Un blog d'analyses géopolitiques et de culture stratégique

Archive pour mars 2011|Page d'archive mensuelle

Bahreïn et Yémen : « Silence, on tue. »

Dans Géopolitique le 30 mars 2011 à 17:28

par Karim Ramadan pour le MecanoBlog

« Du Yémen à Bahreïn, l'empire, tant qu'il en aura les moyens militaires et financiers, ne tolèrera ni réforme ni révolution. »

Répression systématique, dont la brutalité n’a d’égale que l’indifférence et le silence des médias tant occidentaux qu’arabes. Le mythe d’Al Jazeera la « rebelle » tombe à mesure que les martyrs succombent à Manama et Sana’a et que les tyrans associés à ceux de Qatar s’accrochent pour maintenir le pétrole sous contrôle des puissances néocoloniales. Pour les autres médias arabes financés par les pétrodollars saoudiens, aucune surprise. Les seuls médias à couvrir suffisamment les répressions sur la Péninsule sont quelques médias états-uniens alternatifs comme Democracy Now ! ou Real News Network et médias iraniens arabophones et anglophones.
 
Le petit royaume de moins d’un million d’habitant a connu le plus grand mouvement démocratique arabe, en proportion de sa population. Le Bahreïn connait maintenant de nouvelles expérimentations en répression de l’humanité. Human Rights Watch et d’autres organisations dénoncent, dans l’indifférence générale, la terreur qui s’abat sur la population. Selon les témoignages des journalistes et d’activistes, les manifestants et opposants n’ont plus accès aux hôpitaux occupés par les armées du Golfe et des agents en civil ou en uniforme. Les nombreux Check-points sont une menace constante, tout citoyen risquant l’arrestation et la disparition. Certes, la population n’en est pas à la première vague répressive ces dernières années et a su développer une grande résilience.

Le personnel médical travaille dans la peur constante. Des cliniques de fortune sont improvisées dans les résidences d’opposants, sans équipement ni personnel. La répression s’étend sur toute l’île, les villages sont attaqués par les armées du Golfe. Une des modalités de la répression consiste à détruire certains lieux de rassemblement de la population, depuis les parcs jusqu’aux cliniques médicales. Aucune infrastructure n’est théoriquement à l’abri des bulldozers Caterpillar, modeste mais néanmoins sinistre évocation de la politique sioniste de nettoyage ethnique de la Palestine.

La famille royale du Bahreïn s’est donc lancée dans une politique de la terre brulée, sacrifiant le meilleur de sa population qui au début se contentait pourtant de réformes politiques et sociales modérées qui auraient maintenu une monarchie constitutionnelle. Une petite élite a choisi de conduire l’économie et la société au désastre, pour préserver les intérêts euro-américains et sionistes. Le message aux arabes et musulmans : « du Yémen à Bahreïn, l’empire, tant qu’il en aura les moyens militaires et financiers, ne tolèrera ni réforme ni révolution. » La petite phrase d’Hillary Clinton est aussi explicite que monstrueuse, la monarchie absolue de Bahreïn avait « le droit souverain » de faire appel aux troupes du CCG (Conseil de coopération du Golfe, ndlr) pour réprimer, supprimer son peuple.

Et puisque tout à tendance à se ramener au nombril occidental, et son appétit vorace en ressources terrestres, contribuons radicalement à une lecture eurocentrée : « le précédent défendu par Clinton est clair, demain s’il se produisait de véritables révoltes de populations dramatiquement paupérisées, aux USA ou au sein de l’UE, elles pourront, selon la logique du Département d’État, être réprimées par les armées d’états voisins, les hôpitaux, places publiques pourront être militarisées ou rasées, les citoyens abattus jusque dans les salles de soins intensifs, les opposants traqués porte à porte, les étudiants frappés à la machette ou au gourdin, les foules livrées aux snipers. »

Le silence collectif des peuples occidentaux, leur ignorance de ce qui se joue à Manama, Sana’a et ailleurs, tout cela aura des répercussions en cas d’évolution économique et sociale « à l’Argentine ». Alors peut-être, certains se rappelleront les martyrs de Bahreïn. J’en doute tant l’amnésie fait loi avec sa sœur jumelle, l’hypocrisie.

Karim Ramadan

La ceinture de feu (vidéo)

Dans Sciences le 29 mars 2011 à 16:46

Aux antipodes de la propagande de peur propagée partout dans les médias et par les politiques, cette vidéo est une discussion sur les corrélations entre les puissantes éruptions solaires observées récemment, et les phénomènes tectoniques tels que le tremblement de terre et le gigantesque tsunami qui a suivi au Japon.

Dans la seconde partie intitulée « La ceinture de feu : alerte au tremblement de terre», Peter Martinson, de l’équipe de recherche du LPAC, discute de deux publications scientifiques, prévoyant des tremblements de terre, à la suite de celui qui vient de frapper le Japon. Au delà des faits, c’est l’identité même de la société humaine et le rôle qu’y joue la science qui est ici en jeu. Ce n’est pas le moment d’avoir peur de la science, mais au contraire de pousser ses questionnements et d’y mettre les moyens pour y répondre et préparer l’avenir.

Solidarité & Progrès

1/2

2/2

La force d’inertie de Kadhafi et l’ingérence états-unienne

Dans Analyse, Géopolitique le 28 mars 2011 à 20:04

par Mounir Shafîq pour As-Sabeel.net

On attendait de la jeune révolution populaire en Libye qu’elle se termine de la même manière que se sont terminées les révolutions en Tunisie et en Égypte : avec le départ du président et la chute de son régime. C’était sans compter quelques difficultés et surtout le caractère de Kadhafi et la nature de son régime. La révolution en Libye est une partie de la révolution qui s’est développée dans la plupart des pays arabes à commencer par la Tunisie et l’Égypte, en passant par le Yémen et le Bahreïn. Cependant, les derniers événements qui ont conduit à l’intervention militaire des États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne en Libye, ont changé la donne et nous obligent à revoir notre analyse.

« Toute personne qui croit que les États-Unis défendent les valeurs de la liberté, des droits de l'homme et de la démocratie, se leurre. Toute l'histoire des États-Unis est marquée par une opposition à ces valeurs. »

 

Avant l’intervention, le peuple faisait face à un tyran qui s’était rallié aux États-Unis depuis 2003. Lui et ses enfants s’emparaient des revenus du pétrole. Environ 30 milliards de dollars furent déposés dans des banques et des sociétés états-uniennes et environ 20 milliards de dollars en Grande-Bretagne. A cela, il faut ajouter son rôle important dans la sécession du sud du Soudan et ses efforts pour poursuivre le démembrement du Soudan en commençant par le Darfour.

L’ingérence étrangère, qui a commencé par le bombardement de sites militaires libyens, continue sous le prétexte de sauver les civils des massacres perpétrés par les forces militaires pro-Kadhafi que ce soit à Benghazi, à Misrata ou dans de nombreuses autres villes.

Menée par l’Amérique, on ne peut pas considérer cette ingérence étrangère comme un soutien aux opprimés contre l’oppresseur car les États-Unis sont les plus grands oppresseurs des peuples du monde. De même, on ne peut pas ignorer les dangers et la portée de cette ingérence dans le futur. Le prix réclamé par les États-Unis à la suite de cette intervention, sera plus important que ne pourra le supporter le peuple libyen. Cette intervention constitue un précédent dangereux pour le futur du monde arabe. Elle a été organisée sous couvert d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, d’une résolution du Conseil de la Ligue arabe et à la suite de l’appel à l’aide d’un peuple dont les corps sont déchiquetés par les bombes de Kadhafi et de ses forces armées.

Toute personne qui croit que les États-Unis défendent les valeurs de la liberté, des droits de l’homme et de la démocratie, se leurre. Toute l’histoire des États-Unis est marquée par une opposition à ces valeurs. Les Étasuniens ont exterminé les Indiens d’Amérique et ont bâti leur pays sur un système esclavagiste puis sur un système de domination raciale qui laissa de nombreuses traces. Aujourd’hui, la discrimination s’est déplacée en direction des habitants d’origine hispanique ou arabe et cette dernière décennie sur les musulmans.

Concernant leurs relations avec les autres peuples, les États-Unis se sont toujours distingués, au cours de leur histoire, par leur politique impérialiste qui s’appuie sur des systèmes autoritaires corrompus. Ces systèmes n’ont aucun rapport avec la liberté, les droits de l’homme et la démocratie. Pour preuves de cette politique impérialiste, leur histoire négative en Amérique du sud, leur soutien illimité à l’Entité sioniste et les guerres qu’ils ont menées contre l’Afghanistan et l’Iraq au cours de la dernière décennie.

