Archive | juin, 2011

De Hiroshima à Fukushima : le contexte politique du désastre nucléaire japonais (1/2)

30 juin

par un lecteur du WSWS

Voici la première des deux parties d’un article sur les antécédents historiques du désastre nucléaire de Fukushima.

Après le désastre causé par un tremblement de terre suivi d’un raz-de-marée au Japon le 11 mars, la fusion du réacteur nucléaire de Fukushima continue à inquiéter les gens dans le monde entier. Le monde a vu pratiquement en direct les explosions successives d’un bâtiment de réacteur après l’autre et l’un des pays les plus évolués techniquement tenter de contrer les 770 000 terabecquerels [1] de radioactivité relâchés par la fusion avec des sceaux et des tuyaux d’arrosage. Le Japon a tenté sans y parvenir de convaincre le monde que tout était sous contrôle.

Ayant vu les reportages sur le Japon, beaucoup de gens se demandent pourquoi les gouvernements successifs ont choisi de miser sur l’énergie nucléaire dans un pays aussi propice aux tremblements de terre – après les États-Unis et la France, le Japon est le troisième pays le plus nucléarisé du monde – et pourquoi le peuple de ce pays semblait si indifférent aux dangers de l’énergie nucléaire.

Ce sont les questions auxquelles nous allons tenter de répondre.

Le changement d’orientation d’Eisenhower

La propagation de la technologie nucléaire au Japon a été une conséquence directe des tentatives militaires américaines de gagner de l’influence sur le développement de ce pays immédiatement après la Seconde Guerre Mondiale. Peu après la fin de la guerre, les États-Unis ont commencé à transformer le Japon en un rempart face à l’Union soviétique. Cette politique a été intensifiée après la prise de pouvoir par les régimes staliniens en Chine et en Corée du Nord. Ayant perdu le monopole des armes nucléaires, les États-Unis ont dû rendre le Japon réceptif à l’énergie nucléaire.

Le 20 avril dernier, le journal japonais Mainichi Shimbu a écrit : « au cours de la huitième assemblée générale des Nations Unies de décembre 1954, l’ex-président Eisenhower a donné un discours intitulé « Atomes pour la paix. » Sa stratégie a été d’assigner des technologies importantes à d’autres pays pour les intégrer dans le bloc américain, assurant ainsi son hégémonie dans la guerre froide contre l’Union soviétique. Que le Japon, le seul pays à avoir souffert de toute la puissance d’armes nucléaires, accepte d’accueillir la technologie nucléaire était d’une énorme importance stratégique. »

L’agent de la CIA “Podam

Ce même article de journal cite Tetsuo Arima, chercheur en sciences de la communication et professeur de sciences sociales à l’université de Waseda, au sujet du politicien pro-nucléaire japonais Matsutaro Shoriki, qui est aussi un grand patron du secteur médiatique : « Après la guerre mondiale, la CIA a travaillé en étroite collaboration avec M. Shoriki pour faire progresser la campagne en faveur de l’introduction de l’énergie nucléaire au Japon. Elle l’a fait parce que cet homme disposait non seulement des relations nécessaires dans la politique et l’économie, mais également du pouvoir de mobiliser son empire de presse et de télévision. »

Durant des années de recherches aux Archives nationales des États-Unis, Arima a découvert 474 pages de dossiers de la CIA, documentant en détail les progrès de l’introduction de la technologie nucléaire au Japon. Il en cite le passage suivant : « Les relations avec Podam ont maintenant atteint le point où une coopération complète peut être initiée. »

« Podam » était le nom de code d’un membre du Parlement et informateur de la CIA, Matsutaro Shoriki, qui allait devenir plus tard président de l’Autorité de l’énergie atomique qu’il avait fondé lui-même, et aussi ministre des sciences et de la technologie. Shoriki est aujourd’hui considéré comme le père de l’énergie nucléaire japonaise.

Le Goebbels japonais

La carrière de Shoriki aurait été impensable sans ses relations étroites avec la CIA et le Pentagone. En tant que chef de la police politique durant la guerre, il était directement responsable de la chasse et de l’écrasement des syndicats, des communistes, socialistes et tous opposants à la guerre. Plus tard, il est devenu membre de la chambre haute du Parlement [Sénat] et chef du service de renseignement du ministère de l’intérieur, qui était en charge de la guerre idéologique et de la propagande. Il avait acheté le journal Yomiuri Shimbun dès 1924. Ce journal allait devenir le principal porte-parole des va-t-en-guerre et de la dictature militaire dans les années 1930 et 1940. C’est aujourd’hui le journal le plus lu au Japon, avec près de dix millions de lecteurs. On peut dire que Shoriki était le Joseph Goebbels du Japon.

Après la Guerre, il a été emprisonné en tant que criminel de guerre majeur durant trois ans. Cependant, son cas n’a jamais été poursuivi. En fait il a été relâché sans procès. La CIA et le ministère de la Défense américain avaient besoin de ses talents et de son influence pour appliquer la politique d’Eisenhower au Japon. Des fichiers secrets du gouvernement américain montrent que la CIA et le Pentagone ont fourni des fonds, des dizaines de millions de dollars, pour la construction de l’empire médiatique de Shoriki – il était également le fondateur de la première chaîne de télévision privée au Japon, Japan TV, ainsi que de la fédération professionnelle de Baseball japonaise. [2]

À cette époque, le peuple japonais était toujours traumatisé par la destruction de Hiroshima et Nagasaki, et réagissait avec horreur à toute mention de l’énergie atomique, que ce soit pour un usage pacifique ou comme arme. En mars 1954, un autre événement a secoué le public japonais. Un chalutier japonais a été tellement contaminé par les radiations au cours d’un test d’une bombe à hydrogène sur l’atoll de Bikini qu’un membre d’équipage est mort et beaucoup d’autres ont été sérieusement blessés, alors que le bateau était dans une zone déclarée sans danger par les autorités américaines. Le sentiment anti-nucléaire s’est alors développé en un large mouvement populaire contre les États-Unis. Pour pouvoir appliquer la politique d’Eisenhower au Japon, la CIA avait besoin de ce criminel de guerre, Shoriki, pour créer un climat favorable à l’énergie nucléaire et distraire l’attention de la population des questions politiques en général. [3]

La remilitarisation du Japon

Cela correspondait aux intérêts de Shoriki, bien qu’il ait des intentions quelque peu différentes de celles de la CIA. Le 20 avril 1952, son journal, le Yomiuri Shimbu publiait un article intitulé : « Le gouvernement commande un plan concret pour l’établissement d’un ministère des sciences et de la technologie en préparation du réarmement et de la production d’armes. » L’article se poursuivait en citant Kantaro Suzuki, le dernier amiral de la flotte impériale et Premier ministre lors de la capitulation du Japon : « Nous avons perdu cette guerre à cause de notre manque de science. Par conséquent, il est de notre devoir de promouvoir la science afin de reconstruire le Japon. » Pour Suzuki, cependant, « reconstruire le Japon » signifiait restaurer l’empire japonais.

Shoriki, ardent nationaliste, était réticent à n’être qu’un pion de la CIA pour sa propagande. Au contraire, il voulait utiliser la CIA et le Pentagone pour ses propres fins. Son plan était d’exploiter ses relations avec eux pour devenir chef du gouvernement, et refaire du Japon une superpuissance militaire.

Le ministère de la science et de la technologie – prédécesseur du ministère de l’éducation et de la science – a été créé par Shoriki lui-même. Avec pour slogan de campagne, « une nouvelle révolution industrielle grâce à l’énergie nucléaire » ? Il est devenu député, puis président de sa propre création, l’Autorité de l’énergie atomique, qui est devenue par la suite le ministère des sciences et de la technologie. Masao Maeda, l’un des collègues de Shoriki au Parti libéral démocrate (PLD), a rédigé le projet de loi de création de ce ministère. Il définissait la tâche d’un des services de ce ministère, l’Institut central pour la science et la technologie dans ces termes : « la recherche sur les technologies d’armement, y compris les armes nucléaires. » [4]

Karl Mundt, un sénateur républicain de droite qui avait rédigé la loi créant la Voice of America (VOA, la radio de propagande anti-communiste pour les forces armées américaines en Asie), avait envoyé un de ses assistants, Henry Holthusen, au Japon rencontrer Shoriki pour y monter une version télévisée de VOA. Il y coopérait avec la compagnie Unitel pour diriger une station de télévision pour l’armée américaine qui diffusait dans tout l’Extrême-Orient. [5]

Shoriki collaborait avec Holthusen. Il usa de ses relations avec le Pentagone – par l’intermédiaire du cabinet d’avocats Murphy, Duiker, Smith et Burwell à Washington – pour passer un accord avec le ministère de la Défense américain concernant l’argent dont il aurait besoin pour monter la station de télévision. [6]

Nakasone, le bras droit de Shoriki

Il devenait de plus en plus difficile à la CIA et au Pentagone de contrôler Shoriki. Les États-Unis n’avaient aucune intention d’équiper leur ex-ennemi de la Seconde Guerre Mondiale en technologies d’armes nucléaires. La politique d’Eisenhower était plutôt de rendre la société japonaise bienveillante envers l’énergie nucléaire pour que, d’une part, les armes atomiques américaines puissent être stockées partout où on en avaient besoin, et en second lieu qu’un grand marché s’ouvre au Japon pour l’industrie nucléaire civile américaine.

C’est la raison pour laquelle le savoir-faire technologique nucléaire n’a été communiqué que sous la stricte supervision du gouvernement américain et seulement sur le sol américain. Ainsi, la plupart des ingénieurs nucléaires de la Compagnie d’électricité de Tokyo ont été “formés” dans une école établie en Illinois, l’International School of Nuclear Engineering, qui était gérée par la Commission de l’énergie atomique. Cependant, le savoir-faire transmit était insuffisant pour développer des réacteurs au Japon, et ne permettait que de faire fonctionner les centrales clefs en main que les États-Unis leur vendaient. [7]

Mais Shoriki s’intéressait d’abord à la technologie militaire. Les premiers réacteurs qu’il a construits en tant que chef de l’Agence de l’énergie atomique au Japon étaient d’un autre type : les réacteurs Calder Hall anglais, développés au départ pour la production de plutonium militaire. L’utilisation de leur chaleur résiduelle pour la production d’électricité n’était qu’un sous-produit.

Les États-Unis ont été atterrés par la machination de Shoriki, et celui-ci a eu de plus en plus de mal d’obtenir un soutien de la part de la CIA ou du Pentagone. Son objectif de s’emparer du gouvernement au Japon ne pouvait plus se réaliser.

À suivre.

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Notes

[1] 1 terabecquerel est égal à 10 à la puissance 12 becquerels

[2] Arima : Genpatsu, Shoriki, CIA (Les centrales nucléaires, Shoriki et la CIA), éditions Shinchosha, 2008.

[3] Voir : Crypto-convergence, Media, and de Cold War : The early Globalization of Television Networks in the 1950, Conférence Media in Transition, MIT, mai 2002 ; James Schwoch, Northwestern University, Center for International and Comparative Studies

[4] Rapport sur “les problèmes de l’énergie atomique du Japon”, publié par l’Association des scientifiques démocratiques, département de physique, 1953, p. 21

[5] Jack K. MacFall-Holthusen, 4 avril 1952, TV Worldwide Network Japan, Holthusen Papers, Box 8 à la bibliothéque Herbert Hoover.

[6] Telecommunication Network System for Japan: Memoranda and Exhibits Prepared and Presented by Murphy, Duiker, Smith, & Burwell, Overseas Information Program Subcommittee, Section I, pp. 1-4, Hickenlooper Papers 86, Bibliothèque Herbert Hoover.

[7] Genpatsu e no Keisho (l’Énergie nucléaire bombe à retardement), Katsuo Uchihashi, Kodansha 1986, p. 69, ff.

Source : WSWS

Arabie Saoudite : quelle stratégie au Yémen ?

30 juin

par Abou Anaïs pour Les Rivages des Syrtes

La détérioration rapide de la situation au Yémen, après quatre mois de troubles, a conduit l’Arabie saoudite à intervenir et à changer de posture, évoluant d’un soutien au président ’Ali ‘Abdallah Saleh, jusqu’ici considéré comme le garant de la stabilité du pays,  à son abandon ; le maintien au pouvoir de ce dernier étant désormais perçu comme la principale source d’instabilité au Yémen. Le refus, le 22 mai,  du président Saleh d’accepter le compromis « saoudien » porté par le Conseil de Coopération des Etats arabes du Golfe : démission contre impunité, est en grande partie à l’origine de ce revirement.

L’Arabie saoudite a toujours joué un rôle dans les affaires internes du Yémen en soutenant des factions opposées, quitte à nouer des alliances souvent contre nature (notamment avec les socialistes du Sud-Yémen en 1994) , en finançant des responsables politiques et des chefs de tribus, en facilitant la propagation du salafisme wahhabite dans l’objectif inavoué d’empêcher l’émergence d’un Etat central puissant, unifié et en conséquence menaçant.

Le lâchage politique de Saleh, hospitalisé à Riyadh à la suite d’un attentat commis le 3 juin dans la mosquée du complexe présidentiel à Sana’a, contraint l’Arabie à trouver une alternative susceptible de satisfaire ses propres objectifs politiques et diplomatiques qui, dans le même temps, sera acceptable pour le mouvement de révolte civile (« la jeunesse »), dépourvu de chef clairement identifié et sur lequel Riyadh n’a, semble-t-il, pas prise.

La gestion du dossier yéménite par les autorités gouvernementales saoudiennes n’est pas le fait du ministre des Affaires étrangères, Sa’oud al-Fayçal, mais un dossier réservé du prince héritier Sultan bin ‘Abdel’aziz, par ailleurs ministre de la Défense, placé à la tête d’une structure ad-hoc : la commission mixte saoudo-yéménite. La détérioration continuelle de l’état de santé de Sultan, désormais incapable d’assumer ses fonctions, a néanmoins provoqué la quasi-mise en sommeil de la commission, dont le périmètre s’est réduit à la seule coopération économique et financière.

Etat de fait qui coïncidait d’ailleurs avec un intérêt moins marqué des autorités saoudiennes pour la situation yéménite, à un changement de génération des décideurs yéménites (fils du président Saleh, clan al-Ahmar) moins proches des princes saoudiens que leurs aînés, jusqu’à l’apparition de troubles frontaliers en 2009 nécessitant l’intervention de l’armée saoudienne contre la rébellion nordiste houthiste (« Guerre de Sa’dah »).

La gestion du dossier yéménite semble actuellement relever de l’autorité du  prince Nayef bin ‘Abdel’aziz, frère de Sultan ; ministre de l’Intérieur et numéro trois du Royaume. La raison structurelle qui préside à cette étrange répartition des dossiers diplomatiques, qui n’a rien d’exceptionnel dans la politique étrangère saoudienne, tient surtout à ce que le Yémen est essentiellement considéré sous l’angle de la sécurité, du risque terroriste, du renseignement et des affaires tribales.

Mohammed bin Nayef, vice-ministre de l’Intérieur ; fils du ministre de l’Intérieur, gère ainsi les questions liées au risque terroriste, en l’occurrence la menace que fait peser al-Qa’ida dans la Péninsule arabique, franchise yéménite du réseau terroriste qui compte dans ses rangs de nombreux Saoudiens. Miqrin bin ‘Abdel’aziz, chef des services de renseignement ; demi-frère de Sultan, Nayef et du roi Abdallah, est également impliqué dans la gestion du dossier en ce qui concerne les activités illégales transfrontalières (criminalité, infiltration de terroristes, surveillance des « rebelles » nordistes houthistes). Khaled bin Sultan, fils du prince héritier, a dirigé les opérations militaires, avec un succès mitigé, lors des affrontements entre troupes saoudiennes et rebelles houthistes à la fin de l’année 2009.

Nayef est un conservateur, ministre de l’Intérieur depuis 35 ans oblige ; réactionnaire, par nature ; proche des islamistes, par conviction. Il semble ainsi privilégier une sortie de crise au profit d’’Ali Mohsen Saleh al-Ahmar, le général rebelle ayant rallié l’opposition le 20 mars, apparenté au président Saleh, et lui-même très proches des milieux salafistes extrémistes.

Riyadh dispose de nombreuses autres options au Yémen : en particulier, la famille al-Ahmar, à la tête de la rébellion tribale, avec laquelle les princes entretiennent des relations anciennes et privilégiées. Le cheikh Aballah bin Hussein al-Ahmar, ancien chef de la confédération tribale des Hashed (dont sont membres le président Saleh et Ali Mohsen) ; ancien président du Parlement et chef du parti d’opposition al-Islah a toujours pu bénéficier des largesses de Riyad ; il est mort dans la capitale saoudienne en 2007. Depuis le début du mois de juin, ses dix fils n’ont de cesse de vanter les mérites du royaume saoudien dans l’espoir de voir Riyadh peser de son poids dans le choix d’une transition politique en faveur de leur clan.

Il est néanmoins improbable que le choix d’’Ali Mohsen ou celui des cheiks al-Ahmar puisse satisfaire les aspirations de l’opposition civile (mouvement de la jeunesse et coalition des partis d’opposition) tant la rupture avec l’ancien régime apparaîtrait dérisoire.

Riyadh entretient également des relations étroites avec des chefs de tribus de l’autre confédération, numériquement plus forte, politiquement plus faible, celle des Bakil. Le rapprochement s’est opéré à mesure de l’incapacité grandissante des Hashed à remplir, au profit de Riyadh, le rôle de « force d’interposition » contre la rébellion houthiste, menaçant la stabilité à la frontière.

Autre carte possible : les islamistes du parti d’opposition al-Islah, tendance Frères musulmans, largement impliqués dans la contestation du régime, même si rien n’indique, pour l’heure, qu’ils soient prêts à faire allégeance à Riyadh et qu’ils puissent recueillir l’assentiment de la population.

Les autorités saoudiennes sont désormais placées devant un dilemme :

  • la nécessité de restaurer la stabilité et la sécurité au Yémen pour évacuer tout risque terroriste (al-Qa’ida dans la Péninsule arabique désigne le Royaume parmi ses cibles) et écarter la menace d’une instabilité à la frontière, qu’elle procède de l’agitation des tribus ou de l’incapacité de l’état central à contenir les rebelles nordistes ;
  • seule une transition politique rapide permettra d’assurer le rétablissement de la sécurité,  au risque, pour Riyadh, de voir émerger un nouveau gouvernement plus favorable à l’instauration d’un régime démocratique, dont l’Arabie saoudite ne veut pas, qu’au maintien de l’influence saoudienne au Yémen.

Riyadh dispose néanmoins d’un atout considérable : une puissance financière intacte et la possibilité de menacer le Yémen d’une cessation de son aide budgétaire, jusqu’ici nécessaire pour assurer le financement des projets d’investissement des autorités yéménites.

Abou Anaïs

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Source : Les Rivages des Syrtes

Debtocracy / Xpeokpatia (vidéo)

29 juin

Diffusé sur Internet, un documentaire retrace l’histoire de la dette grecque et pointe les responsabilités de la classe politique. Un film militant qui provoque un large débat.

Synopsis Presseurop : Tout le monde sur le web parle de Debtocracy, un documentaire des journalistes Katerina Kitidi et Ari Hatzistefanou sur la crise grecque. Tourné avec leur argent personnel et les dons de quelques amis, il est diffusé gratuitement sur debtocracy.gr. En moins de dix jours, près de 600 000 visiteurs l’ont visionné. Chaque jour, partisans et adversaires du documentaire échangent leurs points de vue sur Facebook, Twitter ou sur les blogs.

Les principaux acteurs de ce documentaire (environ 200 personnalités) signent une demande de création d’un comité d’audit international, qui aurait pour but de préciser les raisons de la création d’une dette souveraine et la condamnation de ses responsables. En l’espèce, la Grèce a le droit de refuser le remboursement de sa “dette injustifiée“, c’est-à-dire de la dette constituée par des actes de corruption contre l’intérêt de la société.

Debtocracy est une action politique. Elle présente un point de vue sur l’examen des évènements qui ont conduit la Grèce au bord du gouffre. Les opinions vont toutes dans le même sens, sans contrepoint. C’est le choix des auteurs, qui livrent leur manière de voir les choses dès les premières minutes: “En près de 40 ans, deux partis, trois familles politiques et quelques grands patrons ont conduit la Grèce à la faillite. Ils ont cessé de payer les citoyens pour sauver leurs créanciers.”

Les “complices” de la faillite n’ont pas droit à la parole

Les auteurs du documentaire ne donnent pas la parole à ceux qu’ils considèrent comme les “complices” de cette faillite. Les Premiers ministres et ministres des Finances de ces dix dernières années en Grèce sont présentés comme les maillons d’une chaîne de complices qui ont poussé le pays dans le vide.

Le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, qui s’est présenté aux Grecs comme le médecin du pays, est comparé au dictateur Georges Papadopoulos, Premier ministre sous le régime des colonels, de 1967 à 1974. Le parallèle est établi avec une facilité remarquable dès le début du documentaire, mais le personnage concerné (DSK) n’a pas le droit à la parole.

A la question “Pourquoi ne pas faire intervenir les personnes pointées du doigt ?“, Kateina Kitidi, l’une des auteurs répond que “c’est une question qu’il faut poser à de nombreux médias qui, ces derniers temps, diffusent en permanence un seul point de vue sur la situation. Nous considérons que nous offrons une autre approche, qui manquait depuis longtemps.”

Le public, garant de l’indépendance du film

Pour son collègue Aris Hatzistefanou, c’est l’indépendance du documentaire qui compte: “Nous n’avions pas le choix”, précise t-il. “Pour éviter les contraintes sur le contenu du film, qu’auraient exigé les sociétés de production, institutions ou partis auraient certainement exigé, on s’est adressé au public pour assurer les frais de production. Le documentaire appartient donc à nos ‘coproducteurs’ qui ont fait des dons sur internet, et c’est la raison pour laquelle il n’y a pas de problèmes de droits. Notre but est, de toutes façons, de le diffuser le plus largement possible“, explique-t-il.

Le documentaire se sert du problème de l’Equateur et de l’Argentine pour soutenir l’argument selon lequel le rapport d’un comité d’audit peut servir d’outil de négociation pour effacer une partie de la dette, du gel des salaires et des retraites.

Nous essayons de prendre les exemples de pays comme l’Argentine et l’Equateur, qui ont dit non au FMI et aux créanciers étrangers qui ont mis à genoux, même partiellement, les citoyens. Pour cela, nous avons parlé aux personnes qui ont mené un audit en Equateur et prouvé qu’une grande partie de la dette est illégale“, reprend Katerina Kitidi. Debtocracy évite toutefois de souligner des différences majeures et évidentes entre l’Equateur et la Grèce. Entre autres, le fait que l’Equateur possède du pétrole.

L’Iran se construit un « hub » Af/Pak

28 juin

par M.K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

La participation des présidents du Pakistan et de l’Afghanistan à la conférence internationale sur le terrorisme qui s’est tenue à Téhéran ce week-end est en passe d’être une importante victoire diplomatique et politique pour l’Iran, à ce moment politique précis dans cette région. Asif Ali Zardari et Hamid Karzaï ont tous deux été reçus par le Guide Suprême iranien, l’Ayatollah Seyed Ali Khamenei.

L’un des objectifs principaux de cette conférence était de mettre en évidence l’usage fait par les Etats-Unis du terrorisme international comme prétexte pour intervenir en Afghanistan et au Moyen-Orient et s’immiscer dans leurs affaires intérieures. En un mot, le message de Khamenei, lors de cette conférence, a souligné les « calculs des puissances mondiales sataniques, qui se servent du terrorisme dans leurs politiques et leurs plans pour atteindre leurs objectifs illégitimes ».

Khamenei a déclaré que les Etats-Unis financent et arment des groupes terroristes dans cette région et, chose plus intéressante, il a choisi comme référence les « crimes » perpétrés par le groupe Blackwater (Xe Services)[1], qui « assiste les groupes terroristes » au Pakistan et qui « fait partie de cette liste honteuse et impardonnable d’actes terroristes américains ».

Exprimant sa solidarité avec la critique croissante formulée par Islamabad et Kaboul contre les excès des opérations militaires des Etats-Unis en Af/Pak, Khamenei a ajouté : « Les attaques meurtrières par les drones américains contre des familles sans défense dans des villages [du Pakistan] et dans les zones les plus défavorisées d’Afghanistan ont à plusieurs reprises transformé des mariages en cérémonies funèbres ». Khamenei a déclaré, au cours d’une attaque cinglante contre la politique des Etats-Unis dans cette région :

Avec un tel comportement, il est honteux [pour les Etats-Unis] de prétendre à être le leader de la lutte contre le terrorisme [...] Du point de vue des dirigeants des puissances hégémoniques [comprendre les USA], tout ce qui menace leurs intérêts illégitimes est considéré comme du terrorisme. Toutes les luttes destinées à défendre une cause contre les occupants et les forces interventionnistes sont considérées par eux comme du terrorisme.

Lors de cette conférence, Zardari a souligné que le Pakistan avait énormément souffert durant les dix années de guerre américaine en Afghanistan. Il a déclaré que plus de 5.000 agents de sécurité pakistanais avaient perdu la vie et que les dommages, estimés en termes financiers, s’élèvent à 37 milliards de dollars pour l’économie pakistanaise. Zardari a souligné l’importance du « besoin vital d’une campagne collective » des Etats de la région dans la « guerre contre le terrorisme ».

Le chevauchement des intérêts de sécurité

D’un autre côté, Karzaï a déclaré : « Je crois qu’une campagne contre le terrorisme ne peut se faire par des moyens uniquement militaires ». Il a appelé à l’unité, à avoir une position ferme et à « une coopération collective » des Etats musulmans dans le combat contre le terrorisme.

A la veille de cette conférence, Zardari et Karzaï ont tenu une réunion tripartite avec le président Mahmoud Ahmadinejad, qui, encore une fois, « a exhorté les pays de la région à coopérer étroitement » sur les questions de « paix et de sécurité au Moyen-Orient ». Le cabinet du président iranien a déclaré : « [l'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan] ont promis d’élargir leur coopération dans les domaines politique, de la sécurité, économique et culturel, ainsi que dans la lutte contre le terrorisme et les interventions étrangères ».

Du point de vue iranien, un des objectifs principaux était de bâtir une réflexion commune avec le Pakistan et l’Afghanistan, sur le fait que le maintien des forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan a un impact négatif sur les intérêts des trois pays, ainsi que sur la sécurité et la stabilité régionales. C’est ce qui ressort clairement des réunions entre Khamenei, Zardari et Karzaï.

Khamenei a demandé une « expansion tous azimuts des relations » entre l’Iran et le Pakistan et mis en garde Zardari sur le fait que « Washington cherche à semer la discorde au Pakistan pour atteindre ses objectifs illégitimes ». Il a exprimé sa satisfaction que le peuple pakistanais était parfaitement conscient des « intentions inquiétantes » des Etats-Unis et qu’il résistait à leurs « complots d’hégémonie ».

Les allusions de Khamenei sont allées au-delà des allégations antérieures formulées par Ahmadinejad, disant que Téhéran détenait « des preuves spécifiques » d’une conspiration américaine pour saisir les armes nucléaires du Pakistan. Khamenei a semblé insinuer que les Etats-Unis projettent de déstabiliser l’Etat du Pakistan afin de l’affaiblir et de briser sa détermination à résister à la domination américaine, et aussi de saboter sa capacité à jouer un rôle efficace dans la région.

Il est manifeste que les tensions qui se sont accumulées récemment dans les relations américano-pakistanaises ont dressé la toile de fond de cet échange. C’est la première fois qu’une telle demande a été présentée au niveau de Khamenei. Dans la délégation de Zardari, il y avait le ministre de l’Intérieur Rehman Malik, ce qui laisse entendre que le Pakistan espère que l’Iran va partager en détail sa perception sur les conséquences en matière de sécurité de la politique des Etats-Unis dans cette région.

Malik a effectivement eu une réunion séparée avec le ministre iranien de l’Intérieur, Mostafa Mohammad-Najjar, ancien ministre de la Défense et membre du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (les « Pasdaran », ndlr). Le compte-rendu iranien de cette réunion a laissé entendre que celle-ci a principalement concerné les activités de l’organisation terroriste Jundallah, qui opère depuis le Pakistan dans la province frontalière iranienne orientale du Sistan-Balouchistan.

« Nous avons discuté des façons de collaborer à la lutte contre les extrémistes et les terroristes qui utilisent le sol pakistanais pour des actions contre les intérêts de l’Iran », a déclaré Mohammad-Najjar. Fait révélateur, Téhéran fait une distinction entre le Jundallah et l’Etat pakistanais, alors que le Pakistan était auparavant accusé de complicité. Il n’est pas certain que Malik (qui est un ancien chef de l’Agence fédérale d’investigation du Pakistan) ait également rencontré le puissant ministre du Renseignement iranien Moslehi Heydar.

Lors de sa rencontre avec Karzaï, Khamenei a attaqué frontalement les projets des Etats-Unis d’installer des bases militaires en Afghanistan. « Les Américains veulent des bases permanentes en Afghanistan, ce qui est un problème dangereux, car tant que les troupes américaines sont en Afghanistan, il n’y aura pas de sécurité réelle. Le peuple afghan souffre de la présence militaire américaine dans leur pays et cette présence est une grande douleur pour eux et pour toute la région », a-t-il dit.

