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Israël fait son apparition dans le Printemps Arabe

Dans Géopolitique, Géostratégie le 31 juillet 2011 à 19:22

par M.K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Après être prudemment resté tapi dans l’ombre pendant près de huit mois, le temps de comprendre la signification et les dangers du Printemps Arabe, Israël s’est soudainement réveillé mardi dernier. Dans une manouvre sans précédent, le président israélien Shimon Pérès a convié les médias arabes à une conférence de presse pour déclarer qu’Israël soutenait un changement de régime à Damas.

Jusque là, Israël avait bien pris soin de ne pas s’identifier au Printemps Arabe, préférant se focaliser sur les conséquences des changements de régime plutôt qu’encourager les révolutionnaires sur les barricades. Dans le cas de la Syrie, Israël a même été soupçonné de soutenir en secret le régime du président Bachar el-Assad, voyant en lui un mur dressé entre Israël et le déluge que représenterait une prise de pouvoir par les Frères Musulmans.

Mardi, Pérès a dissipé d’un seul coup cette ambiguïté stratégique. « Assad doit partir. Plus tôt il partira, mieux se sera pour son peuple », a déclaré Pérès. Le président israélien a salué les manifestants syriens, déclarant : « Il est facile [pour les Syriens] de descendre dans la rue et de manifester, mais lorsque [l'armée syrienne] vous tire dessus ? C’est stupéfiant. Leur courage et leur fermeté sont honorables. »

Pérès a insisté sur le fait que le changement de régime à Damas serait dans les intérêts de la paix arabo-israélienne. Il a exprimé sa confiance qu’un régime successeur à Damas conclurait un traité de paix avec Israël – « Ceux qui recherchent la paix prévaudront ».

C’est une performance innovatrice. Pourquoi Israël a-t-il choisi de se débarrasser de son ambiguïté stratégique envers la Syrie ? Après tout, Israël ne sait que trop bien qu’un changement de régime n’importe où dans le monde arabe dans les conditions actuelles ne peut agir que contre ses intérêts. L’Egypte est un cas typique, où lorsque les dirigeants par intérim remettront le pouvoir à un gouvernement élu – s’ils le font -, il devra prendre en compte le fort souhait populaire pour une politique étrangère qui prenne ses distances avec les Etats-Unis et Israël.

Une large majorité d’Egyptiens exigera que leur gouvernement s’éloigne de toute forme de coopération étroite avec Israël sur les questions économiques et de sécurité, et Israël observe avec appréhension la perspective d’une amélioration des liens entre l’Egypte et l’Iran. Le chef du renseignement militaire israélien, le Général Aviv Kochavi, a fait récemment une déclaration étonnante, disant que l’Iran finançait secrètement les Frères Musulmans égyptiens. Bref, Israël n’a pas lieu d’être optimiste sur les conséquences d’un changement de régime en Syrie.

Apparemment, le calcul de Pérès est tout autre. Ce qui ressort est qu’Israël a évalué froidement qu’un changement de régime à Damas n’est pas d’actualité. Patrick Seal, le célèbre auteur arabisant, l’a résumé ainsi la semaine dernière : « La situation n’a pas atteint sa masse critique. Damas ne s’est pas soulevée, les services de sécurité ne sont pas encore divisés, l’économie ne s’est pas effondrée. Le régime a l’air faible, mais l’opposition semble encore plus faible. Plus le sang coule, plus il est difficile de trouver une solution. Une solution ou une autre devra être négociée. Si aucune solution n’est trouvée, il y aura la guerre civile ».

De même, Israël serait démoralisé de ne voir aucun signe d’une action internationale concertée, comme cela s’est produit en Libye. Au contraire, les coups et les humiliations qu’elles prennent de Mouammar Kadhafi dans la guerre libyenne, ne peuvent que rendre encore plus circonspectes les nations occidentales sur la sagesse d’ouvrir un front syrien dans un futur proche.

Les pays du BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud – en compagnie du Liban, ont étouffé les manouvres occidentales au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, ne serait-ce que pour débattre de la Syrie. La récente visite à Damas du secrétaire général de la Ligue Arabe, Nabil el-Araby, a montré que, dans cette région, le vent tourne en faveur d’Assad.

La Turquie snobe à nouveau Israël

Ces derniers temps, Israël a placé, pendant un moment, tous ces espoirs sur la restauration de ses liens moribonds avec la Turquie en matière de sécurité et sur la possibilité de monter, ensuite, un mouvement en tenailles contre la Syrie, par le nord et le sud. Les choses semblaient bien engagées ces dernières semaines pour une normalisation des relations israélo-turques, alors que les diplomates des deux pays s’activaient pour surmonter le lourd héritage de l’attaque israélienne contre le convoi d’aide humanitaire vers Gaza, parti d’Istanbul l’année dernière, qui a tué neuf citoyens turcs.

Toutefois, il apparaît maintenant qu’Ankara s’accroche obstinément à des excuses officielles israéliennes, lesquelles ne sont pas près d’arriver puisque cela équivaudrait à accuser l’armée israélienne. Les Turcs menacent maintenant de punir Israël.

« La balle est dans le camp israélien. S’ils décident de s’excuser, alors tout ira bien. Dans le cas contraire, nous devrons passer au plan B », a déclaré à l’Agence France-Presse un responsable turc. Il a ajouté que la Turquie envisageait de prendre des mesures afin d’entreprendre une action judiciaire contre les commandos israéliens qui ont orchestré cette attaque contre le convoi humanitaire, et qu’elle pourrait également « réduire encore sa représentation diplomatique et différer son accord lorsque Israël voudra nommer un nouvel envoyé à Ankara. »

Le ministère turc des Affaires étrangères a sorti une déclaration critiquant le dernier geste israélien de créer de nouvelles colonies en terre palestinienne.

Un peu plus tôt, samedi, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, dans une allocution, à Istanbul, lors d’une conférence d’envoyés palestiniens, a dit en présence du chef de l’Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas : « A moins que nous ne recevions des excuses officielles pour les neuf citoyens turcs qui ont été tués, tant que les familles de ces victimes ne seront pas indemnisées et tant que le blocus de Gaza ne sera pas levé, les relations entre nos pays [la Turquie et Israël] ne seront pas normalisées ». Il a menacé de se rendre à Gaza.

Ankara savait que ces exigences étaient humiliantes et que même si le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou voulait les prendre en considération dans un esprit de realpolitik ou de pragmatisme, l’opinion publique israélienne ne le permettrait pas. Il est possible de percevoir que les Turcs, délibérément, veulent juste rendre les choses très difficiles pour Israël de réparer les liens qui ont été rompus. En ce moment précis, les Turcs semblent avoir soudainement perdu leur ardeur visant à la « normalisation » avec Israël, que les Américains ont encouragée.

La secrétaire d’Etat US Hillary Clinton s’est rendue en Turquie, il y a 10 jours, et a fait des remarques flatteuses sur le destin plus large de ce pays comme leader du Moyen-Orient. Le nouveau patron de la CIA, David Petraeus, a fait d’Istanbul sa première escale après avoir quitté son commandement en Afghanistan. Tout laissait croire que la Turquie mordrait à cette proposition alléchante d’agir comme tête de pont pour une intervention concertée en Syrie.

Mais Ankara a pesé minutieusement les avantages de devenir l’instigatrice d’un changement de régime à Damas et la Turquie semble être arrivée à la conclusion que les dangers pour sa propre intégrité territoriale dépassent largement les avantages politiques promis par Washington, quels qu’ils soient. Dit simplement, cela ne convient pas à la Turquie d’être vue, en ce moment-même, comme marchant main dans la main avec Israël. Par conséquent, les espoirs israéliens de rompre leur isolement régional en réinventant un axe avec la Turquie contre la Syrie se dissipent.

Le facteur décisif pour Ankara est que les développements syriens prennent un dangereux tournant en direction d’une guerre religieuse totale où tous les coups sont permis, comme au Liban dans les années 80, chose qui serait effroyable si elle se produisait près de ses frontières.

La séquence d’événements, déclenchée par le meurtre horrible de trois familles de la tribu alaouite par des extrémistes salafistes dans la ville de Homs, à proximité de la frontière turque, témoigne des graves conséquences du risque de déraillement du mouvement démocratique en Syrie, qu’Ankara a soutenu ces derniers mois.

Une vague de ressentiment anti-salafiste se répand dans la région parmi les Chiites et les Alaouites [1]. Cette réaction sévère ravive les passions religieuses et sectaires qui étaient endormies. Ankara peut sentir que des extrémistes salafistes, dont beaucoup sont affiliés à al-Qaïda et sont des vétérans endurcis de la guerre d’Irak, ont infiltré les manifestations.

Si une guerre civile à la libanaise éclate en Syrie, ce sera une question de temps pour que la Turquie s’enflamme à son tour. En Turquie, les Chiites et les Alévis (qui constituent près de 20% de la population) s’impliqueront instinctivement dans le maelström syrien. Dans la société turque, les tensions entre Alévis et Salafistes couvent juste en dessous de la surface.

Les groupes alévis en Turquie ont formé une organisation parapluie connue sous le nom de Fondation Alévie-Bektachie, qui publie régulièrement des rapports afin de sensibiliser la communauté mondiale sur les prétendues « violations des droits visant les Alévis sur la base de l’inégalité et de la discrimination » et de « crimes de haine » par des éléments salafistes associés à la communauté Fethullah Gülen. [2]

Le dernier rapport alévi, intitulé « Les Alévis en tant que cible de la communauté », expose en détail que la communauté Gülen des Salafistes en Turquie mène une « propagande macabre contre les Alévis », en disant que ces derniers ont « pris le pouvoir sur la justice et l’armée ; qu’en Turquie, il y a une laïcité sectaire ; qu’une élite alévie est autorisée à régner sur les masses sunnites » ; etc.

Le retour de bâton kurde

Mais ce dont la Turquie doit vraiment se prémunir est le retour de bâton kurde quasi certain, dont les signes apparaissent déjà. Le soutien de la Turquie à l’opposition syrienne a déjà entraîné une certaine proximité entre les Kurdes et Damas.

Poussée le dos au mur, Damas peut riposter contre l’ingérence turque en accordant la citoyenneté syrienne aux colons kurdes dans le Nord-Est de la Syrie, en particulier les Qamishlis, ce qui causera inévitablement de forts maux de tête à Ankara sur le long terme.

Il est clair que les groupes kurdes se dissocient des Salafistes dans le Nord de la Syrie et qu’ils marquent leur volonté de travailler avec le régime syrien. Il se dit que si la situation se détériore, Damas pourrait ne pas avoir d’autre option que d’armer les groupes kurdes pour contrer les Salafistes.

En somme, Ankara doit prendre conscience de marcher sur des oeufs en poussant le régime syrien vers un point de non-retour. La vérité vraie est que les Kurdes adopteront invariablement une attitude d’opposition à l’approche choisie par Ankara. Abdullah Öcalan, le dirigeant du Parti des Travailleurs Kurdes (PKK) en Turquie, a vécu pendant de nombreuses années en exil en Syrie.

L’ingérence turque en Syrie a poussé les dirigeants kurdes de premier plan, Djalal Talabani (le Président irakien) et Massoud Barzani (le Président de la région du Kurdistan), à exprimer leur soutien à Damas. (Le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, a aussi exprimé sa solidarité avec le régime syrien en signant un accord pour la fourniture de 150.000 barils de pétrole à la Syrie.)