Même si l’on considère que les États-Unis ont sauvé l’Europe des nazis, ils en ont profité pour la contrôler politiquement, économiquement et culturellement – contrôle qui s’exerce encore. De même, les Étasuniens ont combattu les Serbes sous prétexte de sauver de l’extermination les musulmans victimes du régime de Slobodan Milosevic en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. En réalité, cette intervention n’était pas fondée sur une volonté de secourir les musulmans menacés d’anéantissement. Actuellement, les espoirs d’indépendance et de souveraineté de ces pays se sont transformés en cauchemars.

L’actuelle intervention états-unienne en Libye ne peut pas être considérée comme une aide apportée à un peuple contre les massacres pratiqués par un tyran fou qui, hier encore, avait parié sur les États-Unis pour protéger son régime. Ce tyran répondait favorablement à toutes leurs demandes en échange de la protection accordée à son régime. En raison de cette intervention, la révolution en Libye risque d’être étouffée. De plus, cela menace directement les révolutions tunisienne et égyptienne.

Les principaux responsables de l’intervention américano-européenne sont Mouammar Kadhafi, ses enfants et les piliers du régime car ils ont refusé de se soumettre à la volonté du peuple. Ils ont lancé une guerre criminelle contre les villes qui se sont soulevées et qui se sont libérées de leur autorité. Ils ont profité de leur supériorité dans le domaine de l’aviation et de l’artillerie et de soutiens extérieurs suspects leur permettant le recrutement de soldats et de pilotes pour massacrer les civils. Ainsi, ils ont entraîné, consciemment ou pas, l’ingérence extérieure.

Hugo Chavez et Fidèle Castro se trompent en ne percevant pas de la même manière la révolution libyenne et les révolutions tunisienne et égyptienne. Ils se tromperont bien plus encore, s’ils soutiennent, en réponse à l’ingérence états-unienne, Kadhafi contre son peuple.

Les États-Unis qui furent surpris par la rapidité avec laquelle Hosni Moubarak et Zine el-Abidine Ben Ali furent renversés, sont maintenant contraints de flatter les révolutions tunisienne et égyptienne. Il n’est pas permis de douter de la nature de ces révolutions bien qu’elles se soient tournées, par nécessité, vers les États-Unis qui soutenaient, pourtant, Zine el-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak en raison de leur alignement politique sur Washington.

Ainsi, la position correcte exige de s’opposer fermement à l’intervention militaire états-unienne et contre Mouammar Kadhafi, ses crimes et son régime et de rester aux côtés du peuple et de la révolution en Libye.

Prendre position aux côtés de la révolution et du peuple impose de ne pas se disperser. C’est la seule garantie pour se débarrasser de l’ingérence militaire états-unienne et de ses desseins odieux. De même, il faut veiller à ne pas soutenir Kadhafi et son régime qui, en raison des événements, s’est transformé en adversaire de l’ennemi extérieur. Kadhafi est pourtant responsable de cette intervention en ayant refusé de partir et en persévérant dans le massacre son peuple.

Prendre position contre Mouammar Kadhafi et son régime exige de ne pas être ébranlé par l’intervention militaire américaine. Kadhafi est l’un des premiers alliés des États-Unis. Il s’est soumis aux États-Unis après l’invasion de l’Iraq et il dépensa des dizaines de milliards de dollars pour les satisfaire. De même, il œuvra de manière directe ou indirecte à la partition du Soudan, à soutenir la rébellion au Darfour et à soutenir la politique africaine des États-Unis.

Aujourd’hui, Kadhafi est le plus à même de négocier avec les États-Unis sa protection, celle de ses enfants et de son régime. On ne peut pas oublier cela en s’alignant sur ses positions sous prétexte de résister à l’ingérence militaire états-unienne.

L’alignement doit se faire sur la révolution et le peuple libyen en s’opposant fermement à l’intervention militaire américano-européenne et en demandant la chute de Kadhafi et de son régime.

La Libye doit sortir de cette épreuve libre et indépendante. Sa révolution est une partie de la révolution arabe qui a triomphé en Tunisie et en Égypte. Cette révolution a ouvert le chemin tant attendu et peu importe les difficultés qu’elle aura à affronter.

Mounir Shafîq

à lire également sur le même sujet :

- Après l’intervention de la coalition occidentale contre la Libye, quels sont les scénarios possibles ?

- L’automne des patriarches

- Une révolution globale qui renvoie les Arabes sur la scène de leur histoire

- La révolution arabe et la reconquête de l’identité

- Supériorité des valeurs occidentales et révolution : réponse à Slavoj Zizek

- Les deux phases des révolutions arabes

Traduction : Souad Khaldi

Source : As-Sabeel.net

Vers un nouveau siècle bestial ?

Dans Analyse, Géopolitique, Géostratégie le 28 mars 2011 à 19:25

par Saïd Ahmiri pour Algérie Network/MecanoBlog

« A Beastly Century », un surnom, utilisé par la romancière britannique Margaret Drabble, qui sonne parfaitement à l’oreille pour décrire le XXe siècle. Il y a eu environ 231 millions de morts en 100 ans de guerres et conflits, selon l’étude de Milton Leitenberg de l’institut néerlandais de relations internationales Clingendael Institute. Une étude consacrée au nombre de morts provoquées par les guerres et les conflits durant le XXe siècle. [1]

« En cette époque décadente de marchandisation du monde où même la virginité d'une femme est monnayée sur Internet, la guerre est un marché bien trop juteux pour que le lobby des armes se remémore « A Beastly Century ». »

Un chiffre qui n’est pas incroyable, qui n’est pas mirobolant, qui n’est pas terrifiant non plus car, selon moi, aucun qualificatif ne permettrait de le définir. Toutefois, ce chiffre noir écrit en rouge sang devrait en toute logique interpeller les instances internationales. Ce chiffre devrait brûler les lèvres de tout militant du mouvement anti-guerre. Ce chiffre ne représente qu’un grain de poussière comparé à la somme de toutes les dépenses astronomiques dépensées par les États dans la course à l’armement, ajouté aux gains des marchands de mort et trafiquants d’armes.

Environ 231 millions d’êtres humains ont été tués à la suite d’une décision d’origine humaine. 4 millions de morts au Congo belge entre 1900 et 1908. Entre 13 et 15 millions de morts pour la Première Guerre Mondiale. La guerre civile en Russie de 1918 à 1922 a fait plus de 12,5 millions de victimes. La révolution mexicaine de 1909 à 1916 en a fait 1 million. Le génocide arménien de 1915 à 1916 a coûté la vie à 1,2 millions d’individus. La guerre civile en Espagne de 1936 à 1939 a fauché 600 000 âmes et la Seconde Guerre Mondiale a causé à elle seule entre 65 et 75 millions de morts.

Malgré toutes ces macabres tragédies provoquées, souvent calculées, par des hommes de pouvoir et à jamais gravées dans la mémoire de l’humanité, l’ensemble des guerres et des conflits qui ont éclaté après Hiroshima & Nagasaki, après ces jours les plus sombres de l’histoire des hommes, les 6 et 9 août 1945, ont encore entraîné le décès de plusieurs dizaines de millions d’êtres humains à travers le monde, et cela malgré la création de l’Organisation des Nations Unies. Un million de combattants communistes vietnamiens et 4 millions de civils ont été tués durant la guerre du Vietnam de 1959 à 1975. 46,5 millions de morts dans les différentes campagnes sous la dictature communiste chinoise de Mao Zedong entre 1949 et 1976. Un chiffre qui ne se résume pas à des guerres et des conflits sous Mao mais aussi à des choix politiques ayant provoqué la famine et une mauvaise gestion des soins de santé. 2 millions de morts dans la guerre civile du Nigéria-Biafra de 1969 à 1970. 1,5 millions pour l’indépendance du Bangladesh en 1971. Entre 1,5 et 2,5 millions de Cambodgiens ont été exterminés par les Khmers Rouges de Pol Pot entre 1975 et 1979. Entre 500 000 et 1,2 millions pendant la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988. 2 millions de morts au Soudan entre 1983 et 2000. 800 000 au Rwanda et 350 000 en Somalie parmi les 4 millions de personnes qui ont été tuées durant les seules guerres des années 1990. 80 % de ces 4 millions étaient des femmes et des enfants. La famine causée par les choix politiques de la Corée du Nord, pour la seconde moitié des années 1990, a fait entre 600 000 et 2,65 millions de morts. Entre 1970 et 2000, ce sont 400 000 Nord-coréens qui ont perdu la vie dans les goulags.