La rencontre avec Karzaï a eu lieu deux jours après l’annonce par le président américain Barack H. Obama du retrait des troupes en Afghanistan. Khamenei a dit à Karzaï qu’un retrait rapide des troupes américaines était dans l’intérêt de l’Afghanistan et de la région. Il était convaincu que l’Afghanistan était capable de « contrôler ses affaires et de déterminer son destin ».

Ceci dit, tout indique que dans l’évaluation de l’Iran, les Etats-Unis pourraient être obligés d’abandonner leurs plans antérieurs d’installer des bases militaires en Afghanistan, en raison d’une combinaison de circonstances : l’opposition intransigeante des Taliban, la crise économique aux Etats-Unis et la lassitude générale concernant la guerre, ainsi que l’urgence à se concentrer sur le Moyen-Orient et l’Afrique.

Pendant ce temps, Téhéran continue à conseiller vivement à Karzaï de ne pas céder aux plans américains. Ce qui inquiète le plus l’Iran est que les bases militaires américaines prévues comprennent Herat et Shindad dans l’Ouest de l’Afghanistan à la frontière avec l’Iran.

Forte convergence

La grande question est de savoir à quel point un axe régional Iran-Pakistan-Afghanistan sur le problème afghan sera tangible. La réponse courte est que cet axe est à la fois une question d’apparence – et qu’il doit avoir aussi quelque poids – et que sa proportion dépendra de la gravité de la situation en Afghanistan et dans le milieu régional.

En ce moment précis, les divers degrés d’antipathie ressentis envers les Etats-Unis de la part du Pakistan et de l’Afghanistan, d’une part, et l’impasse invétérée de l’Iran avec les Etats-Unis, d’autre part, donnent une impulsion aux trois pays voisins pour se rapprocher.

Zardari et Karzaï ont tous deux entrepris la visite à Téhéran en ayant pleinement conscience qu’elle signifiait un acte de « défi stratégique » aux Etats-Unis – et, plus important encore, ils savaient que Washington recevrait également le message. Cela revient à dire que la « connexion iranienne » leur apporte une certaine marge de manœuvre par rapport aux États-Unis.

De toute façon, Kaboul et Islamabad ont aussi un intérêt spécifique à forger une entente avec l’Iran. Karzaï aimerait obtenir tout le soutien politique que l’Iran peut apporter et qui lui permettrait de faire avancer la réconciliation avec les Taliban.

Gulbuddin Hekmatyar, le chef du Hezb-e-Islami, qui est représenté au sein du gouvernement Karzaï, a vécu en exil en Iran pendant cinq ans. L’Iran exerce également une influence sur une variété de forces non-pachtounes qui se trouvent nourrir des craintes au sujet des plans de paix de Karzaï de concilier les Taliban.

Dans le pire des cas, l’Iran pourrait se révéler être un « frein », tandis que, si l’Iran est considéré comme son partenaire, la force de négociation de Karzaï s’accroîtra sensiblement, en termes politiques, vis-à-vis des États-Unis (et du Pakistan).

Le soutien de l’Iran au processus de paix en tant que proche voisin est une nécessité impérative pour Karzaï, afin d’atteindre un règlement durable en Afghanistan. La vérité c’est que, réciproquement, Téhéran pourrait s’attendre à ce que Karzaï garde à l’esprit en tout temps la ligne rouge concernant les intérêts légitimes de l’Iran en Afghanistan et qu’il agisse en conséquence.

Karzaï a réussi à maintenir, tout du long, de bons rapports avec Téhéran, malgré l’ingérence des États-Unis. Vu sous cet angle, la démarche forte de Khamenei envers Karzaï, à propos des bases militaires américaines en Afghanistan, pourrait s’avérer être un argument massue.

Dans le passé, les intérêts de l’Iran et du Pakistan en Afghanistan se sont souvent révélées être à couteaux tirés. Mais un changement qualitatif a eu lieu. Pour le Pakistan, rongé par ses craintes sur les intentions des Etats-Unis envers lui, l’Iran, en tant que pays voisin ami, devient aujourd’hui un atout d’une importance capitale.

D’autant plus que la contribution iranienne au sujet des activités secrètes américaines à l’intérieur du Pakistan seront d’une utilité inestimable et que la solidarité avec l’Iran contribue à atténuer la pression des Etats-Unis. Pour Téhéran, aussi, il est important que le Pakistan fasse tout son possible pour s’assurer que les activités du Jundallah depuis son sol sont entravées et que la possibilité pour des pays tiers d’exploiter le Jundallah comme un moyen de déstabiliser l’Iran soit exclue.

De même, le Pakistan est un pays sunnite majeur et l’intérêt de l’Iran réside dans l’assurance qu’il ne fait pas partie de l’alliance menée par les Saoudiens et dirigée contre lui au Moyen-Orient. L’Iran peut afficher son amitié avec le Pakistan pour dénoncer la campagne de l’Arabie Saoudite, qui a pour but aujourd’hui d’attiser la phobie d’un schisme chiite-sunnite au Moyen-Orient, en désignant Téhéran comme le leader du camp chiite et en se ralliant l’opinion arabe sunnite.

Les Taliban étaient traditionnellement un sujet de discorde dans les relations entre l’Iran et le Pakistan. Mais ce n’est plus le cas, alors que le prélude de la situation afghane aujourd’hui pour les deux pays repose sur la présence militaire des Etats-Unis. L’Iran et le Pakistan conviennent tous deux qu’il faut, d’une manière ou d’une autre, faire échouer la présence à long terme des Etats-Unis en Afghanistan. En outre, les Taliban se sont transformés, ce que laisse entendre les contacts directs entre eux et les Etats-Unis (à l’insu d’Islamabad).

Par-dessus tout, l’Iran est aujourd’hui beaucoup plus confortable avec l’idée d’un accord équitable dans un règlement afghan pour les groupes afghans avec lesquels il a bénéficié de liens historiques et culturels. La domination pachtoune traditionnelle de l’Afghanistan est vouée à l’échec, alors qu’il y a eu une sorte de « réveil politique » dans la population afghane.

L’Iran prendrait également en compte le fait que l’invasion américaine de l’Afghanistan en 2001 et les conséquences qui en ont découlé ont considérablement réduit la capacité de l’Etat pakistanais à dicter unilatéralement un règlement en Afghanistan. Karzaï est le meilleur pari dans les circonstances actuelles, tant pour l’Iran que pour le Pakistan, comme leader d’un processus de paix « menés par les Afghans ». Tous ces éléments ont contribué à la forte convergence d’intérêts entre l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan.

La façon dont cette convergence va évoluer dans les semaines et les mois à venir aura un rapport important avec le cours des événements en Afghanistan et elle aura sans aucun doute un impact sur le processus de réconciliation avec les Taliban.

L’Iran aura un intérêt maximum à forger un axe régional à partir de cette large convergence d’intérêts et de préoccupations et d’en faire une véritable force motrice qui façonne les événements à venir plutôt que d’agir comme un simple catalyseur. Mais il faut être deux – dans ce cas précis, trois – pour danser le tango.

M.K. Bhadrakumar

À lire également sur l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan :

- Les perdants et les gagnants dans l’Afghanistan d’Obama

- Un sommet à Téhéran pour contrer les Etats-Unis

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- Les colombes de la paix planent au-dessus d’Islamabad

- Escalade de la crise entre les États-Unis et le Pakistan : l’ultimatum chinois

- L’avenir de l’Eurasie se joue en mer de Chine

- Le Grand Échiquier d’Asie Centrale

- La guerre d’Obama en Afghanistan

Note

[1] Xe (prononcez Zi) est une société militaire privée américaine dont le siège se trouve à Moyock, en Caroline du Nord. Créée en 1997 par Erik Prince, un ancien des Navy Seals, Blackwater a bénéficié de nombreux contrats en Irak et en Afghanistan.

Dans son livre, « Blackwater. L’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde », le reporter américain Jeremy Scahill dresse un tableau accablant des activités de la société. Il l’accuse notamment d’agir telle une garde prétorienne en Irak, bénéficiant d’une immunité quasi totale face aux allégations de violence envers les civils irakiens.

Article original : Iran carves out an AfPak hub

Traduction : JFG

Surplus : la consommation par la terreur (vidéo)

27 juin

Synopsis : Ironique et sans concessions, cet essai en forme de collage virtuose réalisé autour du “gourou de l’antimondialisation”, John Zerzan dénonce les dérives du libéralisme, la coercition médiatique et publicitaire, la course insensée au profit et le gâchis produit par la société de consommation.

Ses paroles croisent ici celles de Berlusconi, Bush, Chirac, Poutine, Bill Gates et Fidel Castro, sur des images des manifestations de Gênes ou des dérives consuméristes (détritus, management, publicité…). Collage, manipulation des sons et des synchronisations, répétitions suggestives, montage incisif, musique dub et électro, slogans martelés… le film utilise les mêmes techniques que la publicité et les shows télévisés. Ironique à souhait, le documentaire interroge plus qu’il ne dénonce… Note: Le film a reçu le Silver Wolf Award, Festival international de documentaires d’Amsterdam.

Documentaire d’Erik Gandini (Suède, 2003, 51′)

L’économie mondiale s’enfonce dans la dépression

26 juin

par Barry Grey pour WSWS

Deux ans et demi après le crash financier de septembre 2008 et deux ans après la fin officielle de la récession américaine, il est clair qu’aucun des problèmes fondamentaux qui ont plongé l’économie mondiale dans la pire dépression depuis les années 1930 n’a été résolu. Au contraire, la reprise économique anémique a des ratés, les taux de croissance ralentissent dans la plupart des pays, et le système financier oscille à nouveau au bord du gouffre.

La reprise de la montée du chômage aux États-Unis, accompagnée par une nouvelle baisse du prix des logements et des ventes, ainsi que d’une réduction de la production, est l’expression la plus aiguisée d’une tendance mondiale. Le dernier rapport sur les perspectives économiques mondiales de la Banque Mondiale, publié le 7 juin, prévoit une croissance économique plus lente pour toutes les régions du monde à l’exception de l’Afrique sub-saharienne pour cette année et la suivante. La Banque Mondiale estime que l’économie mondiale va croître de seulement 3,2 pour cent cette année, ce qui est remarquablement inférieur au taux déjà modeste de 3,8 pour cent de 2010.

L’économie américaine est censée croître à un taux bien maigre de 2,6 pour cent cette année et restera sous les 3 pour cent jusqu’en 2013 au moins. Cette barre à 3 pour cent est celle qu’il faudrait dépasser pour avoir un effet notable sur le taux de chômage officiel des États-Unis, lequel approche des 10 pour cent.

Encore plus inquiétant, la Banque Mondiale croit que le taux de croissance des pays en voie de développement – la Chine, l’Inde, le Brésil, etc. – tombera à 6,3 pour cent durant l’année 2013, soit un pour cent en dessous du taux de 2010. Ce sont ces pays qui ont largement contribué à la croissance mondiale depuis la débâcle financière des pays développés.

Ces sombres projections ne prennent pas en compte les données de mai qui indiquent une décélération marquée de la croissance aux États-Unis, en Europe, au Japon, en Chine et en Inde.

Les jours derniers ont vu la prolifération des avertissements de la part des économistes bourgeois sur le danger d’un retour à la croissance négative – ce que l’on appelle une « récession à double creux ». Laurence Summer, qui fut directeur du Conseil économique national d’Obama jusque fin 2010, a publié un article le 13 juin dans le Washington Post et le Financial Times dans lequel il mettait en garde ses lecteurs sur le fait que les États-Unis « sont maintenant à mi-chemin de perdre les bénéfices des dix dernières années ». Il a noté qu’entre 2006 et 2011, la croissance économique américaine s’établissait à moins de 1 pour cent par an, autant que le Japon « à l’époque où sa bulle a éclaté ».

Le professeur Nouriel Roubini de l’Université de New York a prévenu cette semaine de l’arrivée d’une « tempête parfaite » incluant un déficit budgétaire aux États-Unis, un ralentissement en Chine, des défauts de paiement de la dette en Europe et une stagnation au Japon. La Chine pourrait être confrontée à un « atterrissage brutal » après 2013, selon lui, en raison d’une surcapacité des investissements fixes est des faillites de banques.

La crise économique a été précipitée par une orgie de spéculation, dans laquelle les limites entre l’activité financière normale et la criminalité consciente ont été largement effacées. Pourtant, le souci premier des politiques gouvernementales dès le départ a été de protéger la richesse de l’aristocratie financière. À cette fin, les trésoreries nationales ont été pillées pour couvrir les dettes de jeu des banquiers.

Les renflouements à plusieurs milliers de milliards de dollars ont inauguré le plus grand transfert de richesses du bas de la société vers le haut dans toute l’histoire humaine. Cela a immensément aiguisé les tensions sociales et enclenché une nouvelle période de troubles révolutionnaires.

Les premiers d’entre eux ont déjà été observés cette année dans les soulèvements révolutionnaires en Tunisie et en Égypte, l’intensification de la résistance de la classe ouvrière en Grèce et dans d’autres pays européens, et les manifestations de masse des ouvriers au Wisconsin. La bourgeoisie n’a été capable de piller la trésorerie publique qu’en vertu du rôle traître des syndicats et de leurs alliés dans la “gauche” pseudo-socialiste afin de saper et d’étrangler l’opposition de la classe ouvrière.

L’augmentation rapide de l’endettement des Etats résultant des renflouements n’a fait que saper encore plus la solvabilité à long terme des banques, puisqu’elles se retrouvent avec des dizaines de milliards de dollars en emprunts étatiques dont la valeur s’est effondrée.

La réaction universelle de la bourgeoisie et de ses gouvernements de toutes sortes – qu’ils soient conservateurs, libéraux ou “socialistes” – est de faire peser le coût total de la crise sur le dos de la classe ouvrière. Leur objectif n’est rien de moins qu’une contre-révolution sociale – l’effacement de tous les acquis sociaux obtenus au cours du dernier siècle et la réduction de la classe ouvrière à l’état de pauvreté et de désespoir.

Mais loin de résoudre la crise financière, tous leurs efforts n’ont fait que l’approfondir. Un an après avoir reçu un prêt de 110 milliards d’euros lié à des mesures d’austérité brutales, la Grèce est plongée dans une profonde récession, qui a sapé les rentrées d’argent de l’Etat et intensifié la crise de la dette. Maintenant, en échange d’un nouveau prêt, le gouvernement social-démocrate impose des coupes encore plus profondes ainsi qu’une liquidation des biens publics.

Ce cercle vicieux, qui est reproduit en Irlande, au Portugal, en Espagne et dans d’autres pays très endettés, entraîne inévitablement des défauts de paiement et une nouvelle crise financière.

Aucun banquier important n’a été poursuivi devant les tribunaux pour cet énorme montage pyramidal qui a été créé sur la base de prêts immobiliers de deuxième choix et d’autres garanties douteuses. Les grandes banques n’ont pas seulement échappé à la nationalisation et au partage judiciaire, elles ont eu le droit d’augmenter leur pouvoir monopolistique. Aucune réforme sérieuse n’a été instituée, ce qui a permis à ces banques de reprendre leur spéculation sans fin et d’engranger des profits records, tout en accordant à leurs dirigeants de bonus plus élevés que jamais.

Le marché déréglementé des produits dérivés, qui a joué un rôle central dans la débâcle financière, opère toujours de plus belle. Des millions sont engrangés sur un marché en effervescence sur les permutations de l’impayé [credit default swaps en anglais], c’est-à-dire en pariant sur la probabilité qu’un Etat ne puisse pas rembourser ses dettes.

Se prononçant contre toute restructuration de la dette grecque, Mario Draghi, ex-gouverneur de la Banque d’Italie, qui devrait être le prochain président de la Banque Centrale, a déclaré au Parlement européen la semaine dernière : « Qui sont les détenteurs de permutations de l’impayé ? Qui a assuré les autres contre une cessation de paiement du pays ? Nous pourrions avoir une réaction en chaîne ».

Le déclin du niveau de vie de la classe ouvrière et la concentration accrue de la richesse en haut de la société, sont résumés dans un graphique édifiant publié par le ministère du travail des États-Unis qui montre que la part du revenu national du pays allant aux travailleurs a atteint un record vers le bas.

Ce graphique montre que ce déclin – une tendance générale qui remonte aux années 1980 – s’est remarquablement accéléré à partir de 2000. Ce qui est le plus significatif est le fait que la part des travailleurs dans le revenu national est tombée encore plus vite durant la prétendue “reprise” qui a commencé en juin 2009 que durant la récession officielle.

Qu’est-ce que cela révèle ? Cela nous démontre que la crise est exploitée systématiquement et délibérément par la bourgeoisie américaine et le gouvernement d’Obama pour mener une inversion historique et permanente des conditions de vie de la classe ouvrière.

Les événements des 33 derniers mois ont réfuté toutes les affirmations des gouvernements, des politiciens, des ténors des médias, des représentants syndicaux et des universitaires qui prétendaient qu’une solution viable à la crise pouvait être trouvée dans le cadre du capitalisme. Comme le Parti de l’égalité socialiste et le World Socialist Web Site l’ont expliqué dès le début, la crise actuelle n’est pas simplement une mauvaise passe conjoncturelle, c’est une crise systémique du système capitaliste mondial. Au centre de cette crise, il y a le déclin prolongé et profond de la position mondiale des États-Unis.

Le PES écrivait en janvier 2009, « un rééquilibrage de l’économie mondiale – c’est-à-dire l’établissement d’un nouvel équilibre économique mondial sur une base capitaliste – ne peut être réalisé que par une destruction massive des forces productives existantes, un abaissement catastrophique du niveau de vie de la classe ouvrière dans tous les pays, et, pour réaliser cela, l’annihilation d’une section substantielle de la population mondiale. Ainsi, le véritable choix qui s’oppose à la désintégration capitaliste est la réorganisation rationnelle de l’économie mondiale sur une base socialiste ».

Cette perspective – qui constitue un avertissement – a été confirmée par les événements ; tout comme l’a été un autre passage de ce document sur les processus interdépendants de la crise capitaliste et du développement d’un militantisme social et politique de la classe ouvrière et de nouvelles formes de conscience révolutionnaire.  « La question décisive est de savoir lequel de ces processus prendra l’avantage sur l’autre », affirme ce document.

Les expressions initiales d’une nouvelle étape de la lutte des classes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique ont souligné le rôle réactionnaire des syndicats, des partis de la “gauche” officielle et des diverses organisations des classes moyennes qui oeuvrent à garder la classe ouvrière pieds et poings liés à ces forces contre-révolutionnaires.

Ils ont mis en lumière le problème politique complexe qui se pose à la classe ouvrière qui entre dans une nouvelle période de luttes révolutionnaires et ont montré tout l”intérêt de la question centrale : la crise d’une direction et d’une perspective dans la classe ouvrière. La détérioration de l’économie mondiale va inévitablement alimenter de nouvelles luttes sociales plus larges, donnant de nombreuses occasions au mouvement révolutionnaire de lutter pour prendre la direction de ces luttes et de s’armer d’une perspective socialiste et internationaliste.

Le Parti de l’égalité socialiste et le Comité international de la Quatrième Internationale sont les seules à même de fournir cette direction. Tous ceux qui voient la nécessité d’une alternative socialiste à la pauvreté, à la dictature et à la guerre devraient prendre la décision de le rejoindre et de construire notre mouvement dans chaque pays.

Barry Grey

Source : WSWS

Les perdants et les gagnants dans l’Afghanistan d’Obama

26 juin

par M.K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Le président des Etats-Unis Barack Obama ne rate jamais une occasion de se montrer à la hauteur des circonstances à chaque fois qu’elles nécessitent une rhétorique théâtrale. A cette aune, le discours de réduction des effectifs qu’il a prononcé mercredi à Washington et qu’il a intelligemment intitulé « Sur la solution en Afghanistan », a été plus un discours programmatique qu’une intention d’éveiller l’esprit. Son jugement est correct sur le fait que ce n’est pas l’occasion d’une célébration, mais celle d’une justification pour ce qu’il y a à faire à propos de quelque chose qui a horriblement mal tourné.

Dans le discours d’Obama, il y a des gagnants et des perdants. D’abord, les perdants. Ce sont le Pentagone, le Président afghan Hamid Karzaï, le Pakistan et l’Asie du Sud, ainsi que la créature amorphe sous le nom d’al-Qaïda. Les gagnants sont les Taliban et, encore une fois, le Pakistan.

Le glissement du « combat au soutien » et de la voie militaire à la voie politique est le reflet d’un scepticisme croissant quant à la finalité du « surge ». Obama a remercié les soldats pour leur travail bien fait, mais c’était plus pour la forme. Il a affirmé que le « surge » avait été un succès et, ensuite, il est passé à un autre point. Il n’a pas fait l’éloge du « surge » – les 33.000 soldats qu’il a envoyés en Afghanistan fin 2009 – comme étant un succès exceptionnel. Il était sombre. Il a remercié les soldats de l’infanterie qui avaient donné leur vie en sacrifice suprême, mais il a omis de mentionner le héros du « surge » – le général David Petraeus, le commandant des Etats-Unis en Afghanistan, qu’Obama vient de choisir pour devenir le nouveau directeur de la CIA.

Aux dires de tous, ce n’est pas le genre de retrait que le Pentagone aurait voulu – 10.000 soldats d’ici fin 2011, 33.000 d’ici la mi-2012 et le retrait des 70.000 soldats restants, à un « rythme soutenu », tout au long de 2013, afin que d’ici à la fin 2014 « ce processus de transition soit terminé ». Obama a laissé ouverte la question de savoir si l’ensemble des 70.000 soldats seraient retirés d’ici à fin 2014 ou s’il restera des troupes américaines à long terme dans les montagnes de l’Hindu-Kouch, à l’instar de l’Irak, où 10.000 soldats pourront rester, même après le retrait complet promis d’ici à fin 2011.

Il est concevable qu’Obama soit resté vague, puisque la décision ne relève pas intégralement de lui. Il devrait savoir que le temps est révolu depuis longtemps pour les États-Unis de dicter la suite de cette sanglante guerre de 10 ans. Lorsque l’on n’arrive pas à gagner une guerre, l’après-guerre doit se décider par consensus. Donc, avant tout, les Taliban auront leur mot à dire, ensuite le gouvernement de Karzaï et, petit à petit, les puissances de la région également.

D’ailleurs, Obama admet que l’Amérique a des restrictions. L’argent peut être mieux dépensé au pays, pour réparer les routes, pour créer de nouveaux emplois et de nouvelles industries « à un moment où notre dette augmente et où nous connaissons une conjoncture économique difficile ». L’Amérique ne va pas se retirer dans un état d’esprit isolationniste, mais elle n’aura pas d’enthousiasme pour des interventions à l’étranger, sauf si elle est menacée. Et même si elle est menacée, elle choisira de ne pas déployer de grandes armées à l’étranger (plutôt des armes de haute technologie) et de rallier l’action internationale.

Obama a affirmé qu’al-Qaïda était une force épuisée et qu’il n’y avait plus aucune raison de faire la guerre. La vigilance est ce qui est demandé, de telle sorte que le serpent ne relève pas à nouveau la tête. Mais il a averti le Pakistan qu’il avait toujours l’intention de « s’occuper des refuges des terroristes » dans ce pays. Il a ajouté qu’il « continuerait à faire pression sur le Pakistan pour qu’il étende sa participation [...] travaillerait avec le gouvernement pakistanais [...] et insisterait pour que le Pakistan respecte ses engagements ».

Obama n’a pas pris la peine d’offrir une branche d’olivier à Islamabad, de créer une forme d’ouverture pour réparer les fractures des relations américano-pakistanaises, à plus forte raison de prendre note ne serait-ce que momentanément des revendications du Pakistan sur les énormes sacrifices qu’il a faits – plus que tout autre allié des Etats-Unis.

En clair, il passe au point suivant sans une note de « remerciement ». Cela sera noté par le commandement militaire pakistanais à Rawalpindi et par les dirigeants civils à Islamabad. On verra avec le temps quelles en seront les conséquences. Curieusement, le choix d’Obama offre aussi une fenêtre d’opportunité aux Pakistanais pour s’élever.

D’un autre côté, le Pakistan est également un grand gagnant. Le discours d’Obama est, par excellence, une justification de tout ce que l’armée pakistanaise a exigé ces deux dernières années – que la guerre en Afghanistan est vaine, qu’il est temps de réconcilier les Taliban, que la voie militaire ne mène nulle part, que la paix et une stabilité durables ne peuvent être atteintes que grâce à un règlement de paix.

A présent, du sommet du pouvoir aux Etats-Unis, arrive le mot, certes de façon indirecte, que « oui, le Pakistan avait raison tout du long ». Comme prévu, Obama reconnaît dans son discours que « le cours de la guerre est en recul » en Afghanistan. Obama parle avec optimisme de la perspective d’un règlement politique, même si « des jours sombres restent à venir ».

Les nuances de la route vers la paix dans le discours d’Obama mériteront une attention maximale car c’est là que réside l’essentiel pour les jours à venir. Il parle des Taliban comme d’un tout, sans exclure le réseau Haqqani. Tant que les conditions préalables de la réconciliation peuvent être respectées, à peu près tous sont invités à entrer dans la tente de la paix. L’humeur est à « l’oubli et au pardon ». Il a été noté que les Taliban font partie du « peuple afghan ».

Deuxièmement, Obama admet que la réconciliation doit être « conduite par les Afghans ». Il reprend la position standard américaine, mais ne dit rien de plus sur la façon de répondre aux craintes palpables à Kaboul et Islamabad, qui considèrent qu’il dit cela juste pour la forme, tandis que les Etats-Unis insistent pour être la locomotive et pour maintenir son allié afghan et régional dans l’obscurité. Peut-être est-ce un détail mineur.

Ou, peut-être, il n’y a rien qu’Obama puisse faire par rapport à cette situation, parce que quand le chameau pénètre dans la tente, il reste invariablement peu d’espace dans la tente pour les autres. Mais il est sûr que Kaboul et Islamabad continueront à se poser des questions jusqu’à ce que les émissaires américains viennent dans la région pour annoter le discours d’Obama et dire si quelque chose a changé dans la stratégie diplomatique américaine du Ranger solitaire quant au processus de paix.

Le point le plus intéressant dans l’ensemble du discours d’Obama est son optimisme qui se dégage à propos de la réconciliation des Taliban. Il dit qu’il a « des raisons de croire que des progrès peuvent être faits [...] l’objectif que nous recherchons est réalisable ». Mais ensuite, de façon énigmatique, il n’en dit pas plus. On doit en tirer la conclusion que Barack H. Obama est modérément satisfait de la réaction qu’il a obtenue jusqu’à présent des conciliabules secrets des responsables américains et il a raison de croire que les Taliban sont sensibles aux convictions et qu’ils seront disposés à passer un accord.

Obama oublie de mentionner Karzaï dans ce contexte du processus de paix, ce qui constitue un silence assourdissant. Certes, il prend note du rôle clé du gouvernement afghan pour stabiliser la situation sur le terrain, mais il insistance incontestablement sur le rendez-vous de l’Amérique avec le peuple afghan au sens large.

De même, Obama ne dit rien sur la conférence que les Allemands prévoient ambitieusement d’organiser en décembre à Berlin, sur le modèle d’un congrès de Vienne, où les Taliban seraient apparemment assis autour de la table sous les lustres avec des diplomates portant des costumes à rayures fines et sirotant du champagne. Mais Obama parle en fait d’une autre conférence internationale, laquelle sera restreinte aux Etats-Unis et à leurs alliés et qui se tiendra en mai dans sa Chicago « natale », « pour façonner la prochaine phase de cette transition afghane ».

Obama est un politicien très doué et il peut visualiser l’immense potentiel qu’il pourrait tirer en exposant au public américain, juste avant l’élection présidentielle, avec quel brio il a sauvé la guerre en Afghanistan, que le gouvernement républicain précédent avait laissé dans une situation chaotique.

Obama peut compter sur le maire nouvellement élu de Chicago, son vieux copain Emmanuel Rahm, pour réaliser un travail splendide en faisant de la conférence de mai un moment décisif de la campagne électorale. En fait, Obama n’omet pas dans son discours de parler des folies de la précédente administration de George W. Bush, qui n’a pas prêté assez attention à la guerre en Afghanistan et qui a lancé de façon irréfléchie l’invasion en Irak en 2003.

Sans doute, Obama a-t-il le droit de tirer un bénéfice politique intérieur de la conclusion de la guerre en Afghanistan. (Le pic de la réduction des effectifs – mi-2012 – coïncide également avec le pic de la campagne électorale.) Après tout, il faut un courage surhumain pour un commandant en chef de réaliser qu’une guerre ne peut être gagnée. Il est encore plus difficile de s’assurer que la retraite ne ressemble pas à une défaite ou qu’elle doive s’effectuer depuis le toit de l’immeuble de l’ambassade américaine à Kaboul à bord d’hélicoptères. Obama a réussi à accomplir les deux.

Les Taliban ont gagné la guerre. Inutile d’ergoter sur cette pure vérité. Les maintenir hors du calcul du pouvoir afghan n’est plus l’objectif américain. Les États-Unis reconnaissent que les Taliban font partie intégrante de la nation afghane. Aucune section des Taliban ne sera exclue de la vie afghane traditionnelle par la fierté américaine ou les préjugés. Tous sont les bienvenus pour monter à bord du train de la paix à Kaboul.

