversé. Il n’a pas fallu bien longtemps avant que le pipeline et des stations de pompage soient maintes fois détruits, ce qui aurait été impensable sous le régime de Moubarak.

Inutile de dire que le pipeline, qui a ouvert en 2008 suite à un accord de 20 ans avec l’Egypte et signé en 2005 pour alimenter Israël en gaz naturel, n’est pas exactement vu d’un bon œil par la rue arabe. Des rumeurs circulent sur les gains secrets réalisés par la famille Moubarak avec cet accord.

Dans l’Egypte de Moubarak, ce n’était pas important si la grande majorité des Egyptiens étaient opposés à la vente de gaz naturel à Israël, pas plus que d’autres sujets d’importance d’ailleurs.

Mais la rupture d’approvisionnement peut avoir des conséquences imprévues. D’une part, elle stimule Israël, qui a toujours manqué de ressources en hydrocarbures propres, afin de développer le plus rapidement possible son champ géant de gaz naturel, le Léviathan, ainsi que d’autres champs de gaz récemment découverts dans la Méditerranée. Ainsi, la grande gagnante est l’industrie de l’énergie israélienne.

L’impact sur la Jordanie, un voisin arabe et allié historique, peut-être encore plus problématique pour l’Egypte. La perte d’approvisionnement en gaz naturel égyptien peut conduire la Jordanie dans les bras patient de l’Iran, qui a offert de façon opportuniste, de remplacer l’Egypte en tant que fournisseur du pays en gaz naturel. Comme c’est le cas ailleurs dans le monde, les liens énergétiques en général créent des liens politiques. Ici le grand gagnant, à la fois commercialement et politiquement, sera l’Iran.

Les Egyptiens, bien sûr, ont le droit de vendre leur gaz naturel à qui ils veulent.

Les consommateurs de pétrole occidentaux pourraient vouloir considérer ce qui s’est passé avec le gaz naturel égyptien de l’après-Moubarak avant de compter sur le million de barils par jour de la Libye.

Donner aux citoyens leur un mot à dire dans la gestion des hydrocarbures de leur pays ne signifie pas qu’ils choisiront nécessairement de vous exporter plus de leur carburant.

Laurent Horvath et Jeff Rubin

À lire/voir également sur la Libye, la Syrie et l’Egypte :

- Guerre de Libye : L’histoire se répète, comme les erreurs commises en Irak

- Guerre de Libye : Les révélations troublantes de l’ancien patron de la DST

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Sources : Watts2000

Guerre de Libye : L’histoire se répète, comme les erreurs commises en Irak

25 août

par Robert Fisk pour The Independent

Toujours condamnés à livrer la dernière guerre, nous re-commettons les mêmes crimes en Libye.

Mouammar Kadhafi s’évapore après avoir promis de se battre jusqu’à la mort. N’est-ce pas exactement ce qu’avait fait Saddam Hussein ? Et, bien sûr, lorsque Saddam eut disparu et que les troupes étasuniennes eurent subi les toute premières pertes par l’insurrection irakienne en 2003, on nous a dits – « on » étant le proconsul états-unien Paul Bremer, les généraux, les diplomates et les « experts » décadents de la télévision – que les hommes armés de la résistance étaient des « irréductibles », des « jusqu’au-boutistes » qui ne réalisaient pas que la guerre était finie. Et si Kadhafi et son intellectuel de fils restent en liberté – et si la violence ne prend pas fin – il faudra combien de temps pour rencontrer les « irréductibles » qui ne comprendront tout simplement pas que les gars de Benghazi sont aux commandes et que la guerre est finie ? En effet, dans les 15 minutes – littéralement – où j’écrivais les lignes ci-dessus (à 14 heures hier), un journaliste de Sky News ressortait le terme d’« irréductibles » pour définir les hommes de Kadhafi. Vous voyez ce que je veux dire ?

Inutile de dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pour les Occidentaux. Personne ne dissout l’armée libyenne et personne n’exclut officiellement que les « Kadhafistes » pourraient jouer un futur rôle dans leur pays. Personne ne va reproduire les mêmes erreurs que celles que nous avons commises en Irak. Et aucune botte [occidentale] ne foule le terrain. Aucun abruti occidental n’est retranché dans une zone verte hermétiquement fermée pour essayer de diriger la future Libye. « C’est aux Libyens de décider », est devenu le joyeux refrain de tous les factotums du Département d’Etat, du Foreign Office et du Quai d’Orsay. Cela ne nous regarde pas !

Mais, bien sûr, la présence massive de diplomates occidentaux, de représentants des magnats du pétrole, de mercenaires occidentaux extrêmement bien payés et de militaires britanniques et français louches – prétendant tous être des « conseillers » plutôt que des participants – constitue la Zone Verte de Benghazi. Il n’y a peut-être pas (encore) de murs dressés autour d’eux, mais ils gouvernent en fait la Libye à travers les divers héros et abolitionnistes libyens qui se prétendent maîtres politiques locaux. On peut ignorer le meurtre par ces derniers de leur propre commandant – pour une raison ou une autre personne ne mentionne plus le nom d’Abdul Fatah Younès, bien qu’il ait été liquidé à Benghazi il n’y a qu’un mois – mais ils ne peuvent survivre qu’en s’accrochant à nos donneurs d’ordre occidentaux.

Bien sûr, cette guerre n’est pas la même que notre invasion perverse de l’Irak. La capture de Saddam ne fit que provoquer la résistance qui a perpétré infiniment plus d’attaques contre les troupes occidentales – parce que ceux qui avaient décliné toute participation à l’insurrection, de peur que les Américains replacent Saddam aux commandes de l’Irak, n’avaient alors plus de telles ambitions. Mais l’arrestation de Kadhafi et de son fils Saïf accélèrerait sans aucun doute la fin de la résistance kadhafiste contre les rebelles. La réelle crainte de l’Ouest – en ce moment-même, et cela pourrait changer d’un jour à l’autre – devrait être la possibilité que l’auteur du Livre Vert soit parvenu à rejoindre en toute sécurité son fief préféré de Syrte, où la loyauté tribale pourrait s’avérer plus forte que la peur d’une force libyenne soutenue par l’OTAN.

Syrte, où Kadhafi, au tout début de sa dictature, a transformé les champs de pétrole de la région en premier gros dividende international bon à prendre pour les investisseurs étrangers après sa révolution de 1969, n’est pas Tikrit [1]. Syrte est le site de sa première grande conférence sur l’Union Africaine, située à 25 km de l’endroit où il est né, une ville et une région qui ont énormément bénéficié de ses 41 ans passés au pouvoir. Le géographe grec Strabo a décrit comment les points éparpillés des implantations du désert en plein sud de Syrte avaient transformé la Libye en peau de léopard. Kadhafi a dû apprécier cette métaphore. Presque 2000 ans plus tard, Syrte était pratiquement devenue la charnière entre les deux colonies italiennes de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.

Et à Syrte, cette année, les « rebelles » ont été vaincus par les « loyalistes », dans cette guerre de six mois ; nous devrons bientôt, sans aucun doute, échanger ces étiquettes grotesques – lorsque ceux qui soutiennent le Conseil National de Transition pro-occidental devront être appelés les loyalistes, et que les rebelles kadhafistes deviendront les « terroristes » qui pourraient attaquer notre nouvelle administration libyenne amie de l’Ouest. De toute manière, Syrte, dont les habitants sont désormais censés négocier avec les ennemis de Kadhafi, pourrait bientôt faire partie des villes les plus intéressantes en Libye.

A quoi Kadhafi pense-t-il donc à présent ? Il serait à bout, croyons-nous. Mais l’est-il vraiment ? Nous l’avons affublé de beaucoup de qualificatifs dans le passé : irascible, dément, dérangé, irrésistible, infatigable, obstiné, bizarre, digne d’un homme d’Etat (description qu’en avait faite Jack Straw, l’ancien ministre des Affaires étrangères britanniques sous Tony Blair) [2], énigmatique, exotique, étrange, fou, particulier et – tout récemment – tyrannique, meurtrier et sauvage. Mais dans sa façon déformée et astucieuse de voir le monde libyen, Kadhafi pourrait faire mieux que survivre, et vivre – pour continuer un conflit civil et tribal, et ainsi épuiser les nouveaux amis libyen de l’Ouest dans le marécage de l’art de la guérilla – et saper lentement la crédibilité du nouveau pouvoir de « transition ».

Mais la nature imprévisible de la guerre libyenne signifie que les mots survivent rarement à leur écriture. Peut-être que Kadhafi se cache dans un tunnel de soubassement en dessous de l’hôtel Rixos [3] – ou qu’il loge dans l’une des villas de Robert Mugabe. J’en doute. Tant que personne n’essaye de mener la guerre avant celui-ci.

Robert Fisk

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Notes du traducteur

[1] La ville natale de Saddam Hussein en Irak, où il s’était réfugié et fut découvert par les Américains (après dénonciation), enfoui dans un trou.

[2] C’est visiblement ce qu’à dû penser Nicolas Sarkozy, qui l’a reçu à Paris avec sa smala pour lui vendre des centrales nucléaires et tenter de lui fourguer des Rafales !

[3] L’Hôtel Rixos de Tripoli, à deux pas du quartier général de Khadafi, où une trentaine de journalistes occidentaux avaient été retenus par les loyalistes, avant d’être relâchés grâce à l’intervention de la Croix-Rouge. Mercredi soir, les rebelles contrôlaient l’Hôtel Rixos.

Article original : History repeats itself, with mistakes of Iraq rehearsed afresh

Traducteur : JFG

Guerre de Libye : Les révélations troublantes de l’ancien patron de la DST

23 août

par Mohamed Tahar Bensaada pour Oumma.com

La propagande bat son plein dans le traitement du dossier libyen. A entendre les médias à la solde de l’OTAN et de l’émirat vassal du Qatar, les rebelles auraient pris Tripoli dans la nuit de dimanche à lundi. Dans cet entretien accordé au quotidien El Khabar, Yves Bonnet, ancien patron de la DST, revient sur le conflit libyen et permet de jeter une lumière crue sur certains épisodes importants.

On y apprend des choses énormes :

  1. Pour Yves Bonnet, la prise des localités stratégiques de l’Ouest et de l’Est de ces derniers jours ne pourrait s’expliquer autrement que par l’intervention directe de forces étrangères. C’est ce que nous avons essayé de montrer sur Oumma;
  2. Yves Bonnet jette un pavé dans la marre de Sarko et Cie et fait un lien entre l’assassinat de l’ancien chef rebelle, le général Abdelfattah Younes et la prise de Tripoli. Pour lui, cet assassinat pourrait être le point de départ d’une prise de contrôle directe de la rébellion par des chefs extérieurs (entendez des officiers de l’OTAN ou des barbouzes de leurs services Action) et pose la question qui fâche : Qui a commandité cet assassinat ? (Il est facile de suivre le regard de Bonnet quand on lit la suite de son entretien);
  3. Yves Bonnet dénonce l’intervention occidentale en Libye et met en cause directement Sarkozy en parlant d’intérêts « personnels » (entendons électoralistes et claniques). Subtilement, Bonnet égratigne le rôle pompeux de BHL dans ce conflit…

Entretien de l’ancien directeur de la Direction de la surveillance du territoire (DST), Yves Bonnet à El Khabar

« L’assassinat du général Abdel Fattah Younès a contribué à la chute de Tripoli ».

L’ancien directeur de la DST, M. Yves Bonnet, également président d’une délégation internationale d’experts chargée de la crise libyenne, qui s’est rendue à Tripoli et à Benghazi en mars et avril dernier, pense que la chute de Tripoli est liée à l’assassinat de l’ancien homme fort en Libye, le général Abdel Fattah Younes. Bonnet a également reproché au président Sarkozy d’avoir transformé la France de pays juste en pays occupant.

El Khabar : Comment évaluez-vous la situation en Libye à la lumière des derniers développements ?

Yves Bonnet : Je n’ai pas d’information sur la situation ni sur ce qui se passe sur le terrain, mais j’ai été franchement surpris du rapide retournement militaire, le CNT n’a pas autant de force pour entrer à Tripoli, mais nous avons subitement vu qu’ils y étaient parvenus. Je pense donc qu’il y a eu un soutien extérieur à l’opposition pour qu’elle puisse prendre Zaouia puis la capitale Tripoli. Y a-t-il eu des éléments étrangers sur le terrain parmi les rebelles qui les ont aidés à remporter la bataille, je l’ignore mais cela est très probable, surtout que le monde entier sait que les rebelles n’avaient pas la force militaire suffisante pour entrer à Tripoli et encore moins la contrôler. Autre chose qui me préoccupe, l’assassinat du général Abdel Fattah Younes, je me demande pourquoi il a été tué, si c’était une opération sur commande afin que quelqu’un d’autre soit mis à sa place ?

El Khabar : Voulez vous dire qu’il y a un lien entre la chute de Tripoli et l’assassinat de Abdel Fattah, le chef militaire de l’opposition libyenne ?

Yves Bonnet : L’assassinat du général Abdel Fattah, l’homme fort et dont personne ne pouvait remettre en cause les décisions, lorsqu’il est tué d’une manière aussi abjecte, égorgé puis brulé, cela signifie qu’il représentait un problème pour eux, il n’a pas été tué seul mais avec deux de ses plus proches collaborateurs. C’est une opération très étrange. Le plus étonnant est la réalisation d’une avancée militaire en faveur des rebelles immédiatement après son assassinat. Cela m’amène a me poser beaucoup de questions sur le fait de savoir si l’assassinat d’Abdel Fattah était une demande d’un des pays pour pouvoir nommer quelqu’un d’autre à sa place à la tête de l’opposition armée. Cela pose une autre question : qui dirige les rebelles, ou plutôt quel pays a ordonné la liquidation de Abdel Fattah ?

El Khabar : Certains accusent la France d’être impliquée dans le dossier libyen, au point d’envoyer des forces françaises spéciales sur le territoire libyen, en plus du rôle politique et de l’envoi de personnes telles que Bernard Henri Levy et le premier ministre Dominique de Villepin, qu’en pensez-vous ?