En observant comment la guerre contre le terrorisme a débuté suite aux attentats du 11 septembre 2001, il n’est pas impossible que le XXIe siècle soit tout aussi meurtrier que le précédent, si ce n’est pire. Il est impératif de mentionner et de constamment rappeler ces terribles chiffres afin de permettre aux gens de prendre pleinement conscience de l’aberration des guerres modernes. Demandez-vous quel est le rôle et l’influence de l’industrie de l’armement dans toutes ces guerres. En 1994, le président Bill Clinton reconnaissait que le trafic d’armes est un instrument essentiel des guerres proxy, ou guerres menées par des intermédiaires, comme un outil essentiel de la politique étrangère des États-Unis. [2]

En octobre 2006, selon une étude de la revue médicale britannique The Lancet, il a été estimé que les invasion et occupation américaines de l’Irak ont causé la mort de 655 000 irakiens, soit une moyenne de 448 décès par jour, près de 22 fois plus important que le nombre de 30 000 « plus ou moins » donné par le président George W. Bush lors d’une conférence une année plus tôt. [3] L’article établit que l’intervention américaine a tué plus de deux fois plus d’Irakiens en trois ans et demi que le régime de Saddam Hussein en 24 ans au pouvoir en se basant sur les estimations de Human Rights Watch dévoilant qu’entre 250 000 et 290 000 personnes sont décédées sous le gouvernement baasiste. Au mois de décembre 2006, 2978 soldats américains avaient perdu la vie depuis le début de la guerre d’Irak. Un chiffre officiel qui représente une moyenne de 2 soldats tués par jour. Un chiffre officiel qui a dépassé le nombre de victimes des attentats du 11 septembre 2001. Aujourd’hui, selon les chiffres du Projet Censuré [4], le bain de sang irakien, pour ne pas utiliser le terme complexe de génocide, estimé entre 1,2 et 1,3 millions de morts semble prédire que le XXIe siècle ne soit guère différent du précédent. Dans la guerre à l’énergie entre la Chine et les États-Unis, la guerre civile du Darfour, au Soudan, aurait fait 300 000 morts selon les estimations de l’ONU, 10 000 selon Khartoum, et plus de 2,7 millions de déplacés.

Marc Herold, professeur d’économie américain à l’Université du New Hampshire, pour dénombrer les premières victimes civiles de la guerre d’Afghanistan, s’est basé sur les rapports corroborés par des agences de secours, l’ONU, les témoignages, les chaînes de TV, les journaux et les agences de presse du monde entier et estime qu’il y a eu au moins 3767 civils tués par les bombes américaines rien qu’entre le 7 octobre 2001 et le 10 décembre 2001. Ce qui revient à 62 innocents tués par jour pendant deux mois [5]. Un chiffre non-officiel qui a également dépassé le nombre de victimes des attentats du 11 septembre 2001.

« Les journalistes ergotent sur le nombre de morts dues aux bombardements américains : “je suis sceptique” dit un journaliste de BBC World (25 octobre 2001) parlant de 15 morts civils afghans, “les Taliban ont tendance à embellir (sic) la réalité et on ne nous a pas montré les corps“. La même méfiance prévaut à TFI (infos de 20 heures du 6 novembre 2001), mais pour une raison diamétralement opposée : les Taliban “exhibent complaisamment” des cadavres d’enfants. Par contraste, on n’a pas contesté les chiffres des victimes des “Twin Towers” : on nous dit 5000, on répète 5000; on nous dit 6000, va pour 6000; on recompte, il y en a moins, qu’importe; et personne ne crie à l’intoxication ou à la désinformation. On n’a pas demandé à voir les corps. On n’a reproché aux Américains ni de les montrer, ni de ne pas les montrer. La différence tient en cette phrase répétée : “On ne peut pas faire confiance aux Taliban“, qui implique qu’on peut faire confiance aux Américains. Ce “double standard” dans le reportage, s’ajoutant au “double standard” dans la conduite de cette guerre, passe peut-être inaperçu ici, mais pas hors d’Europe et des USA, là où habitent la majorité des habitants de la planète. » Christine Delphy et Maya Surduts.

En 2002, 173 conflits politiques ont été identifiés d’après les analystes allemands du Heidelberger Institut für Internationale Konfliktforschung(HIIK). Des conflits politiques classés en fonction de leur intensité : 13 guerres (Angola, Burundi, Congo, Côte d’Ivoire, Libéria, Ouganda, Soudan, Colombie, Népal, Tchétchénie, Afghanistan (2) et Israël-Palestine) et 29 crises sévères donnant un total de 42 conflits ayant entrainé des morts. 42 crises légères ont présenté une violence occasionnelle et 131 avec un caractère non-violent divisés entre 52 manifestations conflictuelles et 79 conflits latents. Le nombre de coups d’État, réussis et ratés, était de 4 : Guinée-Bissau, Côte d’Ivoire, Haïti et Vénézuela. [6]

Le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), un autre préstigieux institut d’études stratégiques publiant diverses informations sur le développement de l’armement, les dépenses militaires, la production et le marché de l’armement, le désarmement, les conflits, la prévention des conflits et la sécurité, a révèlé que le total des dépenses militaires mondiales, pour l’année 2002, s’est élevé à 794 milliards de dollars, soit 2,5% du PIB mondial et 128 dollars par habitant sur Terre. La Chine, l’Inde et le Pakistan étaient respectivement les premier, deuxième et troisième importateurs d’armes. [7]

En 2003, 218 conflits politiques ont été observés par le HIIK : 14 guerres (Afrique Centrale, Burundi, Congo (2) Côte d’Ivoire, Libéria, Ouganda, Colombie (3), Indonésie et Irak (3)) et 21 crises sévères donnant un total de 35 conflits où l’usage des armes a été massivement employé. Il y a eu 45 crises légères avec une violence sporadique et 138 conflits non-violents divisés entre 63 manifestations conflictuelles et 75 conflits latents. Le nombre de coups d’État, réussis et ratés, était de 7 : les Commores, Afrique Centrale, Mauritanie, Sao Tomé-et-Principe, Guinée-Bissau, Bolivie et Géorgie. [8]

Le rapport du SIPRI pour l’année 2003 a indiqué que le total des dépenses militaires mondiales s’est élevé à 956 milliards, soit une hausse assez spectaculaire de 11 % par rapport à l’année 2002, en raison notamment du déclenchement de la guerre d’Irak et des interventions militaires en Afghanistan, toutes deux dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Un montant équivalant à 152 dollars par habitant sur terre, alors qu’à cette époque on approchait déjà du milliard de personnes menacées par la famine. Les dépenses militaires au Moyen-Orient ont augmenté d’au moins 10 %. En raison des frontières communes avec l’Irak agressé par la coalition américano-britannique, l’Iran et le Koweït ont augmenté leurs dépenses militaires respectivement de 25 % et 36 %. Pour la troisième année consécutive, la Russie était le principal exportateur d’armes devant les États-Unis. Pour la période 1999-2003, les cinq principaux importateurs étaient la Chine, la Grèce, l’Inde, la Turquie et le Royaume-Uni. [9]

En 2004, 230 conflits politiques ont été enregistrés par le HIIK : 3 guerres (Congo, Soudan et Irak) et 33 crises sévères faisant un total de 36 conflits ayant causé la mort de plusieurs personnes. 51 crises légères où l’usage de la force a été occasionel, et 143 conflits non-violents divisés entre 66 manifestations conflictuelles et 77 conflits latents. Le nombre de coups d’État, réussis et ratés, était de 10 : Guinée, Guinée Equatoriale, Congo (2), Soudan (2), Nigeria, Ghana, Mauritanie (2). [10]

Pour la même année, le SIPRI a rapporté que le total des dépenses militaires mondiales s’était élevé à 1035 milliards de dollars, 2,6 % du PIB mondial, soit une nouvelle hausse de 8 % par rapport à l’année 2003. Entre 1995 et 2004, les dépenses militaires mondiales ont progressé de 23 %. Un montant équivalant à 162 dollars par habitant sur terre. Depuis 2000, la Russie était le principal exportateur d’armes devant les États-Unis, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni. La Chine et l’Inde étaient à nouveau les deux principaux importateurs d’armes conventionnelles. [11]

