Archive | mai, 2011

Le G8 promet la guerre et l’austérité dans un contexte de division

31 mai

par Stefan Steinberg pour WSWS

A la fin de leur sommet de deux jours dans la station balnéaire de Deauville, les dirigeants du G8 ont exigé une intensification des programmes d’austérité partout dans le monde. Ils ont aussi réitéré leur détermination à renverser par la force militaire les régimes non coopératifs.

Il existe un lien étroit entre ces deux ordres du jour. Confrontées à la crise économique la plus grave depuis les années 1930, les principales puissances impérialistes sont en train de laminer tous les acquis sociaux gagnés par les travailleurs durant la période d’après-guerre. Elles sont parfaitement conscientes qu’un tel programme provoquera le genre d’opposition de masse déjà rencontré en Egypte, en Tunisie, en Grèce, au Portugal et plus récemment, en Espagne. La classe ouvrière aux Etats-Unis elle aussi est une fois de plus en train de bouger.

La réaction des gouvernements de par le monde est de renforcer leur propre appareil militaire afin de gérer l’opposition intérieure grandissante à l’encontre de leur politique tout en menant un nombre croissant de guerres coloniales à durée indéterminée et destinées à repartager le monde et ses ressources.

Les moyens de sécurité massifs mis en place lors du sommet témoignent de la militarisation de la vie sociale. Pour un coût de 200 millions d’euros, les armées de policiers, de soldats et d’agents spéciaux déployés à Deauville avaient pour but de protéger du monde extérieur les participants aux sommets.

Dans le même temps, alors que les principaux gouvernements impérialistes s’accordent sur la nécessité d’imposer un programme d’austérité et de militarisme, ils sont profondément divisés quant à la manière de concilier de telles mesures avec leurs propres intérêts nationaux. Derrière la photo officielle affichant des sourires, des embrassades et des poignées de mains,il y a eu de violents conflits. Cela apparaissait clairement dans les pourparlers du sommet consacré à la crise financière internationale.

Les dirigeants européens ont été soumis à d’intenses pressions de la part des pays non européens qui les ont invités à mettre de l’ordre chez eux et à prendre des mesures efficaces afin d’enrayer la crise de l’euro qui s’intensifie.

Le chef de cabinet adjoint du premier ministre japonais, Tetsuro Fukuyama, a dit aux journalistes: « De nombreux dirigeants ont souligné que le problème de la dette en Europe, la hausse des prix du pétrole, des denrées alimentaires et des matières premières, ainsi que la surchauffe des économies émergentes faisaient partie des facteurs qui font valoir une pression à la baisse sur l’économie mondiale. »

A leur tour, les délégués américains au sommet ont mis en garde que la crise continue de la dette européenne influençait à la baisse la valeur de l’euro par rapport au dollar et menaçait l’industrie d’exportation américaine.

Les dirigeants européens ont réagi aux critiques internationales en intensifiant la pression sur le gouvernement grec pour l’application d’une nouvelle série de mesures d’austérité et de privatisations. Les préoccupations quant à l’aggravation de la crise de la dette en Grèce – maillon le plus faible de la chaîne des pays européens lourdement endettés – viennent après les avertissements émis par les membres dirigeants de la Banque centrale européenne à savoir qu’une défaillance ou une restructuration de la dette grecque déclencherait une réaction en chaîne ayant des effets catastrophiques pour le système bancaire européen et international. Une vaste portion des dettes de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal et de l’Espagne, totalisant un montant de près de 2 milliers de milliards de dollars environ, est détenue par les banques européennes.

Au début de cette semaine, le premier ministre grec, George Papandreou, n’avait pas réussi à obtenir le soutien des dirigeants de l’opposition pour une nouvelle série de mesures de rigueur. Dans le contexte de protestations et de manifestations presque quotidiennes en Grèce à l’encontre de nouvelles réductions du niveau de vie et des emplois, les investisseurs craignent que le gouvernement grec ne revienne sur sa promesse de lancer des attaques supplémentaires à l’encontre de la population laborieuse.

La Grèce est devenue un banc d’essai pour le genre de mesures d’austérité que les gouvernements européens sont déterminés à appliquer dans leur propre pays. De la même manière, l’exemple grec prouve qu’une telle politique pousse le pays dans une récession encore plus profonde en ne faisant qu’aggraver ses problèmes économiques. Les élites européennes sont partagées quant à la meilleure manière de procéder, et des couches de l’élite financière et politique allemande insistent fortement pour une restructuration de la dette grecque.

La dette européenne est à la fois éclipsée en termes absolus et en termes relatifs par la dette américaine envers le reste du monde. Le gouvernement américain, quant à lui, est déterminé à appliquer des coupes sociales historiques dans les programmes de santé et de la retraite, dont Medicare et Medicaid. Derrière le dos de la population américaine, les Partis démocrate et républicain sont en train d’élaborer un mécanisme précis sur la manière d’effectuer ces coupes sociales.

Les tensions croissantes entre les principaux pays du G8 ont également été révélées pour ce qui est du deuxième point principal à l’ordre du jour du G8 – la politique impérialiste en Afrique du Nord. A la fin du sommet, le président américain Barack Obama, son homologue français, Nicolas Sarkozy et le premier ministre britannique David Cameron, ont tous exprimé leur détermination à poursuivre leur campagne irresponsable pour forcer le dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, à quitter le pouvoir.

Mardi dernier, les forces de l’OTAN, dirigées par des avions de combat britanniques ont mené leur plus intensive campagne de bombardement en Libye depuis le début de la campagne de l’OTAN il y plus de deux mois. La Grande-Bretagne s’apprête à envoyer des hélicoptères d’attaque Apache, et la France a dit vouloir faire de même. Selon un article paru dans le journal The Guardian, les hélicoptères Apache sont, pour les alliés de l’OTAN, le moyen le plus efficace de tuer Kadhafi.

Toutefois, lors de déclarations faites à la fin du sommet, Obama ainsi que Cameron ont clairement fait comprendre qu’ils s’attendaient à ce que d’autres pays, dont l’Allemagne, qui s’est abstenue de soutenir la campagne de la Libye, payent l’addition de leurs aventures militaires en aidant à financer les intérêts commerciaux américains et britanniques visant à ouvrir les économies des principaux pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

L’émergence d’un axe Etats-Unis/Grande-Bretagne/France comme la force majeure de la campagne de l’OTAN contre la Libye a modifié l’équilibre des forces internationales. Des commentateurs allemands ont été prompts à souligner, qu’au cours de son récent voyage en Europe, Obama n’avait délibérément pas prévu dans son calendrier l’Allemagne, principale économie du continent.

Obama avait commencé son voyage en Irlande avant de se rendre en Grande-Bretagne où il a célébré la traditionnelle « relation spéciale » existant entre les deux partenaires transatlantiques. A la suite de sa visite en France et des séances de photos avec le président français au sommet de Deauville, Obama a survolé l’Allemagne pour atteindre sa dernière escale, la Pologne, voisin oriental le plus proche de l’Allemagne.

Afin de satisfaire les intérêts de l’élite financière internationale, les principales puissances impérialistes du monde recourent de plus en plus à une politique de contre-révolution sociale dans leur pays et de guerre à l’étranger. C’est ce qui est ressorti de la dernière réunion des pays du G8. Au cours de l’application de leur programme, les principales puissances et les blocs de pouvoir entrent de plus en plus en confrontation les uns avec les autres.

Les divisions internationales qui ont causé deux guerres mondiales au siècle passé ré-émergent dans le contexte d’une intensification de la crise économique internationale. La seule alternative progressiste est l’unification de la classe ouvrière européenne, américaine et mondiale sur la base d’une perspective socialiste internationale.

Stefan Steinberg

à lire également sur le même sujet :

- La Russie et la Chine défient l’OTAN

- Chaos sur les marchés financiers

Article original : Amidst divisions, G8 meeting pledges austerity and war

Source : WSWS

Qui se soucie au Moyen-Orient de ce que dit Obama ?

31 mai

par Robert Fisk pour The Independent

Le président Obama a démontré qu’il était piteux dans ses relations avec le Moyen-Orient, et le monde arabe lui tourne le dos avec mépris. L’avenir du Moyen-Orient sera déterminé sans l’influence américaine.

Ce mois-ci, au Moyen-Orient, le Président des Etats-Unis a été déconsidéré. Qui plus est, le prestige de l’Amérique dans cette région est au plus bas depuis la rencontre en 1945 entre Roosevelt et le Roi Abdul Aziz sur l’USS Quincy, sur le Grand Lac Amer.[1]

Tandis que Barack Obama et Benjamin Netanyahou ont joué leur farce à Washington – avec Obama qui rampait, comme d’habitude – les Arabes se sont attelés aux affaires graves consistant à changer leur monde, en manifestant, en combattant et en mourant pour les libertés qu’ils n’ont jamais possédées. Obama a parlé pour ne rien dire sur le changement au Moyen-Orient – et sur le nouveau rôle de l’Amérique dans la région. C’était pathétique. « Qu’est-ce c’est que cette histoire de rôle ? » m’a demandé un ami égyptien ce week-end. « Croient-ils toujours que nous nous soucions de ce qu’ils pensent ? »

Et c’est vrai. L’échec d’Obama à soutenir les révolutions arabes, avant qu’elles ne soient toutes terminées, a fait perdre aux Etats-Unis le peu de crédit qu’il leur restait dans la région. Obama est resté silencieux sur le renversement de Ben Ali, il n’a rejoint le chœur de mépris contre Moubarak que deux jours avant sa fuite, il a condamné le régime syrien – qui a tué un plus grand nombre de ses citoyens que tout autre dynastie au cours de ce « Printemps » arabe, à l’exception de l’effrayant Kadhafi – mais en faisant bien fait savoir qu’il serait heureux de voir Assad survivre, il a agité son poing chétif face à la piteuse cruauté du Bahreïn et il reste incroyablement muet sur l’Arabie saoudite. En plus, il se met à genoux devant Israël. Faut-il alors s’étonner que les Arabes tournent le dos à l’Amérique, non pas de rage ou de colère, ni avec des menaces ou de la violence, mais avec mépris ? Ce sont les Arabes et leurs congénères musulmans du Moyen-Orient qui prennent désormais eux-mêmes les décisions.

La Turquie est furieuse contre Assad parce que ce dernier a promis à deux reprises de s’exprimer sur les réformes et les élections démocratiques – et il n’a pas respecté sa parole. Le gouvernement turc a envoyé par deux fois des délégations à Damas et, selon les Turcs, Assad a menti au ministre turc des Affaires étrangères lors de la deuxième visite, insistant sans détours sur le fait qu’il rappellerait les légions de son frère Maher et leur ferait quitter la rue des villes syriennes. Il ne l’a pas fait. Les tortionnaires continuent leur travail.

Voyant les centaines de réfugiés sortir en grand nombre de Syrie et affluer à la frontière septentrionale du Liban, le gouvernement turc a maintenant tellement peur que ne se répète la marée de kurdes irakiens, qui se sont massivement réfugiés en submergeant leur frontière à la suite de la guerre du Golfe en 1991, qu’il a élaboré un plan secret en vue d’empêcher les Kurdes de Syrie de s’installer par milliers dans les régions kurdes du sud-est de la Turquie. Les généraux turcs ont donc préparé une opération qui prévoit d’envoyer plusieurs bataillons de soldats turcs en Syrie, afin d’y établir une « zone de sécurité » pour les réfugiés syriens à l’intérieur du califat d’Assad. Les Turcs sont prêts à avancer bien au-delà de la ville frontalière syrienne d’Al Qamishli – peut-être jusqu’à mi-chemin de Deir el-Zour (le vieux champ de la mort désertique de l’Holocauste arménien de 1915, mais il ne faut pas le dire) – pour procurer un « refuge sûr » à ceux qui fuient les massacres dans les villes syriennes.

Pendant ce temps, les Qataris tentent d’empêcher l’Algérie de ravitailler Kadhafi en chars et véhicules blindés – ce fut l’une des raisons pour lesquelles l’émir du Qatar, le plus sage de tous ces oiseaux dans le golfe Persique, a rendu visite au président algérien, Abdelaziz Bouteflika, la semaine dernière. Le Qatar est engagé auprès des rebelles libyens à Benghazi : ses avions survolent la Libye et la Crète et – ce qui n’a pas été divulgué à ce jour – des officiers qataris conseillent les rebelles dans la ville de Misrata, dans l’ouest de la Libye. Mais si des blindés algériens étaient en effet remis à Kadhafi pour remplacer le matériel qui a été détruit lors des frappes aériennes, cela rendrait compte des progrès ridiculement lents de la campagne que l’OTAN mène contre Kadhafi.

Bien sûr, tout dépend du réel contrôle que Bouteflika a sur son armée – ou si le « pouvoir » algérien, qui inclut beaucoup de généraux corrompus et secrets, font l’affaire. L’équipement algérien est supérieur à celui de Kadhafi et, pour chaque char perdu, Kadhafi pourrait donc obtenir un modèle amélioré pour le remplacer. Au Sud de la Tunisie, l’Algérie et la Libye partagent une frontière de désert de 1.200 kilomètres, une voie d’accès facile pour faire transiter ces armes.

Mais les Qataris s’attirent également le venin d’Assad. La focalisation d’Al Jazeera sur l’insurrection syrienne – avec sa mise en images des morts et des blessés, qui est beaucoup plus dévastatrice que tout ce que les informations télévisées occidentales édulcorées oseraient diffuser – a conduit la télévision d’Etat syrienne à cracher tous les soirs à la face de l’Emir et de l’Etat du Qatar. Le gouvernement syrien vient de suspendre jusqu’à 5 milliards d’euros de projets d’investissements du Qatar, dont un projet de la Compagnie d’électricité et des eaux du Qatar.

Au milieu de tous ces événements énormes et épiques – le Yémen lui-même peut encore se révéler être le plus grand bain de sang de tous, tandis que le nombre de « martyrs » syriens a maintenant dépassé les victimes des escadrons de la mort de Moubarak il y a cinq mois – est-il surprenant, alors, que la comédie de MM. Netanyahu et Obama semble à ce point hors de propos ? En effet, la politique d’Obama vis-à-vis du Proche-Orient – quelle qu’elle soit – semble parfois si confuse qu’elle est à peine digne d’être étudiée. Bien sûr, le président américain soutient la démocratie – pour admettre ensuite que cela pourrait entrer en conflit avec les intérêts américains. Dans cette merveilleuse démocratie appelée Arabie saoudite, les États-Unis sont maintenant en train de persévérer avec un contrat d’armement de 50 milliards d’euros et aident les Saoudiens à développer une nouvelle force d’ « élite » pour protéger le pétrole et les futurs sites nucléaires du royaume. D’où la peur d’Obama d’énerver l’Arabie Saoudite, dont deux des trois frères à sa tête sont désormais si invalides qu’ils ne peuvent plus prendre de décisions sensées – malheureusement, il se trouve que l’un des deux est le roi Abdallâh – et qu’ils on la volonté de permettre au régime enclin aux atrocités de la famille Assad de survivre. Bien sûr, les Israéliens préféreraient de loin que la « stabilité » de la dictature syrienne se poursuive : vous savez, mieux vaut le sombre califat que les islamistes haineux qui pourraient émerger des ruines. Mais cet argument est-il vraiment assez bon pour qu’Obama le soutienne, lorsque le peuple syrien meurt dans les rues pour le genre de démocratie que le président américain affirme qu’il veut voir dans la région ?

L’un des éléments les plus futiles de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient est l’idée fondamentale que les Arabes sont en quelque sorte plus stupides que le reste d’entre nous (certainement plus que les Israéliens), qu’ils sont plus déconnectés de la réalité que l’Occident et qu’ils ne comprennent même pas leur propre histoire. Ainsi, ils doivent être sermonnés, réprimandés et cajolés par La Clinton et ses semblables – autant que leurs dictateurs l’ont fait et continuent de le faire, des figures paternelles guidant leurs enfants dans la vie. Mais les Arabes sont beaucoup plus lettrés que ceux de la précédente génération : des millions d’entre eux parlent parfaitement l’anglais et comprennent trop bien la faiblesse politique et le manque de pertinence dans les paroles du président américain. En écoutant le discours de 45 minutes qu’Obama a prononcé ce mois-ci – le « coup d’envoi » de quatre jours entiers de mots ambigus et de poudre aux yeux par l’homme qui a tenté de tendre la main au monde musulman au Caire il y a deux ans, puis qui n’a rien fait – on aurait pu penser que le président américain était à l’origine de la révolte arabe, alors qu’il est resté assis sur le banc de touche, apeuré.

Un effondrement linguistique intéressant s’est produit dans le langage du président au cours de ces quatre jours décisifs. Le jeudi 19 mai, il a évoqué la poursuite de la construction des « implantations » israéliennes. Le lendemain, Netanyahou l’a sermonné sur « certains changements démographiques qui ont eu lieu sur le terrain ». Puis, quand Obama s’est adressé, dimanche, au lobby américain AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), il avait lâchement adopté la propre expression grotesque de Netanyahou. Maintenant, lui aussi parle de « nouvelles réalités démographiques sur le terrain ». Qui pourrait croire qu’il parlait des colonies juives, internationalement reconnues comme illégales, construites sur des terres volées aux Arabes lors de l’un des plus gros hold-up dans l’histoire de la « Palestine » ? Le retard dans l’instauration de la paix sapera la sécurité d’Israël, a annoncé Obama – apparemment pas au courant que le projet de Netanyahou consiste à retarder et retarder et retarder jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de terre pour un Etat palestinien « viable », que les États-Unis et l’Union européenne souhaiteraient soi-disant voir.

Puis nous avons eu droit à un verbiage sans fin sur les frontières de 1967. Netanyahou dit qu’elles sont « indéfendables » (même si elles semblent avoir été assez défendables pendant les 18 années qui ont précédé la Guerre des Six Jours), puis Obama – oublieux du fait qu’Israël doit être le seul pays au monde à avoir une frontière terrestre orientale mais ne sait pas où elle se trouve – a dit qu’il a été mal compris quand il a parlé de 1967. Ce qu’il dit n’a pas d’importance. George W Bush a cédé, il y a des années, quand il a remis à Ariel Sharon une lettre déclarant que l’Amérique acceptait les « grands centres de population israéliens déjà existants » au-delà des frontières de 1967. Pour ces Arabes prêts à écouter la harangue molle d’Obama, ce fut une courbette de trop. Ils ne pouvaient tout simplement pas comprendre cette réaction au discours que Netanyahou à prononcé devant le Congrès US. Comment les politiciens américains ont-ils pu se lever et applaudir Netanyahou 55 fois – je dis bien 55 fois – avec plus d’enthousiasme que les parlements en chewing-gum d’Assad, de Saleh et des autres ?

Et qu’est-ce que le Grand Orateur a voulu dire lorsqu’il a déclaré que « chaque pays a le droit de se défendre », mais que la Palestine serait « démilitarisée » ? Ce qu’il voulait dire était qu’Israël continuerait d’attaquer les Palestiniens (comme en 2009, par exemple, quand Obama est resté traîtreusement silencieux), tandis que les Palestiniens devraient encaisser ce qui leur arriverait s’ils ne se comportent pas selon les règles – car ils n’auraient pas d’armes pour se défendre. Quant à Netanyahou, les Palestiniens doivent choisir entre l’unité avec le Hamas ou la paix avec Israël. Tout cela était très étrange. Quand il n’y avait pas d’unité, Netanyahou nous disait à tous qu’il n’y avait pas d’interlocuteur palestinien parce que les Palestiniens étaient désunis. Pourtant, quand ils s’unissent, ils sont disqualifiés des pourparlers de paix.

Bien entendu, plus longtemps vous vivez au Moyen-Orient plus le cynisme y est grand. Je me souviens, par exemple, d’un voyage que j’ai effectué à Gaza au début des années 80, alors que Yasser Arafat dirigeait son petit Etat de l’OLP à Beyrouth. Soucieux de détruire le prestige d’Arafat dans les territoires occupés, le gouvernement israélien décida d’apporter son soutien à un groupe islamiste à Gaza qui s’appelait le Hamas. En fait, j’ai vu de mes propres yeux le chef du Commandement-Sud de l’armée israélienne négocier avec les responsables barbus du Hamas, en leur donnant la permission de construire plus de mosquées. Il est juste de dire, bien sûr, que nous étions également occupés ailleurs à l’époque, en encourageant un certain Oussama Ben Laden pour combattre l’armée soviétique en Afghanistan. Mais les Israéliens n’ont pas renoncé au Hamas. Ils ont ensuite tenu une autre réunion avec cette organisation en Cisjordanie : cette histoire fit la une du Jerusalem Post, le lendemain. Mais il n’y a pas eu le moindre reproche de la part des Américains.

Puis il y a cet autre moment dont je me rappelle au cours de ces longues années. Les membres du Hamas et du Djihad islamique – tous palestiniens – ont été, au début des années 90, jetés de l’autre côté de la frontière israélienne dans le sud du Liban, où ils ont passé plus d’un an à camper sur le versant glacé d’une montagne. Je leur ai rendu visite de temps en temps et, à une occasion, j’ai mentionné que je me rendrai le lendemain en Israël. Immédiatement, l’un des hommes du Hamas a couru jusqu’à sa tente et est revenu avec un carnet. Il m’a donné les numéros de téléphone de trois hauts responsables politiques israéliens – dont deux sont toujours aujourd’hui en place – et, quand je suis arrivé à Jérusalem, j’ai appelé ces numéros qui se sont tous avérés corrects. En d’autres termes, le gouvernement israélien avait été en contact personnel et direct avec le Hamas.

A présent, le récit a été complètement déformé. Le Hamas sont les super-terroristes, les représentants d’ « al-Qaïda » dans la direction palestinienne unifiée, les hommes du mal qui feront en sorte que la paix n’aura jamais lieu entre les Palestiniens et les Israéliens. Si seulement c’était vrai, le véritable al-Qaïda serait plus qu’heureux d’en endosser la responsabilité. Mais ce n’est pas vrai. Dans le même contexte, Obama a déclaré que les Palestiniens auraient à répondre aux questions sur le Hamas. Mais pourquoi le devraient-ils ? Qu’est-ce Obama et Netanyahou pensent à propos du Hamas, qui serait désormais sans intérêt pour eux. Obama met en garde les Palestiniens de ne pas demander un Etat à l’ONU en septembre prochain. Mais pourquoi pas, grands dieux ? Si les peuples d’Egypte, de Tunisie, du Yémen, de Libye et de Syrie – nous attendons tous la prochaine révolution (La Jordanie ? Encore le Bahreïn ? Le Maroc ?) – peuvent se battre pour la liberté et la dignité, pourquoi les Palestiniens ne le pourraient-ils pas ? Sermonnés pendant des décennies sur la nécessité que la protestation soit non-violente, les Palestiniens choisissent de s’adresser à l’ONU avec leur appel à la légitimité – seulement pour être rembarrés par Obama.

Après avoir lu tous les « Palestine Papers » qu’Al-Jazeera a révélés, il ne fait aucun doute que les négociateurs officiels de la « Palestine » feront tout pour produire une sorte de mini-État. Mahmoud Abbas, qui a réussi à écrire un livre de 600 pages sur le « processus de paix » sans mentionner une seule fois le mot « occupation », pourrait même s’infléchir sur le projet onusien, craignant l’avertissement d’Obama que ce serait une tentative d’ « isoler » Israël et donc de délégitimer l’Etat d’Israël – ou « l’État juif », comme le président américain l’appelle maintenant. Mais Netanyahou fait plus que quiconque pour délégitimer son propre Etat : en effet, il ressemble de plus en plus à ces bouffons arabes qui ont jusqu’à présent jonché le Moyen-Orient. Moubarak a vu une « main étrangère » dans la révolution égyptienne (l’Iran, bien sûr). Pareil pour le Prince héritier du Bahreïn (l’Iran de nouveau). Tout comme Kadhafi (al-Qaïda, l’impérialisme occidental, choisissez), et aussi Saleh du Yémen (al-Qaïda, le Mossad et l’Amérique). Et également Assad de la Syrie (l’islamisme, probablement le Mossad, etc.). Et tout comme Netanyahou (l’Iran, assez naturellement, la Syrie, le Liban, à peu près n’importe qui auquel l’on peut penser, à l’exception d’Israël lui-même).

Mais tandis que ces absurdités se poursuivent, les plaques tectoniques ont des soubresauts. Je doute beaucoup que les Palestiniens restent silencieux. S’il y a une « intifada » en Syrie, pourquoi pas une troisième Intifada en « Palestine » ? Pas une lutte de kamikazes mais des protestations massives regroupant des millions de personnes. Si les Israéliens sont obligés d’abattre les quelques centaines de manifestants qui ont tenté – et réussi dans certains cas – à traverser la frontière israélienne il y a près de deux semaines, que feront-ils lorsqu’ils se retrouveront face à des milliers ou des millions. Obama dit qu’aucun Etat palestinien ne doit être déclaré à l’ONU. Mais pourquoi pas ? Qui se soucie au Moyen-Orient de ce que dit Obama ? Pas même, semble-t-il, les Israéliens. Le Printemps arabe deviendra bientôt un été chaud et il y aura un automne arabe aussi. Mais alors, le Moyen-Orient aura peut-être changé à tout jamais. Ce que dit l’Amérique n’a aucune importance.

Robert Fisk

Note

[1] : Le Grand Lac Amer est un lac d’eau salée situé entre les parties nord et sud du Canal de Suez, en Égypte.

à lire également sur le même sujet :

- La fin des Etats-Unis

- Le monde est-il trop grand pour échouer ?

- Le Yémen plonge-t-il dans la guerre tribale ?

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- L’échiquier syrien

- La guerre éclatera-t-elle cet été au Moyen-Orient ?

Article original : Who cares in the Middle East what Obama says ?

Traduction : JFG

Le Yémen plonge-t-il dans la guerre tribale ?

31 mai

par Abou Anaïs pour Les Rivages des Syrtes

Le 22 mai, pour la troisième fois, le chef de l’Etat yéménite Ali Abdallah Saleh, menacé par un mouvement de contestation populaire déclenché au mois de février, a failli à sa promesse de signer  le plan de sortie de crise proposé par les Etats membres du Conseil de Coopération des Etats Arabes du Golfe (CCEAG) prévoyant sa démission et la formation dans les 30 jours d’un nouveau gouvernement.

Le 22 mai est la date de commémoration de la réunification des deux Yémen, réalisée entre le Nord et le Sud en 1990 ; le 22 mai 2011 marque le franchissement d’une étape décisive pour l’avenir du régime de Saleh. Coutumier de la pratique : promettre puis se rétracter, le président Saleh ne semble pas, cette fois ci,  avoir pris l’exacte mesure de la crise.

Le 23 mai, la crise s’intensifiait brutalement conduisant à de violents affrontements entre des milices tribales et les forces de sécurité dans le quartier d’al-Hasaba dans le nord de Sana’a :

le complexe résidentiel de Sadiq al-Ahmar (photo ci-dessus), chef de la confédération tribale des Hashed, rallié à la contestation en mars, était la cible de tirs de missiles et de mortiers au moment même où s’y tenait une ultime tentative de médiation conduite par des chefs de tribus et  des représentants du président Saleh dépêchés auprès du cheikh al-Ahmar. Le chef de la médiation, le général Ghalib al-Ghamish, chef des services de renseignement (Office de Sécurité Politique), blessé par des tirs, a désormais rejoint l’opposition ; de nombreux cheikhs, également mandatés par Saleh, ont été tués ou blessés par les forces de sécurité loyales au président.

Les combats qui se sont rapidement propagés dans et hors de la capitale ont provoqué depuis cet événement la mort de centaines de personnes et se sont traduits par l’occupation de bâtiments officiels par les milices tribales, notamment le ministère de l’Intérieur et la radio d’état.

Ainsi, sur le mouvement de contestation populaire porté par la jeunesse et une coalition de partis d’opposition, revendiquant un caractère pacifique, se greffe désormais une lutte armée entre les élites au sein de l’appareil d’Etat mettant aux prises le clan présidentiel et la deuxième famille la plus puissante du Yémen, celle des al-Ahmar, longtemps alliée à Saleh, devenue plus distante mais surtout forte de l’appui de nombreuses tribus.

S’ils en furent accusés par le clan présidentiel, les membres de la famille al-Ahmar n’ont pas joué de rôle décisif dans le lancement de la contestation en janvier ; les al-Ahmar, ont saisi le moment opportun pour s’y rallier et solder une rivalité croissante avec le chef de l’Etat et son entourage.

Sadiq al-Ahmar, cible de l’attaque du 23 mai, est le cheikh suprême (cheikh al-macheikh) de la confédération des Hashed depuis la mort, en décembre 2007, de son père ‘Abdallah bin Hussein al-Ahmar. Cheikh ‘Abdallah cumulait les fonctions de chef de la confédération tribale, de président du Parlement, de chef et fondateur du parti islamiste d’opposition al-Islah (« La Réforme »). Proche des intérêts saoudiens,  il avait réussi tout au long de sa carrière politique à façonner un modus vivendi efficace avec le président Saleh et le parti au pouvoir, le Congrès Populaire Général (CPG), au point d’apparaître comme un des soutiens les plus nécessaires au maintien au pouvoir de Saleh.

Le pacte conclu entre le président et le chef d’une opposition qui n’en avait plus que l’apparence a  été progressivement rompu par ses 10 fils face à l’imminence d’une succession présidentielle au sein de la famille Saleh, au profit d’Ahmed ‘Ali ‘Abdallah Saleh, fils aîné du chef de l’Etat. Depuis la rupture, le président Saleh, issu de la tribu des Sanhan, membre de la confédération des Hashed, qualifie désormais les 10 frères  du qualificatif des « les al-Ahmar », leur déniant toute individualité et méprisant leur capacité à dépasser le seul statut de fils de leur père. Depuis le 26 mai 2011, ils font l’objet d’un mandat d’arrêt au chef de rébellion armée contre l’Etat.

Sadiq al-Ahmar, chef de la confédération tribale la plus puissante du Yémen, était jusqu’en mars 2011, député élu au sein du parti présidentiel et porte-parole du Parlement. Il est sans doute le dernier des frères à avoir rejoint le mouvement contestataire ; il est aujourd’hui l’un de ses chefs.

Un de ses frères, Hamid, homme d’affaires multimillionnaire, avait longtemps été pressenti par leur père pour prendre la tête de la famille ; avant de mourir le cheikh ‘Abdallah en avait décidé autrement.  Privé de la fonction prestigieuse de chef de la confédération, Hamid a développé ses affaires (téléphonie, banque, médias…), s’est impliqué au sein du parti d’opposition al-Islah dont il est député depuis 1993 avant de déclarer dès 2006, lors de l’élection présidentielle, son opposition à Saleh et son souhait de le voir destitué. Hamid n’a jusqu’ici été impliqué dans le mouvement de contestation à Saleh qu’au titre de financier.

Hussein al-Ahmar, ancien membre du parti au pouvoir, est désormais responsable de la mobilisation et de la préparation opérationnelle des tribus du gouvernorat d’Amran, fief de sa famille et bastion des Hashed, situé au nord de la capitale. Grâce à l’appui des tribus locales, Hussein est désormais maître du gouvernorat.

Désormais engagés dans une lute armée, les al-Ahmar savent pouvoir compter sur l’appui de milices tribales mais ils ne peuvent se prévaloir du soutien obligé des initiateurs du mouvement de protestation.

Certains d’entre eux sont attachés au maintien du caractère pacifique de la lutte contre le régime et peu désireux de se voir confisquer leur « révolution »; les autres seront plus faciles à convaincre puisqu’ils sont proches ou appartiennent au parti  al-Islah. Les premiers seront difficilement persuadés qu’une prise de pouvoir au profit des al-Ahmar puisse se solder par la fin du système clientéliste et tribal.

Une composante discrète d’al-Islah, forcément engagée dans la contestation mais jusqu’ici occultée par les éléments les plus radicaux du parti, devrait gagner en visibilité et se mettre en avant : les Frères Musulmans (« canal historique » pour les distinguer des Frères plus connus qui sont proches du salafisme) que ne manqueront pas d’inspirer leurs homologues égyptiens et d’aider les financements offerts par Hamid al-Ahmar.

La délicatesse du président Saleh, ordonnant aux forces de sécurité de tirer sur des chefs tribaux engagés dans une médiation dont il aurait pu tirer profit, n’a pas eu les effets escomptés par ce stratège brutal en fin de parcours,  jusqu’ici accoutumé à provoquer avec succès des divisions entre tribus, puisque désormais des tribus indécises ou spectatrices sont déterminées à prendre les armes : Hashed, Bakil, Mur’ad, Yafi‘…

Deuxième famille en importance au sein des Hashed, la famille Abou Shouwarib qui tire son prestige de l’aura de son ancien chef, aujourd’hui décédé, Mujahid Abou Shouwarib s’est rallié aux al-Ahmar ; son chef a été blessé lors de l’attaque du 22 mai. L’autre confédération la plus importante du Yémen, celle des Bakil, moins puissante mais numériquement plus importante, s’est également ralliée en la personne de son chef cheikh Najial-Shayif ; ralliement également d’une de ses grandes familles, les Abou Louhoum, dont un des chefs a été tué.

L’assaut donné contre la résidence de Sadiq al-Ahmar a provoqué la mort d’une dizaine de chefs de tribus : Mohammed bin Mohammed Abou Louhoum, Naji Ahmed al-Tahefi, ‘Abdallah Mabkhout al-Darhani, Sadiq Qa’aban, Mouqbil Hassan Garoun… blessé les autres, provoquant l’appel à la vengeance de leurs tribus respectives. Des tribus jusqu’ici, certes opposées au maintien au pouvoir de Saleh, sans être véritablement impliquées aux côtés des al-Ahmar sont désormais précipitées dans la bataille, appellent à la désertion de leurs membres dans les forces de sécurité ou l’armée, déclarent légitime l’assassinat du président Saleh pour venger leurs morts.

Autre acteur essentiel de la rébellion, le général « déserteur » ‘Ali Mohsen Saleh al-Ahmar, demi-frère du chef de l’Etat ou pour le moins apparenté à lui, mais par contre sans lien de parenté avec la famille al-Ahmar, est le maitre d’une force de frappe militaire dont le rôle sera déterminant : la 1ère division blindée (mieux connue sous la dénomination al-firqah, « la division »). Après avoir fait défection, en mars,  avec de nombreux officiers généraux, ‘Ali Mohsen ne semble pour l’heure pas avoir engagé ses troupes dans les combats, se contentant de protéger les contestataires dans la capitale. Néanmoins, il ne pourra qu’intervenir si ses troupes venaient à être la cible des tirs des unités demeurés fidèles au régime ou pour protéger les membres de sa tribu qui ne manqueront pas de quitter leur fief de Khamir (‘Amran) pour rejoindre Sana’a.

Son rôle politique sera plus difficile à cerner : honni par la population ; ancien bras séculier du régime ; chiite zaïdite de naissance devenu sunnite radical, proche des Frères Musulmans et des salafistes ; homme d’affaires corrompu (trafic de carburant…) ; un pédigrée qui rendra difficile l’illusion d’un changement de régime.