Une fois encore, c’était une victoire historique de la « diplomatie coercitive » de la Turquie, lorsqu’en 1998, Ankara amassa des troupes sur la frontière syrienne, en menaçant d’envahir [la Syrie] et en réussissant à littéralement intimider Damas pour qu’elle accepte de « démilitariser » la région frontalière avec la Turquie – et d’expulser Öcalan.

A présent, dans le contexte de l’ingérence turque dans la situation actuelle, Damas a envoyé ses forces spéciales dans la région frontalière avec la Turquie, après une absence de 13 années.

En plus de cela, Damas a choisi d’envoyer à la frontière la Quinzième Division de son armée, qui est majoritairement constituée de Sunnites et qui est sous le commandement d’officiers syriens sunnites – démontant ainsi l’affirmation gratuite d’Ankara que les officiers sunnites de l’armée syrienne sont sur le point de déserter le régime.

Dans l’ensemble, Israël a correctement évalué que les Turcs commencent à recevoir le message syrien et qu’ils s’apprêtent à baisser de ton.

Ankara est en train de mettre un terme à sa rhétorique anti-syrienne et ravive progressivement sa vieille plate-forme de « zéro problèmes » avec ses coriaces voisins.

L’ironie est qu’Ankara est obligée de raviver sa bonhomie avec l’Iran et de lancer une offensive militaire concertée contre la guérilla kurde au nord de l’Irak, à la suite de la tuerie de 13 soldats turcs, le 14 juillet, dans la province de Diyarbakir, à l’Est de la Turquie.

Dans un coup de maître au timing impeccable, l’armée iranienne a débuté, le 16 juillet, ses opérations contre les rebelles kurdes dans les montagnes de Kandil, au Nord de l’Irak. Dans une manouvre parallèle, l’armée turque a depuis commencé également une opération en territoire irakien, à la frontière avec la province de Hakkari, à l’Est de la Turquie.

Ankara fait bonne contenance et soutient que les opérations iraniennes et turques ne sont pas coordonnées. C’est peut-être vrai officiellement. D’ailleurs, Téhéran ne conteste pas cette affirmation turque. Mais les Israéliens sont très futés et sentent parfaitement bien de quoi il retourne – que quelqu’un est en train de rafraîchir la mémoire de la Turquie, laquelle a toujours un problème kurde non résolu bien à elle et que c’est sa priorité, et dans lequel elle a une communauté d’intérêts avec la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Evidemment, Israël a conclu que l’axe syro-iranien reste parfaitement intact malgré l’immense pression que l’Arabie Saoudite exerce sur Assad afin qu’il rompe avec Téhéran ; que le régime syrien n’est pas près de s’effondrer malgré la pression concertée de la Turquie, de l’Arabie Saoudite, de la France et des Etats-Unis ; et, que le Qatar, le plus rapide à comprendre de tous les pays du Golfe, anticipe que le Printemps Arabe en Syrie sera une autre paire de manches qu’en Libye et que Doha, qui ne fait pas le poids et ne voudrait pas se ridiculiser, n’aspire probablement pas à entrer dans la bataille.

Soit dit en passant, le Qatar a fermé son ambassade à Damas et s’est retiré à la suite des attaques contre les ambassades américaine et française et contre le bureau d’al-Jazeera dans la capitale syrienne. Qui plus est, Israël estime que la Turquie a commencé à faire progressivement marche arrière par rapport à son ingérence en Syrie.

Somme toute, le spectre qui hante Israël est que si les turbulences en Syrie diminuent, l’attention de la communauté internationale se reportera inévitablement sur la question palestinienne. Abbas réitère son intention de chercher la reconnaissance de la Palestine à l’ONU, lors de la prochaine assemblée générale qui se déroulera en septembre à New York.

L’appel enthousiaste de Pérès est une tentative maligne d’attiser le feu en Syrie. Rien ne vaudrait une guerre civile à la libanaise qui éclaterait dans le croissant fertile et que les Arabes, les Kurdes et les Turcs se massacrent les uns les autres.

A aucun moment, depuis l’apparition du Printemps Arabe au Maghreb, en décembre dernier, qui a pris la vie d’un vendeur ambulant en Tunisie, on n’aurait pu prévoir que le jour arriverait où Israël deviendrait son propre porte-drapeau dans le Levant. Le Proche-Orient ne cesse jamais de créer des surprises.

M. K. Bhadrakumar

Notes du Traducteur

[1] Les Alaouites ou Alévis : On trouve originellement les Alaouites, dynastie marocaine originaire du Tafilalet, aux portes du Sahara. Fondée au XVIIe siècle, ses chérifs revendiquent une ascendance remontant à Ali, le gendre du Prophète. Ils ont pris le pouvoir après les Saadiens. Ils gouvernent le Maroc depuis 1666.

On trouve également des Alaouites, dit aussi Nousayri, en Syrie. Il s’agit d’une secte de l’islam chiite qui a été fondée au IXe siècle. Les Alaouites, bien que très minoritaires, sont au pouvoir en Syrie.

Les sectes minoritaires issues du chiisme sont : les Druzes (au Liban, en Syrie et en Israël), les Alaouites (en Syrie), les Azéris (en Azerbaïdjan, en Iran et en Russie), les Ismaéliens (en Syrie et au Yémen), les Zaydites (au Yémen) et les Alévis (en Turquie).

Ces derniers forment une importante minorité religieuse en Turquie. Les Alévis représentent au sein de l’islam un courant original issu du chiisme, gnostique et déiste, mais remarquable par son humanisme et son approbation de la laïcité (leur rempart face à la majorité sunnite). Ils s’affirment désormais ouvertement dans le jeu politique turc. Ils comptent aujourd’hui, en Turquie, environ 25 millions d’adeptes, dont 5 millions de Kurdes.

Les Alévis, qui forment la variante spécifiquement turque des Alaouites, s’en distinguent en ce qu’ils s’éloignent moins de l’islam chiite traditionnel que leurs homologues arabes de Syrie (ou de la province turque méridionale d’Iskenderun). Cependant, le culte qu’ils vouent à Ali les fait passer pour des hérétiques aux yeux des Sunnites, dont ils ont subi les persécutions au cours des siècles. Aussi, pour se protéger, dissimulent-ils souvent leur appartenance religieuse. Cette prudence (qui se double d’une pratique systématique de la taqiyya – dissimulation – pour toutes les questions touchant à leur dogme) rend difficile leur recensement.

- Les Alévis ne se rendent pas à la mosquée.
- Les Alévis sont musulmans, mais ils s’éloignent de la doctrine coranique à travers le temps. Ils prennent comme successeur de Mohammed : Haziret Ali.
- Ils accordent beaucoup d’importance au 12 Imams, avec Ali en haut de la hiérarchie.
- Ils accordent beaucoup d’importance à l’être humain.
- Il n’y a pas de distinction entre homme et femme.
- Pas d’obligation en pèlerinage et aux tabous alimentaires.
- Pas d’ablution.
- Pas de jeûne pendant le mois de ramadan, mais pendant le mois de Muharram (Martyr Hüseyin à Kerbala). Il dure douze jours, un pour chaque imam.
- Pas de pèlerinage à La Mecque, mais au tombeau de Haci Bektash.
- Pas de clergé mais des guides spirituels, descendants des douze Imams ou de Bektashi sar Selluk, qui ont, en plus de leurs fonctions spirituelles, des fonctions juridiques.
- Pas de vérité révélée, la connaissance est une conquête.
- Tabous alimentaires particuliers : interdiction de manger du lapin et du cheval. Ils mangent du porc.
- Cérémonie mixte avec usage ritualisé d’alcool.
- Hostile à un culte fait de pratiques ostentatoires.
- Choix obligatoire, pour chaque nouveau membre, d’un compagnon (Musahib) qui est un frère juré.

La mystique musulmane à laquelle se rattache l’alévisme s’enracine dans le rapport dialectique entre l’« apparent » et le « caché ». Tout est sujet d’interprétation, même le texte du Coran.

Ils portent de turbans rouges à 12 tranches en signe de commémoration des douze imams. La Vie d’Ali est transposée sur leur propre histoire, Kerbela, Chah Ismail (se présentant comme la manifestation d’Ali) est sans cesse présent dans les poèmes, chants, proverbes et adages.
(source : Labidi Karim Mohamed)

[2] La communauté religieuse de Fethullah Gülen a infiltré la police, la justice et l’AKP, le parti au pouvoir en Turquie. Fidèle à ses méthodes, le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a monopolisé la campagne électorale, occupé les écrans de télévision et sillonné la Turquie au pas de charge, assurant deux à trois meetings par jour. Après les élections législatives du 12 juin, le leader turc est resté aux commandes du pays pour quatre années supplémentaires. Mais dans l’ombre, un puissant lobby socio-religieux, la communauté de Fethullah Gülen, pèse de tout son poids dans la société turc. (source : Le Monde)

Traduction : JFG

Article original : Israel inherits the Arab Spring

L’impossible union asiatique (vidéo)

Dans Géopolitique le 27 juillet 2011 à 20:53

par Bernard Thomann pour La vie des idées

François Godement nous rappelle que le processus d’intégration économique et culturel qui se produit actuellement en Asie est compromis par la forte militarisation des pays de la région, leurs visions concurrentes de l’histoire et divers facteurs politiques d’instabilité.

François Godement est historien et professeur à Sciences Po. Il est directeur – fondateur de l’Asia Centre (http://www.centreasia.eu/) et Co-président européen du Council for Security Cooperation in the Asia-Pacific. Ses recherches portent sur la politique étrangère chinoise, l’architecture de sécurité, les relations internationales et les processus d’intégration en Asie.

À lire également sur la Chine, l’Inde et l’Asie :

- Le réveil de l’Asie au sein d’un monde multipolaire

- Le monde en 2020 : réveil du dragon, déclin de l’aigle

- La guerre des empires

- La guerre du Pipelineistan de la Chine

- Le fossé se creuse t-il entre Taïwan et Washington ?

- « Zou Chuqu » : la Chine et le pétrole

- Les services secrets chinois

- La Chine et quelques uns de ses voisins

- De l’arrogance à l’inquiétude

- Les dangers de la rivalité qui s’accroît entre les Etats-Unis et la Chine

- La crise iranienne est-elle proche de son apogée ?

- L’Iran se construit un « hub » Af/Pak

- Les perdants et les gagnants dans l’Afghanistan d’Obama

- Un sommet à Téhéran pour contrer les Etats-Unis

- Les colombes de la paix planent au-dessus d’Islamabad

- L’avenir de l’Eurasie se joue en mer de Chine

- Le Grand Échiquier d’Asie Centrale

Source : La vie des idées

Libye, Syrie : un projet géopolitique qui ne se comprend que sur la longue durée…

Dans Géopolitique le 27 juillet 2011 à 17:39

par Léon Camus pour Geopolintel

Ou le calendrier des guerres programmées… Pourquoi la France, cette malheureuse est-elle embarquée militairement en Libye et diplomatiquement en Syrie dans d’infernales galères prétendument au service des droits humains ? Car est-ce bien là le fond de la question ? Un doute raisonnable est en effet permis en ce domaine.

Chacun peut constater avec quelle fougue Paris enfourche ces temps-ci le blanc destrier des indignations vertueuses contre des hommes avec lesquels Paris avait affiché hier d’éclatantes réconciliations. D’abord avec Bachar el Assad, le maudit accusé d’avoir commandité le meurtre de Rafic Hariri en 2005, cet ex Premier ministre libanais et grand ami de l’ex président Chirac. Les accusations ayant fait long feu, certains témoins ayant été convaincus de mensonges et d’affabulations, il a bien fallu se résoudre à désigner un autre coupable politiquement incorrect, en l’occurrence le Hezbollah, le « Parti de Dieu »… accessoirement acteur fondamental de la vie publique libanaise.