Yves Bonnet : Je n’ai pas d’informations sur la présence de forces spéciales françaises dans les territoires évoqués par Seif El Islam Kadhafi, mais il y a la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) qui est concernée par ce genre de choses. Sont-ils impliqués ou non, il faut s’en assurer sur le terrain. Ce sont à mon avis de graves accusations. Quant au rôle de la France dans la crise libyenne je pense que la France est sortie de son habituelle réserve, je pense que nous n’avons pas bien géré le dossier libyen, les Italiens et les Espagnols l’ont mieux fait, ils ont été plus rationnels que nous. Nous aurions dû suivre leur exemple. Pour ce qui est de Bernard Henri Levy c’est une personnalité qui n’a pas la moindre expérience dans le domaine militaire, et c’est incorrect de le qualifier d’expert militaire. Concernant la visite de Dominique de Villepin en Tunisie dans le cadre de la médiation pour trouver une solution à la crise libyenne je n’ai pour être franc aucune donnée à ce sujet.

El Khabar : Auriez-vous donc un conseil à donner au président Nicolas Sarkozy ?

Yves Bonnet : Je ne suis pas en position de donner des conseils, mais je dirais que nous les Européens et les Français n’avons aucun intérêt à nous ingérer dans les affaires intérieures du pays, la France doit respecter ses engagements internationaux et respecter ses engagements envers l’Afrique. Nous voulons véhiculer l’image d’une France juste et non d’un pays conquérant. Je ne sais pas, mais la France aurait par exemple dû demander l’aide de l’Algérie pour résoudre la crise libyenne. Je crains qu’il n’y ait des intérêts personnels sur la question du dossier libyen.

El Khabar : Comment voyez-vous alors l’avenir de la Libye à la lumière des récents développements ?

Yves Bonnet : Tout est possible en Libye, nous ne sommes pas en France ou en Algérie pour pouvoir prévoir l’avenir. Comme vous pouvez le voir, l’entourage de Kadhafi a de nombreux et de violents clans ; Kadhafi a depuis le début connu de nombreuses trahisons, trahisons soutenues par l’Occident. Je ne pense pas que la Ligue Arabe puisse avoir un rôle positif en Libye maintenant parce qu’elle a été dirigée depuis le début. Je préfère l’Union Africaine parce qu’elle est plus acceptable.

Mohamed Tahar Bensaada

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Source : Oumma.com

Situation et évolution du monde géopolitique par Aymeric Chauprade (vidéo)

21 août

« Le choc des civilisations fait partie de l’histoire, même si l’histoire ne se réduit pas au choc des civilisations. » Aymeric Chauprade.

Invité par Radio Courtoisie pour la nouvelle édition de l’atlas « Chronique du choc des civilisations », Aymeric Chauprade, qu’on ne présente plus, nous dresse un tableau large de la situation et de l’évolution du monde géopolitique, en passant notamment par les événements du Printemps Arabe, la multipolarisation du monde, le déclin des Etats-Unis, la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine et, évidemment, le choc des civilisations. Aymeric Chauprade revient également sur l’« Affaire Chauprade » qui l’oppose à Hervé Morin, ancien ministre de la Défense.

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Le site d’Aymeric Chauprade : Realpolitik.tv

ALibye Humanitaire (vidéo)

20 août

Une fois de plus depuis la fin de la Guerre Froide, une attaque militaire est conduite contre un pays souverain sous couvert humanitaire. Clap36 sur place a pu constater les effroyables impostures existantes entre le discours médiatique véhiculé par l’Occident et la réalité beaucoup plus complexe ressentie par les populations prises en otage.

Ce documentaire tente de dissiper la propagande de guerre de l’OTAN et d’ouvrir des perspectives sur les enjeux triviaux de cette expédition néo-coloniale.

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Source : Clap36

Les civilisations meurent-elles par suicide ?

19 août

par Fethi Gharbi pour Le Grand Soir

« Quand une civilisation arrive à relever des défis, elle croît. Sinon elle décline. Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre. » Arnold Joseph Toynbee


Si l’on s’en tient à la vision de Toynbee, l’histoire se présente comme l’essor et la chute des civilisations et non comme les péripéties vécues par des État-nations ou des groupes ethniques. Pour définir une civilisation, le culturel l’emporte sur tous les autres critères. Toynbee considère que la « civilisation occidentale » embrasse toute l’ Europe occidentale et se distingue à la fois de la « civilisation orthodoxe » de Russie et des Balkans et de la civilisation gréco-romaine qui a précédé. Cet historien se dissocie de la représentation que se font les idéologues de la modernité inscrivant la civilisation occidentale née à la renaissance et la civilisation gréco-romaine dans un même continuum historique et culturel. Toynbee réfute cet accolement factice qui depuis cinq siècles n’arrête pas d’amalgamer pensée grecque et modernité. L’Europe de la modernité a toujours voulu puiser dans le passé du continent ce qui pouvait cautionner sa nouvelle position dans le monde, se souciant peu de confondre géographie et histoire. Une telle confusion se reflète d’ailleurs de nos jours dans la construction de l’Union Européenne. Cette dernière prend en effet l’allure d’un lit de Procuste géographique tentant vainement de passer dans le même moule néolibéral un ensemble de cultures hétérogènes.

La modernité, en tant que concept philosophique imposant la raison comme norme transcendantale, s’est empressée de préter à la Grèce antique cette même vision du monde. Dans son élan conquérant, l’Occident s’invente ainsi une lignée détentrice exclusive de la rationalité. L’idée d’une supériorité épistémique combinée à l’idée d’une supériorité raciale de l’homme blanc européen vont constituer le ferment idéologique de cette civilisation et mettront en branle toute une dynamique de conquêtes et d’exploitation du reste du monde. Cet élan ne semble malheureusement pas s’essouffler et continue de bouleverser la planète.

Si selon Toynbee les civilisations surgissent en réponse à certains défis d’une extrême difficulté, quelle réponse saurions-nous trouver aux défis actuels ?

Il faut cependant rappeler que bien avant la modernité, l’Occident a du faire face à un défi de taille, celui du désordre provoqué par la déchéance de l’empire romain. C’est la naissance sur plusieurs siècles de l’église catholique qui a résolu le chaos de l’Europe post-romaine en rassemblant l’ensemble des royaumes de l’Europe occidentale dans une communauté religieuse unique. Le catholicisme a constitué ainsi une réponse à ce chaos en échafaudant une nouvelle civilisation. Le dogme de l’incarnation ou la divinisation du Christ va donc être la question centrale autour de laquelle se construiront, lentement, douloureusement, les référents de la civilisation occidentale. L’homme devenu Dieu va constituer le référent fondateur de l’Occident chrétien. Au VIIème siècle, s’inspirant de la divinisation de Jésus, Charlemagne, soutenu par l’église, imposera à la société l’idéologie du droit divin. A l’image du Christ, l’empereur devient l’expression visible, sur terre, de la volonté divine. A partir de ce moment, l’alliance de l’église et de la monarchie dirigera d’une main de fer, pendant plusieurs siècles la société. Le dogme de l’incarnation marquera alors de son empreinte l’horizon éthique, culturel, social et esthétique de cette civilisation. En réalité, cette divinisation de l’humain imprègnera non seulement les monarques mais toute la classe dominante avec tout un cortège de privilèges au profit du haut clergé et de la noblesse d’épée. Toutefois, les rivalités entre monarchies ainsi que les dissensions à l’intérieur de l’église plongeront pendant le XVIème et XVIIème siècle l’Europe dans le chaos le plus total. L’atrocité de ces guerres de religion nous rappelle l’assertion de Toynbee lorsqu’il affirme que les guerres les plus violentes ont été fratricides, contredisant la thèse de Huntington qui considère que les conflits les plus longs et les plus violents ont été causés par des différences entre civilisations. Les contradictions internes de l’Occident chrétien ont fini par ébranler le dogme et pousser les minorités agissantes à relever le défi en tentant d’élaborer des réponses adéquates.

En plein milieu du XVIIème siècle, le cogito de Descartes, faisant fi de la scolastique, vient alors opérer une vraie révolution en plaçant le sujet pensant à l’origine de la connaissance. Ainsi, après la divinisation du Christ, puis celle des monarques, voilà que l’homme ordinaire se trouve élevé de la manière la plus démocratique au rang de démiurge. De l’Homme-Dieu aux hommes divinisés, l’anthropomorphisme atteint son degré ultime d’exacerbation. Cependant, il faut reconnaître que c’est au cogito cartésien que revient le mérite d’avoir remis en question l’idéologie du droit divin. Désormais aucun individu ni aucune caste ne bénéficie plus du privilège de la transcendance. La monarchie, la noblesse et l’église de moins en moins crédibles, de plus en plus contestées seront progressivement mais irrémédiablement balayées par les vents violents de la Modernité.

Le « je » cartésien, après avoir renversé les dogmes de la scolastique, va progressivement verser dans le solipsisme [1] et finira par nier tout ce qui est externe à lui, tout ce qui n’est pas une évidence de son point de vue, de sa subjectivité propre. Cette explosion de l’égo en détruisant la verticalité des transcendances a brisé en même temps l’horizontalité des liens sociaux. le sujet n’a plus le sentiment d’appartenir à un tissu social. Insensible aux solidarités traditionnelles, il ne reconnaît plus la réalité extérieure et s’enferme dans une posture narcissique. Le Moi, disait Lacan ne peut être source de connaissance, mais au contraire source de méconnaissance de l’autre. Cette indifférence à l’égard de l’altérité bascule dans l’impassibilité la plus totale.

Cet individualisme exacerbé propice à la mobilité de la force de travail s’accompagnera depuis le XIXème siècle d’un universalisme dont le rôle est d’imposer à la planète une pensée unique organisant l’économie mondiale. L’homme nouveau, sans attaches, insensible à toute forme de solidarité mais habité par l’illusion de la liberté et de l’égalité formera le support idéal de l’idéologie du progrès, une conception unilinéaire de l’histoire ou plus précisément une réinterprétation profane de la pensée chrétienne, substituant l’avenir à l’au-delà et le bonheur au salut. Le progrès se présente comme une nécessité historique portée vers le meilleur. C’est dans ce contexte que l’homme-dieu, réduit à sa stricte individualité mais maître de son destin, ira de l’avant vers des lendemains qui chantent. Cependant, cette marche vers le progrès s’inscrit dans un ordre universel hiérarchisant les sociétés selon une linéarité spatio-temporelle. Les civilisations les plus « avancés »( entendez par là, blanches européennes) imposeront ainsi leur modèle aux civilisations les plus « attardées » fût-ce par la coercition. Depuis le XIXème siècle, courants libéraux et courants de gauche, piégés par leur égo, adhéreront chacun à sa manière au mythe du progrès. L’eurocentrisme ethnique et épistémologique, instrument idéologique privilégié de l’hégémonie impérialiste, s’impose alors à toute la planète justifiant racisme, colonialisme, spoliations et massacres. Même les modèles clé en main de lutte anticoloniale et de révolutions prolétariennes n’échappent pas à la domination de l’épistémè occidentale.

Or, cette pseudo-philosophie de l’histoire n’aurait pu fonctionner sans une transformation psychologique radicale de la société. Dès le XIXème siècle, l’idéologie change de stratégie en s’interdisant de défendre ouvertement les privilèges d’une caste. L’art du camouflage de l’idéologie bourgeoise réussit alors à masquer toute hiérarchie sociale. Ce raffinement rhétorique fera dire à Kwame Nkrumah [2] que le capitalisme n’étant qu’une réforme de la féodalité, son seul « apport » est d’avoir permis à l’exploitation d’atteindre un niveau supérieur de subtilité. « Comme fait économique, écrit Roland Barthes, la bourgeoisie est nommée sans difficulté, le capitalisme se professe. Comme fait politique elle se reconnaît mal, il n’y a pas de parti explicitement « bourgeois » à la chambre. Comme fait idéologique elle disparaît totalement. » [3]. A l’opposé de la noblesse, exhibitionniste, (l’étalage de son faste créditant sa position sociale), la bourgeoisie opte pour la discrétion, préférant ainsi occulter sa domination. Cette stratégie constituera le trait essentiel de son masque idéologique. Dans cette atmosphère d’apparente homogénéité, un nouveau culte prend forme. En effet, l’énorme béance laissée par la disparition de toutes formes de transcendance sera comblée par une sorte de « religion » désenchantée, où les marchandises seront élevées (à leur tour) au rang de divinités. Elles se transforment magiquement en fétiches nous ramenant aux formes primitives d’idolâtrie. Il semblerait que Dieu, courroucé par la révolte des humains s’est empressé de les transformer en esclaves de leurs propres créatures : les marchandises. Dominé par le marché, l’individu subit la loi de l’échange. Cette régression qu’opère le capitalisme par rapport aux modes de productions qui l’ont précédé rabaisse l’homme à tel point qu’il ne signifie plus que par ce qu’il possède, par ce qu’il vaut sur le marché. L’avoir remplace l’être et la réification s’installe, éliminant toutes valeur authentique et inaliénable au profit de la seule valeur d’échange. On assiste à la naissance d’une nouvelle transcendance, celle du marché. Cette nouvelle divinité impitoyable, aux pieds de laquelle se prosterne toute l’humanité, accumulant sans trop savoir pourquoi mais ne sachant point s’arrêter, a fini par subjuguer l’ensemble de la planète. Une folie productiviste s’empare alors du monde générant ipso facto un délire consumériste généralisé. Pour la première fois dans l’histoire, la production n’est plus déterminée par le besoin, c’est plutôt elle qui stimule et crée de nouveaux faux besoins par le biais de la mode, la publicité et par un tas d’autres moyens. Cette irrationalité frisant l’absurde conduit à des crises périodiques de surproduction au moment même où la majorité de la population manque du nécessaire.