De son côté, le président Saleh peut compter sur l’appui de son entourage familial proche et d’une partie de la tribu des Sanhan  qui ont  noyauté de nombreuses structures de l’appareil de sécurité et de défense :

  • Ahmad ‘Ali ‘Abdallah Saleh, son fils, chef de la Garde républicaine (garde prétorienne de 12 000 hommes) et commandant des forces spéciales (3 000 hommes rattachés au ministère de la défense) ; fils aîné jusqu’ici pressenti pour lui succéder à la tête de l’Etat ;
  • Tareq Mohammed ‘Abdallah Saleh, neveu du président, chef de la sécurité présidentielle ;
  • Yahya Mohammed ‘Abdallah Saleh, neveu du chef de l’Etat, chef des forces de la sécurité centrale (ministère de l’intérieur), bureau de la sécurité nationale chargé de la lutte antiterroriste ;
  • Mohammed Saleh al-Ahmar, demi-frère du président, chef d’état-major des  forces aériennes.

Depuis quelques jours, les unités de la Garde Républicaine et les avions de chasse de l’armée de l’air constituent le fer de lance de la contre-offensive lancée par le régime contre les tribus. Leur allégeance au pouvoir central n’a néanmoins rien d’indéfectible, l’exemple d’Ali Mohsen en témoigne ; le 26 mai un commandant important de la Garde Républicaine, unité la plus dévouée au régime, a appelé à la désertion ; l’appel des chefs tribaux devrait accélérer le mouvement. Les premières victoires tactiques de la rébellion ne manqueront pas non plus de provoquer des défections ; le 27 mai, les rebelles se sont emparées de la base de la 26ème brigade de la Garde Républicaine au nord de Sana’a…

Désormais confronté à une singulière conjonction de mouvements d’opposition tous déterminés à le faire chuter : mouvement de contestation civile, opposition politique constituée, tribus, rebelles houthistes au Nord du pays, sécessionnistes au Sud, rebelles des forces armées ; le maréchal-président Saleh compte ses jours à la tête du pays et réussit lui aussi une singulière conjonction : « Ils me haïssent et ne me craignent plus ». (Ali Abdallah Saleh selon Cicéron – De Officiis).

Abou Anaïs

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Source : Les Rivages des Syrtes

Webster G. Tarpley : La prochaine décennie (vidéo)

30 mai

Au 1er janvier 2011, la population mondiale était estimée à 6,7 milliards de personnes. Selon les dernières projections du Bureau de la Population des Nations Unies, elle pourrait atteindre 10 milliards d’ici 2100. Dès 2050, elle devrait passer le cap des 9,3 milliards. A ce jour, 42 % de la population mondiale vit au sein de pays à faible fertilité (Canada, Europe de l’Ouest, Russie, Chine, Australie) contre 40 % qui vit dans des pays à moyenne fertilité (Argentine, Etats-Unis, Algérie, Inde) et 18 % dans des pays à forte fertilité. D’ici 2100, ces taux devraient s’inverser : la population vivant dans les pays à forte fertilité devrait plus que tripler et passer de 1,2 milliard à 4,2 milliards de personnes ! Dans le même temps, la population vivant dans des pays à faible fertilité déclinera d’environ 20 % et passera de 2,9 à 2,4 milliards d’habitants.

Bref, de la réduction de la population mondiale (eugénisme, malthusianisme) à l’émergence d’une monnaie mondiale (DTS, Bancor) en passant par l’Iran, Webster G. Tarpley nous dresse un tableau des “problèmes” actuels relevant de l’effondrement du Système (ou de la grave crise de civilisation occidentale) et qui influenceront les politiques nationales et internationales de la prochaine décennie.

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L’avenir de l’Eurasie se joue en mer de Chine

30 mai

par Jure Georges Vujic pour Realpolitik.tv

Comme l’a si bien déclaré Zbigniew Brzezinski, l’Eurasie est le pivot mondial du supercontinent. La puissance qui dans les prochaines décennies exercera sur cette masse continentale l’hegemon, exercera corrélativement une grande influence sur les peuples et les deux zones économiques les plus riches et les plus productives du monde : l’Europe occidentale et l’Asie du Sud-Est.

D’autre part, compte tenu de la proximité géographique de l’Eurasie, la puissance hégémonique en Eurasie exercera de même une grande influence sur l’Afrique et le Moyen-Orient. La Chine et l’Inde en tant que puissances émergentes, la renaissance impériale de la Russie en tant qu’hegemon régional, l’émergence du Japon et de la Corée du Sud dans le jeu des grandes puissances, laissent présager un éventuel nouveau partage des cartes géopolitiques dans la région. L’Europe Occidentale, avec sa stratégie de défense et sa PESCPolitique étrangère et de sécurité commune », ndlr) malgré sa dépendance vis-à-vis des mots d’ordre atlantistes de Washington, semble néanmoins consciente de l’enjeu géopolitique eurasiatique.

C’est dans cette optique que l’UE entend promouvoir, dans la région et les pays de Union, davantage de multilatéralisme effectif, afin d’éviter un cloisonnement de cette région et son isolement par la politique européenne du voisinage et la toute nouvelle Union méditerranéenne. Les intérêts géo-économiques et financiers de l’Union dans la région, les enjeux de la globalisation sont trop grands pour que l’Europe soit marginalisée par le jeu des grandes puissances en Eurasie. En suivant les thèses bien connues de Mackinder à propos du heartland, il est aujourd’hui davantage plus clair que les États-Unis et les autres puissances régionales atlantistes entendent parfaire la bien connue stratégie de défense du neo-containment (« endiguement », ndlr) par un contrôle accru des mers et de la zone littorale qui s’étend de Suez à Shanghai, et notamment à cause de l’émergence de nouveaux acteurs régionaux d’envergure comme le Japon, la Chine, et l’Inde. C’est dans cette perspective que Bill Émmot l’éditoraliste de The Economist affirme que les nouveaux pouvoirs eurasiatiques renforcent leurs pouvoirs maritimes sous la forme d’installations militaires localisées, pour les mettre au service de la protection de leurs intérêts économiques, la défense de leurs routes stratégiques et afin élargir leurs zones d’influence.

La stratégie américaine d’encerclement de la Chine

Depuis des décennies et surtout depuis la Guerre Froide, les États-Unis se posent en pouvoir dominant sur le littoral asiatique méridional. Afin d’améliorer son dispositif hégémonique dans la région et de décourager toute puissance montante continentale en Asie Centrale, le système de sécurité maritime américain repose actuellement sur des régions sécuritaires dites pivots : d’une part le Canal de Panama qui relie l’Atlantique et le Pacifique, deuxièmement les lily pads (« nénuphars », ndlr) qui relient les installations militaires maritimes de San Diego à Hawaï jusqu’à Guam, et de Guam au Japon et la Corée du Sud, et enfin troisièmement, la grande barrière qui s’étend le long du littoral du sud-est asiatique. Grâce à cette barrière maritime qui s’étend du nord de Bornéo en passant par Singapour, les États Unis sont assurés d’une présence géostratégique en Asie du Sud-Est.

Le système de sécurité maritime américain comprend deux têtes de ponts stratégiques : Taïwan et le Japon. Les États Unis ont conclu en octobre 2008 un contrat avec Taïwan pour la vente de missiles intercepteurs et d’hélicoptères Apache pour 4.4 milliards d’euro. En chien de garde de la grande barrière sécuritaire maritime, Taïwan a mis la Chine dans une position défensive. Le second pilier du dispositif défensif américain est le Japon qui abrite la plus importante base navale de l’American Seventh Fleeth et possède une armée efficace. La modernisation militaire de la Chine et la montée en puissance maritime de la Corée du Sud ont forcé les cercles militaires et stratégiques japonais à repenser leur doctrine militaire. C’est ainsi que le vice-amiral Hideaki Kaneda à la tête de la force japonaise maritime d’autodéfense explique, en affirmant que la Chine a changé de style de défense maritime vers un sea-power plus agressif, ce qui a poussé le Japon à reformuler sa stratégie maritime nationale. L’armée japonaise vient de se doter d’armements sophistiqués, de destroyers portes-hélicoptères Hyuga qui accroissent les capacités opérationnelles maritimes.

Tokyo utilise le JMSDF (Force japonaise maritime d’autodéfense) en support aux opérations en Afghanistan et en Irak. D’autre part, le Japon a acquis une nouvelle force de frappe avec le développement de la garde côtière qui est engagée dans la diplomatie maritime avec leurs partenaires dans l’Asie du Sud-Est. La Corée du Sud, allié stratégique des États Unis dans la grande barrière maritime, vient de construire des bases navales maritimes tout près de la Chine et du Japon. La Corée du Sud, qui a le plus grand budget militaire dans le monde en proportion de son PIB, vient de réorganiser et de moderniser son armée avec la mise sur pied de trois escadrons mobiles stratégiques qui seront opérationnels en 2020 et qui seront constitués de bâtiments équipés du système de combat AEGIS. Paul Kennedy dans « The Rise and Fall of the Great Powers » (« Naissance et déclin des grandes puissances », ndlr) a déclaré que le Japon et la Corée du Sud se doteront d’un certain degré d’autonomie face à leur allié états-unien, mais continueront d’occuper une place prépondérante dans le dispositif de défense américain de la grande barrière maritime.

La stratégie chinoise du collier de perles

La Chine constitue une menace géopolitique certaine pour le Japon et la Corée du Sud. Sa croissance économique a doublé depuis 1990 ; afin de soutenir cette croissance vertigineuse Pékin devra augmenter sa consommation de pétrole de 150% d’ici 2020. Actuellement plus de 6000 navires chinois naviguent dans l’Océan Indien pour approvisionner leur pays en pétrole. Il va de soit que d’ici 2025, la Chine devra importer de considérables ressources énergétiques du Moyen-Orient et de l’Afrique. Les géostratégies maritimes américaine et japonaise buttent uniquement sur la voie maritime chinoise, laquelle passe par la Mer de Chine avec ses ramifications le long du Détroit de Malacca. 80% des transports maritimes pétroliers empruntent cette artère stratégique. Afin d’assurer la sécurité de ses routes maritimes d’approvisionnement énergétique, la Chine devra contourner les États-Unis et le Japon à l’Est. La Russie concentre sa puissance maritime au Nord, alors que l’Inde contrôle le flanc maritime Sud de l’Océan Indien. En conséquence, la Chine devra renforcer son indépendance et la puissance de son pouvoir naval militaire, en particulier dans l’Océan Indien. La stratégie maritime chinoise est double : d’une part, elle doit contenir la présence américaine dans le détroit de Taïwan, d’autre part, à l’avenir, elle devra assurer sa poussée maritime vers l’Océan Indien en encerclant l’Inde.

C’est dans le cadre de cette nouvelle stratégie maritime que la Chine vient de s’équiper de sous-marins russes de la classe Kilo. La deuxième composante du programme de modernisation navale chinois et d’encerclement stratégique de l’Inde est constituée de ce que l’on appelle le collier de perles maritime (« collier = réseau » et « perles = bases », ndlr). Ce collier maritime relie l’installation navale chinosie de Sanya dans le sud avec l’île de Hainan, et d’autre part avec le Moyen-Orient. D’autres colliers maritimes secondaires s’étendent vers le Sri Lanka et dans les Maldives, reliant la baie de Bengale avec Gwadar dans la Mer d’Arabie et complétant le triangle stratégique autour de l’Inde. La Chine redoute actuellement que les États-Unis et leurs alliés encerclent la Chine et l’espace maritime privilégié chinois, et c’est pourquoi les thèses d’Alfred Mahan à propos de la nécessité de la sécurisation des routes de transports sont actuellement très en vogue dans les milieux stratégiques militaires chinois. Les perles (étapes) du collier chinois, du Pakistan à Bornéo, vont devenir des couloirs stratégiques dans le littoral qui relie l’Afrique au Moyen-Orient. Afin de diversifier ses routes d’approvisionnement et d’éviter des goulots d’étranglements dans le dispositif du collier de perles, les ressources énergétiques pourront être acheminées par Sittwe et Gwadar, par route et voie ferrée le long de la frontière chinoise avec la Birmanie et le Pakistan en pénétrant dans les provinces chinoises de Yunnan ou le Xingjiang. Lorsque la géostratégie chinoise sera consolidée dans l’Océan Indien, le futur collier de perles pourra s’ouvrir aux Seychelles en étendant la poussée stratégique chinoise vers l’Afrique. Ce n’est pas un hasard si Pékin a annoncé en décembre 2008 la volonté de construire une base aérienne, afin de de sécuriser son collier de perles et de consolider la présence stratégique maritime chinosie dans l’Océan Indien.

Le contre-encerclement de l’Inde et le projet indo-atlantiste

Comme la Chine, l’Inde est extrêmement dépendante des routes maritimes commerciales. 77% des importations indiennes de pétrole proviennent du Moyen-Orient et de l’Afrique. Le brigadier Arun Sahgal, directeur de l’Institut indien United Service Institution de New Delhi, qualifie la politique géopolitique chinoise de stratégie d’encerclement. En effet, le Nord de l’Inde est directement voisin de la Chine ; à l’Ouest le rival régional pakistanais, avec lequel la Chine développe ses relations, à l’Est le Bengladesh pro-chinois et la junte birmane, alors qu’au Sud se trouve le collier de perles chinois qui entoure l’Inde tel un serpent maritime géostratégique. Pour certains géopoliticiens et stratèges indiens et américains, une grande coalition des États côtiers et insulaires permettrait d’opérer un contre-encerclement de la Chine. Cette stratégie indo-américaine permettrait d’assurer un contre-encerclement par une ceinture géostratégique autour des rimlands (« terres côtières », ndlr) asiatiques : l’Inde au Sud-Ouest de la Chine, la Corée du Sud au Nord-Est, le Japon et Taïwan à l’Est, et les Philippines et Guam au Sud-Est, ce qui obligerait la Chine à adopter une posture géostratégique défensive. Cette stratégie indo-américaine pourrait menacer à long terme la construction d’une alliance eurasienne stratégique maritime et continentale.

L’Inde anticipe de même la menace d’un renforcement des relations entre le Pakistan et la Chine, et a entamé une pénétration géostratégique en Asie Centrale : en 2006, New Delhi a étendu son influence dans cette région de l’Eurasie en ouvrant un premier aéroport militaire indien dans cette région, au Tadjikistan, un pays qui borde le Pakistan au Nord et la Chine à l’Ouest, et qui offre à l’Inde un pont avancé dans la région. L’Inde renforce son potentiel militaire naval et a construit une nouvelle installation maritime militaire stratégique à Karwar au Sud-Ouest de la côte indienne, ainsi qu ‘une nouvelle base aéronavale à Uchipuli dans le Sud-Est, et un poste d’observation à Madagascar lui permettant de concentrer son commandement naval dans les îles d’Andaman. L’Inde a pris place dans la profondeur de la Mer de Chine du Sud, en pénétrant dans la baie vietnamienne de Cam Ranh, laquelle lui ouvre la voie à une combinaison géostratégique navale et aérienne permettant de projeter sa force de frappe dans la Mer d’Arabie, le Golfe de Bengale, le long de l’Océan Indien et la partie Ouest du Pacifique. Consciente de ces menaces d’encerclement et de contre-encerclement de la profondeur eurasiatique continentale sur les franges maritimes du continent européen et asiatique, la Russie se livre à un redéploiement de sa stratégie militaire eurasiste le long du littoral eurasien et africain, qu’illustre la décision d’ouvrir des bases militaires navales en Syrie, en Libye et au Yémen. Ces décisions sont accompagnées d’un vaste programme de modernisation navale, par des projets de construction d’avions de combats de nouvelle génération et un renforcement des capacités technologiques et logistiques.

Tribulations géopolitiques dans la zone côtière eurasiatique

Il est désormais évident que les stratégies d’encerclement et de contre-encerclement américaines, japonaises, sud-coréennes, chinoises, indiennes et russes se concentrent sur la zone côtière eurasienne, en tant que zone géopolitique pivot pour le contrôle de l’hinterland (« arrière-pays », ndlr), la profondeur stratégique de la masse continentale eurasienne. Dans cet ensemble géopolitique émergeant, la ceinture littorale eurasienne passe par des axes géostratégiques composés par le canal de Suez et Shanghai, car ces axes séparent des pouvoirs émergents eurasistes : la Chine, le Japon et la Corée du Sud à l’Est, l’Inde au Sud, la Russie au Nord, alors que l’UE se situe à l’extrême Ouest, et les Etats-Unis sont présents dans la région par la présence de bases navales. La revue stratégique de Défense française en 2008 annonçait déjà que le centre de gravité stratégique global glissait vers l’Asie. Dans le cadre d’une reconfiguration multipolaire du monde, au XXIème siècle, la zone Suez-Shanghai jouera le rôle géostratégique de gateway (« passerelle », ndlr) entre les divers pouvoirs continentaux et maritimes de l’Eurasie.

Le jeu sino-américain et la stratégie du linkage en Mer de Chine

Point de passage entre la Mer de Chine, l’Asie du Sud-Est et l’Asie Orientale, la Mer des Philippines offre des possibilités incontournables à l’armée américaine pour s’assurer du contrôle de toute cette zone stratégique. Mais la Chine est la puissance régionale incontestée de la zone. Elle fait figure de menace en raison de son implication dans toutes les zones de conflit, de ses multiples revendications territoriales et de ses réticences à entrer dans un processus de règlement multipolaire. En effet, la Chine cherche à étendre sa zone économique exclusive, notamment sur les archipels de Paracels (ou « îles Xisha », ndlr), Spratleys (ou « îles Nansha », ndlr), Pratas (ou « îles Dongsha », ndlr) et Macclesfield. Au total, depuis les années 90, le renouveau de l’intérêt porté par la Chine à cette mer ne s’est pas démenti. Mais, cela n’est en rien comparable à l’intérêt que Pékin porte à Taïwan.

Source de la carte : Rivalités maritimes en Asie (Philippe Rekacewicz)

La Chine est hyper sensible à l’égard de Taïwan, qu’elle considère comme sa 22ème province. Elle ne concède aucun compromis sur la position d’une Chine unique. Bien que les États-Unis aient accepté cette position, la Chine est convaincue que l’aide fournie par les États-Unis à Taïwan lui donne la confiance de s’opposer aux revendications de Pékin ; ce qui entraîne la méfiance de la Chine à l’égard des États-Unis. Il est certain que, de son attitude dépendront la paix et la sécurité de cette partie de monde. Il est aussi certain qu’avec le développement économique, la Chine sera de plus en plus dépendante de son approvisionnement en pétrole et de son commerce maritime.

L’enjeu stratégique de la Mer des Philippines

Le rôle éminent joué en Asie, sur le plan militaire, par les États-Unis, au cours des cinquante dernières années, leur a permis de mettre en place un dispositif aux articulations majeures dont la Mer des Philippines offre des possibilités qui demeurent incontournables. En effet, les États-Unis sont actuellement, en Asie, la nation la plus puissante, à la fois politiquement, économiquement et militairement. Leur présence actuelle tient principalement à la menace qu’exerce la Corée du Nord dans la péninsule coréenne et au réveil de la Chine. En Asie du Sud-Est, les États-Unis ne sont plus présents de manière permanente, depuis qu’ils ont dû abandonner leurs deux bases des Philippines, en novembre 1992. Néanmoins, dans toute la région sauf, peut-être la Chine, il existe une reconnaissance générale des États-Unis comme seul et important acteur ayant la capacité d’assurer l’équilibre stratégique. Ainsi les États-Unis participent largement au maintien de la sécurité dans cette région du monde. Le commandement du Pacifique, dont l’État major est à Hawaï, est en charge de l’ensemble des forces américaines stationnées entre la côte Ouest des États-Unis et la Mer des Philippines.

Le contrôle de la Mer des Philippines permet à l’armée américaine d’assurer le soutien logistique de ses forces largement disséminées dans la région asiatique et de donner la liberté d’action aux flottes déployées dans la région des Philippines. Disposer à nouveau de bases aux Philippines présente aux yeux des Américains un double intérêt. Le premier est le relais entre les Océans Pacifique et Indien, lequel n’est assuré aujourd’hui que par Singapour, où un millier d’hommes s’occupent du ravitaillement et de l’entretien des bâtiments et avions américains. Mais Singapour est une petite île aux capacités limitées et qui se trouve à l’entrée du Détroit de Malacca. Les Américains lorgnent le complexe aéroportuaire de Général Santos qu’ils ont récemment aménagé loin des regards indiscrets dans une baie bien abritée de l’île philippine de Mindanao. Général Santos est davantage à l’écart que la Baie de Subic de la Mer de Chine du Sud, des eaux qui sont l’objet d’une querelle ouverte notamment entre la Chine, le Vietnam et les Philippines et dont les États-Unis ne paraissent pas vouloir se mêler. Le deuxième intérêt est de disposer en Asie de l’Est, en cas de conflit en Extrême-Orient, d’un point d’appui solide à l’extérieur du Japon et de la Corée du Sud. Le complexe de Subic et Clark remplissait autrefois cette fonction. Les Philippines pourraient de nouveau le faire si les « manœuvres conjointes » en cours, qui peuvent s’étaler de six mois à un an, débouchent sur un engagement plus durable. Cette possibilité ne peut être exclue si l’on s’en tient aux pressions constantes des Américains sur les Philippins pour aboutir à une « normalisation » des relations militaires qui feraient du vote de 1991 un accident de l’histoire. La Mer des Philippines occupe une place stratégique sur le plan militaire aussi bien pour les puissances régionales que pour les États-Unis d’Amérique.

La Chine, quant à elle, cherche à utiliser sa puissance maritime croissante pour contrôler, non seulement l’exploitation des eaux riches en hydrocarbures de cette zone, mais aussi les voies maritimes, parmi les plus fréquentées au monde. Afin de contrer l’influence chinoise en Mer Jaune et en Chine méridionale, les États-Unis entendent redéployer une ceinture maritime militaire autour de la Chine en s’associant à des exercices maritimes et aériens avec la Corée du Sud, au large de la côte Est de la péninsule coréenne. Les liens militaires entre les États-Unis et l’unité d’élite des forces armées indonésiennes s’inscrivent dans le cadre de cette politique navale renouvelée. Ces jeux de stratégie militaire constituent surtout un avertissement lancé à la Corée du Nord sur la force de l’engagement de l’Amérique en Corée du Sud, suite au naufrage du bâtiment de guerre sud-coréen le Cheonan. Mais ils confirment surtout que les engagements de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan n’empêchent pas les États-Unis de défendre leurs intérêts nationaux vitaux en Asie. Le deuxième théâtre de ces jeux stratégiques se situe en Mer Jaune, dans les eaux internationales, très proches de la Chine, démontrant encore une fois l’engagement des États-Unis pour la liberté des mers en Asie. S’ensuivit la visite d’un porte-avions américain au Vietnam, le premier depuis la fin de la guerre, il y a 35 ans. La Corée du Nord, s’est violemment opposée à ces jeux stratégiques, menaçant même d’une réponse « physique ». La Chine a non seulement qualifié l’intervention de Mme Clinton au sujet des îles Spratleys « d’attaque », mais a aussi organisé des manœuvres navales non prévues en Mer Jaune avant les exercices conjoints américano-coréens.

Le théâtre géostratégique de la Mer de Chine

La Mer de Chine méridionale devient ainsi un théâtre géopolitique parmi les plus critiques de la planète. En effet, se superposent ici les projections d’influence de la Chine à caractère expansif et le rôle régional des États Unis à caractère défensif. Les premières remettent en cause la stabilité régionale, le deuxième préfigure un « soft-containment » d’un type nouveau. A partir du discours d’Obama à Tokyo en novembre 2009, la politique de la nouvelle administration américaine vise à définir les États Unis comme « une nation du Pacifique ». Cette déclaration, énoncée dans le but de « renouveler le leadership américain dans le monde », s’adresse non seulement aux alliées historiques de la région, mais également aux pays de l’ASEAN (The Association of Southeast Asian Nations). L’ASEAN constitue un forum stratégique de toute première importance pour la stabilité, la paix et le développement économique en Extrême-Orient et les Etats-Unis ont demandé d’y adhérer. Dans une perspective de mouvement de l’échiquier asiatique, l’activisme chinois en politique étrangère influence en profondeur les enjeux stratégiques des principaux acteurs régionaux dans la Mer de Chine méridionale, dont les ressources naturelles sont disputées par Taïwan, les Philippines, la Malaisie, l’Indonésie, Brunei, Singapour et le Vietnam.

Cette zone est désormais inclue, d’après le New York Times, dans le périmètre des « intérêts vitaux » de la Chine au même titre que le Tibet et Taïwan, et ceci bien qu’aucune déclaration officielle n’ait fait étalage de cette position. La superposition de deux zones d’influence chino-américaine sur le même espace a été confirmée par la Secrétaire d’État, Mme Hillary Clinton à Washington, le 23 juillet 2010, lors d’une déclaration dans laquelle elle a fait référence à des « intérêts nationaux » des États-Unis concernant la liberté de navigation et les initiatives de « confidence building » des puissances de la région à l’encontre d’une prétendue «  Doctrine Monroe » chinoise dans la Mer de Chine méridionale. Une partie des pays du Sud-Est comptent, de manière explicite, sur la présence des États-Unis pour contre-balancer l’activisme chinois. Rien ne serait plus dangereux pour la politique étrangère de Kung-Chuô, qu’un pareil alignement sur les déclarations américaines, car la Chine n’a aucun intérêt à l’internationalisation de litiges concernant les eaux territoriales. Or le linkage entre la Mer de Chine méridionale et la façade maritime du Pacifique est inscrite dans l’extension des intérêts de sécurité chinois. A travers les mers du Sud et les détroits, transite 50% des flux mondiaux d’échange, ce qui fait de cette aire maritime un théâtre de convoitises et de conflits potentiels, en raison des enjeux géopolitiques d’acteurs comme la Corée du Sud et le Japon qui constituent des géants manufacturiers et des pays dépendants des exportations. Une des clés de lecture de cette interdépendance entre zones géopolitique à fort impact stratégique est le développement des capacités navales, sous-marines et de surface, de la flotte chinoise.

L’importance des routes maritimes eurasiatiques

L’importance stratégique des routes maritimes eurasiatiques pour l’économie de l’Europe est grandissante, compte-tenu de l’accéleration de l’industrialisation et du développement commercial de la Chine, de l’Inde et de la Corée du Sud. Parmi les 15 plus grands partenaires de l’UE, 7 d’entre eux (Chine, Japon, Corée du Sud, Inde, Taïwan, Singapour et Arabie Saoudite) sont situés le long de la côte eurasiatique. Le volume d’importation de l’UE via ces pays est passé de 268.3 milliards d’euros en 2003 à 437.1 milliards d’euro en 2007. Par ailleurs, 90 % du commerce maritime de l’UE passe par les voies maritimes, alors que le commerce maritime avec l’Asie constitue 26.25% du total du commerce maritime transcontinental.

Les points de choc et les « flash point » stratégiques

En raison des risques d’interruption d’approvisionnement en énergie, et plus particulièrement en gaz (comme cela a été le cas plusieurs fois ces dernières années dans la crise du gaz entre la Russie et l’Ukraine), l’UE doit compter sur une diversification croissante des routes énergétiques d’approvisionnement. Il en est ainsi également du commerce maritime cargo dans le cadre des relations commerciales entre l’Europe et l’Asie, lequel doit emprunter des routes maritimes instables et des zones maritimes côtières de Suez à Shanghai. Les navires de commerce doivent suivre des routes maritimes qui longent le continent africain, à travers l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique, en passant par des zones géographiques précaires appelées points de frottements. Elles peuvent être définies comme des chaînes. Les navires pétroliers européens qui s’approvisionnent au Moyen-Orient passent par le détroit d’Ormuz, alors que les produits manufacturés d’Asie du Sud-Est passent par le détroit de Malacca. Tous les pavillons européens doivent passer par le tunnel maritime stratégique du canal de Suez, le detroit de Bab-el Mandeb et le golfe d’Aden. La localisation géographique de ces points stratégiques, tout près de la Corne d’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud-Est, est d’autant plus sensible dans le contexte d’embrasement du monde arabe et d’intervention occidentale en Libye.

Vers un projet eurasiste pluri-océanique

L’Europe devra prendre conscience de l’importance stratégique des zones maritimes eurasiennes et asiatiques, moyen-orientales et indo-océaniques, et plus particulièrement celles qui se trouvent au carrefour du canal de Suez et de Shanghai, non seulement pour la croissance de son économie mais aussi pour la sécurité militaire et commerciale de sa profondeur continentale euro-sibérienne. Aujourd’hui, la majeure partie des zones eurasiennes côtières à risque est sécurisée par la flotte américaine, mais la dépendance de l’Europe à l’égard des États-Unis sur le plan stratégique et militaire ne fera qu’accroître à long terme sa faiblesse stratégique commerciale et géopolitique. Le développement d’une stratégie eurasiatique maritime pluri-océanique (avec le développemnt des capacités de frappe et de défense navales appropriées) dans la zone située entre Suez et Shanghai, le renforcement d’une géopolitique multipolaire et des partenariats privilégiés avec la Chine, la Russie, l’Inde, Le Brésil, l’Afrique, les puissances multipolaires émergentes, constituent les véritables défis géostratégiques de l’Europe, puissance de demain.

La dialectique atlantisme/eurasisme, dont les néo-eurasiens actuels font usage dans leurs polémiques anti-américaines, oublie que l’Amérique ne tient pas sa puissance aujourd’hui de sa maîtrise de l’Atlantique, océan pacifié où ne se joue pas l’histoire qui est en train de se faire, mais de son retour offensif dans l’Océan du Milieu, ce qui illustre bien la concentration de ces capacités opérationnelles maritimes en mer de Chine. L’atlantisme ne saurait se réduire à la seule maîtrise des Açores, petit archipel portugais au centre de l’Atlantique, car il ne faut pas oublier que ce qui a précipité la désagrégation de l’URSS, puissance eurasienne, c’est la maîtrise de Diego Garcia, île au centre de l’Océan Indien, d’où partiront plus tard les forteresses volantes pour bombarder l’Afghanistan et l’Irak. La présence de l’Amérique à Diego Garcia est en contradiction avec les intérêts de l’Europe puissante et de la Russie et leurs possibilités de s’ouvrir demain des fenêtres sur les espaces orientaux où se joue le destin du monde.

Jure Georges Vujic

Jure Vujić, avocat, diplômé de droit à la Faculté de droit d’Assas Paris II, est un géopoliticien et écrivain franco-croate. Il est également diplômé de la Haute École de Guerre Ban Josip Jelačic des Forces Armées Croates et de l’Académie diplomatique croate où il donne des conférences régulières en géopolitique et géostratégie. Il est l’auteur des livres suivants : Fragments de la pensée géopolitique (Zagreb, éditions ITG), La Croatie et la Méditerranée-aspects géopolitiques (éditions de l’Académie diplomatique du Ministère des Affaires Étrangères et des intégrations européennes de la République de Croatie), Le terrorisme intellectuel-Bréviaire hérétique (Zagreb, éditions Hasanbegovic), Place Maréchal Tito – Mythes et réalités du titisme (Zagreb, éditions Uzdanica), Anamnèses et transits (Zagreb-Bruxelles, éditions NSÉ), Nord-Sud l’honneur du vide (Zagreb-Bruxelles, éditions NSÉ), Éloge de l’esquive (Zagreb, éditions Ceres), Le silence des anges – Apocryphe du général Ante Gotovina (Zagreb 2009), Un Ailleurs européen-Hestia sur les rivages de Brooklyn (Avatar editions 2011). Il est également l’auteur d’une centaine d’articles en philosophie, politologie, géopolitique et géostratégie. Il collabore aux journaux Vjesnik, Fokus, Krisis, Eurasia, avec le Centre d’Études Politologiques de Zagreb. Il est également responsable du département de politologie de l’Association Matica Hrvatska Zagreb.

Site internet : Pensées en contrebande

Source : Realpolitik.tv

Attention aux crocodiles en Afrique !

29 mai

par M.K. Bhadrakumar pour Diplomatic Perspective

Tous les yeux indiens sont tournés vers leur Premier ministre, M. Manmohan Singh – comme s’il remplissait l’ensemble de l’Afrique de sa présence imposante. Mais l’Afrique est un continent immense et personne ne peut être le monarque de tout ce qu’il contemple. La distance entre Addis-Abeba au cœur de l’Afrique et d’Abidjan, sur la côte-ouest est d’environ 7000 kilomètres, soit deux fois la route qui mène de Delhi à Thiruvananthapuram. L’Afrique a contenu un assez grand nombre de puissances coloniales, en même temps, aux 19ème et 20ème siècles – la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et les Pays-Bas.

Mais le Dr Singh n’a aucune prétention. Pour emprunter une expression d’un officiel indien qui l’accompagnait, il y a « assez d’espace » pour que de nombreuses puissances extérieures poursuivent simultanément leurs agendas en Afrique. Tandis que l’avion du Premier ministre indien descendait sur Addis, un autre visiteur de marque décollait d’Abidjan – le président français Nicolas Sarkozy. Leurs missions présentent un modèle de contraste et donnent, en temps opportun, un avertissement aux décideurs politiques indiens. Sarkozy est venu en héros conquérant qui a déployé les forces françaises afin de parvenir au transfert du pouvoir en Côte d’Ivoire. Quelle ironie – la puissance militaire pour faire respecter le résultat d’une élection démocratique ! M. Singh, au contraire, est arrivé à Addis, faisant pleuvoir des pétales de bonne volonté sur un continent où Gandhi comprit les pouvoirs magiques de la non-violence.

Pour revenir à cet officiel indien, ce qu’il a dit est absolument vrai – « L’Occident organise l’Afrique comme une zone de dispute. Ils veulent opposer l’Inde à la Chine. Ils veulent que nous nous prenions le bec. Mais ce n’est pas le Congrès de Berlin de 1885 où les puissances européennes décidèrent de se disputer les ressources africaines ». De la teneur de son esprit, on peut identifier ce diplomate indien comme quelqu’un qui a un sens érudit de l’histoire moderne. Le fait est que l’histoire ne s’est jamais tout à fait terminée en Afrique avec les luttes de libération nationale des années 50. Le mouvement de l’histoire a simplement été ponctué et la lutte pour la domination extérieure a simplement pris de nouvelles formes alors que la guerre froide reprenait. Les rivalités se sont quelque peu atténuées lorsque le monde bipolaire a cédé. Un répit a suivi mais, rétrospectivement, celui-ci a duré à peine une vingtaine d’années.

Aujourd’hui, les rivalités entre les grandes puissances reprennent. La montée de la Chine et son profil de croissance en Afrique a donné une nouvelle dimension à la politique de ce continent. Pour la première fois dans l’histoire moderne, le monde occidental est confronté à un réel « challenger ». Pour le dire autrement, le moment redouté par l’Occident arrive bel et bien, au moment où les pays africains peuvent insister sur la négociation de contrats optimaux et des partenariats équitables. La Chine présente de plus en plus une « option stratégique » pour les pays d’Afrique afin de diversifier leurs partenariats que l’Ouest, jusqu’à présent, s’était arrogé comme son monopole. C’est la quintessence de la lutte pour le pouvoir qui s’intensifie en Afrique.