Bachar le paria revenu temporairement en grâce, assiste au défilé du 14 juillet 2008, en compagnie il est vrai d’une cinquantaine de chefs d’État invités pour une grand messe euroméditerranéenne. Le 28 mars précédent Bachar el-Assad recevait à Damas le libyen Mouammar Kadhafi qui de son côté avait décliné l’invitation du président Sarkozy, lui ayant opposé une verte fin de non-recevoir au motif que l’« idée » même d’une Union pour la Méditerranée n’était à ses yeux qu’un « appât » et pour tout dire « une sorte d’humiliation » : « Nous ne sommes ni affamés, ni des chiens pour qu’ils nous jettent des os » ! Ce mauvais état d’esprit n’était peut-être pas si sot que cela comme l’avenir le prouvera ? Pourtant à la mi décembre 2007, le bouillant Colonel allait être reçu à Paris, mais en invité d’honneur cette fois et en grande pompe… jusqu’à être autorisé de planter sa tente bédouine sur la pelouse de l’Hôtel Marigny afin que le Guide de la Jamahiriya libyenne puisse y recevoir ses invités « conformément à la tradition du désert, qu’il respecte à la lettre ». Ah mais ! Paris valait bien une messe et le premier client miraculeux décidé à acquérir une poignée de Rafale (invendables) valait bien d’avaler quelques couleuvres voire des anacondas ! Oubliés les infirmières bulgares et tant d’autres sujets mineurs de fâcheries (le malheureux vol d’UTA ?)…

Autre temps, autres mœurs, les deux hommes hier salués pour leur retour d’enfants prodigues dans le giron démocratique de la Communauté des croyants dans les insignes vertus du libre Marché – à l’instar du libre renard dans le libre poulailler – sont aujourd’hui les bêtes noires de la communauté internationale réduite aux acquêts : USA + UE (France, Royaume-Uni, l’Italie en proie à la vindicte de ses Marchands de Venise, ses Shylock intimes, ayant fait piteuse défection) + Israël, 28e États de l’UE et 51e état de l’Union américaine… Une belle brochette parlant haut et fort au nom de la planète entière. À ceci prêt que si Russie et Chine se sont, volens nolens, laissées forcer la main en votant la Résolution 1973 relative à la protection des civils dans la Libye en guerre civile, chacun sait que réitérer la même manœuvre – et nul ne s’y risque – au détriment de la Syrie se verrait immédiatement sanctionné au Conseil de Sécurité par un veto catégorique des deux membres permanents précités (sur cinq : USA, France, GB).

En Libye l’échec de l’OTAN devient chaque jour de plus en plus patent, les arsenaux sont vides et il ne suffit plus (en dépit d’une guerre des communiqués triomphalistes), aux « oppositions » (les tribus et le lumpenprolétariat islamiste de la Cyrénaïque en rébellion contre à l’État central et la Tripolitaine) de recevoir in situ les exhortations enflammées du triste sire BH Lévy, lequel tisse l’étoffe de sa médiocre gloire parisianiste avec la vie des autres ! Mais faire couler des flots de sang dans des guerres atroces (Yougoslavie, Irak, Soudan…) n’a jamais vraiment perturbé nos petits marquis si joliment autoproclamés « nouveaux philosophes » ! En vérité mieux vaudrait les nommer brandons de discorde à l’instar du mauvais dieu Loki, des gens dont la science infuse se réduit à manier le verbe comme un fouet pour faire se battre les montagnes… Revenons aux dissidents libyens armés et désormais encadrés par les forces spéciales de l’OTAN (R-U et France rappelons-le exclusivement), mais qui marquent désespérément le pas, et ce malgré les roulements de tambours de la grande presse qui ne manque pas une occasion d’exalter leur bravoure et de stigmatiser les exactions réelles et supposées des forces loyalistes.

Ne parlons pas plus du décompte macabre des morts dans les manifestations qui se succèdent en Syrie comme vagues sur la grève… Or nous avons connu cette même presse plus fine bouche lorsque l’aviation de Tsahal bombardait en 2006 les infrastructures et la population libanaises, lorsque les Israéliens en guise d’adieu disséminèrent des centaines de milliers de micro mines au moyen de bombes à fragmentation sur le Sud Liban ou encore lorsqu’ils allumèrent délibérément (assortissant leur vilenie de sempiternelles excuses a posteriori) un poste d’observation des Nations Unies liquidant d’un seul coup au but cinq casques bleus… Une presse résolument modérée lorsqu’il s’est agi de faire le (lourd) bilan de l’Opération Plomb durci en janvier 2009, treize cents morts civils passées par pertes et profits…

Bref, une presse partiale et amnésique impuissante à chercher les vraies causes – pas forcément cachées d’ailleurs – des malheurs frappant les Nations souveraines méritant (« on » le dit) d’être classées parmi les États voyous et à ce titre, traitées comme tels. Parce qu’enfin les crises ne tombent pas du ciel sans crier gare, elles s’annoncent de longues années à l’avance, elles naissent, grandissent, prennent corps sous nos yeux, encore faut-il savoir et vouloir les voir : la crise financière de septembre 2008 était annoncée à cor et à cris deux ans auparavant… or personne, surtout pas les politiques, n’avaient tenu compte des signaux d’alarme ! Et à ce propos, si l’on se donne la peine de remonter le temps sur une courte décennie, l’on commencera à entendre d’une tout autre oreille les commentaires vengeurs annonçant dans nos lucarnes domestiques la fin imminente des deux dictateurs, autrement dit d’hommes qui ne se sont pas totalement pliés, et assez vite, aux impérieux diktats de la Communauté internationale (… réduite aux acquêts).

En 2002, le 6 mai, John Bolton Sous-Secrétaire d’État de G.W. Bush donnait une conférence à l’Heritage Foundation [1] dans laquelle Cuba, la Syrie et la Libye venaient rejoindre l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord sur la Liste noire de l’Axe du Mal. Il y dénonçait notamment la Syrie pour sa possession « de réserves de gaz neurotoxique sarin [2]… laquelle poursuivrait le développement de l’agent VX, plus dangereux encore et plus puissant ». Simultanément, le Secrétaire à la Défense, M. Rumsfeld rappelait que la Syrie figurait toujours sur la liste noire des États soutenant le terrorisme international (nous sommes un an et demi après le 11 sept.) et qui « s’est associée au [mouvement extrémiste] Hezbollah en acheminant des terroristes, du matériel terroriste, des équipements et des explosifs à travers la vallée de la Bekaa ». Un an et une guerre plus tard, le commentateur de Radio France Internationale Elio Comarin, le 14 avril 2003, plus lucide que la moyenne, n’hésitait pas à en déduire que « ces prises de positions semblent indiquer que Washington a [déjà] choisi sa prochaine cible ».

Le 10 mai 2002, le même Bolton, un homme prévoyant envoyait une lettre au Secrétariat général des Nations Unies pour annuler la décision du Président Clinton de participer à la création d’une Cour Pénale Internationale. L’Amérique n’entendait en effet, en vue des guerres imminentes (un an après fer et feu s’abattront sur l’Irak), exposer, ne serait-ce que d’un poil, ses militaires à une justice qui ne doit s’appliquer qu’aux vaincus… et non à des soldats auxquels la bride serait bientôt lâchée avec le beau résultat que l’on sait : six cent mille, un million de morts en Irak pour 9 ans d’occupation ?!

En fait, le principe d’une attaque simultanée de la Libye et de la Syrie avait été adopté à Washington quelques jours seulement après les attentats du 11 Septembre. Le général Wesley Clark ancien commandant en chef de l’OTAN avait, le 2 mars 2007 à l’occasion d’un entretien télévisé [3], en témoignait sans aucune ambiguïté et livrait le palmarès gagnant des sept États devant être détruits « dans les cinq ans » par les États-Unis d’Amérique : Irak, Syrie, Liban, Lybie, Somalie, Soudan et in fine, l’Iran. Alors aujourd’hui qu’en est-il ? L’Irak, c’est fait ; le Soudan est en bonne voie de décomposition ; la Libye, c’est en cours ; quant aux autres ils sont plus que jamais dans le collimateur d’Israël et des États-Unis, et pour tout dire, en ce qui concerne la Syrie, le ton monte graduellement… Le Liban et l’Iran ne perdent, eux, certainement rien pour attendre.

Maintenant en ce qui concerne Paris, contrairement à ce que le lecteur pourrait imaginer le tournant n’a pas été pris en 2007, mais depuis belle lurette, mais ceci est une autre histoire…

Léon Camus

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- L’ancien chef du Mossad pourrait enfiler les habits de Sharon

Notes

(1) John R. Bolton, Under Secretary for Arms Control and International Security, « Beyond the Axis of Evil : Additional Threats from Weapons of Mass Destruction ». Remarks to the Heritage Foundation, Washington, DC, May 6, 2002. http://www.mtholyoke.edu/acad/intre…

(2) Gaz utilisé avec un succès très médiocre par la secte Aum dans le métro de Tokyo en mars 1995, le Sarin étant ainsi présent de facto comme cauchemar potentiel dans tous les inconscients des classes politiques occidentales.

(3) Vidéo – http://www.youtube.com/watch?v=gJWB

Source : Geopolintel

La comparaison des révolutions arabes aux révolutions française et bolchévique et l’occultation de la révolution iranienne

Dans Géopolitique le 26 juillet 2011 à 18:31

par Omar Abdelhadi pour Al Quds Al Arabi

Nombre d’écrivains arabes comparent les révolutions arabes actuelles aux révolutions française et bolchévique. Ils n’abordent pas et n’évoquent même pas la révolution iranienne bien qu’elle se soit déroulée récemment et que l’Iran soit proche géographiquement de la nation arabe [1]. La révolution française éclata à la fin du XVIIIème siècle et la révolution bolchévique débuta en 1917.

La révolution iranienne éclata en 1978 et triompha en 1979. De plus, l’Iran partage avec la nation arabe un espace géographique, une histoire et une religion. Cependant, l’Iran se distingue de la nation arabe par son identité ethnoculturelle, et de la majorité des Arabes par son obédience confessionnelle [2].

Il est inutile de rappeler qu’en dehors d’une appartenance à une humanité commune, aucun élément géographique, historique, ni religieux, ne rassemble les Arabes, les Européens et les Russes.

Si les différences ethnoculturelles et confessionnelles ne sont pas des facteurs d’unité, ils ne sont pas plus des facteurs de division et d’antagonisme. En effet, de nombreuses nations sont unies malgré leur caractère multiculturel et multiconfessionnel. Il existe de nombreux exemples, notamment dans notre histoire arabo-islamique comme les dynasties omeyyade (661-750) et abbasside (750-1258) ou l’Empire ottoman (1299-1922). Il existe aussi des exemples contemporains de nations qui sont unies malgré la diversité de leur population comme l’Espagne, l’Inde ou les États-Unis.

Lorsque nous évoquons les révolutions arabes, ou non-arabes, nombreux sont ceux qui s’attaquent à la révolution iranienne. Ils pensent qu’en Iran, il existe une nation perse hostile et une doctrine chiite antagoniste. Ce sentiment fait apparaitre un certain sectarisme des Arabes sunnites et le développement d’appareils médiatiques massivement financés et bien organisés. Ces appareils sont dirigés et orientés par des États arabes pétroliers, ou non, qui sont dépendants de l’Occident et d’Israël, dans le but de prolonger leur règne.