Le mythe du progrès, une temporalité désavouant le passé et situant le bonheur dans une sorte d’ailleurs toujours fuyant emporte à pas de course le monde vers l’inconnu. Une mobilité frénétique du capital, de la main d’oeuvre, des transports et de l’information s’empare de la société. Cette accélération n’aurait pu voir le jour sans l’émergence de nouvelles techniques. En effet, le hasard a voulu qu’à l’aube du XIXème siècle énergie fossile et capitalisme se rencontrent. Ils n’arrêteront pas depuis de faire bon ménage. Pourtant à l’époque de la machine à vapeur et des débuts de la locomotive l’énergie hydraulique et éolienne existaient bel et bien et ne demandaient qu’à bénéficier des nouveautés techniques pour aller de l’avant. Le développement de ces énergies renouvelables non thermiques aurait certainement entraîné un capitalisme d’implantation locale, moins conquérant et plus respectueux de l’environnement. Or, le capitalisme opte pour la seule énergie qui soit en harmonie avec sa logique propre. L’énergie fossile s’avère la mieux appropriée à la liberté de mouvement propice à la mobilité du capital. L’essor du chemin de fer en est l’illustration, annonçant ainsi le début de la délocalisation. Charbon, pétrole, nucléaire se superposent et se succèdent pour donner le ton à cette folle chevauchée qu’exige le « progrès ». Ce « choix du feu » comme le dit si bien Alain Gras [4], ces manipulations de forces mal maîtrisées et contre-nature s’imposent sans réticence à une humanité obnubilée par sa quête enfiévrée d’un bonheur futur, toujours insaisissable. L’énergie fossile s’insinue dans tous les coins et recoins et formera avec l’accumulation du capital un mélange explosif. Productivisme et puissance thermodynamique se prêtent main forte et poursuivent leur course aveugle dédaignant le danger mortel qu’ils font encourir à la planète. Tout dernièrement la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima, après avoir occupé les médias pendants quelques semaines, est en train de passer aux oubliettes ; une banalité somme toute aux yeux d’un chef d’Etat de l’envergure de Sarkozy qui imperturbable, continue son business et parvient malgré tout à fourguer une centrale à la Tunisie, un petit pays pourvu de vent et de soleil et certainement incapable de faire face à une catastrophe nucléaire. Cette soif du feu au service du superflu nous laisse à la fois dubitatif et rageur, maudissant Promethée d’avoir offert ce cadeau empoisonné aux mortels.

La déferlante néolibérale après avoir eu raison de l’URSS se rue goulûment sur la planète. La barbarie du capital s’en donne à cœur joie, faisant voler en éclats tout ce qui est sensé contenir sa poussée. Après la destruction des empires, c’est aux Etats-nations d’exploser à leur tour. En Occident, l’Etat-providence est mort de sa belle mort. Un état rabougri, réduit au stricte rôle sécuritaire et répressif lâche la bride aux multinationales et aux finances internationales. Dans le Tiers-monde, les Etats ayant une valeur stratégique sont agressés puis fractionnés selon une logique ethnique ou confessionnelle. C’est bien le cas de l’Irak et du Soudan et bientôt celui de La Libye et de la Syrie en attendant le reste. Libre de toute contrainte, l’ultralibéralisme découvre son visage hideux. Pris par la fièvre spéculative il s’en prend aux acquis des travailleurs, nivelant les salaire par le bas, délocalisant, détruisant l’environnement, épuisant les ressources, incitant à la discorde, fomentant les guerres, mettant la planète à feu et à sang. Le rythme de plus en plus endiablé de cette danse macabre est en train d’emporter l’humanité vers une catastrophe assurée.

Quelle réponse au défi que représente la modernité ? Faut-il attendre que cette civilisation atteigne ses ultimes contradictions avec le risque d’entraîner avec elle l’humanité et peut-être même la planète vers le néant ?

Il faut admettre que malgré les crises structurelles qui l’ont secoué, malgré sa fragilité, le capitalisme s’est toujours remis en selle grâce à l’impact de son système idéologique. Tant que le mythe du progrès avec sa vision linéaire de l’histoire, son universalisme et son eurocentrisme ethnique et épistemique imprégnera l’imaginaire des individus, le capitalisme trouvera toujours le moyen de résister à toutes les secousses. L’ idéologie du progrès, en situant le bonheur dans un avenir toujours fuyant stimule une angoisse existentielle à laquelle le marché répond sans jamais l’apaiser totalement. On s’enfonce alors dans les abysses du consumérisme, à la recherche d’une spiritualité perdue que le fétiche marchandise miroite sans jamais permettre d’atteindre. De son coté, l’universalisme présenté depuis le XIXème siècle comme une symbiose ne peut être dissocié de l’eurocentrisme, cet autre aspect du mythe du progrès. Il s’agit en fait de hiérarchiser les peuples et les cultures justifiant ainsi la domination militaire et économique de la planète en vertue d’une pseudo supériorité raciale et épistémique de l’homme blanc occidental grimé selon l’époque en civilisateur, en humanitaire ou en démocrate.

Depuis des décennies la gauche européenne fait du surplace. Même l’écologisme et la décroissance en tant que mouvements réformistes n’auront aucune chance de s’imposer tant que le néolibéralisme gèrera l’économie mondiale. Il s’agit donc de l’affaiblir de l’extérieur en étranglant en premier l’universalisme et l’hégémonie eurocentrique. Un penseur comme Wallerstein [5] considère en effet que « le racisme est le support culturel du capitalisme historique et l’universalisme est sa clé de voûte » et ajoute que « le capitalisme historique a changé la signification du racisme, il ne s’agit plus de xénophobie mais de la création d’une relation durable entre ethnicité et division du travail ». C’est donc aux peuples du Tiers-monde qu’il incombe au premier chef de démanteler cette idéologie pour la simple raison qu’ils en sont les principales victimes. L’apparente disparition du colonialisme n’a pas mis fin à la hiérarchie de pouvoir et de savoir qui devient d’autant plus subtile et d’autant plus dévastatrice qu’elle se camoufle derrière les pseudo-indépendances. Cette colonialité devient selon Quijano [6] encore plus virulente avec la globalisation, en affectant tous les aspects de l’existence sociale partout dans le monde. L’ancien colonisé continue à se déprécier à travers le prisme hiérarchisant de son ancien maître, méprisant sa culture et son ethnie et acceptant son sort comme une fatalité. L’attitude d’une bonne partie de la bourgeoisie et de la classe moyenne dans le Tiers-monde faite de mimétisme, de mépris de soi et des siens confirme une telle aliénation. C’est ce type d’intériorisation qui a permis et permet encore à l’hégémonie impériale de durer. Il s’agit donc avant toute chose de décoloniser les esprits en déconstruisant le mythe du progrès. Il s’avère nécessaire alors de faire obstacle à la division du travail sur des bases ethniques et de mettre fin à toute forme d’universalisme même s’il se prétend de gauche. Par ailleurs, la rationalité occidentale, postulée comme l’unique épistémè valide, reléguant toutes les autres épistémès dans le domaine de la doxa et allant jusqu’à les considérer comme un « obstacle épistémologique » doit être détronée au bénéfice d’une pluralité épistémique. Ceci ne signifie nullement l’établissement d’une sorte de démocratisation des cultures. Il s’agit plutôt de réhabiliter le savoir et la sagesse de civilisations millénaires qui ont su gérer avec harmonie et sur de longs siècles l’économique et le spirituel. Ces épistémès se dresseront tel un rempart face à cette boulimie accumulative, réductrice de l’humain et destructrice de la nature. L’extraordinaire est qu’il n’a suffi que d’un peu plus d’un siècle à la modernité pour imprimer au monde ce rythme fou et absurde.

S’inspirant chacun de son épistémè propre, les peuples coopèreront en favorisant le surgissement de nouveaux pôles de développement régionaux capables de mieux résister aux oligarchies. En Amérique latine, Le Venezuela a opportunément pris l’initiative de créer l’Alba, un projet d’intégration économique et politique, ainsi que la Banque du Sud (Bancosur), censée promouvoir un autre type de « développement ». En Afrique, la Libye a joué un rôle primordial dans la création de la Banque cen­trale afri­caine, de la Banque afri­caine d’in­ves­tis­se­ments et du Fonds Mo­né­taire Afri­cain dans le but de mettre fin à la politique dévastatrice de la Banque Mondiale et du FMI et visant en même temps la création d’un marché commun africain. Il est clair donc que si l’OTAN continue depuis des mois à massacrer les civils libyens ce n’est certainement pas pour mieux les défendre mais pour arrêter net ce processus d’intégration économique.

Face à ces vents salvateurs qui nous viennent de Sud, la gauche occidentale, bien que radicalement opposée à la prédation néolibérale a du mal à se départir de son épistémocentrisme. Si des cosmologies amérindiennes ou bouddhistes sont applaudies avec un soupçon d’exotisme d’autres épistémès sont décriées et renvoyées aux tréfonds de la barbarie. Il est vrai qu’une bonne partie de cette gauche, encore prisonnière du mythe du progrès, se retrouve sans le vouloir en position d’allié objectif de l’Empire.

Fethi Gharbi

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Notes

[1] Le solipsisme (du latin solus, seul et ipse, soi-même) est une théorie philosophique selon laquelle l’esprit est la seule chose qui existe réellement et le monde extérieur n’est, selon cette conception, qu’une représentation.

[2] Kwame Nkrumah, « Le Consciencisme », éd. Présence Africaine, 1976

[3] Roland Barthes, « Mythologies », Editions du Seuil Paris, 1957

[4] Alain Gras, « Le choix du feu, aux origines de la crise climatique », Fayard 2007

[5] Wallerstein, Immanuel, 1991, « The invention of time-space realities : towards an understanding of our historical systems »

[6] Anibal Quijano , 1997, « The colonial nature of power in Latin America »

Source : Le Grand Soir

Le malthusianisme moderne, corollaire naturel du capitalisme

19 août

par Vincent Vauclin pour La dissidence

Une vieille idée, remise au goût du jour, et aussi insidieuse qu’abjecte, tend à contaminer les esprits : l’accroissement de la population mondiale et la diminution des réserves de ressources naturelles menacent de concert l’équilibre planétaire. En d’autres termes, la planète va mal, et cela est le résultat d’une surpopulation mondiale. Cette idée n’est pas neuve, et fût pour la première fois formulée par le britannique Thomas Malthus, à la fin du XVIIIème siècle. Les récentes préoccupations écologiques ont redonné de l’actualité à cette idée qui tend à devenir un axiome populaire, malgré son caractère dangereux.

A l’origine, Thomas Malthus est un économiste, et développe cette théorie selon laquelle la pauvreté et la malnutrition ne sont pas liées à un système de protection sociale défaillant mais à une surpopulation qui devrait être régulée en fonction de la capacité de chaque individu à assurer sa subsistance. Dans son Essai sur le Principe de Population (paru en 1798), il écrivait ainsi :

« Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas les moyens de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit de réclamer une portion quelconque de nourriture : il est réellement de trop sur cette terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a pas de couverts pour lui. »

Ainsi, la valeur d’un homme se mesure à l’aune de la « quantité de travail » qu’il peut fournir. S’il s’avère que cet homme « est un poids pour la société, » sa disparition est souhaitable et « logique ». Il va de soi que ce raisonnement s’en prend directement aux catégories les plus pauvres, qui seraient responsables, de par leur prolifération, de leurs malheurs. Cette idée inspira directement ce que l’on nomme le « darwinisme social », concept politique érigeant le principe de sélection naturelle comme seule loi entre les hommes. La société humaine aurait alors pour principe de s’améliorer, non par la coopération des hommes entre eux, mais par le résultat de leurs conflits incessants d’où émergeraient « naturellement » les plus forts face aux plus faibles, les dominants face aux « inaptes ». Il est évident que l’ensemble de ces doctrines vont frontalement à l’encontre de l’effort de civilisation, promettant la sauvagerie eugéniste comme perspective, le conflit entre les hommes comme seul facteur de progrès, la mort comme politique publique.

La résurgence de ces thèmes représente une menace pour l’ensemble de l’édifice civilisationnel qui se fonde sur la coopération humaine plutôt que sur l’affrontement inter-individuel. Ces thèses sont une menace, non parce qu’elles se fondent sur un raisonnement valide ou rationnel – ce n’est pas le cas – mais parce qu’elles excitent les instincts sado-masochistes des masses, instincts sous-jacents mais toujours agissants. Mais surtout, elles constituent un écran de fumée idéologique, servant à occulter habilement la réalité coupable d’un capitalisme intrinsèquement destructeur.

Le malthusianisme moderne n’est donc rien de moins que l’alibi démographique d’un système économique défaillant. La menace qui pèse sur la biosphère est réelle. Mais elle n’est pas imputable à l’espèce humaine, mais à un mode de production qu’elle a généré et dont elle peine maintenant à se débarrasser. Le problème n’est donc pas démographique, mais essentiellement politico-économique, et c’est cette réalité que cherchent à cacher les tenants de la « dénatalité » qui feignent d’ignorer la responsabilité immense du productivisme capitaliste, et de la logique de croissance économique qui condamne l’ensemble des sociétés modernes à la guerre et à l’extinction.

Vincent Vauclin

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Source : La dissidence

Les Etats-Unis en voie d’exiger l’éviction d’Assad hors de Syrie

18 août

par Bill Van Auken pour WSWS

Le gouvernement Obama est en voie d’exiger explicitement la chute du président Bachar al-Assad de Syrie alors que des puissances régionales rivales intriguent pour se positionner dans le pays déchiré par la crise.

Des responsables gouvernementaux, s’exprimant anonymement, ont déclaré à certains milieux médiatiques qu’Obama publierait un communiqué dès cette semaine pour appeler, au bout de cinq mois d’affrontements sanglants entre les forces de sécurité et les adversaires du régime, à la fin des 11 années de règne d’Assad. Certains avaient prédit que l’annonce paraîtrait jeudi.

Au lieu de cela, la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, s’est montrée prudente, refusant de se laisser induire à exiger le retrait du président syrien. A une question posée lors d’une interview jeudi à la chaîne de télévision CBS News sur les raisons pour lesquelles Washington n’avait pas « fait un demi pas de plus » pour dire « Il doit partir », Clinton a hésité.