Les remarques de cet officiel indien suggèrent que Delhi mesure bien les réalités géopolitiques – et, plus important, l’Inde façonne sa voie « non-alignée ». Il a fait remarquer que la forte présence chinoise en Afrique s’est principalement focalisée sur les infrastructures, les matières premières et les industries extractives et qu’elle s’est concentrée dans les grands projets et les grandes entreprises, alors que la force principale de l’Inde réside dans un autre domaine. « Nous estimons qu’il y a suffisamment d’espace pour l’Inde et pour ces compétences, en particulier dans le développement des capacités et des compétences et la formation ». Il a démonté les tentatives occidentales de « diviser pour régner », en soulignant que l’Occident et ses experts indiens (qui sont soit infectés par le virus « anti-chinois », soit frappés par le microbe « pro-américain ») font fausse route en caricaturant que la Chine « se montre plus futée » que l’Inde en Afrique. D’un autre côté, la réalité, a-t-il dit, est que la Chine et l’Inde adoptent des approches différentes dans leur engagement avec l’Afrique. « L’Afrique a un énorme potentiel économique. C’est un continent en mouvement. Pour nous, c’est une occasion, et pour le reste du monde aussi, c’est une occasion ».

Bien dit ! Le cœur du problème est que la prospérité du monde occidental a cruellement dépendu, tout au long de la période qui a commencé avec la révolution industrielle en Europe, sur le transfert des richesses des colonies, et ce paradigme a simplement pris, aujourd’hui, des formes nouvelles. Des matières premières bon marché et des marchés captifs en Afrique font partie intégrante de la sustentation de la prospérité des économies occidentales stagnantes. Delhi fera bien de ressentir que l’Inde peut même avoir des intérêts communs avec la Chine, dans la mesure où l’Inde va sûrement se heurter à la même tactique de pression occidentale, à laquelle la Chine est confrontée aujourd’hui, alors que sa progression sur l’échelle de la croissance économique se poursuit au rythme actuel. Ne vous méprenez pas : il est hors de question que le monde occidental s’écarte de bon cœur pour faire place à l’Inde, simplement parce qu’elle est une démocratie qui fonctionne. L’histoire est remplie des carcasses et des os blanchis des ambitions impériales.

Un exemple éloquent se déroule juste sous nos yeux avec l’Europe qui insiste fiévreusement sur le fait qu’il n’y a pas moyen de remettre le poste de direction suprême au sein du FMI à quelque arriviste indien ou chinois. L’entente tacite dans le discours euro-atlantique au cours des dernières décennies a été que la Banque mondiale serait dirigée par un Américain et le FMI par un Européen. Point. La brusquerie avec laquelle l’Europe le revendique atteste la réalité que lorsqu’il s’agit de tenir les principaux leviers du pouvoir économique – que ce soit au Proche-Orient ou en Afrique – l’Occident ne partagera jamais de bon gré dans un esprit de partenariat.

Ce qui devrait vraiment inquiéter l’Inde est qu’au pire l’Occident pourrait utiliser la puissance militaire pour faire valoir ses prérogatives. La Libye est un scénario révélateur. Le marais africain est vraiment rempli de crocodiles. Sarkozy a été assez explicite sur le fait que l’Occident n’hésitera pas à intervenir dans les affaires intérieures de l’Afrique si ses intérêts sont menacés. La vision de Sarkozy est diamétralement opposée à celle de l’Inde. Un modèle se dessine. Au Proche-Orient et en Afrique, tout au long de la Guerre Froide, l’Occident a donné un vernis idéologique à son agenda de domination en opposant le communisme comme étant antithétique. Aujourd’hui, c’est la bannière de la « démocratie » qui se déroule et, au nom de la liberté et de la promotion des droits de l’homme, la doctrine de « l’intervention humanitaire » est dépoussiérée. Sarkozy est un homme d’État qui ne mâche pas ses mots. Il a carrément dit : « C’est la nouvelle politique africaine que nous allons adopter et c’est une politique internationale ». Parlait-il également au nom de M. Singh ? J’en doute.

M.K. Bhadrakumar

Article original : Beware of the crocodiles in Africa

Traduction : JFG

Arabie Saoudite : une nécessaire redéfinition du partenariat avec Washington ?

25 mai

par Abou Anaïs pour Les Rivages des Syrtes

Les relations saoudo-américaines enregistrent une dégradation continue, rendue plus acerbe par les développements récents au sein du monde arabe.

Riyadh reproche à Washington son peu de détermination à endiguer ce qui est perçu comme la menace la plus pressante sur le Royaume : l’ingérence accrue de Téhéran dans les affaires régionales, son influence demeurée intacte malgré sa stigmatisation sur la scène internationale, le maintien de son potentiel militaire. L’Arabie Saoudite est ainsi intervenue directement à Bahreïn, aux côtés des Emirats arabes unis et du Qatar, au prétexte à peine dissimulé de contrer un complot iranien contre le Royaume des deux mers.

Prisonnier d’un traditionnel réflexe obsidional, Riyadh a souffert  la perte de deux alliés : les présidents Ben Ali et Moubarak. A cet égard, le Royaume a mal ressenti l’abandon d’Hosni Moubarak par l’administration américaine, soutien fidèle du Royaume et de Washington. Les dirigeants saoudiens sont ainsi renseignés sur la détermination américaine à leur venir en secours en cas de révolte en Arabie Saoudite.

Au titre des reproches récurrents adressés par Riyadh, encore et toujours, l’échec du processus de paix au Proche-Orient que la démission récente de l’envoyé spécial américain, George Mitchell, illustre au plus haut point.

Riyadh ne peut comprendre les appels à la modération lancés par Washington aux dirigeants bahreïnis ; vu de Riyadh l’ordre établi doit perdurer à Manama, comme dans tout le Golfe figé en dehors de l’histoire.  Plus généralement, l’Arabie Saoudite saisit difficilement les contours mal définis de la politique américaine dans un Moyen-Orient en recomposition et ne lui accorde que peu de crédit pour juguler l’axe tant craint et fantasmé : Téhéran-Damas-Beyrouth-Sud (Hezbollah)-Baghdad ?

Le retrait américain d’Iraq laissera un pays dominé politiquement par les chiites, plus enclins à se tourner vers Téhéran qu’à jouer le rôle traditionnellement dévolu à l’Iraq : celui de rempart contre l’Iran.

De leurs côtés, les Etats-Unis sont sans doute fondés à s’interroger sur l’implication de Riyadh auprès des salafistes et des radicaux sunnites à l’œuvre en Syrie et au Liban, sans manquer de s’interroger sur les projets de Riyadh en Egypte, en Tunisie et en Libye en soutien aux islamistes ; et sur les menées de l’Arabie Saoudite pour enrayer la propagation de la démocratie dans ses murs et son environnement régional.

Le Conseil de coopération des Etats Arabes du Golfe, conduit par l’Arabie Saoudite, son membre le plus puissant, ne manquera pas de chercher à réduire sa dépendance sécuritaire à l’égard des Etats-Unis, même si elle demeurera effective. De là, une explication partielle au projet d’extension du Conseil à la Jordanie et au Maroc.

Dans ce contexte délicat, Nawaf Obaid a signé, le 16 mai,  dans les colonnes du Washington Post, un réquisitoire violent appelant à « recalibrer » le partenariat saoudo-américain et à se distancier d’une politique étrangère « mal guidée ». Nawaf Obaid est chercheur associé au Centre du Roi Fayçal pour la Recherche et les études islamiques, institution dirigée par le prince Turki al-Fayçal, fils de feu le roi Fayçal ; ancien chef des services saoudiens de renseignement (1977-2001) ; ancien ambassadeur à Londres (2002-2005) ; ancien ambassadeur à Washington (2005-2007). Le prince Turki est connu pour ses déclarations virulentes sur la politique américaine dans le monde arabe dont il a souvent dénoncé « l’incompétence et l’arrogance ». Privé de fonction officielle, Turki sert ainsi de porte-voix officieux aux autorités du Royaume.

Dans son article d’opinion, Obaid annonce une mutation profonde de la relation spéciale fondée sur  l’échange pétrole contre sécurité qui entravait la liberté de décision de Riyadh ; désormais, le Royaume ne s’interdira pas de poursuivre son propre agenda, quitte à entrer en conflit avec les intérêts américains :

  • Washington s’étant montrée peu fiable et peu volontaire, l’Arabie prendra la tête de l’offensive arabe contre l’Iran et ses alliés régionaux ;
  • Riyadh luttera contre la déstabilisation des monarchies arabes (CCEAG, Jordanie, Maroc) par l’actuelle vague de contestation ;
  • au Yémen, le Royaume s’attachera à permettre une transition ordonnée du pouvoir et une sortie digne du président Saleh ;
  • en Iraq, l’Arabie continuera à s’opposer au gouvernement chiite de Nouri al-Maliki; au Liban, Riyadh s’opposera à l’hégémonie du Hezbollah; en Syrie, Riyadh veillera à ce que la transition s’opère en dehors de toute ingérence iranienne ;
  • Riyadh exige la création d’un Etat palestinien avec Jérusalem comme capitale ;
  • le budget saoudien de la défense et les effectifs des armées seront revus à la hausse ; un commandement nouveau coordonnera le déploiement éventuel de forces spéciales à l’étranger.

Le propos de l’auteur, innovant et brutal traduit-il son opinion propre, les aspirations de la classe dirigeante du « Royaume du silence », ou d’une partie de ses membres ? Nawaf Obaid n’est pas un inconnu et il n’en est pas à son premier coup d’éclat.

Jeune étudiant à la Kennedy School of Government (Harvard), Obaid avait publié, en 1998,  une étude remarquée et énigmatique: « Comment améliorer les capacités du renseignement américain en Arabie Saoudite » ; puis en 1999, une étude, dans la revue Middle-East Quarterly, dénonçant l’influence du mouvement wahhabite en Arabie saoudite. Après les attentats du 11 septembre, marqués par la participation de terroristes saoudiens influencés par le wahhabisme, Obaid déniait toute influence du courant wahhabite en Arabie saoudite.

A la nomination du prince Turki comme ambassadeur à Washington, successeur de l’inamovible prince Bandar bin Sultan (ambassadeur de 1983 à 2005), Obaid, à l’époque chercheur au Washington Institute for Near East Policy et au Center for Strategic and International Studies, devient conseiller privé de l’ambassadeur en charge des affaires de sécurité et d’énergie.

 En novembre 2006, sous sa plume paraît un éditorial provocant dans le Washington Post, « Prendre pied en Iraq : les Saoudiens protégeront les sunnites si les Américains quittent le pays » où il menace d’une intervention massive saoudienne (financière et militaire) au profit des sunnites contre l’hégémonie chiite, quitte à provoquer une guerre régionale. Désavoué par le ministère saoudien des Affaires étrangères, il est démis de ses fonctions à l’ambassade. Pourtant, nul doute qu’il ait pu écrire sans l’aval d’un haut responsable saoudien. En décembre 2006, l’ambassadeur Turki al-Fayçal démissionne précipitamment, semble-t-il pour dénoncer l’influence persistante de son prédécesseur Bandar, devenu président du conseil de sécurité nationale, dans la conduite de la relation bilatérale avec Washington, plus vraisemblablement en raison de l’article d’Obaid.

A l’époque, sa démission suscite des interrogations :

  • est-il le témoin et la victime d’une opération dont les ressorts lui échappent ?  Obaid jouant le rôle de porte-plume de Bandar bin Sultan, favorable à une intervention saoudienne au profit des sunnites iraquiens ;  on apprendra en 2010 grâce à la fuite dans la presse iraquienne d’un rapport secret des services saoudiens qu’il compte parmi les financiers d’Al Qaïda en Iraq ;
  • est-il complice ou maître d’œuvre de ce coup d’éclat médiatique que ne lui aurait pas pardonné le roi Abdallah exigeant son retour à Riyadh ? La présence actuelle d’Obaid aux côtés du prince au sein du Centre du roi Fayçal suggère une certaine proximité et trahit probablement une complicité dans l’affaire de 2006.

Quoi qu’il en soit, la nouvelle sortie médiatique d’Obaid  suscite de nouvelles interrogations sur son mandataire :

  • est-il  le porte-parole officieux de la famille royale ? Bateau ivre piloté par un roi âgé et affaibli physiquement, secondé d’un prince héritier malade inapte à remplir ses fonctions ; d’un ministre des affaires étrangères, Saoud frère de Turki,  malade et usé par 35 ans de fonctions à la tête de la diplomatie saoudienne; d’un ministre de l’intérieur et numéro trois du régime, Nayef, radical, rétif à toute évolution et peu ouvert sur l’Occident.
  • représente-t-il une faction de princes désireuse de desserrer l’étau de la relation avec les Etats-Unis pour mettre en œuvre une nouvelle donne diplomatique plus personnelle et plus offensive  en profitant des circonstances du printemps arabe et du constat de la décrépitude des aînés de la famille royale ?

A cet égard, Bandar bin Sultan, réapparu en octobre 2010 à Riyadh après une occultation inexpliquée de deux ans, fait preuve d’un vaste regain d’activisme diplomatique : dépêché au Pakistan, en Chine et en Inde pour obtenir un soutien diplomatique avant l’intervention saoudienne à Bahreïn ; présent lors des derniers entretiens entre le roi et Robert Gates… pour la partie officielle de ses activités qui ne sont pas les plus nombreuses.

Talentueux, intrigant, Bandar, désireux de monter sur la passerelle médite sans doute la parole prêtée à Pompée : « Navigare necesse est ; vivere non necesse » (« Il est nécessaire de naviguer ; il n’est pas nécessaire de vivre »), il constate surtout à l’observation de son oncle (le roi), son père (le prince héritier), son cousin (le ministre des Affaires étrangères) que la « vieillesse est un naufrage »… moment propice pour tenter un changement de cap.

Abou Anaïs

Abou Anaïs est un ancien fonctionnaire (défense et diplomatie) chargé d’études politiques sur le monde arabe. Son blog Les Rivages des Syrtes est un site d’analyse sur le monde arabo-musulman, en particulier sur la Peninsule Arabique et l’Irak.

Source : Les Rivages des Syrtes

Ce que l’OTAN inflige à la Libye

25 mai

par Patrick Cockburn pour CounterPunch

L’intervention étrangère se transforme en aventure impériale d’un autre temps.

Les flammes s’élèvent en tourbillons des épaves de huit navires de guerre libyens, détruits par des frappes aériennes de l’OTAN, alors qu’elles reposent sur le flanc dans des ports le long de la côte libyenne. Leur destruction montre non seulement comment le Colonel Mouammar Kadhafi est pris dans un étau militaire, mais aussi le degré auquel les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne – et non pas les rebelles libyens – sont désormais les principaux acteurs dans la lutte pour le pouvoir en Libye.

Il est probable que Kadhafi finira par tomber parce qu’il est trop faible pour résister aux forces déployées contre lui. L’échec à mettre fin à son régime serait trop humiliant et politiquement désastreux pour l’OTAN après 2.700 frappes aériennes. Mais, à l’instar de la prise de Bagdad en 2003, la chute de ce régime pourrait ouvrir la voie à une nouvelle série de longues crises libyennes dans les années à venir.

Tout s’est développé plutôt différemment de ce que les Français et les Britanniques semblent avoir imaginé lorsqu’ils ont commencé à intervenir en mars pour sauver les citoyens de Benghazi des chars de Kadhafi. Si c’était leur seul objectif, alors les frappes aériennes ont été couronnées de succès. Le bord de la route, de Benghazi à Ajdabiya, est toujours jonché de carcasses de véhicules blindés calcinés. Mais, plusieurs mois après que William Hague eut suggéré que Kadhafi fût déjà en route pour le Venezuela, ce dernier est toujours à Tripoli.

Trois mois après le début du soulèvement libyen, les troupes de Kadhafi n’ont pas réussi à prendre Misrata, et les rebelles ne semblent pas non plus capables d’avancer vers Tripoli. Ils ont brisé le siège de Misrata, notamment parce que leurs miliciens ont mis la main sur les radios et peuvent désormais faire appel aux frappes des forces de l’OTAN. Ce soutien aérien de proximité est efficace et ressemble au soutien tactique aérien apporté en 2001 par les Etats-Unis aux soldats de l’Alliance du nord en Afghanistan et, deux ans plus tard, aux combattants kurdes des peshmergas dans le nord de l’Irak.

Tant le gouvernement libyen que les forces d’opposition sont faibles. Les forces qui se sont affrontées sur les routes du désert entre Brega et Ajdabiya, au sud de Benghazi, ne dépassent souvent pas quelques centaines de combattants à moitié entraînés. Les troupes de Kadhafi, avec lesquelles celui-ci essaye de contrôler son vaste pays, ne dépassent pas les 10.000 à 15.000 soldats. Ce n’est pas toujours évident pour ceux qui ne sont pas des témoins oculaires, parce que la presse étrangère qui est sur place hésite à mentionner qu’il y a parfois plus de journalistes que de combattants sur le front.

Un résultat décourageant du soulèvement libyen est que l’avenir de la Libye a de moins en moins de chance d’être déterminé par les Libyens eux-mêmes. L’intervention étrangère se transforme en aventure impériale d’un autre temps. Presque la même chose s’est produite en 2003 en Irak et, ces dernières années, en Afghanistan. En Irak, l’invasion américaine pour renverser Saddam Hussein, un dirigeant détesté par la plupart des Irakiens, s’est rapidement transformée en ce que beaucoup d’Irakiens ont considéré être une occupation étrangère.

Comme en Irak et en Afghanistan, la faiblesse de la France et de la Grande-Bretagne est qu’elles n’ont pas un partenaire local puissant et représentatif, comme elles le prétendent. A Benghazi, la capitale des rebelles, on ne voit pas beaucoup les dirigeants du Conseil National de Transition, ce qui n’est guère surprenant, puisqu’ils passent le plus clair de leur temps à Paris et à Londres. A Washington, la Maison Blanche a été un peu plus prudente la semaine dernière, lorsque Mahmoud Jibril, le Premier ministre libyen par intérim, et d’autres membres du Conseil National de Transition sont venus pour renforcer leur crédibilité et tenter d’obtenir quelque soutien financier. Plus discrètement, les dirigeants rebelles libyens étaient là pour dissiper les soupçons des Américains que l’opposition libyenne ne serait pas tout à fait aussi amène qu’elle le prétend et qu’elle inclurait des sympathisants d’al-Qaïda qui n’attendent qu’une occasion pour prendre le pouvoir.

L’opposition libyenne est peut-être faible, mais elle n’est pas tout à fait aussi naïve ou inexpérimentée qu’elle peut parfois paraître. Ses dirigeants sont prompts à minimiser la l’Islam militant traditionnel dans l’Est de la Libye. Dans la ville d’Al Bayda, sur la longue route qui relie l’Egypte à Benghazi, j’ai vu un grand panneau en français s’adressant à tous les étrangers qui passent par-là, réfutant tout lien avec al-Qaïda. C’est en grande partie la vérité, mais pas entièrement. Un observateur libyen à Benghazi a expliqué : « Les seules personnes dans cette partie du pays qui ont une expérience militaire récente sont ceux qui combattaient les Américains en Afghanistan et nous les avons donc bien sûr envoyés au front ».

Les guerres élargissent et creusent souvent les fissures qui existent dans une société. Le Conseil National de Transition des rebelles se plaît à minimiser les suggestions qu’il serait avant tout un mouvement de la Cyrénaïque, la grande partie de la Libye orientale où Kadhafi a toujours été impopulaire. De son côté, Kadhafi s’est agrippé à la majeure partie de la Libye occidentale. Aujourd’hui, ces deux moitiés de la Libye, séparée par des centaines de kilomètres de désert, se sentent de plus en plus comme des pays distincts.

Les Libyens sur le terrain ont encore moins d’inhibitions pour discuter de ces différences. A l’extérieur de quelques huttes de plage à Benghazi, abritant habituellement des réfugiés, j’ai parlé à des ouvriers pétroliers du port de Brega, une ville d’environ 4.000 habitants, qui ont fui lorsque les forces de Kadhafi l’on prise. Un exploitant de ce champ gazier a dit : « Les gens de Kadhafi ont tenu un livre avec tous nos noms, parce qu’ils voulaient voir ceux qui venait de la Libye orientale, lesquels, à leurs yeux, seraient naturellement des rebelles ».

Evidemment, les opposants à Kadhafi ne viennent pas tous de l’Est. Il est raisonnable de supposer que la plupart des Libyens de toutes les parties du pays veulent qu’il parte. Il s’accroche au pouvoir parce qu’il règne à travers sa famille, son clan, sa tribu et des tribus alliées, en combinaison avec son contrôle déclinant sur le gouvernement libyen et la machine militaire délabrés. Dans la partie de la Libye qu’il contrôle, tout dépend encore personnellement de Kadhafi. Une fois qu’il sera parti, il y aura un vide politique que l’opposition aura beaucoup de mal à combler.

La guerre pourrait-elle se terminer plus tôt par la négociation ? Là encore, le problème est la faiblesse de l’opposition organisée. Si celle-ci est soutenue par une implication militaire accrue de l’OTAN, alors elle pourra prendre le pouvoir. Sans cette implication militaire, ce sera impossible. Par conséquent, l’opposition a toutes les raisons d’exiger le départ de Kadhafi comme condition préalable à un cessez-le-feu et à des négociations. Mais, étant donné que seul Kadhafi peut prononcer le cessez-le-feu et entamer des pourparlers sérieux, cela signifie que la guerre ira jusqu’au bout. Le départ de Kadhafi devrait être l’objectif des négociations, pas leur point de départ.

Un aspect surprenant de ce conflit, jusqu’à présent, est qu’il n’y a pas eu de gros efforts pour impliquer l’Algérie et l’Egypte, les deux plus grosses puissances en Afrique du Nord. Leur implication rendrait le départ de Kadhafi plus facile à négocier et toute cette aventure libyenne ressemblerait moins à une renaissance de l’impérialisme ouest-européen. L’objectif de l’intervention de l’OTAN était de limiter les victimes civiles, mais ses dirigeants ont foncé aveuglément dans une stratégie qui rend inévitables un conflit prolongé et de lourdes pertes civiles.

Patrick Cockburn

Article original : What NATO is Doing to Libya

Traduction : JFG

Décoder le casse-tête d’Obama au Bahreïn

25 mai

par M.K. Bhadrakumar pour Asian Time Online

Le discours prononcé jeudi dernier par le président Barack H. Obama sur la situation au Moyen-Orient était un mélange de certitudes et d’ambiguïtés, même si Obama a bien fait venir, franchement et sûrement, la politique états-unienne dans cette région, derrière le Printemps Arabe.

D’un autre côté, ce discours était une tentative ultime de refaire l’histoire et un pari désespéré pour reprendre l’initiative. En effet, il y a jusqu’ici une contradiction fondamentale, puisque que tout ordre politique né du Printemps Arabe, représentatif de l’opinion populaire arabe ou sensible à elle, découvrira, par définition, qu’il est difficile de bâtir une coopération stratégique avec l’Amérique.

Le Caire a opté pour la normalisation des relations avec l’Iran ; a commencé à réduire la coopération avec Israël en matière de sécurité ; et, dans une manœuvre étonnante, a réconcilié les groupes palestiniens et les encourage probablement à aller chercher aux Nations-Unies la reconnaissance d’un Etat palestinien. Washington a du mal à s’en sortir.

Il n’est pas surprenant qu’Obama ait été hautement sélectif lorsqu’il a médité sur les changements au Moyen-Orient : il n’a tout simplement pas pu se décider à mentionner l’Arabie Saoudite. Il ne savait pas quoi dire. Le grand puzzle est le Bahreïn. Voici ce qu’Obama a déclaré avec certitude :

Le Bahreïn est un partenaire de longue date et nous avons pris des engagements pour sa sécurité. Nous reconnaissons que l’Iran a essayé de tirer parti des troubles là-bas et que le gouvernement bahreïni a un intérêt légitime dans la séparation constitutionnelle de la justice et du pouvoir.

Néanmoins, nous avons insisté, à la fois publiquement et en privé, pour dire que les arrestations massives et la force brutale sont contraires aux droits universels des citoyens bahreïnis, et nous continueront de le faire – et de telles mesures ne créeront pas les raisons légitimes pour faire disparaître la réforme. La seule manière d’avancer est que le gouvernement et l’opposition engagent le dialogue. Et il ne peut y avoir de réel dialogue lorsque des composantes de l’opposition pacifique sont en prison. [Applaudissements] Le gouvernement doit créer les conditions du dialogue et l’opposition doit participer à l’élaboration d’un avenir juste pour tous les Bahreïnis.

On peut presque voir cela comme une réprimande faite au roi Hamad Al-Khalifa, un proche allié, et un rejet des mesures violentes prises contre les manifestants bahreïnis. Obama devait savoir que les changements au Bahreïn affecteraient inévitablement l’Arabie Saoudite. Pourtant, il n’a jamais mentionné l’Arabie Saoudite, ni le fait que les Etats-Unis sont aussi « en train de discrètement étendre, sur une grande échelle, » leurs liens de défense avec l’Arabie Saoudite.

Une analyse d’Associated Press [AP], portant la même date que le jour où Obama s’est exprimé, a rapporté une « expansion historique d’une relation vieille de 66 ans, construite sur l’appétit de l’Amérique pour le pétrole et maintenue par la dépendance saoudienne sur la capacité militaire des Etats-Unis ».

A part le récent contrat d’armement de 60 milliards de dollars passé entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, AP rapporte un projet états-unien top secret de développer une force saoudienne d’élite de 35.000 hommes, entraînée et équipée par les Etats-Unis sous la supervision du Central Command et spécifiquement dédiée à la protection de l’infrastructure pétrolière saoudienne et autres institutions sensibles.

De même, il y a quelque chose qui semble très étrange dans ce qu’Obama a dit à propos du Bahreïn, puisqu’il a poursuivit, dans la foulée, en dressant un parallèle avec l’Irak. Rien de moins : « L’une des plus grandes leçons que nous devons vraiment tirer de cette période est que les divisions sectaires ne doivent pas mener au conflit. En Irak, nous voyons la promesse d’une démocratie multiethnique et multisectaire. Le peuple irakien a rejeté les périls de la violence politique pour privilégier un processus démocratique. »

Nadjaf contre Qom

Le puzzle bahreïni d’Obama a besoin d’être décodé. A y réfléchir, le Bahreïn et l’Irak présentent des similarités. Dans ces deux endroits, la démocratie revient à donner le pouvoir aux Chiites. Il est clair que les Etats-Unis placent leurs espoirs sur le prince héritier « réformiste » du Bahreïn pour répondre aux exigences de l’opposition chiite, tandis que le Premier ministre bahreïni, visiblement un pur et dur, donne le tempo de la répression – et il est soutenu par les Saoudiens. Les Etats-Unis voient très différemment des Saoudiens l’alchimie d’un pouvoir au Bahreïn qui reviendrait aux Chiites. Pour une raison : les protestataires chiites bahreïnis ne sont pas (jusqu’à présent) « anti-américains » et la continuation de la base états-unienne pour sa Cinquième Flotte n’est pas compromise. Une fois encore, le cheikh Issa Qassem, le chef spirituel des Chiites bahreïnis, est prêt à se contenter d’une monarchie constitutionnelle et n’exige pas le renversement de la monarchie sunnite.

Ce que les Chiites bahreïnis exigent est un partage du pouvoir plutôt que de s’en emparer.

Plus important, les Etats-Unis ne souscrivent pas à la théorie de la conspiration selon laquelle les Iraniens seront les « gagnants » si la majorité chiite obtient une part du pouvoir à Manama. L’Iran semble réaliser aussi quelles sont ses limites. D’un autre côté, les Chiites bahreïnis ne veulent pas d’un régime clérical à l’iranienne – le Velayat e-Faqih.

Aussi, d’un point de vu religieux, ils s’inspirent plutôt de Nadjaf en Irak que de Qom en Iran. Ce dernier point devient extrêmement important pour comprendre la pensée qu’il y a derrière les remarques d’Obama à propos du Bahreïn.

On a souvent négligé le fait que le Grand Ayatollah Ali Sistani, le chef spirituel des Chiites irakiens, basé à Nadjaf, ait constamment évité de soutenir une interprétation conceptuelle stricte du Velayat-e Faqih. Il n’est pas plus ouvertement dédaigneux de certaines idées doctrinales sous-jacentes qu’il n’offre explicitement une affirmation positive de la structure du Faqih. Bref, Sistani reste réticent à l’idée de s’impliquer dans la politique, bien que le spécialiste et universitaire américain de premier plan, Vali Nasr (lequel, soit dit en passant, conseille Obama sur le Moyen-Orient musulman), fasse remarquer que Sistani « n’a jamais essayé de promouvoir la rivalité » entre ses idées doctrinales et celles des ecclésiastiques iraniens à Qom.

Ce que tout cela nous dit est qu’une nation bahreïnie chiite et amicale pourrait s’avérer être un actif stratégique pour les Etats-Unis en vue d’établir des relations avec Nadjaf – et cela a une immense signification pour la configuration d’ensemble de l’influence américaine dans la politique irakienne, que l’Iran essaye (vainement) aujourd’hui de dominer.

Toute redéfinition d’un accès au pouvoir des Chiites éloigné de la mainmise traditionnelle de la classe ecclésiastique dominantes (donc, de la doctrine du Velayat-e Faqih) et le guidage des Chiites bahreïnis vers un style de vie véritablement démocratique et « laïc » offrent d’intéressantes possibilités géopolitiques à la politique des Etats-Unis dans cette région, alors qu’un tel progrès serait complètement antithétique de ce que représente le régime iranien (ou le Hezbollah au Liban).

Cela revient à dire que l’impact cumulé d’un accès « démocratique » au pouvoir des Chiites en Irak et au Bahreïn pourrait à un moment ou à un autre aboutir à une « fusion » qui poserait un casse-tête idéologique au régime islamique d’Iran. Ainsi, la réforme au Bahreïn a le potentiel de déclencher dans le Moyen-Orient musulman un jeu en coulisses captivant au sein du monde chiite. Si le Bahreïn peut être adroitement manipulé afin qu’il suive la voie démocratique « laïque » d’un accès chiite au pouvoir et qu’il s’unisse politiquement à l’Irak, cela pourrait hâter l’exigence de changements démocratiques en Iran même.

Un schisme apparaît…

Les ecclésiastiques iraniens, toutes antennes politiques dressées, pourraient sentir venir les problèmes et cela pourrait expliquer en partie la lutte acharnée pour le pouvoir qui a éclaté entre l’establishment religieux et le président Mahmoud Ahmadinejad (qui est, soit dit en passant, le premier non-ecclésiastique à occuper la position de chef d’Etat depuis la révolution de 1979). Jusqu’à présent, il a été communément admis que le Guide Suprême Ali Khameini a solidement soutenu Ahmadinejad et que le président lui-même était le représentant du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGRI) (les « Pasdaran », ndlr).

Finalement, cette thèse a été balayée par les incidents dramatiques qui se sont déroulés ces dernières semaines à Téhéran. A la place, nous observons l’establishment religieux iranien qui prépare la résistance. Le Majlis (le parlement), les commandants au sommet du CGRI, les orateurs de la Prière du vendredi et même le Conseil des Gardiens de la Constitution – les organes importants de l’establishment religieux – font la queue pour critiquer ou déposer Ahmadinejad.

Ils raillent le président – lui assénant des quantités de piques qui finiront par saigner à un moment ou à un autre. Les enjeux politiques sont élevés. C’est Khameini et personne d’autre qui a donné le feu vert de cette attaque contre Ahmadinejad, en prenant la décision, le mois dernier, de réintégrer le ministre des services de renseignements, Heidar Moslehi (un ecclésiastique prédominant qui était auparavant le conseiller du dirigeant suprême au Basij , (l’équivalent iranien d’une « armée populaire de libération » (les « Bassidji», ndlr)), et qui avait été limogé par le président.

Il est intéressant que cela ait été précédé d’une campagne de diffamation à Téhéran qui a duré des mois, selon laquelle Ahmadinejad encourageait systématiquement les personnalités « non-ecclésiastiques » aux positions de pouvoir et qu’il privilégiait le plan secret de voir un non-ecclésiastique lui succéder à la présidence, lors de la prochaine élection de 2013. Qui plus est, il travaillait à un plan d’ensemble pour marginaliser la classe dominante religieuse.

Ahmadinejad est un fervent adepte d’Ali Shariati, le brillant révolutionnaire et sociologue iranien non-ecclésiastique qui a propagé le « chiisme rouge » dans les années tumultueuses qui ont conduit à la révolution en 1979 – un amalgame curieux de marxisme, de tiers-mondisme et de puritanisme islamique – qui s’opposait au « chiisme noir » ou chiisme Safavide de l’establishment religieux iranien. Shariati a été formé à la Sorbonne, en France, et était un ami du philosophe et écrivain Jean-Paul Sartre ; il a été assassiné en 1975 et, en l’occurrence, les ecclésiastiques ont détourné la révolution de ses attaches marxistes.

La dernière controverse politique à Téhéran au sujet du contrôle du Ministère du Pétrole est également liée à la lutte pour le pouvoir sur un plan plus large, alors que les élites puissantes au sein de l’establishment religieux corrompu et décadent ont traditionnellement contrôlé et bénéficié de cette vache à lait de l’économie iranienne liée à ce bazar, et qu’ils ne peuvent tolérer la manœuvre d’Ahmadinejad d’assumer la charge directe de ce portefeuille.

Le Conseil des gardiens, l’organisme de surveillance constitutionnel dominé par l’establishment religieux, est entré dans la danse la semaine dernière pour censurer le décret présidentiel d’Ahmadinejad prenant lui-même en charge le Ministère du Pétrole.

Une fois encore, le tribunal administratif iranien, qui est sous la coupe de l’establishment religieux, est arrivé avec une accusation contre le chef de l’administration présidentielle, Hamid Baqaei, bras-droit d’Ahmadinejad et qui a le rang de vice-président, interdisant à ce dernier de travailler dans les corps d’Etat pendant les quatre prochaines années.

Dimanche, dans un développement spectaculaire, l’assistant clé d’Ahmadinejad, Kazem Kiapasha, qui a été vanté ces derniers mois comme le candidat préféré du président pour l’élection de 2013, a été arrêté.

Un balcon aux volets entr’ouverts

Selon le téléphone arabe de Téhéran, beaucoup de personnes loyales à Ahmadinejad, y compris son proche confident Esfandiar Rahim Mashaei (qui est également le secrétaire-général de la présidence), ont été interpellées et les sites internet qui leur étaient liés ont été bloqués.

Mashaei et Baqaei ont été arrêtés pour être interrogés par les services de renseignements iraniens. Les jusqu’au-boutistes et le clergé conservateur ont fait campagne ces derniers mois disant qu’Ahmadiniejad avait un plan d’ensemble pour affaiblir le système du Velayat-e Faqih. Evidemment, l’Hydre de l’establishment religieux iranien s’impose à un chef d’Etat non-ecclésiastique sûr de lui.

Ce schisme au sein du régime iranien, ainsi que la ferveur révolutionnaire envoûtante transmise par le Printemps Arabe, pourraient réveiller le mouvement démocratique moribond à l’intérieur de l’Iran. L’establishment religieux iranien n’est pas facile à convaincre et se battra bec et ongles pour défendre un pouvoir politique sans entraves. Mais, ces derniers temps, l’establishment religieux iranien est lui aussi un groupe divisé.

C’est là où les réformes démocratiques au Bahreïn, qui conduiraient les Chiites à accéder au pouvoir, pourraient agir comme un catalyseur pour une « implosion » à l’intérieur de l’Iran.

En fait, Obama a été étonnamment doux dans sa rhétorique contre l’Iran – comme s’il suivait activement les évènements qui se déroulent là-bas. Une telle approche a du sens, puisque toute tentative manifeste pour déranger la lutte pour le pouvoir en Iran pourrait être contre-productive.