En 2005, 249 conflits politiques ont été analysés par le HIIK : 2 guerres (Soudan et Irak) et 22 crises sévères faisant un total de 24 conflits où il y a eu des violences massives. 74 conflits avec des violences sporadiques et 151 conflits non-violents divisés entre 86 manifestations hostiles et 65 conflits latents. Le nombre de coups d’État, réussis et ratés, était de 3 : Mauritanie, Népal et Kyrgyzstan. La France faisait l’objet de deux analyses consacrées aux violences en Corse et dans les banlieues. [12]

Le SIPRI nous a appris que le total des dépenses militaires mondiales en 2005 s’est élevé à 1118 milliards de dollars, soit une nouvelle hausse de 3,4 % par rapport à l’année 2004. 48 % de ces dépenses ne concernait que les États-Unis, soit près de 1800 dollars par citoyen américain ou 172 dollars par habitant sur terre.[13]

En 2006, 278 conflits politiques ont été examinés par le HIIK : 6 guerres (Somalie, Soudan, Sri Lanka, Afghanistan, Irak et Israël-Liban) et 29 crises sévères donnant un total de 35 conflits avec une intense violence massive et de nombreuses pertes humaines, 83 conflits dans lesquels la violence a été utilisée de façon occasionnelle, et 160 conflits divisés entre 100 manifestations conflictuelles et 60 conflits latents. Le nombre de coups d’État était de 2 : Thaïlande et les îles Fidji. [14]

En 2006, le rapport du SIPRI révèlait que le total des dépenses militaires mondiales s’est élevé à 1204 milliards de dollars, 2,5 % du PIB mondial, soit une nouvelle hausse de 3,5 % par rapport à l’année 2005. Depuis 1997, les dépenses militaires mondiales ont augmenté de 37 % ! À eux seuls, les États-Unis ont déboursé 528,7 milliards, soit 46 % des dépenses militaires de la planète, précisément 1756 dollars par citoyen américain. Les dépenses militaires en Europe orientale ont augmenté de 12 % en un an, la plus grande augmentation toutes régions confondues. Alors que les livraisons d’armes vers l’Iran, en provenance principalement de la Russie, ont énormément attiré l’attention des médias spécialisés, les livraisons des États-Unis vers Israël, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis étaient largement supérieures. Dépassant enfin la Russie, les États-Unis étaient le premier exportateur d’armes puis venaient l’Allemagne en troisième position, suivie de la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Italie, la Chine, la Suède et Israël. La Chine, l’Inde, la Grèce, les Emirats Arabes Unis, la Corée du Sud, l’Australie, Israël, l’Egypte, la Turquie et l’Iran étaient les dix principaux importateurs d’armes. [15]

En 2007, 344 conflits politiques ont été constatés par le HIIK : 6 guerres (Somalie, Soudan, Pakistan, Sri Lanka, Afghanistan et Irak) et 26 crises sévères faisant un total de 32 conflits très violents ayant causé des pertes humaines et militaires, 107 crises légères avec usage occasionnel de la violence et 198 conflits considérés non-violents divisés entre 126 manifestations conflictuelles et 79 conflits latents. Il n’y a eu qu’un seul coup d’État, aux Philippines. [16]

Le rapport du SIPRI nous révèle que le total des dépenses militaires mondiales en 2007 s’est élevé à 1339 milliards de dollars, soit une nouvelle hausse importante de 6 % par rapport à l’année 2006. Un montant équivalant à environ 202 dollars par habitant sur Terre. Un chiffre qui a atteint un niveau supérieur à celui connu lors de la Seconde Guerre Mondiale. Sur la période 1998-2007, les dépenses militaires de l’Amérique du Nord ont progressé de 65 %, du Moyen-Orient de 62 %, de l’Asie du Sud de 57 %, alors que l’Afrique et l’Asie du Sud-Est atteignent chacune 51 %. C’est en Europe occidentale où l’évolution des dépenses militaires a été la plus faible avec seulement 6 % alors que, sur la même période 1998-2007, les dépenses d’Europe orientale ont massivement augmenté de plus de 162 % ! L’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient restent les principales régions destinataires pour la période 2003-2007. Les principaux exportateurs d’armes étaient, comme d’habitude, les États-Unis suivis de la Russie, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. [17]

En 2008, 345 conflits politiques ont eu lieu selon le HIIK : 9 guerres (Géorgie, Somalie, Soudan, Tchad, Sri Lanka, Pakistan, Afghanistan, Irak et Turquie) et 30 crises sévères donnant un total de 39 conflits avec usage massive de la violence, 95 crises légères avec une faible intensité de la violence et 221 conflits non-violents divisés entre 129 manifestations conflictuelles et 82 conflits latents. Le nombre de coups d’État, réussis et ratés, était de 3 : Mauritanie, Guinée-Bissau et Turquie. [18]

Le rapport du SIPRI de 2008 a établi que le total des dépenses militaires mondiales s’est élevé à 1464 milliards de dollars, 2,4 % du PIB mondial, soit une nouvelle hausse plus légère de 4 % par rapport à l’année 2007. Un montant équivalant à 217 dollars par terrien. 41,5 % de ce montant rien pour les États-Unis, soit plus que les 14 autres principaux pays réunis ! Toujours aux Etats-Unis, le budget à la défense a augmenté de 67 % depuis 1999. Par région sur la période 1999-2008, les dépenses ont augmenté partout sur le globe, en Afrique du Nord de 94 %, en Afrique subsaharienne de 19 %, en Amérique du Nord de 66 %, en Amérique centrale de 21 %, en Amérique du Sud de 50 %, en Asie méridionale de 41 %, en Asie orientale de 56 %, en Océanie de 36 %, au Moyen-Orient de 56 %, en Europe occidentale d’un petit 5 % et enfin, en Europe orientale de 174 % ! [19]

En 2009, 365 conflits politiques ont été mentionnés dans le dernier baromètre annuel des conflits publié par le HIIK : 7 guerres (Afghanistan, Pakistan, Israël-Palestine, Yémen, Sri Lanka et Somalie) et 24 crises sévères donnant un total de 31 conflits hyper-violents entrainant la mort de civils et militaires. 121 crises légères avec des incidents violents et 222 conflits non-violents divisés entre 114 manifestations conflictuelles et 108 conflits latents. Le nombre de coups d’État, réussis et ratés, était de 6 : Guinée, Guinée-Bissau, Madagascar, Togo, Ethiopie et Bolivie. Malgré le caractère des événements, le coup d’État au Honduras n’a pas été pris en compte par les analystes allemands. [20]

Dans son dernier rapport également, le SIPRI révèle que le total des dépenses militaires mondiales pour l’année 2009 s’est élevé à 1531 milliards de dollars, soit une nouvelle hausse de 5,9 % par rapport à l’année 2008 et une augmentation significative de 49 % depuis 2000. Les Etats-Unis, avec une augmentation de 47 milliards de dollars par rapport au budget de 2008, ont représenté 54 % de l’augmentation des dépenses militaires mondiales. Ne disposant pas de chiffres officiels pour la Chine, le SIPRI avance une estimation de 100 milliards de dollars. Quant à la France, elle se positionne troisième de ce classement avec 63,9 milliards de dollars. [21]

Au total, de 2002 à 2009, ce sont 9541 milliards de dollars qui ont été dépensés dans le course à la mort et la destruction. Un montant qui ne tient évidemment pas compte des caisses noires « officiellement inexistantes », et qui ne concerne pas non plus les armes biologiques, chimiques et nucléaires mais uniquement les armes conventionnelles.

En 2002, le SIPRI annonçait déjà une hausse jusqu’à 2009, la guerre contre le terrorisme expliquant entre autre cette tendance à la hausse. Tout comme les conflits ont augmenté dans le monde depuis 2002, les dépenses mondiales ont explosé depuis 2002. Cependant, il importe de préciser que l’augmentation des conflits n’est pas une conséquence directe de la hausse des dépenses militaires, et vice versa. Il est très difficile de retracer l’origine des armes utilisées dans certaines zones de conflit, comme en Afrique. Toutefois, personne n’ignore quels sont les pays d’origine de ces armes qui se retrouvent un jour ou l’autre sur le marché noir. De même qu’il faut signaler que les marchands d’armes n’équipent pas que des nations embourbées dans des guerres mais de nombreux pays tels que le Brésil, la Chine, l’Inde et le Vénézuela équipent ou modernisent leurs forces armées en prévention à la sécurité de leurs ressources naturelles pouvant attiser la convoitise des puissances en mal de matières premières.