« Et bien, je pense que nous avons été très clair dans ce que nous avons dit sur sa perte de légitimité, » a-t-elle dit. « Mais, il est important qu’il ne s’agisse pas seulement de la seule voix américaine. Et nous voulons veiller à ce que ces voix émanent du monde entier. »

Clinton a alors adressé requête non pas à Assad, mais aux puissances de l’Europe occidentale : « Ce que nous devons vraiment faire pour mettre la pression sur Assad c’est sanctionner l’industrie pétrolière et gazière. Et nous voulons voir l’Europe faire plus d’avancées dans cette direction. »

Entre-temps, la Maison Blanche d’Obama a diffusé son propre communiqué jeudi et qui s’est aussi abstenu de réclamer un « changement de régime » syrien. A la place, le communiqué décrit la conversation qui a eu lieu jeudi sur la Syrie entre Obama et le premier ministre turc Recep Tayyip Ergodan. « Les deux dirigeants ont souligné l’urgence de la situation en réitérant leur profonde préoccupation concernant l’usage de la violence par le gouvernement syrien contre les civils et leur conviction de la nécessité de répondre à l’exigence légitime d’une transition démocratique du peuple syrien, » précise le communiqué de la Maison Blanche.

Mercredi, Washington a annoncé une légère augmentation des sanctions américaines contre la Syrie, visant la banque commerciale d’Etat de la Syrie (Commercial Bank of Syria) et le premier opérateur de téléphonie mobile syrien, Syriatel.

Le communiqué diffusé jeudi par la Maison Blanche se fait l’écho du contenu de ce que les médias turcs ont appelé un « ultimatum » lancé par le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, qui était en déplacement mardi à Damas où il a eu un entretien de six heures avec Assad.

L’ambassadeur turc s’est ensuite rendu dans la ville de Hama qui avait été occupée par les forces de sécurité syriennes, et qui auraient utilisé des chars contre les détracteurs du régime, tuant un grand nombre de personnes. S’exprimant à Ankara, Davutoglu a dit que la visite avait confirmé le retrait des unités militaires et des chars syriens de la ville. Hama, un point chaud central dans l’actuelle série de troubles, avait été le théâtre en 1982 de la répression sanglante d’une révolte islamiste. Dirigée contre le père de l’actuel président et son prédécesseur, Hafez al-Assad, la répression avait provoqué la mort de 10.000 à 20.000 personnes.

Le premier ministre Erdogan a qualifié le retrait de victoire de l’intervention diplomatique turque. « Notre ambassadeur est allé à Hama et a dit que les chars et les forces de sécurité avaient commencé à quitter Hama, » a-t-il dit lors d’une intervention télévisée. « C’est extrêmement important pour montrer que nos initiatives ont eu des résultats positifs. »

Même après l’intervention turque, des reportages ont fait état de nouveaux actes de répression militaire, y compris dans des villes situées près de la frontière turque.

Davutoglu a toutefois semblé minimiser ces actions en refusant de les interpréter comme un défi des exigences de la Turquie. « Il est difficile de s’attendre à un retrait dans de telles conditions lorsque la tension s’est tellement exacerbée, » a dit aux journalistes le ministre des Affaires étrangères à Ankara.

L’intervention de la Turquie a fait suite aux dénonciations dimanche dernier de la répression du régime d’Assad par le roi Abdallah d’Arabie saoudite dans ce qui a été décrit comme un discours public sans précédent au peuple syrien.

Abdallah a qualifié les actions du régime d’Assad d’« inacceptables » et a exigé la fin de « la machine de mort et de l’effusion de sang. » Il a aussi demandé au régime syrien d’accorder des « réformes étendues rapidement. »A la fin de ses remarques, le roi saoudien a annoncé qu’il rappelait l’ambassadeur saoudien de Damas. Le Koweït et Bahreïn ont rapidement fait de même.

Le discours et les initiatives diplomatiques de la part des émirats ont été salués publiquement par Washington qui a probablement encouragé ces actions. Les Etats-Unis ne se soucient visiblement pas de la franche ironie de ces trois puissances qui ont collaboré dans la répression sanglante du mouvement de masse en faveur de réformes démocratiques au Barheïn, où est basée la Cinquième flotte américaine, et qui se présentent maintenant en  défenseurs de la démocratie en Syrie.

Alors que des groupes d’opposition syriens et des gouvernements occidentaux ont fait état de 1.600 à 2.000 Syriens tués – dont près d’un cinquième sont du personnel de sécurité – durant les cinq mois de répression et d’affrontements, ce n’est pas la souffrance du peuple syrien qui motive Washington et les autres pouvoirs régionaux à adopter une ligne plus dure contre Assad mais bien plutôt des intérêts stratégiques.

Avec 260 millions de dollars investis en Syrie en 2010, la Turquie détient des intérêts majeurs en Syrie qu’elle est déterminée à sauvegarder et à développer. Il existe aussi des préoccupations de longue date qui ont souvent dominé des relations turco-syriennes conflictuelles, notamment des préoccupations relatives au séparatisme kurde.

Selon le quotidien turc Zaman, Erdogan a tenu la semaine dernière une réunion consacrée à la sécurité avec sa hiérarchie militaire nouvellement nommée pour discuter du « terrorisme » et de la situation syrienne.

Le journal a cité un rapport secret préparé par l’Organisation nationale de renseignement turc, estimant que quelque 1.500 parmi les 3.800 combattants supposés du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) actifs dans le Sud-Est de la Turquie, près de la frontière syrienne, sont soit des Kurdes syriens soit sont basés en Syrie. Tout en reconnaissant que le régime d’Assad a mené sa propre répression du mouvement kurde, des responsables des services de sécurité turcs se sont plaints de ce que la Syrie a refusé d’extrader vers la Turquie des membres capturés du PKK.

Ils se sont aussi plaints de ce que l’Iran, tout en bombardant les bases de l’aile iranienne du PKK, le Parti pour une vie libre du Kurdistan (PJAK), dans le Nord de l’Irak, a refusé de pratiquer tout échange de renseignement avec la Turquie.

Les implications de ces plaintes sont que la Turquie considère l’instabilité en Syrie comme une menace pour sa sécurité nationale interne. Elle est également hostile à l’influence de l’Iran en Syrie qu’elle cherche à supplanter.

La monarchie saoudite qui est restée silencieuse des mois durant sur les événements en Syrie, même lorsqu’elle a aidé la monarchie de Bahreïn à organiser sa propre répression sanglante, regarde également les événements survenus en Syrie par le prisme de son hostilité à l’influence iranienne dans la région. Sa subite intervention publique peut être motivée par une combinaison de pression exercée par Washington et une tentative opportuniste de déplacer l’équilibre du pouvoir en sa faveur dans des conditions où Assad pourrait être contraint de partir.

L’Iran quant à lui a cherché à renforcer le régime d’Assad, son seul Etat allié dans le monde arabe, tout en cherchant à gagner un soutien arabe contre une intervention américaine dans la crise syrienne. Le président de la Commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère du parlement iranien Majlis, Alaeddin Boroujerdi, a rencontré jeudi au Caire le secrétaire général de la Ligue arabe, Nabil al-Arabi, et loué la déclaration de ce dernier appelant à un « dialogue sérieux » en Syrie.

Boroujerdi a aussi déconseillé à la Turquie d’adopter un ton menaçant vis-à-vis de la Syrie, en avertissant que les Etats-Unis étaient en train d’accroître leur intervention dans la région parce qu’ils avaient perdu leur « base » en Egypte après les soulèvements qui ont renversé le président Hosni Moubarak.

Dans sa réaction aux événements syriens, Washington est freiné par sa crainte que la chute d’Assad pourrait provoquer le chaos dans l’ensemble de la région et créer un régime moins inféodé aux intérêts des Etats-Unis. S’exprimant au terme d’une visite la semaine dernière en Irak, le chef d’état-major des armées des Etats-Unis, l’amiral Mike Mullen, a exclu toute intervention directe de l’armée américaine en Syrie.

« En ce qui concerne la Syrie, nous critiquons la violence et la violence doit cesser aussi rapidement que possible, » a dit Mullen aux journalistes. « Il n’y aucune indication de quelque sorte que ce soit que les Américains. seront impliqués directement dans cette affaire. »

Washington, tout comme les pouvoirs régionaux, tente d’exploiter la crise pour promouvoir ses propres intérêts dans la région. Les exigences que Clinton a adressées aux puissances européennes donnent un exemple de la diplomatie intéressée de Washington. Alors que les investissements américains en Syrie sont négligeables, les entreprises pétrolières européennes détiennent des intérêts significatifs dans le pays qui exporte environ 150.000 barils par jour vers l’Europe. Les exportations pétrolières comptent pour près de 30 pour cent des revenus du régime d’Assad.

C’est en raison des intérêts de profit des groupes énergétiques européens, comme Total en France et le géant anglo-hollandais Royal Dutch Shell, que l’Union européenne traîne des pieds pour imposer des sanctions majeures contre le régime syrien.

A l’occasion d’une réunion la semaine passée des ambassadeurs européens en Allemagne, Reuters a rapporté qu’une décision avait été prise pour l’élaboration d’un texte présentant plusieurs options pour « entamer le processus d’examen de la question » des sanctions. Il doit être présenté lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne le 2 et 3 septembre prochain en Pologne, a dit un responsable de l’UE à l’agence de presse.

Bill Van Auken

(Article original paru le 12 août 2011)

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Source : WSWS

Le désarmement en demi-teintes

17 août

par Daniel Durand pour Relations internationales

L’été 2011 ne laissera pas un grand souvenir dans les mémoires des partisans du désarmement nucléaire.

Fin juin à Paris, les représentants des cinq puissances nucléaires “officielles“, les “P5“, ont tenu une première réunion sur le suivi de la Conférence d’examen du TNP de 2010 afin de se concerter sur les progrès de mise en œuvre de leurs engagements. Rien de nouveau dans les discours et proclamations, la main sur le coeur, de leur volonté d’oeuvrer au désarmement, de travailler sur les questions de transparence et de confiance mutuelle, y compris sur la doctrine et les capacités nucléaires, ainsi que sur les questions de vérification. Seul (?) élément positif, les membres du “P5” se sont félicités des mesures prises par les États-Unis, la Russie et le Royaume-Uni en vue de la tenue en 2012 d’une conférence sur la création d’une zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient.

La même frustration se dégage des deux jours de discussions fin juillet à l’Assemblée générale des Nations-Unies sur le suivi de la réunion qui avait eu lieu 24 septembre 2010, pour essayer de revitaliser les travaux de la Conférence du désarmement de Genève et faire avancer les négociations multilaterales sur le désarmement. Les délégués présents n’ont pu que constater la poursuite de l’enlisement de cette conférence à Genève et n’ont pu parvenir à un consensus sur les moyens d’y remédier. À noter que certains États ont demandé à l’Assemblée générale d’assumer ses responsabilités et de convoquer une quatrième session extraordinaire sur le désarmement nucléaire.

Les nouvelles les plus positives viennent de la société civile. Fin juin, alors qu’à Paris se réunissaient les “P5“, à Londres, c’est “Global Zéro“, un lobby pour l’abolition des armes nucléaires lancé à Paris en décembre 2008, qui organisait son troisième sommet mondial. Celui-ci est composé non de pacifistes mais d’anciens diplomates ou experts de haut niveau du nucléaire militaire qui estiment qu’aujourd’hui nous approchons d’un seuil critique. pour eux, le risque d’utilisation de l’arme nucléaire est triple :

  1. une attaque lancée par une puissance nucléaire : la menace n’est plus mondiale mais régionale, avec pour points de fixation le Cachemire, le Moyen-Orient et la péninsule coréenne;
  2. la menace terroriste : face à un acteur non-étatique, la dissuasion perd tout son sens;
  3. un accident : la probabilité d’une erreur dans la manipulation des têtes nucléaires est loin d’être négligeable.

Pour ces experts, la seule solution est l’élimination complète. Tous les pays nucléaires avaient envoyé des observateurs. Du côté des États-Unis, si le Président Obama fait toujours du volontarisme politique, les observateurs notent que la France, elle, traîne les pieds.

Des experts de Global Zéro ont donné des chiffres sur le coût des armes nucléaires. Pour la France, l’argent dépensé chaque année pour UNE seule arme nucléaire permettrait de financer : 150 nouveaux instituteurs, 130 000 consultations chez un médecin généraliste, 70 nouvelles éoliennes, 50 nouvelles entreprises innovantes, 500 familles prises en charge par le RSA.

Toujours du côté de la société civile, l’été a été marqué par des déclarations très fermes du nouvel observateur permanent du Saint-Siège (le Vatican) aux Nations-Unies, Mgr Francis Chullikatt, nonce apostolique. Pour lui, “la plus dangereuse de toutes les idées héritées de la Guerre Froide est la conviction que la dissuasion nucléaire est essentielle à la sécurité d’une nation. Le maintien de la dissuasion nucléaire au 21ème siècle ne sera pas une aide mais un obstacle à la paix et au désarmement nucléaire authentique“.

Encore du côté de la société civile, il faut noter que le réseau ICAN (Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires) organise pour la première fois une Rencontre internationale de trois jours à Genève, du 17 au 19 septembre, pour construire une nouvelle étape dans son déploiement mondial.

Autre nouvelle (peut-être) positive, selon le quotidien japonais Asahi Shimbun, le gouvernement américain envisage de retirer toutes les armes nucléaires tactiques et de courte portée déployées en Europe depuis la Guerre Froide. Des discussions approfondies devraient débuter dans les prochains mois avec l’OTAN et se conclure avant le sommet de l’OTAN à Chicago en mai 2012, a précisé le quotidien, citant un haut responsable américain chargé du désarmement nucléaire. À suivre…

Sur le plan du désarmement conventionnel, le mois de juillet (11 au 15 à New-York) a été marqué par la tenue de la troisième session du comité préparatoire à la Conférence des Nations-Unies sur le traité sur le commerce des armes. Cette session visait à préparer les réunions de l’année 2012 qui sera marquée, sans doute en juin-juillet, par la tenue d’une Conférence sur un Traité relatif au commerce des armes (TCA). L’objet de la négociation est de proposer un cadre juridique international contraignant destiné à encadrer les échanges et transferts internationaux d’armes classiques (c’est-à-dire les armes qui ne sont pas biologiques, chimiques, et nucléaires).