La région entourant l’Afghanistan sera horrifiée, se demandant à quoi toute cette guerre a bien pu servir. Il y a beaucoup de décombres, grâce à la destruction que les États-Unis ont causée. Obama plaide que les Américains n’ont pas d’argent pour la reconstruction. « Amérique, il est temps de te concentrer sur la construction nationale, chez nous ». Ces douze mots résonneront en écho, non seulement dans les vallées et les sommets des montagnes de l’Afghanistan, mais à travers toutes les steppes d’Asie Centrale et de l’ancienne vallée de l’Indus.

La dure réalité est que le discours d’Obama fera frémir les non-Pachtounes en Afghanistan. Il n’y a rien de pire que d’offrir une protection et un soutien à quelqu’un et ensuite de s’en aller dans le feu de l’action. Les habitants de l’Asie centrale verront avec inquiétude comment le retour triomphal des Taliban se déroulera parmi les forces islamiques de leurs pays, lesquels se préparent déjà à l’arrivée du Printemps Arabe.

L’Inde se sentira salement lâchée. L’Iran sera aux anges. Peut-être aussi la Russie dans la mesure où l’histoire retiendra qu’elle ne fut pas la seule superpuissance à échouer à remporter une guerre dans l’Hindu-Kouch. La dépendance de la Chine sur le Pakistan augmente à pas de géant pour s’assurer que les Taliban tiennent leur parole, selon laquelle ils n’ont pas de programme au-delà des frontières de l’Afghanistan.

La façon dont cette vérité inconfortable fera son chemin sera le formidable défi du Pakistan. Comme les sorcières le dirent à Banquo, dans la pièce de William Shakespeare Macbeth, c’est un bienfait relatif. Il est peut-être sur le point de perdre sa propre vie, mais ses descendants vivront dans la splendeur royale – “Thou shalt get kings, though thou be none.” [« Tu engendreras des rois, quoique tu ne le sois pas »]. Peut-il y avoir une plus grande satisfaction ?

M.K. Bhadrakumar

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Un sommet à Téhéran pour contrer les Etats-Unis

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Article original : Losers and winners in Obama’s Afghanistan

Traduction : JFG

Un sommet à Téhéran pour contrer les Etats-Unis

23 juin

par M.K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Quasi-proportionnellement à l’effondrement des liens entre Washington et ses alliés à Kaboul et Islamabad, l’Iran a intensifié ses activités politiques et diplomatiques autour du problème afghan et de la situation régionale. Téhéran estime que les relations entre les États-Unis et les gouvernements afghan et pakistanais ont subi un sérieux revers et qu’un prompt rétablissement est peu probable.

Ainsi, une fenêtre d’opportunité s’est ouverte à Téhéran pour faire reculer l’emprise des Etats-Unis pendant dix ans sur la géopolitique de la région. Téhéran est déterminé à ne pas manquer l’occasion.

L’objectif immédiat est en quelque sorte de torpiller les plans des Etats-Unis visant à établir des bases militaires en Afghanistan et à s’étendre dans la région stratégiquement vitale d’Asie Centrale, tout en débordant l’Iran à l’Est. La poussée politique et diplomatique iranienne arrive à un moment où les divergences américano-afghanes sont apparues au cours des négociations qui ont récemment été dévoilées au public.

Mais Téhéran considère également que cette partie comporte des enjeux élevés, avec des ramifications beaucoup plus large que la simple question de contrarier les plans américains d’établir des bases militaires en Afghanistan. Téhéran aura pour objectif de disperser le cordon de l’alliance américano-saoudo-israélienne dans le sillage des bouleversements au Proche-Orient.

Après tout, l’Afghanistan devient partie intégrante du « Grand Moyen-Orient », le Pakistan est un allié de longue date des États-Unis et de l’Arabie Saoudite et l’ensemble de ces trois pays – l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan – devient une plaque tournante stratégique d’une importance immense pour la géopolitique d’une vaste région s’étendant du Levant à la vallée de Ferghana.

Pour s’en assurer, l’objectif de Téhéran consistera à forger l’unité régionale avec Kaboul et Islamabad sur la base de leurs préoccupations et intérêts communs vis-à-vis de la politique américaine régionale.

Cette semaine, les efforts iraniens recevront un encouragement avec la visite à Téhéran du président pakistanais Asif Ali Zardari et du président afghan Hamid Karzaï, qui participeront à la conférence internationale sur le terrorisme à l’invitation du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Cette conférence est programmée les 25 et 26 juin, mais Zardari arrive ce jeudi pour une visite de deux jours.

Le fait que Zardari et Karzaï assistent à une conférence sur le terrorisme organisée par l’Iran, à ce moment précis, est en soi un indicateur significatif de la manière dont le vent souffle actuellement sur la politique régionale. Le gouvernement saoudien aurait effectué une démarche diplomatique auprès du Pakistan, suggérant qu’il doive ignorer la conférence de Téhéran et, à la place, participer à un conclave similaire sur le terrorisme qu’il propose de convoquer prochainement à Riyad.

Les Etats-Unis seront aussi très mécontents de la décision de Karzaï d’être aux côtés de l’Iran, en ce moment, sur la « guerre contre le terrorisme ». Cela démolit l’allégation des Etats-Unis selon laquelle l’Iran fomente le terrorisme. Zardari emmène avec lui une délégation de ministres, qui comprend le ministre de l’Intérieur Rehman Malik, le ministre du Pétrole et des Ressources naturelles Asim Hussain et le ministre de l’Eau et de l’Energie Syed Naveed Qamar.

Les médias iraniens ont indiqué que Zardari s’exprimera sur le projet de gazoduc irano-pakistanais, auquel s’opposent fortement les Etats-Unis, et qu’une « étape décisive pour l’exécution de ce projet qui a déjà été retardé » peut être espérée lors de sa visite. L’Iran a déjà achevé la construction de 1.000 kilomètres de ce gazoduc sur les 1.100 km prévus sur le sol iranien.

L’Iran a également proposé qu’un réseau de transport d’électricité soit construit à côté du gazoduc, reliant le réseau d’électricité de l’Iran avec celui du Pakistan. Par ailleurs, l’Iran a proposé de vendre 1.000 mégawatts/heures d’électricité au Pakistan à un taux subventionné.

« Tentatives de contournement »

Téhéran fait une tentative acharnée pour donner une nouvelle dynamique à ses relations bilatérales avec le Pakistan. Téhéran a traditionnellement nourri un sentiment de frustration envers l’alliance américano-pakistanaise. Ahmadinejad a récemment déclaré que Téhéran est en possession de « preuves spécifiques » pour dire que les USA projettent de saisir les armes nucléaires du Pakistan.

En effet, compte tenu de la présence militaire américaine et du soutien américain au groupe terroriste Jundallah, qui fomente la violence dans la région du Sistan-Baloutchistan en Iran oriental bordant le Pakistan, les services de renseignements iraniens (le VEVAK, ndlr) sont très actifs en Afghanistan et au Pakistan. Téhéran a un mécanisme de partage du renseignement au niveau bilatéral avec le Pakistan et il est pratiquement certain que Malik discutera des voies et des moyens pour renforcer cet arrangement. Le Pakistan peut aider l’Iran à contrer le Djundallah, tandis que l’Iran peut partager des renseignements concernant les activités secrètes des Etats-Unis sur le sol pakistanais.

L’Iran semble partager l’estimation de la Russie et de la Chine, selon laquelle la politique étrangère pakistanaise est en cours de correction pour réduire la dépendance politique, économique et militaire d’Islamabad sur les Etats-Unis.

De même, Téhéran prend en compte que les Etats-Unis tiennent à la fois Islamabad et Kaboul à distance dans leurs négociations avec les Taliban et adopte une méthode de partage des informations avec pour principe de ne les divulguer qu’à ces partenaires clés.

Samedi dernier, Karzaï s’est servi d’un discours à la nation pour fustiger les Etats-Unis et est allé jusqu’à exposer que les Etats-Unis sont déjà en pourparlers directs avec les Taliban. Fait révélateur, le Pakistan a rapidement fait comme Karzaï et a entrepris, lundi, une forte démarche à ce même égard auprès des Américains.

De hauts responsables pakistanais auraient fait part de leurs préoccupations au Représentant spécial adjoint Frank Ruggiero, en visite, à propos des « tentatives de Washington de contourner » Islamabad et de maintenir délibérément le Pakistan à distance dans ses efforts pour rechercher un accord de paix avec les Taliban avant le retrait progressif d’Afghanistan.

Le communiqué publié par le ministère pakistanais des Affaires étrangères, après les discussions entre le ministre d’Etat des Affaires étrangères Hina Rabbani Khar et Ruggiero, qui se sont tenues à Islamabad lundi, disait : « Le ministre a souligné l’importance de la clarté et de la cohérence stratégique, de même que la transparence, afin de favoriser le peuple afghan et le gouvernement afghan dans le processus de paix et de réconciliation ».

Le journal pakistanais Tribune a cité un diplomate pakistanais, en poste à Kaboul, alléguant qu’Islamabad est maintenu dans l’obscurité par les Etats-Unis sur ses récents contacts avec les Taliban. « Nous savons bien que certaines réunions ont eu lieu entre les responsables américains et les Taliban afghans, en Allemagne et au Qatar. Il semble que le Pakistan soit délibérément maintenu à l’écart par les Etats-Unis afin de minimiser notre rôle dans la future donne politique en Afghanistan », a-t-il insisté.

Une fois encore, le journal Dawn a cité sans le nommer l’un des responsables pakistanais qui aurait dit, « D’un côté, ils [les Américains] parlent de l’aide du Mollah Omar, mais de l’autre, ce dirigeant Taliban est sur la liste des cinq hommes qu’ils veulent éliminer », demandant sur un ton acerbe s’il pouvait y avoir également un espace dans le dialogue politique des Etats-Unis pour le réseau Haqqani.

Cependant, ce serait un jugement hâtif que de conclure qu’Islamabad et Kaboul sont en train de coordonner leur opposition aux États-Unis. La relation afghano-pakistanaise reste très problématique, le déficit de confiance est important et une amélioration radicale dans le climat de leurs relations s’est avérée hors d’atteinte.

En fait, les escarmouches aux frontières ont augmenté en fréquence. Dans quelle mesure les Etats-Unis et l’OTAN alimentent ces tensions, dans le cadre de l’effort concerté à « mettre la pression » sur le Pakistan, n’est pas clair. Manifestement, une rencontre authentique des esprits entre Karzaï et Islamabad ne peut se concrétiser tant que ces tensions souterraines continuent d’éclater sur la région frontalière afghane, impliquant l’armée pakistanaise et les forces afghanes.

Peut-être Téhéran peut-il donner un coup de main pour régler ces tensions. Pour s’en assurer, l’Iran a un grand intérêt à ce stade à amener l’Afghanistan et le Pakistan à se rapprocher dans une relation téléologique de travail.

Le ministre iranien de la Défense, Ahmed Vahidi, qui s’est rendu à Kaboul la semaine dernière, a eu une réunion de fond avec l’ancien homme fort de l’Alliance du Nord et actuel vice-président, Mohammed Fahim. Vahidi a dit à Fahim, « La grande et courageuse nation d’Afghanistan est capable d’établir sa sécurité de la meilleure façon possible sans l’interférence des forces trans-régionales [comprendre : les USA et l'OTAN] ».

Vahidi a dit à son homologue iranien, Abdulrahim Wardak, « Leur présence [les Etats-Unis] fait obstacle à la matérialisation de la volonté de la grande nation afghane, résolue et qui travaille dur, et provoquera la discorde, la tension et l’insécurité et gaspillera le capital du pays ».

Wardak et Vahidi ont signé un document relatif à la coopération bilatérale en matière de sécurité. Fait intéressant, lors de la cérémonie de signature, Wardak a réagi ainsi : « Etant donné les menaces et les défis auxquels la région est confrontée, nous croyons qu’une défense commune et une coopération en matière de sécurité entre l’Iran et l’Afghanistan sont très importantes pour établir la paix et la sécurité dans la région ». Wardak a également dit, d’un air sous-entendu, que l’Afghanistan essayera, à ce stade, d’accroître ses liens en matière de défense et de sécurité avec l’Iran, afin de « remplir nos objectifs de sécurité communs dans la région. Nous croyons que l’expansion de la coopération en matière de défense commune et de sécurité avec l’Iran est dans nos intérêts ».

La ligne de faille pachtoune

À son retour à Téhéran dimanche, Vahidi a déclaré que les efforts américains pour établir des bases en Afghanistan font partie de leur plan visant à imposer un « système hégémonique » sur la région, « mais tous les pays et tous les peuples de la région sont opposés à ce complot. La présence des forces étrangères dans la région, en particulier les troupes américaines, est très nocif et représente une violation flagrante de la souveraineté nationale des pays de la région et compromet leur sécurité ».

Fait intéressant, il a ajouté, « Autant que nous le savons, la grande nation afghane n’est pas d’accord avec l’installation de bases militaires américaines, et il est naturel que les responsables du pays, qui suivent leur peuple, n’approuvent pas de tels plans ». Dans une allusion voilée au Pakistan, Vahidi a déclaré que « les pays de la région sont également opposés à la présence de troupes étrangères dans un pays voisin, car les pays extra-régionaux cherchent effectivement à entraver les progrès des pays islamiques ».

Téhéran prendrait en compte l’impression qui prévaut dans la région que les États-Unis et la Grande-Bretagne travaillent sur ce que l’on appelle le « plan Blackwill » – qui tire son nom de Robert Blackwill, un responsable américain qui a servi dans le Conseil à la Sécurité Nationale de George W. Bush – qui a d’abord soutenu que la meilleure solution afghane est de réaliser une partition de ce pays, le long de la principale ligne de faille ethnique pachtoune (lire à ce sujet l’article « La guerre d’Obama en Afghanistan », ndlr).

Ce plan laissait entendre que les Etats-Unis devraient quitter les provinces du Sud et du Sud-Est de l’Afghanistan et laisser la loi des Taliban être rétablie dans ces provinces, et, à la place, transférer leurs troupes vers le havre sûr de la région Nord, habitée par les tribus non-pachtounes qui sont amicales, d’où ils pourraient poursuivre efficacement leurs opérations de contre-insurrection au moyen de leurs forces spéciales et/ou de l’utilisation de leur puissance aérienne.

Les manœuvres entreprises par les Etats-Unis et leurs alliés d’engager des pourparlers directs avec les Taliban (sans impliquer ni l’Afghanistan ni le Pakistan), de même que la décision de supprimer progressivement les sanctions contre ces chefs Taliban sélectionnés qui sont prêts à faire des compromis, concorde avec les objectifs du plan Blackwill.

Les États-Unis ont pour objectif de persuader les Taliban à renoncer à leur opposition tranchante à la présence militaire à long terme US-OTAN dans l’Hindu-Kouch.

Les Taliban espèrent récupérer leurs bastions perdus dans les régions à domination pachtoune du Sud et du Sud-Est de l’Afghanistan. Gardant cela à l’esprit, au cours des deux dernières années, les Etats-Unis ont dépensé des sommes énormes pour rénover ou reconstruire des bases dans les régions non-pachtounes de l’Afghanistan, afin de les aligner sur les normes et les conditions de vie occidentales.

Le retrait des Etats-Unis qui débute en juillet concerne essentiellement les 30.000 soldats qui ont été incorporés l’année dernière pour le « surge » [la montée en puissance]. Les responsables américains et de l’OTAN ont récemment commencé à laisser entendre qu’il ne faut pas s’attendre, dans l’immédiat, au départ des troupes occidentales de la région.

Ce qui est particulièrement remarquable dans ce contexte est le rôle joué par l’Allemagne dans la mise en place des pourparlers de paix entre les Etats-Unis et les Taliban. Der Spiegel a rapporté en premier que plusieurs réunions ont eu lieu en Allemagne entre un assistant clé du Mollah Omar et des officiels américains. Dimanche dernier, dans une interview télévisée aux Etats-Unis, Robert Gates, le Secrétaire à la Défense a confirmé que de telles réunions avaient eu lieu.

Les forces allemandes occupent la région de l’Amou-Daria, qui chevauche le refuge sûr dont Blackwill a donné un aperçu pour le transfert des troupes américaines sur une base à long terme. Les forces allemandes ont lancé une vigoureuse campagne anti-insurrectionnelle dans la région Nord, ces derniers mois, en vue de l’assainir, et cette campagne, à son tour, a donné lieu à des attaques de représailles par les insurgés. Les opérations allemandes semblent répondre au plan Blackwill.

Les Allemands ont travaillé dur pour développer de bonnes relations de travail avec le gouvernement ouzbek à Tachkent et utilisent abondamment la base militaire de Termez, qui était autrefois la plus grande base soviétique en Asie Centrale, comme base d’approvisionnement pour les opérations dans la région Nord. De nouvelles lignes ferroviaires sont en construction pour relier Mazar-e-Sharif à Termez dans l’Amou-Daria, qui permettra de relier l’Afghanistan avec le réseau ferroviaire de l’ère soviétique qui va jusqu’à Berlin.

Les Allemands ont aussi puisé dans leurs liens stratégiques en expansion avec la Russie pour développer systématiquement une route de transit passant par le territoire russe, qui leur permet d’acheminer des fournitures en Afghanistan via Termez. La route russe menant à Termez permet aux forces de l’OTAN de réduire radicalement leur dépendance sur les deux routes pakistanaises. La Russie a récemment permis que même des armes et des munitions soient transportées par cet itinéraire. (Ces liens de communication pourront finir par devenir la nouvelle Route de la Soie.)

Le plan Blackwill détient le potentiel dangereux de faire voler en éclat la nation afghane. L’Afghanistan a été historiquement maintenu uni par les liens ténus de l’appartenance à une même nation. Le régionalisme et le caractère ethnique continuent de poser des défis à l’unité nationale.

Si l’unité afghane devient sérieusement menacée, les conséquences seront extrêmement graves pour le Pakistan. Ce ne sera qu’une question de temps avant que ce qui restera des Pachtounes ne se déverse sur la Ligne Durand [1] (lire à ce sujet « Le Grand Échiquier d’Asie Centrale », ndlr ) et ne déstabilise le Pakistan. Toute accentuation des lignes de faille ethniques ou renforcement des identités ethniques dans l’Afghanistan voisin et, à son tour, au Pakistan aurait de graves répercussions négatives pour l’Iran (et les pays d’Asie Centrale).

Bien évidemment, les États-Unis surestiment leur capacité à réaliser leur « grande stratégie ». Le chef de l’armée pakistanaise, Parvez Kiani, a déclaré de façon plutôt abrupte à une délégation allemande en visite à Rawalpindi, lundi, que la stabilité du Pakistan sera sa première priorité.

En somme, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran ont un intérêt existentiel à contrecarrer le plan de paix anglo-américain consistant à négocier directement avec les Taliban dans leur dos. C’est précisément pourquoi ces trois pays penchent fortement pour un véritable processus de paix autochtone « menés par les Afghans ». Autrement dit, un réalignement de la relation à trois entre l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran sera dans l’intérêt de la stabilité régionale.

Les récentes visites des dirigeants pakistanais à Moscou et à Pékin ont été suivies par les propos que Zardari a tenus cette semaine à Téhéran. L’Iran a basculé dans un mode proactif vis-à-vis de la situation afghane, remisant son approche sobre et réservée. Pour sa part, Hamid Karzaï défie également les Etats-Unis sur le plan stratégique en renforçant ses liens avec Téhéran.

La façon dont ces tendances naissantes se déroulent vaut la peine d’être examinée attentivement. Elles sont à replacer dans le contexte régional plus large qui révèle plusieurs courants :

  • le « dégel » des relations russo-pakistanaises;
  • le « retour » de la Russie en Afghanistan;
  • les aspirations de l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS) à jouer un rôle formateur en Afghanistan dans le scénario post-2014;
  • le processus de dialogue indo-pakistanais; la poursuite par l’Inde d’une politique indépendante afghane avec un accent sur les rapports avec le gouvernement de Karzaï;
  • l’intérêt croissant de la Chine pour contribuer à un règlement en Afghanistan;
  • le commencement d’un processus qui pourrait conduire l’Inde et le Pakistan à adhérer à l’OCS.

Quelques heures après l’annonce d’Obama, mercredi, sur le retrait des troupes en Afghanistan, Zardari se rendra à Téhéran pour converser avec Ahmadinejad ; deux jours plus tard, Karzaï arrivera aussi dans la capitale iranienne. Rien ne fait ressortir plus vivement l’inclinaison extraordinaire dans la politique régionale.

M.K. Bhadrakumar

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Note

[1] La ligne Durand est le nom donné à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, établie le 12 novembre 1893 par un accord entre l’émir Abdur Rahman Khan et sir Mortimer Durand pour l’Empire britannique. Elle divise artificiellement des tribus pachtounes qui partagent la même langue et la même organisation sociale.

Article original : A summit in Tehran trumps the US

Traduction : JFG

Pourquoi Karzaï invective les Etats-Unis

23 juin

par M.K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Samedi dernier, le président afghan Hamid Karzaï a créé la surprise en affirmant pour la première fois en public que les « Etats-Unis sont impliqués dans des pourparlers de paix avec les Taliban ». Cette déclaration arrive dans le contexte des tensions croissantes que rencontrent les efforts de Washington, qui pousse Karzaï à accepter un accord de partenariat stratégique permettant l’installation de bases militaires permanentes US/OTAN.

Les projets d’accord états-unien et afghan divergent radicalement. Samedi, Karzaï a formulé des conditions préalables strictes en vue de conclure un accord de partenariat stratégique : « Les forces étrangères doivent être dirigées selon les lois afghanes et l’aide étrangère doit être canalisée à travers le gouvernement afghan ».

Il a ajouté qu’en cas d’accord, « l’Afghanistan veut une armée complètement équipée et qui inclut des avions F-16 pour les liens stratégiques avec les Etats-Unis ».

Karzaï s’exprimait juste avant l’annonce du président états-unien Barack H. Obama sur le retrait des troupes américaines en juillet, qui laisserait entendre que le Pentagone recherche un simple retrait notionnel à ce stade, afin que le « surge » puisse effectivement se poursuivre jusqu’à fin 2012.

Les intérêts de Karzaï sont en contradiction avec les priorités du Pentagone. Il s’est retenu de condamner explicitement le « surge ». Le Conseil de Sécurité des Nations-Unies a décidé vendredi de séparer le régime des sanctions contre les Taliban de celui contre al-Qaïda et a pris des dispositions pour supprimer les sanctions qui frappent certains leaders Taliban. L’ambassadrice des Etats-Unis auprès de l’ONU, Susan Rice, a déclaré : « Les Etats-Unis pensent que le nouveau régime de sanctions pour l’Afghanistan servira d’outil important pour encourager la réconciliation […] Le nouveau régime de sanctions a envoyé un message clair aux Taliban qu’il y a un avenir […] ».

Mais Karzaï a bien fait comprendre que ceci est l’affaire de l’Amérique et qu’il ne joue aucun rôle dans les pourparlers avec les Taliban. « Les forces étrangères [l’OTAN], en particulier l’Amérique, conduisent elles-mêmes ces pourparlers. Du côté du gouvernement, nous n’avons aucune négociation avec eux ». Evidemment, il ressent de l’irritation que les Etats-Unis lui aient coupé l’herbe sous le pied.

Quand le chantage fait boomerang

Karzaï se trouve aujourd’hui dans la position désagréable d’apprendre par les Américains comment les choses se déroulent sur le front de la paix. D’un autre côté, les éléments non-Pachtounes qui appartiennent à l’ancienne Alliance du Nord pointent leurs fusils contre lui, en l’accusant de « brader le pays » aux Taliban. Karzaï sait suffisamment bien que certaines de ces personnalités de l’opposition autoproclamées, comme l’ancien chef des services de renseignements Amrullah Saleh ou l’ancien ministre des Affaires étrangères Abdulhah Abdulhah, bénéficient du copinage avec les Etats-Unis. Karzaï se sent frustré par l’ensemble des intentions états-uniennes.

Dernièrement, les Américains ont commencé à répandre l’information selon laquelle Karzaï a l’intention de se retirer de la politique lorsque son mandat se terminera en 2014. En effet, des accords directs entre les Etats-Unis et les Taliban finiront par sacrifier Karzaï de la politique afghane d’ici à 2014. Mais il est déterminé à ne pas se laisser facilement convaincre et il pourrait ne pas hésiter à travailler sur des intérêts communs, même avec le Pakistan, qui se trouve également hors de la boucle concernant l’entreprise anglo-américaine engageant le dialogue avec les Taliban. Karzaï a dit ostensiblement que le rôle du Pakistan dans le processus de réconciliation était « très important ».

Karzaï se retranche derrière ses conditions préalables, en vue de conclure cet accord de partenariat stratégique avec les Etats-Unis. Jusqu’à présent, le plus près où il est arrivé a été une conférence de presse qui s’est tenue au palais présidentiel à Kaboul le 11 avril dernier :

Nous leur avons fait valoir nos diverses conditions préalables et nous les avons tenus pour responsables […] Les conditions relatives à l’aide des Etats-Unis, les opérations militaires défaillantes et autres qui ont [actuellement] empêché le gouvernement afghan de se renforcer, de même que la légalisation de la présence des forces étrangères, sont mentionnées dans le projet envoyé aux responsables américains. Si l’Amérique veut des relations avec nous, elle devrait accepter nos conditions qui sont logiques.

C’est sans surprise que l’administration Obama est furieuse. L’accord de partenariat stratégique est aujourd’hui l’aspect le plus important des relations entre les Etats-Unis et Karzaï. Il déterminera les liens politiques, militaires et économiques des Etats-Unis avec l’Afghanistan pour les décennies à venir et il fait partie intégrante des stratégies régionales états-uniennes en Asie Centrale contre la Russie et la Chine.

L’administration Obama espérait que cet accord soit signé d’ici juillet et que les conditions préalables de Karzaï se résument à un simple effet de manche pour arracher des concessions financières. (Karzaï insiste sur le fait que la future aide des Etats-Unis devra passer par son gouvernement. Le volume d’argent pourrait s’élever à des milliards de dollars). L’administration Obama teste actuellement la détermination de Karzaï.

Les enquêtes sur les pratiques frauduleuses de la Banque de Kaboul ont fourni une arme opportune à Washington pour coincer Karzaï, puisque des politiciens afghans influents qui sont alignés sur lui ont été impliqués dans ce scandale. Karzaï maintient que cette crise est arrivée au tout départ à cause des mauvais conseils occidentaux sur les pratiques bancaires internationales. De toute façon, le FMI a pris l’affaire en main et a rejeté le plan de Karzaï pour sauver cette banque. Cela signifie un gel des versements de la part du Fonds en Fiducie pour la Reconstruction de l’Afghanistan (FFRA) administré par la Banque Mondiale, alors qu’un ensemble de mesures de soutien par le FMI est un sceau d’approbation que la plupart des donateurs attendent avant de promettre leur aide. Le gouvernement de Karzaï se dirige vers une contraction de liquidités et pourrait avoir des difficultés pour verser les salaires des fonctionnaires.

Le FFRA devait débloquer 200 millions de dollars cette année pour le paiement des salaires. La Grande-Bretagne a stoppé ses versements en mars. Au milieu de tout cela, Obama a établi une vidéo conférence avec Karzaï la semaine dernière, durant laquelle il a apparemment exprimé ses inquiétudes à propos de cette crise bancaire et il l’a liée explicitement à la relation à long-terme entre les Etats-Unis et l’Afghanistan. Mais Karzaï résiste à la pression des Etats-Unis. Il a envoyé son ministre des Finances, Omar Zakhilwal, pour une visite de 12 jours à Moscou afin de trouver en Russie de quoi soulager sa dette.

Contacts régionaux

Manifestement, les divergences se creusent, alors même que les négociations sur le statut de cet accord ont repris à Kaboul samedi dernier avec la visite d’une délégation américaine.

Les Américains pourraient mal interpréter que la discorde avec Karzaï se résume à sa mentalité de « rentier », telle qu’elle est perçue, et qu’il pourrait être persuadé à travers la pression du FMI et des propositions d’argent. Washington pourrait faire un grave et mauvais calcul sur le sens de l’honneur afghan.

Washington ignore que les Etats-Unis perdent lentement mais sûrement leur monopole sur la résolution du conflit en Afghanistan et que Karzaï ne peut plus être écarté des contacts avec les puissances régionales. La position provocante prise par Karzaï samedi dernier est arrivée peu après son retour à Kaboul de sa participation à la réunion au sommet de l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS) à Astana.

Ce sommet de l’OCS a adopté, mercredi, une déclaration appelant à un Afghanistan « neutre et indépendant » (comprendre : libre de toute occupation étrangère). Nurusultan Nazarbayev, le président du Kazakhstan, qui accueillait Karzaï, a déclaré officiellement : « Il est possible que l’OCS assume la responsabilité sur de nombreuses questions en Afghanistan après le retrait des forces de la coalition en 2014 ».

Il se trouve que samedi a été également une journée extraordinaire avec l’arrivée à Kaboul du ministre iranien de la défense, Ahmad Vahidi, une visite sans précédent dans l’histoire des relations afghano-iraniennes, pour « explorer les voies d’une extension des liens entre nos deux pays voisins ». La visite de Vahidi représente indubitablement une grosse rebuffade pour l’administration Obama.

Vahidi est allé directement au but en parlant du statut de l’occupation étasunienne de l’Afghanistan après 2014. Il a dit à Karzaï : « Assurer la stabilité régionale ne sera possible que par les efforts collectifs des pays de la région et le retrait des forces étrangères ».