Selon le rapport d’étude « Guerre et paix au XXIe siècle » menée par le professeur Andrew Mack du Human Security Center et financée par le Canada, le Royaume-Uni, la Suède, la Norvège et la Suisse, le nombre de conflits armés a diminué de 40 % depuis 1992. Malgré le massacre de Srébenica en Bosnie et le génocide du Rwanda, le nombre de génocides et autres massacres d’ampleur a chuté de 80 % entre 1988 et 2001. En 1950, une guerre faisait en moyenne 38 000 morts, contre 600 morts en 2002. Le correspondant Philippe Bolopion du journal Le Monde écrivait en octobre 2005, « cette tendance forte, décrite en préambule du rapport par l’archevêque Desmond Tutu comme un « rare message d’espoir », renverse un demi-siècle d’augmentation du nombre des conflits armés et de leur cortège de violence, dans le sillage de la Seconde Guerre Mondiale. »

En effet, les guerres modernes sont pour la majorité des cas devenues des guerres asymétriques. C’est à dire que la guerre confronte l’armée d’un État à des combattants dotés d’une capacité matérielle réduite, privilégiant des formes de combat insurrectionnelles et utilisant les points faibles de l’adversaire pour atteindre leur but. Ceci est une raison qui explique la diminution du nombre de morts. « Nous ne sommes plus dans le cas d’énormes guerres avec d’énormes armées, d’importants engagements et des armes conventionnelles lourdes », a déclaré Andrew Mack. « Les guerres d’aujourd’hui sont des combats de faible intensité à l’arme légère, de petites armes dans des pays très pauvres. Ils sont souvent extrêmement brutaux mais ils ne tuent pas beaucoup de gens », a rajouté le professeur lors d’une conférence de presse en 2005.

Bien que le nombre de morts dans un conflit armé à fortement baissé, les armes font de nombreux morts dans les zones hors-conflits comme le milieu urbain. Aux Etats-Unis, il y a 30 000 morts par arme à feu chaque année, soit presque autant que le nombre moyen de morts d’un conflit armée dans les années 1950. Pour l’année 2003, les Etats-Unis ont recensé 30 242 victimes, soit 83 par jour, répartis comme suit : 17 108 suicides, 11 829 homicides et 762 tirs non-intentionnels ou accidentels. Il y a douze fois plus d’homicides par arme à feu aux Etats-Unis qu’en Europe. En 2002 par exemple, aux Etats-Unis il y a eu 10 801 homicides pour 275 millions d’habitants tandis que l’Union européenne a compté 1260 homicides pour 376 millions d’habitants.

S’il y a bien deux industries qui ne connaîtront jamais la crise, ce sont ceux de l’armement et des pompes funèbres. En cette époque décadente de marchandisation du monde où même la virginité d’une femme est monnayée sur Internet, la guerre est un marché bien trop juteux pour que le lobby des armes se remémore « A Beastly Century ». Aux chiottes l’ethique ! Après tout, la valeur d’une vie humaine n’est qu’une statistique. Tous ces chiffres mentionnés sont affolants. Politiquement très sensibles pour des raisons évidentes, quoi de plus normal que de ne pas voir de compteur de morts placé dans un lieu publique comme il existe un compteur de la dette publique états-unienne installé au 1133 Sixth Avenue, près de Times Square à New-York. L’argent d’abord.

Saïd Ahmiri

Notes

[1] : http://www.clingendael.nl/publications/2006/20060800_cdsp_occ_leitenberg.pdf

[2] : http://pedagogie.ac-montpellier.fr/hist_geo/defense/pdf/cercle/trafics.pdf

[3] : http://www.wsws.org/francais/News/2006/octobre06/131006_irak.shtml

[4] : http://www.voltairenet.org/article163975.html

[5] : http://www.rawa.org/civilian_fr.htm

[6] : Conflict Barometer 2002 http://hiik.de/en/konfliktbarometer/pdf/ConflictBarometer_2002.pdf

[7] : SIPRI Yearbook 2003 http://www.sipri.org/yearbook/2003/files/SIPRIYB03miniFR.pdf

[8] : Conflict Barometer 2003 http://hiik.de/en/konfliktbarometer/pdf/ConflictBarometer_2003.pdf

[9] : SIPRI Yearbook 2004 http://www.sipri.org/yearbook/2004/files/SIPRIYB04miniFR.pdf

[10] : Conflict Barometer 2004 http://hiik.de/en/konfliktbarometer/pdf/ConflictBarometer_2004.pdf

[11] : SIPRI Yearbook 2005 http://www.sipri.org/yearbook/2005/files/mini/SIPRIYB05miniFR.pdf

[12] : Conflict Barometer 2005 http://hiik.de/en/konfliktbarometer/pdf/ConflictBarometer_2005.pdf

[13] : SIPRI Yearbook 2006 http://www.sipri.org/yearbook/2006/files/mini/yb06minifr.pdf

[14] : Conflict Barometer 2006 http://hiik.de/en/konfliktbarometer/pdf/ConflictBarometer_2006.pdf

[15] : SIPRI Yearbook 2007 http://www.sipri.org/yearbook/2007/files/mini/yb07minifr.pdf

[16] : Conflict Barometer 2007 http://hiik.de/en/konfliktbarometer/pdf/ConflictBarometer_2006.pdf

[17] : SIPRI Yearbook 2008 http://www.sipri.org/yearbook/2008/files/SIPRIYB08summaryFR.pdf

[18] : Conflict Barometer 2008 http://hiik.de/en/konfliktbarometer/pdf/ConflictBarometer_2008.pdf

[19] : SIPRI Yearbook 2009 http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/2010-03-sipri-yb-summary-fr.pdf

[20] : Conflict Barometer 2009 http://hiik.de/en/konfliktbarometer/pdf/ConflictBarometer_2009.pdf

[21] : http://www.sipri.org/media/pressreleases/pressreleasetranslations/yearbooklaunchFRE

L’automne des patriarches

Dans Analyse, Géopolitique, sociologie le 25 mars 2011 à 20:56

par Abdellah Tourabi pour La vie des idées

Deux révolutions et deux présidents déchus en quelques semaines. Longtemps présenté comme une région rétive à la démocratisation et au changement, le monde arabe est secoué par un vent de révolte, qui pourrait mettre fin au mythe de « l’exception autoritaire » arabe.

Dans son dernier film, Le Chaos [1], le cinéaste égyptien Youssef Chahine décrit le soulèvement d’un quartier du Caire contre la tyrannie et la brutalité d’un chef de police qui terrorise les habitants du quartier, rackette ses commerçants et torture les détenus dans son commissariat. Le personnage de Hatem, le policier véreux, incarne l’autocrate arabe, qui n’a pour légitimité que sa propre violence, arrogant avec les faibles et obséquieux à l’égard des puissants. « Celui qui n’aime pas Hatem, n’aime pas l’Égypte » répète ce tyranneau à un commerçant qui refuse de payer sa dîme ou à un jeune qui s’oppose à ses pratiques. La fin du film préfigure la révolte égyptienne du 25 janvier 2011 : les habitants du quartier s’insurgent contre le pouvoir absolu du chef de police et l’assiègent dans son commissariat pour réclamer son départ et sa traduction en justice.

Dans cette œuvre prémonitoire, Youssef Chahine livre une description acérée des dysfonctionnements du régime égyptien qui allaient conduire à la révolte et au soulèvement populaire : la corruption, la répression, et l’absolutisme. Quelques années plus tard, la révolte imaginée par Youssef Chahine est devenue réalité. Des centaines de milliers de manifestants ont occupé la place Attahrir, au cœur de la capitale égyptienne, pour obtenir le départ du président Hosni Moubarak.

Par un effet domino, le soulèvement populaire en Égypte a été suscité et encouragé par le succès de la révolution du Jasmin en Tunisie, qui a réussi à renverser, en quelques semaines, le régime autoritaire du président Ben Ali. Inquiets de la propagation de ce vent de révolte, de nombreux chefs d’États arabes ont pris des mesures politiques et économiques pour apaiser les esprits et anticiper les troubles dans leurs pays. C’est ainsi que le roi Abdallah de Jordanie a procédé au limogeage de son Premier ministre ; au Yémen, le président Ali Abdellah Saleh, au pouvoir depuis trente deux ans, a annoncé qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat, tandis qu’en Algérie, au Maroc et en Libye, des décisions économiques ont été prises en faveur des couches populaires. Mais malgré ces mesures, le spectre de la contagion se profile, annonçant la fin de l’exception autoritaire arabe.