Les violentes campagnes de presse lancées par ces médias arabes ne sont rien d’autre qu’une partie d’un plan échafaudé par l’Occident sous le commandement des États-Unis, en collaboration avec Israël. Ces campagnes visent à créer des divisions raciales et confessionnelles durables ou momentanées. Cela dans le but de briser les volontés des pays de la région qui ne sont pas sous la domination occidentale – ces pays souhaitant former une protection régionale arabo-islamique contre les tentatives étasuniennes de la création d’un « nouveau Moyen-Orient ».

En conclusion, il convient de noter que l’ensemble des révolutions nées de la souffrance, de la privation et de l’exclusion sont des révolutions humanistes et authentiques, qu’elles soient orientales ou occidentales, arabes ou islamiques. Ces révolutions ont acquis le droit d’être louées et reconnues pour leurs mérites. Enfin, il ne faut pas minimiser le mérite de la diversité ethnoculturelle, religieuse et linguistique.

Omar Abdelhadi

Notes

[1] : Cette occultation de la révolution iranienne est encore plus marquée dans les écrits des analystes occidentaux. Pour nombre d’entre eux, ils ne voient dans les révolutions arabes qu’une nouvelle version des révolutions occidentales et, en France, spécifiquement de la révolution française. Cf. Le dialogue entre Benjamin Stora et Edwy Plenel, Le 89 arabe, Paris, Ed. Stock, 2011
[2] : Les Iraniens sont majoritairement chiites alors que les Arabes sont majoritairement sunnites.

Article original : نقارن ثوراتنا بالفرنسية والبلشفية ونتجاهل الايرانية

Traduction : Souad Khaldi

Blog en vacances

Dans Uncategorized le 10 juillet 2011 à 16:57

Dans le brouillard de la cyberguerre

Dans Cyberespace, Cyberguerre, Géopolitique, Géostratégie, Guerres Cybernétiques le 6 juillet 2011 à 17:44

par Charles Bwele pour Alliance Géostratégique

Dans leur stratégie de cybersécurité, les Etats-Unis considèrent le piratage d’une infrastructure vitale ou d’un système d’information critique (centrale électrique, télécommunications, gouvernement, réseaux bancaires, etc) comme un acte de guerre… et envisagent, le cas échéant, de riposter avec leur armement conventionnel ou nucléaire. C’est ici que le bellicisme l’emporte sur la prudence.

Vers une esthétique de la « cyberpuissance » ?

Le 16 mai 2011, la Maison Blanche a publié le document (format PDF, 30 pages) International Strategy for Cyberspace: Prosperity, Security, and Openness in a Networked World. Cette stratégie américaine de cybersécurité a l’immense mérite de sa clarté et de sa concision :

« L’environnement du cyberespace que nous cherchons récompense l’innovation et donne du pouvoir aux entrepreneurs; il joint des individus et renforce des communautés; il construit de meilleurs gouvernements et étend la responsabilité; il sauvegarde des libertés fondamentales et améliore la vie privée personnelle; il construit la compréhension, clarifie les normes de comportement et améliore la sécurité nationale et internationale. Cet espace virtuel est défini selon quatre caractéristiques clés : 1/ Ouvert à l’innovation, 2/ Interopérable dans le monde entier, 3/ Sécurise assez pour gagner la confiance des gens, 4/ Assez fiable pour soutenir leur travail. »

En outre, elle articule habilement recherche & développement, diplomatie, défense et libertés électroniques dans un seul et même continuum, et peut presque se lire comme un mode d’emploi pour les multiples agences et départements fédéraux (Défense, Justice, Sécurité Intérieure, FEMA, etc). Dans ce même document (p.18), un paragraphe a particulièrement attiré l’attention des amateurs et des professionnels de la cybersécurité :

« Si elles sont justifiées, les États-Unis répondront aux actes hostiles dans le cyberespace comme n’importe quelle autre menace contre notre pays. Tous les États possèdent un droit inhérent d’autodéfense et nous reconnaissons que certains actes hostiles perpétrés dans le cyberespace pourraient contraindre des actions conformément aux engagements que nous avons avec nos alliés des traités militaires. Nous nous réservons le droit d’utiliser tout moyen diplomatique nécessaire, informationnel, militaire et économique comme approprié et en accord avec la loi internationale applicable, pour défendre notre nation, nos alliés, nos associés et nos intérêts. Ainsi, nous épuiserons toutes les options avant la force militaire chaque fois que nous pouvons; pèseront soigneusement les coûts et les risques de l’action contre les coûts d’inaction; et agiront dans une voie qui reflète nos valeurs et renforce notre légitimité, cherchant le large support international chaque fois que possible. »

En plus clair, tout acte malveillant contre une infrastructure vitale ou un système d’information critique basé sur le sol américain sera considéré comme une acte de guerre par le gouvernement fédéral qui, faisant valoir la notion « d’équivalence » (au cas où une cyberattaque causerait autant de nuisances/dégâts qu’une frappe conventionnelle ou nucléaire), se réserve le droit de recourir à toute forme de représailles.

« Si vous stoppez notre réseau électrique, peut-être que nous vous enverrons un de nos missiles », avait alors déclaré un responsable du Pentagone sous couvert de l’anonymat lors de l’informelle campagne de communication accompagant la publication de la stratégie américaine de cybersécurité.

L‘International Cyberspace Strategy a été habilement décrypté par les blogs amis CIDRIS Cyberwarfare et Si Vis Pacem Para Bellum. Malheureusement, leurs analyses manquent cruellement de crocs et de venin. En effet, si la stratégie américaine de cybersécurité s’inscrit pleinement dans les règles du droit international (en matière de conflit armé), elle omet gravement plusieurs réalités propres au théâtre cybersécuritaire.

La cyberguerre improbable

Dans mon article « Peut-on dissuader dans le cyberespace ? » (version française ou anglaise), j’évoquais la possibilité qu’une cyberattaque d’ampleur causent des nuisances/dégâts équivalents à ceux de bombardements aériens mais insistait également sur leur caractère temporaire. Entretemps, le malware Stuxnet a révélé comment quelques lignes de code peuvent endommager une infrastructure physique.

Infectées par le ver Stuxnet, des usines iraniennes d’enrichissement de l’uranium ont certes subi de sérieuses nuisances – ralentissant quelque peu le programme nucléaire iranien – mais n’ont point été détruites par une frappe aérienne… comme ce fut le cas pour la centrale nucléaire irakienne d’Osirak après un raid de l’aviation israélienne en 1981. Le cyberpiratage d’une centrale hydroélectrique au Brésil – qui priva des centaines de villes d’électricité – ne dura que trois jours, le temps que les opérateurs de cette infrastructure vitale rétablissent son fonctionnement normal. Nul doute qu’ils auraient eu beaucoup plus de mal en cas d’attentat terroriste.

Cyberattaquer une infrastructure vitale est une chose, détruire physiquement cette même infrastructure en est une autre. Pertes humaines en sus. La notion d’équivalence brandie par le Pentagone ne résiste donc pas à une comparaison poussée et révèle aussitôt de profondes lacunes.

À ce jour, l’attribution d’une attaque, d’une intrusion ou d’un « cybotage » demeure l’épineux problème du théâtre cybersécuritaire. L’incessante sophistication des technologies de l’information et le communication n’arrange pas les choses. De l’offensive en ligne au sabotage par clé USB, « l’esprit cybercriminel » ou « le chien de cyberguerre » veille autant que possible à brouiller les pistes, profitant astucieusement de configurations inhérentes aux technologies numériques qui favorisent d’abord et surtout l’intrus ou l’attaquant, et interdisent de facto son identification rapide et sa localisation précise.

Stuxnet serait-il l’oeuvre conjointe des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran nucléaire ou d’un concurrent de Siemens dans le secteur des systèmes de contrôle industriels ? Peut-être. Mais comment le prouver ? Le gouvernement russe fut-il le commanditaire de la cyberattaque d’ampleur dont fut victime l’Estonie après le déboulonnage d’une statue de l’ère soviétique ? Les autorités estoniennes en sont persuadées mais ne disposent d’aucune preuve solide et irréfutable.

Les Etats-Unis oseront-ils – conformément à leur stratégie de cybersécurité – bombarder un territoire à l’arme conventionnelle ou nucléaire sur la seule base de fortes suspicions ? Comment différencier instantanément acte cybercriminel, acte « cyberterroriste » et « acte de cyberguerre » ? Quelles pays devront-ils cibler en cas de cyberattaques menées par plusieurs hackers internationaux via des myriades de serveurs et d’automates logiciels de par le monde ? Même dans le cas de représailles en ligne, le risque de dommages colatéraux n’est-il pas incroyablement élevé du fait de la « pervasivité » des protocoles et de l’interconnexion croissante des sociétés modernes ?

Lors de la seconde guerre du Golfe, le Pentagone envisagea de cyberattaquer les réseaux télécoms et le système bancaire irakiens. L’administration Bush s’y opposa fermement pour une simple et bonne raison : une telle action aurait eu des conséquences néfastes pour tous les pays voisins de l’Irak… ainsi que pour la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ! Leurs gouvernements auraient-ils pu distinguer – sur le vif – une cyberattaque d’un effet domino ?

Washington serait-il capable d’établir illico presto cette distinction en cas d’acte malveillant ou de bogue en cascade au sein du réseau américano-canadien d’électricité ou de la bourse de New York ? Et si cet éventuel acte de guerre était plutôt le fait d’adolescents texans en mal de sensation, faudrait-il lancer des missiles de croisière sur Houston et Dallas après conclusion de l’expertise informatique c-à-d plusieurs semaines/mois après les faits ?

La cyberguerre étant en primauté une affaire d’individus plus que d’états, une nation étrangère (l’Iran, par exemple) doit-elle considérer une cyberattaque menée par des « hacktivistes » américains comme un acte de guerre provoqué par la Maison Blanche ? Doit-on également tenir l’Amérique pour responsable des actes malveillants initiés par ses citoyens ou déclenchés depuis son territoire ? Le Pentagone aurait-il oublié que les Etats-Unis semblent être la première source de cyberattaques dans le monde (cf. la firme cybersécuritaire McAfee) ? Dès lors, pourquoi le gouvernement fédéral ne balaie-t-il pas devant sa porte ?

Ainsi, l’International Cyberspace Strategy démontre à quel point les principes de la guerre conventionnelle et de la dissuasion nucléaire sont très peu adaptés aux enjeux cybersécuritaires. D’une certaine façon, un Etat face aux hackers est aujourd’hui comme un boxeur poids lourd face à un essaim d’abeilles : complètement désemparé et très peu dissuasif.

À défaut d’admettre publiquement cette réalité propre au cyberespace, un Etat devrait éviter de rouler des mécaniques et faire preuve de prudence et de discrétion.

Charles Bwele

Son blog : Electrosphère

À lire également sur la cyberguerre :

- L’effervescence de la géopolitique du net et de la cyber-géostratégie (+ vidéo)

- La guerre de l’information n’est pas la cyberguerre (+ vidéo)

- Cyber-guerres

- Des lieux de la cyberguerre (I)

- Des lieux de la cyberguerre (II)

- Cyops ou opérations cyberpsychologiques

- Stuxnet : propagande sioniste ou manipulation du Mossad ?

- Stuxnet : Premier cyber-missile militaire israélien contre l’Iran ou opération d’intox médiatique ?

- La géopolitique d’Internet

Source : Alliance Géostratégique

La crise iranienne est-elle proche de son apogée ?