En attendant, Karzaï a déjà manœuvré pour tenir une loya jirga (grand conseil) peu après la fête de l’Aïd. Telles que se présentent les choses, la probabilité d’une telle réunion tribale traditionnelle approuvant des bases militaires permanentes US/OTAN est éloignée. Le peuple afghan milite contre l’occupation étrangère de leur pays.

Le plan de jeu américain consistait à rassembler suffisamment de soutien au parlement afghan pour cet accord stratégique. Mais une loya jirga est une tout autre histoire ! Dans les remarques qu’il a faites samedi, lesquelles ont été télédiffusées dans tout le pays, Karzaï a dit : « Elles [les forces de l’OTAN emmenées par les Etats-Unis] sont ici pour leurs propres objectifs, pour leurs propres buts, et elles se servent de notre sol pour cela ». Il en appelle au nationalisme afghan.

En somme, l’administration Obama voit la conclusion de cet accord stratégique avec Karzaï, les pourparlers directs avec les Taliban et le retrait des troupes en juillet, comme des vecteurs entremêlés d’un processus d’ensemble où Washington aura le commandement total – assisté de façon compétente par Londres. Obama aura du mal à avaler qu’il doit accepter que les lois afghanes prévalent sur la conduite de ses troupes.

Karzaï affirme avec provocation que c’est sa prérogative de décider des opérations de « surge » de l’OTAN et des forces étrangères américaines. Karzaï insiste sur le fait que la réconciliation avec les Taliban devrait être « menée par les Afghans », afin que son leadership ne soit pas mis en danger, et il lie la présence à long-terme de troupes états-uniennes à ses conditions préalables, disant que les Américains devront dépendre de lui et apprendre à travailler sous son leadership plutôt que l’inverse.

Il menace de s’en remettre au peuple afghan si les Américains ne remplissent pas les conditions préalables. Karzaï compte sur un rôle d’équilibrage de la part des puissances de la région dans cette fin de partie afghane. Il est intéressant qu’il ait critiqué violemment, samedi, l’intervention militaire de l’OTAN en Libye.

M.K. Bhadrakumar

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Article original : Why Karzai lashed out at the US

Traduction : JFG

L’ancien chef du Mossad pourrait enfiler les habits de Sharon

21 juin

par Victor Kotsev pour Asia Times Online

Une nouvelle étoile est sur le point de se lever sur l’horizon politique israélien. Etant donné l’impasse politique largement perçue comme telle sur tous les fronts, le moment pourrait tout simplement être idéal.

Les analystes se lamentent depuis longtemps sur ce qu’ils nomment le « blocage » du système politique israélien. L’année dernière, le think-tank américain Stratfor a décrit cette situation ainsi :

Pendant une génération, Israël a eu des gouvernements faibles. Ces gouvernements sont faibles parce qu’ils sont formés de coalitions constituées de divers partis qui sont parfois opposés. Cela est partiellement dû au système électoral d’Israël, qui accroît la probabilité que des partis, qui n’entreraient jamais au parlement dans d’autres pays, siègent effectivement à la Knesset avec une poignée de membres. Ils sont suffisamment nombreux pour que les partis principaux n’approchent jamais de la majorité absolue et, de ce fait, le gouvernement de coalition qui doit être créé est impotent dès le départ. Un Premier ministre israélien passe l’essentiel de son temps à éviter à devoir s’occuper des questions importantes, puisque son cabinet s’effondrerait s’il le faisait.[1]

Cette impasse est l’une des raisons qui bloque les négociations de paix, à côté d’une absence quasi-totale de consensus et de volonté politique dans le camp palestinien et des énormes différences entre ce que les deux camps sont prêts à proposer. Cela empêche également la recherche de solutions d’ensemble aux problèmes israéliens intérieurs pressants – le monopole de l’institution religieuse orthodoxe sur le mariage vient à l’esprit, ainsi que les problèmes qui s’ensuivent pour de nombreux Israéliens qui ne sont pas « officiellement » reconnus comme juifs par cet ordre établi.

Les gouvernements israéliens, à la fois sur le plan intérieur et à l’international, ont constamment échoué à prendre des mesures audacieuses dans la poursuite d’une vision claire à long-terme, et leur approche a souvent été décrite par leurs détracteurs comme se contentant d’ « éteindre les incendies ».

Une exception récente se détache et c’est Ariel Sharon, qui a défié son propre parti, le Likoud, (et qui l’a quitté en formant le principal parti d’opposition actuel, Kadima) et a contraint au retrait unilatéral de la Bande de Gaza en 2005. Cette décision spécifique est toujours, en Israël, sources de nombreuses controverses, avec ses opposants qui montrent du doigt la prise de pouvoir par le Hamas qui a suivi sur la Bande et ses défenseurs qui font remarquer le soutien international que cela a généré : le courage et la capacité de Sharon à imposer sa vision sont toutefois presque universellement admirés.

La carrière militaire de Sharon comme sa bellicosité en matière de questions de sécurité sont bien connues. Et en dehors du fait qu’il soit considéré comme un héros pour son rôle dans les guerres de 1967 et de 1973, il a été impliqué dans un certain nombres d’opérations au fil des ans qui ont causé de lourdes pertes civiles palestiniennes. Même après avoir commencé à exprimer des idées politiques centristes, il est resté un pur et dur en matière de sécurité. En 2002, au plus fort de la deuxième Intifada (le soulèvement palestinien), il a lancé l’Opération Bouclier de Défense, dans laquelle l’armée israélienne a pris un certain nombre de villes de Cisjordanie.

La cause officielle qui a déclenché cette Intifada fut la visite de Sharon au complexe de la mosquée al-Aqsa en 2000. Quelques temps après, certainement dès 2003, il a changé de sentiment dans sa vision politique. Bien que la plupart des Palestiniens ne lui ait jamais fait confiance (hors toute autre considération, il était à la fois derrière le mouvement d’origine de colonisation, il y a des dizaines d’années, et la construction de la barrière de sécurité après le début de la deuxième Intifada), il a prononcé ces mots fatidiques : « Etat palestinien viable ».

La forte personnalité de Sharon et ses qualifications en matière de sécurité lui ont permis de faire passer sa vision, malgré une forte opposition publique. En 2005, il a procédé au retrait de l’armée israélienne de Gaza. Son AVC en 2006 et le coma dans lequel il est plongé depuis ont empêché les parties plus ambitieuses de son programme politique d’être mises en place. Personne sur la scène politique israélienne n’a enfilé son costume.

« Si Sharon n’avait pas fait cette AVC », a écrit Stratfor dans une analyse publiée, il y a environ un an, « il aurait pu y avoir un dirigeant fort qui puisse terrasser le système politique israélien et imposer un accord. Mais à ce stade, il n’y a pas eu de leader israélien depuis Ménahem Begin [qui a négocié le traité de paix avec l’Egypte à la fin des années 70] capable négocier en toute confiance avec sa stature. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou se retrouve pris en tenaille entre les Etats-Unis et son cabinet sévèrement fissuré par les pourparlers de paix. »

Seuls, deux Premiers ministres depuis Begin ont défié avec conviction cette faiblesse politique – Yitzhak Rabin, qui a signé les Accords d’Oslo et le traité de paix avec la Jordanie, et Sharon. Rabin est mort, assassiné par un militant d’extrême-droite en 1995, et Sharon est en incapacité totale de faire quoi que ce soit. Jusqu’à récemment, il a semblé qu’il n’y avait aucun remplaçant potentiel pour l’un ou l’autre.

Entre en scène Meir Dagan, l’homme que Sharon avait nommé en 2002 pour diriger l’agence d’espionnage, le Mossad, parce qu’il voulait « un Mossad avec un couteau entre les dents ». Selon la plupart des versions de cette histoire, Sharon n’était pas satisfait de l’approche plus douce du prédécesseur de Dagan, Ephraïm Halevy, et choisit donc Dagan, qu’il connaissait et dont il avait admiré l’endurance et la sévérité depuis le début des années 70.

Selon un autre récit, Dagan, un général de division à la retraite, qui a été impliqué avec les forces spéciales tout au long de sa carrière militaire, avait la réputation de « couper les têtes des Palestiniens avec un couteau japonais ».[2]

En tant que chef du Mossad, Dagan s’est montré à la hauteur de sa réputation. Ses exploits audacieux et son organisation méthodique sont devenus légendaires, et son mandat a été prolongé de trois ans pour « réalisations extraordinaires », deux fois par l’ancien Premier ministre Ehud Barak et une fois par Netanyahou.

Parmi les innombrables opérations couronnées de succès qui lui sont attribuées, on trouve de nombreux assassinats de terroristes arabes, dont celui du cerveau terroriste du Hezbollah, Imad Mughniyeh, dans un quartier étroitement surveillé de Damas, en 2008. Il est aussi crédité de la destruction d’un réacteur nucléaire syrien en 2007 et du ralentissement du programme nucléaire iranien, en partie à l’aide du virus informatique hautement sophistiqué, Stuxnet.

Dagan est sorti du Mossad, à la fin de l’année dernière, comme une sorte de héros national. Similairement à Sharon, il est vilipendé et craint, à la fois par les ennemis d’Israël et par les opposants intérieurs ; similairement à Sharon, à un moment dans un passé récent, il a visiblement entrepris une transformation politique radicale.

Ses désaccords avec Netanyahou auraient commencé avant qu’il ne quitte ses fonctions – il est probable que le Premier ministre a refusé de prolonger son mandat d’une nouvelle année, précisément à cause de ces désaccords. Son opposition à une frappe contre l’Iran arrive en tête de ses désaccords publics avec le Premier ministre ; certains spéculent qu’avec l’aide de quelques autres hauts responsables de la sécurité, il a même réussi à bloquer, l’année dernière, un plan concret pour une attaque israélienne contre des installations nucléaires iraniennes. [3]

Cependant, ce n’est qu’il y a un mois et demi que Dagan a placé deux grosses bombes sur la scène politique israélienne. La première, en déclarant publiquement qu’une frappe israélienne contre l’Iran était « la chose la plus stupide que j’ai jamais entendue », déclaration qu’il a éclaircie plus tard en disant que l’Etat juif ne pourrait supporter « une guerre régionale sans savoir comment en sortir ». [4] Ensuite, il a soutenu qu’Israël devait approuver une version de l’initiative de paix saoudienne, appelant à un règlement du conflit sur la base des lignes de 1967.

Cela le fait entrer en collision avec Netanyahou, qui s’oppose avec véhémence aux lignes de 1967, comme base pour les négociations, et qui continue d’insister qu’une attaque contre l’Iran ne devrait pas être écartée. « Il semble que l’ancien chef du Mossad ait choisi de se positionner à gauche de la carte politique », fait observer le journaliste israélien Aviel Magnezi.[5]

Dagan, qui a 66 ans, ne peut pas entrer en politique immédiatement – du moins pas par la grande porte. Il est lié par une loi qui l’oblige à « lever le pied » pendant trois ans après avoir pris sa retraite des institutions de sécurité. C’est seulement après cette période qu’il pourra faire campagne pour les législatives et devenir Premier ministre.

Toutefois, il existe une porte dérobée : il peut être nommé à un poste ministériel, en tant qu’expert indépendant, par quiconque remportera la prochaine élection. Shaoul Mofaz, un ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, est passé par cette porte dérobée, en 2002, lorsqu’il fut nommé ministre de la Défense par Sharon seulement deux mois après sa retraite de l’armée ; les prochaines élections en Israël sont programmées pour 2013 et si la coalition de droite de Netanyahou est chassée, il n’y a aucune raison que Dagan ne puisse faire pareil.

La bataille politique semble avoir déjà commencé. Les déclarations de Dagan ont soulevé beaucoup de controverses et plusieurs ministres, en compagnie d’un certain nombre d’analystes, ont affirmé qu’elles avaient nui à la sécurité nationale. Certains l’ont accusé d’être un hypocrite et ont diagnostiqué chez lui le « syndrome du général à la retraite ». « Si Dagan réservait de telles critiques radicales à ses supérieurs », écrit l’analyste israélien Yoaz Henderl, « il aurait dû les faire durant son mandat ou partir ». [6]

Certains l’ont soutenu, y compris d’autres anciens responsables de la sécurité qui ont effectué un virage idéologique vers la gauche. « Cet homme a quitté ses fonctions après de nombreuses années de service », a souligné Yaacov Peri, l’ancien patron du Shin Beth, l’agence de contre-espionnage israélienne. « Vous devez l’écouter très attentivement. Ses mots sont très calculés. Gravés dans le marbre. Il peut tout soutenir. »

Une poignée d’autres ont exprimé une critique équilibrée. Dans une interview récente, Zvi Zamir, un ancien chef légendaire du Mossad à la fin des années 60 et au début des années 70, s’est lamenté que la situation lui paraissait ressembler à celle qui a précédé la Guerre du Kippour de 1973, mais il a néanmoins critiqué Dagan pour la manière dont il a choisi d’intervenir.

« Sur un plan formel, il n’a enfreint aucune loi, bien qu’il ait pu en enfreindre sur le plan éthique », a dit Zamir. « Je ne me souviens pas d’un chef qui a eu cette sorte d’éclat. J’ai été choqué comme tout lecteur et je me suis demandé pourquoi cela a été publié dans les journaux mais qu’il n’a révélé aucun secret ».[7]

Selon l’analyste israélien de premier plan, Aluf Benn, Netanyahou livre déjà une guerre de relations publiques contre Dagan :

La minute où Netanyahou a identifié Dagan comme un ennemi, il a démarré une campagne pour le détruire, en commençant par prétendre que l’ancien patron du Mossad parle trop et peut par conséquent mettre à mal la sécurité de l’Etat – ou, pour faire court, que Dagan n’est pas fiable.

Ensuite, si Dagan continue d’attaquer Netanyahou, le Premier ministre fera probablement monter la pression avec des affirmations qui ferait passer l’ancien chef du Mossad comme ayant été incompétent ou, pire, un menteur.

Si Dagan résiste à ces attaques et poursuit son assaut, il pourrait se révéler être un leader approprié pour l’opposition. Son protecteur, Sharon, a résisté à de nombreuses attaques qui étaient bien plus sévères et il a persévéré. A présent, Dagan est mis à l’épreuve. [8]

Une loi pour le réduire au silence pourrait même être en préparation. Peu de temps après ses commentaires, un projet de « loi Dagan » a circulé à la Knesset, laquelle, si elle était votée, imposerait des restrictions aux droits de faire des déclarations pour les anciens responsables de la sécurité. « Ils devraient définitivement y réfléchir à deux fois avant d’exprimer des opinions sur des questions sensibles », a déclaré l’un des partisans de ce projet de loi au site d’information en ligne, Ynet.

Que Dagan puisse résister à ces « épreuves » reste à voir ! Toutefois, derrière tout ce battage, pour la première fois depuis plusieurs années, il apparaît qu’il existe une véritable bataille de vision en Israël. Le récit qu’en font Netanyahou et ses alliés d’extrême-droite, basé sur une vision à court-terme selon laquelle il n’y a aucune chance de paix et, par conséquent, qu’il n’y a aucun intérêt à négocier ou à faire des concessions, est contesté par un autre récit, qui dit que la paix, tout en étant confrontée à des obstacles terribles, est la seule vision réaliste à long-terme, parce que les alternatives sont encore plus sombres.

Si Dagan se faisait vraiment le défenseur de ce dernier récit, il ne l’aurait pas inventé : il l’aurait hérité de Sharon, lequel, à son tour, en avait reçu une version de Rabin, de Begin et d’autres.

Même l’allié de Netanyahou, l’influent ministre de la défense Ehud Barak, a publiquement mis en garde que l’inaction conduirait à un « tsunami diplomatique » qui frapperait Israël plus tard dans l’année, avec la déclaration d’indépendance palestinienne attendue. Les conséquences d’une attaque contre l’Iran seraient encore plus directes et plus destructrices. La plupart des analystes pensent que le front intérieur israélien se retrouverait sous un feu intense de missiles, tirés depuis l’Iran et de ses alliés.

De plus, une offensive israélienne pour la paix, même sans obtenir de résultats concrets, renforcerait la position internationale d’Israël. Dans une analyse encore plus récente, Stratfor soutient qu’une telle offensive saperait sévèrement la stratégie palestinienne contre Israël :

Dans le camp palestinien, la véritable crise se produira, si jamais Dagan remporte le débat. Le centre de gravité de la faiblesse palestinienne est l’incapacité à former un front uni autour de la position selon laquelle Israël a le droit d’exister. Certains le disent, certains y font allusion et d’autres le rejettent. Un pari intéressant serait de donner aux Palestiniens ce que les Américains et les Européens suggèrent : modifier les frontières de 1967. Pour Israël, la question est de savoir si le risque de coller à la position actuelle est plus grand que le risque d’un changement spectaculaire. Pour les Palestiniens, la question est de savoir ce qu’ils feront s’il y a un changement spectaculaire. Le dilemme palestinien est des plus intenses et des plus intéressants – et une opportunité intéressante pour Israël. [9]

D’une certaine façon, si des défis régionaux plus urgents sont résolus, le temps pourrait être mûr pour une telle contre-stratégie. Une partie de la réticence d’Israël à accepter un Etat palestinien provenait de l’opposition tacite à cette idée de ses alliés régionaux, l’Egypte et la Jordanie, chacune pour ses propres raisons.

Son pire ennemi, la Syrie, aurait pu également créer des problèmes, puisqu’on dit qu’elle ne serait pas non plus très chaude à la perspective d’une indépendance palestinienne. Cependant, dans le sillage des soulèvements arabes, tous ces pays trouveront probablement qu’il est plus difficile de s’opposer, même à couvert, à une initiative de paix basée sur une solution à deux Etats.

Parmi les bénéfices, et même si une guerre brutale se déclenchait à la suite de la mise en place d’une stratégie similaire, le gouvernement israélien se retrouverait en capacité de revendiquer qu’il a fait tout ce qu’il pouvait pour parvenir à la paix, et renforcerait alors son soutien intérieur et international. Ces dernières spéculations ne sont que ce qu’elles sont : des spéculations. Mais ce qui ne fait aucun doute est que pour la première fois depuis des années, les probabilités existent qu’un sérieux mouvement sur la scène politique israélienne se produise. Si l’étoile politique de Dagan veut bien scintiller, alors il pourrait bousculer l’impasse qui a caractérisé la politique israélienne et la diplomatie au Proche-Orient pendant de nombreuses années.

Victor Kotsev

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Notes

[1] Israeli-Palestinian Peace Talks, Again, Stratfor, August 23, 2010

[2] Celebrating criminality, Al-Ahram, Issue No. 917 October 9-15, 2008.

[3] DAGAN, ASHKENAZI, DISKIN, PERES LIKELY FOILED 2010 NETANYAHU-BARAK ATTACK ON IRAN, Tikun Olam, June 6, 2011.

[4] Israel won’t withstand war in wake of strike on Iran, ex-Mossad chief says, Ha’aretz, June 1, 2011.

[5] Ex-Mossad Chief in eye of storm, again, Ynetnews, June 3, 2011.

[6] Dagan should keep quiet, Ynetnews, June 7, 2011.

[7] Ex-Mossad chief: Purity of arms eroded, Ynetnews, June 9, 2011.

[8] Ex-Mossad chief’s comments on Iran place him on collision course with Netanyahu, Ha’aretz, June 3, 2011.

[9] The Palestinian Move, Stratfor, June 7, 2011

Article original : Ex-Mossad man a fit for Sharon’s shoes

Traduction : JFG

Le fossé se creuse t-il entre Taïwan et Washington ?

20 juin

par François Danjou pour Question Chine

Dans un article publié par le Pacific Forum, Robert Sutter, Professeur de relations internationales à l’Université Georges Washington, analyse le rétrécissement de la marge de manœuvre de Taïwan dans le jeu triangulaire avec les Etats-Unis et la Chine.


Il y développe l’idée selon laquelle les prémisses des élections présidentielles et l’amélioration radicale des relations dans la Détroit – à l’avantage de Pékin, de Washington et de Taipei – masquent trois séries de facteurs qui sont la clé du futur de Taïwan :

  1. L’influence économique, militaire et diplomatique croissante de la Chine sur Taïwan;
  2. La fragilité interne de l’Ile;
  3. L’éloignement américain et l’érosion de l’appui de Washington, dont la Maison Blanche ne se préoccupe pas.

L’analyse de ces trois facteurs montre que ceux qui croient que l’Ile aurait préservé sa liberté d’action par le truchement d’un vague statu quo, dont les contours sont mal définis, se trompent. Taïwan est, au contraire, de plus en plus engagée dans l’orbite de la Chine, au point qu’aujourd’hui, précise Sutter, un retour en arrière paraît irréaliste.

1.- La puissance chinoise et la faiblesse de Taïwan

Le déséquilibre des forces militaires dans le Détroit en faveur de la Chine est psychologiquement intimidant et influe sur la marge de manœuvre de l’Ile.

L’impressionnant arsenal de l’APL dans le Détroit augmente chaque année, à la fois en volume et en capacité, alors que Taipei ne parvient pas à respecter ses objectifs d’un budget de la défense à 3% du PIB, et que les ventes d’armes américaines sont retardées, à cause – disent les Américains – des délais dans la mise à disposition des fonds par le ministère de la Défense taïwanais.

NDLR : Il est aussi plus que probable que les délais soient dus à la crainte d’indisposer Pékin alors que Robert Gates, ministre de la défense américain, vient de rappeler à quel point il tenait à la reprise des relations militaires sino-américaines, que Pékin conditionne à l’arrêt des ventes d’armes.


S’il est vrai que l’aptitude du Pentagone à s’engager dans le Détroit reste élevée, les dirigeants politiques américains y sont de moins en moins disposés. En particulier parce que la Chine a développé des capacités militaires qui augmenteraient de manière significative les coûts d’une intervention.

Il n’y a pas si longtemps les deux économies de part et d’autre du Détroit étaient comparables en volume. En 1995 celle de Taïwan était estimée à 1/3 de celle de la Chine. Aujourd’hui l’écart est de 1 à 15. Plus encore, la dépendance économique de l’Ile s’aggrave. Plus d’1 million de Taïwanais développent leurs affaires en Chine, qui est aussi (NDLR) la destination de 40% du total des exportations de l’Ile, tandis que Taipei reconnaît que sa liberté de manœuvre et ses progrès sur la scène internationale dépendent entièrement du bon vouloir de Pékin.

2.- L’érosion de l’appui américain

Les prises de position publiques de l’administration Obama en faveur de Taïwan ne parviennent pas à masquer les hésitations croissantes de la Maison Blanche, en particulier quand une initiative en faveur de Taipei pourrait compliquer les relations avec Pékin.

Aujourd’hui la position officielle de Washington est toujours de dissuader Pékin d’utiliser la force, tout en prônant une solution pacifique pour sortir de l’impasse. C’est stratégie n’a pas varié depuis la rupture de relations officielles en 1971.

Mais le Taïwan Relations Act – TRA – (1979), proposé par Kissinger et Brzezinski, obligation de droit interne qui impose à la Maison Blanche de ne pas rester inerte en cas d’agression militaire chinoise, était à l’époque sous tendu par une réflexion stratégique dont la pertinence s’est affaiblie :

a) Un groupe composé de Démocrates et de Républicains imaginait que le TRA et la dissuasion militaire dirigée contre la Chine permettraient de gagner du temps, jusqu’à ce que l’éclosion de circonstances favorables à Taïwan permette de résoudre le dilemme à l’avantage de l’Ile.

b) D’autres, au Congrès et dans l’administration – en particulier celle de Reagan – imaginaient que l’appui sans faille à Taïwan serait un moyen de favoriser l’influence stratégique des Etats-Unis en Asie Pacifique, d’obliger la Chine à coopérer plus étroitement avec Washington, et à accepter le statu quo dans le Détroit. En somme ils voyaient les relations avec Taïwan comme un moyen de contrôler la trajectoire de puissance de la Chine dans la région et dans le monde.

c) Enfin, les plus conservateurs des sénateurs restaient fermement opposés à la reconnaissance de la Chine et du Parti Communiste chinois, auquel ils ne faisaient pas confiance.

En bref, le renforcement des liens avec Taïwan au moment du TRA dépendait beaucoup d’un lobby du Congrès et de quelques hommes politiques au pouvoir, dont l’objectif ultime n’était pas la résolution de la question taïwanaise, mais l’intérêt direct des Etats-Unis. Ils auraient pu tout aussi bien adopter la position exactement inverse, si telle avait été leur appréciation de la situation.

L’appui du Congrès et des médias devint plus soutenu après que Taïwan ait adopté un régime démocratique. En même temps, la répression de Tian An’men et l’effondrement du bloc soviétique éloignèrent encore les Etats-Unis de la Chine Populaire.

En 1995, le Congrès fut presque unanime à faire pression sur le Président Clinton pour octroyer un visa au Président Lee Teng-hui. Mais, quand Pékin exerça des menaces militaires en tirant des missiles inertes au large de Taïwan, c’est l’administration qui, ayant jugé la menace suffisamment sérieuse, décida de dépêcher deux portes-avions dans la zone du Détroit pour dissuader d’autres actions agressives de Pékin. Par contraste, l’engagment du Congrès en faveur de l’Ile fut bien plus hésitant qu’à l’époque du TRA, 15 années auparavant.

S’il est vrai que, lors du mandat de Clinton, les Républicains donnèrent de la voix pour soutenir Taïwan et condamner les efforts de l’administration démocrate pour apaiser la Chine, il apparaît qu’il s’agissait surtout de postures partisanes destinées à discréditer le président, plutôt que d’un engagement sincère en faveur de l’Ile.

3.- La rupture avec Chen Shui-bian

L’administration Bush commença son mandat avec la volonté bien affirmée de consolider son appui à Taïwan dans le cadre d’une stratégie de renforcement de ses alliances et de ses réseaux en Asie-Pacifique, dans le but d’infléchir les politiques chinoises dans le sens voulu par les Etats-Unis.

Cette politique s’effondra quand le président taïwanais Chen Shui-bian mit à profit le soutien américain pour prendre des initiatives pro-indépendance qui attirèrent une forte réaction politique de Pékin, assortie de menaces militaires.

Les Etats-Unis mirent brutalement fin aux contacts avec Chen Shui-bian, révélant publiquement les différences d’appréciation entre la Maison Blanche et Taipei. Au Congrès rares furent ceux qui osèrent contrer les pressions exercées par Bush pour que Chen cesse ses provocations et encore moins faire le voyage à Taïwan pour exprimer leur soutien au dirigeant indépendantiste et à sa politique.

L’analyse des stratégies d’Obama révèle le contraste avec les premières dispositions de l’administration Bush et signale à quel point le soutien des Etats-Unis à Taïwan s’est érodé. Officiellement il s’agit toujours de dissuader la Chine d’agresser l’Ile. Mais l’évolution du rapport des forces dans le Détroit explique les hésitations nouvelles de la Maison Blanche qui, de plus en plus, craint d’impliquer les Etats-Unis dans un conflit avec l’APL. C’est bien la raison pour laquelle à Washington, on considère que la stratégie de Ma articulée autour du rapprochement avec Pékin est une évolution positive.

Les voix qui jadis prônaient le renforcement de Taïwan vis-à-vis de la Chine aux fins de « gagner du temps » en attendant des circonstances plus favorables à l’Ile, se sont tues. Les sentiments anti-communistes qui furent au Congrès un puissant moteur du soutien à Taipei sont aujourd’hui négligeables. Et, par contraste avec les premières années de l’administration Bush, le pouvoir actuel a abandonné l’idée d’utiliser la question de Taïwan pour instaurer en Asie-Pacifique une dynamique en faveur de ses intérêts, et capable d’orienter les politiques chinoises dans le sens souhaité par la Maison Blanche.

Considéré de manière globale, le caractère protéiforme des stratégies diplomatiques et de sécurité de l’administration Obama constitue le plus important changement des dynamiques régionales depuis plusieurs années. Bien que Washington ait augmenté son engagement en Asie-Pacifique – de l’Inde aux îles du Pacifique -, les principales déclarations qui signalent le retour de Washington dans la région ne mentionnent pas le renforcement des liens avec Taïwan.

Plus encore, tout dans l’attitude du gouvernement de Taipei confirme et renforce la posture américaine. Son attitude « profil bas » contraste en effet avec le soutien public à Washington récemment exprimé par la Corée du Sud, le Japon, l’Inde et l’ASEAN.

Il n’est pas impossible qu’à la Chambre des Représentants, les Républicains retrouvent les stratégies partisanes exprimant, pour des raisons de politique intérieure, la nécessité du soutien à Taïwan. Mais le fait est que leurs visites à l’Ile se font rares et que ceux qui s’y déplacent reviennent quelques fois avec des idées s’opposant aux intérêts de Taïwan. Les fractures au sein du lobby taïwanais ont conduit à la confusion et au déclin de son influence.

4.- Plaidoyer pour plus de réalisme

L’auteur conclut en appelant à plus de réalisme dans l’appréciation du futur de l’Ile et dans ses capacités à tourner le dos au rapprochement avec Pékin. Selon lui, ce pragmatisme est nécessaire pour que les élites et les médias, aux Etats-Unis et dans l’Ile, prennent conscience des conséquences d’une stratégie qui pousse de plus en plus Taïwan dans l’orbite de la Chine.