Résistance à la démocratie

Au début des années 1990, une vague de démocratisation déferlait sur le monde [2] marquant l’effondrement de plusieurs régimes, notamment en Europe de l’Est et en Amérique latine, et leur remplacement par des expériences démocratiques. Le monde arabe est resté à l’abri de cette dynamique, constituant une « exception autoritaire » [3], qui a suscité une littérature abondante sur les raisons de cette résistance. Plusieurs dimensions ont été explorées pour expliquer la forte résilience de l’autoritarisme dans le monde arabe et les ressorts qui empêchent l’émergence de la démocratie dans cette région.

Certains modèles insistent essentiellement sur le rôle des structures sociales traditionnelles dans la genèse et le renforcement de l’autoritarisme dans le monde arabe. L’intellectuel palestinien Hisham Sharabi a ainsi essayé de démontrer, dans un célèbre essai, comment les rapports d’autorité et de domination sont fortement ancrés dans la culture politique arabe [4]. Pour lui, les relations entre les États et les individus dans les sociétés arabes empruntent les mêmes schémas de fonctionnement qu’au sein de la structure familiale, avec la figure du père répressif, autoritaire et dominant, mais nécessaire et entretenant ses enfants dans une situation de dépendance. La culture néo-patriarcale dans cette région, selon Sharabi, se caractérise par une personnification du pouvoir politique et par des mécanismes de médiation et de clientélisme qui maintiennent l’équilibre de ce système et assurent sa persistance [5]. Un autre modèle théorique pour expliquer l’autoritarisme arabe est fourni par l’anthropologue Abdellah Hammoudi [6]. En s’appuyant sur l’exemple marocain, Hammoudi présente les rapports entre le maître et son disciple dans les confréries mystiques comme paradigmatiques des liens de domination et de soumission dans la sphère politique arabe. Le disciple, qui s’efface en tant qu’individu et se dissout totalement dans le pouvoir spirituel et le prestige de son maître, est le modèle qui annonce le citoyen arabe, renonçant à sa liberté et à sa singularité et acceptant de s’insérer dans une logique de soumission à l’autorité tutélaire du chef politique. D’autres analyses mettent en avant le contrôle des ressources économiques par les régimes arabes, dans le but d’asseoir leur domination et de maintenir les citoyens dans des conditions de dépendance et de soumission. Certains États, notamment les pays du Golfe, « achètent » donc la paix sociale et politique par le biais de la redistribution de la rente que procurent les ressources naturelles dont ils sont nantis. Cette situation d’ « État rentier » [7], permet aux régimes en place de se passer des recettes fiscales, et de contourner ainsi les aspirations démocratiques qui établissent une corrélation entre l’acquittement des impôts et le droit de contrôler les politiques menées par les États. Le mythe fondateur de la pratique démocratique, « Pas de taxation sans représentation », devient donc sans fondement dans des États à faible ponction fiscale où les individus entretiennent des liens de clientélisme avec les gouvernants. L’opposition est perçue alors comme une menace à la situation de rente et un risque de déstabilisation susceptible de priver les bénéficiaires de ce système de redistribution. Malgré la mise en place de quelques mesures de libéralisation politique et l’adoption de réformes permettant d’élargir les marges de libertés dans certains pays arabes (notamment en Jordanie, au Maroc et au Koweït), le trait commun entre ces régimes demeure la persistance de l’autoritarisme et l’existence d’un grand déficit démocratique. Les révolutions tunisienne et égyptienne qui ont marqué le début de 2011 permettent cependant de croire au démantèlement du phénomène autoritaire dans le monde arabe. Certains éléments en œuvre dans ces révolutions laissent présager que plus rien ne sera comme avant et qu’une dynamique de changement et de réformes profondes a été enclenchée.

Des légitimités fragiles

Dans son analyse de la révolution française et la comparaison, en filigrane, avec le fonctionnement de la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville remarquait que la puissance ou la faiblesse de l’État, et ses rapports avec la société, déterminent la nature des changements et leur degré de radicalité. D’après Tocqueville, la domination de l’État en France et son ascendant sur la société ne laissaient de place qu’à la révolution et au changement brutal. En revanche, il remarquait qu’en Amérique, les revendications sociales et politiques avaient des chances d’aboutir en raison de la relative faiblesse de l’État et de la forte mobilisation dont la société était capable. La révolution politique en France prend ainsi des allures de révolution religieuse, intransigeante et radicale, balayant tout sur son passage, qui ne se contente pas de réformer ce qui devrait être réformé, mais tente de créer un homme nouveau et une société nouvelle [8]. Ce constat de Tocqueville pour la révolution française peut aider à comprendre les ressorts des révolutions tunisienne et égyptienne.

Après le processus de décolonisation, les États dans le monde arabe ont été conçus comme des puissances de transformation, ayant pour mission de changer les sociétés et de concrétiser les espérances de développement, de justice sociale et d’indépendance politique et économique. Les mouvements d’opposition, les espaces de contestation et le pluralisme politique ont été réduits ou supprimés par les États arabes, sous prétexte de lutte contre l’impérialisme ou de réalisation de grands chantiers de développement. Les structures traditionnelles de médiation entre le pouvoir politique et la société ont été dévoyées et transformées en réseaux de clientèle et de distribution de prébendes permettant aux États de consolider leur domination. Le conflit israélo-arabe a également permis à de nombreux régimes d’étouffer toute velléité d’opposition, en brandissant la menace du « complot étranger » et de la compromission avec « l’ennemi sioniste » [9]. L’usage de la répression et de la violence a renforcé cette puissance de l’État face à la société dans le monde arabe. Toutes les soupapes qui auraient permis de réguler les demandes et les revendications populaires ont été fermées, créant une situation de frustration et d’exaspération qui s’est exprimée sous des formes violentes et épisodiques (les émeutes du pain, les tentatives d’assassinat des dirigeants politiques…).

Plus d’un demi-siècle après la décolonisation, et à la suite de la signature de traités de paix avec Israël par des pays arabes (Égypte, Jordanie), la légitimité historique de ces régimes s’est effritée et a été soumise à forte contestation. Le discours nationaliste, tenu par certains régimes, mettant en relief la lutte contre « l’ennemi sioniste » et « le complot étranger » se retrouvait en totale contradiction avec les politiques menées par ces régimes et la nécessité de s’insérer dans l’économie mondiale en accueillant des investissements occidentaux et des millions de touristes chaque année. Une transformation démographique s’est parallèlement opérée dans la région : la majorité de la population est désormais jeune et en décalage total avec la génération des dirigeants en place [10]. Elle estime que le « grand récit » tenu par les chefs d’État arabes sur la lutte pour l’indépendance et la participation aux guerres contre les ennemis historiques est obsolète et caduc. Il est ainsi remarquable que pendant le dernier discours du président égyptien H. Moubarak, alors que celui-ci insistait sur son passé de soldat et de chef de l’armée de l’air égyptienne pendant la guerre de 1973, les manifestants de la place Attahrir continuaient à crier « irhal, irhal » (« dégage, dégage »). Pour cette jeune génération, leurs dirigeants ont failli à leur mission ; ils incarnent un système répressif, corrompu, servant à l’enrichissement personnel des dirigeants et de leurs familles. Les manifestants à Tunis et au Caire reprochaient notamment aux régimes qu’ils ont renversés leur manque d’exemplarité morale et leur subornation. Cette situation d’effondrement des régimes à cause de leur corruption et leur décadence morale aux yeux de leur peuple rappelle les analyses de l’historien arabe Ibn Khaldûn. En observant les dynasties au pouvoir en Afrique du Nord, cet historien estimait que les États sont initialement portés par une Assabiya, un esprit de corps tribal ou religieux, qui permet à un chef de se hisser au pouvoir. Mais pour Ibn Khaldûn, cet esprit de corps n’est pas suffisant, car il peut pousser à un exercice excessif de l’autorité, nécessitant alors l’intervention des Khisal, c’est-à-dire des vertus personnelles du chef et son exemplarité morale, qui neutralisent les penchants pour l’injustice et la corruption [11]. Le cycle de décadence est déclenché, selon Ibn Khaldûn, quand ces vertus disparaissent et que les gouvernants n’incarnent, aux yeux de leurs sujets, que déliquescence morale et tyrannie. Dans cette perspective les révolutions tunisienne et égyptienne ont été considérées comme une renaissance, une opération de « nettoyage » en vue d’une nouvelle « hygiène » politique et sociale. Au lendemain des départs des deux présidents déchus, les manifestants tunisiens et égyptiens ont procédé au nettoyage des rues et des places où des sit-in avaient été tenus, d’abord pour signifier la nature pacifique et organisée de leurs soulèvements, mais aussi pour marquer symboliquement le début d’une nouvelle ère, basée sur des règles saines et solides.