La confusion croissante au sein du régime iranien et les contradictions dans l’économie politique en Iran sont mieux exploitées si le Bahreïn émerge à ce moment précis comme une autre société démocratique (à l’instar de l’Irak), où les Chiites sont au pouvoir mais ont opté pour une intégration moderne et tournée vers l’avenir avec l’Ouest, dans cette période actuelle de la mondialisation.

L’approche d’Obama est diamétralement opposée à la vision manichéenne de la classe dominante saoudienne, laquelle se rallie frénétiquement au monde arabe sunnite. Obama a plus d’une fois pris ses distances avec la tirade saoudienne contre l’Iran attisant le feu des passions sectaires sunnites.

Il préfèrerait forcer l’ouverture de la maison vieille de 30 ans que les ecclésiastiques chiites iraniens ont construite, en passant par la fenêtre d’un balcon dont les volets sont entr’ouverts et que les Chiites bahreïnis pourraient lui tenir ouverts au cœur de la nuit.

Cela marchera-t-il ? Cet espoir est audacieux puisqu’il y a un risque réel que les Chiites persécutés en Arabie Saoudite réclament aussi l’accès au pouvoir que les Chiites bahreïnis pourraient obtenir sous l’œil d’Obama. Si cela se produit, un Obama réticent pourrait se retrouver face à un impératif de réformes en Arabie Saoudite, qui serait la mère de toutes les réformes.

M.K. Bhadrakumar

M.K. Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Ses affectations incluent l’Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l’Allemagne, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie.

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Article original : Decoding Obama’s Bahrain puzzle

Traduction : JFG

Le Symbole de la Chute

24 mai

par Philippe Grasset pour Dedefensa

Note de Bao : De l’apologie de l’immoralité ou le triomphe de la barbarie

Il y a près d’un an, j’ai écrit « Déshumanisons-nous ! » et avant cela « Le règne de la peur » et « De la chute du système à la fin de l’humanité ». Le premier billet développait quelques uns des processus dénaturant l’être humain par les actes de l’Homme, de sa civilisation occidentale sur la pente de la décadence. Le second approfondissait notamment l’imaginaire de la terreur vulgarisé par le quatrième pouvoir et le dernier posait la question : « Que représente réellement la valeur d’une vie humaine aux yeux des téléspectateurs ? ». Récemment, nous avons tous et toutes été les témoins de ces scènes de liesse aux Etats-Unis suite à l’annonce de la mort du cheikh Oussama Ben Laden. Je n’ai pas été choqué par le fait que des Américains expriment leur joie à la mort d’un homme, en l’occurence un ennemi, ni même surpris à vrai dire, j’ai été frappé par un étrange sentiment d’amertume pour ce que nous, l’espèce humaine, étions devenus à la vue de ce spectacle dégénéré et profondemment immoral qui ne représente aucunement toute la population états-unienne et l’espèce humaine toute entière. Amer était le souvenir d’avoir écrit ces billets, ou plutôt le constat de la brillante réussite d’abrutissement et de désensibilisation des masses. Mais ce qui est sans doute le signe fort d’une régression comportementale de la civilisation se trouve dans ce retour systématique de l’usage d’une forme profonde de la barbarie approuvée par la classe dirigeante de ces Etats-corporatismes moralisateurs, civilisés, industrialisés et hierarchisés. Ces massacres, tortures, croisades, inquisitions justifiées et purifiées par un idéal, ce primitivisme comme en témoigne les sanguinaires opérations israéliennes contre la Bande de Gaza, états-uniennes en Irak et atlantistes en ex-Yougoslavie, en Afghanistan et à présent en Libye.

Extrait de l’article « La barbarie en son miroir » de Philippe Grasset (5 mai 2011).

« … Rage against the Machine ? Les SEAL, ces commandos de l’U.S. Navy, sont paraît-il des soldats d’élite, des guerriers héroïques, en temps normal… Sommes-nous dans des temps normaux ? A la lumière d’une multitude de détails, de versions diverses, d’une photo “fuitée” ou l’autre, nous le savons bien désormais et ne pouvons au fond de nous-mêmes nous en dissimuler là-dessus : ces SEAL sont aussi des tueurs psychopathes, implacables, des robots à la Terminator, portraits dupliqués du film du même nom, c’est-à-dire du nom de l’ex-gouverneur de Californie. Tout cela est à la fois grotesque, dérisoire, risible, et absolument effrayant.

La chose est magnifiquement symbolisée par le petit accrochage à propos du commentaire du running back (équivalent pour le football américain de l’arrière dans notre rugby natal ?) de l’équipe de football américain des Steelers de Pittsburgh, Rashard Mendenhall, rapporté dans une synthèse de Jason Ditz, sur Antiwar.com, signalée par un de nos lecteurs. Mendenhall avait fait quelques commentaires sur son blog Twitter, à propos de la liquidation de ben Laden, à propos de laquelle il n’arrivait pas à partager la joie générale et conformiste ordonnée par la ligne du Parti, notamment en regard, selon Mendenhall, de certains principes chrétiens. Le propriétaire des Steelers de Pittsburgh, Art Rooney II, millionnaire comme vous et moi après tout, s’était déclaré stupéfait, selon l’interprétation roborative de Ditz, de la réaction de Mendenhall, de son “incompréhensible absence de joie”… Les termes choisis sont fondateurs de l’esprit du Système et de la matière, et de la cruauté et de la bêtise associées suscitées par le Système chez ses serviteurs : “l’absence de joie” devant l’assassinat d’un homme, voilà qui est insupportable (quel que soit cet homme, quelque méfait qu’il est commis, etc.) ; il est nécessaire que notre réaction devant cet assassinat commis par des robots résonne en nous-mêmes comme un “hymne à la joie”…

Ainsi soit-il, – ainsi se trouve décrite l’évidente position fondamentale de notre civilisation. Au contraire de choisir la voie habituelle et tortueuse de l’appréciation sur le Mal existant dans l’humain, dans le capitaliste, dans le militariste, dans le faiseur de complots, la voie de la dénonciation anathémique et idéologique entre sapiens sûrs de leur bon droit, nous préférons absolument affirmer notre conviction que ces comportements sont directement la conséquence des pressions du Système, du déchaînement de la matière, sur des psychologies humaines absolument dévastées et d’une faiblesse à mesure. C’est le cas, aujourd’hui, aux USA, où ces diverses polémiques et réflexions par rapport à un acte qui constitue effectivement un assassinat pur et simple, directement ordonné par la plus haute autorité d’un gouvernement, officiellement présenté comme absolument légal et rendant compte de la plus haute justice, conduisent effectivement et au contraire à poser les questions les plus fondamentales sur l’état d’effondrement spirituel de cette civilisation. Aussi bien les réactions de joie qu’on qualifierait de façon modérée d’“obscènes”, que les complications qui en surgissent, que l’extension de la polémique au domaine de la guerre en Afghanistan où la tuerie se déroule au rythme du quotidien, nous conduisent à penser qu’il y a, avec cet événement d’une grande puissance symbolique, l’émergence soudaine d’une interrogation fondamentale touchant de diverses façons tous les acteurs de cette farce crépusculaire. Nous n’avons pas nécessairement besoin, pour cela, d’une manifestation de la conscience et d’un argumentaire selon les normes universitaires ; nous parlons de l’imprégnation subreptice des psychologies, qui vont subir l’assaut des problèmes effectivement fondamentaux soulevés par cet acte, d’une façon si éclatante, si solennelle, si compromettante pour tous.

L’idée que nous développons alors est que nul n’en sortira indemne ; et lui, le premier, l’impeccable président américaniste Barack Hussein Obama. Aucun n’est vraiment coupable, car tous sont prisonniers du Système, de la machine ; mais tous sont responsables en une part ou l’autre, ne serait-ce que par leur accointance agréée, leur agrément tacite… Certains diront que ben Laden, ce meneurs de hordes barbares, ce terroriste en un mot usé jusqu’à la corde par l’emploi abusif, ne mérite pas tant de peine ; ce “certains”-là a tort, ontologiquement et vertigineusement tort, car nous sommes, avec cette liquidation, dans le contexte de l’ampleur qu’elle a acquise, au milieu des contradictions, des hésitations, etc., – nous sommes dans le domaine absolument fondamental du symbole qui ouvre la porte sur la métaphysique du monde. La liquidation de ben Laden, à la façon de tueurs de Cosa Nostra exécutant leur “contrat”, impassibles, impitoyables, touche désormais à la symbolique fondamentale et métaphysique du comportement de cette chose qui se prétend “civilisation”, qui se juge fondée sur le Droit, qui discourt à perte d’haleine sur les “valeurs”. Personne n’en réchappera et nul n’en sortira indemne.

Nous avons atteint un point où il n’est plus utile de s’expliquer et de plaider. (OBL était un terroriste, un exécuteur de basses œuvres, un exalté et un extrémiste ; OBL incarnait une révolte des opprimés, des musulmans, contre l’envahisseur extérieur, etc., toutes ces salades d’un bord comme de l’autre…). Nous avons atteint un point où la force du symbole parle, tonitrue, et couvre tous les babillages des moralistes et experts appointés du Système. Cette civilisation est devenue absolument sacrilège de son origine, de son essence, de son onction sacrée ; elle souille, elle corrompt, elle infecte, elle décompose et déstructure enfin sa lointaine vérité métaphysique. Croit-elle une seconde qu’elle réchappera à cette amputation fondamentale ? Elle exécute comme un robot les basses œuvres de la matière déchaînée. Elle n’a plus rien à voir avec rien d’humain ; un bourreau, comme celui de Béthune, d’Alexandre Dumas et de ses mousquetaires, décapitant Milady dans la solitude d’une aube brumeuse et terrible, a infiniment plus d’humanité et de grandeur tragique que les robots qui sont intervenus contre ben Laden.

Nous estimons, sans en rien savoir de plus que la suggestion de notre intuition, que ces phalanges de serviteurs du Système ont fait un pas de plus qui entre dans la catégorie des candidats au “pas de trop”. La brutalité, la violence, le mépris absolument déstructurant et maléfique de toutes les valeurs de souveraineté, de légalité, de légitimité, ne peuvent pas très rapidement ne pas se payer au prix fort, au prix le plus fort. Nous sommes absolument persuadés, – et nous n’avons dans ce cas que la force de notre conviction comme argument, mais cela nous suffit, – que l’infamie qui préside désormais aux actes des serviteurs du Système est en train de les emporter dans la trajectoire générale de la Chute. Leur aveuglement sert d’accélérateur remarquable à cette orientation la plus basse possible.

Le plus effrayant dans le spectacle qui nous est offert, c’est la tentative désespérée de BHO de “substantiver” l’assassinat en un acte démontrant la légalité et la vertu légitime de l’intention et de la politique dans laquelle cet acte s’inscrit. Ce faisant, le président des USA compromet inéluctablement la raison qu’il croit défendre, la mettant finalement à sa vraie place qui est celle d’un asservissement total au Système du “déchaînement de la matière”. (Ainsi, peut-être, sans doute, à sa façon, Barack Obama est-il réellement l’“American Gorbatchev” que nous attendions tous, en disposant les faits d’une manière si explosive ?)

A ce point, le barbare est-il toujours aussi “jubilant” ? A notre sens, le temps approche où, malgré l’abrutissement dont il se charge avec alacrité comme d’une cape impériale, il devrait commencer à se douter de quelque chose. Le retour sur la terre se fera dans le tonitruement et les éclats sans nombre de la dispersion explosive de ses rêves d’empire pour mille ans. »

Philippe Grasset

Source : Dedefensa

Escalade de la crise entre les États-Unis et le Pakistan : l’ultimatum chinois

23 mai

par Webster G. Tarpley pour Tarpley.net

Nouvelles de l’empire : en route vers la Troisième Guerre Mondiale ? Les enjeux géopolitiques au Pakistan…

Nous avons traduit ici un article très intéressant de l’historien et économiste Webster Tarpley concernant les ramifications géopolitiques à court et moyen termes de « l’affaire du raid Ben Laden » au Pakistan, ses implications et l’agenda de plus en plus transparent de l’empire anglo-américain.

Pendant qu’on amuse les peuples occidentaux avec les pitreries pipoles, derrière les écrans de fumée utiles pour l’agenda impérialiste, se trame les grans évènements historiques de demain.

Le scénario de la Troisième Guerre Mondiale s’écrit en ce moment même et si ça ne l’est pas… Cela y ressemble sacrément !

Eteignez la télé et allumez les cerveaux, avant qu’il ne soit trop tard.

Résistance 71

L’escalade de la crise entre les États-Unis et le Pakistan : un ultimatum chinois avertit les États-Unis contre une attaque au Pakistan.

La Chine a déjà mis les États-Unis en garde que toute attaque de Washington sur le Pakistan serait interprètée comme un acte d’agression à l’encontre de la Chine. Cet avertissement sec représente le premier ultimatum stratégique reçu par Washington depuis plus d’un demi-siècle, remontant à l’avertissement de l’URSS durant la crise de Berlin entre 1958 et 1961 et ceci indique plus avant le grave danger d’une guerre générale émanant de la confrontation États-Unis-Pakistan.

« Toute attaque sur le Pakistan serait perçue comme une attaque sur la Chine. »

Répondant à des rapports établissant que la Chine avait demandé aux États-Unis de respecter la souveraineté du Pakistan dans les moments qui suivirent l’intervention Ben Laden, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois Jiang Yu a utilisé le briefing avec la presse du 19 mai pour réaffirmer la demande catégorique de Pékin que « la souveraineté et l’intégrité du territoire du Pakistan doit ête respecté ». En accord avec des sources diplomatiques pakistanaises citées par le Times of India, la Chine a « mise en garde sans termes équivoques qu’une attaque sur le Pakistan serait considérée comme une attaque sur la Chine ». Il a été indiqué que cet ultimatum a été délivré au cours du dialogue stratégique et des pour-parler économiques ayant eu lieu à Washington, le 9 mai, et où la délégation chinoise était emmenée par le vice-Premier ministre chinois Mr Wang Qishan et le conseiller d’État Mr Dai Bingguo [1]. Les avertissements de la Chine sont implicitement supportés par les missiles nucléaires de cette nation, incluant quelques 66 missile inter-continentaux dont plusieurs ayant la capacité de frapper les États-Unis, en plus de 118 missiles de moyennes portées, 36 missiles lancés à partir de sous-marins et de nombreux systèmes de missiles à courte portée.

Le support de la Chine est vu par les observateurs régionaux comme étant critiquement important pour le Pakistan, qui se trouve autrement coincé dans la tenaille entre les Etats-Unis et l’Inde. « Si la pression des Etats-Unis et de l’Inde continue, le Pakistan pourra dire « La Chine est avec nous. » Ne pensez pas que nous sommes isolés, nous avons une super-puissance potentielle avec nous. », a déclaré à l’AFP le général en retraite et analyste politique Talat Massoud [2].

L’ultimatum chinois est survenu durant la visite à Pékin du Premier ministre pakistanais Gilani; durant laquelle le gouvernement hôte a annoncé le transfert immédiat et gratuit de 50 avions de chasse à réaction dernier modèle JF-17 [3]. Avant son départ, Gilani a renforcé l’importance de l’alliance entre le Pakistan et la Chine proclamant : « Nous sommes fiers de compter la Chine parmi nos meilleurs amis et de réaffirmer la confiance qui nous relie. La Chine pourra toujours compter sur le Pakistan pour être à ses côtés en toute circonstance… Quand nous disons que cette amitié est plus grande que l’Himalaya et plus profonde que les océans, nous capturons l’essence même de cette relation » [4]. Ces remarques furent accueillies par des jérémiades des portes-parole états-uniens, notamment du sénateur républicain de l’Idaho Risch.

La crise stratégique qui bouillonne entre les Etats-Unis et le Pakistan a explosé avec force le 1er mai avec l’affaire du raid commando unilatéral et non autorisé qui a de manière supposée tué le fantômatique Oussama Ben Laden dans une maison fortifiée de la ville d’Abbottabad, ce qui constitua une violation flagrante de la souveraineté du Pakistan. Le timing de cette cascade militaire effectuée pour enflammer les tensions entre les deux pays, n’avait abolument rien à voir avec la supposée guerre contre le terrorisme et tout à voir avec la visite au Pakistan, à la fin mars, du Prince Bandar, le chef de la sécurité nationale saoudienne. De cette visite a resulté une alliance immédiate entre Islamabad et Ryadh, avec la Pakistan promettant de fournir des troupes pour mâter toute rebellion concoctée par les Etats-Unis sous forme de révolution colorée dans le Royaume des Saoud, tout en offrant une protection nucléaire aux Saoudiens, les rendant ainsi moins vulnérables aux menaces d’extorsion américaines d’abandonner la monarchie pétrolière aux bons soins de Téhéran. Un mouvement conjoint entre le Pakistan et l’Arabie Saoudite pour briser l’emprise de l’empire américain dans la région et quelque soit ce que l’on pense de ces deux régimes, représenterait un coup fatal à l’empire américain pâlissant en Asie du Sud.

Quant aux affirmations concernant le raid supposé sur Ben Laden, le 1er mai, il y a une masse de contradictions changeant les fait de jour en jour et ne donnant pas espoir de savoir ce qu’il s’est vraiment passé. Une analyse de cette aventure serait en de biens meilleures mains avec des critiques littéraires et des auteurs de revues théâtrales. Le seul fait solide et consistant qui émerge de tout cela est que le Pakistan est la cible majeure des Etats-Unis, ainsi intensifiant la politique américaine anti-Pakistan qui a été mise en place depuis le tristement célèbre discours d’Obama à West Point en décembre 2009.

Gilani : représailles intensives pour défendre le Pakistan

L’avertissement des Chinois à Washington est survenu juste après la déclaration de Gilani au parlement pakistanais où il déclara : « Ne laissons personne tirer les mauvaises conclusions. Toute attaque contre les acquis stratégiques pakistanais de manière ouverte ou secrète, trouvera une réponse appropriée… Le Pakistan se réserve le droit de contre-attaquer avec force. Personne ne devrait sous-estimer la motivation et la capacité de notre nation et de ses forces armées à défendre notre patrie sacrée. » [5] Un avertissement de représailles venant d’une puissance nucléaire comme le Pakistan se doit d’être pris au sérieux, même par les agresseurs les plus acharnés au sein du régime Obama.

Les acquis stratégiques dont Gilani parle sont les forces nucléaires pakistanaises, la clef de la dissuasion d’une possible attaque par l’Inde, naissant du cadre des relations de coopération nucléaire entre les Etats-Unis et l’Inde. Les forces armées américaines en Afghanistan n’ont pas été capables de masquer leur planification extensive pour essayer de saisir et de détruire les armes nucléaires du Pakistan. D’après un rapport de Fox News en 2009, « les Etats-Unis ont un plan détaillé pour infiltrer le Pakistan et s’assujettir son arsenal de têtes nucléaires mobiles s’il apparaît que le pays est en passe de succomber au pouvoir des Talibans, d’Al Qaida ou tout autre mouvement extrémiste islamique. » Ce plan fut élaboré par le général Stanley McChrystal quand il était à la tête du commandement des opérations spéciales de Fort Bragg en Caroline du Nord. Ce commandement qui est directement impliqué apparamment dans l’opération Ben Laden, est composé de la Delta Force, des Navy SEALs et « d’une unité de renseignement spéciale haute technologie, connue sous le nom de « force spéciale orange ». De petites unités pourraient saisir les armes nucléaires pakistanaises, les neutraliser et ensuite les centraliser dans un endroit sécurisé », déclara une source citée par Fox [6].

Obama a déjà approuvé une attaque furtive sur les armes nucléaires pakistanaises

Comme le dit le London Sunday Express, Obama a déjà approuvé un action agressive en ces termes : « Les troupes américaines seront déployées au Pakistan si les installations nucléaires de cette nation  sont sous une menace terroriste qui chercherait à venger la mort de Ben Laden [...] Le plan, qui serait activé sans le consentement du président Zardari a provoqué une réaction de colère des officiels pakistanais [...] Obama donnerait l’ordre de parachuter des troupes pour sécuriser les sites nucléaires clefs. Ceci inclut la base aérienne QG de Sargodha, qui abrite des F-16 de combat ayant au moins 80 missiles balistiques à têtes nucléaires. » D’après les officiels américains, « le plan a reçu le feu vert et le président a déjà manifesté son intention de déployer des troupes au sol au Pakistan s’il pense que cela est important pour la sécurité nationale. » [7]

Une extrême tension à ce sujet illustre la folie aventurière d’Obama et de son raid unilatéral du 1er mai, qui aurait tout aussi bien pu être interprété par les autorités pakistanaises, comme étant l’attaque promise contre sa capacité nucléaire. D’après le New York Times, Obama savait pertinemment qu’il encourait une guerre immédiate avec la Pakistan et insista « que la force d’attaque chassant Ben Laden soit suffisamment forte pour pouvoir se battre et sortir du pays si elle était confrontée à des locaux hostiles ou des forces de police ou militaire. »

La tuerie a déjà commencé

Les tirs entre les forces américaines et pakistanaises ont subi une escalade le 17 mai quand un hélicoptère de l’OTAN viola l’espace aérien pakistanais au Waziristan. Les forces pakistanaises étaient en état d’alerte maximale et ont immédiatement ouvert le feu. L’hélicoptère américain retourna les tirs. Deux soldats en poste à la frontière dans la zone de Datta Khel furent blessés. [8]

Une possible riposte pakistanaise à cette incursion est peut-être survenue à Peshawar, le 20 mai, quand une voiture piégée a apparamment pris pour cible un convoi de deux véhicules du consulat américain, ne causant que des dégâts matériels côté américain. Un passant pakistanais fut tué et plusieurs blessés. Dans un autre cas de guerre des services de renseignement, la télévision Ary 1 a rapporté le nom du chef de la CIA en poste à Islamabad, le second espion résident à avoir sa couverture révélée en moins de six mois.

L’envoyé états-unien Grossman rejette les appels pakistanais à arrêter les violations de frontière

Le représentant spécial états-unien en Afghanistan et au Pakistan, Marc Grossman, remplaçant de feu Richard Holbrooke, a rejetté de manière arrogante, le 19 mai, les appels pakistanais pour garantir que des opérations du style d’Abbottabad ne seraient plus perpétrées au Pakistan. [9] En refusant de garantir cela, Grossman déclara que les autorités pakistanaises n’ont jamais demandé le respect de leurs frontières dans les années récentes. [10]

Au milieu de cette crise stratégique importante, l’Inde a continué avec sa programmation de manœuvres militaires provocantes ciblant le Pakistan. Tel l’exercice « Vijayee Bhava » (Soyons victorieux) qui prît place dans le désert de Thar au nord Rajastan. Cet exercice de blitzkrieg NBC (pour Nucléaire, Biologique, Chimique), implique le second corps d’armée qui est « considéré comme la plus importante des trois formations d’attaque de l’armée indienne et dont la tâche serait de virtuellement diviser le Pakistan en deux en cas de guerre totale déclarée entre les deux pays. » [11]

Une façon d’obtenir la provocation nécessaire pour justifier d’une ataque indo-américaine sur le Pakistan, serait d’augmenter les actions terroristes attribuées aux soi-disants Talibans. D’après la presse de masse pakistanaise, la CIA, le Mossad israélien et le RAW (Research and Analysis Wing) indien ont créé leur propre version des Talibans sous la forme d’un contre-gang terroriste qu’ils contrôlent et dirigent. Une source rapporta que « les agents de la CIA ont inflitré les réseaux des Talibans et d’Al Qaida et ont créé leur propre force Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) dans le but de déstabiliser le Pakistan. » L’ancien commandant régional du Punjab de l’ISI, les services secrets pakistanais, le brigadier général Aslam Ghuman commenta : « Durant ma visite aux Etats-Unis, j’ai appris que l’agence de renseignement Mossad, en connivence avec le RAW indien et sous la supervision directe de la CIA, planifiaient de déstabiliser le Pakistan à tout prix. » [12] Le double attentat à la bombe qui a tué 80 para-militaires au Waziristan la semaine dernière a t’il été perpétré par ce contre-gang ?

De la même façon, les services de renseignement russes « ont révélé que le contractant de la CIA, Raymond Davis, et son réseau a fourni aux agents d’Al-Qaida des armes nucléaires, chimiques et biologiques, de façon à ce que des installations militaires américaines puissent être ciblées et la Pakistan rendu responsable. » Davis, lui-même un vétéran des opérations spéciales, a été arrêté pour le meurtre de deux agents de l’ISI, mais ensuite libéré par le gouvernement pakistanais après une suspiscieuse campagne pleurnicheuse du département d’État américain.

La CIA affirme que le nouveau patron d’Al-Qaida vit au Waziristan

Si les Etats-Unis ont besoin d’un nouveau prétexte pour des raids supplémentaires, il sera facile de citer la présence supposée au Waziristan de Saïf al-Adel, maintenant déclaré par la CIA étant le successeur de Ben Laden comme patron d’Al Qaida. [13] Cela est, en effet, tres opportun et aidera les intentions agressives d’Obama de prétendre que Saif al-Adel est à la plus chaude frontière du monde et non pas à Finsbury ou Flatbush.

Après le raid américain non-autorisé du 1er mai, le général en chef pakistanais Kayani a fait publier son propre avertissement qu’une telle « mésaventure » ne pourrait pas être répétée, tout en annonçant que les personnels états-uniens au Pakistan seraient considérablement réduits. D’après les estimations de l’ISI, il y a en ce moment même environ 7000 agents de la CIA dans le pays, beaucoup d’entre-eux étant inconnus du gouvernement pakistanais. Le partage des informations entre le Pakistan et les Etats-Unis a été rapporté comme ayant été considérablement réduit. En réponse à la réaction de Kayani, l’opération de propagande de la CIA connue sous le nom de WikiLeaks a une fois de plus montré sa véritable nature en essayant de discréditer le commandant en chef pakistanais avec des rapports d’ambassades américaines douteux stipulant que celui-ci avait demandé aux Etats-Unis plus d’attaques de drones, et non pas moins, ces récentes années.

Spécifiquement depuis le discours d’Obama à West Point, la CIA a utilisé des attaques de drones pour massacrer des civils dans le but de fomenter un guerre civile au Pakistan, menant à la division du pays selon les lignes ethniques du Punjab, Sind, Balouchistan et du Pachtounistan. Le but géopolitique de tout ceci est de détruire le potentiel qu’a le Pakistan d’être le couloir énergétique entre l’Iran et la Chine. Selig Harrison a émergé comme un éminent supporteur américain de la sécession du Balouchistan.

Depuis le 1er mai, six attaques de drones américains reportées ont fait au moins 42 morts dans la population civile pakistanaise, poussant la population dans une haine anti-américaine accrue. En réponse, une cession jointe du parlement pakistanais a voté de manière unanime, le 14 mai, pour une demande officielle d’arrêt des attaques de missiles américains, demandant au gouvernement de couper la route de soutien logistique de l’OTAN vers l’Afghanistan si les attaques continuent. [14] Alors que la ligne de ravitaillement Karachi-Khyber passant par le col du même nom, transporte les deux tiers du ravitaillement demandé par les envahisseurs de l’Afghanistan, une telle mesure causerait un véritable chaos parmi les forces de l’OTAN. Tout ceci met en valeur l’insanité inhérente de provoquer la guerre avec le pays dans lequel vos lignes de ravitaillement passent.

Les Etats-Unis veulent utiliser le patron des Talibans, le Mollah Omar, contre le Pakistan

Le département d’Etat a laissé tomber toutes conditions requises pour négocier avec les Talibans en février dernier et les Etats-Unis sont maintenant en train de parlementer avec les envoyés du Mollah Omar selon le Washington Post, le légendaire leader borgne du conseil de la Quetta-Shura ou Taliban. Il apparaît évident que les Etats-Unis offent aux Talibans une alliance contre le Pakistan. L’envoyé spécial américain dans la région, Marc Grossman, est hostile au Pakistan, mais quant au sujet des Talibans, il a été surnommé « Mr réconciliation ». [15] Par contraste, les Etats-Unis ont été rapportés comme étant déterminés à assassiner le patron du réseau Haqqani en utilisant un raid du style de celui ciblant Ben Laden. Les Pakistanais sont déterminés à conserver Haqqani comme alliés.

Si la Chine se range derrière le Pakistan, alors il sera très possible que la Russie s’aligne derrière la Chine. En anticipant la prochaine réunion du groupe de l’Organisation de la Coopération de Shanghaï le 15 juin prochain, le président chinois Hu s’est félicité des relations sino-russes et que celles-ci étaient à un record de positivité jusqu’ici sans précédent, et ce « avec un ingrédient stratégique évident. » Dans une conférence de presse cette semaine, le président Medvedev fut obligé de reconnaître indirectement que le « renouveau » des relations avec la Russie tant acclamé par Obama, n’a pas bénéficié d’améliorations depuis la confirmation du programme de missiles ABM américains en Roumanie et dans le reste de l’Europe de l’est, programme si évidemment orienté contre la Russie et que le traité START avait donc de fait une valeur douteuse, ainsi ravivant le spectre d’une nouvelle « Guerre Froide ». Considérant l’assaut de l’OTAN contre la Libye, il n’y aura pas de résolution de l’ONU contre la Syrie a dit Medvedev. Poutine avait raison depuis le départ et Medvedev essaie de lui emboîter le pas afin de se ménager quelques chances de demeurer au pouvoir.

Sommes-nous un « Juillet 1914 » ?

La crise qui a mené à la Premère Guerre Mondiale a commencé avec l’assassinat de Sarajevo le 28 juin 1914, mais la première déclaration de guerre majeure n’eut pas lieu avant le 1er août. Durant le mois intermédiaire de juillet, de grandes parties de l’opinion publique européenne se retrancha dans une illusion idyllique élégiaque, alors même que la crise mortelle gagnait en importance. Quelque chose de similaire peut-être perçu aujourd’hui. Beaucoup de citoyens américains pensent que la mort supposée de Ben Laden marque la fin de la guerre contre le terrorisme et de la guerre d’Afghanistan. Au lieu de cela, l’opération contre Ben Laden a clairement déclanché une nouvelle urgence stratégique. Des forces qui s’étaient opposées à la guerre en Irak, supportent de manière non masquée l’agression sanglante d’Obama en Libye, des forces comme MSNBC, le mouvement des libéraux de gauche qui constituent la majorité du mouvement pour la paix. Ils célèbrent même Obama comme un va t’en guerre plus efficace que la clique Bush-Cheney à cause de son succès supposé aux dépends de Ben Laden.

En réalité, il n’y a jamais eu de meilleur temps pour se mobiliser et pour arrêter le projet d’une guerre nouvelle qui s’annonce, plus grande et plus meurtrière. Le temps est venu.

Webster G. Tarpley

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Notes

[1] : http://economictimes.indiatimes.com/news/politics/nation/china-asks-us-to-respect-paks-sovereignty-independence/articleshow/8454577.cms

[2] : “China-Pakistan alliance strengthened post bin Laden,” AFP, May 15, 2011, http://www.sundaytimes.lk/index.php/analysis/7546-china-pakistan-alliance-strengthened-post-bin-laden

[3] : http://www.nytimes.com/2011/05/20/world/asia/20pakistan.html?_r=3

[4] : http://www.upi.com/Top_News/World-News/2011/05/08/Gilani-China-best-most-trusted-friend/UPI-96101304911435/

[5] : http://www.nypost.com/p/news/international/pakistani_pm_regrets_unilateral_GAOWNTpBXGJaJtwzWaZu0K?CMP=OTC-rss&FEEDNAME=

[6] : Rowan Scarborough,”U.S. Has Plan to Secure Pakistan Nukes if Country Falls to Taliban, Fox News, May 14, 2009.

[7] : “US ‘To Protect Pakistan,” London Sunday Express, May 15, 2011, http://www.express.co.uk/posts/view/246717/US-to-protect-Pakistan-

[8] : http://www.reuters.com/article/2011/05/17/us-pakistan-nato-idUSTRE74G0PS20110517

[9] : “US refuses to assure it will not act unilaterally,” http://thenews.jang.com.pk/NewsDetail.aspx?ID=15758

[10] : “No US assurance on unilateral ops,” http://nation.com.pk/pakistan-news-newspaper-daily-english-online/Politics/20-May-2011/No-US-assurance-on-unilateral-ops

[11] : “Getting leaner and meaner? Army practices blitzkrieg to strike hard at enemy,” Times of India, May 10, 2011, http://articles.timesofindia.indiatimes.com/2011-05-10/india/29527731_1_three-strike-corps-army-and-iaf-transformational

[12] : “CIA has created own Taliban to wreak terror havoc on Pakistan, claims Pak paper,” ANI, May 12, http://my.news.yahoo.com/cia-created-own-taliban-wreak-terror-havoc-pakistan-091621821.html

[13] : “New al-Qaeda chief in North Waziristan,” May 19, 2011

[14] : http://www.msnbc.msn.com/id/43033985/ns/world_news-south_and_central_asia/

[15] : http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/asia/afghanistan/8519535/US-steps-up-face-to-face-peace-talks-with-Taliban.html

Article original : US, Pakistan Near Open War; Chinese Ultimatum Warns Washington Against Attack

Traduction : Résistance 71

La planète contre-attaque !

22 mai

par Michael T. Klare pour Asian Time Online

Introduction de Tom Engelhardt

Le lundi 11 avril, Yukio Edano, le secrétaire général du gouvernement japonais, défendait la réponse donnée par son gouvernement au désastre nucléaire de Fukushima, insistant sur le fait que cette centrale était « toute proportion gardée, dans une situation stable ». En quelque sorte, cela correspond à la description officielle des 11.500 tonnes d’eau déversée intentionnellement dans l’océan au large de Fukushima comme étant « faiblement radioactive » ou « légèrement radioactive ».

Elle n’est que « légèrement » radioactive en comparaison à l’eau encore plus radioactive qui est stockée à sa place dans la centrale. Voici la traduction en termes éloquents : ils peuvent toujours nous faire prendre des vessies pour des lanternes – et le gouvernement japonais n’a pas été beaucoup plus enclin que TEPCO (la ‘Tokyo Electric Power Company’), qui gère ce complexe nucléaire, à faire preuve de transparence lorsqu’il s’agit de Fukushima.

Mardi 12, le gouvernement [japonais] a finalement relevé le niveau d’alerte sur l’échelle des accidents nucléaires, de 5 à 7 – « un accident majeur » – la catégorie la plus élevée possible, utilisée une seule fois auparavant pour le désastre de Tchernobyl en 1986 (qui a eu pour conséquence de rendre inhabitable environ 39 kilomètres carrés en Ukraine). Bien que les officiels du gouvernement se soient précipités pour minimiser la comparaison avec Tchernobyl, un officiel de TEPCO a offert un commentaire de circonstance : « notre inquiétude est que la quantité de fuites [radioactives] finisse par atteindre celle de Tchernobyl, voire la dépasser ».

En fait, sur notre planète sonnée par les coups répétés, nous n’avons rien vu autre que ce qui est en cours à Fukushima – pas un, mais quatre réacteurs adjacents, dont trois d’entre eux semblent avoir subi des fusions partielles, et plusieurs piscines de rétention pour le combustible « usé » (ce qui, en terme de radioactivité, n’est pas usé du tout) dans divers états de détresse.