En particulier, les hommes politiques et autres pôles d’influence, y compris ceux qui s’opposent à ce que Taïwan perde le contrôle de sa destinée, devraient reconnaître qu’en soutenant les choix de l’actuel pouvoir taïwanais, appuyés par Washington et Pékin, ils se rendent complices d’un glissement qui permettra à Pékin d’influencer les choix futurs de l’Ile.

C’est probablement à Tokyo qu’on observe avec le plus d’inquiétude le rapprochement continu de Taïwan avec la Chine. Dans ce contexte, la Maison Blanche devra redoubler d’effort pour rassurer ses alliés japonais, comme les autres en Asie-Pacifique, sur sa détermination à équilibrer l’influence stratégique de la Chine dans la région. Une autre conséquence des actuelles évolutions est que le rapprochement dans le Détroit minimise l’importance du contrepoids américain.

Commentaires

L’article décrit de manière limpide l’évolution des relations du triangle Etats-Unis, Chine, Taïwan et en particulier les conséquences de la modification du rapport de forces dans le Détroit sur la détermination américaine de soutenir militairement l’Ile. Il signale une faiblesse nouvelle dans la relation jadis très forte entre Washington et Taipei, et confirme l’isolement croissant de Taïwan. Enfin, il montre qu’un partie des intellectuels américains sont toujours tentés par le “containement” de la Chine.

Cette précarité de la relation qui se double d’une vulnérabilité politique et stratégique de l’Ile, dont le statut est incertain, est encore confirmée par quelques récentes analyses américaines signalant que Taïwan, jadis cruciale pour la stratégie américaine avait, aujourd’hui, perdu son importance.

Il reste que l’hypothèse d’une réunification par la force lancée par une offensive de l’APL ou un blocus de l’Ile, qui sous tend les analyses spéculant sur les craintes américaines, est peu probable. Car, s’il est vrai que la situation est marquée par plusieurs certitudes, elle aussi enveloppée dans de lourdes inconnues qui pèsent également sur les trois protagonistes de la question.

Pékin n’a certes ni abandonné ses revendications politiques sur l’Ile qui n’ont pas varié depuis 1949, ni l’option militaire encore précisée par la Loi anti sécession (2005). Mais aucun stratège n’est aujourd’hui en mesure de préciser sans risques de se tromper quelles seraient les conséquences – y compris pour la survie du Parti communiste chinois – d’un conflit déclenché dans le Détroit, dans un contexte où ni Washington ni Pékin, enfermés dans la dialectique contraignante de la dissuasion nucléaire, envisagent sérieusement un affrontement direct.

Quant à Taïwan, le passé récent a montré à quel point l’électorat était, de manière quasi unanime, opposé – quoi qu’il en coûte et quel que soit l’inconfort de la situation -, à une sortie brutale de l’actuelle ambiguïté d’une indépendance de fait, dont les attributs sont cependant largement tronqués par les pressions chinoises.

Enfin, s’il est vrai qu’on ne peut nier la pertinence et l’efficacité des manœuvres obliques de la Chine favorisées par la politique de Ma Ying-jeou pour attirer Taïwan dans son orbite, il n’est pas non plus possible de passer sous silence que le contraste entre les régimes politiques de part et d’autre du Détroit constitue à Taipei un obstacle répulsif, qui dessine de fortes limites à la stratégie de Pékin, y compris dans un contexte de dépendance économique croissante de l’Ile. L’obstacle se concrétise aujourd’hui par le refus, maintes fois répété de Ma Ying-jeou d’engager un dialogue politique avec Pékin.

L’avenir dira si la multiplication des liens économiques et commerciaux – que Ma Ying-jeou cherchera à freiner – sera telle que l’Ile sera contrainte de franchir le Rubicon des négociations politiques.

Tandis qu’en cas de refus par Taipei, toutes les options envisageables par Pékin autres que la patience, dont fait preuve l’actuelle équipe en place, porteraient en elles non seulement le risque de compromettre les progrès de la relation depuis 2008, mais également de graves risques de dérapages militaires.

François Danjou

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Source : Question Chine

L’Iran se bat contre la prolifération nucléaire

20 juin

par Kaveh L. Afrasiabi pour Asia Times Online

« L’Iran considère que l’utilisation des armes nucléaires est interdite par l’Islam, et il incombe à tous de préserver l’humanité de telles armes. » L’Ayatollah Ali Khamenei, Guide Suprême d’Iran.

La deuxième conférence internationale sur le désarmement nucléaire, accueillie par Téhéran, n’a pratiquement pas été mentionnée dans les médias occidentaux, malgré [la participation] de délégués représentant 40 pays, ainsi que de représentants des Nations-Unies et de son chien de garde nucléaire, l’Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA).

« Le message que nous voulons faire passer au monde entier est que l’Iran essaye de faire de son mieux dans ce débat sur la non-prolifération », a déclaré le ministre iranien des Affaires étrangères, Ali Akbar Salehi, dans son discours d’ouverture, dimanche dernier. « Quarante ans de conventions sur la non-prolifération n’ont produit aucun progrès dans le désarmement nucléaire et les puissances nucléaires n’ont pas mis en application leur obligation en vertu du Traité de Non-Prolifération (TNP) », a-t-il dit, ajoutant que « l’Iran était convaincu que l’utilisation des armes atomiques devrait être légalement interdite, alors que les armes chimiques et biologiques sont frappées de conventions obligatoires ».

Tandis que l’Iran se prépare à assumer la direction du Mouvement des Non-Alignés (MNA), l’année prochaine, une telle initiative représente un pas dans la bonne direction, à la lumière des fortes craintes des pays du MNA quant au double langage des pays occidentaux et les restrictions croissantes sur le transfert de technologie nucléaire pour des objectifs pacifiques, conformément aux articles du TNP.

Comme prévu, certains experts occidentaux, comme David Frum, l’homme derrière le discours tristement célèbre de George W. Bush sur « l’axe du mal », lance un regard cynique sur la conférence de désarmement de Téhéran, la décrivant comme un « théâtre de l’absurde ».

Ce qui semble plus absurde à beaucoup est le simple fait qu’avec les dizaines de milliers de têtes nucléaires toujours existantes qui présentent un potentiel funeste pour l’existence humaine et la survie de la planète, aussi peu d’attention ait été portée à l’Ouest sur les mécanismes pratiques en vue d’atteindre l’objectif noble d’un « monde sans armes nucléaires ».

Des discussions préalables à cette conférence pour adopter une nouvelle convention sur le désarmement ne se sont pas matérialisées. Pourtant, cette réunion a aidé à servir un but dans ce que Salehi a dépeint comme entretenir une « culture populaire de désarmement ». Cette conférence représente un plus grand pas que les conférences traditionnelles sur le désarmement à l’Ouest, qui n’ont été que des parlottes creuses ; par exemple, sur un traité de réduction des matières fissiles qui n’est pas plus près d’être adopté aujourd’hui que lorsqu’il a été mis à l’ordre du jour il y a plus de vingt ans.

Un problème majeur pour se tourner vers le désarmement, ainsi que cela a été formulé dans les « 13 étapes pratiques » de la conférence de révision du TNP, est que de telles mesures pratiques sont tuées dans l’œuf par les mesures parallèles sur le contrôle des armements, qui sont souvent mal comprises comme un désarmement progressif.

Elles ne le sont pas, comme cela est reflété dans le dernier accord « New Start » entre la Russie et les Etats-Unis. Tandis que cet accord réduit les stocks actifs des deux pays, il stabilise en même temps la parité approximative en termes de capacité d’armes nucléaires et, qui plus est, laisse les armes nucléaires tactiques – dont des centaines sont stationnées sur le sol européen – hors du champ.

Cet accord n’appelle pas non plus spécifiquement à la destruction d’une seule tête nucléaire. A la place, de tels accords sur le contrôle des armements ont simplement élargi le « deuxième niveau » de stock des têtes désarmées qui posent toujours une menace à l’humanité.

Se focalisant sur la doctrine nucléaire erronée des Etats-Unis et des autres puissances nucléaires, comme la France et le Royaume-Uni, qui comptent sur leurs arsenaux nucléaires pour exercer une puissance forte en rapport à leurs objectifs de politique étrangère, la conférence de Téhéran a donné aux hôtes iraniens l’occasion de jeter la lumière sur l’arsenal nucléaire clandestin d’Israël, son refus de rejoindre le TNP et son absence de soutien à une zone dépourvue d’armes nucléaires au Proche-Orient – une idée soutenue intégralement par l’Iran.

« La communauté internationale devrait pousser Israël à rejoindre le TNP et à accepter les inspections de l’AIEA sur ses installations nucléaires », a dit Salehi. Il a aussi décrit les Etats-Unis comme le principal violateur du TNP, disant que son rôle actif dans la propagation d’armes nucléaires était surprenant avec sa défense de la non-prolifération.

Ces remarques ont été suivies, mercredi dernier, avec l’information que le Président iranien Mahmoud Ahmadinejad avait une fois encore exprimé sa volonté d’engager le débat sur le programme nucléaire de Téhéran.

« Le président de la République Islamique d’Iran a une fois encore annoncé que l’Iran était prêt à [résoudre] la question nucléaire du pays au travers de négociations avec le « Groupe des six » [les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité plus l’Allemagne] », a-t-il déclaré à des journalistes à Téhéran. Il a aussi réitéré : « L’Iran a toujours eu une très bonne coopération avec l’Agence [internationale à l’énergie atomique] » et que cela prouvait la nature « pacifique » de son programme nucléaire.

Coïncidant avec des rapports fraîchement sortis aux Etats-Unis concernant l’absence de toute preuve que l’Iran est en train de construire des armes nucléaires, la conférence de Téhéran était importante pour intégrer un peu plus l’Iran dans le mouvement mondial sur le désarmement, en tandem avec l’intuition presciente du philosophe français, aujourd’hui décédé, Michel Foucault, qui décrivait autrefois la révolution islamique de 1979 comme destinée à « soulever le poids de l’ordre du monde entier ».[1]

L’intuition exceptionnelle de Foucault, qui reste encore à être comprise par la majorité des « experts sur l’Iran » à l’Ouest, lesquels écrivent habituellement sur « l’Iran après qu’il possèdera la bombe », fournit un bon prisme à travers lequel analyser la responsabilité que l’Iran s’est auto-imposé sur le désarmement. La révolution historique a donné à l’Etat post-révolutionnaire un caractère transnational et de « quasi-Etat » qui est profondément cosmopolite le long des lignes d’un « monde » husserlien [2] « révélant la subjectivité ».

Suivant ces lignes de pensée, on peut comprendre les contours de la politique nucléaire « borderline » de l’Iran, qui permet à Téhéran de s’insérer dans le « jeu nucléaire » mondial et, ainsi, exercer une pression sur les nations nucléarisées pour qu’elles se tournent vers le désarmement et qu’elles évitent les activités de prolifération. Cette politique provient essentiellement d’une vision mondialiste qui combine les considérations strictement nationales de sécurité à l’intérieur d’un réseau plus large de sécurité régionale et mondiale, qui, à son tour, autorise l’Iran à adopter un rôle nucléaire activiste.

Sans sa capacité potentielle d’être une puissance proto-nucléaire, l’Iran ne pourrait visiblement pas jouer ce rôle sur la scène mondiale et serait autrement ignoré, comme étant totalement hors sujet. Autrement dit, la valeur changeante, pour les objectifs de désarmement, du potentiel et/ou menace nucléaire latente de l’Iran a complètement dépassé les experts occidentaux qui se spécialisent sur l’Iran et qui réduisent souvent les ambitions nucléaires de l’Iran à une simple question de sécurité nationale. Leurs interprétations erronées proviennent d’une incompréhension basique des motivations mondialistes du « quasi-Etat » iranien qui ne sont pas réductibles au prisme étroit des intérêts nationaux.

Du point de vue du MNA et de sa priorité en matière de désarmement, l’approche « borderline » de l’Iran est parfaitement sensée, étant donné sa conscience des fils complexes qui relient la contre-prolifération au désarmement et l’échec plutôt flagrant du TNP à atteindre un progrès significatif sur le désarmement, comme il est stipulé dans son Article VI.

La conférence de Téhéran sur le désarmement reflète une mesure heureuse dans le jeu d’échec nucléaire iranien en cours, qui est naturellement lié à la mission mondialisée de l’Iran consistant à jouer de plus en plus un rôle proactif dans le mouvement mondial sur le désarmement, sans tenir compte des pressions extérieures s’affrontant à son programme nucléaire.

Dans le temps, [une telle conférence] ne peut que représenter une entrave effective, bien que secondaire, aux activités de prolifération des pays qui possèdent des armes nucléaires, reflétant ainsi une disposition vertueuse en tant que puissance régionale cosmopolite qui excède les limites que les puissances majeures lui ont assignées. Ces puissances ont peut-être lancé un piège de sanctions contre l’Iran, à propos des intentions sinistres supposées de son programme nucléaire, mais l’ironie est que l’Iran est à présent capable de jouer un rôle de plus en plus bruyant pour empêcher ces puissances de fuir leurs responsabilités vis-à-vis de leur obligations de désarmer en vertu du TNP.

Kaveh L. Afrasiabi

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Notes

[1] On lira avec intérêt : ”Foucault et la révolution iranienne“.

[2] Edmund Husserl (8 avril 1859 – 26 avril 1938), philosophe, logicien et mathématicien allemand, fondateur de la phénoménologie, qui eut une influence majeure sur l’ensemble de la philosophie du XXe siècle.

Article original : Iran takes up the nuclear cudgel

Traduction : JFG

Secret à la Fed

20 juin

par Mark Weisbrot pour CounterPunch

La sortie récente de documents montrant que la Réserve Fédérale avait prêté des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars à des banques étrangères en 2008 et en 2009, a soulevé de nouvelles interrogations sur la présidence de Ben Bernanke à la FED.

Ces prêts étaient peut-être ou peut-être pas la bonne chose à faire à ce moment-là, étant donné la crise financière. Mais cela s’est fait en secret et la seule raison pour laquelle nous disposons maintenant de cette information est parce que Bloomberg News et Fox Business News [les deux principales chaînes d’information financière aux Etats-Unis] ont remporté une bataille judiciaire de deux ans, en utilisant le Freedom Information Act pour obtenir la communication de ces documents.

L’excuse officielle à propos de ce secret est que, au moment où ces prêts ont été accordés, les organismes de crédit pouvaient subir des « ruées bancaires » si leurs prêts avaient été rendus publics. Cela se discute, mais il n’y a aucune excuse pour avoir gardé cette information secrète pendant des années après que la crise fut passée.

Ce secret a été maintenu pour éviter d’avoir à rendre des comptes politiques, pas pour des raisons de stabilité financière. Ce genre de pratique est celui que l’on attend des gouvernements autoritaires, pas du gouvernement d’une république démocratique.

La responsabilité est vraiment le problème essentiel à la FED – s’il y avait quelque responsabilité significative, Ben Bernanke ne serait jamais devenu son président en 2006 et il n’aurait sûrement pas gardé son job après l’effondrement économique.

Bernanke était un des gouverneurs de la Réserve Fédérale, en 2002, lorsque la bulle immobilière avait déjà été identifiée par mon collègue Dean Baker. Bernanke n’avait pas conscience de cette bulle, alors qu’elle continuait à s’étendre, pour atteindre 8.000 milliards de dollars en 2006, avant son éclatement qui a provoqué la pire récession depuis la Grande Dépression [de 1929].

Bernanke aurait dû être au courant de l’analyse de Baker, qui observait l’évolution des prix de l’immobilier depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et, en particulier, son envolée record de 70% – après ajustement sur l’inflation – entre 1996 et 2006. Avant l’éclatement de cette bulle, Baker était devenu, pour le New York Times, la source la plus citée concernant le marché immobilier. L’économiste Robert Schiller a pris la suite avec une analyse des données des prix de l’immobilier sur cent ans et arriva à la même conclusion – qu’il s’agissait d’une bulle qui finirait inévitablement par éclater. Il était également fréquemment cité dans les principaux médias.

Baker démontrait clairement que cette envolée des prix [immobiliers] ne pouvait s’expliquer que par une bulle des actifs – et que les autres explications attribuant cette bulle à la démographie, aux restrictions de construction ou à d’autres changements dans la demande ou l’offre n’étaient pas cohérentes avec ces données. Ce n’était pas une science d’une grande complexité hermétique pour un économiste du niveau de Bernanke. Celui-ci est très versé dans l’histoire économique, y compris celle de la Grande Dépression.

Pourtant, aussi tard qu’en juillet 2005, Bernanke a été directement interrogé sur la question de savoir s’il y avait une bulle immobilière et, il a répondu : « Je ne sais pas si les prix sont exactement ce qu’ils devraient être, mais je pense qu’il est juste de dire que beaucoup de ce qui se passe est soutenu par la force de l’économie. »

En mai 2007, juste sept mois avant que la Grande Récession ne commence, Bernanke déclarait : « … nous ne nous attendons pas à de grandes retombées du marché des subprimes sur le reste de l’économie ou sur le système financier. La vaste majorité des crédits hypothécaires, y compris même les crédits hypothécaires subprimes, continuent d’enregistrer de bonnes performances. »

Par conséquent, Bernanke a raté la plus grande bulle d’actifs dans l’histoire des Etats-Unis et il a ensuite échoué à anticiper la destruction inévitable que son éclatement provoquerait sur l’ensemble de l’économie. Ceci est analogue à l’affirmation des régulateurs nucléaires japonais, selon lesquels la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi était sûre et protégée de tout tsunami.

Le problème concernant la récompense de l’incompétence et de l’échec dans les hautes fonctions est que même un système financier bien régulé – que nous sommes toujours très loin d’atteindre – ne peut servir l’intérêt du public si les régulateurs en chef ne font pas leur boulot. Le secret, l’absence de responsabilité et l’incompétence sont les armes de destruction massive de l’économie […].

Mark Weisbrot

Article original : Secrecy at the Fed

Traduction : JFG

Libye : le pays des mirages

15 juin

par Victor Kotsev pour Asia Times Online

Les absurdités de la guerre en Libye ont atteint un nouveau degré, avec des voix contradictoires qui rendent très difficile de faire la part entre réalité et fantasme. Toutefois, il est clair que dans un futur prévisible, aucun vainqueur ne sera prêt à émerger et que ce conflit s’enfoncera un peu plus dans le chaos et le carnage.

Au cours de la semaine qui vient de s’écouler, les absurdités de la guerre de Libye ont atteint un nouveau degré. Les responsables américains disent que les collaborateurs de Kadhafi veulent négocier sa sortie ; Kadhafi dit qu’il va mourir en martyr (en réalité, cela fait un certain temps que l’OTAN tente de l’aider à faire exactement cela).

Les rebelles disent qu’ils progressent avec « difficulté », comme le soulignent le grand nombre de victimes dans leur camp et la situation sur le terrain. La Cour Pénale Internationale (CPI) dit qu’elle veut ajouter le viol de masse à l’inculpation de Kadhafi pour crimes de guerre, tandis que la Turquie offre des « garanties » au colonel s’il devait démissionner. En attendant, les bannières opposées de l’intervention humanitaire et de la souveraineté des États flottent si haut qu’elles semblent avoir perdu tout point d’ancrage sur le terrain.

Croyez ce que vous voulez ! Comment pourrons-nous un jour nous souvenir que cette guerre sera résolue seulement une fois terminée, probablement dans bien longtemps, par une variation de la règle universelle que l’histoire est racontée par les vainqueurs. Cependant, dans un avenir prévisible, aucun vainqueur n’émergera, mais seulement plus de chaos et plus de carnage. Ces moments constituent les angles morts de l’histoire : la Libye se trouve donc dans une période sombre, non seulement d’un point de vue humanitaire, mais aussi du point de vue de l’histoire.

Kadhafi, ainsi que l’influent think-tank américain Stratfor le soutient, semble faire le pari d’une impasse. Stratfor a écrit dans un rapport récent :

Kadhafi a perdu toute chance de pouvoir réunifier la Libye sou son règne, mais il continue à espérer qu’il pourra survivre à la campagne aérienne de l’OTAN. Il est impossible de dire s’il croit vraiment ou non pouvoir reconquérir toutes les régions qu’il a perdues depuis février. Malgré tout, si Kadhafi devait parvenir à tenir pendant les prochains mois, il pourrait contraindre l’Occident à négocier un accord sur une certaine forme de partition, aussi dur à avaler que cela puisse paraître pour les pays qui mènent la campagne aérienne sous l’égide du Conseil des rebelles. En public, il nie avoir la partition comme objectif, mais avec une victoire totale qui est hors de question, ce serait le meilleur résultat possible qui resterait pour le dirigeant libyen.

En effet, la plupart des combats récents se sont déroulés autour d’importants terminaux d’exportation de pétrole, et l’on rend compte que Kadhafi et les rebelles se livrent une vive concurrence pour le contrôle des capacités de production de pétrole. Comprendre : sur le terrain, les deux camps sont à la recherche d’une source de revenu stable à long terme, très probablement en prévision d’une impasse prolongée qui nécessiterait de se réarmer constamment. Avec de puissants réseaux de contrebande d’armes qui ont déjà pris racine en Libye, l’embargo sur les armes, de toute façon régulièrement violé par toutes les parties, n’est guère une nuisance.

Sur le terrain, à l’Ouest de la Libye, le gouvernement a eu recours en grande partie à la même stratégie que celle qu’il a appliquée précédemment pour conduire à une impasse à l’Est. Ses tactiques et son équipement militaires supérieurs démoralisent les rebelles et leur infligent de lourdes pertes. Le lourd bilan civil sert à élargir la division et à inciter à la haine entre les partisans de Kadhafi et les rebelles, sclérosant ainsi ce conflit et consolidant la base de soutien du colonel. (La CPI envisage d’inculper Kadhafi de crimes de guerre contre la population civile ; les frappes aériennes de l’OTAN de plus en plus intensives produiraient également de lourds « dommages collatéraux »).

Sur le plan militaire, Kadhafi est confronté à une milice relativement nouvellement recrutée à l’Ouest, sans doute composée en grande partie d’hommes mécontents venant de la grande ville portuaire de Misrata, le principal fief rebelle dans cette partie du pays et l’épicentre de violents combats, ces deux ou trois derniers mois. Outre les bombardements aériens implacables de l’OTAN contre les forces du gouvernement, un facteur majeur derrière les avancées récentes des rebelles a été la disponibilité en hommes et en armes légères de contrebande arrivées par voie maritime.

« Les rebelles de Misrata ont de grandes ressources potentielles en hommes », explique un reportage de la BBC. « Dans cette population de 300.000 personnes beaucoup se sont durcis dans leur opposition au Colonel Kadhafi, durant de ce que les dirigeants occidentaux ont comparé à un « siège médiéval », disent les habitants [1]. »

Les rebelles sont forts lorsqu’ils combattent en ville, sur des lignes d’approvisionnement et de communication courtes et sur un terrain qui leur est intimement familier. Cependant, une fois qu’ils avancent vers Tripoli, la capitale de Kadhafi, comme ils l’ont tenté à maintes reprises ces dernières semaines, leur manque de discipline et d’entraînement de base devient déterminant.

Ils sont susceptibles de tomber dans des pièges et des embuscades où les armes lourdes de Kadhafi, cachées dans des endroits difficiles à découvrir à l’avance et à bombarder depuis les airs, les déciment. C’est ce qui s’est passé sur le front de l’Est entre les villes de Ajdabiya et de Brega, il y a deux mois [2] ; en fait, ce s’y est produit à nouveau dimanche dernier, quand une attaque rebelle sur Brega a été repoussé et que plus de la moitié de leurs forces ont été blessées ou tuées [3].

Aujourd’hui, la ligne de combat entre Misrata et les villes voisines à l’Ouest semble très similaire à la ligne de combat fluide dans l’est dans les premiers jours de la campagne de l’OTAN. Les rebelles ont repoussé de Misurata les troupes du gouvernement et ont avancé en direction de Tripoli, avec de violents combats dans les villes de Zlitan et de Zawiya.

Cependant, les forces de Kadhafi ont par la suite contre-attaqué et, en fin de semaine dernière, les combats se déroulaient à nouveau autour de Misrata, faisant des dizaines de morts et un nombre inconnu de blessés parmi les rebelles. Dimanche, le gouvernement a emmené des journalistes étrangers pour une brève visite tendue du centre de Zawiya [4]. Tôt lundi, des reportages sont sortis disant que les rebelles avaient de nouveau avancé vers la ville.

Une milice berbère rebelle distincte s’est emparée de la ville de Yafran, mais on rapporte qu’il y a eu peu ou pas de résistance et qu’il est peu probable que les Berbères avancent sur Tripoli. Selon certaines sources, Kadhafi garde en réserve ses troupes d’élite les mieux préparées ; actuellement, il semble s’appuyer sur une stratégie de guerre de mouvement et de contre-attaques, afin de retarder la campagne et de consolider son contrôle sur un territoire de base.

Pendant ce temps, L’OTAN a intensifié ses bombardements, la capitale Tripoli et le siège désormais vide de Kadhafi attirant un grand nombre des bombes. Cette stratégie semble viser à démoraliser le cercle rapproché du colonel, dans l’espoir que ce dernier sera éliminé par un putsch interne. La secrétaire d’Etat états-unienne Hillary Clinton a récemment affirmé que des propositions « nombreuses et répétées », faites par des personnes proches de Kadhafi pour qu’il négocie son départ du pouvoir, lui était parvenues [5].

En dépit des rapports faisant état qu’une poignée de proches collaborateurs de Kadhafi ont été tués, blessés ou ont fait défection, cette stratégie ne semble pas fonctionner. Kadhafi insiste sur le fait qu’il restera dans son pays jusqu’à la fin (ce qui signifie, au pouvoir sous une certaine forme), et il est peu probable que son cercle rapproché, constitué de ses proches et des personnes dont le destin est intimement liée au sien, prendrait des mesures contre sa volonté.

La proposition de la Turquie visant à lui offrir des « garanties », sans doute contre des poursuites pénales, semble vide, en particulier à la lumière de l’intention déclarée de la CPI de l’inculper de crimes de guerre. L’exemple du Nigeria, qui est revenu sur des garanties similaires faites à l’ancien président libérien Charles Taylor et qui l’a extradé 2006, est susceptible d’être encore présent à l’esprit de Kadhafi.

Il existe deux façons de sortir de l’impasse [6] : en éliminant physiquement Kadhafi et une grande partie de son cercle rapproché ou si l’OTAN envoie des forces terrestres en Libye. Un certain nombre de bombardements de l’OTAN dans les derniers mois ressemblait beaucoup à des attentats contre sa vie ; l’un d’eux aurait tué le fils obscur de Kadhafi, Saif al-Arab, et plusieurs petits-enfants du colonel. De manière ironique, la fille de Kadhafi a récemment intenté un procès pour crimes de guerre contre l’OTAN sur la base de cet incident.

Même s’il est difficile de dire combien de personnes en dehors de Kadhafi l’OTAN aurait à tuer pour abattre son régime, certains responsables de l’OTAN ont déjà commencé à tergiverser (plutôt que d’émettre des réfutations) pour savoir si Kadhafi est un objectif officiel de la campagne. « Tandis que l’assassinat de dirigeants étrangers est généralement mal vu et rarement admis, Kadhafi ne devrait probablement pas compter sur la loi pour le protéger », conclut Joshua Keating, dans une récente analyse juridique parue dans Foreign Policy [7].

Quant à une invasion terrestre, c’est une option encore plus risquée et serait le signe que l’OTAN considère que tout le reste a échoué. Toutefois, plusieurs indices montrent que l’alliance pose les bases d’une possible guerre terrestre en Libye, notamment, l’utilisation d’hélicoptères et la surenchère d’allégations de crimes de guerre.

Hormis ces deux options, il ne semble pas y avoir grand chose d’autre qui puisse chasser Kadhafi du pouvoir. Nous devrions envisager des replis tactiques du colonel à la lumière de ces menaces. S’ils ne se concrétisaient pas, une impasse en Libye serait pratiquement assurée au bout du compte. En attendant, ce conflit nous réserve plus de chaos et de confusion.

Victor Kotsev

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Notes

[1] “Misrata: City under siege” [Misrata: Ville assiégée], BBC, 10 mai 2011.
[2] “Colonel Gaddafi goes Mao” [Le Colonel Kadhafi la joue Mao], Asia Times Online, 30 mars 2011.
[3] “Gaddafi forces repel rebels at Libyan oil town” [Les forces de Kadhafi repoussent les rebelles dans la ville pétrolière libyenne], Reuters, 12 juin 2011.
[4] “Zawiyah’s heart a ghost town after rebel advance” [Le cœur de Zawiyah : une ville fantôme après l'avancée des rebelles, Reuters, 12 juin 2011.
[5] “Clinton: Gadhafi associates say potential for Libya transition of power” [Clinton: les collaborateurs de Kadhafi disent que la transition du pouvoir est possible en Libye], Ha’aretz, 9 juin 2011.
[6] “Gadhafi’s daughter files war crimes lawsuit against NATO” [La fille de Kadhafi intente un procès à l'OTAN pour crimes de guerre], Ha’aretz, 8 juin 2011.
[7] “Is It Legal to Try to Kill Qaddafi ? ” [Est-il légal d’essayer de tuer Kadhafi ?], Foreign Policy, 10 juin 2011.