L’armée des ombres

Dans une chronique pleine d’humour et d’ironie, le journaliste égyptien Mamoun Fandi a décrit les affrontements entre les manifestants qui réclamaient le départ de Moubarak et les partisans de ce dernier comme une bataille entre « l’âne et Facebook » [12]. Pour M. Fandi, ces heurts étaient symptomatiques d’une lutte entre deux visions de l’avenir de l’Égypte : une jeunesse moderne, arrimée à son monde, et aspirant à la démocratie et à l’universalité, et ceux « qui veulent faire revenir l’Égypte au Moyen-Âge », selon l’expression du chroniqueur. Il est un peu excessif de considérer les deux soulèvements populaires comme des « révolutions Facebook ». Dans les deux pays, les réseaux sociaux ont cependant été déterminants dans la mobilisation des jeunes manifestants. L’usage des réseaux sociaux a donné aux deux révolutions leur spontanéité et leur indépendance à l’égard des organisations politiques traditionnelles. Une véritable armée des ombres, formée de pseudonymes, de blogs, de commentaires anonymes sur les forums, s’est ainsi constituée au fil du temps, pour dénoncer, à l’abri de la censure, la nature autoritaire des régimes. Les révolutions tunisienne et égyptienne se sont nourries d’images et de vidéos prises lors des affrontements avec les forces de l’ordre, montrant l’héroïsme des jeunes manifestants et la violence illégitime des régimes. La vidéo d’un manifestant égyptien bloquant la route à des camions de police, rappelant le fameux acte de l’opposant chinois à la place Tiananmen, a été présentée comme le symbole de la chute du « mur de la peur » chez le peuple égyptien. La transmission virale de ces vidéos, par des sites de partage ou par les réseaux sociaux, a enhardi de nouveaux manifestants et encouragé d’autres personnes, réticentes, à descendre dans les rues. Ces révolutions annoncent aussi l’effondrement du secret et de l’opacité qui entouraient généralement les dictatures dans le monde arabe. « Chacun voit aisément ce qu’on paraît être, mais presque personne n’identifie ce qu’on est ; et ce petit nombre d’esprits pénétrants n’ose pas contredire la multitude, qui a pour bouclier la majesté de l’État ». Cette maxime de Machiavel, élevée au rang de politique d’État par les dirigeants arabes, est devenue inopérante. Les fortunes des chefs d’État, les scandales de leur entourage et les violations des droits de l’homme qu’ils ont commises ont été étalés sur Internet et rendus accessibles à leurs peuples. Sans chercher à établir un lien de causalité entre les deux événements, il est notable que les révolutions arabes se soient produites quelques semaines seulement après les révélations de Wikileaks qui ont permis aux Tunisiens et aux Égyptiens de découvrir ce que la diplomatie américaine pensait des deux régimes, et d’accéder à de nouvelles informations sur l’étendue de la corruption dans leurs pays. La chaîne Al Jazeera, en donnant la parole à l’opposition égyptienne et tunisienne, a également participé à l’éclatement de cette bulle d’opacité. Quand les télévisions publiques, dans les deux pays, minimisaient le nombre des manifestants et passaient sous silence la répression des jeunes présents dans les rues, Al Jazeera diffusait les images des victimes, et montrait l’ampleur de la mobilisation.

Si une seule image devait symboliser l’impuissance des régimes autoritaires arabes à maintenir leurs peuples dans l’opacité et la désinformation, ce serait ainsi celle de la télévision publique égyptienne diffusant en boucle la vidéo d’un pont sur le Nil sur lequel la circulation était normale, tandis que sur Al Jazeera, des centaines de milliers de personnes scandaient « Dégage, dégage ».

Abdellah Tourabi

à lire également sur le même sujet :

- Une révolution globale qui renvoie les Arabes sur la scène de leur histoire

- La révolution arabe et la reconquête de l’identité

- Les deux phases des révolutions arabes

Notes

1] Pour des raisons de santé, Youssef Chahine a coréalisé ce film avec son assistant Khaled Youssef. Y. Chahine est décédé en juillet 2008, quelques mois après la sortie du film.

[2] Sous le nom de « troisième vague de démocratisation », Samuel Huntington désigne une séquence historique qui va de 1974 à 1991, marquée par des expériences de transition démocratique. Plus de trente pays (En Europe, en Asie et en Amérique latine) ont réussi pendant cette période à renverser leurs régimes autoritaires et passer à la démocratie. Samuel Huntington, The third wave. Democratization in the Late Twentieth Century. University of Oklahoma Press, 1992.

[3] Michel Camau « Globalisation démocratique et exception autoritaire arabe  », Critique internationale 1/2006 (n° 30), p. 59-81.

[4] Hisham Sharabi. Neopatriarchy : A theory of distorted change in arab society, New York, Oxford University Press, 1988.

[5] Il est intéressant de constater que les deux présidents déchus, Z. Ben Ali et H. Moubarak, ont eu recours dans leurs derniers discours à une posture paternaliste. Les deux présidents se sont adressés aux jeunes manifestants, comme s’ils étaient leurs propres enfants, en leur rappelant tous les sacrifices qu’ils ont consentis pour eux. Les pro-Moubarak ont eu recours également à cette lecture, en reprochant aux manifestants de malmener et d’humilier la figure du « père/président » en contestant son autorité et en demandant son départ.

[6] Abdellah Hammoudi, Master and disciple. The cultural foundations of moroccan authoritarianism, Chicago University Press, 1997.

[7] Hazem Beblawi, Giacomo Luciani(eds), The Rentier State, Londres, Croom Helm, 1987

[8] Tocqueville, Œuvres, Tome 2, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. p. 89.

[9] L’existence d’un complot étranger visant la stabilité du pays a été présentée par le président H. Moubarak et ses partisans pour décrédibiliser les manifestants, présents sur la place Attahrir.

[10] Hosni Moubarak (83 ans), Zine Al Abidin Ben Ali (75 ans), Abdelaziz Bouteflika (74 ans), Mouamar Kadhafi (69 ans, au pouvoir depuis 40 ans).

[11] Ibn Khaldûn, Le livre des exemples, Tome 1. Gallimard. 2002.

[12] Voir http://www.aawsat.com. Le chroniqueur fait allusion à l’irruption des partisans de Moubarak dans la place Attahrir au Caire, à dos de chameaux et de chevaux, pour intimider les manifestants.

Source : La vie des idées

Réunion publique : Les révolutions au Maghreb et au Moyen Orient et la théorie de la Révolution permanente

Dans Géopolitique le 25 mars 2011 à 13:26

par WSWS

Réunion publique à Paris le dimanche 3 avril

Les soulèvements révolutionnaires en Tunisie et en Egypte marquent le début d’une ère nouvelle de lutte des classes dans le monde. La classe ouvrière a démontré son énorme puissance sociale. Elle a refusé de se laisser intimider ou brider et a contraint les despotes Moubarak et Ben Ali à démissionner.

Mais, les révolutions en sont encore à leur stade initial. Les dictateurs sont partis mais les régimes demeurent. En Egypte, le pouvoir est entre les mains de l’armée, en Tunisie, des proches de Ben Ali composent le gouvernement avec un certain nombre de membres de l’opposition servant d’alibi politique.

La révolution ne peut pas se limiter à une vague revendication de démocratie. Les aspirations des travailleurs et des jeunes – pour l’emploi, de meilleurs salaires, un avenir sûr – ne peuvent être satisfaites que par l’abolition de la propriété capitaliste, des rapports semi-féodaux existant à la campagne et de la domination impérialiste. La lutte pour la démocratie est indissolublement liée à la lutte pour le pouvoir ouvrier et la transformation socialiste de la société.

Ces événements ont confirmé la signification cruciale de la théorie de la Révolution permanente de Trotsky et de la lutte menée par le Comité international de la Quatrième Internationale pour la construction d’une direction révolutionnaire fondée sur cette perspective.

Les révolutions au Maghreb et au Moyen Orient sont liées à la lutte des classes en France et à travers le monde. Partout, la classe ouvrière est confrontée aux mêmes problèmes – baisse du niveau de vie, chômage et pauvreté croissants, austérité et destruction des droits démocratiques. A l’autre extrémité de la société, une infime élite financière a amassé une richesse fabuleuse et a la mainmise sur tous les partis politiques.

En France, les travailleurs doivent rompre avec toutes les organisations qui défendent le capitalisme –Parti socialiste, Parti communiste français, syndicats et leurs alliés au Parti de Gauche et au Nouveau parti anticapitaliste (NPA) – pour emprunter la voie de la révolution socialiste internationale. Notre réunion discutera de la signification des événements du Maghreb et du Moyen Orient ainsi que de la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire pour la classe ouvrière de part et d’autre de la Méditerranée.