Dans Géopolitique, Géostratégie le 6 juillet 2011 à 17:02

par Victor Kotsev pour Asia Times Online

Alors que l’impasse entre l’Iran, les Etats-Unis et leurs alliés s’intensifie, le nombre de possibilités restantes se réduit progressivement. En fin de compte, une sorte de compromis semble inévitable, mais la violence qui lui précèdera, et qui exactement restera pour négocier, restent un mystère.

Un conflit armé peut aussi revêtir plusieurs formes et celles-ci ne s’excluent pas mutuellement. La solution préférée des Occidentaux est que le régime iranien soit renversé de l’intérieur ; toutefois, la menace de la guerre constitue également une épée de Damoclès, tandis que la République Islamique manoeuvre de façon experte et cherche des crosses en vue d’une redistribution régionale des cartes conformément à ses souhaits.

Ces derniers jours et dernières semaines, les deux camps ont cherché à en imposer sur le plan militaire et ont lancé des menaces voilées. La semaine dernière, l’Iran a démarré un exercice militaire massif de 10 jours, dont le nom de code est « Grand Prophète 6 ». Ont été testés un nouveau système de radar, de nouveaux silos sous-terrains fortifiés pour missiles et des missiles sol-sol qui pourraient atteindre toutes les parties du Moyen-Orient, de même que diverses autres avancées technologiques.

Les diplomates occidentaux ont réagi avec inquiétude. Le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, a dit à la BBC : « L’Iran a également mené des essais secrets de tirs de missiles balistiques sur des lance-fusées, y compris des essais pour tester des missiles capables d’envoyer des charges nucléaires, en contravention avec la résolution 1929 de l’ONU ». [1]

L’Iran a immédiatement réfuté cette accusation, mais l’annonce de Hague est importante, en particulier parce qu’elle a été faite juste après l’annonce iranienne de tripler, d’ici à la fin de l’année, ses provisions d’uranium 235 enrichi à 20%.

« Bien que l’uranium enrichi à ce taux soit essentiellement destiné à alimenter le petit réacteur de recherche de Téhéran, qui produit des isotopes médicaux », explique l’expert israélien Yossi Melman, « il renforce les connaissances des experts nucléaires iraniens et leur capacité à contrôler toutes les étapes de l’enrichissement – y compris jusqu’à un taux de 93%, qui permet la production de matière fissile utilisée dans la fabrication des armes nucléaires. »

Selon Melman, le plus grand danger est que le président Mahmoud Ahmadinejad et quelques autres responsables clés iraniens attribuent aux croyances messianiques que la condition du retour du Mahdi (le Messie dans l’Islam chiite) repose sur « une énorme proportion de la population mondiale qui serait annihilée dans une guerre de grande envergure ». [2] Il semble que les armes nucléaires seraient effroyablement bien adaptées pour servir de dispositif en vue de sauver le monde dans un tel scénario.

Toutefois, cet argument semble plutôt extrême, même alarmiste, et une majorité d’analystes occidentaux ont la conviction que le régime iranien est en fin de compte rationnel. Certains ont même fait remarquer que la politique iranienne au Moyen-Orient a été plus cohérente au cours de ces dix dernières années que celle des Etats-Unis. Ainsi qu’un rapport de Chatham House l’a rappelé à merveille en 2006 : « Tandis que les Etats-Unis ont joué au poker dans la région, l’Iran, lui, jouait aux échecs ».

Sur le terrain de la realpolitik, aussi, comme aux échecs, les tensions montent progressivement, et l’Iran pose une menace stratégique majeure à la politique des Etats-Unis et de leurs alliés. La première circonstance a été mise en lumière, le mois dernier, par l’annonce des Iraniens qu’ils avaient partagé des informations avec la Russie sur deux drones américains avancés, qu’ils soutiennent avoir descendu au début de l’année. Alors qu’il n’y a rien de surprenant dans cette action en elle-même, une telle coopération est exceptionnellement maintenue sous silence et cette annonce est arrivée à un moment sensible, visiblement comme un message de défi.

Certains spéculent que l’Iran pourrait se préparer à réagir militairement à toute intervention militaire dans les troubles intérieurs de la Syrie, son alliée. Si une telle intervention se matérialisait, elle se produirait probablement dans les prochaines semaines ou prochains mois.

D’autres, comme M.K. Bhadrakumar, de l’Asia Times Online, mettent en avant les récentes ouvertures de l’Iran avec le Pakistan et l’Afghanistan. Bhadrakumar a écrit à propos d’une récente « conférence sur le terrorisme » qui a eu lieu au plus haut niveau entre les chefs des trois Etats :

En ce moment même, les divers degrés d’antipathie ressentie envers les Etats-Unis de la part du Pakistan et de l’Afghanistan, d’un côté, et de l’impasse invétérée de l’Iran avec les Etats-Unis, de l’autre, donnent l’impulsion à ces trois pays voisins pour se rapprocher [...] Le Pakistan est un pays sunnite majeur et les intérêts de l’Iran reposent sur l’assurance qu’il ne rejoindra pas l’alliance contre l’Iran menée par les Saoudiens au Moyen-Orient. L’Iran peut faire étalage de son amitié avec le Pakistan pour exposer la campagne saoudienne, en vue de stimuler, aujourd’hui, la phobie d’un schisme entre les Chiites et les Sunnites au Moyen-Orient, en désignant l’Iran comme le leader du camp chiite et en se ralliant l’opinion arabe sunnite. [3]

Pourtant, l’Irak est sans doute en tête de liste des préoccupations américaines. Alors que la date limite du retrait des troupes américaines approche à grand pas, l’influence iranienne grandit. Un certain nombre d’analystes, dont Stratfor, ont prévenu que sur le long terme cela pourrait déstabiliser l’allié clé des Etats-Unis, l’Arabie Saoudite.[4]

D’un autre côté, l’Iran s’inquiète de ce que les Etats-Unis pourraient étendre leur présence en Irak et il fait de son mieux pour accélérer le départ américain. Selon certains rapports, une montée récente de la violence dans ce pays serait orchestrée par l’Iran, avec le message suivant pour les Américains : « Ne restez pas ! Révisez votre position ! »[5]

Cette situation pourrait aisément devenir incontrôlable et dégénérer en une guerre à grande échelle, considérant en particulier que tous les autres fronts entre les deux camps sont également échauffés. Les attaques par procuration contre les forces américaines, si elles sont prouvées, pourraient aisément servir de casus belli contre l’Iran.

En attendant, les rapports le disent, les Etats-Unis et leurs alliés accumulent discrètement des forces dans cette région. Il semble n’y avoir aucune masse critique pour l’instant (de ce que l’on sait, il y a deux porte-avions américains proches des côtes iraniennes ; et il est communément admis que les Etats-Unis n’attaquent habituellement des cibles aussi grosses qu’avec au moins trois porte-avions), mais la tendance est inquiétante.

Dekba, un site israélien d’analyse du renseignement, qui est connu pour publier à la fois des rumeurs et des fuites valides des services de renseignements, propose l’évaluation suivante :

La semaine dernière, des navires de guerre et des sous-marins iraniens déployés dans la Mer Rouge ont suivi les mouvements de deux gros porte-avions américains, l’USS Enterprise et l’USS George H.W. Bush, qui se sont croisés dans le Détroit de Bab el-Mandeb, le 21 juin dernier, se dirigeant chacun dans des directions opposées à travers ce goulot d’étranglement stratégique, entre la Méditerranée et l’Océan Indien [.] Les stratégistes à Téhéran voient du danger dans ces mouvements de va-et-vient effectués par la flotte de guerre des Etats-Unis.

Selon nos sources militaires, l’Enterprise, qui est plus vieux, plus lent et qui dispose de moins de puissance de feu que le Bush, a été déplacé vers la Méditerranée parce que, là, il y est soutenu par les bases aériennes américaines éparpillées en Europe Occidentale et Centrale, tandis que le Bush a été consigné dans les eaux qui font face aux côtes iraniennes, parce qu’il est pratiquement une machine de combat autonome, capable d’opérer sans soutien.

Il devrait être noté que la présence en Méditerranée pourrait être orientée à la fois contre la Libye et contre la Syrie, tandis que les Etats-Unis pourraient avoir plus tendance à utiliser un porte-avions plus petit, plus rapide et plus moderne contre l’Iran, puisque les capacités anti-navales bien développées de ce pays pourraient poser un danger aux porte-avions américains si ce pays était attaqué.

A ce stade, cette accumulation de forces semble plutôt destinée à envoyer le message suivant : nous nous préparons pour une attaque imminente. Le scénario préféré des Américains est que le régime iranien (en compagnie de ses alliés en Syrie et au Liban) se fracture de l’intérieur, effondrant dans le processus sa position de politique étrangère et stoppant son expansion extérieure.

Il y a des signes que ceci pourrait arriver. Ces derniers mois, la lutte de pouvoir interne entre Ahmadinejad et le dirigeant suprême iranien, l’Ayatollah Ali Khamenei, s’est intensifiée. Aussi, la position iranienne en Syrie s’est-elle quelque peu détériorée, en même temps que la légitimité du Président syrien Bachar el-Assad.

Il y a environ deux mois, une crise a éclaté entre Ahmadinejad et Khamenei, et beaucoup ont spéculé que le président [iranien] pourrait être forcé à démissionner. [6] Plusieurs collaborateurs de haut niveau d’Ahmadinejad ont été arrêtés. Par la suite, les tensions sont quelque peu retombées et les hommes du Président ont été libérés, mais une semaine plus tard, des rapports sont sortis selon lesquels un autre de ses proches confidents, l’ancien ministre adjoint des Affaires étrangères, Mohammad Sharif Malekzadeh, avait été arrêté. [7] Donc, apparemment, la crise se poursuit.

Il est possible, même probable, que l’influence occidentale s’affaire secrètement à aggraver ces fissures ; pourtant, le problème avec cette stratégie est que le régime iranien en est parfaitement conscient et qu’il pourrait accentuer les comportements outranciers afin de garder le contrôle sur ses opposants. Il est vrai, tant sur le plan international qu’à l’intérieur, où le « Mouvement Vert » (l’opposition démocratique auto-proclamée) est divisé sur ses moyens d’action.[8]

Le sort du régime syrien est également loin d’être clair pour l’instant. Si Assad survit, il y parviendra avec une aide importante des Iraniens et il pourrait bien être obligé à s’engager un peu plus aux côtés de l’Iran. Par conséquent, tandis qu’il serait lui-même affaibli, au moins à court terme, il conduirait très probablement des politiques iraniennes (dans le passé, il a souvent essayé de suivre son propre cap).

Autrement dit, le régime iranien pourrait s’avérer être un joueur d’échec supérieur aux dirigeants occidentaux, avec toujours un coup d’avance, alors qu’il se dirige à grands pas vers ses objectifs. Ceci crée le danger très réel que les Etats-Unis et leurs alliés soient amenés à faire des choix difficiles dans le futur proche, quant à l’utilisation de la force militaire qu’ils ont accumulée.

En Israël, le ton du débat se déplace progressivement de l’attaque préventive à la dissuasion. Un certain nombre d’analystes israéliens ont récemment avancé l’argument selon lequel l’Etat juif avait besoin d’accroître sa dissuasion et de garder l’option d’une attaque préventive, pour le moment hypothétique, juste avant que l’Iran ne choisisse d’utiliser (plutôt que d’acquérir) des armes nucléaires. Accroître la dissuasion revient généralement à acquérir de nouveaux sous-marins (augmentant la capacité d’une présumée deuxième frappe), une défense antimissile et des avions perfectionnés.