Article original : Libya: The land of make believe

Traduction : JFG

Les colombes de la paix planent au-dessus d’Islamabad

14 juin

par M. K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Avec la venue, samedi, du président afghan Hamid Karzaï à Islamabad, c’est une semaine capitale qui va se dérouler pour la session inaugurale de la commission conjointe afghano-pakistanaise en vue de la réconciliation avec le Taliban. Le chef de l’armée pakistanaise et celui de l’Inter-Intelligence Services siègeront dans cette commission et l’envelopperont sans ambiguïté d’un halo de prestige et d’autorité.

Pour la première fois, les militaires pakistanais participent ouvertement et officiellement au processus de réconciliation avec les Taliban (et en deviennent, de ce fait, les garants).

Si cela ne suffit toujours pas à rendre essentielle la visite de Karzaï, durant son séjour de deux jours à Islamabad, un accord commercial et de transit historique afghano-pakistanais deviendra opérationnel, accord que les deux pays ont négocié pendant plusieurs dizaines d’années, en vertu duquel lequel le Pakistan permet aux commerçants afghans d’accéder au marché indien par la frontière terrestre d’Attari-Wagha, dans les provinces pakistanaise et indienne du Pendjab.

En eux-mêmes, ces développements sont majeurs. Mais, la grande question est de savoir si pour arranger tout ceci, les Pakistanais annonceront une alliance supplémentaire – disons une réunion avec un autre Afghan de grande réputation ? Ceci peut sembler grotesque, mais seulement pour les naïfs ou les timorés. Car tout devient possible maintenant.

Du point de vue pakistanais, Karzaï est devenu un interlocuteur aussi important que les Américains, voire plus important. Un processus de paix « mené par les Afghans » est la formule retenue par toutes les puissances régionales – et même par les Etats-Unis. Et tous les protagonistes savent que Karzaï a un rôle clé à jouer pour emmener le processus de paix quand il débutera.

Les Etats-Unis sont terriblement pressés

D’ailleurs, les rapports entre Kaboul et Washington, qui n’ont jamais été faciles, n’ont jamais été aussi délicatement assurés, alors que les négociations sur un partenariat stratégique pour déterminer la direction que prendra la présence à long-terme des USA en Afghanistan entrent dans une phase critique. Islamabad observera avec intérêt le résultat de ces négociations et sera satisfait si Karzaï négocie ferme avec les Américains, comme celui-ci semble être en train de le faire.

Pendant ce temps, les développements sur le terrain engendrent également leur propre dynamique. L’ancien président afghan, également chef du Haut-Conseil afghan pour la paix, Burhanuddin Rabbani, a révélé au cours du week-end dernier que ses membres avaient tenu des négociations préliminaires avec le principal groupe Taliban mené par le Mollah Omar et avec le Quetta choura, comme on l’appelle au Pakistan, et que de « multiples canaux » gagnaient effectivement de la vitesse.

Qui aurait cru, jusqu’à cette semaine, que des représentants du réseau Haqqani s’étaient rendus à Kaboul « très récemment » – en principe, avec la connaissance et peut-être l’aide des militaires – et qu’ils ont eu des discussions avec des officiels afghans ?

Rien ne peut plus surprendre. Le ministre français des Affaires étrangères, en visite à Washington, a dit en privé, mardi, à un petit groupe de journalistes, juste avant de se rendre à des discussions au Département d’Etat et à la Maison Blanche, que les Etats-Unis étaient engagés dans des discussions tripartites avec les Taliban et le Pakistan ; qu’ils voulaient que les Taliban fassent partie de la solution, mais qu’ils avaient des difficultés à trouver des interlocuteurs crédibles dans le camp Taliban et qu’ils étaient d’accord pour parler de paix ; et, que des pourparlers étaient en cours « au moment où nous parlons ».

Juppé a expliqué que la situation en Afghanistan était devenue plutôt sombre. Malgré la montée en puissance des Etats-Unis, il y a un an, et en dépit des progrès revendiqués par les généraux états-uniens et de l’OTAN, qui commandent les troupes en Afghanistan, Juppé a dit qu’il n’était pas adéquat de parler d’un réel progrès contre les Talibans.

« Sur le terrain, la stratégie ne réussit pas aussi bien qu’espéré », aurait-il dit. Juppé a même exprimé des doutes sur d’éventuels avantages obtenus sur les Talibans et il a fait remarquer que les diplomates et les généraux ne tenaient pas tous le même discours.

Il a admis que la France doutait de la faisabilité de la transition qui était planifiée en juillet, alors que l’armée et la police afghanes étaient mal préparées pour assumer la responsabilité de la sécurité. Juppé a estimé, dans une illustration éloquente des énormes incertitudes, que selon ce que Paris avait entendu, la réduction des effectifs états-uniens cette année pourrait être comprise entre 3.000 et 30.000 soldats.

L’empressement désespéré du président états-unien Barack Obama à se débarrasser de sa croix en Afghanistan est compréhensible. Un sondage ABC-Washington Post de mardi montrait que les Américains ne sont pas prêts à pardonner l’état de l’économie de leur pays et que l’euphorie et le chauvinisme qui a suivi la mort d’Oussama ben Laden se sont rapidement évaporés.

Ce sondage est sorti avec le résultat consternant qu’Obama et son challenger républicain Matt Rommey sont au coude à coude – les deux candidats étant chacun crédités de 47% des voix.

Mardi dernier, au cours de l’audition de « nomination » devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, l’ambassadeur désigné pour l’Afghanistan, Ryan Crocker, un éminent diplomate qui a brillamment servi les intérêts américains dans une période de transformation similaire à Bagdad, a été néanmoins âprement interrogé par les sénateurs, y compris par John Kerry, sur l’aspect insoutenable de la guerre afghane dans l’environnement actuel du budget des Etats-Unis.

Crocker a été « sombre » et, selon le New York Times, il a donné aux sénateurs une « évaluation franche et directe » sur la situation afghane. Il a bien fait comprendre que l’accent de la politique des Etats-Unis s’était déplacé de la piste militaire vers la piste politique. Il a admis que son affectation à Kaboul allait être « plus difficile » que son tour de garde en Irak, mais il avait le sentiment que ce n’était pas « sans espoir ».

Les pressions sur le Pakistan

Telles qu’elles ont été faites, quelques jours avant l’annonce attendue par la Maison Blanche sur l’étendue du retrait des troupes états-uniennes en Afghanistan, ces remarques sont extrêmement révélatrices. Les choses se déroulent presque entièrement comme les militaires pakistanais l’espéraient et que les Talibans l’avaient prédit – le temps est de leur côté, pas du côté d’Obama. L’ironie, c’est que la mort de Ben Laden oblige Obama à accélérer la cadence, à cause de son opinion publique qui perçoit que la guerre en Afghanistan a été « gagnée », que la raison pour laquelle les Etats-Unis se sont rendus dans l’Hindou-Kouch a été remplie et que les attaques du 11/9 ont été vengées.

D’un autre côté, le Pakistan subit également une énorme pression de toutes parts. La communauté internationale, y compris la Chine et la Russie, exhorte le Pakistan à adopter un changement de paradigme dans sa politique afghane. Deuxièmement, le Pakistan a besoin de cultiver la bonne volonté de Karzaï. Troisièmement, la situation sécuritaire au sein du Pakistan est alarmante et le retour de bâton sur la désinformation orchestrée par ses propres services sur le terrorisme souligne les dangers d’utiliser les groupes terroristes comme des « agents stratégiques ». Quatrièmement, avec le départ de ben Laden, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour détacher les Talibans d’al-Qaïda et des « combattants étrangers », et les amener à négocier.

Plus important, l’exigence de longue date du Pakistan de la réconciliation avec le Taliban trouve désormais une acceptation pratiquement totale dans l’establishment états-unien. Cela oblige le Pakistan à amener les Talibans à s’asseoir à la table des négociations.

Bref, Karzaï entreprend sa visite à Islamabad après une grande quantité de discussions préparatoires et sur la supposition que le Pakistan est capable de prendre un nouveau tournant dans sa politique afghane. La visite d’adieu du Secrétaire à la Défense états-unien, Robert Gates, la semaine dernière à Kaboul, a été remarquée pour son absence totale de rhétorique anti-pakistanaise, tant par le camp américain que le camp afghan.

Une fois encore, la condition préalable principale pour que les Taliban entrent dans des pourparlers de paix sera remplie prochainement, peut-être dans la semaine à venir. Ceci concerne la sortie des Taliban d’une liste onusienne de terroristes, afin qu’ils puissent voyager et prendre ouvertement part aux pourparlers. Le gouvernement afghan a proposé une liste de 50 personnalités parmi les Taliban qui seraient « déclassés », sur la base de leur non-implication dans toute activité terroriste ces derniers temps.

Simultanément, un éventail de modifications est envisagée pour la « liste des 1275 » de l’ONU, qui comprend environ 450 terroristes appartenant à al-Qaïda et aux Taliban. L’idée est de bifurquer la liste et de « séparer les Taliban d’al-Qaïda, afin que Karzaï puisse décider quelles personnalités parmi les Taliban doivent être maintenues sur la liste de surveillance. »

La justification qui est donnée pour cette bifurcation est qu’al-Qaïda et les Taliban appartiennent, jusqu’à présent, à deux « champs d’action différents », puisque le Taliban, contrairement à al-Qaïda qui est une organisation mondiale, est centré sur l’Afghanistan. L’ironie suprême est qu’il a fallu 10 ans de combats pour que les Etats-Unis reconnaissent cette vérité élémentaire. En tout cas, le 17 juin a été fixé comme date pour que l’ONU approuve les propositions conduisant au retour des Taliban dans la vie politique dominante afghane.

Moscou gagne en influence

Il ne fait aucun doute que l’arrivée de Karzaï à Islamabad, une semaine plus tôt, a été minutieusement calculée. Ainsi que l’a fait remarquer le Wall Street Journal :

La pression coordonnée en vue de mettre fin à l’isolement international des dirigeants Taliban arrive au moment où l’administration Obama se joint à M. Karzaï pour accroître les efforts destinés à assurer un accord de paix solide qui pourrait mettre un terme à une décennie de guerre en Afghanistan […] Alors que les Etats-Unis se préparent à réduire leur présence militaire en Afghanistan cet été, l’administration Obama fait des pourparlers de paix une nouvelle priorité. Mais les officiels afghans et américains ont éprouvé, jusqu’à présent, des difficultés pour trouver des dirigeants Taliban légitimes désireux de négocier.

Une sorte de consensus régional émerge également selon lequel la guerre afghane met en danger la sécurité de tous. Les choses peuvent changer si, en aval d’un règlement, les Taliban essayent de saisir le pouvoir. Mais la probabilité est faible, étant donné l’affaiblissement actuel de la force de ce mouvement, son manque d’unité et l’infime possibilité que l’Etat pakistanais saute à pieds joints dans la bataille et engage d’énormes ressources sous le feu du regard scrutateur international. Par conséquent, la perspective d’une guerre civile qui ferait suite à la réconciliation avec les Taliban ne rend pas les puissances régionales insomniaques.

La visite de Karzaï se déroule juste avant la réunion au sommet de l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS), à Astana mercredi prochain, où l’on s’attend à ce que l’Afghanistan y soit introduit en tant « qu’observateur » et à ce que le Pakistan y soit promu en tant que membre à part entière.

La participation de ces deux pays aux processus de l’organisation de sécurité régionale la plus influente ne peut qu’impacter le climat d’ensemble de la relation afghano-pakistanaise. Il suffit de dire que, pour la première fois, les réflexions afghano-pakistanaises sur le processus de paix auront un facilitateur, un arbitre ou un contrôleur – selon le point de vue de chacun – autre que les Etats-Unis.

La grande pression exercée par le Kremlin pour apporter verve et brio à un partenariat stratégique entre la Russie et le Pakistan, de même que le « retour » de Moscou en Afghanistan, devient un nouveau modèle pour les interactions afghano-pakistanaises. Jusqu’à présent, seule Washington bénéficiait d’une proximité spéciale avec Kaboul et Islamabad. Il est entièrement concevable que la Russie se positionne pour bénéficier d’un statut similaire dans la période à venir.

Qui plus est, tout indique que Moscou manœuvre en étroite coordination avec Pékin. La Russie et la Chine (et le Pakistan) sont toutes deux déterminées à ce qu’après 2014, les Etats-Unis ne maintiennent pas de base militaire permanente en Afghanistan. Pour sa part, Karzaï veut que les Etats-Unis continuent à s’impliquer et assistent l’Afghanistan, mais la question des bases militaires américaines sera bien trop délicate pour lui pour qu’il ne la mette pas à l’ordre du jour d’une loya jirga (grand conseil) spécialement réunie, comme il l’a promis, étant donné le fort courant dans l’opinion publique afghane qui milite contre toute forme d’occupation étrangère de leur pays.

Une joute verbale

En somme, tout milite finalement en faveur d’un environnement favorable pour Kaboul et Islamabad pour donner le coup d’envoi à un processus de paix. Les deux capitales disent que Washington participera à un tel processus – sans en exagérer la portée. En effet, il serait parfaitement irréaliste pour ces deux pays d’imaginer qu’il pourrait y avoir un règlement afghan sans l’implication et le soutien des Etats-Unis.

Mais ni l’un ni l’autre ne risquent de rechercher ou de proposer un rôle « exubérant » pour les Etats-Unis dans ce processus de paix ou de lui remettre les commandes. Leur déficit de confiance envers les Etats-Unis est bien trop profond, à cause de la politique états-unienne défectueuse (vicieuse ?) ces dernières années – maltraitant et humiliant Karzaï et même cherchant d’un côté à le remplacer, tout en semant d’un autre côté le doute dans l’esprit des Pakistanais sur leurs intentions envers le Pakistan.

Si l’élection présidentielle afghane de 2009 reste un souvenir incandescent pour Karzaï, le « débriefing » de l’agent secret clé états-unien, Raymond Davis, au cours de deux mois complets d’interrogatoire exténuant, à Lahore, a stupéfait les militaires pakistanais sur les dangereuses ramifications des opérations secrètes américaines pour la sécurité et la stabilité du Pakistan. Les Etats-Unis essayent désespérément de s’amender, mais tout ceci arrive trop tard. Une joute verbale captivante à trois a commencé ce week-end.

M.K. Bhadrakumar

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Article original : Peace doves hover over Islamabad

Traduction : JFG

Syrie en ébullition, navire de guerre américain en Mer Noire

14 juin

par M.K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Le ministère russe des Affaires étrangères choisit rarement un dimanche pour faire une déclaration officielle. De toute évidence, une chose d’une extrême gravité est survenue à Moscou pour que la Russie éprouve un besoin urgent de s’exprimer. La provocation a été l’apparition d’un croiseur lance-missiles des États-Unis en Mer Noire, venu y effectuer des exercices navals avec l’Ukraine. Le croiseur USS Monterrey, équipé du système de défense aérienne AEGIS, participe aux exercices conjoints entre les Etats-Unis et l’Ukraine, Sea Breeze 2011 [Brise de mer 2011].

Un exercice naval américano-ukrainien n’a rien d’extraordinaire. L’an dernier, un autre exercice avait déjà eu lieu. Mais, ainsi que Moscou l’a soulevé, « En laissant de côté la question non réglée de la possible architecture du bouclier antimissile européen, la Russie voudrait savoir, en conformité avec les décisions du sommet de Lisbonne entre la Russie et l’OTAN, quelle ‘contrariété’ a pu pousser le commandement états-unien à déplacer de la Méditerranée vers l’Est la principale unité de frappe du groupement régional de défense antimissile, formé par l’OTAN dans cette région ? »

La déclaration du ministère des Affaires étrangères s’est poursuivie en offrant sa propre explication selon laquelle le Monterrey a été envoyé dans les eaux européennes dans le cadre de l’approche adaptative progressive de l’administration américaine pour construire le segment européen du bouclier antimissile global. La première étape de ce programme envisage le déploiement d’un groupe de navires de guerre américains dans la mer Adriatique, la mer Égée et la mer Méditerranée, afin de protéger l’Europe du Sud d’éventuelles frappes de missiles. Cette déclaration a précisé que le rôle des missiles des navires de guerre américains, dans les exercices anti-piraterie Sea Breeze 2011, n’est pas clair.

« Nous devons dire que nos préoccupations continuent d’être ignorées et, sous couvert de pourparlers sur la coopération européenne au regard du bouclier antimissile, des efforts sont en cours en vue de construire la configuration du bouclier antimissile, dont les conséquences sont dangereuses et à propos desquelles nous avons informé nos partenaires américains et de l’OTAN », a ajouté la déclaration russe.

Les États-Unis affirment qu’il s’agit d’un exercice naval de routine. D’un autre côté, Moscou interroge : « S’il s’agit d’une démarche ordinaire, alors il est difficile de comprendre pourquoi un navire de guerre avec ce type d’armement a été choisi pour manœuvrer dans cette région assez sensible. »

Il ne fait aucun doute que les États-Unis accentuent la pression sur la flotte russe en Mer Noire. La provocation des Etats-Unis se déroule dans le contexte de la crise en Syrie. La Russie bloque obstinément les tentatives états-uniennes de racolage pour une intervention en Syrie du style de celle en Libye. Pour Moscou, si les Etats-Unis veulent un changement de régime en Syrie, c’est principalement pour obtenir la liquidation de la base navale russe dans ce pays.

La base syrienne est le seul point d’ancrage de la Russie en Méditerranée. La flotte russe en Mer Noire dépend de sa base en Syrie pour maintenir une présence effective en Méditerranée. Avec la création de bases militaires américaines en Roumanie et l’apparition du navire de guerre américain dans la région de la Mer Noire, l’encerclement de la marine russe se resserre. C’est un jeu du chat et de souris, où les États-Unis prennent le dessus.

Le régime dirigé par Bachar el-Assad est ostensiblement répressif, puisque des massacres sont rapportés presque quotidiennement. Mais les reportages occidentaux passent totalement sous silence l’aide extérieure apportée à l’opposition syrienne. Personne ne s’intéresse à prouver ou à mettre doute, par exemple, les circonstances dans lesquelles 120 personnes de la sécurité syrienne auraient pu être tuées lors d’un seul « incident ».

L’implication de l’Ouest, de l’Arabie Saoudite, des Israéliens et des Turcs dans les troubles en Syrie est parfaitement limpide, mais il ne faut surtout pas l’évoquer quand on parle de « la Syrie en ébullition ». Bref, la Russie a perdu la guerre de l’information sur la Syrie. Désormais, son dilemme est que, lorsqu’un processus de démocratisation louable se déroulera en Syrie et que le « Printemps Arabe » y poussera de toutes ses forces pour faire une apparition, l’on considèrera qu’elle fait une obstruction illogique.

Moscou a clairement fait savoir que la Russie ne tolèrera pas de résolution au Conseil de Sécurité des Nations Unies sur la Syrie, quel que soit son libellé ou son contenu. Elle a également voté contre la manœuvre occidentale à l’Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA), la semaine dernière, d’ouvrir au Conseil de Sécurité un dossier nucléaire sur la Syrie – semblable au dossier iranien.

Le dilemme de Moscou est de ne pouvoir expliquer ouvertement sa version de l’agenda géopolitique des Etats-Unis vis-à-vis de la Syrie. Toute explication de ce genre exposerait la vacuité de la réinitialisation américano-russe, pour laquelle le Kremlin du président Dimitri Medvedev a assidûment travaillé. Mais Washington ne va pas non plus laisser la Russie s’en tirer. Il est certain que les Etats-Unis resserrent le nœud coulant autour du cou d’Assad.

En d’autres termes, les États-Unis veulent que la Russie laisse la Syrie tranquille pour que l’Occident passe à l’attaque. Mais la Russie connaît déjà la suite : un régime pro-occidental à Damas qui succèderait à Assad fermerait sa base navale en Syrie.

Les enjeux sont très élevés. L’an dernier, le directeur-adjoint du renseignement militaire russe a été tué dans des circonstances mystérieuses alors qu’il effectuait une tournée d’inspection de la base navale en Syrie. Son corps a été retrouvé flottant dans la Méditerranée, au large de la côte turque. Il est sûr que de nombreuses agences de renseignements sont profondément impliquées dans le bouillon syrien.

Tout d’abord, un changement de régime en Syrie est devenu absolument essentiel pour briser l’isolement régional d’Israël. L’espoir américano-israélien est que les reins du Hezbollah puissent être brisés et que l’alliance syro-iranienne prenne fin, si le régime d’Assad est renversé à Damas. Une fois encore, un changement de régime en Syrie forcerait la direction du Hamas à quitter Damas. Khalid Meshaal, le chef du Hamas, vit à Damas depuis plusieurs années sous la protection d’Assad.

Par conséquent, tout mouvement sur le processus de paix israélo-palestinien selon les conditions d’Israël ne sera possible que si les États-Unis et Israël parviennent à convaincre la Syrie. Washington et Tel-Aviv ont essayé de persuader la Russie de s’aligner et d’accepter leur « défaite » en Syrie. Mais Moscou s’est accroché à ses idées. Et maintenant, en envoyant ce navire de guerre dans la Mer Noire, les Etats-Unis ont signalé qu’ils feront payer à la Russie son obstination et sa prétention à être une puissance en Méditerranée et au Proche-Orient.

Le résultat des élections législatives en Turquie, assurant un nouveau mandat au parti « islamiste » au pouvoir, l’AKP (le Parti de Justice et du Développement), renforce considérablement la position américaine sur la Syrie. Ankara a durci sa position envers Assad et a commencé à le critiquer ouvertement. On peut s’attendre à ce que la Turquie, dans les semaines à venir, joue un rôle plus importun dans la déstabilisation d’Assad et pour forcer un changement de régime à Damas. L’ironie, c’est que la Turquie contrôle également le détroit du Bosphore.

En améliorant ses liens avec la Turquie, au cours des dix dernières années, Moscou avait espéré qu’Ankara s’orienterait progressivement vers une politique étrangère indépendante. Les attentes du Kremlin étaient que les deux pays pourraient s’unir pour former un condominium sur la Mer Noire. Mais au fil des événements, il devient clair qu’Ankara revient à ses priorités antérieures, en tant que pays de l’OTAN et partenaire de premier plan des Etats-Unis dans la région. On ne peut blâmer Ankara : la Turquie a fait une évaluation fine et a tiré un bilan concluant, selon lequel ses intérêts sont mieux servis en s’identifiant avec la manœuvre de l’Ouest pour effectuer un changement de régime en Syrie.

En outre, Ankara estime rentable de s’identifier à l’approche saoudienne vis-à-vis du bouleversement au Moyen-Orient. Les riches Arabes des pays du Golfe Persique, riches en pétrole, sont prêts à envoyer leurs « billets verts » en Turquie. Ankara partage également les craintes saoudiennes sur l’ascension de l’Iran comme puissance régionale.

En somme, les États-Unis sont lentement mais sûrement en train de prendre le dessus avec leur agenda de changement de régime en Syrie. Moscou cèdera-t-il à cette pression immense et acceptera-t-il de réduire son influence en Syrie ? C’est la grande question. Moscou a menacé de coopérer avec Pékin et d’adopter une position commune sur la Syrie. Mais la capacité de Moscou à contrer le rouleau compresseur américain sur la Syrie s’affaiblit de jour en jour.

Le cours des événements sur la Syrie aura certainement un impact profond sur la réinitialisation américano-russe. L’administration Obama semble s’être bien documentée et a conclu que cela vaut la peine de prendre ce risque pour assurer la sécurité d’Israël. Le navire de guerre qui a vogué sur la Mer Noire porte le message sans équivoque adressé à la Russie, d’accepter de n’être que l’ombre pâle de l’ancienne Union soviétique.

M.K. Bhadrakumar

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- L’échiquier syrien

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Article original : Syria on the boil, US warship in Black Sea

Traduction : JFG

Des câbles secrets montrent le plan de bataille d’Israël contre la déclaration palestinienne à l’ONU

13 juin

par Barak Ravid pour Haaretz

Des documents du ministère israélien des Affaires étrangères donnent un aperçu des instructions remises à ses envoyés pour contrecarrer la reconnaissance internationale d’un Etat palestinien.

Israël a commencé à mobiliser ses ambassades pour la bataille contre la reconnaissance à l’ONU, en septembre prochain, d’un Etat palestinien, en ordonnant à ses diplomates de faire savoir que cela délégitimerait Israël et ruinerait toute chance de futures négociations de paix.

Il est demandé aux envoyés de faire pression sur les plus hauts fonctionnaires possibles dans leurs pays de service, de rallier le soutien des communautés juives locales, d’assaillir les médias avec des articles argumentant contre la reconnaissance et même de demander qu’un haut responsable israélien appelle ou rende une visite éclair s’ils pensent que cela pourrait aider.

Le directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères, Rafael Barak, et les chefs des divers départements du ministère ont envoyé, au cours de la semaine dernière, des câbles classés secrets, exposant brièvement aux ambassades le plan de bataille, après avoir ordonné auparavant à tous les diplomates du pays d’annuler les vacances qu’ils auraient prévues de prendre pour septembre. Le contenu de ces câbles est parvenu à Haaretz et sont rapportés en intégralité dans cet article.

« L’objectif que nous avons fixé est d’avoir un maximum de pays qui s’opposent au processus de reconnaissance d’un Etat palestinien à l’ONU », a écrit Barak aux ambassadeurs israéliens dans ce câble, qui a été envoyé le 2 juin. « L’effort palestinien doit être assimilé à un processus qui érode la légitimité de l’Etat d’Israël. [...] L’argument de base est qu’en poursuivant ce processus à l’ONU, les Palestiniens essayent de réaliser leurs objectifs d’une manière autre que des négociations avec Israël, et cela viole le principe selon lequel la seule voie pour résoudre ce conflit passe par des négociations bilatérales ».

Chaque envoyé a reçu l’ordre de mettre au point un plan pour le pays dans lequel il ou elle est en service et de le présenter au ministère des Affaires étrangères dès le 10 juin.

« Le but est d’obtenir que le pays dans lequel vous êtes en service vote contre un Etat palestinien », a écrit Barak. « Votre plan doit inclure d’approcher les politiciens les plus importants, de mobiliser les multiplicateurs de force appropriés comme les communautés juives locales, les organisations non-gouvernementales, de se servir des médias, d’influencer l’opinion publique locale et utiliser la diplomatie publique a destination de toutes les communautés appropriées ».

Barak a également informé ces émissaires que le ministère avait établi un « Forum de Septembre », dirigé par le directeur de son Département pour le Proche-Orient, Yaakov Hadas.

« Cette équipe analyse les manœuvres possibles des Palestiniens et les options ouvertes pour Israël de ruiner ce processus, et elle assemble un plan médiatique, un plan de diplomatie publique et un plan diplomatique », a écrit Barak. « Vous devez rapporter vos activités au Forum de Septembre une fois par semaine ».

« Cette mission qui nous a été assignée n’est pas une mission facile », concluait ce câble. « Mais je suis sûr qu’en additionnant nos forces, nous ferons de notre mieux pour atteindre le but que nous nous sommes fixé. »

Une source au ministère des Affaires étrangères a dit que cette directive envoyée aux ambassadeurs, à la fois par le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman et le directeur général du ministère, est de ne pas renoncer à l’avance à quelque pays que ce soit et de travailler à obtenir une audience avec les plus hauts fonctionnaires possibles dans chaque pays.

Dimanche dernier, le 5 juin, le chef du département Europe Occidentale du ministère, Naor Gilon, a envoyé un câble de suivi aux ambassades dans tous les pays de l’Union Européenne. Un câble similaire a été envoyé par le chef du département Eurasie, Pinhas Avivi, aux représentants des pays de l’UE d’Europe de l’Est et de l’ancienne Union Soviétique.

Dans ce câble, Gilon demandait aux ambassadeurs de préparer des plans « qui conduiront le pays dans lequel vous servez à s’opposer ou à s’abstenir durant le vote à l’ONU ».

Il divisait les pays de l’UE en trois groupes :

  • Les pays qui ont déjà exprimé leurs objections à une action palestinienne unilatérale. Une source du ministère des affaires étrangères à placé l’Allemagne et l’Italie dans cette catégorie.
  • Les pays dont la position n’est pas claire, en particulier les membres de l’ancien bloc de l’Est qui avaient déjà reconnu un Etat palestinien en 1988. Ils comprennent la République Tchèque, la Slovaquie, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie. Dans deux semaines, Lieberman et le Premier ministre Benjamin Netanyahou, ont prévu de se rendre séparément dans ces pays, dans un effort pour les persuader de voter contre un Etat palestinien.
  • Les pays qui tendent à se mettre automatiquement du côté des Palestiniens et dont l’on s’attend à ce qu’ils soutiennent un Etat palestinien, parmi ceux-ci, la Suède, l’Irlande, la Belgique et le Portugal.

Gilon a écrit que le ministère des Affaires étrangères pense que les 27 membres de l’UE « auront des difficultés à parvenir à une décision consensuelle sur la reconnaissance d’un Etat palestinien, comme cela s’est produit au regard de la reconnaissance du Kosovo. Il est quand même clair que la bureaucratie européenne à Bruxelles essayera d’engager le dialogue avec les Palestiniens dans un effort de modérer la résolution onusienne, afin que les membres de l’UE puissent la soutenir. »

« Chacun connaît la position du pays dans lequel il est en service », a écrit Gilon. « Notre but est de créer un élan contre la reconnaissance d’un Etat palestinien en septembre, en créant un bloc significatif d’Etats européens qui exprime sa opposition aussitôt que possible à une action palestinienne unilatérale ». Un autre objectif est d’essayer de persuader ces pays qui ont déjà dit qu’ils voteraient en faveur de la manœuvre palestinienne de se retenir de déclarer publiquement leur position.