En attendant, le discours sur les semaines qui seront nécessaires pour reprendre le contrôle de la situation s’est estompé pour laisser la place à une suggestion selon laquelle il faudrait des mois périlleux, voire des années ou des décennies – et même un siècle – pour tout nettoyer et réparer. On spécule sur le fait qu’une partie d’au moins un réacteur a déjà « fui de son conteneur métallique pressurisé vers le fond de sa structure de confinement » – et toutes les actions pour reprendre plus ou moins le contrôle de l’installation ne semblent que créer, ou menacer de créer, d’autres problèmes imprévus (comme cette eau « légèrement radioactive »).

Pendant ce temps, au milieu des puissantes répliques, depuis le séisme du 11 mars (avec possiblement d’autres secousses à venir pendant des années), le gouvernement japonais a élargi lentement la « zone d’évacuation » de 20 kilomètres autour de la centrale (récemment décrite par un visiteur comme une étrange « zone de mort… faisant penser à un épisode de Twilight Zone de Rod Sterling mélangé avec Le Jour d’Après – une vision apocalyptique de la vie à l’ère nucléaire »).

La semaine dernière, le gouvernement japonais a commencé à conseiller aux femmes enceintes et aux enfants de rester en dehors de certaines zone au-delà de 30 kilomètres de la centrale. Ce n’est pas surprenant si l’on considère que dans un petit nombre de sols testés au-delà de cette zone de 30 kilomètres – dont un cas à 40 kilomètres de Fukushima – le césium-137 (dont l’isotope a une demi-vie de 30 ans) a été trouvé à des niveaux excédant ceux qui, à Tchernobyl, ont obligé les habitants à partir. Une grande partie des centaines de milliers de Japonais qui vivaient autrefois dans ces zones (et si les choses empirent, au-delà de ces zones) pourraient ne jamais retourner chez eux.

Quoi qu’il arrive à Fukushima, pourrait-il y avoir une mise en garde plus saisissante que nous, les humains, avons été trop loin et que notre planète a une façon bien à elle de nous punir pour une telle démesure ? Et il faut garder à l’esprit que les Japonais ne sont pas vraiment seuls dans ce cas. Après tout, aux Etats-Unis du moins, au moins cinq réacteurs sont situés sur des « zones sismiques sujettes aux tremblements de terre », selon un rapport récent qui ne parle même pas du réacteur nucléaire Indian Point, construit sur une faille sismique à seulement 50 kilomètres du centre de New York, la ville où je réside.

Peut-être, ainsi que Michael T. Klare le suggère dans l’article qui suit, est-il temps de reconsidérer notre façon de traiter notre planète Terre – avant qu’il ne soit trop tard.

Tom Engelhardt, cofondateur de l’American Empire Project, dirige TomDispatch.com. Il est l’auteur de nombreux essais.

La planète contre-attaque !

Dans son ouvrage paru en 2010, Eaarth: Making a Life on a Tough New Planet, le spécialiste et militant de l’environnement, Bill McKibben, parle d’une planète si dévastée par le réchauffement global que l’on ne peut plus la reconnaître comme la Terre que nous habitions autrefois. C’est une planète, prédit-il, « balayée par les vents, mitraillée par les tempêtes et grillée par la chaleur, avec des pôles qui fondent, des forêts qui se meurent et des mers tourmentées et corrosives ». Altérée comme elle l’est par le monde dans lequel la civilisation humaine est née et s’est développée, elle a besoin d’un nouveau nom – il lui a ajouté un « a » pour faire « Eaarth » (ou en français, « Teerre »).

La « Teerre » que décrit McKibben est une victime, une accidentée de la consommation irréfrénée de ses ressources par l’espèce humaine et ses émissions insouciantes de gaz à effet de serre qui altèrent le climat. Vrai, cette « Teerre » provoquera beaucoup de souffrance aux humains, alors que le niveau des océans montera et que les surfaces cultivables se rétréciront, mais, ainsi qu’il en fait la description, elle est essentiellement une victime de la rapacité de l’homme.

Avec tout le respect que je dois à la vision de McKibben, permettez-moi de vous offrir une autre perspective sur cette (notre) « Teerre » : plutôt qu’une simple victime, elle une actrice puissante qui exerce son propre droit et qui se venge.

Il ne suffit pas de penser à la « Teerre » comme d’un dommage collatéral impuissant des prédations de l’humanité. Elle est également un système organique complexe doté de nombreuses défenses puissantes contre toute intervention étrangère – des défenses qu’elle exerce en produisant des effets dévastateurs pour les sociétés humaines. Et, gardez ceci à l’esprit : nous ne sommes qu’au début du processus !

Toutefois, afin de bien saisir la situation actuelle, il est nécessaire de faire la distinction entre les bouleversements planétaires qui se produisent naturellement et les réponses de la planète à l’intervention humaine. Ces deux aspects nécessitent de voir les choses avec un œil neuf. Commençons donc avec ce que la Terre a toujours été capable de faire, avant de nous tourner vers les réponses de la « Teerre » vengeresse.

Nous nous surestimons

Notre planète est un système naturel complexe et, à l’instar de tout système de ce type, elle est en constante évolution. C’est ainsi – tandis que les continents dérivent, que les chaînes de montagnes s’élèvent ou s’érodent, que les modèles climatiques changent – des tremblements de terre, des éruptions volcaniques, des tsunamis, des typhons, des sécheresses prolongées et autres perturbations se produisent, même si c’est sur une base irrégulière et imprévisible.

Nos prédécesseurs sur la planète étaient profondément conscients de cette réalité. Après tout, les civilisations antiques étaient régulièrement ébranlées et, dans certains cas, anéanties par de tels bouleversements. Par exemple, l’on pense généralement que la civilisation antique Minoenne de la Méditerranée orientale a été anéantie à la suite de la puissante éruption volcanique sur l’île de Théra (appelée également Santorin) au milieu du deuxième millénaire avant notre ère.

Les preuves archéologiques laissent penser que beaucoup d’autres civilisations antiques ont été affaiblies ou détruites par une intense activité sismique. Dans Apocalypse: Earthquakes, Archaeology, and the Wrath of God [Apocalyse : Séismes, Archéologie et la Colère de Dieu], le géophysicien de Stanford, Amos Nur, et son co-auteur Dawn Burgess argumentent que Troie, Mycènes, la Jéricho antique, Tenochtitlan et l’empire hittite ont pu tomber de cette manière.

Confrontées à des menaces récurrentes de tremblements de terre et d’éruptions volcaniques, beaucoup de religions antiques ont personnifié les forces de la nature en dieux et déesses et conviaient à des rituels humains élaborés et des offrandes sacrificielles pour apaiser ces puissantes divinités. On pensait que le dieu de la mer de la Grèce antique, Poséidon (Neptune pour les Romains), appelé également le « secoueur de la terre », déclenchait les tremblements de terre lorsqu’on le provoquait ou qu’il était en colère.

A une époque plus récente, les penseurs ont eu tendance à se moquer de ces notions primitives et des gestes qui les accompagnaient, suggérant à la place que la science et la technologie – les fruits de la civilisation – offrent plus d’aide que nécessaire pour nous permettre de triompher des forces destructrices de la Terre. Ce changement dans la conscience a été documenté de façon impressionnante dans le volume de 2007 de Clive Ponting, A New Green History of the World.

Citant des penseurs influents de l’époque post-médiévale, Clive Ponting montre comment les Européens acquirent une puissante conviction que l’humanité devait et pouvait diriger la nature, pas l’inverse. Le mathématicien français du 17ème siècle René Descartes, par exemple, écrivit sur l’utilisation de la science et du savoir humain afin que nous puissions… « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » [Discours de la Méthode].

Il est possible que ce sens croissant du contrôle humain sur la nature ait été favorisé au cours de quelques siècles, où le nombre de bouleversements naturels menaçant la civilisation ait été moindre. Au cours de ces siècles, l’Europe moderne et l’Amérique du Nord, les deux centres de la révolution industrielle, n’ont connu rien de comparable à l’éruption de Théra à l’époque minoenne – ou, d’ailleurs, rien de semblable à cette double poisse : le séisme d’amplitude 9 et le tsunami de 15 mètres de haut qui ont frappé le Japon le 11 mars dernier.

Cette relative immunité par rapport à de tels périls était le contexte dans lequel nous avons créé une civilisation hautement complexe et technologiquement sophistiquée, qui considère comme normale la suprématie de l’homme sur la nature sur une planète qui semble passive.

Mais cette supposition est-elle exacte ? Les évènements récents, qui vont des inondations qui ont recouvert 20% du Pakistan et de larges pans de l’Australie aux feux causés par la sécheresse qui ont brûlé de vastes régions de la Russie, suggèrent autrement. Ces dernières années, la planète a été frappée par une série de perturbations naturelles majeures, incluant le récent désastre au Japon (séisme, tsunami et nombreuses répliques d’envergure), le tremblement de terre en Haïti en janvier 2010, le séisme chilien de février 2010, le séisme de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en février 2011, celui de Myanmar en mars 2011 et le séisme suivi d’un tsunami dévastateur dans l’Océan Indien en 2004 qui à fait plus de 230.000 victimes dans 14 pays, ainsi qu’une série de tremblements de terre, de tsunamis et d’éruptions volcaniques en Indonésie et dans ses environs.

Au moins, ces évènements nous rappellent que la Terre est un système naturel en évolution constante ; que ces dernières centaines d’années ne sont pas nécessairement annonciatrices des prochains siècles ; et qu’il est possible, en particulier au cours du siècle écoulé, que nous nous soyons laissé aller à un sentiment de confiance excessive immérité à propos de notre planète. Qui plus est, ces événements suggèrent que nous puissions – et j’insiste sur « nous puissions » – retourner à une époque dans laquelle la fréquence de l’incidence de tels évènements est en augmentation.

Dans ce contexte, la folie et la démesure avec lesquelles nous avons traité les forces naturelles retiennent fortement l’attention. Voyez ce qui se passe au complexe nucléaire de Fukushima Daiichi, dans le nord du Japon, où au moins quatre réacteurs nucléaires et leurs piscines de confinement adjacentes pour le combustible « usé » restent dangereusement incontrôlés.

Les concepteurs et les propriétaires de cette centrale n’ont évidemment pas provoqué le tremblement de terre et le tsunami qui ont créé le péril actuel. Ce fut le résultat de l’évolution naturelle de la planète – dans ce cas précis, le mouvement soudain des plaques continentales. Mais ils portent la responsabilité de ne pas avoir anticipé le potentiel d’une catastrophe – en construisant ces réacteurs sur le site de fréquents tsunamis par le passé et en supposant que la plate-forme de béton de fabrication humaine pouvait résister au pire de ce que la nature a à offrir.

Beaucoup à été dit sur les défauts de conception dans la centrale de Fukushima et ses systèmes de surveillance inadéquats. Il ne fait aucun doute que tout ceci est vital, mais la cause ultime de ce désastre n’a jamais été un simple défaut de conception. C’était la prétention démesurée : la surestimation du pouvoir de l’ingénuité humaine et une sous-estimation de la puissance de la nature.

Quels sont les futurs désastres qui nous attendent en conséquence d’une telle démesure ? A ce stade, personne ne peut le dire avec certitude, mais l’installation de Fukushima n’est pas le seul réacteur construit près de zones sismiques ou à risque vis-à-vis d’autres perturbations naturelles. Et ne vous arrêtez pas aux centrales nucléaires !

Prenez en compte, par exemple, toutes ces plates-formes pétrolières dans le Golfe du Mexique qui sont soumises au risque d’ouragans de plus en plus violents ou, si les cyclones augment en fréquence et en intensité, celles en eaux profondes que le Brésil prévoit de construire à 290 km de ses côtes, dans l’Océan Atlantique. Et avec les récents événements au Japon à l’esprit, qui sait quels dommages pourraient être infligés par un séisme majeur en Californie ? Après tout, la Californie a aussi des centrales nucléaires situées de façon menaçante près de failles sismiques.

Sous-estimer la « Teerre »

Une telle démesure n’est cependant que l’une des façons avec lesquelles nous invitons la colère de la planète. Beaucoup plus dangereux et provocant est notre empoisonnement de l’atmosphère avec les résidus de notre consommation de ressources naturelles, en particulier les carburants fossiles. Selon le ministère de l’énergie américain, les émissions totales de carbone dues à toutes les formes d’énergie avaient déjà atteint les 21,2 milliards de tonnes dès 1990 et l’on prévoit qu’elles croissent dangereusement pour atteindre 42,4 milliards de tonnes d’ici à 2035, une augmentation de 100% en moins d’un demi-siècle.

Plus nous déversons de dioxyde de carbone et autres gaz à effet de serre dans l’atmosphère, plus nous altérons les systèmes climatiques naturels de la planète et détériorons les autres atouts écologiques vitaux, y compris les océans, les forêts et les glaciers. Tous sont les composants du caractère intégral de la planète et, détériorés ainsi, ils déclencheront des mécanismes défensif en réaction : montée des températures, modification des modèles pluvieux et hausse du niveau de la mer, parmi d’autres réactions.

La notion de la Terre en tant que système naturel complexe avec des réactions multiples a été proposée pour la première fois par le scientifique de l’environnement James Lovelock, dans les années 60, notion qu’il a avancée dans son livre, Gaia: A New Look at Life on Earth (1979). (Lovelock s’est approprié le nom de la déesse antique Gaïa, la personnification de la Terre Nourricière, pour sa version de notre planète.)

Dans cet ouvrage et les autres qui ont suivi, Lovelock et ses collaborateurs soutiennent que tous les organismes biologiques et leurs milieux inorganiques sur la planète sont étroitement intégrés pour former un système complexe et auto-régulé, maintenant les conditions nécessaires à la vie – un concept qu’ils ont appelé « l’Hypothèse Gaïa ». Lorsque n’importe quelle partie de ce système est endommagé ou altéré, soutiennent-ils, les autres parties répondent en essayant de réparer ou de compenser les dommages afin de restaurer l’équilibre essentiel.

Pensons à nos propres corps, lorsqu’ils sont attaqués par des microorganismes virulents: notre température monte; nous produisons plus de globules blancs et autres fluides, nous dormons plus et déployons divers systèmes de défense. Lorsqu’elles y parviennent, nos défenses immunitaires neutralisent d’abord les bactéries invasives. Ce n’est pas un processus conscient, mais un processus naturel d’importance vitale.

La « Teerre » répond désormais aux déprédations de l’humanité de façon similaire : en élevant la température de l’atmosphère, en prenant le carbone contenu dans l’air pour le déposer dans les océans, en accroissant la pluviosité dans certains endroits et en la réduisant dans d’autres, et, à certains égards, en compensant l’injection massive des émissions humaines nocives dans l’atmosphère.

Mais ce que la « Teerre » accomplit pour se protéger de l’intervention humaine a peu de chances de s’avérer bénéfique pour les sociétés humaines. Au fur et à mesure que la planète se réchauffe et que les glaciers fondent, le niveau des océans montera, inondant les régions côtières, détruisant des villes et noyant les terres cultivables qui se trouvent à basse altitude. La sécheresse deviendra endémique dans beaucoup de zones agricoles autrefois productives, réduisant les réserves alimentaires pour des centaines de millions de personnes.

De nombreuses espèces végétales et animales qui sont essentielles aux moyens de subsistance de l’être humain, des cultures vivrières et des poissons, s’avèreront incapables de s’ajuster à ces changements climatiques et cesseront donc d’exister. Les humains pourraient – et, une fois encore, j’insiste sur « pourraient » – se révéler être mieux capables de s’adapter à cette crise du réchauffement planétaire que de telles espèces, mais, dans le processus, des multitudes mourront probablement de faim, de maladies et de la guerre.

McKibben a raison : nous ne vivons plus sur une planète « douillette à notre service » connue autrefois sous le nom de Terre. Nous habitons un nouvel espace, qui a déjà spectaculairement changé par l’intervention de l’homme. Mais nous n’agissons pas sur une entité passive et impuissante, incapable de se défendre contre la transgression humaine. C’est triste à dire, mais nous apprendrons à notre grande consternation les pouvoirs immenses dont est capable la « Teerre », la vengeresse.

Michael T. Klare

Michael T. Klare est professeur, spécialiste des études sur la paix et la sécurité mondiale, au Hampshire College. Il écrit régulièrement dans TomDispatch. Son dernier livre : Rising Powers, Shrinking Planet. Son précédent livre, Blood and Oil, a donné un film documentaire et est disponible sur bloodandoilmovie.com. Pour réécouter la discussion de Michael T. Klare à propos de la domination de la superpuissance énergétique de la Chine dans la dernière interview audio TomCast de Timothy MacBain, cliquez ici ou, pour le télécharger vers votre iPod, ici, ou encore lire l’article traduit en français : la superpuissance de l’énergie du XXe siècle.

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Article original : The planet strikes back

Traduction : JFG

La fin des États-Unis

20 mai

par Alfred W. McCoy pour Asian Time Online

Un atterrissage en douceur pour les Etats-Unis d’ici quarante ans ? N’y pensez pas ! La disparition des Etats-Unis en tant que superpuissance mondiale pourrait survenir bien plus vite que ce que l’on imagine. Si Washington rêve de 2040 ou de 2050 comme date de fin pour le « Siècle Américain », une estimation plus réaliste des tendances aux Etats-Unis et dans le monde laisse penser qu’en 2025, exactement dans 15 ans, tout pourrait être pratiquement terminé.

« Le Siècle Américain, proclamé si triomphalement au commencement de la Deuxième Guerre Mondiale, sera réduit à néant et s’éteindra d’ici à 2025, dans sa huitième décennie, et pourrait être relégué définitivement au passé d’ici 2030. »

La fin du « Siècle Américain »

Malgré l’aura d’omnipotence que la plupart des empires projètent, un regard sur leur histoire devrait nous rappeler que ce sont des organismes fragiles. L’écologie de leur pouvoir est si délicate que lorsque les choses commencent à aller vraiment mal, les empires se désagrègent généralement à une vitesse incroyable : juste une année pour le Portugal, 2 années pour l’Union Soviétique, 8 pour la France, 11 pour les Ottomans, 17 pour la Grande-Bretagne et, selon toute vraisemblance, 22 ans pour les Etats-Unis, à partir de la cruciale année 2003.

Les futurs historiens identifieront probablement l’invasion irréfléchie de l’Irak par l’administration de George W. Bush, cette année-là, comme le commencement de la chute de l’Amérique. Cependant, à la place du bain de sang qui a marqué la fin de tant d’empires du passé, avec des villes qui brûlent et des civils massacrés, cet effondrement impérial du 21ème siècle pourrait survenir de façon relativement discrète, par les circonvolutions invisibles de l’effondrement économique ou de la guerre cybernétique.

Mais n’ayez aucun doute : lorsque la domination mondiale de Washington prendra irrémédiablement fin, il y aura des souvenirs quotidiens douloureux de ce qu’une telle perte de pouvoir signifie pour les Américains de tous les milieux. A l’instar de ce qu’une demi-douzaine de nations européennes ont découvert, le déclin impérial tend à avoir un impact remarquablement démoralisant sur une société, apportant ordinairement des privations économiques pendant au moins une génération. Au fur et à mesure que l’économie se refroidit, la température politique monte, déclenchant souvent de sérieux troubles.

Les données économiques, éducatives et militaires disponibles indiquent, pour ce qui est de la puissance mondiale des Etats-Unis, que les tendances négatives s’accumuleront rapidement d’ici à 2020 et atteindront probablement une masse critique au plus tard en 2030. Le Siècle Américain, proclamé si triomphalement au commencement de la Deuxième Guerre Mondiale, sera réduit à néant et s’éteindra d’ici à 2025, dans sa huitième décennie, et pourrait être relégué définitivement au passé d’ici 2030.

Fait révélateur, en 2008, la Commission Nationale Américaine des Renseignements [US National Intelligence Council] a admis pour la première fois que la puissance globale des Etats-Unis suivait vraiment une trajectoire déclinante. Dans l’un de ses rapports périodiques sur le futur, Global Trends 2025 [Tendances Mondiales 2025] (lire « Le monde en 2020 selon la CIA », ndlr), cette commission a cité « le transfert brutal de la richesse mondiale et de la puissance économique, actuellement en cours, de l’Ouest vers l’Est », et « sans précédent dans l’histoire moderne », comme premier facteur du déclin de la « force relative des Etats-Unis – même dans le domaine militaire ». Toutefois, comme beaucoup à Washington, les analystes de cette commission ont anticipé un atterrissage très en douceur et très long de la prééminence mondiale américaine, et ils ont nourri l’espoir que d’une façon ou d’une autre les Etats-Unis « garderaient longtemps une capacité militaire unique… afin de projeter leur puissance militaire sur le monde » pour les décennies à venir.

Pas la moindre chance ! Selon les projections actuelles, les Etats-Unis se retrouveront en deuxième position derrière la Chine (déjà deuxième économie mondiale) en terme de production économique, aux alentours de 2026, et derrière l’Inde d’ici à 2050. De même, l’innovation chinoise suit une trajectoire qui conduira la Chine au leadership mondial en science appliquée et en technologie militaire entre 2020 et 2030, juste au moment où les nombreux scientifiques et ingénieurs brillants de l’Amérique actuelle prendront leur retraite, sans pouvoir être adéquatement remplacés à cause d’une nouvelle génération mal instruite.

Blason de l’U.S. AIR FORCE SPACE COMMAND

D’ici 2020, selon les prévisions actuelles, le Pentagone se lancera dans un va-tout militaire d’un empire mourrant. Il lancera une triple couverture spatiale létale, constituée de robotique avancée et qui représente le dernier meilleur espoir de Washington de maintenir son statut de puissance mondiale, malgré son influence économique déclinante. Toutefois, dès cette année-là, le réseau mondial de satellites de communication de la Chine, soutenu par les super-ordinateurs les plus puissants du monde, sera également entièrement opérationnel, procurant à Pékin une plate-forme indépendante pour la militarisation de l’espace et un puissant système de communication pour ses missiles – ou attaques cybernétiques – dans tous les endroits de la planète (voir le documentaire « Pax Americana ou la conquête militaire de l’espace », ndlr).

Enveloppée dans sa prétention démesurée impériale, comme Whitehall ou le Quai d’Orsay avant elle, la Maison Blanche semble toujours imaginer que le déclin américain sera progressif, modéré et partiel. Dans son adresse à l’Union en janvier dernier, le président Barack Obama a donné la garantie qu’il « n’accepte pas la deuxième place pour les Etats-Unis d’Amérique ». Quelques jours plus tard, le Vice-président Joseph Biden, a tourné en dérision l’idée même que « nous sommes destinés à réaliser la prophétie de [l’historien Paul] Kennedy, selon laquelle nous serons une grande nation qui aura échoué parce que nous avons perdu le contrôle de notre économie et que nous nous sommes trop agrandis ». De la même manière, Joseph Nye, le gourou néolibéral en politique étrangère, s’exprimant dans le numéro de novembre du journal institutionnel Foreign Affairs, a balayé toute idée d’essor économique et militaire de la Chine, rejetant « les métaphores trompeuses de déclin organique » et niant qu’une détérioration de la puissance globale des Etats-Unis était en cours.

Les Américains ordinaires, voyant leurs emplois se délocaliser à l’étranger, ont une vision plus réaliste que leurs dirigeants qui, eux, sont bien protégés. Un sondage d’opinion d’août 2010 a mis en évidence que 65% des Américains pensaient que leur pays était désormais « en état de déclin ». Déjà, l’Australie et la Turquie, des alliés militaires traditionnels des Etats-Unis, utilisent leurs armes fabriquées en Amérique pour des manœuvres aériennes et navales conjointes avec la Chine. Déjà, les partenaires économiques les plus proches des Etats-Unis s’éloignent de la position de Washington et se tournent vers la devise chinoise, dont les taux sont manipulés. Alors que le président [Obama] revenait d’Asie le mois dernier, un gros titre sinistre du New York Times résumait ainsi le moment fort de son voyage : « Sur la scène mondiale, la vision économique d’Obama est rejetée, la Chine, la Grande-Bretagne et l’Allemagne contestent les Etats-Unis, les pourparlers commerciaux avec Séoul ont également échoué ».

D’un point de vue historique, la question n’est pas de savoir si les Etats-Unis perdront leur puissance globale incontestée, mais juste à quelle vitesse et avec quelle brutalité se produira leur déclin. A la place des désirs irréalistes de Washington, prenons la propre méthodologie du National Intelligence Council pour décrypter l’avenir, afin de suggérer quatre scénarios réalistes (accompagnés de quatre évaluations associées de leur situation actuelle) sur la manière, que ce soit avec fracas ou dans un murmure, dont la puissance globale des Etats-Unis pourrait toucher à sa fin dans les années 2020. Ces scénarios futuristes comprennent : le déclin économique, le choc pétrolier, la mésaventure militaire et la Troisième Guerre Mondiale. Même si ces scénarios sont loin d’être les seules possibilités en matière de déclin – voire même d’effondrement – américain, ils offrent une fenêtre sur un futur qui arrive au pas de charge.

Le déclin économique

La situation actuelle

Aujourd’hui, trois menaces principales existent vis-à-vis de la position dominante des Etats-Unis dans l’économie mondiale : la perte de l’influence économique grâce à une part du commerce mondial qui se rétrécit, le déclin de l’innovation technologique américaine et la fin du statut privilégié du dollar en tant que devise de réserve mondiale.

Dès 2008, les Etats-Unis sont déjà tombés au troisième rang mondial pour les exportations, avec 11% des exportations mondiales, comparés à 12% pour la Chine et 16% pour l’Union Européenne. Il n’y a aucune raison de croire que cette tendance va s’inverser.

De la même façon, le leadership américain dans l’innovation technologique est sur le déclin. En 2008, les Etats-Unis étaient encore numéro deux derrière le Japon en matière de dépôts de brevets, avec 232.000, mais la Chine se rapprochait très vite avec 195.000 brevets, grâce à une augmentation foudroyante de 400% depuis l’an 2000. Un signe annonciateur d’un déclin supplémentaire : en 2009, les Etats-Unis sont tombés au plus bas, au cours de la décennie précédente, parmi les 40 pays étudiés par la Fondation pour l’Innovation et l’Information Technologique, en termes de « changement » dans la « compétitivité mondiale en matière d’innovation ». Ajoutant du corps à ces statistiques, en octobre dernier, le Ministère de la Défense chinois a dévoilé le super-ordinateur le plus rapide du monde, le Tianhe-1 A, si puissant, selon un expert américain, qu’il « fait voler en éclat les performances de l’actuelle machine n°1 » aux Etats-Unis.

Ajoutez à cette preuve limpide que le système éducatif américain, qui constitue la source des futurs scientifiques et innovateurs, est passé derrière ses concurrents. Après avoir été à la tête du monde pendant des décennies sur la tranche d’âge des 25-34 ans possédant un diplôme universitaire, ce pays a sombré à la douzième place en 2010. Le Forum Economique Mondial, la même année, a classé les Etats-Unis à une médiocre 52ème place sur 139 pays, en ce qui concerne la qualité de ses universités de mathématiques et d’instruction scientifique. Près de la moitié de tous les diplômés en sciences aux Etats-Unis sont désormais des étrangers, dont la plupart rentreront chez eux, et ne resteront pas aux Etats-Unis comme cela se passait autrefois. Autrement dit, d’ici 2025, les Etats-Unis se retrouveront probablement face à une pénurie de scientifiques de talent.

De telles tendances négatives encouragent la critique acerbe croissante sur le rôle du dollar en tant que devise de réserve mondiale. « Les autres pays ne veulent plus adhérer à l’idée que les Etats-Unis savent mieux que les autres en matière de politique économique », a observé Kenneth S. Rogoff, ancien chef économiste au FMI. A la mi-2009, avec les banques centrales qui détenaient un montant astronomique de 4.000 milliards de dollars en bons du trésor américain, le Président russe Dimitri Medvedev a insisté sur le fait qu’il était temps de mettre fin au « système unipolaire artificiellement maintenu » et basé sur « une devise de réserve qui avait été forte dans le passé ».

Simultanément, le gouverneur de la banque centrale chinoise a laissé entendre que l’avenir pourrait reposer sur une devise de réserve mondiale « déconnectée des nations individuelles » (c’est-à-dire, le dollar américain). Prenez tout ceci comme des indications du monde à venir et comme une tentative possible, ainsi que l’a soutenu l’économiste Michael Hudson, « d’accélérer la banqueroute de l’ordre mondial militaro-financier des Etats-Unis ».

Un scénario pour 2020

Après des années de déficits croissants, nourris par des guerres incessantes dans des pays lointains, en 2020, comme l’on s’y attend depuis longtemps, le dollar américain perd finalement son statut spécial de devise de réserve mondiale. Soudain, le coût des importations monte en flèche. Incapable de payer des déficits allant crescendo en vendant des bons du Trésor à présent dévalués, Washington est finalement obligé de réduire considérablement son budget militaire boursouflé. Sous la pression de ses citoyens et de l’étranger, Washington retire les forces américaines de centaines de bases à l’étranger qui se replient sur un périmètre continental. Cependant, il est désormais bien trop tard.

Face à une superpuissance qui s’éteint et qui est incapable de payer ses factures, la Chine, l’Inde, l’Iran, la Russie et d’autres puissances, grandes ou régionales, défient et provoquent la domination des Etats-Unis sur les océans, dans l’espace et le cyberespace. Pendant ce temps, en pleine inflation, avec un chômage qui croit sans cesse et une baisse continue des salaires réels, les divisions intérieures s’étendent en violents clashs et en débats diviseurs, souvent sur des questions remarquablement hors sujet. Surfant sur une vague politique de désillusion et de désespoir, un patriote d’extrême-droite capture la présidence avec une rhétorique assourdissante, exigeant le respect de l’autorité américaine et proférant des menaces de représailles militaires ou économiques. Le monde ne prête quasiment pas attention alors que le Siècle Américain se termine en silence.

Le choc pétrolier

La situation actuelle

Une victime collatérale de la puissance économique déclinante de l’Amérique a été son verrouillage des approvisionnements en pétrole. Accélérant et dépassant l’économie américaine gourmande en pétrole, la Chine est devenue cet été le premier consommateur mondial d’énergie, une position détenue par les Etats-Unis depuis plus d’un siècle. Le spécialiste [américain] de l’énergie Michael Klare a exposé que ce changement signifie que la Chine « donnera le rythme pour façonner notre avenir mondial » (lire la superpuissance de l’énergie du XXIe siècle, ndlr).

D’ici 2025, la Russie et l’Iran contrôleront près de la moitié des réserves mondiales de gaz naturel, ce qui leur octroiera potentiellement un énorme effet de levier sur une Europe affamée d’énergie. Ajoutez les réserves pétrolières à ce mélange, ainsi que le National Intelligence Council a prévenu, et dans juste 15 ans, deux pays, la Russie et l’Iran, pourraient « émerger comme les chevilles ouvrières de l’énergie ».

Malgré leur ingéniosité remarquable, les principales puissances pétrolières vident actuellement les grands bassins de réserves pétrolières qui s’avèrent être des extractions faciles et bon marché. La véritable leçon du désastre pétrolier de « Deepwater Horizon » dans le Golfe du Mexique n’était pas les normes de sécurité laxistes de BP, mais le simple fait que tout le monde ne voyait que le « spectacle de la marée noire » : l’un des géants de l’énergie n’avait pas beaucoup d’autre choix que de chercher ce que Klare appelle du « pétrole coriace », à des kilomètres sous la surface de l’océan, pour maintenir la croissance de ses profits.

Aggravant le problème, les Chinois et les Indiens sont soudainement devenus des consommateurs d’énergie beaucoup plus gourmands. Même si les approvisionnements en pétrole devaient rester constants (ce qui ne sera pas le cas), la demande, et donc les coûts, est quasiment assurée de monter – et, qui plus est, brutalement. D’autres pays développés répondent agressivement à cette menace en se plongeant dans des programmes expérimentaux pour développer des sources énergétiques alternatives. Les Etats-Unis ont pris une voie différente, faisant bien trop peu pour développer des sources énergétiques alternatives, tandis qu’au cours des dix dernières années, ils ont doublé leur dépendance sur les importations du pétrole provenant de l’étranger. Entre 1973 et 2007, les importations de pétrole [aux Etats-Unis] sont passées de 36% de toute l’énergie consommée aux Etats-Unis à 66%.

Un scénario pour 2025

Les Etats-Unis sont restés si dépendants du pétrole étranger que quelques événements défavorables sur le marché mondial de l’énergie déclenchent en 2025 un choc pétrolier. En comparaison, le choc pétrolier de 1973 (lorsque les prix ont quadruplé en quelques mois) ressemble à un avatar. En colère face à la valeur du dollar qui s’envole, les ministres du pétrole de l’OPEP, se réunissant en Arabie Saoudite, exigent les futurs paiements énergétiques dans un « panier de devises », constitué de yen, de yuan et d’euro. Cela ne fait qu’augmenter un peu plus le coût des importations pétrolières américaines. En même temps, tandis qu’ils signent une nouvelle série de contrats de livraison à long-terme avec la Chine, les Saoudiens stabilisent leurs propres réserves de devises en passant au yuan. Pendant ce temps, la Chine déverse d’innombrables milliards pour construire un énorme pipeline à travers l’Asie et finance l’exploitation par l’Iran du plus grand champ gazier au monde, à South Pars, dans le Golfe Persique.

Inquiets que l’US Navy pourrait ne plus être en mesure de protéger les bateaux-citernes naviguant depuis le Golfe Persique pour alimenter l’Asie Orientale, une coalition entre Téhéran, Riyad et Abu-Dhabi forme une nouvelle alliance inattendue du Golfe et décrète que la nouvelle flotte chinoise de porte-avions rapides patrouillera dorénavant dans le Golfe Persique, depuis une base dans le Golfe d’Oman. Sous de fortes pressions économiques, Londres accepte d’annuler le bail des Américains sur la base de Diego Garcia, située sur son île de l’Océan Indien, tandis que Canberra, contrainte par les Chinois, informe Washington que sa Septième Flotte n’est plus la bienvenue à Fremantle, son port d’attache, évinçant de fait l’US Navy de l’Océan Indien.

En quelques traits de plume et quelques annonces laconiques, la « Doctrine Carter », selon laquelle la puissance militaire étasunienne devait éternellement protéger le Golfe Persique, est enterrée en 2025. Tous les éléments qui ont assuré pendant longtemps aux Etats-Unis des approvisionnements illimités en pétrole bon marché depuis cette région – logistique, taux de change et puissance navale – se sont évaporés. A ce stade, les Etats-Unis ne peuvent encore couvrir que 12% de leurs besoins énergétiques par leur industrie d’énergie alternative naissante, et ils restent dépendants du pétrole importé pour la moitié de leur consommation d’énergie.

Le choc pétrolier qui s’ensuit frappe le pays comme un ouragan, envoyant les prix vers de nouveaux sommets, rendant les voyages une option incroyablement coûteuse, provoquant la chute-libre des salaires réels (depuis longtemps en déclin) et rendant non-compétitif ce qui reste des exportations américaines. Avec des thermostats qui chutent, le prix des carburants qui bat tous les records et les dollars qui coulent à flot vers l’étranger en échange d’un pétrole coûteux, l’économie américaine est paralysée. Avec des alliances en bout de course qui s’effilochent depuis longtemps et des pressions fiscales croissantes, les forces militaires américaines commencent finalement un retrait graduel de leurs bases à l’étranger.