À cette session, le président de la session, l’argentin, R.G. Moritan a déposé un brouillon de texte, qui dépasse le simple relevé des diverses positions, mais les met en cohérence et représentera une sorte d’ossature des grandes lignes d’un futur traité. Un certain nombre de pays, dont la France qui occupe la vice-présidence du Comité préparatoire, ont réservé un bon accueil à ce texte. D’autres pays, dont les États-Unis, se sont montrés très réticents voire hostiles. Les diplomates ont un an pour préparer la Conférence ainsi que les ONG qui vont déployer un lobbying intense.

À noter que le représentant du Saint-Siège, très actif décidément en juillet, s’est également exprimé sur la question et a fait part de l’urgence de la mise en place d’un « instrument légal fort, crédible, efficace et concret pour augmenter la transparence dans le commerce des armes ». Le principal objectif d’un Traité sur le commerce des armes – a-t-il conclu – « doit être celui de sauvegarder la vie humaine et de construire un monde plus respectueux de la dignité humaine, et pas seulement de réglementer le trafic illicite d’armes. Agir de manière responsable signifie promouvoir une vraie culture de paix et de vie ».

Le processus de négociation sur ce Traité délicat continue donc son cours, ce qui est un élément encourageant dans ce panorama estival du désarmement, en demi-teintes comme l’a été la météo !

Daniel Durand

À lire également sur les désarmements d’armes nucléaires et d’armes conventionnelles :

- De SALT aux ZEAN : 40 ans de désarmement nucléaire

- Vers un nouveau siècle bestial ?

- Le mensonge nucléaire

- Armes de guerre pharmacologiques

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Source : Relations internationales

Le Profit et rien d’autre ! (vidéo)

16 août

« Je viens d’un pays où les chiffres ne veulent plus rien dire. Bill Gates pèse 90 milliards d’euros, soit le PNB d’Haïti pour les 30 ans à venir… Il y a des pays où les pauvres vendent leurs organes au plus offrant, où on vend ses enfants, parfois son vote. Et puis d’autres où on monnaye sa conscience selon le cours de la bourse. Qui a dit que l’économie était au service de l’homme ? Je viens d’un pays qui techniquement n’existe pas. Comme les 2/3 d’une planète vendue pour une poignée de dollars. »

Comment va le monde vu de Port-à-Piment, petite ville de Haïti, aujourd’hui réduite à la ruine et à la décomposition sociale ? Qu’en est-il en Occident de la solidarité, des grandes idéologies face à la nouvelle économie ?

Partant de l’hypothèse généralement acceptée que “la quête du profit mène le monde“, Raoul Peck explore les conséquences que ce paradigme génère sur les rapports humains. Il pose une série de questions et construit un film polyphonique où jouent en contrepoint scènes de vie, entretiens, interviews d’économistes, archives, graphiques, micro-trottoirs filmés en Haïti et aux quatre coins du monde occidental… Soutenu par la parole engagée du réalisateur et par une stylisation brutalement contrastée, le film relie une approche “macro” – celle de la grande spéculation des organisations monétaires internationales et des spécialistes de l’économie – à une approche “micro” – celle des pêcheurs et des paysans de Port-à-Piment qui réinventent dans le troc de nouveaux systèmes d’échanges. Marqué par le totalitarisme de Duvallier, Haïti représente ici le tiers-monde paralysé par la misère et la violence, où le bonheur est un surplus. Le monde occidental, lui, semble avoir perdu la mémoire et la force de résister. Pamphlet à la fois caustique et poétique, “Le Profit et rien d’autre !” retrace l’histoire de ce déséquilibre et dénonce les perversités et absurdités de “ce système féodal et opaque“.

De Port-à-Piment, petit village haïtien, Raoul Peck lance dans « Le Profit et rien d’autre ! », une réflexion sur la notion de profit à l’heure de la mondialisation.

Documentaire de Raoul Peck (France-Belgique, 2000, 56′)

Les grandes inquiétudes des grandes puissances

9 août

par François Danjou pour Question Chine

Il faut se rendre à l’évidence. La vieille Europe aux prises avec ses affres budgétaires, handicapée par son infirmité politique et militaire, ne pèse plus.

Le paysage de la puissance stratégique est entièrement occupé, ou presque, par les Etats-Unis, prêts à évacuer l’Afghanistan, et dont on dit qu’ils sont sur le déclin, et les émergeants, dont le chef de file, aujourd’hui incontesté, est la Chine. Les experts, jamais à court de prédictions, affirment qu’elle sera dans quinze ans la première puissance économique de la planète.

Le tout au milieu de menaces latentes de prolifération nucléaire, d’un Moyen-Orient enkysté dans ses haines, à l’ombre de la menace latente de l’Islam radical, et d’une succession de conflits et de secousses mettant en péril les équilibres anciens.

Les crises financières répétées et les tensions sur les ressources accompagnent la déstabilisation contagieuse des sociétés traditionnelles ou autocratiques, contre laquelle les pays démocratiques occidentaux, surendettés et en panne socio-économique, ne sont au demeurant pas immunisés.

Comme les ambitions contraires des puissances rivales s’attirent et se repoussent, l’une des compétions stratégiques qui occupe le devant de la scène, dans un environnement de plus en plus nerveux d’une Asie qui réarme, est la rivalité entre Pékin et Washington.

Et, comme l’esprit humain éprouve la nécessité de focaliser les antagonismes sur un théâtre concret, où se fourbissent les armes et les postures des affrontements futurs, c’est vers la Mer de Chine du Sud et Taïwan, objets d’innombrables commentaires d’experts, souvent inquiets, que se tournent les projecteurs des médias du monde.

Entre rivalités meurtrières et apaisement

Il y a, pour simplifier, deux manières de considérer cette gigantesque controverse qui porte d’abord sur l’extravagante revendication chinoise de la totalité de la Mer de Chine du Sud, vaste comme la Méditerranée et bordée par une série de pays, ayant eux-mêmes des prétentions sur des zones déjà investies par Pékin.

Le premier type de décryptage est de l’ordre du pessimisme linéaire. Il interprète le futur en extrapolant les grignotages passés, les rodomontades et les échauffourées présentes, comme un processus inéluctable d’affirmation de puissance qui aboutira sans coup férir à la transformation de la Mer de Chine du Sud en mer intérieure chinoise. Une variante de cette vision est le conflit direct entre l’APL et les armées américaines, que certains jugent inexorable.

L’autre analyse, qui ne nie pas les risques d’accrochages et d’incidents, au demeurant déjà très fréquents, fouille la psychologie des acteurs, relève les contradictions entre les faits, les discours et les postures, explore les inquiétudes qui affleurent, tient compte des tentatives de conciliation et examine les forces et les faiblesses des acteurs en présence.

Si l’on veut bien accepter le fait que la dissuasion nucléaire, panoplie apocalyptique partagée par les deux protagonistes, garde la capacité d’éloigner par la terreur un conflit central, dont ni la Maison Blanche ni Zhongnanhai ne veulent envisager le spectre ; et si, par ailleurs, on observe que la Commission Militaire Centrale et le Pentagone, roulent depuis 1995 le rocher de Sisyphe de leur improbable coopération militaire, on doit aussi accepter l’idée que la situation n’est pas celle d’une aggravation linéaire.

Elle serait plutôt celle d’une crise cyclique vieille de plus de 60 ans, périodiquement secouée par des accrochages et des incidents qui renvoient à des modes de pensée d’un autre âge du Parti Communiste, que même les chercheurs chinois remettent en question.

Le tout marqué par la multiplicité des acteurs, dont certains se cabrent contre Pékin, alors que les intentions et les raidissements chinois se nourrissent à la fois des réminiscences impériales sans référence juridique solide, et de la colère irrépressible contre la flotte américaine omniprésente dans la zone où monte, de part et d’autre, la crainte d’un dérapage militaire irrémédiable.

Course aux armements et fragilités économiques

L’affichage des postures martiales et des resserrements stratégiques entre Washington et quelques pays de la zone accompagne une intense et dispendieuse course aux armements, encore attisée par une suite ininterrompue d’analyses alarmistes, où pèse la main du complexe militaro-industriel américain, sur les nouvelles armes chinoises en cours de mise au point – porte-avions, missile balistique antinavires ou antisatellites, chasseurs furtifs, sous-marins nucléaires, attirail de guerre électronique -.

Mais les bruits de ferraille – escales de bâtiments de guerre américains au Viêtnam, exercices à tir réel et manœuvres avec les Philippines – résonnent au moment où les deux protagonistes sont englués dans d’insondables problèmes financiers et socio-économiques internes qui jettent une ombre sur la réalité de leur puissance. Surtout ils posent la question de leur capacité à tenir la distance de ce bras de fer, où Pékin, dont le budget militaire est 5 ou 6 fois inférieur à celui du Pentagone, a cependant quelques longueurs de retard.

En Chine, la dette mal cernée des provinces et les défis socio-économiques de l’urbanisation massive, dont le fardeau financier est hors de portée des capacités d’investissement des banques, constituent une sérieuse limitation aux ambitions extérieures et aux compétitions high-tech.

Aux Etats-Unis, le déficit budgétaire abyssal vient de pousser Washington à jeter l’éponge en Afghanistan et fait surgir une forte pression isolationniste, à laquelle s’opposent, pour l’instant avec succès, les partisans d’un basculement des priorités stratégiques vers le Pacifique occidental et l’Asie.

Les deux chefs des armées, le Général Chen Bingde pour l’APL, et l’Amiral Mullen pour l’US Army, qui n’ignorent pas ces contraintes, viennent d’effectuer des visites croisées en Chine et aux Etats-Unis. Ces dernières sont révélatrices des bonnes intentions réciproques contre le risque d’une montée incontrôlée aux extrêmes et pour apaiser l’angoisse d’un essoufflement économique et financier. Mais elles ont aussi exprimé quelques non-dits et inquiétudes à propos du futur, tant il était clair que les deux parties avaient chacune en tête que l’autre était l’ennemi potentiel.

L’épée de Damoclès de Taïwan

Dans la région, le dilemme de Taïwan, l’autre point chaud de la rivalité stratégique sino-américaine, en apparence moins brûlant depuis le rapprochement avec la Chine opéré par Ma Ying Jeou, président taïwanais, 3e héritier politique de Tchang Kai Chek, est en réalité bien plus effrayant.

Sur l’apaisement en cours pèse en effet l’épée de Damoclès d’une opposition radicale entre les systèmes politiques de part et d’autre du Détroit et du nationalisme identitaire taïwanais arc-bouté au refus définitif d’une réunification avec une Chine gouvernée par le pouvoir communiste.

A quoi s’ajoutent l’angoisse des stratégies obliques chinoises, appliquées à « finlandiser » l’Ile rebelle par le biais d’une irrésistible marée économique et commerciale. Alors que plane l’ombre d’un arsenal toujours renouvelé de missiles balistiques chinois, dont la lancinante menace est presqu’uniquement équilibrée par le Taïwan Relations Act, obligation de droit interne votée par le Congrès des Etats-Unis, qui oblige l’administration américaine à réagir en cas d’attaque « non provoquée » de l’Armée Populaire de Libération contre l’Ile.

Là aussi le décryptage par l’analyse des non dits, des intentions cachées et des solutions d’apaisement jouant sur la vertu réparatrice du temps et spéculant sur la sagesse, est possible.

Il s’oppose aux anticipations catastrophiques d’un conflit inéluctable ou d’une réunification rampante. Mais la marge de manœuvre du bon sens et de la modération est ici plus étroite, enfermée plus qu’ailleurs dans les limites étouffantes d’un nationalisme exacerbé que Pékin n’a cessé de cultiver au cours des dernières années, éveillant en retour la sensibilité identitaire des Taïwanais.

Le poids des émotions et la force des postures

Ce qui se développe sous nos yeux, dans cette région du monde dont la sécurité n’est pas stabilisée, où les passions prennent le pas sur la raison en dépit des échanges commerciaux en expansion, est le jeu classique des prémisses de conflits.

Comme souvent, quand pointent les risques de confrontation majeure, la région est le théâtre d’une lutte entre, d’une part l’affirmation d’identité et de puissance – celle de la Chine contre les Etats-Unis ; de Taïwan contre Pékin ; ou celle des pays limitrophes de la Mer de Chine contre les ambitions chinoises – et, d’autre part, la lucidité et la raison auxquelles les hommes subjugués par le bouillonnement des passions et enfermés dans les schémas de leurs postures d’affrontement, peinent à faire appel.

Dans ce contexte on voit bien que l’apaisement ne pourra surgir qu’au prix de concessions de toutes les parties concernées. Celles-ci seront d’autant plus difficiles, qu’à bien des égards, les questions touchent à l’image très passionnelle que les uns et les autres se font d’eux-mêmes et du rôle que l’histoire leur a attribué.

Le Parti Communiste Chinois se voit comme le rédempteur de la puissance chinoise bafouée il y a 150 ans et, s’agissant de Taïwan, comme le garant suprême de l’unité du pays. Quant aux Etats-Unis, ils savent bien que leur posture en Mer de Chine et à Taïwan renvoie à la crédibilité de la « Pax Americana » en Asie du Nord-est, qui tire sa légitimité historique de la victoire sur le Japon, mais aujourd’hui directement contestée par Pékin.

La chance manquée de l’Union Européenne

Mais le pire n’est jamais sûr. Il est d’abord tenu à distance par la terreur atomique qui rappelle aux hommes la fureur dévastatrice et irrationnelle des guerres. Tandis que, dans cet étalage de force brute, la sagesse n’est pas complètement absente. A propos de la Mer de Chine, nombre d’experts chinois mesurent bien les risques des raidissements de Pékin face aux états de l’ASEAN qui se cabrent avec le soutien de l’US Navy. Depuis quelque temps, ils conseillent à Pékin d’assouplir sa position.

Sur la question de Taïwan, Pékin a mis en veilleuse ses menaces militaires directes et Washington qui pousse le Pentagone à nouer des liens avec l’APL, entretient une ambiguïté stratégique qui le conduit d’une part à garantir la pérennité du Taïwan Relation Act et à vendre des armes à l’Ile, et, d’autre part, à se replacer du côté de Pékin quand les Taïwanais tentent de faire évoluer le statu quo dans le sens de l’indépendance, irréfutable casus belli pour le Parti Communiste Chinois.