Gilon a fixé aux ambassadeurs la tâche d’essayer d’inciter autant de politiciens et de décideurs politiques que possible à, soit faire des déclarations publiques , soit émettre des déclarations s’opposant à la reconnaissance unilatérale d’un Etat palestinien. Il leur a également donné pour instruction d’occasionner des reportages médiatiques et des éditoriaux négatifs s’opposant aux manœuvres palestiniennes.

Il a été demandé aux ambassadeurs d’informer le Forum de Septembre de toutes les demandes qu’ils reçoivent des dirigeants de leurs pays respectifs de s’entretenir au téléphone avec le Président Shimon Perès, Netanyahou ou Lieberman, et d’indiquer si une visite diplomatique de hauts responsables israéliens avant septembre pouvait aider à persuader les hauts responsables dans les pays où ils servent.

Mais un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères a dit que malgré les efforts qui seront déployés, seuls quelques pays, dont les Etats-Unis, le Canada et quelques pays européens, voteront contre la reconnaissance d’un Etat palestinien lors du vote de l’Assemblée Générale,. L’estimation du ministère est que la plupart des pays asiatiques, africains et sud-américains voteront pour.

Barak Ravid

Article original : Secret cables show Israel’s battle plan over Palestinian UN bid

Traduction : JFG

La Terre n’en peut plus

11 juin

par Thomas L. Friedman pour New York Times

Modèle de croissance, climat, ressources, population : comment expliquer qu’alors que nous franchissons aujourd’hui toutes les lignes rouges, outrepassant aveuglément les capacités du système terre, nous continuions à faire preuve d’une telle indifférence apparente, s’interroge Thomas Friedman, l’éditorialiste du New York Times. « Lorsqu’on se trouve face à une circonstance si énorme qu’elle requiert de transformer radicalement la façon de penser et de voir le monde, le déni est la réponse naturelle. Mais plus nous attendons, plus lourdes seront les réponses à apporter » constate l’écologiste australien Paul Gilding, dans son dernier ouvrage : la Grande Rupture. Au fur et à mesure que se multiplieront les impacts de ce bouleversement, estime-t-il, « notre réponse sera démultipliée en proportion, et nous nous mobiliserons comme nous l’avons fait durant la guerre. Nous allons changer à une échelle et une vitesse que nous pouvons à peine imaginer aujourd’hui, transformant complètement notre économie ».

Nous devrions vraiment nous demander quel sera notre regard rétrospectif sur cette première décennie du 21ème siècle – celle où les prix des aliments se mirent à grimper, ceux de l’énergie s’envolèrent, où la croissance démographique a fait un bond, où les tornades dévastaient les villes, où les inondations et les sécheresses atteignaient des niveaux records, où les populations devaient chercher refuge, et les gouvernements étaient menacés par la conjonction de ces évènements. Nous nous demanderons alors : A quoi pensions-nous ? Comment se fait-il que nous n’ayons pas paniqué, alors que des preuves évidentes montraient que nous avions dépassé toutes ensembles une série de lignes rouges : croissance, climat, ressources naturelles, population ?

« La seule réponse, c’est le déni », affirme Paul Gilding, un vétéran australien de l’écolo-entrepreneuriat, qui décrit ce moment dans un nouvel ouvrage intitulé « la Grande Rupture : Pourquoi la crise climatique amènera la fin du consumérisme et la naissance d’un Nouveau Monde » [1]. « Lorsqu’on se trouve face à une circonstance si énorme qu’elle requiert de transformer radicalement la façon de penser et de voir le monde, le déni est la réponse naturelle. Mais plus nous attendons, plus lourdes seront les réponses à apporter. »

Gilding cite les travaux du Global Footprint Network, un groupe de scientifiques qui calculent le nombre de planètes Terre dons nous aurions besoin pour maintenir nos taux de croissance actuels. GFN évalue les quantités de terre et d’eau nécessaires, avec les technologies actuelles, pour produire les ressources que nous consommons, et absorber nos déchets. Au total, indique le GFN, notre croissance se poursuit à un rythme qui utilise les ressources de la Terre plus rapidement qu’elles ne peuvent durablement se reconstituer. Nous tirons donc une traite sur notre avenir. À l’heure actuelle, la croissance mondiale utilise environ 1,5 Terre. « Ne disposant que d’une seule planète, le problème est plutôt sérieux », constate Gilding.

Il ne s’agit pas de science-fiction. Mais de ce qui advient quand notre modèle de croissance et l’écosystème naturel heurtent tous deux un mur. Au Yémen, l’an dernier, j’ai vu un camion-citerne distribuer de l’eau dans Sana’a, la capitale. Pourquoi ? Parce que Sana’a pourrait être la première grande ville au monde à manquer d’eau d’ici une décennie. Voilà ce qui arrive quand une génération vit à 150% de ses capacités soutenables.

« Si l’on abat plus d’arbres que l’on en plante, il va en manquer », constate Gilding. « Si on met des nitrates dans un réseau d’eau, on modifie le type et la quantité d’espèces que cette eau peut faire vivre. Si on épaissit la couche de CO² de la Terre, elle se réchauffe. En faisant tout cela et bien plus encore au même moment, on transforme la façon dont l’ensemble du système de la planète Terre se comporte, avec pour conséquence des impacts sociaux, économiques, et sur le vivant. Il ne s’agit pas de spéculations, cela relève de la science ».

Et cela fait également l’actualité. « Durant des milliers d’années de civilisation chinoise, le conflit entre l’humanité et la nature n’a jamais été aussi grave qu’il ne l’est aujourd’hui », a récemment déclaré le ministre de l’Environnement de la Chine, Zhou Shengxian. « Le déclin, la détérioration et l’épuisement des ressources et la dégradation de l’environnement écologique sont devenus des goulets d’étranglement et de graves obstacles au développement économique et social de la nation ». Ce que nous dit le ministre chinois, note Gilding, c’est que « la Terre est saturée. Nous utilisons maintenant tant de ressources et produisons tant de déchets que nous avons atteint une sorte de limite, étant donné les technologies actuelles. L’économie va devoir se transformer pour réduire son impact physique ».

Nous ne changerons pas de système sans une crise. Mais ne vous inquiétez pas, nous y arrivons.

Nous sommes aujourd’hui entraînés par deux boucles de rétroaction : La première, c’est que la croissance de la population et l’accentuation du réchauffement climatique poussent ensemble les prix alimentaires à la hausse. La hausse des prix alimentaires est une cause d’instabilité politique au Moyen-Orient, ce qui produit un renchérissement du pétrole, qui conduit à la hausse des prix alimentaires, qui conduit à une plus grande instabilité… Dans le même temps, les gains de productivité font que moins de gens sont nécessaires dans des usines qui produisent plus de choses. Donc, si nous voulons créer plus d’emplois, nous devons créer de nouvelles usines. Plus d’usines produisant plus de choses entraînent plus de réchauffement climatique, et c’est là que les deux boucles se rejoignent.

Malgré tout, Gilding reste un « éco-optimiste ». Avec les impacts de cette imminente Grande Rupture, estime-t-il, « notre réponse sera démultipliée en proportion, et nous nous mobiliserons comme nous l’avons fait durant la guerre. Nous allons changer à une échelle et une vitesse que nous pouvons à peine imaginer aujourd’hui, transformant complètement notre économie, y compris nos industries de l’énergie et des transports, en seulement quelques décennies ».

Nous comprendrons, prédit-il, que le modèle de croissance axé sur la consommation est cassé et que nous devons passer à un modèle de croissance plus centré sur le bonheur, avec des gens qui travaillent moins et possèdent moins. Combien de gens, s’interroge Gilding, « se disent sur leur lit de mort : je voudrais avoir travaillé encore plus fort ou produit plus de valeur pour l’actionnaire, et combien se disent : je voudrais être allé plus souvent aux matches de football, avoir lu plus de livres à mes enfants, m’être promené plus souvent ? Pour ce faire, on a besoin d’un modèle de croissance qui accorde plus de temps aux gens pour profiter de la vie, mais avec moins d’objets ».

Cela semble utopique ? Gilding insiste sur le fait qu’il est réaliste.

« Nous nous dirigeons vers un choix qui sera déterminé par la crise », juge-t-il. « Soit nous nous laissons submerger par cet effondrement, soit nous développons un nouveau modèle économique durable. Nous choisirons cette deuxième option. Nous somme peut être un peu lent, mais pas stupides. »

Thomas L. Friedman

À lire également sur les déréglements climatiques :

- La planète contre-attaque !

- Les leçons de la catastrophe

- Et si Fukushima et le Golfe du Mexique étaient une chance ?

- Entre décadence et destruction, notre civilisation va devoir choisir

Note

[1] “The Great Disruption : Why the Climate Crisis Will Bring On the End of Shopping and the Birth of a New World.

Article original : The Earth is Full

Traduction : Contre Info

Vers une nouvelle guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie

11 juin

par M.K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Il y avait peut-être une différence d’opinion entre le dramaturge grec classique Eschyle et le poète romantique britannique Percy Bysshe Shelley à propos des circonstances de la libération du Titan Prométhée de sa captivité : elle a fait suite à sa réconciliation avec Zeus – c’est la pensée classique – ou était une rébellion, comme insiste le romantique. Dans les deux cas, Prométhée a été « délivré ».

Les circonstances exactes de la fin de partie en Irak et en Afghanistan resteront difficiles à formuler, mais il est certain que le résultat sera que les Etats-Unis, lesquels, à l’instar de Prométhée, ont été enchaînés à une montagne où ils ont été quotidiennement punis par l’aigle de Zeus et enduré une immense souffrance, sont « délivrés » et rendus à la vie normale.

Pour Prométhée, cela s’est produit comme un moment existentiel et, lorsque Hercules est arrivé pour le délier, il a tellement été soulagé par cette liberté « si longtemps désirée/si longtemps tardive » qu’il a promis à son amour « nous nous assoirons et causerons temps et changement/comment le monde décline et s’écoule, sans que nous changions nous-mêmes ».

Les Etats-Unis, aussi, reparaissent « inchangés ». Il y a un tourbillon d’activité, comme pour rattraper le temps perdu : l’intervention militaire « unilatérale » en Libye ; le déploiement d’une escadre de F-16 en Pologne ; l’établissement de bases militaires en Roumanie ; la ressuscitation des plans de l’ère de George W. Bush pour l’établissement d’un bouclier antimissile étasunien en Europe Centrale ; la reprise de l’entente cordiale entre les « nouveaux Européens » ; la menace d’une « intervention humanitaire » en Syrie ; La reprise des discussions en vue d’une action militaire contre l’Iran ; la campagne pour une présence militaire à long terme en Irak et en Afghanistan ; la montée en régime de l’expansion de l’OTAN en Asie Centrale ; la violation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Pakistan ; la menace d’un « changement de régime » au Sri Lanka ; et, l’annonce, le week-end dernier, du déploiement de navires de combat légers à Singapour.

Tout cela s’est produit en l’espace de 100 jours. Il était pratiquement inévitable que le grand jeu de la Caspienne soit également ravivé. Après l’hibernation inexpliquée au cours de la période qui a suivi la fin de la présidence Bush, début 2009, Richard Morningstar, l’envoyé spécial des Etats-Unis pour l’énergie eurasienne, est retourné dans l’arène.

Si son témoignage, lors de l’audition devant la Commission des Affaires Etrangères de la Chambre des Représentants, la semaine dernière, contenait un seul message, il était le suivant : la stratégie énergétique eurasienne des Etats-Unis reste « inchangée » dans son programme central, c’est à dire, défier le potentiel de la Russie à se servir de ses vastes réserves en tant qu’exportateur d’énergie pour réapparaître comme une grande puissance sur la scène mondiale.

La rhétorique de la Guerre Froide ressurgit

Lors de cette même audition parlementaire, l’agenda géopolitique de la stratégie énergétique eurasienne des Etats-Unis a été formulé avec un franc-parler caractéristique par l’expert réputé sur la Russie, Ariel Cohen. Il n’y a peut-être sans doute rien de remarquablement nouveau dans la thèse de Cohen à propos de « l’agenda expansionniste » de la Russie, reflété par sa politique énergétique, mais cela mérite néanmoins d’être répété à travers le prisme du témoignage de Morningstar (les normes de la pratique diplomatique ont contraint ce dernier à retenir toute critique directe de la Russie, avec laquelle l’administration Obama est actuellement engagée dans une « réinitialisation ») :

  • Le Kremlin considère l’énergie comme un outil lui permettant de poursuivre une politique étrangère affirmée.
  • Le niveau de dépendance de l’Europe vis-à-vis de la Russie en matière d’énergie est beaucoup trop élevé.
  • La Russie essaye d’exclure les Etats-Unis des marchés énergétiques d’Asie Centrale et de la Caspienne.
  • La Russie se sert de l’énergie pour « re-séduire » l’Inde, l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Amérique Latine.
  • La Russie force ses voisins à piloter leurs exportations d’énergie en passant par son système de pipelines.
  • L’absence d’une « séparation constitutionnelle de la justice et du pouvoir » bloque l’entrée des sociétés occidentales dans le secteur énergétique russe.
  • La Russie reste désintéressée à développer des liens énergétiques avec les Etats-Unis.

Cohen a formulé franchement cette géopolitique. En premier, il est prévu que la demande européenne en énergie continuera d’augmentera, ce qui entraînera de sérieuses conséquences pour les liens entre Moscou et l’Europe.

Le fait est que les Etats-Unis redoutent que Moscou exploite ces liens énergétiques croissants pour stabiliser ses relations avec les pays d’Europe de l’Ouest et que cela pourrait affaiblir l’esprit euro-atlantique et relâcher progressivement le leadership transatlantique des Etats-Unis.

Deuxièmement, l’Allemagne a pris la décision stratégique d’abandonner l’énergie nucléaire et, à la place, d’accroître ses importations énergétiques depuis la Russie. Du point de vue des USA, des liens russo-allemands croissants n’ont pas seulement une résonance historique de très grande importance pour la sécurité européenne, mais ils pourraient finir par affaiblir l’unité européenne et les fondements-mêmes de l’OTAN, que les USA commandent comme instrument principal pour la poursuite de leurs stratégies globales.

Troisièmement, la Russie aspire à passer du rôle d’exportateur d’énergie vers l’Europe à une participation dans le système de distribution de l’énergie du continent, ainsi que dans son commerce de détail. L’Europe pourrait finir par « être confrontée à des choix difficiles entre le coût et la stabilité de ses approvisionnements énergétiques et se mettre du côté des Etats-Unis sur les questions clés ».

Inversement, voici ce que Cohen anticipe : « Tandis que le prix du pétrole grimpe, on peut sûrement s’attendre à la réapparition de l’audace de la Russie ». Quel genre d’audace ? En termes géopolitiques, cela signifie une Russie plus affirmée dans la politique mondiale. Cohen a également mentionné l’Inde plus d’une fois, comme perspective inquiétante pour les Etats-Unis.

Lignes de démarcation en Asie du Sud

Avant tout, des pays comme l’Inde, où les Etats-Unis espèrent pouvoir s’ancrer en tant que partenaire stratégique, pourraient choisir d’être autonomes ou « non-alignés », si la Russie réussit à développer des liens énergétiques plus forts avec eux. En ce qui concerne l’Inde en particulier, les implications sont considérables puisque la stratégie étasunienne dans la région Asie-Pacifique et leur politique d’isolement envers la Chine se trouveraient sérieusement débilitées si Delhi décidait de ne pas y participer.

Chose intéressante, Cohen fait intervenir la Syrie dans ce contexte. Il soutient que la Russie « cherchait à se réengager dans un équilibre de pouvoir vieux de plusieurs siècles au Moyen-Orient », et la Syrie – comme l’Inde dans la région Asie-Pacifique – est essentielle, raison pour laquelle Moscou reconstruit ses bases navales de Tartous et de Latakieh et y « achemine des armes modernes » – comme elle le fait avec l’Inde.

Quatrièmement, la Russie pousse l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS) à être une chasse gardée exclusive, afin de laisser les Etats-Unis hors de portée, notamment, du club énergétique de ce groupe. L’OCS comprend la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan.

Que l’OCS se prépare à admettre l’Inde et le Pakistan comme membres à part entière et l’Afghanistan comme observateur fait enrager les Etats-Unis. Jusqu’à présent, les USA comptaient sur les réserves de la Russie et de la Chine vis-à-vis de l’adhésion du Pakistan et de l’Inde, mais le fait que Moscou et Pékin aient revu leur position à cet égard a tiré la sonnette d’alarme à Washington.

Moscou est en train de déborder les Etats-Unis en construisant rapidement des liens avec le Pakistan. Un vecteur crucial dans cette relation qui s’accélère est la coopération en matière d’énergie. Moscou a commencé à discuter avec le Pakistan des détails pratiques de sa participation dans le projet du gazoduc TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde).

Ces pays restaurent leurs liens aériens, ils ont tenu deux réunions au sommet en l’espace d’un an et ont commencé à coordonner étroitement leur approche à la stabilisation de l’Afghanistan (ce qui fait partie intégrante de la mise en œuvre du TAPI). Incidemment, le représentant spécial de la Russie pour l’Afghanistan, Zamir Kabulov (l’as des as du Kremlin sur l’Afghanistan), s’est rendu à Islamabad la semaine dernière pour des entretiens approfondis.

La portée de l’approche russe est d’accroître l’autonomie stratégique du Pakistan afin qu’il puisse résister aux intimidations de Washington. Et Moscou estime que le Pakistan est chaud pour rendre la pareille. Ainsi que l’éminent spécialiste russe de l’Asie du Sud, Andrei Volodin, l’a écrit la semaine dernière, « La visite du président pakistanais Asif Zardari en Russie a montré que le Pakistan est en train de diversifier activement ses liens économiques avec l’étranger et sa politique étrangère. Cette attitude est bien accueillie par l’allié principal et indéfectible du Pakistan, la Chine, qui poursuit une politique d’ « isolement inversé en douceur » de l’Amérique en Asie, y compris au Pakistan. »

Fini le rêve d’un pipeline turkmène !

Donc, l’initiative russo-chinoise d’incorporer le Pakistan et l’Inde comme membres à part entière de l’OCS entretient la perspective d’asséner un coup dévastateur à la stratégie étasunienne de pouvoir « s’ancrer » en Asie. Le fondement du quadrillage énergétique régional, puisant dans les réserves énergétiques du Turkménistan, confère un caractère profond à cette matrice.

Le fait est que les Etats-Unis ont toujours dit qu’ils étaient favorables au TAPI, mais leur véritable intérêt se trouvait dans ce que l’on appelle le Corridor Sud pour transporter l’énergie turkmène vers l’Europe occidentale, afin de réduire la domination russe sur le marché européen.

La Russie fait d’une pierre deux coups. En détournant le gaz turkmène vers les énormes goinfres d’Asie du Sud – l’Inde est potentiellement l’un des deux ou trois futurs plus gros consommateurs d’énergie dans les décennies à venir – Moscou sape, d’un côté, la stratégie énergétique eurasienne des Etats-Unis consistant à évacuer le gaz vers l’Europe, tout en maintenant simultanément sa position dominante sur le marché énergétique européen qui aurait pu être défiée par le gaz turkmène.

Depuis le début, le gros point d’interrogation sur le TAPI était double. D’abord, il y avait un doute concernant les réserves énergétiques du Turkménistan. Cependant, la confirmation par le cabinet d’audit Gaffney, Cline & Associates, la semaine dernière, que le Turkménistan était assis sur le deuxième plus gros champ gazier du monde – le Yolatan Sud – a complètement changé la donne. (Le Président afghan Hamid Karzaï s’est envolé à toute vitesse vers Achgabat dès qu’il a eu vent de cette information.) Le vaste champ gazier de Yolatan Sud couvre une surface d’environ 3.500 kilomètres carrés – plus grande que le Luxembourg – et, ainsi que l’a formulé un des directeurs de l’auditeur britannique, « le champ de Yolatan Sud est tellement grand qu’il peut accueillir plusieurs développements en parallèle. »

Bref, le Turkménistan a la capacité prouvée de répondre aux besoins énergétiques de la Chine, de l’Inde et du Pakistan pour de nombreuses décennies à venir, et il lui resterait encore des surplus à exporter vers la Russie. Cette perspective est un choc pour la stratégie étasunienne, si se réalise finalement ce que l’on appelle « le club énergétique de l’OCS », une idée lancée en 2005, un peu en avance, par l’ancien président russe, Vladimir Poutine.

Par conséquent, tout ce qui suit a également une « dimension énergétique » immensément importante : les diplomaties énergiques russe et chinoise déployées sur le Pakistan, en vue d’encourager celui-ci à changer de paradigme dans sa politique afghane ; l’impatience croissante des Etats-Unis vis-à-vis de « l’esprit récalcitrant » du Pakistan ; l’enthousiasme de l’OCS a être impliquée dans la stabilisation de l’Afghanistan ; l’insistance des Etats-Unis sur le fait qu’ils doivent avoir des négociations directes avec les Taliban plutôt qu’à travers un processus de paix « mené par les Afghans » ; la pression exercée par Washington en vue d’établir une présence militaire à long terme en Afghanistan ; la précipitation de la Russie et de la Chine à faire monter à bord l’Inde et le Pakistan en tant que membres de l’OCS ; les ouvertures des Etats-Unis en direction de l’Inde, avec un partenariat que le Secrétaire US à la Défense Robert Gates a décrit, la semaine dernière dans un discours prononcé à Singapour lors d’une réunion régionale de ministres de la défense (dont les ministres chinois, russe et indien), comme étant le « pilier indispensable de la stabilité en Asie du Sud et au-delà » ; et, l’affirmation de Gates de l’engagement des Etats-Unis à une présence militaire « forte » et « accrue » en Asie, en particulier dans le Détroit de Malacca.

Cohen est un expert sur la Russie, mais il a mentionné l’Asie Centrale plus d’une fois lors de son audition parlementaire et il a porté ostensiblement l’attention des parlementaires américains sur le fait que la Russie essayait de « faire sortir les Etats-Unis d’Asie Centrale et qu’elle limitait avec succès la participation étasunienne dans les nouveaux projets énergétiques de la Caspienne, l’excluant du club énergétique de l’OCS ».

Isoler la superpuissance de l’énergie

Dans son audition parlementaire, l’ambassadeur Morningstar est resté dans le décorum diplomatique et a nettement éludé la géopolitique, s’attachant à une présentation détaillée de la stratégie énergétique eurasienne des Etats-Unis, qu’il a présentée comme un mélange de continuité de l’ère de George W. Bush, imprégnée des nouvelles réalités. Les principaux vecteurs de la stratégie étasunienne peuvent être identifiés ainsi :

  • L’intention des USA d’être profondément impliqués dans la sécurité énergétique européenne n’est jamais mise en doute, puisque « l’Europe est notre partenaire sur un certain nombre de questions globales, de l’Afghanistan à la Libye et au Moyen-Orient, et des droits de l’homme au libre échange. »
  • Les Etats-Unis travailleront pour la « « diversification du mix énergétique » de l’Europe, tant en termes de sources d’approvisionnement et de voies de transport que de diversité des consommateurs, tout ceci avec une focalisation sur les technologies alternatives et renouvelables et autres technologies d’énergie propre, ainsi qu’une efficacité énergétique accrue ». (Les Etats-Unis pénètrent le marché européen comme gros exportateur de gaz de schiste, concurrençant le gaz naturel russe.)
  • L’objectif des Etats-Unis est d’encourager l’Europe à développer une « stratégie énergétique équilibrée et diversifiée avec de multiples sources d’énergie et de multiple voies d’approvisionnements vers son marché ». (Comprendre : réduire la dépendance vis-à-vis de la Russie, qui fournit actuellement un-tiers des besoins énergétiques de l’Europe.)
  • Les Etats-Unis encourageront et aideront les pays d’Asie Centrale et de la Caspienne à « trouver de nouvelles routes vers ces marchés ». (Comprendre : contourner le territoire et les pipelines russes.)
  • Les Etats-Unis pousseront à la privatisation du secteur de l’énergie et, à cette fin, ils « créeront le cadre politique » dans l’espace post-soviétique, au sein duquel « les entreprises et les projets commerciaux peuvent prospérer ».
  • L’engagement de l’administration Obama à ce que l’on appelle le Corridor Sud – pour acheminer le gaz naturel de la Caspienne vers l’Europe via Turquie et « potentiellement d’autres sources d’énergie au-delà des frontières européennes du Sud-Est » – est identique à l’engagement des précédentes administrations US de Bill Clinton et de George W. Bush. Les Etats-Unis encourageront activement les trois consortiums européens de pipelines – les groupes Nabucco, ITGI (interconnexion Turquie-Grèce-Italie) et TAP (trans-Adriatic pipeline) – et sont « confiants dans le fait qu’un Corridor Sud commercialement viable sera réalisé. Les décisions d’investissement pour rendre cela possible devraient seront prises d’ici à la fin de l’année. »
  • Washington porte une attention particulière pour encourager le Turkménistan à devenir un fournisseur majeur de gaz pour l’Europe via le Corridor Sud.
  • Les Etats-Unis soutiendront l’intégration des Etats Baltes dans le marché énergétique européen, afin que ceux-ci ne restent pas vulnérables aux approvisionnements et/ou à la pression politique russes.
  • Les Etats-Unis défieront les efforts de la Russie à obtenir un monopole sur le secteur énergétique de l’Ukraine.
  • L’Europe devrait développer un marché unique de l’énergie afin que la sorte de relations bilatérales qui se développent entre l’Allemagne et la Russie, l’Italie et la Russie ou la France et la Russie ne se réalisent pas.
  • L’Europe devrait se focaliser plus sur le développement de gaz de schiste, qui peut être un substitut au gaz russe.
  • L’Europe devrait prendre des initiatives pour « séparer les fonctions de distribution et d’approvisionnement des entreprises d’énergie » afin que les efforts de la société russe monstre Gazprom pour pénétrer les activités en aval puissent être bloquées.

C’est le cœur du continent eurasien, idiot !

La stratégie énergétique eurasienne des USA est presque entièrement conçue pour « contenir » le rôle prééminent de la Russie de fournisseur d’énergie pour l’Europe et sa vaste influence sur les pays producteurs d’énergie d’Asie Centrale et de la Caspienne. Cohen a parlé du futur rôle de l’OTAN qui assurera la sécurité des pipelines non-russes, mais il n’est pas surprenant que Morningstar n’ait pas creusé cette idée controversée, qui a été soulevée en premier par l’administration Bush. Ce qui est du plus grand intérêt est que Morningstar n’a pas dit un seul mot sur la possibilité que le Turkménistan ou la région d’Asie Centrale approvisionne en énergie la région de l’Asie du Sud, bien que les diplomates états-uniens qui se rendent à Delhi prétendent infailliblement avoir un vif intérêt dans le TAPI. Ce qui émerge est que les Etats-Unis sont focalisés à 100% sur la sécurité énergétique de l’Europe – comment développer ses approvisionnements depuis la Caspienne, l’Asie Centrale et les régions moyen-orientales – et ils disent être favorables au TAPI.

Il est clair que la réunion au sommet de l’OCS, programmée pour se tenir au Kazakhstan la semaine prochaine, devient une occasion historique pour la géopolitique de l’énergie. Les auditions parlementaires américaines de la semaine dernière ont été opportunes. Les Etats-Unis appréhendent un changement de paradigme dans la dynamique de la puissance de l’Asie. Jusqu’à présent, les probabilités s’accumulent fortement contre les Etats-Unis, alors que la Russie et la Chine redessinent leur politique en Asie du Sud, laquelle a pour but d’harmoniser leurs liens avec le Pakistan et l’Inde au sein du parapluie de l’OCS.

Un des plus grands spécialistes chinois, Yan Xuetong, le directeur de l’Institut des Etudes Internationales de l’Université de Tsinghua, a déclaré lors d’un récent séminaire de l’Institut des Etudes Asie-pacifique, une branche de l’Académie Chinoise des Sciences Sociales :

Si nous pouvons établir des relations avec nos voisins comme nous le faisons avec les pays de l’OCS, nous parviendrons à accélérer la cadence. La création de l’OCS dans les années 90 a été largement reconnue comme l’un des coups diplomatiques les plus réussis de la Chine. Le but de la création de l’OCS est de défier l’objectif stratégique américain d’étendre la brèche militaire qu’ils ont ouverte en Asie Centrale.

Elle, l’OCS, a mis à mal l’intention de l’Amérique de faire de l’Asie Centrale sa sphère d’influence militaire. Avec l’OCS, les relations de la Chine avec les pays de la région ont été largement améliorées. Afin d’établir des relations du type OCS avec ses voisins, la Chine doit […] établir des partenariats stratégiques infaillibles avec eux. Sinon, il sera impossible pour la Chine d’avoir plus et de meilleures relations amicales internationales que l’Amérique.

En effet, la fin de partie en Afghanistan inspire les diverses pistes de la géopolitique de l’Eurasie, de l’Asie Centrale et de l’Asie du Sud, dont certaines, qui sont parfois dormantes, parfois visibles ou pas si visibles, commencent à converger. Mais le point central est l’Eurasie.