Pourtant, les dirigeants israéliens, de même que quelques observateurs clés, refusent d’écarter la possibilité d’une frappe imminente israélienne contre le programme nucléaire iranien, et continuent de soutenir que l’Iran pose une menace existentielle à l’Etat juif. Israël est connu pour avoir projeté dans le passé des intentions contradictoires, avant de frapper par surprise ; et le fait que le gouvernement israélien soit beaucoup plus flegmatique qu’il y a un an peut être interprété comme un signe annonciateur.

L’Arabie Saoudite est restée également relativement silencieuse ces dernières semaines, alors qu’elle essaye discrètement de manouvrer dans les crises au Yémen et en Syrie. D’une certaine façon, cela ressemble également à un calme avant la tempête : la Syrie, en particulier, servira aussi probablement que l’Irak de déclenchement pour une confrontation potentielle entre les Etats-Unis et l’Iran.

Si le régime d’Assad tombe (peut-être en partie avec une aide étrangère), l’ensemble de l’axe de la dissuasion iranienne, représenté par la Syrie, le Hezbollah et le Hamas, serait gravement menacé. Donc, il se pourrait bien que l’Iran soit provoqué pour passer à l’action et, même si cette action est limitée (par exemple en Irak), cela pourrait aisément dégénérer en une guerre.

Dans l’ensemble, la confrontation semble approcher de son point culminant et une forme d’action pour changer le statu quo semble inévitable. Cette action pourrait être secrète (un mélange de sabotage, de manouvre diplomatique et de changement de régime de l’intérieur dans des pays clés) ou pourrait être (une guerre) ouverte.

Ses conséquences pourraient être ressenties immédiatement ou au fil du temps. Aux deux extrêmes de l’analyse théorique, il y a, d’un côté, la possibilité d’un effondrement total du régime iranien et de ses alliés et, de l’autre, la possibilité d’une déroute de l’alliance menée par les Américains et l’émergence de l’Iran comme hégémon régional.

Ces deux options sont cependant relativement improbables : une victoire militaire décisive, en particulier dans la forme moderne hautement codifiée de la guerre, reste largement hors d’atteinte, et sa poursuite ressemble un peu à la logique messianique.

Ce qui peut le plus probablement se produire est un bouleversement significatif de l’équilibre géostratégique, qui amènerait une sorte d’arrangement temporaire, qu’il soit à court ou à long-terme. Actuellement, ses conditions précises sont pratiquement impossibles à prévoir, alors que le débat sur qui a gagné commencera seulement après l’émergence de ces conditions.

Victor Kotsev

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Notes

[1] “William Hague concerned over Iranian missile tests », BBC, le 29 juin 2011.
[2] “All signs say Iran is racing toward a nuclear bomb”, Ha’aretz, 23 juin 2011.
[NdT] C’est aussi la thèse des Evangélistes et des Pentecôtistes aux Etats-Unis.
[3] “L’Iran se construit un « hub » AfPak“, Asia Times Online, 27 juin 2011.
[4] “Iraq, Iran and the Next Move”, Stratfor, 26 avril 2011.
[5] “Is Iran killing U.S. soldiers in Iraq ?”, Foreign Policy, 28 juin 2011.
[6] “Is Mahmoud Ahmadinejad about to resign ?”, The Guardian, 27 avril 2011.
[7] “Ahmadinejad’s ally ‘arrested’ in Iran”, al-Jazeera, 23 juin 2011.
[8] “Iran’s marchers question direction”, Asia Times Online (via Inter Press Service) 14 juin 2011.

Article original : Iran crisis close to climax ?

Traduction : JFG

Géopolitique de la Syrie à l’heure du Printemps Arabe

Dans Géopolitique le 3 juillet 2011 à 19:06

Un des meilleurs connaisseurs de la Syrie, Camille Otrakji n’est pas, on le verra, un défenseur inconditionnel du régime de Damas : dans cet entretien accordé au site Qifa Nabki*, il pointe les problèmes, maladresses et erreurs ayant en partie motivé l’actuel mouvement de mécontentement. Mais il met aussi en lumière les agissements sur place de groupes insurrectionnels armés, dont l’action déstabilisatrice est encouragée par les stratèges de Washington et relayée et amplifiée par des médias occidentaux unanimistes et alignés sur la propagande du Département d’État américain. Pas de langue de bois ici, mais une parole libre, et un regard de connaisseur sur la société syrienne et les mécanismes de déstabilisation dont elle est actuellement la victime.

Cet entretien a été recueilli début mai 2011.

Qifa Nabki : Vous avez tout récemment été cité dans le New York Times : vous y déclariez que l’actuelle situation en Syrie est « totalement manipulée », et que les activistes à l’œuvre dans les rues du pays trompaient le peuple syrien et le reste du monde. Pourriez-vous développer cette affirmation ?

Camille Otrakji : Je pense qu’une nette majorité de Syriens soutient plusieurs des revendications des manifestants pacifiques. D’un autre côté, seule une petite minorité de Syriens est prête à prendre le risque de déstabiliser son pays pour obtenir un total changement de régime, au terme d’un conflit douloureux.

Vous pourriez être en désaccord avec moi si vous croyez que les mouvements de protestation actuels sont le résultat de la mise en boucle par Al-Jazira et BBC Arabic de vidéos sanguinolentes donnant l’impression que la victoire est proche pour le « peuple syrien » manifestant contre un tyran méprisé. Dans les premiers jours de la révolte libyenne, Al-Jazira avait suggéré le même sentiment de « victoire facile » au sein du peuple libyen, et aujourd’hui les Libyens continuent de s’entre-tuer et de détruire leur pays.

Malgré les appels quotidiens de l’opposition à manifester par millions, il est clair, d’après le nombre de gens vus jusqu’à présent dans les rues de Syrie, que moins d’1% de la population (environ 150.000 personnes) a participé aux manifestations. Clairement, ce n’est ni l’Égypte ni le Yémen, où vous avez des centaines de milliers ou même des millions de manifestants chaque jour. En Syrie, on a vu quelques milliers de protestataires ici, quelques centaines d’autres là-bas, le vendredi essentiellement. Et pourtant les gouvernements occidentaux, l’opposition syrienne, et les médias couvrant la situation ont utilisé avec lyrisme l’expression « le peuple syrien » dès la première démonstration d’une poignée de jeunes gens devant la mosquée Ommeyadde. Cela implique que ces jeunes gens auraient le soutien du peuple tout entier, ce qui est une sérieuse déformation des faits. Comment pensez-vous que réagissent les Syriens quand tous, des officiels occidentaux jusqu’aux journalistes, les enrôlent automatiquement dans le camp des partisans du changement de régime ? Personne n’a rappelé que pendant plusieurs semaines, ces Syriens ont manifesté dans de nombreuses villes pour soutenir leur président. Ces manifestations quotidiennes, festives et même bruyantes, n’ont pris fin que lorsque le ministre de l’Intérieur leur a enjoint de cesser leurs initiatives, par trop « bruyantes ». En fait, la seule fois où les Syriens sont descendus dans la rue par millions, c’est le jour où les supporteurs d’Assad ont envahi les grandes villes du pays. Il est pour le moins bizarre que les media internationaux, dans leur majorité, aient décrété que tous ces Syriens chantaient et dansaient dans les rues parce qu’ils… craignaient le régime ! (…) Ironiquement, certains de ces mêmes journalistes soulignaient que la « révolution » était sur le point de triompher parce que « la barrière de la peur avait été brisée » !

En plus d’exagérer la dimension des manifestations, on semble oublier le fait que, contrairement à ce qui se passait sur la place Tahrir en Égypte, les manifestants syriens sont en grande majorité des hommes. Le « peuple syrien » inclut aussi des femmes, comme le montrent d’ailleurs les rassemblements pro-Assad. Pourquoi aucune de ces organisations de droits des femmes, financées par l’Occident, ne s’est-elle exprimé après avoir observé des dizaines de ces manifestations intégralement masculines ?

Tandis que la plupart des manifestants sont sincèrement pacifiques, un certain nombre cherchaient la confrontation violente. Les membres de la police et des services de sécurité syriens ne sont pas habitués à de telles situations et, hélas, dans certains cas, certains d’entre eux ont réagi avec une brutalité inutile. Mais sur 150.000 manifestants, 500 auraient jusqu’à présent été tués, selon les estimations de l’opposition. Le gouvernement, de son côté, parle de 78 morts, et je pense que les vrais chiffres se situent entre les deux, mais plus proches de l’estimation de l’opposition. Le pouvoir prétend que beaucoup sont tombés lors de confrontations armées avec les forces de l’ordre. Compte tenu du fait que 80 soldats et policiers sont également tombés, il est logique que des hommes armés rien moins que pacifiques figurent parmi les centaines de pertes « civiles ».

Beaucoup d’autres ont probablement été victimes de violences policières. Nous devons garder à l’esprit qu’en dépit de l’amertume ressentie par nous tous après ces centaines de morts, une enquête sérieuse devrait être menée sur ce qui est vraiment arrivé.

Personne n’a accès à la vérité, mais je crois qu’il serait juste de voir qu’il n’est pas vrai, jusqu’à aujourd’hui, qu’il existe une politique officielle de « tir dans le tas » contre les manifestants. Il y a eu certes beaucoup d’erreurs tragiques de la part des forces de l’ordre, mais nombre de manifestants ont aussi péri alors qu’ils prenaient part à des actions violentes contre l’armée et la police. Et ceux qui comparent les chiffres des morts en Syrie à ceux de l’Égypte doivent garder à l’esprit le fait qu’en Égypte les manifestants n’ont pas livré bataille à l’armée : les 850 victimes égyptiennes étaient toutes désarmées.

Qifa Nabki : Mais il y a certainement un mécontentement populaire contre Bachar el-Assad, ou sinon les gens ne risqueraient pas leurs vies pour manifester contre le régime…

Camille Otrakji : La révolte a débuté dans une certaine légitimité, quand elle était localisée à Dar’aa. Les gens étaient vraiment révoltés contre le chef local des forces de sécurité, un parent du Président, et donc ils ont d’abord protesté contre ses abus de pouvoir et sa corruption. Mais tout ceci est intervenu dans la foulée des événements d’Égypte et de Tunisie, et certains groupes ont décidé d’essayer de « capitaliser » sur le mouvement de Dar’aa, et de le transformer en révolte nationale contre le régime syrien.

Qifa Nabki : Quels groupes ?

Camille Otrakji : Il y a pas mal de groupes désireux de déstabiliser le régime. Vous avez des activistes à l’étranger, financés par divers programmes américains que l’administration Obama continue d’alimenter, tout en cherchant à avoir de meilleures relations avec la Syrie. Et puis il y a aussi ces technologies américaines qui vous permettent de tout manipuler sur le net. Par exemple, vous pouvez générer des membres virtuels parmi les quelque 150.000 dont se targue la page Facebook sur la « révolution syrienne de 2011 ».

Ensuite, on compte pas mal de salafistes à travers le pays, guidés par des chefs religieux syriens, saoudiens ou égyptiens. Et il est possible que certains des quatre milliardaires anti-régime que compte la région essaient d’attiser le feu pour des raisons qui leur sont propres : Abdul-Halim Khaddam (ancien vice-président syrien, actuellement en exil à Paris), Ribal al-Assad (cousin de Bachar, et fils de Rifat el-Assad), Saad al-Hariri (actuel Premier ministre expéditeur des affaires courantes du Liban et fils de Rafiq, assassiné), et Bandar Bin-Sultan al-Saoud (ancien ambassadeur saoudien aux États-Unis).