En quelques années, les Etats-Unis sont fonctionnellement en faillite et le compte à rebours à commencé vers le crépuscule du Siècle Américain.

La mésaventure militaire

La situation actuelle

Contrairement à l’intuition, tandis que leur puissance s’éteint, les empires plongent souvent dans des mésaventures militaires inconsidérées. Ce phénomène, connu des historiens spécialistes des empires sous le nom de « micro-militarisme », semble impliquer des efforts de compensation psychologique pour soulager la douleur de la retraite ou de la défaite en occupant de nouveaux territoires, pourtant de façon brève et catastrophique. Ces opérations, irrationnelles même d’un point de vue impérial, produisent souvent une hémorragie de dépenses ou de défaites humiliantes qui ne font qu’accélérer la perte de puissance.

A travers les âges, les empires assaillis souffrent d’une arrogance qui les conduit à plonger encore plus profond dans les mésaventures militaires, jusqu’à ce que la défaite devienne une débâcle. En 413 av. J.-C., Athènes, affaiblie, envoya 200 vaisseaux se faire massacrer en Sicile. En 1921, l’Espagne impériale mourante envoya 20.000 soldats se faire massacrer par les guérillas berbères au Maroc. En 1956, l’empire britannique déclinant détruisit son prestige en attaquant Suez. Et, en 2001 et en 2003, les Etats-Unis ont occupé l’Afghanistan et envahi l’Irak. Avec la prétention démesurée qui marque les empires au fil des millénaires, Washington a augmenté à 100.000 le nombre de ses soldats en Afghanistan, étendu la guerre au Pakistan et étendu son engagement jusqu’en 2014 et plus, recherchant les désastres, petits et grands, dans ce cimetière nucléarisé des empires, infesté par les guérillas.

Un scénario pour 2014

Le « micro-militarisme » est si irrationnel et imprévisible que les scénarios en apparence fantaisistes sont vite surpassés par les évènements réels. Avec l’armée américaine étirée et clairsemée de la Somalie aux Philippines et les tensions qui montent en Israël, en Iran et en Corée, les combinaisons possibles pour une crise militaire désastreuse sont multiformes.

Nous sommes au milieu de l’été 2014 au sud de l’Afghanistan et une garnison américaine réduite, dans Kandahar assailli, est soudainement et de façon inattendue prise d’assaut par les guérillas Taliban, tandis que les avions américains sont cloués au sol par une tempête de sable aveuglante. De lourdes pertes sont encaissées et, en représailles, un commandant militaire américain embarrassé lâche ses bombardiers B-1 et ses avions de combat F-16 pour démolir tout un quartier de la ville que l’on pense être sous contrôle Taliban, tandis que des hélicoptères de combat AC-130 U « Spooky » ratissent les décombres avec des tirs dévastateurs.

Très vite, les mollahs prêchent le djihad dans toutes les mosquées de la région, et les unités de l’armée afghane, entraînées depuis longtemps par les forces américaines pour renverser le cours de la guerre, commencent à déserter massivement. Les combattants Talibans lancent alors dans tout le pays une série de frappes remarquablement sophistiquées sur les garnisons américaines, faisant monter en flèche les pertes américaines. Dans des scènes qui rappellent Saigon en 1975, les hélicoptères américains portent secours aux soldats et aux civils américains depuis les toits de Kaboul et de Kandahar.

Pendant ce temps, en colère contre l’impasse interminable qui dure depuis des dizaines d’années à propos de la Palestine, les dirigeants de l’OPEP imposent un nouvel embargo pétrolier contre les Etats-Unis pour protester contre leur soutien à Israël, ainsi que contre le massacre d’un nombre considérable de civils musulmans dans leur guerre en cours dans tout le Grand Moyen-Orient. Avec le prix des carburants qui monte en flèche et ses raffineries qui s’assèchent, Washington prend ses dispositions en envoyant les forces des Opérations Spéciales saisir les ports pétroliers du Golfe Persique. En retour, cela déclenche un emballement des attaques-suicides et le sabotage des pipelines et des puits de pétrole. Tandis que des nuages noirs s’élèvent en tourbillons vers le ciel et que les diplomates se soulèvent à l’ONU pour dénoncer catégoriquement les actions américaines, les commentateurs dans le monde entier remontent dans l’histoire pour appeler cela le « Suez de l’Amérique », une référence éloquente à la débâcle de 1956 qui a marqué la fin de l’Empire Britannique.

La Troisième Guerre Mondiale

La situation actuelle

Au cours de l’été 2010, les tensions militaires entre les Etats-Unis et la Chine ont commencé à croître dans le Pacifique occidental, considéré autrefois comme un « lac » américain. Même un an plus tôt, personne n’aurait prédit un tel développement. De la même manière que Washington a exploité son alliance avec Londres pour s’approprier une grande part de la puissance mondiale de la Grande-Bretagne après la Deuxième Guerre Mondiale, la Chine utilise à présent les profits générés par ses exportations avec les Etats-Unis pour financer ce qui risque probablement de devenir un défi militaire à la domination américaine sur les voies navigables de l’Asie et du Pacifique.

Avec ses ressources croissantes, Pékin revendique un vaste arc maritime, de la Corée à l’Indonésie, dominé pendant longtemps par l’US Navy. En août, après que Washington eut exprimé un « intérêt national » dans la Mer de Chine méridionale et conduit des exercices navals pour renforcer cette revendication, le Global Times, organe officiel de Pékin, a répondu avec colère, en disant : « Le match de lutte entre les Etats-Unis et la Chine sur la question de la Mer de Chine méridionale a fait monter les enchères pour décider quel sera le futur dirigeant de la planète. »

Au milieu des tensions croissantes, le Pentagone a rapporté que Pékin détient à présent « la capacité d’attaquer… les porte-avions [américains] dans l’Océan Pacifique occidental » et de diriger « des forces nucléaires vers l’ensemble… des Etats-Unis continentaux. » En développant « des capacités offensives nucléaires, spatiales et de guerre cybernétique », la Chine semble déterminée à rivaliser pour la domination de ce que le pentagone appelle « le spectre d’information dans toutes les dimensions de l’espace de combat moderne ». Avec le développement en cours de la puissante fusée d’appoint Long March V, de même que le lancement de deux satellites en janvier 2010 et d’un autre en juillet dernier, pour un total de cinq [déjà mis sur orbite], Pékin a lancé le signal que le pays faisait des progrès rapides en direction d’un réseau « indépendant » de 35 satellites pour le positionnement, les communications et les capacités de reconnaissance mondiales, qui verra le jour d’ici 2020.

Pour contrôler la Chine et étendre mondialement sa position militaire, Washington a l’intention de construire un nouveau réseau numérique de robotique aérienne et spatiale, de capacités avancées de guerre cybernétique et de surveillance électronique. Les planificateurs militaires espèrent que ce système enveloppera la Terre dans un quadrillage cybernétique capable de rendre aveugles des armées entières sur le champ de bataille ou d’isoler un simple terroriste dans un champ ou une favela. D’ici 2020, si tout fonctionne selon son plan, le Pentagone lancera un bouclier à trois niveaux de drones spatiaux – pouvant atteindre l’exosphère depuis la stratosphère, armés de missiles agiles, reliés par un système modulaire de satellites élastique et opérant au moyen d’une surveillance totale par télescope.

En avril dernier, le Pentagone est entré dans l’histoire. Il a étendu les opérations de drones à l’exosphère en lançant discrètement la navette spatiale non habitée X-37 B, la plaçant en orbite basse au-dessus de la planète. Le X-37 B est le premier d’une nouvelle génération de véhicules non-habités qui marqueront la militarisation complète de l’espace, créant une arène pour les futures guerres, contrairement à tout ce qui a été fait auparavant.

Un scénario pour 2025

La technologie de la guerre spatiale et cybernétique est tellement nouvelle et non-testée que même les scénarios les plus bizarres pourraient bientôt être dépassés par une réalité encore difficile à concevoir. Toutefois, si nous employons simplement le type de scénarios que l’US Air Force a elle-même utilisés dans son 2009 Future Capabilities Game, nous pouvons obtenir « une meilleure compréhension sur la manière dont l’air, l’espace et le cyberespace coïncident dans l’art de la guerre » ; et, commencez alors à imaginer comment la prochaine guerre mondiale pourrait réellement être livrée !

Il est 23h59 en ce jeudi de Thanksgiving 2025. Tandis que les foules se pressent dans les cyberboutiques et qu’elles martèlent les portails de Best Buy pour des gros discounts sur les derniers appareils électroniques domestiques provenant de Chine, les techniciens de l’US Air Force, au Télescope Spatial de Surveillance de Maui [Hawaï], toussent sur leur café tandis que leurs écrans panoramiques deviennent soudainement noirs. A des milliers de kilomètres, au centre de commandement cybernétique au Texas, les combattants cybernétiques détectent rapidement des codes binaires malicieux qui, bien que lancés de façon anonyme, montrent l’empreinte numérique distincte de l’Armée de Libération Populaire de Chine.

Cette première attaque ouverte n’avait été prévue par personne. Le « programme malicieux » prend le contrôle de la robotique à bord d’un drone américain à propulsion solaire, le « Vulture », alors qu’il vole à 70.000 pieds au-dessus du Détroit de Tsushima, entre la Corée et le Japon. Il tire soudain tous les modules de fusées qui se trouvent en dessous de son envergure gigantesque de 135 mètres, envoyant des douzaines de missiles létaux plonger de façon inoffensive dans la Mer Jaune, désarmant ainsi efficacement cette arme terrible.

Déterminé à répondre coup pour coup, la Maison Blanche autorise une frappe de rétorsion. Confiant que son système de satellites F-6, « fractionné et en vol libre » est impénétrable, les commandants de l’Air Force en Californie transmettent les codes robotiques à la flottille de drones spatiaux X-37 B qui orbitent à 450 kilomètres au-dessus de la Terre, leur ordonnant de lancer leurs missiles « triple terminator » sur les 35 satellites chinois. Aucune réponse. Proche de la panique, l’US Air Force lance son véhicule de croisière hypersonique Falcon dans un arc de 160 kilomètres au-dessus de l’Océan Pacifique et ensuite, juste 20 minutes plus tard, envoie les codes informatiques pour tirer les missiles contre sept satellites chinois en orbite basse. Les codes de lancement sont soudainement inopérants.

Au fur et à mesure que le virus chinois se répand irrésistiblement à travers l’architecture des satellites F-6 et que ces super-ordinateurs américains de deuxième classe ne parviennent pas à cracker le code diablement complexe du programme malicieux, les signaux GPS, cruciaux pour la navigation des navires et des avions américains dans le monde entier, sont compromis. Les flottes de porte-avions commencent à tourner en rond au milieu du Pacifique. Des escadrons d’avions de combat sont cloués au sol. Les drones moissonneurs volent sans but vers l’horizon, se crashant lorsque leur carburant est épuisé. Soudain, les Etats-Unis perdent ce que l’US Air Force a longtemps appelé « le terrain élevé de combat ultime » : l’espace. En quelques heures, la puissance mondiale qui a dominé la planète pendant près d’un siècle a été vaincue dans la Troisième Guerre Mondiale sans causer la moindre victime humaine.

Un nouvel ordre mondial ?

Même si les événements futurs s’avèrent plus ternes que ce que suggèrent ces quatre scénarios, toutes les tendances importantes pointent vers un déclin beaucoup plus saisissant de la puissance américaine d’ici 2025 que tout ce que Washington semble maintenant envisager.

Alors que les alliés [des Etats-Unis] dans le monde entier commencent à réaligner leurs politiques pour rencontrer les puissances asiatiques montantes, le coût de maintien des 800 bases militaires ou plus à l’étranger deviendra tout simplement insoutenable, forçant finalement Washington à se retirer graduellement à contre-cœur. Avec la Chine et les Etats-Unis qui se trouvent dans une course à la militarisation de l’espace et du cyberespace, les tensions entre les deux puissances vont sûrement monter, rendant un conflit militaire d’ici 2025 au moins plausible, voire quasiment garanti.

Pour compliquer un peu plus les choses, les tendances économiques, militaires et technologiques exposées brièvement ci-dessus n’agiront pas de manière clairement isolée. Comme cela s’est produit pour les empires européens après la Deuxième Guerre Mondiale, de telles forces négatives se révèleront sans aucun doute synergiques. Elles se combineront de façon complètement inattendue, créeront des crises pour lesquelles les Américains ne sont absolument pas préparés et menaceront d’envoyer l’économie dans une spirale descendante soudaine, reléguant ce pays dans la misère économique, pendant une génération ou plus.

Tandis que la puissance américaine s’estompe, le passé offre un éventail de possibilités pour un futur ordre mondial. A un bout de ce spectre, la montée d’une nouvelle superpuissance mondiale, même si elle est improbable, ne peut pas être écartée. Toutefois, la Chine et la Russie manifestent toutes deux des cultures autoréférentielles, des écritures abstruses non-romaines, des stratégies de défense régionales et des systèmes légaux sous-développés, leur contestant les instruments clés pour la domination mondiale. Alors, dans ce cas, aucune superpuissance de semble pouvoir succéder aux Etats-Unis.

Dans une version noire contre-utopique de notre futur mondial, il est concevable qu’une coalition d’entreprises transnationales, de forces multilatérales comme l’OTAN et d’une élite financière internationale puisse élaborer un réseau supranational instable qui ne donnerait plus aucun sens à l’idée même d’empires nationaux. Tandis que des entreprises dénationalisées et des élites multinationales dirigeraient de façon usurpée un tel monde depuis des enclaves urbaines sécurisées, les multitudes seraient reléguées dans des terres, rurales ou urbaines, laissées à l’abandon.

Dans Planet of Slums [planète bidonvilles], Mike Davis offre au moins une vision partielle du bas vers le haut d’un tel monde. Son argument est que le milliard de personnes (deux milliards d’ici 2030) déjà entassées dans des bidonvilles fétides de type favelas autour du monde, feront « les villes sauvages et en faillite du Tiers Monde […] l’espace de combat caractéristique du 21ème siècle ». Alors que l’obscurité s’installe sur quelques super-favelas futures, « l’empire peut déployer des technologies orwelliennes de répression », tandis que « les hélicoptères de combats de type Hornet chassent des ennemis énigmatiques dans les rues étroites des bas-quartiers… Tous les matins, les bidonvilles répliquent par des attentats-suicides et des explosions éloquentes ».

Au milieu de ce spectre de futurs possibles, un nouvel oligopole pourrait émerger entre 2020 et 2040, avec les puissances montantes chinoise, russe, indienne et brésilienne collaborant avec des puissances en déclin comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Japon et les Etats-Unis, en vue d’imposer une domination globale ad hoc, semblable à l’alliance approximative des empires européens qui ont dirigé la moitié de l’humanité aux alentours de 1900.

Une autre possibilité : la montée d’hégémons régionaux dans un retour à quelque chose rappelant le système international en œuvre avant que les empires modernes ne se forment. Dans cet ordre mondial néo-westphalien, avec ses perspectives sans fin de micro-violence et d’exploitation incontrôlée, chaque hégémon dominerait sa région immédiate – le Brésil en Amérique du Sud, Washington en Amérique du Nord, Pretoria en Afrique méridionale, etc. L’espace, le cyberespace et les profondeurs maritimes, retirés du contrôle de l’ancien « gendarme » planétaire, les Etats-Unis, pourraient même devenir des nouvelles parties communes mondiales, contrôlées au moyen d’un Conseil de Sécurité onusien élargi ou d’une autre institution ad hoc.

Tous ces scénarios extrapolent des tendances futuristes existantes, sur la supposition que les Américains, aveuglés par l’arrogance de décennies de puissance sans précédent historique, ne peuvent pas prendre ou ne prendront pas les mesures pour gérer l’érosion incontrôlée de leur position mondiale.

Si le déclin de l’Amérique suit en fait une trajectoire de 22 années entre 2003 et 2025, alors les Américains ont déjà gaspillé la plus grande partie de la première décade de ce déclin avec des guerres qui les ont détournés des problèmes à long-terme et, de la même manière que l’eau est bue rapidement par les sables du désert, des trillions de dollars terriblement nécessaires gaspillés.

S’il reste seulement 15 ans, les risques de les gaspiller tous reste toujours élevé. Le Congrès et le président [des Etats-Unis] sont à présent dans une impasse ; le système américain est submergé par l’argent des grandes entreprises qui bloquent les usines ; et peu de choses laissent penser que toute question d’importance, y compris les guerres américaines, l’Etat national sécuritaire bouffi de l’Amérique, son système éducatif démuni et ses approvisionnements énergétiques archaïques, sera traitée avec assez de sérieux pour assurer la sorte d’atterrissage en douceur qui pourrait maximiser le rôle et la prospérité des Etats-Unis dans un monde en changement.

Les empires d’Europe sont révolus et le pouvoir suprême des Etats-Unis se poursuit. Il semble de plus en plus improbable que les Etats-Unis obtiendront quelque chose qui ressemble de près ou de loin à la réussite de la Grande-Bretagne, pour façonner un ordre mondial réussi qui protège leurs intérêts, préserve leur prospérité et porte la marque de leurs meilleures valeurs.

Alfred W. McCoy, décembre 2010

Alfred W. McCoy est professeur d’histoire à l’Université de Wisconsin-Madison. Auteur régulier pour TomDispatch, il préside également le projet “Empires in transition”, un groupe de travail mondial de 140 historiens, provenant d’universités issues de quatre continents.

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Article original : Taking down America

Traduction : JFG

Chaos sur les marchés financiers

20 mai

par Nick Beams pour WSWS

La semaine dernière, les prix des matières premières se sont effondrés sur les marchés mondiaux. Le Financial Times a qualifié cet événement de « débandade monumentale », la pire liquidation depuis l’effondrement de Lehman Brothers. Cette semaine, les marchés étaient à la hausse. La semaine prochaine, qui sait ? Une autre liquidation, l’effondrement d’une banque, le défaut de paiement d’une dette souveraine, une reprise du « krach éclair », toujours inexpliqué, sur Wall Street, un an plus tôt, lorsque les marchés avaient chuté de presque 10 pour cent en quelques minutes, ou quelque chose de complètement inattendue ?

« La spirale inflationniste va mener à un effondrement de l'économie et déclencher une récession mondiale. La politique monétaire américaine n'est pas la seule source de perturbations mondiales. La crise de la zone euro, décrite récemment comme une avalanche au ralenti, en est une autre. »

L’instabilité sans précédent des marchés financiers internationaux envoie un signal d’alarme. Elle souligne deux caractéristiques fondamentales de l’économie capitaliste mondiale : aucune des contradictions qui ont déclenché la crise financière mondiale en septembre 2008 n’a été résolue; et les politiques des principaux gouvernements et des banques centrales entrent de plus en plus en conflit tandis que chacun agit en fonction de ses propres intérêts nationaux : c’est chacun pour soi et sauve-qui-peut.

La chute du prix des matières premières a d’abord débuté par le pétrole, qui a dégringolé de plus de 10 pour cent dans une chute que les opérateurs ont qualifiée d’ « épouvantable ». La ruée vers la sortie qui a suivi a causé des pertes de plus de 400 millions de dollars, la majorité en une seule journée, pour le plus grand fonds spéculatif sur les matières premières, Clive Capital. Dans une lettre envoyée à leurs clients cependant, la direction du fonds a été incapable d’expliquer ce qui avait causé l’« anéantissement » du marché pétrolier.

Personne d’autre n’a semblé être en mesure de fournir une explication. Après avoir tenté une réponse, un éditorial du Financial Times du 6 mai a affirmé que bien que la théorie présentée pourrait être juste, « son contraire peut être tout aussi vrai ». L’éditorial se terminait en disant : « La facilité avec laquelle nous pouvons expliquer les variations de prix, que ce soit des hausses ou des baisses, semble indiquer que nous ne les comprenons pas du tout ».

Peu importe la raison immédiate de la chute des prix, la cause sous-jacente des turbulences est l’effondrement du système financier mondial.

L’un des principaux facteurs derrière l’explosion du prix des matières premières de la dernière année a été le déclin de la valeur du dollar américain par rapport à toutes les autres grandes monnaies. Cela reflète le déclin historique de la position économique des États-Unis relativement aux autres grandes puissances capitalistes et les politiques menées par la Réserve fédérale américaine. La banque centrale des États-Unis prête aux banques américaines à un taux qui se situe entre 0 et 0,25 pour cent. Dans des conditions où l’inflation est de deux à trois pour cent, cela signifie que les banques reçoivent de l’argent à des taux d’intérêt négatifs.

Cet argent n’est pas investi dans le développement de l’industrie, mais est plutôt utilisé pour la spéculation financière sur les marchés des matières premières et autres. Bien que cette politique soit hautement profitable pour les institutions bancaires et financières américaines, elle fait des ravages dans l’économie mondiale tandis que les gouvernements et les banques centrales doivent contrer les effets inflationnistes de la hausse des prix et le ralentissement économique causé par la montée du prix des devises sur leur économie.

Bien qu’elle n’ait pas directement mentionné la Réserve fédérale américaine, la Reserve Bank of Australia a souligné dans son dernier rapport trimestriel sur les politiques monétaires les risques que posaient les activités de la Fed. Dans un contexte où les taux d’intérêt sont bas et où « la politique monétaire … est très conciliante », la montée du prix de matières premières « amortit l’activité économique » et « contribue au développement de l’anticipation de l’inflation ». Si les banques centrales ne réagissent pas assez rapidement, « l’anticipation de l’inflation va se développer davantage » et sera suivie d’un « brusque ralentissement de la croissance que des ajustements de la politique, venant trop tard, ne pourront contrer ». Autrement dit, la spirale inflationniste va mener à un effondrement de l’économie et déclencher une récession mondiale.

La politique monétaire américaine n’est pas la seule source de perturbations mondiales. La crise de la zone euro, décrite récemment comme une « avalanche au ralenti », en est une autre.

Au moment où se dépréciaient les marchés des matières premières la semaine dernière, une nouvelle crise sur le sauvetage de la Grèce se développait, Spiegel Online rapportant que la Grèce se préparait à quitter la zone euro. L’article a été vigoureusement contesté, mais le magazine a été en mesure de citer un article du Trésor allemand qui expliquait les conséquences d’une telle éventualité.

Les problèmes de plus en plus sérieux du système financier grec, ainsi que ceux des deux autres économies supposément secondaires qui ont profité d’un sauvetage, le Portugal et l’Irlande, indiquent que les mesures financières mises en place il y a un an n’ont pas fonctionné. Le scénario envisagé était qu’après une période de compressions financières, l’économie grecque allait se remettre sur pied et que le gouvernement pourrait retourner sur les marchés internationaux pour son financement. Un an plus tard, la situation est encore pire : la dette de la Grèce a grimpé à 160 pour cent du produit intérieur brut, le chômage est en hausse, l’économie ralentit et la Grèce a été essentiellement exclue des marchés internationaux suite à la dévaluation de la notation de sa dette par Standard and Poor’s.

Les profondes divisions qui existent entre les pays de la zone euro, particulièrement entre la France et l’Allemagne, représentent un facteur important de la difficulté à trouver même un semblant de solution à la crise de la dette.

Les politiques monétaires sont déterminées sur la base que les dettes souveraines, celle de la Grèce ou d’autres pays, ne peuvent être « restructurées », car cela entraînerait d’énormes pertes pour les banques et même un effondrement financier d’un ordre semblable à ce qui avait suivi l’effondrement de Lehman Brothers. Ainsi, un genre de chaîne de Ponzi a été mise en place où les prêts sont reportés et les nouvelles dettes financées.

Mais un tel système ne peut durer indéfiniment. À un certain moment cela entraînera ce que le Financial Times a qualifié de « restructuration forcée de la dette souveraine qui donnera lieu à une vague d’effondrements de banques ».

À la base de cette tourmente, on trouve le fait que les marchés financiers ont depuis longtemps dépassé le cadre des frontières nationales et fonctionnent à travers un réseau complexe d’interrelations qui tapissent le globe – au-delà de tout contrôle gouvernemental ou d’autorités particulières.

Le chaos du système rappelle les paroles de Marx dans Le Manifeste du Parti communiste : « Les rapports bourgeois de production et d’échange, de propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. »

Ce chaos et la dévastation sociale sans cesse croissante qui sont infligés à des centaines de millions de personnes signifient que le système de profit et le système d’État-nation dans lequel il est ancré doivent être renversés. Les irrationalités aveugles du marché doivent être remplacées par la gestion consciente de l’économie mondiale et la planification de l’économie sous contrôle démocratique, afin de satisfaire les besoins humains selon les lois de la raison. Cet objectif ne peut être atteint qu’à travers la prise du pouvoir par la classe ouvrière et l’établissement du socialisme international.

Nick Beams

Source : WSWS

Les leçons de la catastrophe

17 mai

par Jean-Baptiste Fressoz pour la vie des idées

Plus les catastrophes se répètent et moins nous semblons en mesure d’en tirer les leçons. Notre foi dans le progrès et notre souci de la rentabilité économique sont tels que, contrairement à ce que prétend le discours postmoderne, nous ne sommes pas sortis des illusions de la modernité.

« La catastrophe technologique est devenue emblématique ou précurseur d’une immense rupture historique. Rupture avec le projet de maîtrise technique du monde, rupture avec l’idée de progrès, avec le mépris de la nature, avec le consumérisme… rupture en somme avec tout ce qui caractériserait la modernité elle-même. »

« Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe ». Walter Benjamin, Charles Baudelaire, Paris, Payot, 1982, p. 342.

Les catastrophes qui s’enchaînent engendrent curieusement de grandes espérances. Peu après le désastre de Fukushima, Le Monde publiait une série d’articles aux titres bien sombres mais qui témoignaient en fait d’un optimisme à la fois naïf et paradoxal [1]. Ulrich Beck, le sociologue allemand mondialement connu pour sa théorie de la Société du risque, expliquait : « C’est le mythe du progrès et de la sécurité qui est en train de s’effondrer » ; selon le psychosociologue Harald Walzer, c’est « l’ère de la consommation et du confort qui va s’achever ». L’annonce que font ces articles de la clôture d’une époque, l’emploi du futur proche ou de la locution « en train de » trahissent une conception téléologique de l’histoire : la catastrophe n’est pas même refermée qu’elle présage déjà d’une aube nouvelle de responsabilité, de réflexivité et de souci écologique. Car cette fois-ci, bien entendu, les choses ne peuvent continuer « comme avant ».

D’où nous vient cet optimisme ? Outre la tradition millénariste si profondément ancrée dans nos représentations du désastre, ou bien la confiance progressiste dans notre capacité à réformer soudainement nos habitudes de pensée et de vie, ce qui ressort dans les articles post-Fukushima, c’est en fait la vulgate de la théorie de la postmodernité.

Car depuis les années 1980, dans la théorie sociale, la catastrophe technologique est devenue emblématique ou précurseur d’une immense rupture historique. Rupture avec le projet de maîtrise technique du monde, rupture avec l’idée de progrès, avec le mépris de la nature, avec le consumérisme… rupture en somme avec tout ce qui caractériserait la modernité elle-même. La catastrophe occupe une place essentielle dans le récit du dessillement postmoderne, car elle représente un moment d’involution de la modernité qui se trouve confrontée à ses propres créations.

C’est ce mouvement qu’a théorisé Ulrich Beck en 1986. Sous le titre ambigu de La Société du risque ce livre décrivait en fait une sortie du paradigme du risque et l’entrée dans celui de l’incertitude [2]. Son point de départ est que les risques ont changé de nature. Premièrement, ils ne sont plus naturels mais issus de la modernisation elle-même. Le progrès technique, au lieu de les diminuer, est devenu un facteur de risques. Deuxièmement, ces risques manufacturés se sont plus rigoureusement des risques, mais des incertitudes, c’est-à-dire qu’ils ne sont plus calculables, on ne peut plus leur attribuer une probabilité et estimer leurs incidences, on ne peut donc plus simplement les assurer comme la société de la fin du XIXe siècle avait réussi à le faire pour les risques industriels [3]. En lien avec cette théorie, l’auteur annonçait aussi l’émergence d’une société postmoderne répudiant les certitudes (supposées) de la société industrielle, productiviste et progressiste du XIXe jusqu’aux trente glorieuses. Le politique dans la société postmoderne vit et s’organise autour du risque et dans l’anticipation de la catastrophe. On dit aussi de la modernité qu’elle est devenue réflexive, c’est-à-dire qu’elle questionne dorénavant sa propre dynamique.

Si ce récit a connu un succès immense, bien au delà des sciences sociales, c’est que son efficacité rhétorique invitait à refonder le politique. Il fallait transformer nos institutions, les rendre aptes à gouverner non seulement les humains, mais aussi tous les êtres que la technique avait mobilisés pour notre confort. Les philosophes Michel Serres ou Bruno Latour entreprirent d’écrire une nouvelle constitution, un nouveau « contrat naturel » visant à intégrer humains et non-humains de manière symétrique dans nos « collectifs » ; des sociologues comme Michel Callon étudièrent à partir des années 1990 les « controverses sociotechniques », les « forums hybrides », les « conférences de consensus » et plus généralement toutes les formes délibératives et participatives qui devaient guider l’action politique dans un « monde incertain ». C’est dans ce triptyque théorique « société du risque », « société réflexive » et « participation » que se sont inscrits la majorité des travaux sociologiques des vingt dernières années portant sur la gestion du risque, des technosciences et des catastrophes, travaux qui en filigrane semblaient préfigurer une démocratie élargie aux questions techniques et environnementales [5].

Un quart de siècle a passé. L’espoir d’une société devenue enfin réflexive s’éloigne à mesure que la crise environnementale s’approfondit. Aussi est-il temps de questionner la pertinence du grand récit, ses lacunes historiques et sa vision optimiste du contemporain.

Nous n’avons jamais été modernes… mais nous l’avions toujours su !

La position de Bruno Latour, quoique plus subtile, entérine finalement le grand récit de la postmodernité. Car si Nous n’avons jamais été modernes, (et ni postmodernes non plus donc), c’est bien maintenant seulement, grâce à la crise environnementale, que nous réalisons notre « a-modernité ». Selon Latour, les sciences et les techniques auraient multiplié de manière subreptice les hybrides de nature-société en même temps que la « constitution moderne » séparant science et politique, nous aurait empêché de les voir. Et c’est grâce au champ « science, technique et société » consacré à l’étude de ces hybrides (et dont Latour est un fondateur) que nous aurions enfin compris notre a-modernité. Le moment est assez solennel puisque se refermerait alors une parenthèse moderne (ou plutôt faussement moderne) de trois siècles.

En 1991, Bruno Latour ouvrait son fameux essai par une page de journal : la couche d’ozone, le virus du sida, ou un nouveau contraceptif tissaient ce jour-là les imbroglios de science, de droit et de politique qui fabriquent nos sociétés. Ouvrons maintenant le très officiel Moniteur universel pendant l’été 1800. En mai et juin, des médecins débattent pour savoir si la « vaccine », une mystérieuse maladie des vaches découverte en Angleterre, permettra d’éradiquer la variole ou bien causera la dégénérescence de la population. Le vaccin se transmettant de bras à bras, suivant une chaîne toujours plus longue, vacciner revenait à introduire un fluide ayant transité dans des centaines de corps humains, peut-être affectés de maladies héréditaires. Le médecin Marcus Herz demande un moratoire sur les vaccinations. Il faut étudier les conséquences de long terme du nouveau virus, sur deux générations au moins, avant de le propager aussi largement. À travers la vaccine c’est aussi la forme que doit prendre le pouvoir dans une société libérale qui est débattu : comment généraliser une pratique corporelle sans l’imposer ?

En août de la même année, alors que la sécheresse menace, plusieurs articles exposent les causes anthropiques de la diminution des eaux. Étant donné la capacité des plantes à absorber l’humidité, le déboisement aurait réduit la circulation globale de l’eau. Parallèlement, l’assèchement des marécages et l’endiguement des rivières restreignent la surface d’évaporation et donc l’humidité dans l’atmosphère. Les ruines de Palmyre au milieu du désert ou le déclin de bien d’autres civilisations orientales devraient servir d’avertissement aux gouvernements européens. En jeu : la politique de conservation forestière du Consulat et donc, entre autres, les finances publiques, le contrôle des populations rurales, les propriétés communales, les droits de pacages etc.

Sautons allégrement une génération. En 1822, après une série d’hivers rigoureux, le gouvernement français diligente une enquête sur le changement climatique : les préfets sont consultés pour savoir si les déboisements révolutionnaires ont modifié la météorologie de leur département. Le refroidissement étant global, des sociétés savantes à Lausanne, Bruxelles et Londres étudient également le problème. À la même époque, à Paris, les débuts du gaz d’éclairage suscitent une vive controverse : selon les opposants, l’explosion d’un gazomètre pourrait raser la capitale. La même année, le ministre de l’Intérieur interdit les machines à vapeur près des habitations alors même qu’elles n’avaient causé aucun accident. À Marseille, c’est l’industrie chimique et les pollutions acides liées à la production de la soude, qui suscitent des plaintes et des centaines de procès.

Trente ans plus tard, la vaccine est encore objet de débat : des médecins tentaient de montrer qu’elle n’avait fait que déplacer la mortalité de l’enfance vers l’âge adulte en permettant la survie d’enfants chétifs ou pire en transformant la variole en ‘variole interne’ ou diphtérie. Ce bouleversement démographique aurait eu des conséquences désastreuses : des enfants toujours plus nombreux étaient à la charge d’une population laborieuse fauchée à la fleur de l’âge ; il aurait provoqué le paupérisme des années 1840, voire la révolution de 1848 [6]. À la même époque, les paysans accusaient les usines chimiques de détruire les récoltes. Selon un agronome, « de Gênes à Grenoble, de Lyon à Dijon jusqu’à Strasbourg et Metz… le peuple attribue la maladie de la vigne au gaz d’éclairage [7] ». En Belgique, des manifestations contre les usines chimiques sont réprimées dans le sang. Comme les fumées se jouent des frontières nationales, certains appellent à une concertation des gouvernements européens [8].

En 1855, Eugène Huzar, un avocat passionné par les techniques, publie La fin du monde par la science [9]. L’ouvrage, de nos jours largement oublié, est pourtant d’importance puisqu’il s’agit vraisemblablement de la première critique progressiste et catastrophiste du progrès. L’auteur ne rejette pas la science, mais la « science impresciente », c’est-à-dire le décalage entre les capacités techniques et les capacités de prévision. Ce décalage pourrait causer l’apocalypse : qui sait si en extrayant tonne après tonne de charbon on ne risque pas de déplacer le centre de gravité de la Terre et de produire un basculement de son axe ? Qui sait si les canaux interocéaniques ne perturberont pas les courants maritimes, causant ainsi des inondations dévastatrices ? Et qui sait si le déboisement et l’industrialisation n’entraîneront pas une catastrophe climatique : « dans cent ou deux cents ans le monde, étant sillonné de chemins de fer, de bateaux à vapeur, étant couvert d’usines, de fabriques, dégagera des billions de mètres cubes d’acide carbonique et d’oxyde de carbone, et comme les forêts auront été détruites, ces centaines de billions d’acide carbonique et d’oxyde de carbone pourront bien troubler un peu l’harmonie du monde » [10].