En effet, Sir Halford John Mackinder (1861-1947), le grand géographe britannique et diplomate expert, qui est considéré comme l’un des pères fondateurs des sujets ésotériques de la géopolitique et de la géostratégie, a basé sa célèbre théorie du Cœur des continents (le « heartland », ndlr) en partant du principe que l’Eurasie reste le cœur de la politique internationale. Curieusement, lorsque Prométhée a eu le foie dévoré quotidiennement par l’aigle de Zeus – lequel se régénérait la nuit –, il était également enchaîné à un rocher dans le Caucase.

M.K. Bhadrakumar

À lire également sur la géostratégie en Eurasie :

- L’avenir de l’Eurasie se joue en mer de Chine

- La Russie et la Chine défient l’OTAN

- Escalade de la crise entre les États-Unis et le Pakistan : l’ultimatum chinois

- La guerre des empires

- La guerre du Pipelineistan de la Chine

Article original : US breathes life into a new cold war

Traduction : JFG

Le mensonge nucléaire

8 juin

Le nucléaire serait une énergie au coût de production raisonnable et rentable, une garantie d’indépendance, propre, sûre, recyclable, pacifique, écologique et démocratique, bref incontournable. Il n’y a rien de plus faux, démonstration par les faits.

Il ne s’agira pas ici de nier les avancées objectives obtenues grâce à la recherche nucléaire médicale, physique ou fondamentale mais de dénoncer la prolifération “civile” et militaire dont la recherche n’a par ailleurs nul besoin.

Avant d’énumérer les principaux mythes et mensonges du nucléaire il faut en souligner encore l’aspect le plus démentiel. Celui où une “civilisation” pour s’assurer quelques décennies d’approvisionnement énergétique et un arsenal morbide, décide d’hypothéquer l’avenir des générations futures. Allant jusqu’à rendre possible et d’envisager au plus “haut niveau” un suicide global en guise de “stratégie“.

N’est-il pas inquiétant d’écouter ceux qui sont censés maîtriser l’atome déclarer que le processus, dont le risque permanent, la contamination cumulative et irréversible ou la gestion des déchets, seraient sous contrôle par delà les dizaines, centaines de millénaires ? Prétention, égomanie ou dangereuse hystérie que l’utilisation ici hypocrite du concept de “demi vie” voudrait minorer ? [1] Ce alors que plusieurs sites où sont enfouis des déchets rencontrent de sérieux problèmes après quelques décennies seulement. [2] Alors que la pratique, l’histoire comme l’actualité démontrent qu’ils ne maîtrisent ni l’atome, ni le risque et encore moins les éléments.

Que penser de ces scientifiques, industriels et “responsables politiques” improvisant, ergotant sur les chiffres et classements, qui ne reconnaissent la gravité de la situation uniquement contraints et forcés par leurs propres alliés, alors que des centaines de milliers, voire millions de vies sont menacées ? Le nucléaire ne nuit pas qu’à la santé des populations et de la biosphère, il nuit aussi gravement à la démocratie.

Les dépenses directes provoquées par la catastrophe de Tchernobyl -à elle seule- dépassent le coût de construction de toute l’infrastructure nucléaire mondiale.

Le nucléaire serait rentable ? Tromperie, car s’il profite effectivement à une infime minorité d’actionnaires il a un coût insensé pour la collectivité. Ce sont les subventions publiques qui permettent aux programmes nucléaires de masquer leurs coûts et déficits réels. Ceux qu’impliquent la mise en œuvre, l’entretien, la sécurisation, la gestion éternelle des déchets et les dépenses provoquées par les nombreux accidents déjà survenus ou en cours résultant de l’exploitation non maîtrisée de l’atome.

Pour les vingt premières années, les dépenses directes provoquées par la catastrophe (de Tchernobyl uniquement) pour les trois pays les plus touchés dépassent 500 milliards de dollars, ce qui, rapporté au coût de la vie dans l’Union européenne, représente plus de 2 000 milliards d’euros. Autant, donc, sinon plus, que le coût de construction de toute l’infrastructure nucléaire mondiale !” [3 ] Alors que la catastrophe de Tchernobyl et bien d’autres sont toujours en cours [4] tandis que celles du Japon ne font que commencer.

De plus il est impossible de chiffrer le “coût humain“, combien d’euros valent la vie d’un enfant Ukrainien, d’un adulte japonais, de ces familles décimées par dizaines de milliers ? Comment chiffrer le coût biologique et ce sur des dizaines voire des centaines de millénaires ? Ou encore comment chiffrer le risque permanent ? Car le nucléaire prend l’ensemble des citoyens en otage, pro comme antinucléaires, par delà les frontières et continents, l’ensemble du vivant actuel, océans inclus. L’aberration nucléaire est vertigineuse.

Une étude publiée par l’Académie des Sciences de New York estime que le nombre de décès à travers le monde attribuable aux retombées de l’accident de Tchernobyl, entre 1986 et 2004, est de 985 000, nous sommes en 2011.

L’OMS et l’AIEA annoncèrent en 2005 un bilan d’une cinquantaine de morts parmi les liquidateurs et jusqu’à 9 000 décès « potentiels, au total », attribuables à la contamination radioactive et ce uniquement parmi les populations les plus affectées de Biélorussie, d’Ukraine et de la Fédération de Russie…

Or dans les faits sur les 830 000 liquidateurs intervenus sur le site après l’accident, 112 000 à 125 000 sont morts. En janvier 2010, l’Académie des sciences de New York publiait le recueil le plus complet de données scientifiques concernant la nature et l’étendue des dommages infligés aux êtres humains et à l’environnement suite à l’accident de Tchernobyl. Un ouvrage composé d’une grande quantité d’études réalisées dans les pays les plus touchés : la Biélorussie, la Russie et l’Ukraine. Les auteurs estiment que le nombre de décès à travers le monde attribuables aux retombées de l’accident, entre 1986 et 2004, est de 985 000. Un chiffre qui ne cesse d’augmenter.

Comment expliquer l’ampleur de l’écart entre les résultats de l’OMS et ceux de milliers d’enquêtes effectuées dans les pays les plus touchés, en Europe ou dans le reste du monde ?

Par le mensonge qu’Alison Katz, qui fut fonctionnaire de l’OMS durant 18 années, dénonce comme une stratégie de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Cette dernière agissant en véritable porte-parole de l’establishment nucléaire. L’Organisation Mondiale de la Santé étant complice de cette stratégie de la dissimulation du fait de l’accord signé entre les deux agences en 1959. Ce document interdit en outre à l’OMS d’informer les populations sur les effets des rayonnements ionisants pour les humains sans l’aval de l’AIEA. [5]

Lors de la dernière enquête bisannuelle réalisée en 1991, la majorité des Japonais exprimait leur crainte du nucléaire. Le gouvernement prit alors la sage décision d’abandonner… ces embarrassants sondages.

Le Japon est sans doute l’exemple le plus flagrant du déni de démocratie que le nucléaire génère. Dès le début du drame les médias se sont émerveillés de ce qu’ils décrétèrent être du stoïcisme, de la résignation, de la discipline très zen et autres clichés qui fleurent bon les colonies… Se faisant ainsi -dans une grande majorité- les relais et complices de la dissimulation de la gravité de la situation par le gouvernement japonais. A l’image de la minoration des dégâts humains aux lendemains de la catastrophe provoquée par le passage de l’ouragan Katrina aux USA. Une pudeur destinée à masquer la vulnérabilité et les dysfonctionnements des puissances alliées et de leurs “technologies“. Pudicité qui n’est plus de mise au moment de mesurer l’étendue des dégâts chez l’ennemi ou comme en Haïti afin d’y justifier l’envoi des troupes.

Pourtant à l’heure d’Internet, il est possible pour tous de lire ou même de contacter différentes sources, organisations, citoyens bloggers nippons et de constater que la réalité est autre. Elles et ils sont sous les chocs, pleurent et comptent leurs morts, mesurent l’étendue des dégâts qui vont en s’amplifiant c’est certain. Mais les yeux rivés sur les compteurs Geiger et malgré le système social coercitif qu’est la “culture de l’entreprise” poussée à son extrême; la colère face au manque d’information et à l’improvisation des responsables gronde, attend son heure.

Car nos médias taisent l’opposition historique des Japonais au nucléaire militaire et “civil“. Une opposition apparue dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale et le martyr d’Hiroshima et Nagasaki. Plus de 150.000 civils brûlés vifs, consumés par le feu nucléaire et un total dépassant les 300.000 décès des suites des brûlures, radiations et cancers.

Non pas pour clore un conflit déjà perdu par le Japon mais pour ouvrir la “Guerre Froide” par une démonstration de “force” d’un nouvel empire. Car il s’agit bien là d’un des mythes fondateurs du nucléaire, de sa prétendue justification militaire, de “mal nécessaire” pour vaincre l’axe. Ensuite pour nous “protéger du communisme“… Ou l’inverse, c’est selon.

Au Japon, les trois premiers groupes antinucléaires apparaissent dans les années 1950, la Gensuikyô communiste, la Gensuikin socialiste et la Kakkinkaigi liée à la droite, cette dernière condamnant le nucléaire militaire uniquement. C’est à partir des années 1970 qu’émergent de nombreuses organisations comme le Citizen’s Nuclear Information Center (CNIC) regroupant des scientifiques dont le but est de fournir une contre-information aux citoyens au sujet du nucléaire dit “civil“. Cette opposition est devenue telle après l’accident de Tchernobyl, que le gouvernement japonais décida d’abandonner tout sondage sur la question nucléaire en 1991, année où la désapprobation devenait majoritaire.

Ailleurs, la manière dont les gouvernements ont ignoré l’avis des populations européennes, que ce soit au niveau militaire ou “civil” est aussi flagrante en Allemagne, en France ou en Belgique. [6] Le Danemark, la Norvège et l’Irlande quant à eux, ont interdit le recours au nucléaire dans leur loi ; l’Autriche, suite à un référendum, l’a banni dans sa constitution.

Au cœur de l’Europe, la Belgique -12 fois plus petite mais plus densément peuplée que le Japon qui compte 54 réacteurs- est couverte par plus de 20 réacteurs dont plusieurs obsolètes.

Le nucléaire serait sûr ? Ni Tchernobyl, ni Fukushima -qui est pourtant située dans un des pays capitalistes fleurons de la technologie de pointe- n’infléchiront le déni nucléaire. Cependant les faits et les chiffres sont têtus.

En Belgique, classée juste avant le Japon en densité de population, il n’y aurait “que” deux centrales. Certes mais elles sont composées de sept réacteurs “construits avec les connaissances et possibilités techniques de l’époque et des ordinateurs qui fonctionnaient avec des cartes perforées… Mais ils furent surtout construits pour 30 ans. La loi sur la sortie du nucléaire a porté cette durée de vie à 40 ans. Aujourd’hui, l’industrie nucléaire tente de nous faire croire qu’on peut tirer jusqu’à 50 ans. Aucun ingénieur au monde n’a l’expérience d’une centrale nucléaire tournant pendant ce laps de temps.” [7]

Et puisque l’atome ignore les frontières, il faut en compter une douzaine de plus. Les deux réacteurs enclavés à Chooz, les six de Gravelines et les quatre de Cattenom à la frontière française, ainsi que celui de Borssele situé à la frontière hollandaise. Près de vingt donc sans compter ceux situés de l’autre côté de l’étroite Manche ou en Allemagne. La prolifération “civile” comme militaire est un risque insoutenable financièrement et humainement, croissant et hélas avéré. Le fait que les compagnies d’assurances soient incapables de couvrir de tels risques sans former des consortiums et pools internationaux incluant les États, le confirme.

Nul besoin d’être féru de probabilité pour comprendre ce qui suit. Le nombre total de réacteurs connus en activité est de 443 unités (ceci sans prendre en compte plus de 245 réacteurs militaires embarqués ou ceux non répertoriés). Or en l’espace de 25 années, nous pouvons déjà constater un minimum de deux accidents majeurs reconnus. La proposition d’estimation du risque soumise par Paul Jorion semble donc acceptable quand il énonce [8] :

Disons que le risque pour un réacteur est d’un accident majeur tous les cinq mille ans. S’il n’y a qu’un réacteur au monde, le risque d’un accident majeur pour une année x est de 0,2 %o (2 sur 10.000) . Si j’ai 443 réacteurs en service dans le monde – ce qui est apparemment le cas aujourd’hui – quel est le risque d’un accident majeur sur une année, et par exemple, sur l’année en cours ?

R(443) = 1 – (0,9998)^443 = 8,48 %

Même avec une probabilité d’accident extrêmement faible : un accident seulement tous les 5 000 ans pour un réacteur, la probabilité d’accidents majeurs par année avec 443 réacteurs en service est de 8,48 %, c’est-à-dire un risque loin d’être négligeable.

En soulignant que ce calcul ne tient pas compte du vieillissement de l’infrastructure et des autres risques d’accidents majeurs représentés par le stockage des déchets, le transport de ceux-ci ou encore de leur utilisation militaire dispersant -entre autre- l’uranium appauvri.

Que ce soit dans les chiffres ou dans le monde réel, le nucléaire est donc loin d’être sûr et ne garantit nullement l’indépendance énergétique de l’Europe; la géographie et la géologie sont elles aussi têtues.

Pas plus qu’il ne serait “propre“. Il faut plus que du cynisme pour présenter sous un jour “écologique” une industrie qui contamine ses voisinages et les vents quand ce ne sont pas les cours d’eau, mers et océans. Plusieurs centres de traitements des déchets déversent en continu un flot radioactif dans les eaux qui forment les nuages, abreuvent les continents et leurs populations. Une contamination invisible aux effets désastreux, car en répéter hypocritement la faible radioactivité serait faire abstraction de leur accumulation irréversible.

“En juin 1987, Pierre Bacher, directeur adjoint de l’équipement à l’E.D.F., a exposé la dernière doctrine de la sécurité des centrales nucléaires. En les dotant de vannes et de filtres, il devient beaucoup plus facile d’éviter les catastrophes majeures, la fissuration ou l’explosion de l’enceinte, qui toucheraient l’ensemble d’une « région ».(…) Il vaut mieux, chaque fois que la machine fait mine de s’emballer, décompresser doucement, en arrosant un étroit voisinage de quelques kilomètres, voisinage qui sera chaque fois très différemment et aléatoirement prolongé par le caprice des vents. Il révèle que, dans les deux années précédentes, les discrets essais menés à Cadarache, dans la Drôme, « ont concrètement montré que les rejets — essentiellement des gaz — ne dépassent pas quelques pour mille, au pire un pour cent de la radioactivité régnant dans l’enceinte ». Ce pire reste donc très modéré : un pour cent. Auparavant on était sûrs qu’il n’y avait aucun risque, sauf dans le cas d’accident, logiquement impossible. Les premières années d’expérience ont changé ce raisonnement ainsi : puisque l’accident est toujours possible, ce qu’il faut éviter, c’est qu’il atteigne un seuil catastrophique, et c’est aisé. Il suffit de contaminer coup par coup avec modération.” Écrivait Guy Debord en 1988. [9]

Jusqu’en 1982 les déchets nucléaires militaires et civils –plus de 100.000 tonnes- furent déversées dans les profondeurs des océans. Plus de 2000 “essais nucléaires” militaires officiels ont déjà eu lieu sur la planète, le record de puissance établit dans l’atmosphère par les Russes, dépassait 50 Mt soit 3333 fois Hiroshima !

Le nucléaire produit chaque année des milliers de tonnes de déchets hautement radioactifs et à vie longue (HAVL) qui viennent s’ajouter aux plus de 250.000 tonnes de combustible usés estimées à travers le monde en 2008. Leur radioactivité et/ou toxicité chimique persiste durant des périodes allant de plusieurs décennies à plusieurs centaines de millénaires. Milliers de tonnes auxquelles il faut ajouter les déchets de moyenne activité et à vie longue (MAVL), provenant eux aussi des réacteurs et représentant des volumes beaucoup plus importants. Ceux de faible et moyenne activité à vie courte (FMA-VC), principalement les outils et combinaisons utilisés lors de la construction ou l’entretien des réacteurs, et enfin les déchets dits de très faible activité (TFA), composés principalement des matériaux contaminés provenant du démantèlement de sites nucléaires. La multiplication des classifications ne suffisant pas à égarer ou rassurer l’électeur le lobby nucléaire va même jusqu’à prétendre au “retraitement” des déchets.

Si le plutonium et l’uranium de qualité militaire sont principalement produits dans des sites dédiés, le fait est que chaque réacteur “civil” crée du plutonium de par son fonctionnement même. Ceux qui voudraient le taire nous le rappellent pourtant quand il s’agit -par exemple- de l’Iran.

Et si ce n’est d’en réduire le volume, le traitement des déchets -qui en lui-même représente un désastre de toxicité pour l’humain et l’environnement- n’avait d’autre intérêt que d’en extraire le plutonium à des fins militaires. C’est ce qui en a historiquement motivé la mise en œuvre avant de trouver le très douteux alibi civil du MOX. Un combustible nucléaire décrié jusque dans le camp pro-nucléaire tant il est dangereux, instable et toxique. Ici aussi, depuis Fukushima il ne s’agit hélas plus d’avertissements théoriques.

Les réacteurs dits “civils” produisent du plutonium nécessaire à l’arme atomique et l’enrichissement de l’uranium “civil” produit de l’uranium appauvri “militaire“. Le nucléaire “civil” et militaire sont plus que liés, ils ne font qu’un.

Si le nucléaire dit “civil” représente un risque majeur et vérifié, la filière militaire en représente le summum. L’arsenal nucléaire mondial est monté jusqu’à plus de 70.000 têtes au plus fort de la “Guerre Froide“. Il est aujourd’hui estimé à 27.000 têtes intactes dont environ 12.500 actives.

Cependant le nombre de “puissances nucléaires” est passé de trois à neuf multipliant par autant le risque de la plus absurde conclusion à l’aventure humaine. Un seul missile étasunien “Minuteman” représente plus de soixante fois Hiroshima, les Russes compensant leur manque de précision par des charges plus élevées encore.

Le danger d’une escalade nucléaire suite à un des nombreux conflits en cours ou déjà programmés demeure réel. Et ici aussi le risque d’accident existe (vol de charges ou de matières fissiles) et s’est maintes fois vérifié (fausse manœuvre humaine ou dysfonctionnement technique, etc.). [4]

Pire, la possibilité d’une “guerre nucléaire accidentelle” existe elle aussi. Conséquence éventuelle d’une simple erreur technique ou d’interprétation des systèmes de détection et d’alertes militaires, comme cela s’est régulièrement produit. A un tel point que le risque de “guerre nucléaire spontanée” est un concept militaire qui donna lieu à plusieurs conférences entre les deux superpuissances, afin de tenter d’en réduire le risque par différentes procédures, dont le fameux “téléphone rouge“. Ou quand la survie de l’humanité ne tient qu’à un fil, tel est le “modèle de société” qui est imposé.

Malgré la supposée fin de la Guerre Froide, des milliers de têtes longues portées sont toujours placées en “lancement sur alerte” [10] ce qui rend possible à tout moment le déclenchement d’une apocalypse strictement “accidentelle“. Il ne s’agit pas de spéculation. Le 25 janvier 1995, une fusée de recherche norvégienne fut identifiée par erreur comme un missile nucléaire hostile par le système de détection russe. La planète ne doit sa survie qu’à un (bref) éclair de lucidité du président Eltsine qui estima improbable une attaque nucléaire de la part de ses nouveaux amis [11]. Si cet accident s’était produit en pleine Guerre Froide ou autre période de tension, vous ne liriez pas cette phrase.

La sortie du nucléaire est envisageable dès à présent et urgente; prétendre le contraire révèle avant tout un choix de société et d’avenir fort discutable.

En monopolisant des milliards d’euros chaque année [12], le nucléaire prive de financements les vraies solutions à la crise environnementale et freine leur développement. Le projet ITER accapare à lui seul plus de 60 % des fonds européens de recherche sur l’énergie et son coût prévisionnel atteint déjà 16 milliards d’euros !

Quand bien même la décision serait prise aujourd’hui, sortir du nucléaire prendra de longues décennies et ne dispensera pas de la gestion des déchets et autres conséquences. Postposer n’est donc certainement plus une solution. Au contraire les problèmes et les accidents vont se multiplier, les causes avérées étant le vieillissement et la prolifération du parc et de ses déchets. De plus confier la gestion de cette industrie à haut risque au privé quand ce dernier démontre -à l’image de Tepco ou dans bien d’autres domaines- qu’il préfère les profits à court terme à la sécurité, aggrave encore le risque. Il y a donc réellement urgence.

L’alternative passe par le développement des nombreuses énergies renouvelables souvent sous-exploitées, tant au niveau de la puissance dégagée qu’à celui de l’outillage.

Le solaire, le photovoltaïque, l’hydraulique, les vents et marées, le géothermique, la biomasse, la cogénération et bien d’autres pistes délaissées qui n’entrent pas assez dans la logique capitaliste de raréfaction et de centralisation ou -”défaut” majeur- dont l’intérêt militaire est nul. Tout comme elle implique par ailleurs le désarmement nucléaire global et l’interdiction de toute arme atomique.

Il est évident qu’à court et moyen termes l’apport du renouvelable ne suffira pas, cela passera donc aussi par une utilisation rationnelle de l’énergie disponible et le développement d’équipements et transports moins énergivores. Ce qui ne signifie pas inconfort -un concept que les Tokyoïtes découvrent sous un nouveau jour- mais de s’interroger par exemple sur la pertinence d’éclairer de nuit les publicités, autoroutes, centres commerciaux, bureaux vides, etc. De cesser de produire et d’utiliser des centaines de millions de gadgets munis de mode veille, souvent inutiles et ne disposant souvent plus d’interrupteur. Les industriels savent eux-aussi se rendre de menus services réciproques.

Aux citoyens de se rappeler à eux, de leur signifier la limite, d’opter pour des fournisseurs d’énergie non nucléaire, de refuser le consumérisme, de légiférer pour encadrer. Nationaliser les secteurs énergétiques à risques autant que ceux rentables pour la collectivité. Produire moins et mieux, travailler moins et vivre plus.

Cela est tout à fait possible et faisable, l’histoire le démontre à ceux qui en douteraient.

En Belgique, les centrales nucléaires, remboursées par le contribuable, furent vendues au privé Français GDF Suez. Depuis la note électrique belge flambe, ne cherchez pas l’erreur, il n’y en a pas. C’est une “logique” qui doit être combattue, ici et maintenant, partout et tout le temps.

Il apparaît que le nucléaire de par les sommes invraisemblables d’argent qu’il met en œuvre, représente et génère, ainsi que par la puissance militaire ultime qu’il apporte est un des, sinon le paroxysme du productivisme. Il en est symptomatique et révèle le totalitarisme inavoué du système capitaliste de marché ou d’État, de sa soif de profit au mépris du plus grand nombre. Le secret, entendez les mensonges qu’il requiert sont à l’opposé de l’exercice démocratique le plus élémentaire.

Les pratiques nucléaires, militaires ou civiles, nécessitent une dose de secret plus forte que partout ailleurs ; où comme on sait il en faut déjà beaucoup.(…) C’est ainsi que l’on peut disposer, pour évaluer la radioactivité, des unités de mesure suivantes : le curie, le becquerel, le röntgen, le rad, alias centigray, le rem, sans oublier le facile millirad et le sivert, qui n’est autre qu’une pièce de 100 rems. Cela évoque le souvenir des subdivisions de la monnaie anglaise, dont les étrangers ne maîtrisaient pas vite la complexité, au temps où Sellafield s’appelait encore Windscale.

(…) en Angleterre l’usine de retraitement des déchets nucléaires de Windscale a été amenée à faire appeler sa localité Sellafield afin de mieux égarer les soupçons, après un désastreux incendie en 1957, mais ce retraitement toponymique n’a pas empêché l’augmentation de la mortalité par cancer et leucémie dans ses alentours. Le gouvernement anglais, on l’apprend démocratiquement trente ans plus tard, avait alors décidé de garder secret un rapport sur la catastrophe qu’il jugeait, et non sans raison, de nature à ébranler la confiance que le public accordait au nucléaire. Guy Debord [13]

Les accidents et contaminations majeures ou “moindres” -toujours en cours- à Tchernobyl, Fukushima ou Sellafield et La Hague, tout comme à proximité de nombreuses autres centrales, sites de stockage de déchets ou encore dans les pays criblés de missiles et de munitions à l’uranium appauvri [14]; démontrent l’irresponsabilité criminelle du productivisme. Et des politiques que ce dernier impose ou implique comme le consumérisme, le militarisme et l’impérialisme. Il s’agit bien d’un choix de société, d’un seul et même combat citoyen à mener ensemble. Car ici comme dans le cas de la crise économique du même système productiviste “il faut considérer cette crise comme une possibilité de rompre avec la logique capitaliste et de réaliser un changement radical de société. La nouvelle logique à construire devra rompre avec le productivisme, intégrer la donne écologique, éradiquer les différentes formes d’oppression (raciale, patriarcale, etc.) et promouvoir les biens communs.” Comme l’écrivait récemment Eric Toussaint au sujet de l’Europe. [15]

Grâce aux pastilles d’iode distribuées en cas d’accident nucléaires les populations exposées mourront de divers cancers respiratoires et cutanés, oui mais avec une thyroïde “saine”!” [16]

La seule et unique manière de (se) protéger efficacement des dangers nucléaires est de reprendre la lutte et de sortir définitivement de cette aberration. Nous avons un monde à soigner, à gagner et à construire, par la réappropriation de l’action politique et l’action citoyenne directe non violente car comme Voltairine le soulignait : “je ferai remarquer que l’on n’engage jamais, que l’on n’envisage même jamais aucune action politique, tant que les esprits assoupis n’ont pas été réveillés par des actes de protestation directe contre les conditions existantes.”(17)

Greenpeace en obligeant -par ses analyses in situ indépendantes- le gouvernement japonais à revoir ses estimations et mesures de sécurités à la hausse, en fait une fois de plus la démonstration.

Voilà un projet qui peut et doit permettre de dépasser certains clivages dont ne s’encombre pas l’adversaire et mener à la création d’un large front capable de créer le rapport de force, aujourd’hui à nouveau nécessaire, pour faire respecter les choix démocratiquement exprimés par les populations et les lois qui en découlent. Ce qui -il semble bon de le rappeler- ne se jouera ni devant, ni derrière et encore moins sur un écran mais sur la plage. (18)

Ø.

Par gratitude et en hommage aux liquidateurs Tchernobyl, de Fukushima et d’ailleurs. En solidarité avec les victimes directes ou indirectes et toutes celles et ceux qui luttaient déjà ou se lèvent pour en finir avec le nucléaire.

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Notes

[1] Le terme demi-vie ne signifie pas que la radioactivité serait nulle après deux demi-vies, elle n’est alors réduite qu’à 25%. La durée de vie de certains éléments constituant les déchets et produits de l’industrie nucléaire est estimée jusqu’à plusieurs millions d’années par les chercheurs. C’est le cas de l’iode 129, émetteur bêta d’une demi-vie de 15,7 millions d’années ou du cesium135 et sa demi-vie de 3 millions d’années. Pour les autres il faut généralement compter en millénaires, siècles ou décennies. Le plutonium produit dans les réacteurs a une “demi vie”de plus de 24.000 ans, temps nécessaire pour qu’il perde la moitié de sa radioactivité seulement.

[2] Les conditions d’entreposage, en France par exemple, de déchets radioactifs datant des années 1950 et 1960, sont à l’origine de contaminations du sous-sol et parfois des nappes phréatiques, selon un rapport publié en 2008 par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

[3] Voir l’article “Conséquences de Tchernobyl” d’Alison Katz publié par “Le Monde Diplomatique” et le dossier “La catastrophe nucléaire de Tchernobyl, 20 ans après” publié par “La Documentation Française“.

[4] Voir à ce sujet la liste des accidents nucléaires connus disponibles -entre autre- sur le site Wikipédia.

[5] Voir l’article “Les dossiers enterrés de Tchernobyl” d’Alison Katz publiés par “Le Monde Diplomatique”.

[6] L’Allemagne et la Belgique ont connu des mobilisations antinucléaires établissant des records historiques. En France 80% de la population est en faveur du référendum sur la question nucléaire qui n’a pourtant jamais eu lieu.

[7] Extrait d’”Une catastrophe nucléaire, cela n’arrive jamais. Jusqu’au jour où…” par Eloi Glorieux, publié par “Le Soir”.

[8] La formule complète est disponible sur le blog de Paul Jorion à la date du 18 mars 2011.

[9] Procédure permettant d’envoyer les missiles avant que l’ennemi ne frappe en se basant uniquement sur la détection informatisée de capteurs en réseaux.

[10] “Commentaires sur la société du spectacle” par Guy Debord.

[11] Ou de la part de ses commanditaires, à vous de voir.

[12] Superphénix, le “surgénérateur” fermé en 1997 après 12 années de dysfonctionnements divers a coûté à lui seul 9,7 milliards d’euros.

[13] “Commentaires sur la société du spectacle” par Guy Debord.

[14] Voir l’article “Armes à l’uranium appauvri: Leçons de la guerre du Golfe” par Dan Fahey et le dossier “Armes à l’uranium appauvri: jalons pour une interdiction” publiés par le GRIP.

[15] “Huit propositions urgentes pour une autre Europe” par Éric Toussaint.

[16] Réponse donnée par un pharmacien interrogé quant à la non-disponibilité pour la population belge de pastilles d’iode.

[17] “De l’action directe” par Voltairine de Cleyre.

[18] Celle qui est sous les pavés.

Source : La Fourmi Rouge