Qifa Nabki : Donc tout ceci serait l’œuvre de groupes extérieurs ?

Camille Otrakji : Non, bien sûr que non. Comme je l’ai dit, la révolte a eu une origine légitime. Et il n’y a guère de doute que beaucoup de Syriens sont mécontents de certains aspects du régime en place. Mais la plupart d’entre eux préféreraient voir de vraies réformes entreprises selon des voies pacifiques dans les cinq années à venir par le régime actuel, plutôt que de tenter de le balayer au risque de déclencher une guerre civile et religieuse. Si Bachar envisageait de signer des lois permettant la constitution de partis politiques, d’alléger la censure de la presse et de moderniser et limiter le rôle des moukhabarat (services secrets), je crois que 80% des Syriens seraient en total accord avec ça. Et ils diraient à l’opposition : « Merci beaucoup pour votre courage. Vous nous avez rendu un grand service en « secouant » le régime. Mais maintenant on en a assez des manifs et nous voulons retourner au travail. Nous allons donner à Bachar le bénéfice du doute, jusqu’à la prochaine élection présidentielle ».

Qifa Nabki : Que dites-vous à ceux qui prétendent, comme Joshua Landis, que les jours du régime sont comptés ? Landis estimait récemment que même si Bachar peut survivre à la crise, les problèmes économiques du pays constituent une bombe à retardement et finalement la classe moyenne pourrait l’abandonner…

Camille Otrakji : Le docteur Landis pourrait avoir raison, la situation est difficile. Mais je voudrais aussi souligner que ce n’est pas la première fois que l’économie syrienne est décrite comme étant au bord de l’effondrement. Le président Reagan n’était pas le premier à attendre que ses adversaires (l’Union soviétique) se rendent une fois ruinés.

En 1977, quand les États-Unis et Israël ont décidé de faire la paix avec l’Égypte seule au lieu de s’engager dans un traité plus vaste qui inclurait le retour à la Syrie des hauteurs du Golan et la libération des territoires palestiniens occupés, une revendication fondamentale de Hafez el-Assad, le conseiller américain à la Sécurité nationale Zbigniew Brzezinski fit cette analyse : « L’économie syrienne est en grave difficulté, avec une inflation de 25%. Si les Saoudiens offraient un soutien financier majeur en échange d’une réconciliation égypto-syrienne, le président Hafez el-Assad pourrait accepter, quel que soit le déplaisir que lui cause l’idée d’être contraint de négocier avec Israël ».

Trente-quatre ans plus tard, nous sommes confrontés à une situation similaire. L’Occident envoie des messages à la Syrie via ses alliés du Golfe arabique, qui disent : « Vous êtes dans une très mauvaise passe, mais si vous jouez selon nos règles… si vous cessez toute relation avec le Hezbollah… si vous coopérez avec nous quand nous en avons besoin, alors nous pouvons vous aidez à rester au pouvoir et fermer les yeux comme nous le faisons au Bahreïn ou en Arabie Saoudite ».

Ce n’est pas le défi le plus difficile auquel ait été confrontée le régime. En 1977, il a perdu son partenaire de paix égyptien après que Sadate eût signé un traité séparé avec Israël. Au même moment, le régime syrien était occupé à combattre au Liban une coalition de forces musulmanes alors qu’il s’efforçait de protéger les chrétiens, militairement plus faibles. Tout ceci déboucha sur une coalition d’états arabes voisins alignés sur les États-Unis et décidés à renverser le régime de Damas en soutenant (avec de l’argent et des armes) les Frères musulmans qui s’efforçaient d’abattre Hafez el-Assad par la force. Puis Israël envahit le Liban et battit les troupes syriennes qui y étaient stationnées. L’économie syrienne a souffert des années durant de graves et multiples défis. Et pourtant en 1983, un haut responsable du Département d’État américain le reconnaissait : « Hafez el-Assad est aussi fort, peut-être même plus fort que jamais ».

En 2005, après l’assassinat d’Hariri, le monde entier voulait la peau de la Syrie. L’armée syrienne quitta le Liban, et les Américains, les Européens et les Arabes pensèrent tous que Bachar était fini. Ils disaient qu’il était stupide, qu’il n’avait pas de vision, qu’il n’était pas la moitié de ce qu’était son père. Il est significatif de remarquer que Bachar ne s’est pas senti forcé de commenter l’assassinat d’Hariri et le retrait de son pays du Liban. Rafiq al-Hariri a été tué le 14 février 2005. Savez-vous quand Bachar a donné son premier discours sur ce sujet ? En novembre. Soumise à la pression, le régime syrien joue la montre. C’est une erreur de prétendre qu’il n’a plus de cartes en main.

Qifa Nabki : Peut-il se permettre de ne pas communiquer aussi longtemps ?

Camille Otrakji : Il semble que les dirigeants syriens le croient. Mais cette absence totale de communication leur fait perdre de l’appui parmi les Syriens de sensibilité neutre, et irrite beaucoup de soutiens du régime. Tous aimeraient entendre un compte-rendu convaincant des événements, mais le régime déteste communiquer. Du coup, beaucoup sont hésitants. Ils préféreraient suspendre la révolution et donner au régime le temps de se réformer. Mais chaque vendredi ils subissent la pénible attente des mauvaises nouvelles. Vendredi dernier, des dizaines de manifestants sont morts. Les opposants prétendent qu’il s’agissait de manifestants pacifiques. Le régime affirme quant à lui que c’était tous des hommes en armes qui attaquaient les forces de l’ordre. La majorité des Syriens pensent que la vérité se situe entre les deux.

D’un autre côté, je me rends compte que communiquer est pratiquement inutile à présent. Tant le régime que l’opposition sont engagés dans un duel de propagande et le résultat est que plus nous disposons d’outils technologiques d’information, plus nous sommes dans la confusion et le soupçon. Sur Twitter, nous avons droit à une dose massive d’accusations relatives à la brutalité du régime fabriquées de toutes pièces (qui s’ajoutent aux authentiques). Sur Facebook, vous pouvez visionnez des vidéos que les groupes peuvent partager (s’ils acceptent leurs arguments) ou rejeter (si le contenu paraît douteux). Par exemple, ces extraits de la télévision syrienne affirmant que des dizaines de manifestants ne faisaient que célébrer… la pluie. Ou ce clip des funérailles des manifestants tués qui nous montre un cercueil brandi et qui semble être vide ; j’aime ce clip : il est drôle et il montre comment n’importe qui avec un minimum de savoir-faire technique peut manipuler facilement les médias digitaux.

Qifa Nabki : Pourquoi tout s’est-il passé plus « doucement » en Égypte ?

Camille Otrakji : Il y a une différence majeure avec la Syrie. L’Égypte n’a pas la structure ethnique et religieuse complexe de la Syrie. Nous, nous avons des sunnites, des alaouites, des chrétiens, des druzes, des Kurdes, des Arméniens, et divers autres groupes ethniques ou religieux. Nous connaissons le tribalisme. Nous avons des liens historiques complexes et des frontières avec le Liban et l’Irak, deux des pays les plus fragiles de la région. Nous sommes en guerre avec Israël, et nous sommes un maillon essentiel de l’axe Iran-Hezbollah-Hamas qui nous met en opposition avec l’Arabie Saoudite et d’autres États arabes. Tous les Syriens sont conscients de la vulnérabilité de leur pays, et c’est pourquoi la grande majorité d’entre eux sont sincèrement partisans de l’actuel régime – ou pas opposés – même s’ils attendent impatiemment de nouvelles réformes. Les Syriens répugnent à l’aventure ; ils ne veulent pas courir les risques qu’a courus l’Égypte, parce que l’Égypte est beaucoup moins exposée à la dislocation interne : elle est à 90% sunnite, 100% arabe, ne compte ni tribus ni problème kurde, dispose d’immenses déserts la séparant de ses voisins, et a en outre choisi de signer un traité de paix avec Israël.

Qifa Nabki : Et donc que va-t-il se passer ?

Camille Otrakji : Il n’y a pas de moyen de le savoir. En définitive, tout repose dans les mains de la majorité du peuple syrien, hostile à tout risque et non impliquée dans les rivalités religieuses, mais la situation pourrait devenir hors contrôle si les événements en cours sont manipulés par des groupes qui attiseraient les conflits sectaires. Si vous regardiez les plus anciens messages sur la page Facebook consacrée à la « révolution syrienne », vous seriez étonné du nombre de discours de type religieux rencontré, et aussi du volume de fausses nouvelles. Les intervenants essayaient vraiment d’attiser l’hystérie sectaire, de radicaliser les sunnites syriens contre le régime. Mais ce n’est pas ce que la plupart des Syriens veulent, mais il y a assez de Syriens qui peuvent être influencés par de tels messages.

Qifa Nabki : Quelle est selon vous la probabilité que le régime puisse être renversé par l’opposition, compte tenu du fait que celle-ci peut recueillir de nouveaux soutiens dans les grandes villes ?

Camille Otrakji : Le problème avec cette question – que tout le monde se pose – c’est qu’elle méconnaît fondamentalement ce qu’est le « régime syrien ». Qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi parlez-vous quand vous dites « le régime syrien » ?

Qifa Nabki : La famille Assad, pour commencer. Les principaux intermédiaires du pouvoir et les chefs de la sécurité. Les oligarques corrompus comme Rami Makhlouf. Ce sont les cibles de l’opposition…

Camille Otrakji : La corruption est précisément une des raisons pour lesquelles beaucoup au sein du « régime » résisteront à ceux qui essayent de les renverser et je ne pense pas que le peuple syrien se calme à moins qu’il soit convaincu que la corruption sera éradiquée. Mais je crois en revanche que nous devons observer le Liban pour comprendre ce qui se passe vraiment en Syrie. Après des décennies d’expérience démocratique (une démocratie imparfaite), on a toujours un Amine et un Béchir Gemayel qui ont hérité de leur père Pierre la direction de leur parti et de leur communauté. Et Walid de Kamal Joumblatt, Saad de Rafiq Hariri… et le même principe clanique s’applique aux Frangieh, aux Chamoun ou aux Karamis.

Vous avez aussi un accord grâce auquel 5% de la population (la minorité druze) ont parfois un pouvoir de veto sur d’éventuelles décisions qu’envisagent les dirigeants élus de la nation.

Quand le leader druze Walid Joumblatt a changé de camp le 8 mars dernier, renversant la majorité et ouvrant la voie à un nouveau Premier ministre libanais, Saad Hariri a été furieux. Il a averti que seuls les sunnites pouvaient désigner le Premier ministre, quelque soit le camp détenteur de la majorité au parlement de Beyrouth.

Bien qu’il n’y ait pas de pouvoir fort comme en Syrie, le Liban ne se sent toujours pas prêt à risquer l’adoption d’une démocratie de type « un homme, un vote ». Et les mêmes familles qui tiennent collectivement le pouvoir sur les différents segments de la société sont toujours en place au bout de dizaines d’années. Même Sayyed Hassan Nasrallâh est là depuis des dizaines d’années. S’en prendre à ce système imparfait c’est ouvrir la boîte de Pandore.

L’actuel gouvernement irakien s’est constitué pour l’essentiel à Damas. Chaque candidat au pouvoir ou figure religieuse ou politique de quelque importance s’est rendu à Damas avant qu’un accord soit obtenu. Aucune autre capitale de la région n’a reçu autant de VIP’s irakiens. Comment la Syrie est-elle devenue aussi influente en Irak ?