À mesure que les historiens s’intéressent à ces questions, ils découvrent que la modernité n’a jamais été univoque dans sa vision mécaniciste de l’univers et dans son projet de maîtrise technique du monde. Apparaissent au contraire des cosmologies variées où la maîtrise de la nature n’impliquait pas son mépris mais, au contraire, la compréhension de ses lois et le projet de s’y soumettre pour agir efficacement et durablement [11].

Comme l’ensemble hétéroclite de débats et de techniques que nous avons mentionnés l’indique, la modernisation technologique du XIXe siècle ne s’est pas réalisée dans un brouillard d’inconscience ou dans une frénésie moderniste. La modernité positiviste héritée du projet cartésien de maîtrise technique de la nature qui aurait pensé les techniques sans leurs conséquences lointaines semblait déjà caduque au début de la révolution industrielle. Les hommes qui l’ont accomplie et vécue étaient bien « conscients » de l’incertitude gigantesque produite par leurs choix technologiques et ils ont, sciemment, décidé de passer outre. Non seulement nous n’avons jamais été modernes, mais nous l’avions toujours su. Du point de vue de l’écriture historique, le récit postmoderne a donc l’inconvénient de faire passer par pertes et profits l’expérience passée de notre condition technoscientifique. En oblitérant la réflexivité des sociétés passées, il dépolitise l’histoire longue de la destruction des environnements et, inversement, en faisant valoir notre propre réflexivité il tend à naturaliser notre souci écologique.

Un avatar écologisé du progrès

Pour une thèse de la postmodernité, la théorie de la société du risque paraît en effet extrêmement progressiste : elle dévoile le sens de l’histoire et le caractère héroïque de notre situation et fait de notre génération la première à avoir distingué, dans les lumières éblouissantes de la science, les ombres de ses dangers. Parce qu’elle distingue un passé aveugle et un présent en voie d’illumination, elle produit une nouvelle flèche du temps, indexée non pas au progrès technique mais à celui de notre réflexivité. La thèse de la société du risque pourrait bien être l’un des derniers avatars du discours du progrès, qu’elle reformule en téléologie du devenir réflexif de nos sociétés.

Cette résurgence du discours du progrès dans les années 1980 n’aurait pas porté à conséquence si, premièrement, elle n’avait pas eu lieu en pleine crise environnementale globale, si, deuxièmement, elle n’avait pas accompagné le démantèlement des régulations environnementales par l’offensive néolibérale et l’économie de l’offre, et si enfin, la focalisation objective du texte de Beck sur le risque n’avait pas caché son caractère extraordinairement optimiste, bref, si elle n’avait pas, en prétendant reconfigurer l’analyse du social, provoqué une crise profonde de la critique dont les outils furent rejetés comme caducs avant même d’avoir pu être appliqués à la question environnementale [12]. En 1986, Ulrich Beck était clair quant à la manière dont il fallait considérer ses réflexions (« un morceau de théorie sociale projective orientée empiriquement »). Le but politique était aussi clairement annoncé : « l’objectif est autre : il s’agit d’éliminer du champ de vision le passé qui règne encore, et d’y substituer l’avenir qui déjà aujourd’hui commence à prendre forme ».

Cette phraséologie d’un présent gros d’un avenir que le commentateur sait distinguer, et plus encore cette manière de penser le présent comme un prologue constituent les signes immanquables de l’erreur téléologique. Dit autrement, le problème principal de la thèse de la société du risque est qu’elle tend à considérer comme imminente ou bien même déjà-là son utopie réflexive.

Continuer comme avant

L’antienne de la « fin du progrès » que l’on entend après chaque catastrophe technologique, constitue sans doute le meilleur signe de l’optimisme trompeur des postmodernes. Dans les années 1970-2010, au milieu d’une période de haute technophilie (nucléaire civil, informatique, internet et émergence des biotechnologies entre autres), les philosophes et les sociologues concouraient dans l’idée d’une mort du progrès, sans réaliser combien l’artificialisation croissante du monde rendait ce constat dérisoire. Dès 1932, Lewis Mumford écrivait de l’idée de progrès, qu’elle était « la plus morte des idées mortes ». Que depuis Flaubert jusqu’aux postmodernes, le discours du progrès n’en finisse pas de trépasser, indique que sa réfutation ne portait guère à conséquence. Que le vocable de progrès ait, de nos jours, perdu de son lustre révèle simplement l’acceptation générale de sa logique : dans les sociétés contemporaines de la connaissance, unanimement tendues vers l’innovation et la maîtrise technique, c’est faute d’ennemi que le progrès a perdu son sens politique.

Loin d’être devenues réflexives, nos sociétés fétichisent comme jamais auparavant l’innovation. Elles en ont fait un synonyme de prospérité et les partis politiques, à droite comme à gauche, l’érigent en projet national. Depuis les années 1980, c’est l’ensemble des régulations économiques qui a été transformé afin rendre les économies plus flexibles, plus compétitives et plus innovantes. L’importance croissante du secteur privé dans la production de l’innovation, la soumission de la recherche scientifique à des objectifs de rentabilité économique et la nécessité pour les entreprises de sortir sans cesse de nouveaux produits accroissent les pouvoirs du capitalisme dans la définition de notre destin technique au détriment d’un contrôle démocratique médié par l’État et la recherche publique. Plus que jamais auparavant, la science est devenue une affaire guidée par des priorités financières antagoniques au principe de précaution. Le succès économique des firmes de biotechnologie ou la multiplication des nanoproduits démontrent s’il est besoin le lien intrinsèque entre la rentabilité financière, via le Nasdaq et le capital risque, et le projet moderniste d’artificialisation du monde [13].

La seconde évolution fondamentale de la fin du dernier siècle, à savoir la globalisation économique, a permis aux pays riches de délocaliser les risques de la production industrielle. Les sociétés développées ne se méfient pas de la technologie, elles sont simplement parvenues à externaliser ses conséquences les plus négatives hors de l’Occident. Depuis que les multinationales délocalisent, au gré des coûts salariaux, la production industrielle mais aussi la recherche et développement, ni le progrès, ni son contrôle, ne sont dorénavant l’apanage des vieux pays industrialisés. La globalisation rend presque naïvement touchante la théorie de la réflexivité formulée par des philosophes et des sociologues issus d’une Europe marginalisée [14].

Enfin, tout un ensemble d’instruments, d’idéologies et d’illusions de régulation ont accompagné ce double mouvement. Je n’en donnerai que quelques exemples.

Prenons la notion de seuil étudiée par Nathalie Jas et Soraya Boudia dans le cas des substances cancérigènes. À la fin des années 1940, des toxicologues avertissent les gouvernements : à n’importe quel dose, certaines molécules issues de la chimie de synthèse accroissent le risque de cancer. Un consensus se forme pour bannir ces molécules de l’alimentation. En 1958, aux États-Unis, la clause Delaney interdit la présence de résidus de pesticide dans les aliments. Mais dans les années 1970, c’est finalement l’analyse coût/bénéfice (on tolère un risque en fonction de l’intérêt économique des substances) et la définition de seuils de tolérance qui s’imposent dans les instances de régulation. Les nouvelles normes internationales telles que « acceptable daily intakes » pour les aliments ou « threshold limit values » pour l’air opéraient un travestissement subtil : étant donné l’inexistence d’effet de seuil, elles consacraient en fait l’acceptation, pour des raisons économiques, d’un taux de cancer acceptable [15].

Les vocables « soutenable » ou « durable » jouent un rôle similaire dans l’exploitation toujours plus intensive de la nature. L’histoire des ressources halieutiques est exemplaire à cet égard. Le principe du « maximum sustainable yield » mis en œuvre après la seconde guerre mondiale dans des traités internationaux (conférence de la FAO en 1955) consacre le principe que l’on peut, en toute quiétude, pêcher des quantités optimales préservant la ressource. Des modèles écologiques assez simples cautionnaient ainsi l’augmentation radicale des prises, de 20 millions de tonnes en 1950 à 80 millions en 1970. Mais les modèles définissant l’usage « durable » des stocks ne prenant pas en compte certains facteurs comme la structure des populations ou la dégradation des écosystèmes marins, ils ont conduit en quelques décennies à l’affaissement généralisé des réserves halieutiques [16]. Depuis peu, la notion de durabilité s’est métamorphosée en un puissant anxiolytique à destination des consommateurs consciencieux. Les entreprises ont très vite compris l’intérêt de cette catégorie malléable et de la certification environnementale car il serait toujours possible de trouver ou de créer un label garantissant la durabilité de leurs pratiques productives [17]. Malgré sa grossièreté, cette désinhibition du consumérisme a rapidement conquis les espaces marchands et les esprits. Le problème principal de la notion de soutenabilité est qu’elle produit l’illusion d’une réconciliation effective des impératifs environnementaux et de l’efficience économique, d’une croissance sous contrôle, et d’une nature sous la bonne garde des entreprises et des agences de certification. Avec la question climatique, c’est la terre entière qui a été soumise au même principe d’optimisation de la nature. Les économistes ont repensé le climat à l’instar d’une ressource atmosphérique dont ils pouvaient maximiser la valeur actuelle nette en définissant des sentiers optimaux d’émission de CO². Le changement global est ainsi traduit en problème de maximisation de la croissance économique sous contrainte climatique. Établis en 2007, les crédits carbones se sont effondrés puis sont remontés, ils vont sans doute continuer à tournoyer sans que l’on s’interroge suffisamment sur leurs référentiels matériels, car les cabinets d’audits environnementaux qui estiment les réductions d’émissions de CO² des « projets de développement propre » n’ont pas intérêt à se montrer trop sévères. Mais qu’importe, leur existence et leur échange suffisent à créer l’horizon d’une économie enfin écologisée [18]. Il est à craindre que ces techniques d’optimisation de la nature ne constituent que le leurre d’une présence humaine maîtrisée.

Le Japon n’est pas l’URSS des années 1980 : les préoccupations environnementales y sont pressantes, le mouvement écologiste structuré, et les normes parmi les plus strictes au monde ; les élections sont démocratiques, la presse est indépendante et le niveau de vie extrêmement élevé [19]. Comment une société présentant toute les conditions de la « réflexivité » a-t-elle pu accepter la construction de plusieurs dizaines de réacteurs dans un archipel sismique (et la même question se pose évidemment chez nous) ? Après la catastrophe, les décisions vont dans le même sens : « continuer comme avant ». La Chine et l’Inde confirment la construction d’une cinquantaine de réacteurs (tout en déclarant bien sûr tirer les leçons de la catastrophe) et le gouvernement français en profite pour vanter la technologie EPR. Quant au PDG de Toyota, il appelle ses compatriotes à « travailler aussi dur que possible pour reconstruire le pays et soutenir la croissance » (Le Monde du 8 avril 2011). Ce qu’enterre réellement la catastrophe de Fukushima, (après l’échec de la conférence de Copenhague, le faux succès de celle de Cancun ou la ruée actuelle sur les gaz de schiste), c’est bien le songe postmoderne d’une société devenue enfin réflexive.

Jean-Baptiste Fressoz

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Notes

[1] Le Monde, 26 mars 2011, desquels il faut distinguer l’article rageur et politique d’Isabelle Stengers, « Comment n’avaient-ils pas prévu ? »

[2] Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, 1986, Paris, Le Seuil, 2002. Soulignons que la catastrophe chez Beck n’est pas vraiment abordée en tant que telle, mais plutôt comme un phénomène dont l’anticipation transforme le social et le politique.

[3] Ulrich Beck cite d’ailleurs très souvent le livre de François Ewald, L’État providence, Paris, Grasset, 1986, qui traite de la mise en place des assurances contre les accidents du travail à la fin du XIXe, pour contraster les risques individuels et assurables du passé aux incertitudes contemporaines, comme si l’ouvrage de Ewald résumait à lui seul le paysage des risques industriels et écologiques auxquels étaient confrontées les sociétés du XIXe. Cf. Ulrich Beck, « From industrial society to the risk society : questions of survival, social structure and ecological enlightenment », Theory and Culture, vol. 9, 1991, p. 97-123 et World at risk, p. 7, 52, 53.

[4] Ce tableau esquisse à grands traits la notion de modernité réflexive. Voir Ulrich Beck, La société du risque, vers une autre modernité, [1986] Aubier, 2001 ; Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, [1991] L’Harmattan, 1994 ; Nicklas Luhmann, Risk a Sociological Theory. New-York : De Gruyter, 1991 ; Helga Nowotny et Peter Scott, Re-thinking science. Knowledge and the public in an age of uncertainty, Londres, Polity Press, 2001. Les sociologues ont proposé diverses dénominations pour signifier la nouveauté radicale de notre temps : « société du risque », « modernisation réflexive » (Beck), « seconde modernité » (Giddens), « haute modernité » (Luhmann), « société de mode II » (Nowotony), « transformation de l’agir humain » (Jonas). Il faudrait souligner les différences d’approches entre la démocratisation de la technoscience (Beck ou Nowotny) et l’heuristique de la peur (Jonas). Mais ces auteurs se retrouvent d’accord quant au récit sous-jacent de transformation récente de l’agir technique.

[5] Michel Serres, Le contrat naturel, Paris, François Bourin, 1990 ; Bruno Latour, Politiques de la nature, comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte, 1999 ; Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain, essai sur la démocratie technique, Paris, Le seuil, 2001.

[6] Hector Carnot, Petit traité de vaccinométrie, 1849, 1857 ; Verdé-Delisle, De la dégénérescence physique et morale de l’espèce humaine déterminée par le vaccin, Paris, Charpentier, 1855 ; Armand Bayard, Influence de la vaccine sur la population ou de la gastro-entérite varioleuse avant et depuis la vaccine, Paris, Masson, 1855.

[7] Louis Leclerc, Les vignes malades, rapport adressé à M. Le comte de Persigny, ministre de l’intérieur, Paris, Hachette, 1853, p. 15.

[8] Léon Peeters, Guérison radicale de la maladie des pommes de terre et d’autres végétaux, Namur, 1855, p. 63.

[9] Jean-Baptiste Fressoz, “Beck Back in the Nineteenth Century. Towards a genealogy of risk society” History and Technology, vol. 23, n°4, 2007, p. 333-350. Eugène Huzar, La fin du monde par la science, Paris, Ere, 2008 qui réédite des extraits des deux ouvrages de Huzar : La fin du monde par la science (1855) et l’Arbre de la science (1857).

[10] Huzar, 1857, 2008, p. 99.

[11] Sur l’épuisement des sols (peut être la plus grande question d’écologique politique du XIXe siècle) voir John Bellamy Foster, Marx’s ecology. Materialism and Nature, New-York, Monthly Review Press, 2000 ; sur les anxiétés immenses reliant déforestation, changement climatique, érosion et inondation, voir Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, « Le climat fragile de la modernité », La vie des idées, 20 avril 2010.

[12] Voir aussi Bruno Latour, « why has the critique run out of steam ? », Critical Inquiry, vol. 30, 2004, p. 225-248.

[13] Sur l’évolution des technosciences en rapport aux logiques économiques néolibérales voir les analyses froides et lucides de Dominique Pestre : Science, argent et politique. Un essai d’interprétation, INRA éditions, 2003, p. 77-118 et « Des sciences et des productions techniques depuis trente ans. Chronique d’une mutation », Le Débat, 2010, n°160 et plus largement : David Harvey, A Brief history of neoliberalism, Oxford University Press, 2005.

[14] Curieusement, le dernier livre d’Ulrich Beck, World at Risk, Polity Press, 2007,qui vise à donner une perspective cosmopolite à la société du risque ne consacre pas un seul paragraphe à la Chine où se joue pourtant une bonne part de l’avenir la planète. C’est que la thèse de la modernité réflexive essentiellement fondée sur les cas du mouvement écologique allemand et des ONG environnementalistes occidentales se trouve prise à revers par la délocalisation de la production industrielle et de la R&D.

[15] Soraya Boudia et Nathalie Jas, Powerless Science ? The Making of the Toxic World in the Twentieth Century, New York et Oxford, Berghahn Books, à paraître en 2011.

[16] Philippe Cury et Yves Miserey, Une mer sans poissons, Paris, Calmann-Lévy, 2008

[17] Un exemple paroxystique : le bois de plantations réalisé après la destruction de forêts primaires au napalm en Tasmanie a pu recevoir un écolabel. Voir aussi « Mauvais génie de la forêt », Le Monde, 8 avril 2011 sur le rôle du cabinet de conseil MacKinsey dans l’évaluation des projets REDD.

[18] Amy Dahan-Dalmedico (dir.), Les modèles du futur. Changement climatique et scénarios économiques : enjeux politiques et économiques, Paris, La Découverte, 2007 et Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance, Paris, Mille et une nuits, 2008.

[19] Margaret A. McKean, Environmental protest and citizen politics in Japan, University of California Press, 1981.

Source : la vie des idées

Dominique Strauss-Kahn : qui peut lui succéder ?

17 mai

par Larry Elliott pour The Guardian

Après l’arrestation de son patron, le FMI risque désormais de se retrouver sans gouvernail, alors que des négociations délicates sur un ensemble de prêts pour la Grèce doivent débuter.

Avec l’économie mondiale qui est toujours fragile après la pire récession depuis les années 30 et l’Europe qui reste engluée dans une crise de l’endettement, les accusations contre Dominique Strauss-Kahn ne pouvaient arriver à un pire moment pour le Fonds Monétaire International.

Cette organisation qu’il dirige risque de se retrouver désormais sans gouvernail alors que des négociations délicates ont lieu sur les conditions d’un nouvel ensemble de prêts à la Grèce et alors que le FMI recherche un accord politique pour prévenir un retour dans la récession.

Si Strauss-Kahn est déclaré coupable, il y aura une lutte acharnée pour combler ce vide, avec le monde en développement qui insiste sur le fait que le temps est venu de mettre un terme au partage euro-américain des postes les plus importants au FMI et à son organisation sœur, la Banque Mondiale.

Traditionnellement, Washington nomme le président de la Banque Mondiale, tandis que les Européens décident qui doit diriger le FMI. Strauss-Kahn est le quatrième français à tenir ce rôle depuis que cette organisation a été créée en 1944, lors de la conférence de Bretton Woods.

Si le prêteur mondial en dernier recours est obligé de se trouver un nouveau patron, le choix sera crucial. Il y a plein d’éminents économistes dans les pays en développement qui ont l’expérience de la direction d’une banque centrale ou de ministères des finances, la plupart d’entre eux avec un doctorat des meilleures universités américaines.

Mais il est possible que les Européens et les Américains – qui dominent la prise de décision au FMI – insistent sur un choix sûr et orthodoxe s’ils en viennent à mettre un terme à leur « gentleman’s agreement » qui remonte à plus de 75 ans.

Les Allemands, par exemple, préfèreraient probablement l’un des nombreux économistes des pays en développement diplômés de l’Université de Chicago et auquel on peut faire confiance pour prendre fait et cause pour les équilibres budgétaires. Les Républicains de « Capitol Hill » devraient rechercher un candidat qui croit dans le libre échange et les petits Etats.

Par conséquent, tandis que Strauss-Kahn a impulsé au FMI une direction plus progressiste, il n’y a aucune garantie que cette approche se poursuive avec un nouveau patron. Lorsque DSK est arrivé au FMI en automne 2007, le Fonds souffrait de trois gros problèmes :

  1. il épousait la philosophie idéologique libre-échangiste de la libéralisation financière, qui a provoqué l’implosion du système bancaire,
  2. il souffrait d’un leadership faible,
  3. il manquait d’argent.

Strauss-Kahn admettait que l’échec du FMI à voir venir la crise dans la période qui a précédé son arrivée avait été causé par une « pensée unique de groupe ». Il avait mis en évidence la nécessité de se concentrer sur le chômage et il était d’accord sur le fait que les pays qui rencontraient une pression spéculative puissent légitimement se servir du contrôle des capitaux pour se défendre.

Les coffres du FMI avaient également été renfloués, en partie grâce au financement organisé par Gordon Brown, lors du sommet de Londres du G20 en avril 2009 et en partie par la vente des réserves d’or du FMI.

Le rajeunissement du FMI par Strauss-Kahn a quand même été partiel et il y a encore beaucoup à faire. Les changements de règles impliquent que le prochain directeur général devrait être choisi lors d’un processus ouvert et transparent.

Toutefois, cette même règle était en vigueur lorsque Strauss-Kahn a été nommé. Si un candidat européen éminent, disposant des bonnes compétences, était mis en avant, il ou elle aurait toujours de bonnes chances d’obtenir ce poste, étant donné la structure du vote au conseil d’administration du FMI.

En théorie, Gordon Brown serait le choix européen évident pour poursuivre le travail de Strauss-Kahn. Il a présidé la commission politique clé du FMI pendant près de 10 ans, alors qu’il était chancelier de l’échiquier et il estime que le fonds devrait intervenir activement pour s’attaquer à la pauvreté et rendre l’économie mondiale moins instable.

Cependant, pour obtenir ce poste, Brown aurait besoin du soutien de David Cameron, ce que ce dernier lui a publiquement refusé.

Larry Elliott

Article original : Dominique Strauss-Kahn: who could succeed him ?

Traduction : Jean-François Goulon

La guerre éclatera-t-elle cet été au Moyen-Orient ?

15 mai

par Victor Kotsev pour Asian Time Online

Le printemps est arrivé au Moyen-Orient – pas le printemps arabe, malheureusement – et voici notre question annuelle à un milliard de dollars : La guerre éclatera-t-elle cet été ? En effet, cette question vaut plusieurs milliards de dollars, puisqu’elle a été codifiée en un rituel élaboré dans lequel figurent des alliances toujours changeantes, des « incidents », des menaces, des acquisitions d’armes toujours plus importantes et (surprise ?) de gros paris spéculatifs sur les marchés financiers.

« Cette année, l’inventaire de ce jeu est extraordinairement riche : entre autres complots, une grande révolution arabe, une grande contre-révolution arabe, une crise grandissante dans le Golfe Persique dans un contexte de relations entre les Sunnites et les Chiites qui empirent dans tout le Moyen-Orient, une déclaration d’indépendance palestinienne qui s’approche dangereusement et une hypothétique guerre à l’intérieur ou avec Israël. »

Les grandes campagnes militaires au Moyen-Orient se sont historiquement déroulées durant l’été ou autour de l’été. A quelques exceptions près, cela continue d’être vrai aujourd’hui, pour une variété de raisons historiques identiques – le temps est meilleur en été, comprendre : la puissance aérienne y est plus efficace et les manœuvres terrestres d’envergure y sont plus faciles ; et les récoltes sont pratiquement terminées, comprendre : la main-d’œuvre est plus facilement disponible et la guerre est une moindre épreuve pour les économies nationales.

Ainsi, tous les politiciens, investisseurs et experts printaniers deviennent exceptionnellement agités et essayent de prédire – voire de déterminer – ce qui va se passer. C’est une recrudescence d’activité dans un jeu de tactiques et de stratégies complexes, où la guerre et la politique forment un cercle parfait sans fin. Ce jeu comprend des paris risqués, des manœuvres secrètes et d’intenses périodes de violence habituellement courtes (il est rare qu’au Levant, depuis 1948, les guerres aient duré beaucoup plus d’un mois, surtout à cause du coût énorme de la guerre moderne et des problèmes de réapprovisionnement).

Cette année, l’inventaire de ce jeu est extraordinairement riche : entre autres complots, une grande révolution arabe, une grande contre-révolution arabe (très discutée), une crise grandissante dans le Golfe Persique dans un contexte de relations entre les Sunnites et les Chiites qui empirent dans tout le Moyen-Orient, une déclaration d’indépendance palestinienne qui s’approche dangereusement, vers septembre – voire plus tôt, et une hypothétique « guerre à l’intérieur ou avec Israël », pour citer le think-tank américain Stratfor, comme « élément imprévisible majeur qui pourrait déstabiliser un peu plus la région ».

Les enjeux sont également élevés : le baril de poudre métaphorique est plein à craquer. Si l’on garde à l’esprit l’accumulation massive d’armements dans cette région au cours des dernières années, on peut s’attendre à ce que tout conflit d’envergure soit exceptionnellement brutal. Les planificateurs de l’armée israélienne ont prédit que des centaines de missiles pleuvront sur Tel Aviv (essentiellement depuis la Syrie et le Liban) et ils ont lancé de sinistres mises en garde, disant qu’ils feront tout ce qui sera nécessaire pour circonscrire l’incendie. L’arrière – en fait, tous les arrières dans la région – risquera d’être particulièrement touché.

Mais la vie et la dignité humaines ont plus souvent une valeur relative qu’absolue dans cette région du monde et dans ce jeu. Au mieux, on s’attend à ce que chacun se sacrifie chèrement et assidûment, pour l’effort de défense ; au pire, les individus ne sont rien d’autre qu’une ressource sans importance qui peut être sacrifiée – aussi peu importante, même, que peut l’être le capital de relations publiques. Rien n’illustre mieux cela que l’utilisation de boucliers humains et le positionnement délibéré de larges groupes de civils près des installations militaires.

Beaucoup d’argent est assurément en jeu. L’or et l’argent ont atteint des records absolus, tandis que le pétrole est au-dessus de 110 dollars le baril et, selon de nombreux analystes, il se dirige plus haut. C’est loin d’être entièrement dû au Moyen-Orient : la crise financière mondiale y a une part, ainsi que les pressions inflationnistes sur toutes les devises principales (selon Stratfor, la masse monétaire mondiale a « approximativement » doublé depuis 2005). Cependant, la spéculation est largement responsable, puisqu’elle est fortement focalisée sur l’instabilité politique et militaire au Moyen-Orient. L’or et l’argent, en particulier, sont considérés comme des valeurs refuge en période d’instabilité financière et politique, tandis que le prix du pétrole est particulièrement sensible aux développements dans cette région. « Lorsque l’on demande pourquoi le prix du pétrole monte brusquement, l’idée d’un risque géopolitique vient à l’esprit », écrit Stratfor dans un autre rapport. « Ce n’est pas un raisonnement ridicule ».

Il est certain qu’il y a beaucoup de raisons de s’inquiéter. Tout récemment, le régime syrien a frappé un grand coup pour réprimer ses troubles intérieurs, enterrant tout semblant de réforme. « Un fossé existe entre les désirs du peuple et les positions du gouvernement », a reconnu, il y a environ une semaine, le Président Bachar el-Assad, qui a ensuite promptement comblé ce fossé par les balles. La grande détresse dans laquelle il se trouve se mesure par les centaines de manifestants abattus et fauchés par les chars.

C’est une mauvaise nouvelle pour pratiquement tout le monde dans cette région, depuis la Turquie, jusqu’à l’Iran ou Israël. Le pire est qu’un effondrement total du pays qui sombrerait dans l’anarchie ne peut être désormais écarté. Cette issue n’est pas certaine et dépendrait largement des futures défections à grande échelle dans l’armée [syrienne].

Cela signifierait, entre autres choses, que les milliers de missiles à moyenne portée et les innombrables autres armements pourraient tomber entre les mains du Hezbollah, du Hamas, des militants kurdes (le PKK – le parti des travailleurs kurdes), et autres acteurs dévoyés. Beaucoup de ces missiles seraient dotés d’ogives chimiques.

Plusieurs autres micro-crises mijotent également : en Libye, les Etats-Unis se sont sentis obligés d’envoyer deux drones « Predator » armés en mission « humanitaire » (vous parlez d’une ironie !). La coalition est à présent si désespérée qu’elle a apparemment essayé – sans succès – d’assassiner Mouammar Kadhafi. « L’oncle frisé », comme les rebelles appellent le colonel, a répondu avec un énième changement de tactique et retiré ses forces de la ville de Misrata, uniquement pour intensifier le conflit dans les régions montagneuses de l’Ouest de la Libye.

Au Yémen, un vague accord entre les manifestants et l’opposition aurait vu le jour, mais des sources rapportent que la situation continue d’y être extrêmement instable. Dans ce pays, les militants islamiques ont des racines anciennes et complexes, où le tribalisme est fort et où les intérêts de plusieurs puissances régionales (surtout de l’Arabie Saoudite et de l’Iran) se croisent.

Le véritable noyau de l’intrigue repose cependant dans le Golfe Persique et la Péninsule arabique, où l’Arabie Saoudite et l’Iran combattent l’un contre l’autre, même si c’est indirectement pour l’instant. Ceci met également en perspective la crise syrienne : la Syrie est une alliée majeure de l’Iran et un pilier de l’influence et de la dissuasion iranienne au Levant.

De plus, il est peu probable que les dirigeants iraniens oublient leurs propres contestataires et ils craignent de se retrouver les prochains sur la liste après Assad. Ainsi que le journaliste israélien, Avi Issacharoff, le fait remarquer, « En Iran, le spectre de la chute d’Assad est une réel motif d’inquiétude, pas seulement parce que Téhéran est un allié important, mais aussi à cause des ramifications que cela aurait pour les futures manifestations contre le régime iranien. »

Tandis qu’il est loin d’être clair que l’Arabie Saoudite incite aux troubles en Syrie (le royaume a plus souvent été accusé d’être une force contre-révolutionnaire majeure dans la région, plutôt qu’un instigateur), les Saoudiens ont beaucoup à gagner s’ils exploitent cette crise avec habileté. Ils peuvent également perdre beaucoup si Assad survit à la crise et se rapproche un peu plus des Iraniens. On peut s’attendre à ce que les Saoudiens soient plus impliqués en Syrie prochainement, si ce n’est déjà le cas.

Inversement, l’Iran n’est peut-être pas la seule force derrière les protestations au Bahreïn et au Yémen, mais ces deux pays sont des points particulièrement sensibles pour l’Arabie Saoudite, et la République Islamique essaye clairement de tirer le meilleur parti des troubles là-bas. Deux autres points chauds où les intérêts saoudiens et Iraniens se croisent de façon particulièrement vive sont l’Irak et le Liban.

Une intrigue majeure se fait jour dans les relations entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis. Le roi saoudien est mécontent de la manière dont le Président Barack Obama a traité son ami et allié en Egypte, l’ancien président Hosni Moubarak. Mais au-delà de cela, les Saoudiens semblent avoir l’intention d’attirer les Américains dans une confrontation avec l’Iran. Ils ont rassemblé une coalition avec des Etats du Golfe Persique pour faire monter la pression contre l’Iran – tout particulièrement au Bahreïn – tout en faisant simultanément monter la pression sur les Etats-Unis pour qu’ils interfèrent à leur côté.

Selon Stratfor, la visite, mardi dernier à Washington, du prince royal des Emirats Arabes Unis, le Cheikh Mohammed ben Zayed al-Nahyan, s’est surtout focalisée sur cette dernière question. « Nous ne pouvons évidemment pas savoir ce que les E.A.U.vont demander aux Etats-Unis », écrit Stratfor, « mais nous serions surpris que ce ne soit pas un signal résolu que les Etats-Unis sont prêts à contester la montée iranienne dans la région ».

L’un des plus importants champs de bataille de la région est l’Irak. Stratfor voit le retrait américain progressif de ce pays comme une source majeure d’instabilité. « Ce n’est pas un hasard si le retrait des forces américaines a coïncidé avec l’extrême instabilité dans la région, en particulier dans la Péninsule Arabique », écrit le think-tank.

La supposition – probablement correcte – est que l’Iran cherche à devenir la puissance dominante dans le Golfe et qu’il n’y a aucune puissance locale qui puisse sérieusement s’y opposer. Au fur et à mesure que la présence américaine se réduit en Irak, l’influence iranienne s’étend, et cela déstabilisera progressivement un peu plus ce pays, puisque [l’Iran] y a une majorité chiite dans la population. Mais d’autres pays, dont l’Arabie Saoudite, ont également des minorités chiites importantes.

Il y a un côté « ultimatum » dans la demande saoudienne à Washington. Des rapports ont récemment fait surface, selon lesquels un ancien as de la diplomatie saoudienne, le Prince Bandar ben Sultan, était revenu sous le feu des projecteurs. Celui-ci est tristement célèbre à Washington pour avoir, il y a des années, prétendument menacé : « C’est une erreur de croire que notre peuple ne fera pas ce qu’il est nécessaire pour survivre, et si cela veut dire que nous nous placerons à la droite d’ [Oussama] ben Laden, nous le ferons ; à la gauche de Kadhafi, nous le ferons ; ou que nous nous envolerons vers Bagdad pour aller embrasser Saddam [Hussein] comme un frère, nous le ferons. »

« L’habileté extraordinaire de Bandar au service d’une Arabie Saoudite qui se sent de plus en plus acculée et incapable de compter sur la protection des Etats-Unis est une recette pour les problèmes – encore plus explosive lorsque des gens comme les Pakistanais ou les Chinois font partie des ingrédients », écrit John Hannah dans Foreign Policy. Parmi les autres scénarios, si sa tentative de se rallier le soutien des Américains échoue, l’Arabie Saoudite pourrait chercher à s’armer de missiles ou d’armes de destruction massive, au titre de la dissuasion, laisse entendre Hannah, ou du moins enrôler les forces de l’armée pakistanaise pour combattre l’Iran.

Ce dernier scénario mérite une plus grande attention, puisqu’il concorde avec des reportages précédents de Syed Salim Shahzad, selon lesquels le Pakistan pourrait se retrouver lui-même sur les lignes de front d’une conflagration majeure entre les Sunnites et les Chiites. « Un pas dans cette direction est la décision du Pakistan de maintenir deux divisions militaires prêtes à intervenir pour être déployées en Arabie Saoudite dans l’éventualité de problèmes là-bas », écrit Shahzad.

L’administration Obama semble prête à réagir prudemment et docilement, comme cela est devenu son habitude en matière de politique étrangère. Récemment, rapporte Startfor, les Etats-Unis ont dit au gouvernement irakien que s’il veut une présence militaire américaine sur son territoire après le 31 décembre 2011, il doit en faire la demande « rapidement ». Le think-tank écrit :

Ce qui se passe vraiment est que les Etats-Unis exhortent le gouvernement irakien à changer d’idée au sujet du retrait des Etats-Unis, et ils aimeraient que l’Irak le fasse immédiatement afin d’influencer certains évènements qui se déroulent dans le Golfe Persique […] La réponse du gouvernement irakien à l’offre américaine était prévue […] On ne sait pas très bien si les Irakiens ont jamais été prêts à permettre aux troupes américaines de rester. Mais si 20.000 soldats sont suffisants pour faire enrager l’Iran, cela ne suffit pas pour faire face aux conséquences.

Stratfor spécule sur le fait que les Etats-Unis – et probablement l’Arabie Saoudite – pourraient chercher à se rapprocher de l’Iran, faute de meilleures alternatives, mais cette mesure serait également dangereuse et difficile à imaginer. Tout d’abord, il n’est pas sûr que les dirigeants iraniens sont suffisamment unis pour passer un accord. Deuxièmement, les développements actuels ne pointent tout simplement pas vers une résolution pacifique, et les tensions sont montées à un tel point, qu’il serait difficile de les faire redescendre.

L’Iran vient juste d’annoncer qu’il a été la cible d’un deuxième virus informatique, nommé « Stars » (après que l’attaque par le virus « Stuxnet » a dévasté son programme d’enrichissement nucléaire, il y a plusieurs mois de cela). Israël est resté silencieux sur la question iranienne après avoir lancé de nombreuses menaces ces dernières années, affûtant à la place sa rhétorique contre le Hamas et le Hezbollah. Cela peut indiquer de la résignation, mais ce peut également être une manœuvre trompeuse, de cette sorte qui est devenue une marque de fabrique des stratèges militaires israéliens.