L’avenir dira si les risques économiques et financiers qui plombent la course aux armements et, surtout, si la sagesse des hommes triomphant des passions, donneront aux situations dangereusement conflictuelles le temps de s’apaiser. Ou si la logique des postures qui accompagnent les émotions nationalistes, les rivalités de puissance et les conflits d’intérêt précipiteront la région dans des conflits aux conséquences catastrophiques.

Dans ce duel obstiné où la marge de manœuvre est étroite, et où les passions brouillent la raison, on voit bien qu’il manque un arbitre. Si l’Europe avait respecté ses propres règles budgétaires et évité de sous-traiter sa défense aux Etats-Unis et à l’OTAN, elle, dont l’histoire fut traversée par des épisodes passionnels suicidaires, aurait eu suffisamment d’entregent stratégique pour jouer ce rôle, dans un contexte régional qui rappelle les rivalités nationalistes de l’Europe du XIXe siècle.

Après tout, si on y ajoute les questions du Pakistan et de la Corée du Nord, où Pékin et Washington ne sont pas ennemis mais seulement des partenaires ombrageux et méfiants, les controverses en cours renvoient à quelques uns des défis majeurs des temps modernes qui sont la prolifération nucléaire des états faillis, l’inviolabilité des frontières, la liberté de navigation en haute mer, et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Autant de sujets, dont il est bien dommage que la Vieille Europe soit tenue à l’écart.

François Danjou

À lire/voir également sur les relations sino-américaines :

- L’impossible union asiatique (vidéo)

- L’avenir de l’Eurasie se joue en mer de Chine

- Le fossé se creuse t-il entre Taïwan et Washington ?

- La Chine et quelques uns de ses voisins

- De l’arrogance à l’inquiétude

- Les dangers de la rivalité qui s’accroît entre les Etats-Unis et la Chine

- Le monde en 2020 : réveil du dragon, déclin de l’aigle

- La guerre des empires

- Les perdants et les gagnants dans l’Afghanistan d’Obama

- Le Grand Échiquier d’Asie Centrale

Source : Question Chine

Les Etats-Unis se préparent à intervenir militairement en Somalie

8 août

par Susan Garth pour WSWS

Le gouvernement Obama prépare une nouvelle intervention militaire en Somalie, prétextant  des préoccupations humanitaires pour les victimes de la sécheresse qui meurent de faim. Les médias se sont alignés sur une campagne mêlant larmes de crocodiles et lamentations avec des dénonciations du mouvement islamiste al-Shabaab qui est accusé d’avoir aggravé la crise.

Tout comme la campagne de bombardements de la Libye a été lancée en appelant à sauver du massacre la population civile de Benghazi, à présent une nouvelle intervention se prépare en Afrique pour soi-disant sauver les enfants de Somalie qui meurent de faim. Il s’agit là d’un exercice cynique de tromperie publique.

Al-Shabaab ne compte guère plus de 10 000 partisans, selon un rapport produit pour le Conseil américain des relations étrangères. Ses forces les plus loyales ne dépassent probablement pas quelques centaines de combattants. Il n’a aucun lien organisationnel avec Al-Qaïda, selon le Centre national de lutte contre le terrorisme.

Et pourtant les responsables américains attribuent à cette organisation la responsabilité de la famine qui sévit actuellement. « Le terrorisme incessant d’al-Shabaab contre ses propres gens a transformé une situation déjà grave en une situation extrême et qui ne peut qu’empirer », a déclaré la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton la semaine dernière.

En fait, c’est Washington qui a refusé toute aide pour les régions de Somalie qui ne sont pas sous le contrôle du Gouvernement fédéral de transition (GFT) soutenu par les Etats-Unis, ce qui veut dire que l’aide est limitée à quelques kilomètres carrés. « Nous sommes déterminés à sauver des vies en Somalie et nous travaillons déjà dans toutes les régions qui ne sont sous contrôle d’al-Shabaab », a dit Donald Steinberg, administrateur adjoint de USAID dans une conférence de presse à Londres. « Malheureusement, près de 60 % des personnes touchées se trouvent dans les territoires d’al-Shabaab ».

On ne pourrait avoir de déclaration plus claire de l’intention de Washington d’utiliser la nourriture et la famine comme arme de guerre contre une population civile. Quelques 3,7 millions de personnes sont menacées de famine en Somalie et 2,8 millions d’entre eux se trouvent dans le sud du pays où le GFT n’a aucune autorité. Toute agence qui cherche à fournir de la nourriture dans des zones étendues de Somalie court le risque d’être poursuivie pour assistance matérielle à une organisation terroriste.

En 2009, les Etats-Unis avaient forcé le Programme mondial d’alimentation à mettre un terme à leurs programmes d’alimentation à l’intention des mères et des enfants malnutris au motif qu’ils aidaient une organisation terroriste. Les zones où l’ONU a officiellement déclaré l’état de famine se voient refuser depuis deux ans toute aide en nourriture.

Le président Yoweri Museveni de l’Ouganda voisin et un allié des Etats-Unis réclame une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Somalie. Le but est, dit-il, de déraciner la milice al-Shabaab.

Mais al-Shabaab n’a absolument aucune puissance aérienne, ni même des missiles sol-air. Ses combattants, dont beaucoup ne sont que des adolescents, conduisent des pick-ups.

Une zone d’exclusion aérienne n’a d’autre but que celui de préparer le terrain à une invasion. Le général Carter F. Ham, qui est à la tête du commandement américain pour l’Afrique AFRICOM a clairement fait comprendre que le Pentagone serait d’accord pour une zone d’exclusion aérienne – à condition que ce soit présenté comme une demande émanant de pouvoirs régionaux et non de Washington. Il veut que l’Union africaine mette en avant ce projet de la même façon que l’appel à une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye avait émané de la Ligue arabe. Ce serait une opération militaire américaine sous un faux pavillon.

Les forces de l’Union africaine, soutenues par les Etats-Unis, et connues sous le nom de AMISOM ont tout juste lancé une offensive terrestre majeure contre la milice al-Shabaab. Des reportages font états de combats féroces à Mogadiscio et à proximité de la ville d’Elwak, dans la région de Gedo au sud de la Somalie.

Les Etats-Unis eux-mêmes ont déjà la capacité de frapper à l’intérieur de la Somalie. En juin de cette année, ils ont lancé une tentative d’assassinat par drone téléguidé. Auparavant, ils avaient fait atterrir des troupes des Forces spéciales par hélicoptères pour tuer ou capturer des suspects. Ils peuvent lancer des attaques d’une nouvelle base de la CIA à Mogadiscio, des vaisseaux de sa flotte qui patrouille au large de la côte somalienne ou de la base militaire qu’ils maintiennent à Djibouti, non loin de là.

Al-Shabaab, dont les Etats-Unis disent qu’il est lié à Al-Qaïda, est présenté comme une menace militaire majeure pour les Etats-Unis. Le président du comité de la Chambre sur la sécurité intérieure (House Homeland Security Committee), Peter King a qualifié al-Shabaab de « menace grandissante pour notre pays », prétendant qu’il recrutait des Américains d’origine somalienne pour le terrorisme.

Ecrivant dans le Guardian, Karen Greenberg, administrateur du Centre sur le droit et la sécurité, à l’université de New York, a remis en question les déclarations de King. Elle a fait remarquer qu’un seul Américain d’origine somalienne avait été condamné pour des délits liés au terrorisme et qu’il n’avait aucun lien avec al-Shabaab.

La réaction de Washington face à la famine qui sévit actuellement rappelle l’opération Restore Hope (Restaurer l’espoir) où dans les derniers jours de la présidence de George Bush père, le 5 décembre 1992, 30 000 soldats américains avaient été envoyés en Somalie sous prétexte de livrer de la nourriture aux enfants qui mouraient de faim.

Al-Shabaab n’existait pas alors. La soi-disant menace sur les convois acheminant la nourriture venait des « seigneurs de guerre » qui avaient émergé de l’effondrement du régime de Siad Barre. Depuis 1977, les Etats-Unis soutenaient le dictateur militaire Barre contre le régime éthiopien soutenu par les soviétiques. En 1991, Washington avait abandonné Barre et son régime s’était effondré. Depuis, il n’y a pas de gouvernement stable en Somalie.

Le président Bill Clinton avait poursuivi ce qui devenait toujours plus ouvertement une occupation. Il avait été forcé de retirer de Somalie les soldats américains en 1994 après que l’hélicoptère américain Black Hawk avait été abattu à Mogadiscio et que les cadavres des membres de l’équipage avaient été exposés devant les caméras de télévision.

L’opération Restore Hope représentait une nouvelle phase d’agression coloniale. La Workers League américaine, prédécesseur du Socialist Equality Party, avait à l’époque condamné l’intervention soi-disant « humanitaire » écrivant: « Le déchaînement de dizaines de milliers de soldats, renforcés par des navires de guerre, des chasseurs à réaction et des hélicoptères d’attaque, est une violation brutale de la souveraineté du peuple somalien. Il signale le retour de l’esclavage colonial non déguisé des peuples opprimés non seulement d’Afrique mais de par le monde.

Depuis, Washington est déterminé à inverser sa défaite et à reprendre le contrôle d’un pays qui est au coeur de la nouvelle ruée sur l’Afrique, un continent riche en pétrole et autres matières premières précieuses. La Somalie se trouve à la croisée du commerce mondial maritime et aérien. Quelque 90 vols commerciaux par jour traversent son espace aérien. Des voies de navigation maritime transportant le pétrole du Golfe et d’Afrique du nord se trouvent au large de ses côtes. Le contrôle de la Somalie est un objectif clé des Etats-Unis pour maintenir son hégémonie mondiale sur ses rivaux comme la Chine.

Washington a appris à adopter des tactiques différentes depuis sa défaite de 1994. De plus en plus ils utilisent des forces par procuration en Afrique. En décembre 2006, les Etats-Unis avaient soutenu l’invasion éthiopienne de la Somalie, qui avait installé le GFT comme régime fantoche. Lorsque les troupes éthiopiennes s’étaient retirées, AMISOM les avait remplacées. Des soldats de l’Ouganda et du Burundi, qui sont majoritaires dans AMISOM, ont été entraînés par les Etats-Unis et équipés avec du matériel le plus moderne.

Mais avec tous ces rebondissements d’intrigue impérialiste, la description de la Workers League de l’invasion de la Somalie en 1992-1994 a été à plusieurs reprises confirmée. Une succession d’aventures, d’invasions et de guerres impérialistes, aux Balkans, en Asie centrale, dans le Golfe persique et en Afrique, a suivi, et le plus souvent sous prétexte de missions humanitaires. Les travailleurs et les jeunes doivent rejeter toutes tentatives de manipulation des préoccupations suscitées par cette famine tragique en Somalie et qui servent à ouvrir la voie à une intervention brutale de plus.

Susan Garth

À lire également sur la Somalie :

- Des Tribunaux Islamiques à Al-Shabaab : mythe et réalité de la menace islamiste en Somalie

- Le contrôle de l’Afrique par l’Africom par Thierry Meyssan (vidéo)

- Armada contre pirates

- Le Yémen et la militarisation des voies navigables stratégiques

Source : WSWS

Fukushima : Limiter les radiations au lieu de l’information

7 août

Le Dr. Arnie Gundersen est certainement l’un des scientifique les plus respecté dans le monde du nucléaire et il s’impose comme la référence dans la catastrophe de Fukushima. Dans son interview du 19 juillet 2011, il présente la situation actuelle de la centrale et l’état des radiations ainsi que des pluies noires “black rains”.

Nous vous proposons une traduction en français de sa dernière interview. Si vous parlez anglais, vous pouvez également visionner cette vidéo.

Voici une traduction qui n’est pas mot à mot mais qui retransmet l’esprit de la présentation du Dr. Gundersen.

La contamination radioactive n’a pas seulement été détectée autour de la centrale Fukushima, mais partout dans le Japon.

Les réacteurs

Les réacteurs 1, 2, 3 et 4 continuent de relâcher des émissions radioactives. Nous ne les voyons pas durant la journée à cause de la chaleur et de l’humidité.
Cependant, durant la nuit, vous pouvez les observer sur les images de la webcam. Les nuages blancs sont de la vapeur qui contiennent des particules et qui s’échappent des réacteurs. Certaines personnes m’ont écrit pour me demander s’il ne s’agissait pas de l’imminence d’une explosion ou d’incendies. Mais il s’agit bien de la vapeur radioactive qui s’échappent des réacteurs (voir photo ci-contre).

La plus grande partie des radiations a été relâchée durant les mois de mars et avril 2011. Actuellement, les radiations qui s’échappent sont bien moins importantes que durant les deux premiers mois. Durant les six premières semaines,  95 % des radiations se sont échappées de Fukushima.

Cependant, Fukushima va relâcher des radiations pendant encore beaucoup de temps. Les Japonais sont en train de construire de larges tentes qui devraient recouvrir les réacteurs. La première tente est en construction et elle va recouvrir le réacteur 1. Il en ira de même avec les réacteurs 2, 3 et 4. Dès septembre, l’objectif de ces tentes est de récupérer la vapeur radioactive et de la traiter. De plus en plus, l’opérateur doit faire face aux liquides contaminés qui s’infiltrent dans le sous-sol et qui se trouvent sur le site. Mais dans le futur immédiat, il n’y a aucune solution  pour les éliminer.

Le combustible nucléaire

Les Japonais annoncent qu’il faudra en tout cas 10 ans pour commencer à extraire le combustible nucléaire. 10 ans pour commencer à extraire le combustible !

Actuellement il n’y a aucune technologie qui permet d’enlever ce combustible qui se trouve au fond des bacs de rétentions sous les réacteurs. Le combustible a percé la jupe des réacteurs et se trouve dans les bacs de rétentions. Aux États-Unis, à Three Miles Island, le combustible se trouvait dans le réacteur. Ici, il se trouve sur le sol, sous les réacteurs. Cette situation est totalement nouvelle. Il va falloir ramasser ce combustible liquide hautement radioactif et ce processus pourra durer 10 à 20 ans.