Quand Saddam Hussein opprimait les Kurdes et chi’ites irakiens, la Syrie hébergeait leurs leaders à Damas. Les Premiers ministres irakiens Maliki et Allawi, le Président Talabani et de nombreux autres opposants à Saddam Hussein ont vécu pendant des années à Damas, avant de revenir en Irak pour le diriger. A la même époque, tous les autres pays arabes, pour ne pas parler des États-Unis et de l’Europe, s’efforçaient d’être les meilleurs amis de Saddam.

De la même façon, quand le poids de l’Iran dans l’Irak post-Saddam s’est mis à peser dans la balance politique de façon à marginaliser les sunnites irakiens, la Syrie s’est opposée à son allié iranien et a décidé de protéger les sunnites, incluant les ba’ssistes et les chef de tribus sunnites irakiennes.

La coalition actuellement majoritaire au Liban est composée de chrétiens, de chi’ites, de druzes et de sunnites…Tous ont quelque chose en commun : ce sont les alliés de la Syrie. De la même façon, l’opposition libanaise est faite de groupes comparables, ayant eux aussi un point commun : ils sont les adversaires de la Syrie. Quand le leader druze est passé du statut d’opposant à celui d’allié de la Syrie, la majorité et l’opposition libanaises ont échangé leur rôle…

Le régime syrien, et seulement le régime syrien, sait comment fonctionnent le Levant et la Mésopotamie. Essayez seulement de laisser les Saoudiens décider à sa place et vous finirez par enchaîner les désastres. Vous vous rappelez du plan génial de Saoud al-Fayçal qui voulait envoyer une armée arabe combattre le Hezbollah au Liban ?

Les alaouites et, à un moindre degré, les autres minorités syriennes n’accepteront jamais que le système en place soit balayé en 24 heures, et sans que soient diligentées des réformes qui garantissent la sécurité et les droits des minorités. Vous devez comprendre que la plupart des alaouites considèrent la Syrie à peu près comme les Juifs voient Israël, les Kurdes le Kurdistan, les maronites le Liban, etc. C’est le seul pays au monde où ils peuvent dicter leurs volontés et n’ont pas à redouter d’être réprimés en tant que minorité. Ils ne vont pas accepter que cet état de choses disparaisse d’un jour à l’autre. Si la démocratie doit s’implanter en Syrie, cela doit se mettre en place graduellement et dans une région qui ne bout pas de colères sectaires. La plupart des Syriens le comprennent. Mais beaucoup d’autres, bizarrement, ne le comprennent pas.

Qifa Nabki : Quelle est votre opinion sur la prétendue préoccupation de la Turquie à propos d’une éventuelle chute du gouvernement syrien ? Pensez-vous que cette alliance essentielle pourrait être mise en péril si la violence continue et les réfugiés commencent à fuir en Turquie ?

Camille Otrakji : Si la Syrie s’effondre, cela pourrait mener à un désastre pour tous ses voisins : Liban, Israël, Palestine, Jordanie, Irak et, oui, même la Turquie. Les Turcs n’ont aucune envie de voir les Kurdes de Syrie revendiquer leur propre mini-Etat, car cela influerait de façon décisive sur la question kurde en Turquie. Qui ne voudrait pas d’avantage voir les sunnites et alaouites syriens s’entre-tuer au sud immédiat de ses frontières. Car de tels événements seraient contagieux pour les populations sunnites et alaouites de Turquie.

Les acteurs principaux de la région n’ont au bout du compte aucun intérêt à tenter de déstabiliser Assad. Même s’ils ne veulent pas l’admettre, ils savent très bien que le régime syrien joue un rôle stabilisateur dans tout le Moyen-Orient. Rami Khouri reconnaît que l’on peut s’attendre à des problèmes régionaux graves si la Syrie est déstabilisée. Et moi je crois que la Syrie a une influence jusqu’au Yémen, en Arabie Saoudite, en Irak, au Liban, en Jordanie, en Turquie, en Iran, au Bahreïn et… au-delà encore. En ce sens, ce pays n’est décidément pas l’Égypte ou la Tunisie.

Qifa Nabki : A votre avis, quel serait le scénario idéal pour la Syrie ?

Camille Otrakji : Je ne peux pas parler de la Syrie sans parler aussi du Proche-Orient, c’est la seule façon de procéder. Tout d’abord, les manifestations doivent cesser, le Président doit s’adresser à la nation pour rassurer tous ceux qui se sont sincèrement engagés pour les réformes sérieuses et rapides qu’attendent la grande majorité des Syriens : une loi sur la liberté de la presse, une loi sur les partis politiques, une loi sur la décentralisation (donnant plus de pouvoir aux provinces) et une autre réduisant graduellement (en un an ?) le monopole politique du parti Ba’as.

Les minorités qui détiennent le pouvoir en Syrie devraient commencer à réfléchir sur un plan de retour à la démocratie, en cinq ans par exemple. Un sénat pourrait défendre les droits de ces minorités. Maintenir un contrôle de l’armée, comme en Turquie, serait un autre moyen de rassurer les minorités. Mais d’un autre côté, d’éventuelles élections libres amenant qui que ce soit au pouvoir ne pourraient avoir lieu… qu’après une paix conclue avec Israël (du calme, je vous prie, je vais m’expliquer).

La « communauté internationale » doit aider Israël et les Arabes a parvenir à une paix complète au Proche-Orient. L’actuel statu quo n’est pas défendable. Une majorité d’Égyptiens souhaitent déchirer le traité de paix avec Israël. L’Arabie Saoudite et les autres États du Golfe ne seront pas éternellement stables. L’Iran et l’Arabie Saoudite sont probablement en train de réfléchir aux différentes façons d’amplifier la guerre froide qui les oppose. Très vite, une troisième intifada pourrait démarrer en Palestine. Il n’y a qu’une manière de désamorcer toute cette tension : un traité de paix global basé sur le retour aux frontières de 1967.

Depuis 1977, les États-Unis et l’Europe ont tenté d’affaiblir ou de déstabiliser la Syrie. Mais cela ne peut que déstabiliser le Moyen-Orient tout entier, comme ça a d’ailleurs été le cas par le passé à chacune de ces tentatives. À Washington existe un groupe d’experts du Proche-Orient qui essayent, depuis des années ou même des décennies, d’affaiblir et d’isoler la Syrie, sans succès : Dennis Ross, Elliot Abrams, Lee Smith, Jeff Feltman, et bien d’autres qui ont disparu depuis. Pour eux, il s’agissait d’un combat personnel qu’ils n’ont jamais gagné. Mais ils ont au moins réussi à faire en sorte qu’aucun Secrétaire d’État américain ne se soit rendu à Damas depuis 2003. Peu importe qui est le président des États-Unis, les ennemis de longue date de la Syrie installés au sein de la nouvelle administration Obama font tout pour que rien de constructif ne puisse sortir de celle-ci sur le sujet.

Si le président Obama est sincère quant à son désir de progrès au Proche-Orient, il doit prendre personnellement en charge les relations avec la Syrie. Et laisser les « experts » de la Syrie en dehors du coup. On ne peut à la fois se prétendre une démocratie à l’intérieur des frontières des États-Unis et se comporter comme une brute dans ses relations avec les États plus petits. Vous savez bien que lorsque la Syrie était perçue comme une alliée de l’Union Soviétique, les Russes laissaient à Hafez el-Assad toute liberté de rencontrer des présidents américains. Ils ne l’ont pas puni pour ça. Et c’est la même chose pour l’allié iranien de la Syrie : celui-ci ne s’est jamais plaint de ce que le président Bachar el-Assad rencontre des officiels américains ou que des experts syriens discutent de paix avec les Israéliens en Turquie. Les Américains auraient beaucoup à apprendre des Iraniens et des ex-Soviétiques qui ont montré qu’il était possible d’être amis avec la Syrie sans pour autant lui dicter leurs exigences.

La religion et la politique composent un mix explosif. La plupart des problèmes de la région viennent de l’Arabie Saoudite (bastion de l’Islam sunnite), de l’Iran (bastion de l’Islam chi’ite), d’Israël (l’État juif) et, de plus en plus, des chrétiens évangéliques sionistes américains. Si vous voulez que les minorités syriennes (les alaouites, notamment) aient moins peur de la démocratie, débarrassez-les tout d’abord de la menace salafiste. Certains de ces sectaires islamistes en appellent en effet à l’extermination, au nom de la lutte contre les infidèles, d’un tiers de la population syrienne, tandis que d’autres exigent, sous peine des pires violences, que les minorités syriennes soient chassées du pouvoir immédiatement. En Égypte, de hauts responsables de la confrérie des Frères musulmans disent ouvertement que leur but ultime est de « gouverner le monde » ! Les salafistes en Égypte menacent déjà à voix haute d’envahir les monastères chrétiens et de s’emparer des mosquées soufies. Même en Tunisie, en Jordanie et dans le Nord-Liban, les salutistes s’efforcent chaque jour d’avantage de jouer un rôle prépondérant.

Je le répète : en cinq ans, tout peut être résolu. Mais nous devons renoncer à cette mentalité de « probité morale » qui faisait considérer qu’Hosni Moubarak était membre de droit de la « communauté internationale » simplement parce qu’il était une marionnette des Américains. Beaucoup des héros et avocats de la « probité morale » travaillaient pour Kadhafi quand celui-ci payait le bon prix. Certains travaillaient pour l’administration de George Bush père quand fut prise la décision de tuer des dizaines de milliers de jeunes soldats irakiens après qu’ils se soient rendus, en 1991. Cette même première guerre d’Irak avait été rendue possible après que beaucoup, y compris le Président, eussent menti au peuple américain pour lui faire accepter une guerre au départ impopulaire. Ne dépensez pas 500 millions de dollars supplémentaires pour monter les Libanais contre le Hezbollah avant les élections. Si vous faites cela, le régime syrien sera renforcé dans sa conviction que l’ouverture et la libéralisation de son système politique conduiront inéluctablement à une manipulation américaine (et saoudienne). L’administration Obama a vraiment tort d’envoyer un ambassadeur à Damas alors qu’elle finance ceux qui cherchent à renverser le régime syrien, pour se plaindre ensuite que les relations entre les deux pays ne fonctionnent pas bien.

Les États-Unis doivent choisir entre essayer de résoudre les problèmes de la région ou la laisser s’embraser. Alors oubliez ce que vos « experts de la Syrie » disent : l’actuel régime de Damas a 40 années d’expérience politique dans cette région. Utilisez-les, puis seulement après parlez avec ce régime de son éventuel retrait quand la région sera en paix.

Suis-je confiant dans la possibilité que tout cela arrive ? Oui en ce qui concerne les réformes du régime syrien, et non pour tout le reste. Il est difficile de n’être pas pessimiste quant à ce qui va se passer au Proche-Orient cette année.

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Notes

*qifanabki.com est un blog consacré aux problèmes du Liban et de sa région, et animé par Elias Muhanna, spécialiste libanais du Proche-Orient et de la civilisation arabo-musulmane, étudiant en doctorat de langues et civilisations orientales à l’Université d’Harvard et professeur invité de l’Université de Stanford pour la Démocratie, le Développement & l’État de droit.

E. Muhanna a publié des articles sur le Proche-Orient dans le quotidien britannique The Guardian et est cité régulièrement dans d’autres journaux comme le New York Times, le Washington Post, The Los Angeles Time, The Financial Times et des chaînes d’information comme le service international de la BBC et Al-Jazira, sans oublier la blogosphère.

Source : Géostratégie.com

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