Le bref affrontement à Gaza, il y a quelques semaines, a également sérieusement contusionné le Hamas et accru la capacité de dissuasion d’Israël, tandis que la publication de cartes détaillées des positions du Hezbollah dans les zones résidentielles du Sud Liban a été largement interprétée comme une mise en garde et une préparation de l’opinion publique mondiale pour une campagne [militaire] là-bas. Cette publication a été suivie de menaces à peine voilées de représailles massives si jamais le Hezbollah attaquait Israël – un scénario qui comprend une telle attaque serait une campagne [militaire] israélienne ou américaine contre l’Iran.

Israël est difficilement en position d’attaquer l’Iran et, pour l’instant, semble se contenter de laisser l’Arabie Saoudite s’attirer la plus grande partie de la véhémence dans le combat contre la République Islamique. Cependant, Israël pourrait être forcé à agir si, par exemple, il se sentait isolé par un rapprochement entre les Saoudiens, les Américains et les Iraniens.

De plus, le gouvernement de Benjamin Netanyahou a promis de contrecarrer le programme nucléaire iranien et il subit depuis peu une pression considérable, tant à l’intérieur du pays qu’à l’international. Plus important, les Palestiniens semblent avoir l’intention de déclarer bientôt leur Etat, avec ou sans le consentement israélien, et, alors que Netanyahou est descendu en flèche par sa coalition élargie, il pourrait choisir à la place l’escalade vers le front iranien, comme moyen de se rallier le soutien. Selon le journaliste israélien Amir Oren, les succès spectaculaires du Dome de Fer [1] antimissile israélien près de Gaza pourraient aider Netanyahou à justifier auprès des Israéliens une attaque contre l’Iran.

Dans l’ensemble, une guerre majeure cet été est loin d’être certaine. Mais ce qui certain est que le Moyen-Orient continuera d’être une région très dynamique pour catalyser le conflit entre des intérêts puissants et les spéculations. Au minimum, il est très probable que les troubles et la répression brutale baignent la région pendant encore quelques temps.

Victor Kotsev

Victor Kotsev est journaliste et analyste politique d’origine bulgare. Il est basé à Tel Aviv.

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- Golfe / Armement : Autant en emporte le vent (2/2)

- Une révolution globale qui renvoie les Arabes sur la scène de leur histoire

- La révolution arabe et la reconquête de l’identité

- Les deux phases des révolutions arabes

Notes

[1] Iron Dome est un système de défense aérienne mobile, conçu pour intercepter les roquettes et les obus de courte portée. Ce système a été créé pour faire face aux attaques de roquettes lancées depuis la bande de Gaza et le Liban en direction des villes israéliennes. Il est déployé depuis fin 2010 et a été utilisé avec succès sur le terrain les 8 et 9 avril, en interceptant 100% des missiles Kassam et Katyousha qui présentaient une menace réelle pour les localités du Sud d’Israël.

Article original : Summer war in the Middle East ?

Traduction : Jean-François Goulon

Quel avenir pour l’Amérique ?

14 mai

« Je ne crois absolument pas à la possibilité d'une évolution en douceur des Etats-Unis, sur le mode réformiste. Le système est trop intégré, trop rigidifié de l'intérieur pour pouvoir évoluer. Arrivé au degré de décrépitude où il se trouve et d'échec dans sa politique expansionniste, la seule perspective qui lui reste, à mon avis, est celle de l'effondrement, je dirais presque du suicide. »

Jean-Paul Baquiast (JPB) : Compte tenu de votre connaissance incomparable des Etats-Unis, nos lecteurs seraient heureux de connaître votre opinion sur l’avenir de ce pays dans les prochaines années. J’ai moi-même plusieurs fois émis l’hypothèse que le plus grand obstacle à la construction d’une Europe véritablement autonome réside dans l’existence de l’Amérique. Cet obstacle va-t-il demeurer, se renforcer ou au contraire perdre de l’influence ? Pour dire les choses de façon plus diplomatique, pensez-vous que l’Amérique puisse se réformer, à l’occasion des crises qui s’annoncent, et devenir ainsi plus tolérante à l’égard d’une Europe qui s’émanciperait d’elle ? 
 
Philippe Grasset (PG) : Je ne crois absolument pas à la possibilité d’une évolution en douceur des Etats-Unis, sur le mode réformiste. Le système est trop intégré, trop rigidifié  de l’intérieur pour pouvoir évoluer. Arrivé au degré de décrépitude où il se trouve et d’échec dans sa politique expansionniste, la seule perspective qui lui reste, à mon avis, est celle de l’effondrement, je dirais presque du suicide.
 
Tout prend actuellement pour les Etats-Unis la forme d’une tragédie. Voyez la crise économique actuelle. Pour les Européens, elle reste assez banale ou dans tous les cas concevable sans y voir la fin d’un monde parce qu’ils la considèrent comme un remous de plus de l’Histoire, parce qu’ils ont une vision tragique de l’Histoire. Les Américains évoquent au contraire en permanence à son sujet la Grande Dépression (1929 – 1939).  Il faut se souvenir  que celle-ci a été ressentie comme une véritable catastrophe, bien pire que les guerres mondiales.  En deux ou trois ans, jusqu’à l’arrivée de Roosevelt, le pays s’est décomposé et il ne fut sauvé que par la guerre et sa mobilisation industrielle. Or il semble qu’actuellement les mêmes fantasmes de décomposition se soient emparés des esprits alors que la guerre (celle d’Irak), au contraire de ce qui se passa en 1939-40, ne fait qu’accélérer, sinon provoquer la crise intérieure.
 
JPB. : Pourquoi l’Europe ne réagit-elle pas de la même façon ?
 
PG. : Parce que l’Europe a une perception historique de son destin, donc qu’elle est habituée à la tragédie, et qu’elle y résiste grâce à la transcendance de systèmes politiques régaliens, qui ont établi la cohésion des nations sur la perception commune d’un destin collectif des citoyens. En Amérique, rien de semblable, à commencer par un refus absolu de l’Histoire. Comme l’a vu aussitôt Tocqueville, dès son débarquement en Amérique en 1830, rien ne lie les Américains à part l’argent. Le système politique n’est pas et ne veut pas être au service d’une nation, qui n’existe pas. C’est encore moins un Etat. Il n’a pas de fondements régalien. Il n’a pas d’histoire dans la mesure où il refuse l’Histoire avec ses aspects de contingence terrestre. Au-delà de l’argent, c’est le récit eschatologique qui a toujours dominé. Le peuple américain est le représentant de Dieu sur Terre. Il a été fondé en dehors de l’histoire et ce sont ses propres actions qui le jugent. Dans son premier discours politique, en 1839, Lincoln affirme qu’aucun danger extérieur ne pourra venir à bout de l’Amérique, que la fin de l’Amérique ne pourra venir que de ses actes propres, que l’Amérique survivra éternellement ou mourra en se suicidant…
 
Aussi, une crise comme la crise de 1929 est restée dans les esprits comme une punition divine, annonçant la fin du monde. Aujourd’hui, les échecs en Irak et la crise des subprimes se conjuguent pour évoquer un évènement de type Jugement dernier prédit par les textes sacrés. 
 
JPB. : Pour beaucoup d’observateurs, les Etats-Unis symbolisent au contraire la puissance par excellence, la Nation portée au plus haut par un Etat impérial. 
 
PG. : C’est une erreur, me semble-t-il. L’Amérique, si je puis employer cette comparaison, est un gaz compressé de puissance qui ne demande qu’à se détendre, à se libérer. Les forces centrifuges y sont potentiellement considérables, notamment à cause de l’absence de solidarité due au refus de l’Histoire. Les plus évidentes émanent évidemment des Etats fédérés. L’esprit de la sécession n’est pas mort ; en 1933, le Congrès de l’un des deux Dakotas débattit d’une possible sécession à cause de la politique économique de Washington ; dans un documentaire récent, de Spike Lee, sur les conséquences de l’ouragan Katrina, il faut entendre des personnalités de la Louisiane parler de Washington comme d’un centre traitant leur propre Etat comme une colonie, et débattant de l’hypothèse qu’en étant indépendante la Louisiane serait bien plus florissante qu’elle n’est actuellement. Il faut considérer aussi les minorités issues de l’immigration, essentiellement latino-américaines. L’immigration en Europe, à qui l’on impute beaucoup de tendances communautaristes, est inoffensive par comparaison. 
 
JPB. : Vous évoquez l’Irak, à côté de la crise économique, comme facteur de dissolution. Mais l’Amérique avait pourtant traversé sans trop de difficultés la défaite au Viêt-Nam ? 
 
PG. : Pas tout à fait. Le régime américaniste avait connu une très grave crise après le retrait du Viêt-Nam mais il parvint à s’en sortir, au prix de quelques boucs émissaires, dont Nixon et son Watergate. Aujourd’hui, les choses sont pires. La situation au Moyen Orient est vécue comme une sorte de piège sans issue possible. Les forces armées s’y sont épuisées et ne peuvent se reconstituer, faute de crédits et d’un système qui s’abîme dans le gaspillage et la corruption des intérêts particuliers. L’Amérique imagine donc qu’elle va vivre une sorte de défaite larvée, de plaie saignante, prolongée sur des années et des années…Or le système ne peut accepter la défaite.
 
En 1939, ce ne fut pas la parole de Roosevelt qui sortit l’Amérique de la crise mais la 2e guerre mondiale et la mobilisation industrielle qui l’accompagna. Or aujourd’hui la guerre ne sauve pas l’Amérique, mais, au contraire, elle est la cause de sa crise intérieure, comme Joseph Stiglitz le montre bien. Quand je dis la guerre, je ne désigne pas seulement les affrontements en Irak ou en Afghanistan, je pense aussi au développement de systèmes d’armes plus coûteux et opérationnellement inutilisables les uns que les autres dont le lobby militaro-industriel accable le pays. 
 
JPB. : Vous évoquez le JSF Joint Strike Fighter ou les Future Combat Systems dont nous avons discuté ensemble, je suppose.
 
PG. : Bien sûr.  Pour moi, ces systèmes illustrent un principe auquel je tiens : la technologie tuera les Etats-Unis. Voyez aussi le bombardier furtif B2 Spirit dont le coût à l’unité est tel que même le General Accounting Office renonce à l’évaluer. Or il apparaît qu’un peu de sable du désert suffise à rendre ses peintures furtives inefficaces ; d’ailleurs, ces avions sont si dispendieux et si secrets que chacune de leurs mission est accompagnée d’une nuée d’avions de protection qui, eux, ne sont pas furtifs, et signalent aux radars adverses la présence au milieu d’eux de l’“avion invisible”… 
 
JPB. : Dans vos revues de la presse américaine, vous citez plusieurs fois par semaine d’excellents éditorialistes américains, historiens, philosophes, qui mettent le doigt, avec une lucidité voire une cruauté que beaucoup devraient envier en France, sur les défauts du système américain. Ne pensez-vous pas qu’à la longue, se mettant tous ensemble, ils finiront par inverser la marche à l’Armageddon que vous évoquez ?
 
PG. : Je ne le crois pas. Leurs critiques sont certes fondamentales mais elles se réfèrent néanmoins aux principes des Pères Fondateurs, que les dirigeants de Washington estiment quant à eux suivre à la lettre puisque ces principes sont partout dans le gouvernement et les corps dirigeants, que la Constitution elle-même garde son corps d’origine. A l’accusation des critiques du système de trahison de l’esprit des Pères Fondateurs, les dirigeants répondent: la lettre est appliquée partout, il n’y a aucune raison pour que l’esprit n’en émane pas. Devant un tel blocage, on en arrive à penser comme certains, que l’Amérique est un monstre irréformable et impossible à garder dans l’état actuel, et que seule la dissolution… Un historien comme William Pfaff, par exemple, croit que  la victoire du Sud dans la Guerre de Sécession aurait été la solution, qu’elle aurait scindé le monstre en deux, que le problème de l’esclavage aura rapidement été résolu dans le Sud, que le continent nord-américain serait aujourd’hui bien plus équilibré. On en revient à la conclusion : seule la dissolution du corps, par partition éventuellement, peut résoudre le problème posé par cette monstrueuse puissance menacée par une aussi monstrueuse instabilité…
 
JPB. : Pour moi, en tant qu’Européen, je trouverais cette perspective assez intéressante. Nous devrions étudier ensemble ce que pourrait devenir le « couple euro-atlantique » si ces éventualités se précisaient. J’imagine que nous aurions beaucoup de choses à dire.
 
PG. : Bien volontiers.

Cet entretien a été réalisé le 21 avril 2008.

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L’échiquier syrien

13 mai

par Pepe Escobar pour Asian Time Online

« L’offensive révolutionnaire en Syrie semble beaucoup plus irréductible que le mouvement contestataire « vert » en Iran. Les protestataires syriens ne veulent pas d’une réforme du régime baasiste – de toute façon hors de question pour eux. Ils veulent un changement de régime, seule manière de renverser l’Etat policier contrôlé par les Alaouites et sa composante clé qui s’appuie sur le commerce et la corruption. »

Les ironies au Moyen-Orient baignent dans l’arsenic : le régime de Bachar el-Assad en Syrie lève un état d’urgence qui était en vigueur depuis 48 ans, juste au moment où la Syrie se trouve dans un véritable état d’urgence. Et ensuite, un quotidien contrôlé par le régime, Tishrin, déclare : « la forme la plus sublime de liberté est la sécurité de la patrie ».

Pour « sécuriser la patrie », le régime d’Assad – une oligarchie militaro-affairiste familiale – a envahi de facto la ville de Deraa avec des colonnes de chars. Assad avait fait quelques concessions pour calmer la protestation syrienne. Cela n’a pas marché. Le régime a donc décidé d’essayer d’imiter le succès que la Maison des Saoud a remporté en établissant la « démocratie » au Bahreïn.

Si vous avez un doute, copiez le Pentagone : l’assaut contre Deraa est la version syrienne de « choc et effroi ». Le problème est que le régime pourrait avoir créé les conditions d’une longue et sanglante guerre civile à la mode irakienne. Et c’est pourquoi les principaux acteurs – régionaux et occidentaux – courent se mettre à l’abri.

Ce que vous voyez n’est pas ce que vous croyez

La question cruciale en Syrie – et les pierres vénérables de la mosquée des Omeyyades à Damas ne peuvent même pas apporter une réponse définitive – est : qu’y a-t-il réellement dans les cœurs et les esprits de la plupart des Syriens.

L’opposition syrienne n’est ni cohésive ni organisée. Dans beaucoup d’aspects – comme en Egypte – il s’agit peut-être d’une révolution des pauvres. Le régime d’Assad a aboli les subventions sur les carburants et laissé les prix suivre le libre échange ; le prix du gazole a triplé ; le prix des aliments de base a également augmenté ; il y a eu la sécheresse ; et, l’explosion globale des prix des denrées alimentaires a aggravé la misère populaire.

Parmi les griefs légitimes des Syriens : une grande rage tournée vers un Etat policier horriblement sévère ; la dictature du parti Baas qui dure depuis des décennies ; les excès d’une toute petite élite des affaires qui contraste avec le chômage très élevé de la jeunesse – tout cela avec une classe-moyenne et des pauvres qui luttent pour survivre avec des bas salaires et une forte inflation.

Si une révolution populaire en Syrie devait se produire, les nouveaux acteurs politiques au pouvoir seraient les pauvres des milieux ruraux – au contraire de la petite élite des affaires et de l’Etat policier contrôlé par les Alaouites.

Cela signifie que la tâche numéro de l’opposition, pour l’instant, est de séduire la classe moyenne et la classe moyenne supérieure dans les principales villes, en particulier à Damas et à Alep. Mais même si les protestations en Syrie n’atteignent pas les proportions de la Place Tahrir en Egypte, elles pourraient lentement saigner le régime à blanc en paralysant l’économie.

L’offensive révolutionnaire en Syrie semble beaucoup plus irréductible que le mouvement contestataire « vert » en Iran. Les protestataires syriens ne veulent pas d’une réforme du régime baasiste – de toute façon hors de question pour eux. Ils veulent un changement de régime, seule manière de renverser l’Etat policier contrôlé par les Alaouites et sa composante clé qui s’appuie sur le commerce et la corruption.

Certains manifestants sont pacifistes. D’autres ont déjà recours à des armes légères improvisées. Confrontés à la répression impitoyable d’un Etat armé, il semble n’y avoir qu’une seule voie de sortie : la lutte armée.

Des chargements d’armes, passés en contrebande depuis l’Irak, ont déjà été interceptés par le régime. De riches donateurs sunnites dans le Golfe vont sûrement se manifester et apporter un soutien financier. Et, fait décisif, l’armement proviendra nécessairement des Frères Musulmans – parce que les gouvernements de la région, comme la Turquie et le Liban, ne veulent pas voir la chute du régime. Ils voient le chaos qui s’ensuivrait comme privilégiant seulement les Frères Musulmans et, qui plus est, les sectes djihadistes.

Et oubliez la R2P (« responsabilité de protéger ») qui conduirait à une résolution des Nations-Unies et à une zone d’exclusion aérienne sur la Syrie. D’autre part, contrairement à la Libye, la Syrie n’a pas de pétrole et aucun fonds souverain somptueusement garni.

Les Saoudiens entrent dans la danse

La dynastie sunnite des el-Khalifa au Bahreïn, pays à majorité chiite, a accusé les protestations pro-démocratie dans cette île du Golfe d’être une conspiration iranienne. Le régime d’Assad a également accusé une conspiration extérieure (et « connue ») – mais il a refusé de donner les noms. Autant que Bachar el-Assad ne veut pas contrarier l’Arabie Saoudite, la Maison des Saoud est profondément impliquée dans la déstabilisation de la Syrie, en soutenant les réseaux salafistes.

Deraa se trouve à 120 km au sud de Damas, près de la frontière jordanienne, dans une zone sensible en matière de sécurité. C’est un trou perdu, morne et appauvri. Ce n’est pas par accident si Deraa est la ville natale de la section jordanienne des Frères Musulmans.

Les Wahhabites saoudiens, très influents vis-à-vis des Frères Musulmans syriens, ont contribué à pousser les habitants de Deraa, ainsi que de Homs. Leurs griefs – la longue sécheresse et l’indifférence de Damas – peuvent être justifiés. Mais par-dessus tout, ils ont été instrumentalisés.

Il y a des années, la Maison des Saoud a payé 30 millions de dollars pour « acheter » l’ancien vice-président syrien Abdul Halim Khaddam. Le fait que Khaddam soit parent avec le roi saoudien Abdallâh et l’ancien Premier ministre libanais Rafik Hariri a été une aide précieuse. Khaddam s’est exilé en France en 2005. L’Arabie Saoudite l’a utilisé pendant un bon moment, ainsi que d’autres dirigeants des Frères Musulmans exilés, contre le régime d’Assad. Khaddam détient un passeport saoudien. Ses fils, Jamel et Jihad, ont investi plus de 3 milliards de dollars en Arabie Saoudite.

L’agenda de la Maison des Saoud consiste essentiellement à diviser l’alliance entre Téhéran, Damas et le Hezbollah – et ainsi, progressivement démoraliser la résistance du Hezbollah contre les Etats-Unis et Israël. En Syrie, nous retrouvons donc à nouveau les Etats-Unis, Israël, la Jordanie et l’Arabie Saoudite qui partagent le même agenda. Les enjeux sont extrêmement élevés. Ce que vous voyez n’est pas nécessairement ce que vous croyez.

A part tous ces intérêts étrangers, il y a un mouvement populaire légitime en Syrie. Le Parti d’Action Communiste, par exemple – qui s’est opposé au régime depuis des décennies – a été très vigoureux parmi l’opposition. En fait, la composante de gauche de l’opposition se demande si les Salafistes sont une minorité ou une majorité. L’agenda ultra sectaire de beaucoup de manifestants n’est pas un signe encourageant.

Et la route qui se profile pourrait être très chaotique : le courant progressiste et laïque au sein de l’opposition – disons, pour le moment, une minorité – pourrait même se retrouver piégé dans un scénario à l’iranienne des années 1979-1981, tout comme ils pourraient finir écrasés par les fondamentalistes si le régime est renversé.

Il est aisé de comprendre pourquoi les progressistes ont la nausée lorsqu’ils se voient alignés avec la maison médiévale des Saoud – qui a lancé la contre-révolution contre la grande révolte arabe de 2011 – dans une offensive pour faire tomber le régime d’Assad. Les progressistes ont aussi des raisons d’avoir la nausée lorsqu’ils se voient alignés avec Israël – qui donne l’impression de vouloir qu’Assad reste au pouvoir parce que l’alternative serait les Frères Musulmans.

Dans cet aspect, l’alliance israélo-saoudienne peut s’accorder sur la contre-révolution, telle qu’appliquée au Bahreïn et en Libye, mais pas lorsqu’il s’agit de la Syrie.

La télé du Hezbollah au Liban raconte que les protestations syriennes font partie d’une « révolution américaine ». C’est peut-être vrai en partie – puisque Washington a investi dans toutes sortes de contre-régimes pendant des dizaines d’années. Mais, tel que cela se présente, c’est plutôt une opération de la Maison des Saoud, mélangée à une colère sincère contre les décennies de l’Etat policier baasiste.

Pour sa part, le Roi Abdallah de Jordanie, en essayant de démystifier la position d’Assad, le citant : « soit c’est moi, soit ce sont les Frères Musulmans », raconte comme prévu que tout ceci sert à contenir l’Iran. Adballah invite les Arabes et les Occidentaux à parier sur une coalition constituée de Kurdes, de Druzes, de tribus sunnites et de la classe moyenne urbaine sunnite (qui est alliée avec les Saoudiens) comme régime post-Assad en Syrie.

Une perte égyptienne est un gain syrien

Un journal syrien propose une version très intéressante : ce que le régime définit comme une « conspiration » contre la Syrie serait un plan américain pour compenser la « perte » de l’Egypte – et ceci, alors qu’en Arabie Saoudite et au Bahreïn « les appels à réformer sont ignorés » et que la répression y est menée « en silence ».

Les objectifs consisteraient à plonger la Syrie dans le chaos, à la faire glisser vers l’influence saoudienne, à réduire l’influence de l’Irak dans le conflit d’ensemble israélo-arabe, et à torpiller l’entente entre la Turquie et la Syrie.

Cela a du sens. L’axe Téhéran/Damas/Hezbollah est la seule opposition au Moyen-Orient à l’hégémonie US-israélienne. Fragilisée, Damas affaiblit à la fois Téhéran et le Hezbollah. Ce n’est pas un accident si, au Liban, l’ancien Premier ministre Saad Hariri – sunnite et fondamentalement un laquais de la Maison des Saoud – avait amplifié sa rhétorique sectaire.

Les Sunnites syriens, autant que les Wahhabites saoudiens, en veulent profondément à la secte alaouite – une ramification du chiisme – qui contrôle une bonne partie de la richesse du pays alors qu’elle ne représente que 12% de la population. Il ne faut pas s’étonner si la Maison des Saoud et les Frères Musulmans – farouchement anti-chiites – ont essayé pendant des décennies de se débarrasser du régime syrien contrôlé par les Alaouites.

L’alliance Ankara/Damas – qui a progressé autant que l’entente turco-israélienne a régressé – est également en danger. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et son ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu ont été très affairés à construire un bloc économique comprenant la Turquie, la Syrie, le Liban et la Jordanie, alimenté par une quantité d’investissements et de haute technologie turcs. Personne ne sait ce qui pourrait arriver avec un changement de régime à Damas.

La Syrie est importante sur tous les fronts – de l’Iran à l’Irak, de la Turquie au Liban, de la Palestine à Israël. Mais ce à quoi incite, par-dessus tout, l’intervention de la Maison des Saoud est extrêmement destructeur : une épidémie sectaire assoiffée de sang se répand dans tout le Moyen-Orient (elle a commencé au Bahreïn).

Washington serait ravi de la déstabilisation syrienne si celle-ci conduisait à restaurer l’hégémonie régionale US-israélienne, sérieusement menacée par l’émergence d’une nouvelle Egypte. Mais il faut oublier le rêve occidental d’une « démocratie » en Syrie. Si l’histoire sortait un de ses tours de magie – comme, par exemple, Bachar el Assad offrant de signer un traité de paix avec Israël la semaine prochaine – les Etats-Unis, la France et les Britanniques se ficheraient pas mal que le régime « choque et effraye » toutes les villes syriennes et les mette à terre.

Il appartient donc maintenant aux progressistes syriens de se prendre en main et de prouver que Bachar el-Assad se trompe. Parce que si ce n’est pas lui, ce sera vraiment un nouveau maître salafiste horriblement régressif soutenu par la Maison des Saoud.

Pepe Escobar

Pepe Escobar est un journaliste indépendant brésilien basé à Sao Paulo, chroniqueur de la colonne The Roving Eye pour Asian Time Online et analyste et correspondant pour Real News Network. Son dernier ouvrage, paru en 2009, est Obama does Globalization. Vous pouvez également retrouver quelques uns de ses articles sur le MecanoBlog parmi lesquels « La guerre du Pipelineistan de la Chine », « Les élites de Washington sont extrêmement préoccupées par les nouveaux blocs contre-hégémoniques » et encore « Iran : mouvement populaire et lutte de pouvoirs »,  qui sont toujours d’actualité.

Article original : The Syrian chessboard

Traduction : Jean-François Goulon

La mort de Ben Laden et les complexités du « Grand Jeu » chinois

12 mai

par Jean-Paul Yacine pour Question Chine

La réaction de la Chine à la mort de Ben Laden a, sans surprise, été moins démonstrative que celle des pays occidentaux. La raison en est d’abord que la mouvance Al Qaida n’a jamais vraiment ciblé la Chine, où on ne signale aucun attentat fomenté par l’organisation du Saoudien en rupture de ban, formé en Afghanistan, et engagé surtout dans une lutte à mort contre les Etats-Unis et l’Occident.

« Au-delà des paroles officielles et laconiques livrées par la porte parole du Wai Jiaobu, décrivant la mort de Ben Laden comme « un événement important et un développement positif dans la lutte contre le terrorisme », surgissait déjà le souci chinois d’un basculement des priorités américaines « post-terroristes » ciblant la Chine, avec, en arrière plan, la crainte d’une attitude plus agressive de Washington à l’égard de Pékin. »

En octobre 2009, faisant suite à la brutale répression chinoise contre les Ouïghours musulmans du Xinjiang, accusés d’avoir initié les émeutes de juillet 2009, Abu Yahia Al-Libi, une des figures les plus radicales d’Al Qaida, idéologue du mouvement, avait bien appelé à la guerre sainte contre la Chine, mais aucun attentat n’avait été commis. En décembre 2009, le même Al-Libi avait été éliminé par un drone américain.

En Chine, où le peuple et les dirigeants sont d’abord occupés à résoudre les contradictions et les bouleversements de leur développement économique et social au rythme et à l’ampleur inédits, l’émergence de la terreur islamique était initialement considérée comme une menace contre l’Occident, qui, selon beaucoup de Chinois nationalistes, payait le prix des injustices commises par le passé.

Lors du 11 septembre 2001, le net chinois avait été traversé de messages iconoclastes se réjouissant du coup porté à l’Amérique. Le pouvoir les avait rapidement censurés, avant de se déclarer solidaire de Washington, puis de faire de la lutte antiterroriste le prétexte de la répression contre l’irrédentisme Ouïghour et l’un des sujets de coopération avec les Etats-Unis et les pays de l’Organisation de Coopération de Shanghai (Russie et pays d’Asie Centrale).

Pékin affirme sa présence en Afghanistan, contre l’influence occidentale.

Sur le théâtre du Pakistan et de l’Afghanistan – Af/Pak pour les Etats-Unis -, la Chine, absente de l’opération militaire, à laquelle elle s’est toujours opposée en vertu du principe de non ingérence, est cependant très active par le biais de ses liens privilégiés de plus d’un demi-siècle avec Islamabad, son principal allié dans la zone.

En Afghanistan, elle avance ses pions au travers de projets d’infrastructures et d’exploitations minières appuyés par des investissements massifs de l’Etat, dont l’ampleur signale à quel point la région est prioritaire pour Pékin.

Le mode d’action, articulé autour d’un pragmatisme économique débarrassé des exigences de bonne gouvernance et assorti de contacts avec toutes les factions, y compris les Talibans, tranche radicalement avec celui de l’ISAF, dont Pékin critique l’approche néocoloniale.

Faisant cela, la Chine développe sans complexes une stratégie de dénigrement des méthodes occidentales et se place clairement du côté de ceux qui considèrent le terrorisme comme un avatar des déséquilibres du monde.

La méthode fait écho au message posté à propos de Ben Laden, le lundi 2 mai par Zhang Xin, responsable du site militaire de la télévision d’état : « ce milliardaire n’a pas souhaité vivre confortablement, mais avait choisi de défier la superpuissance en vivant dans des grottes. Il est devenu le plus grand héro de l’histoire des Arabes, combattant avec ses propres moyens le pays le plus puissant de la planète. Que Ben Laden soit mort ou pas, n’a plus d’importance. Il incarne déjà l’esprit d’un système de pensée anti-américain ».

Ménager toutes les options d’une situation complexe et parer au risque du terrorisme nucléaire.

C’est peu dire que l’appréciation portée par Chine sur l’événement est ambigüe, cherchant à préserver toutes les options, avec en arrière plan sa relation avec Washington, l’oeil rivé sur le risque du terrorisme nucléaire.

Au-delà des paroles officielles et laconiques livrées par la porte parole du Wai Jiaobu, décrivant la mort de Ben Laden comme « un événement important et un développement positif dans la lutte contre le terrorisme », surgissait déjà le souci chinois d’un basculement des priorités américaines « post-terroristes » ciblant la Chine, avec, en arrière plan, la crainte d’une attitude plus agressive de Washington à l’égard de Pékin.

C’est en tous cas ce que laissaient entendre plusieurs intellectuels s’appuyant sur des révélations des fuites du Département d’Etat qui signalaient clairement que la Maison Blanche et le Pentagone allaient désormais construire leur politique en Asie autour du risque posé par l’émergence de la puissance militaire chinoise : « les Etats-Unis réduiront leurs efforts antiterroristes et se concentreront plus sur les pays émergents », estimait Jin Rancong professeur de relations internationales à l’Université du Peuple.

Un éditorial du Global Times, surgeon du Quotidien du Peuple, dissertait même sur l’hypothèse, il est vrai pour l’écarter, qu’après la mort de Ben Laden, la Chine et les Etats-Unis deviennent de véritables ennemis.

Il ne serait pourtant pas exact de penser que la disparition de Ben Laden n’a pas été aussi un soulagement pour la direction chinoise. La mouvance Al Qiada, adepte du fanatisme religieux exclusif et du terrorisme suicide constitue un mystère inquiétant pour ce peuple et ce régime, en grande partie agnostique, dont les croyances religieuses traditionnelles se nourrissent d’un syncrétisme associant les meilleures parts du Bouddhisme, du Taoïsme et du Confucianisme.

Alors que les intérêts chinois sont aujourd’hui éclatés dans le monde, souvent dans des zones instables, menacées par l’Islam radical, qui, de l’avis des stratèges chinois continue de guetter le Xinjiang, le terrorisme est, au-delà de la propagande, peu à peu aussi devenu une vraie préoccupation de la direction du Parti et des grands groupes pétroliers ou miniers opérant dans les zones à risques et dont la sécurité est, comme celle des Occidentaux, menacée par des enlèvements ou des attentats.

Mais il y a plus. La Chine, alliée indéfectible d’Islamabad, aurait tout à craindre d’une déstabilisation du Pakistan, son principal appui dans la zone, en proie à une vague terroriste, dont l’ampleur est, en 2009 et 2010, devenue préoccupante, avec 19 000 victimes, dont 4000 civils, 1500 militaires et 14 000 « Djihadistes ».

Comme Washington, dont les intérêts rejoignent les siens sur les risques de prolifération, Pékin craint aussi les menaces qui pèsent sur l’arsenal nucléaire pakistanais, principale raison du « lâchage » de Ben Laden par les services secrets d’Islamabad, pour qui les liens avérés avec les mouvances terroristes constituaient, jusqu’à présent, un des principaux leviers d’influence et d’action contre l’Inde et ses prétentions en Afghanistan.

Saisir l’opportunité du départ de l’ISAF. Les difficultés du grand écart.

Il reste qu’au moment même où les Etats-Unis envisagent leur retrait, la Chine s’installe pour durer. Alors que se dessine le départ d’Afghanistan des troupes de l’ISAF et des Etats-Unis, il apparaît que Pékin manœuvre pour asseoir son influence dans la zone par le truchement du Pakistan, tirant partie des tensions qui naissent entre Islamabad et Washington et appuyant son action sur l’efficacité et la souplesse de son pragmatisme économique et commercial.

Il n’est donc pas étonnant que, dès le deuxième jour suivant l’annonce de l’exécution de Ben Laden par les forces spéciales américaines, Pékin ait réagi pour défendre Islamabad contre les accusations de double jeu, pourtant largement fondées, louant « l’excellent travail accompli par le Pakistan pour lutter contre le terrorisme ».

La Chine soulignait aussi, par la voix de Xinhua, et, comme pour minimiser le succès américain, que la menace était loin d’avoir disparu : « Al Qaida ne sera pas affaibli mais deviendra plus agressif, avec son n°2 al-Zawahiri, impliqué dans l’organisation du terrorisme international et des surgeons terroristes capables d’agir séparément ».

Déjà, avant même la mort de Ben Laden, le Premier Ministre pakistanais Yousuf Raza Gilani avait appelé les dirigeants afghans à s’impliquer plus avec la Chine, critiquant à l’occasion la solution militaire américaine. Aujourd’hui, Pékin donne de la voix pour dénoncer les pressions de Washington sur son allié, la direction chinoise se positionnant clairement du côté d’Islamabad, rejetant les critiques occidentales et indiennes contre le Pakistan, accusé d’avoir échoué dans sa lutte contre le terrorisme.

La période qui s’ouvre, marquée par le départ annoncé de l’ISAF encore facilité par la disparition de Ben Laden, pourrait entraîner un regain de tensions entre New-Delhi, Islamabad et Pékin à propos de leur influence en Afghanistan. Cité par le Beijing Times du 5 mai, un officiel indien expliquait sous couvert d’anonymat : « Le vrai problème est la situation de l’Afghanistan. Personne ne souhaite un retrait précipité de l’ISAF. Il y a encore beaucoup de travail à faire ».

Une déclaration qui heurtait de plein fouet les visées d’Islamabad et de Pékin que New Delhi tente de contrebattre par des projets d’infrastructure concurrents. Avec 1,3 Mds de $ pour financer la construction du nouveau parlement de Kaboul et une autoroute vers l’Iran, l’Inde espère pourtant ne pas compromettre la politique d’apaisement régionale lancée par le Premier Ministre Singh et rester dans le jeu d’une situation marquée par d’inextricables suspicions et intentions cachées.

Alors que Pékin essaye de préserver en même temps son image de puissance douce, ses intérêts en Afghanistan, sa relation avec la Maison Blanche, ainsi que son alliance avec un Pakistan affaibli et menacé d’instabilité, Washington et New-Delhi continuent d’accuser Islamabad de double jeu : « L’Inde continuera de regarder vers Washington (…) et à coopérer avec le Pakistan tout en le suspectant de collusion avec les terroristes », expliquait récemment Siddharth Varadarajan, l’un des éditeurs du très respecté journal « The Hindu ».

Jean-Paul Yacine

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Source : Question Chine