La contamination nucléaire

Pour moi, ce qui m’inquiète le plus, ce sont les informations qui proviennent du site. Certains de mes amis biologistes, qui ont travaillé à Tchernobyl, sont allés au Japon pour faire des tests scientifiques. Ils avaient imaginé et anticipé que la situation n’allait pas être bonne. Cette semaine, j’ai reçu un appel téléphonique qui me disait que la situation est vraiment, vraiment mauvaise.

Ce sont des scientifiques qui ont l’habitude des radiations. Les conditions qu’ils ont trouvées à Fukushima sont bien pires que ce qu”ils avaient imaginé. Il y a des évidences qui corroborent leurs recherches. Par exemple, les champignons, à plus de 60 km de la centrale, contiennent des taux bien supérieurs aux limites fixées par les Japonais. Détail intéressant, ces champignons ont été cultivés à l’intérieur. Comment les champignons cultivés à l’intérieur peuvent-ils dépasser les limites légales de radiations extérieures fixées par le gouvernement ?

Un autre exemple vient de la contamination du bétail dans la préfecture de Fukushima. Tout avait débuté avec 8 vaches, ensuite 40 vaches et maintenant plus de 100 et je suis sûr qu’il va y en avoir encore plus dans le futur. Un point intéressant est que les vaches ont été élevées entre 60 et 90 km de la centrale. Elles montrent des taux de Césium bien au-delà de ce qui peut être approuvé pour la consommation. Quand ces vaches ont été commercialisées, le gouvernement japonais n’avait pas fait de test sur la viande.

La question la plus importante est : comment est-ce que ces vaches ont été contaminées ?

Il se trouve que les vaches sont nourries avec du foin de riz. Ce foin, récolté au-delà de 60 km, a été apporté aux paysans qui se trouvaient dans la préfecture de Fukushima. Cette paille a été contaminée à 500’000 Becquerels par kg. Il s’agit d’une contamination au Césium. Le césium a une demi-vie de 30 ans. Dans 30 ans, la contamination sera toujours de 250’000 Becquerels par kg et dans 60 ans 125’000 Becquerels par kg.

Cela c’est passé à plus de 65 km. Vous vous rappelez que la Commission nucléaire avait demandé une évacuation au-delà de 80 km. Cette situation indique que la NRC avait raison. Le gouvernement japonais aurait dû évacuer sa population à plus de 80 km au lieu des 20 km actuels. La radiation a dépassé les frontières de la préfecture de Fukushima, mais le Gouvernement ne semble se soucier que des taux dans cette préfecture.

Black Rain

La dernière chose dont je voudrai parler aujourd’hui est ce qui se passe au-delà de 80 km.

Il est très clair qu’avec les mesures radioactives et la paille qui ont été découvertes et relevées qu’il y a des endroits, même au-delà de 80 km qui sont autant contaminés qu’à Tchernobyl.

A Tokyo, j’ai ici une lettre d’un habitant qui a fait analyser le sol d’une cours pour jeux d’enfants. Les résultats montrent qu’il y a 53’000 becquerels par kg à cet endroit. Cette personne était tellement préoccupée qu’elle a été voir le maire de Kashiwa City qui lui a répondu de ne pas s’inquiéter. Nous avons un citoyen qui a payé une étude et qui l’a présentée aux autorités et qui ne peut aller nulle part avec ce gouvernement.

Il y a une autre information qui vient de National Cancer Center Hospital East. Elle se trouve sur leur site internet. Ce document montre que 11 jours après l’accident (mars 24), le niveau de radioactivité à l’extérieur du bâtiment était 30 fois plus élevé qu’à l’intérieur. Il y a eu une déposition sur le sol d’éléments radioactifs. Il s’agit d’un hôpital spécialisé et ils savent comment mesurer la radioactivité.

Le dernier rapport que je veux vous montrer provient d’un e-mail. Chaque jour je reçois un e-mail d’un éminent physicien, le Dr. Saji, ex-secrétaire de la Commission de la sécurité nucléaire. Il y a deux jours, il m’a écrit ceci à propos du foin contaminé : « Je crois que cela est dû au stockage de la paille à l’air libre lors du passage du panache, et particulièrement durant la première semaine de la « Pluie Noire » ». (Black Rain).

« Black Rain », « Pluie Noire » n’est pas un terme que le Dr. Saji utilise légèrement. Cependant, c’est ce qu’il s’est passé au Japon. Ce que Dr. Sagi mentionne, se sont des nuages de particules radioactives qui ont déposé un peu partout de la radioactivité dans le nord du Japon.

Au lieu de limiter l’information, Il est plus important de limiter les radiations !

Les Japonais sont des personnes pleines de ressources et la victoire de l’équipe féminine de foot le montre. Mais ils ont le droit de connaître l’importance du problème auquel ils font face dans le but de faire face de manière correcte. Au lieu de limiter l’information, Il est plus important de limiter les radiations.

Le site officiel du Dr. Arnie Gundersen : Fairewinds Associates

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Traduction : Laurent Horvath

Source : Watts2000

« Breivik s’est radicalisé et a commis ses actions seul », entretien avec Jean-Marc Flükiger

7 août

A la suite de la double tuerie survenue en Norvège le 22 juillet dernier, Jean-Marc Flükiger, auteur de Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste (dans lequel il traite notamment du concept de résistance sans leader), a accepté de répondre à quelques questions. Il est rédacteur pour le site d’études sur le terrorisme, www.terrorisme.net pour lequel il a publié de nombreuses contributions, notamment autour du mouvement radical de libération des animaux, d’Al-Qa’ida et du terrorisme en général.

Qu’est-ce que la résistance sans leader et en quoi Anders Breivik en est-il ou non, à la lumière des éléments connus à ce stade, une illustration ?

Jean-Marc Flükiger : Pour bien comprendre ce qu’est la « résistance sans leader » et son ancrage dans les mouvements d’extrême-droite américains, il est intéressant de se référer aux écrits de Jeffrey Kaplan, un chercheur américain, spécialiste de l’extrême-droite et notamment son important article « Leaderless resistance » paru en 1997. C’est d’ailleurs sur la base de ses travaux que je développe mes réflexions autour du concept et de son histoire dans mon ouvrage, Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste.

Selon Kaplan, on peut définir la « résistance sans leader » comme « une opération impliquant un individu seul ou une cellule composée d’un (très) petit nombre d’individus qui s’engage(nt) dans des actions violentes, souvent antiétatiques (mais pas nécessairement) indépendamment du soutien d’un quelconque mouvement, d’un quelconque leader ou d’un réseau de soutien ».

Selon cette définition, je pense que l’on peut interpréter les attaques de Breivik (au centre d’Oslo et sur l’île d’Utoya) comme des manifestations de « résistance sans leader ». Celui-ci a très probablement agi seul, sans le soutien d’un quelconque réseau ou d’une quelconque cellule. Selon sa publication, celui-ci accusait le gouvernement norvégien de contribuer à une islamisation de son pays. Ses visées étaient donc politiques, même si beaucoup de gens les considèrent comme irréalistes (voir simplement folles). Pour une analyse de son pamphlet et de ses motivations, j’attire également l’attention sur une intéressante analyse publiée par Jean-François Mayer sur le site terrorisme.net.

Les précédents les plus connus d’un tel type de terrorisme sont sans doute Timothy McVeigh (auquel Breivik fait référence à plusieurs reprises dans son texte), auteur des attentats d’Oklahoma en 1995 ou d’autres extrémistes de droite comme David Copeland en Grande-Bretagne (auteur d’une série d’attentats en 1999 à Londres).

Au niveau du mouvement radical de libération des animaux et de la Terre, il est intéressant de constater les similarités entre les écrits de Breivik et les propos d’un ancien porte-parole de l’Animal Liberation Front (ALF), Robin Webb. Celui-ci déclare que « On peut raisonnablement argumenter qu’on devient un membre de l’ALF en exécutant une action de l’ALF (…). Toute personne (…)  peut entreprendre une action qui tombe sous le coup de ces règles et peut déclarer qu’il s’agit d’une action du Front de Libération Animale. Il n’y a pas de hiérarchie, pas de leader (…). Tous, chacun de vous : vous êtes l’ALF ».

En substance, on retrouve des propos similaires dans l’ouvrage de Breivik, celui-ci déclare « aucune cellule dormante ne peut rester inactive à attendre des ordres venus d’en haut. Votre obligation en tant que Chevalier justicier/commandant de cellule est d’agir selon votre initiative propre. Tout patriote seul qui souhaite établir une cellule et commencer des actions (« begin action ») peut le faire et ainsi devenir une partie de l’organisation ».

Dans les deux citations, on retrouve l’idée d’une affiliation, non par la soumission à une organisation (et ses leaders), mais par une action ou plusieurs actions qui se revendique(nt) du mouvement que Breivik imagine créer.

Sans un leadership idéologique s’appliquant aux cellules et/ou membres d’un « mouvement de résistance », comment celui-ci peut-il définir et faire appliquer ses propres limites, y compris dans les moyens utilisés pour atteindre ses objectifs (si applicable, i.e. hors situation où il n’a rien à perdre et où tous ses membres doivent être prêts à tout) ?

Jean-Marc Flükiger : C’est un problème important pour les mouvements organisés selon la « résistance sans leader ». Lorsqu’il écrit son article, Louis Beam, le « père » du concept, est confronté à la même question. Il propose un système de cellules, au sein duquel « tous les individus opèrent de manière indépendante, sans avoir à rendre des comptes à un quartier-général central ou à un leader individuel ».

Mais alors, sur quelle base un mouvement fondé sur la résistance sans leader pouvait-il fonctionner en termes de formation, d’information et d’organisation des actions ? Selon Beam, « la réponse à cette question réside dans le fait que les participants à un programme de résistance sans leader par le biais de cellules fantômes ou d’actions individuelles doivent savoir exactement ce qu’ils font et les moyens pour y parvenir. Il en va de la responsabilité de l’individu d’acquérir les compétences nécessaires et les informations quant aux actions qui doivent être entreprises. Ceci n’est pas aussi impraticable que cela en a l’air dans la mesure où, dans tout mouvement, toutes les personnes impliquées ont une vision commune des choses, partagent une même philosophie et réagissent généralement de manière similaire dans des situations données ».

En l’absence d’une hiérarchie et d’un leader, le partage d’une même philosophie par les membres d’un mouvement est décisif, non seulement pour la détermination des actions, mais également pour l’identité et la cohésion du mouvement en tant que tel.

On a constaté par exemple que les mouvements radicaux de libération des animaux et de la Terre fonctionnent sur un certain nombre de principes qui leur permet de pallier à l’absence de leader ou d’organisation. Pourtant, cette manière de fonctionner n’est pas sans soulever un certain nombre de problèmes.

D’abord, il existe toujours la question des « sous-mouvements » dissidents, qui n’acceptent pas les principes d’action du mouvement (ou seulement certains de ces principes). On l’a constaté avec la règle du Front de Libération des Animaux (ALF) selon laquelle « il faut prendre toutes les précautions pour ne blesser ni animal, ni être humain ».  Certains « sous-mouvements » – comme l’Animal Rights Militia n’acceptent pas ce principe et passent outre. Comme le mouvement est totalement décentralisé, il n’y a pas un leadership pour « contraindre » les éléments récalcitrants à respecter les principes et à rentrer dans le rang. A terme, cela peut conduire à une radicalisation du mouvement, à des dissidences et un éclatement de ce dernier.

En l’absence d’un centre, on constate également que ces mouvements sont quasiment dans l’impasse lorsqu’il s’agit de « normaliser » leur message et de passer d’une action violente à une action politique non-violente. Il leur est extrêmement difficile de passer d’une phase « décentralisée » à une phase plus « centralisée ». Une des seules manières de continuer à propager leur message reste donc la « propagande par le fait », la continuation des actions.

Un attentat du type de ceux d’Oslo est plutôt associé, depuis plusieurs décennies, aux mouvements violents de l’extrême-droite américaine (Timothy McVeigh, Eric Rudolph…). Y a-t-il une contagion européenne, idéologique ou même opérationnelle ? Quels en sont les médias ?

Jean-Marc Flükiger : Ces dernières années, on a observé une « contagion » de la mise en œuvre de ce concept dans différents mouvements et nébuleuses qui n’ont rien d’autre en commun. D’une part, les mouvements radicaux de libération des animaux et de la Terre font usage de ce concept (sans nécessairement connaître les écrits de Beam par ailleurs) et sont également organisés de façon totalement décentralisée et en petites cellules.

On a également constaté que des individus et des cellules, se revendiquant d’Al-Qa’ida, ont également mis en pratique ce concept de résistance sans leader et son absence de liens hiérarchiques et d’organisation. L’exemple le plus frappant ces dernières années est la cellule responsable des attentats de Madrid en 2004 qui ne semblait pas avoir de contact direct avec Al-Qa’ida mais qui a été inspirée par son message.

Au niveau de la violence salafiste-jihadiste, il est probable que le théoricien Abu Musab Al-Suri et son Appel à la résistance islamique globale constitue le lien théorique entre lien entre l’extrême-droite et Al-Qa’ida. Il n’est pas clair dans quelle mesure Al-Suri connaissait les écrits de Beam, cependant on peut supposer qu’il connaissait l’ouvrage de fiction Turner Diaries de William Pierce. Cet ouvrage a eu une influence sur le développement du concept de résistance sans leader.

Même s’il est emprisonné depuis 2005, on constate que les écrits de Suri continuent à faire des émules. Ainsi, les premiers numéros d’Inspire – cette publication jihadiste en langue anglaise dont le lancement en 2010 avait été largement répercuté par les médias – contiennent des extraits de l’Appel à la résistance islamique globale.

L’explication de cette contagion entre extrême-droite et salafisme-jihadiste est multiple, mais une me semble particulièrement intéressante. Il s’agit de la peur, du désespoir pour les militants que leur groupe/organisation ne disparaisse. Même si elles ont été rédigées dans des cultures et à la lumière de luttes différentes, les théories de Beam et d’Al-Suri présentent de nombreuses similarités.

Du point de vue de l’analyse politique, elles considèrent que le contexte (ou l’environnement) politique national (Beam) ou international (Al-Suri) a changé et que ce changement vise la suppression des mouvements d’extrême-droite (Beam) ou jihadistes (Al-Suri). Du point de vue de l’analyse des conséquences, Beam et Al-Suri arrivent à la conclusion que les organisations classiques structurées hiérarchiquement doivent se transformer si elles veulent survivre et c’est pour cela qu’ils se font les défenseurs de la « résistance sans leader » (Beam) ou « l’école du jihad individuel et de petites cellules » (Al-Suri).

Est-il envisageable que les forces de sécurité européennes aient sous-estimé leur probabilité de passage à l’acte au profit d’autres groupes terroristes ?

Jean-Marc Flükiger : Dans le cas présent, je ne « jetterais pas la pierre » aux services de renseignement et de sécurité. Breivik n’a pas commis d’erreur dans sa préparation (ou peut-être une, lorsqu’il essaie d’acquérir des armes à Prague ou essaie de se rapprocher des Hells Angels) et il était donc très difficilement repérable. Même avec des pouvoirs de surveillance accrus, je pense que Breivik serait passé entre les mailles du filet sécuritaire.

Il est cependant vrai que, en se focalisant essentiellement sur le terrorisme jihadiste ces dernières années, il y a un risque de sous-estimer d’autres formes d’extrémisme et de danger. Dans cette perspective, il me semble important de ne pas perdre une vue d’ensemble.

Internet a contribué à la dématérialisation des liens idéologiques et opérationnels, facilitant ainsi le fonctionnement distribué de ses membres et cellules. Mais cela ne peut-il pas également contribuer à surestimer l’autonomie réelle dont ces derniers bénéficient, en brouillant leurs interactions ?

Jean-Marc Flükiger : Votre question me rappelle la discussion autour du « jihad sans leader » qui a fait rage en 2008 (et depuis) entre Marc Sageman et Bruce Hoffmann (et d’autres). Pour Hoffman, la menace d’un jihad sans leader, auto-radicalisé, indigène est largement surestimée. C’est ce qu’il reproche à Sageman, qui défend justement cette position (voir une présentation succincte de ce débat).

Beaucoup de gens ne croient pas en la possibilité d’une auto-radicalisation ou une radicalisation virtuelle. Je me souviens d’une discussion avec un spécialiste du jihadisme en 2006-2007. Ma thèse de « résistance sans leader » l’avait fait sourire. Pour un certain nombre de gens, la radicalisation doit toujours être le résultat d’une rencontre « concrète », « physique ». Par exemple, dans son récent ouvrage The Longest War, The Enduring Conflict between America and Al-Qaeda, Peter Bergen, qui a consacré plusieurs livres à Al-Qa’ida, cite un responsable du contre-terrorisme américain selon lequel « il est facile de trouver des « têtes brûlées » (hotheads) dans des cafés. Mais « Al-Qa’ida central » constitue un élément critique pour transformer ces têtes brûlées en une cellule disposant de capacités ».

On voit que certains ont encore de la difficulté à admettre la possibilité de l’auto-radicalisation, sans une rencontre, un contact direct ou indirect. Cette problématique est d’ailleurs discutée dans la recension de l’ouvrage de Matthieu Guidère, Les nouveaux terroristes.

En acceptant la thèse d’une auto-radicalisation, sans « interaction concrète », il existe effectivement un risque de ne pas voir que des interactions personnelles peuvent exister. Pour moi, le plus grand danger réside cependant dans l’aveuglement par rapport à la possibilité d’une auto-radicalisation. L’exemple de Breivik apporte un exemple très concret – et tragique – du contraire. Si c’est possible pour quelqu’un comme Breivik et la cause qu’il estime défendre (lutter contre ce qu’il estime être « l’islamisation de l’Europe »), cela est également plausible pour d’autres causes.

Concernant les raisons de la double tuerie d’Oslo, on assiste à un débat entre les tenants de causes idéologiques et ceux qui insistent sur une explication « personnelle » intrinsèque à Anders Breivik. Comme l’indique Marc Sageman, « la radicalisation est un processus collectif plutôt qu’individuel, dont les liens d’amitié et de parenté sont des éléments clés ». Peut-il y avoir des loups solitaires « auto-radicalisés » sans accord et partage, au sein d’un mouvement plus large, des moyens à mettre en œuvre, au-delà des seuls objectifs ?

Jean-Marc Flükiger : Comme je l’ai écrit précédemment, je pense effectivement que la possibilité d’une auto-radicalisation existe – Breivik est un excellent exemple. Le plus grand danger serait de rester aveugle face à cette possibilité.

A l’opposé, il est important de rester prudent et de ne pas verser dans une « psychose sécuritaire » en donnant des pouvoirs de surveillance trop larges aux organisations de renseignement ou de sécurité. Breivik s’est radicalisé et a commis ses actions seul. Il a été extrêmement minutieux et méthodique dans sa préparation. De ce point de vue-là, il constitue une exception. Généralement, les gens qui préparent de telles actions commettent des erreurs, par exemple lors de l’acquisition de matériel, qui permettent de les repérer. Breivik n’en a – malheureusement – pas commis, même si, pour prendre un exemple, sa tentative d’acquisition d’armes en République tchèque ou son rapprochement avec les Hells Angels aurait pu le faire repérer.

De nombreux médias et commentateurs ont eu pour premier réflexe d’attribuer les attaques à Al-Qaïda, ce qui ne manque pas aujourd’hui de provoquer des réactions sur l’islamophobie en Europe. Mais, alors que Breivik fait lui-même référence à Ben Laden dans son « manifeste », y a-t-il des points communs organisationnels et opérationnels entre le jihadisme d’aujourd’hui (tel que théorisé par Al-Suri) et les tenants occidentaux de la leaderless resistance ?

Jean-Marc Flükiger : On constate qu’il existe des similarités théoriques relativement importantes entre la « résistance sans leader » prônée par Beam et « l’école du jihad individuel et de petites cellules » d’Al-Suri. Les deux arrivent à la conclusion que les organisations classiques structurées hiérarchiquement doivent se transformer si elles veulent survivre.

Cette transformation est essentiellement structurelle. Étant donné qu’elles peuvent être facilement infiltrées, les structures hiérarchiques représentent un danger pour la cause et il est donc nécessaire d’abandonner le système pyramidal (hiérarchique).

Du point de vue de leurs solutions respectives, Beam propose une structure d’individus ou de petites cellules « opérant de manière indépendante sans avoir à rendre des comptes à un quartier-général central ou à un leader individuel ». La solution proposée par Al-Suri est identique à celle de Beam : il s’agit d’organiser la lutte autour « d’unités de la résistance globale islamique » composées soit d’individus, soit de cellules sans aucun lien entre elles.

Beam et Al-Suri insistent également sur le fait que le seul élément commun entre les combattants individuels est une vision du monde et une philosophie partagées, et non l’appartenance à une structure hiérarchique. Alors que Beam parle d’une « même vision du monde » et d’une « même philosophie », Al-Suri parle « d’un nom, d’un programme, d’une doctrine et d’un but communs ». Du fait que les structures de résistance sans leader sont déterminées par une philosophie et un programme communs, Beam et Al-Suri découragent les contacts entre les cellules opérationnelles et le leadership du mouvement.

Dès lors que l’identité de Breivik a été révélée, une réticence est apparue quant à l’appellation de « terroriste ». Cela est-il dû selon vous uniquement aux explications relatives à son état psychiatrique supposé ?

Jean-Marc Flükiger : N’étant pas psychiatre, il m’est difficile de me prononcer sur la santé mentale de Breivik. Ce que je constate, c’est qu’il semble extrêmement difficile d’abattre des gens de sang-froid, qui plus est en si grand nombre. Il y a ici des barrières psychologiques et éthiques très importantes. De ce point de vue-là, je pense qu’il y a ici une part de folie dans son action.

Pourtant, la lecture de son pamphlet de 1500 pages (même s’il semble avoir puisé dans d’autres écrits) ainsi que la manière dont il a préparé son action révèle quelqu’un d’articulé, de rationnel, méthodique et minutieux. Peut-être également mythomane (on pense ici à ses propositions d’ordres et de médailles). J’ai beaucoup de mal à concevoir son action uniquement comme celle d’un fou. Cela me paraît trop réducteur.

Pour ma part, je la considère comme celle d’un terroriste: il semble guidé par un objectif politique (lutter contre ce qu’il estime être l’ « islamisation de l’Europe »), il utilise la violence comme canal pour véhiculer un ou plusieurs message(s) que l’on retrouve dans son pamphlet, utilise ses victimes comme des symboles pour propager la peur dans la population. Qui plus est, une deux attaques visait directement des installations gouvernementales, ce qui confirme le caractère politique de cet acte. Même si ses objectifs politiques semblent irréalistes (ou fous), cela ne veut dire qu’ils n’existent pas.

De ce point de vue, son action est politique et entre dans la catégorie des actes terroristes.

Propos recueillis par JGP, Mon Blog Défense

Source : Alliance Géostratégique

Collapse (vidéo)

4 août

Synopsis : Les Américains prennent généralement plaisir à entendre de bonnes nouvelles. Ils aiment à croire qu’un nouveau président réparera les vieilles erreurs, que l’énergie propre remplacera le pétrole sale, et que des idées nouvelles vont redresser l’économie. Les experts américains ont tendance à retenir leur pessimisme et à espérer le mieux. Mais est-ce que quelqu’un est préparé pour le pire ?

Michael Ruppert est un autre genre d’Américain. Ancien officier de police de Los Angeles devenu reporter indépendant, il a prédit la crise financière actuelle dans sa newsletter auto-éditée « From the Wilderness » (De la nature sauvage) à une époque où la plupart des analystes de Wall Street et de Washington étaient encore dans le déni.

Le réalisateur, Chris Smith, a toujours aimé les personnages d’outsiders dans des films comme « American Movie » et « American Job ». Dans « Collapse », Smith quitte la stylistique de ses films précédents en interviewant Ruppert dans un format qui rappelle le travail d’Errol Morris et de Spalding Gray.

Assis dans une salle qui ressemble à un bunker, Ruppert raconte sa carrière de penseur radical et énonce les crises qu’il voit venir. Il s’appuie sur les mêmes nouvelles de presse et données médiatiques que celles disponibles à tout utilisateur d’Internet, mais il leur applique une interprétation unique. Il est particulièrement passionné par la question du “pic pétrolier“, annonciateur de la fin de l’ère pétrolière, soulevée par les scientifiques dès les années 1970…

Alors que d’autres experts débattent de cette question sur un ton mesuré, Ruppert ne se retient pas de sonner l’alarme. Il dépeint un avenir qui ressemble à de la science-fiction apocalyptique.

En écoutant ce flux rapide d’opinions, le spectateur est susceptible de remettre en question cette rhétorique comme paranoïaque, ou délirante, et à ne pas savoir ce qu’il faut faire de l’extrémisme.

Smith laisse le spectateur se faire son propre jugement.

Critique de Martin Gignac : Qui est Michael Ruppert ? C’est un ancien flic de la région de Los Angeles et un journaliste en herbe qui prend un malin plaisir à décortiquer le monde actuel. De son propre aveu, il avait prédit la présente crise économique et il annonce maintenant quelques calamités futures. L’avenir n’est pas rose, et les problèmes d’hier et d’aujourd’hui risquent de peser beaucoup dans l’appréhension de demain.

Le documentaire contemporain suit quelques voies tracées par des figures aussi populaires que Michael Moore et Raymond Depardon. Un des maîtres en la matière demeure Errol Morris, qui a signé de brillants ouvrages comme « The Thin Blue Line », « The Fog of War » et « Standard Operating Procedure ». Son rythme est actif sans être tape-à-l’oeil, multipliant les sources d’informations (archives, télévision, Internet, etc.) et les commentaires musclés. Une avalanche de mots qui existent pour mettre à jour une thématique ou une problématique dans une démonstration implacable qui maintient constamment l’intérêt.

C’est justement dans cette perspective que se dessine ce pertinent « Collapse ». L’hommage est sincère et senti sans être maniéré ou opportuniste. Il s’exprime jusque dans les choix musicaux du tandem Didier Leplae et Joe Wong qui n’hésitent pas à s’inspirer fortement du travail de Philip Glass et de Danny Elfman. Retournant aux « faits » après sa remarquable fiction « The Pool » qui s’avérait nettement plus intéressante et poignante que le surestimé « Slumdog Millionaire », Chris Smith n’a pas pour autant renouer avec l’esthétisme de ses précédents « The Big One » et « American Movie », si ce n’est dans sa façon de donner la parole à des êtres marginalisés. Il le fait à nouveau en s’arrangeant pour meubler les temps morts, rendant cinématographique un sujet qui l’est difficilement.

La seule version de Ruppert est présentée et ce n’est pas un hasard. Le cinéaste veut confronter le spectateur, l’obligeant à analyser les dires de sa source afin de déterminer si cela a du sens ou non. Un exercice qui pourrait s’avérer périlleux si le cinéphile veut seulement se divertir (pour cela, « Avatar » est toujours à l’affiche), mais qui devient un rare oasis en ces temps obscurs où la politique, l’économie et l’environnement sont éclipsés par les désastres à Haïti, la dernière saison de « Lost » ou les déboires des Canadiens de Montréal.

Traitant intelligemment son sujet, le montrant avec nuances, trouvant même un moyen de créer une brèche dans son jardin secret pour mieux revenir aux exposés en place, Chris Smith a réussi à soutirer le maximum de son intervenant controversé, dont les discours radicaux risquent de beaucoup faire parler dans les chaumières. Selon les yeux de Michael Ruppert, l’humanité semble courir à sa perte, et ses dires, apocalyptiques, en font un des ouvrages les plus horrifiques des dernières années, en compagnie de « An Inconvenient Truth » et la prémisse de « The Age of Stupid ». Lorsque ce sont les documentaires qui font peur, il y a nécessairement anguille sous roche.

Documentaire de Chris Smith (Etats-Unis, 2010, 80′)