Dimanche 3 avril 2011 à 14 heures
AGECA
177, rue de Charonne
Paris 11ème
Métro : Charonne, ligne 9

Après l’intervention de la coalition occidentale contre la Libye, quels sont les scénarios possibles ?

Dans Géopolitique, Géostratégie le 22 mars 2011 à 16:03

par Mohamed Tahar Bensaada pour Oumma.com

Comme on pouvait s’y attendre l’intervention militaire de la coalition occidentale contre la Libye n’a pas été accueillie avec le même enthousiasme partout. Si les mobiles « humanitaires » invoqués officiellement pour justifier le recours à la force contre la Libye ne semblent pas convaincre tout le monde, il reste à examiner les conséquences politiques et diplomatiques de cette intervention militaire d’envergure.

Il faut d’abord rappeler que les ambiguïtés de la résolution 1973 du Conseil de sécurité autorisant l’usage de la force contre la Libye ne pouvaient qu’interférer gravement dans les modalités d’application sur le terrain comme le craignaient les puissances qui se sont abstenues lors du vote et les organisations internationales qui doutent que le recours à la force armée puisse résoudre la crise et diminuer les souffrances des populations civiles.

En effet, l’autorisation de l’usage de la force n’a manifestement pas été interprétée de la même manière par les puissances désireuses d’intervenir, chacune pour ses propres intérêts, qui ne correspondent pas nécessairement à ceux des autres alliés impliqués dans les opérations militaires. Dès le lendemain des frappes de la coalition occidentale contre des objectifs libyens, des fissures ont commencé à apparaître au sein de la dite coalition.

Alors même que la résolution stipule explicitement qu’elle vise à instaurer une zone d’exclusion aérienne en invitant certes les Etats membres à prendre toutes les mesures en vue de protéger les populations civiles, la France a décidé de lancer des frappes aériennes contre des véhicules blindés des forces gouvernementales dans la région de Benghazi. Ces frappes peuvent difficilement s’inscrire dans le mandat onusien contrairement aux frappes de la marine et de l’aviation américaines qui ont visé les défenses aériennes libyennes, ce qui constitue une condition technique indispensable à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne sans danger pour les avions occidentaux.

Premières fissures dans le camp occidental

Pour éviter d’avoir à montrer leurs divisions dès les premiers jours de l’opération militaire commune, les alliés n’ont pas jugé utile de rendre publiques leurs divergences. Mais une lecture attentive des déclarations de leurs dirigeants politiques pourrait nous renseigner sur l’état de la question. Dès le premier soir de l’intervention militaire, La président Obama a déclaré qu’il a été contraint de donner l’ordre des frappes aéronavales et qu’il a pris cette décision en concertation avec ses alliés mais le plus important dans cette déclaration est que Washington « ne cherche pas à éliminer le régime de Kadhafi ». C’est un tout autre son de cloche que nous avons du côté français. Alain Juppé n’a pas caché que l’objectif de l’intervention militaire était d’aider le peuple libyen (entendez l’opposition de Benghazi) à imposer son choix (entendez la démocratie version Sarkozy).

Autre fissure d’importance pour le camp occidental. Il s’agit de la réaction officielle du secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa qui a déclaré au lendemain des frappes occidentales : « Ce qui s’est passé en Libye diffère du but qui est d’imposer une zone d’exclusion aérienne et ce que nous voulons c’est la protection des civils et pas le bombardement d’autres civils » (allusion faite aux victimes civiles du bombardement de Tripoli). L’Allemagne qui s’est abstenue lors du vote de la résolution 1973 a profité de la réaction de la Ligue arabe pour enfoncer le clou.

Son ministre des affaires étrangères, Guido Westerwelle a été direct : « Nous estimons qu’il y a des risques avec l’opération en cours en Libye et lorsque nous entendons ce que la Ligue arabe a dit hier (dimanche) malheureusement nous constatons que nous avons des raisons d’être préoccupés ». Il faut rappeler qu’une semaine avant le début des frappes occidentales, le ministre allemand des affaires étrangères a, dans une déclaration datant du samedi 12 mars, mis en garde contre ce qui pourrait s’apparenter à une « croisade » dirigée « contre des populations de confession musulmanes » ! C’est la première fois qu’un dirigeant occidental a le courage d’appeler les choses par leur nom !

La diplomatie allemande a toutes les raisons de se préoccuper de la position de la Ligue arabe dans la mesure où la coalition occidentale a utilisé les Etats arabes pour donner une plus grande légitimité internationale à l’opération et éviter de la faire passer aux yeux de l’opinion publique arabe et musulmane pour une « croisade ». Au sommet de Paris qui devait rassembler des Etats occidentaux, arabes et africains et qui a finalement été boycotté par les Etats de l’Union africaine, outre les alliés occidentaux, seuls cinq Etats arabes ont assisté et ont donné leur aval aux frappes aériennes qui ont été lancées dans la soirée de samedi 19 mars. Il s’agit du Qatar, des Emirats arabes unis, de la Jordanie, du Maroc et de l’Irak.

Les deux premiers Etats participent avec six Mirage chacun à la coalition occidentale contre la Libye. Les trois autres pays ne participent pas concrètement pour des raisons différentes : la Jordanie et l’Irak n’ont pas vraiment les moyens pour une intervention lointaine, le Maroc est excusé pour ne pas à froisser ses voisins maghrébins. Mais si l’opération militaires sort du cadre précis du mandat onusien comme le lui reproche explicitement le secrétaire général de la Ligue arabe, les Etats arabes qui se sont mouillés jusqu’au cou risquent de devoir trouver d’autres justificatifs pour légitimer leur position auprès de leur opinion publique.

La volte-face de la Ligue arabe pourrait d’autant plus poser problème qu’elle vient confirmer les positions de la diplomatie turque qui sort renforcée des derniers développements en rapport avec le conflit libyen. Dès le début, Ankara a manifesté son opposition à l’intervention militaire occidentale en Libye. Après les premières frappes, Ankara a appelé, par la voix de son premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, à « la cessation des opérations militaires en Libye ». Son représentant auprès de l’OTAN a estimé, quant à lui, que « l’intervention de la coalition a changé les paramètres pour l’OTAN, ce qui devrait se refléter dans sa planification… La Turquie n’est pas d’accord avec la zone d’exclusion aérienne, car elle suppose des frappes sur le sol libyen ».

Les implications militaires et politiques sur le terrain

Si l’opération militaire occidentale ne s’annonce pas sous les meilleurs jours d’un point de vue diplomatique, il reste à savoir quelles seraient ses implications militaires et politiques réelles sur le terrain en Libye même. Plusieurs scénarios peuvent être envisagés à court et moyen termes.

Premier scénario : une intervention terrestre

Le premier scénario verrait la coalition occidentale se ressouder et passer outre les oppositions internationales en vue de lancer une intervention militaire d’envergure qui pourrait se terminer par une intervention terrestre. Le but étant de renverser le régime de Kadhafi et de mettre à sa place un régime « démocratique » fantoche. Ce scénario qu’on ne peut exclure absolument paraît peu probable en l’état actuel des choses sauf si Kadhafi s’abaissait à donner aux Occidentaux le prétexte pour une telle intervention par l’utilisation –très peu probable- d’armes prohibées contre son peuple. Mais si la situation reste telle qu’elle est sur le terrain, on voit mal les Américains prendre le risque de s’embourber dans un tel conflit. D’un point de vue américain, le calcul des pertes et profits d’un tel scénario ne milite pas en sa faveur. Les Américains risqueraient de froisser plus d’un allié sérieux sans s’assurer au bout du compte d’un résultat meilleur que ce qu’ils pourraient avoir autrement Cela nous amène au second scénario.

Second scénario : Application vicieuse de la résolution 1973

Si les fissures apparues dans le camp occidental venaient à se confirmer et peut-être à s’aggraver, les Occidentaux seraient contraints de revenir – au moins en apparence- à l’application de la résolution 1973. Tout en interdisant à Kadhafi d’utiliser son aviation, ils seront contraints d’assister passivement à la reprise des hostilités entre forces gouvernementales et forces insurgées jusqu’à ce qu’un camp puisse l’emporter sur l’autre. Mais la neutralité face à une guerre civile pourrait ne pas les enchanter, non pas tant à cause des victimes civiles que cette guerre continuera à faucher qu’à cause du fait qu’elle risque peut-être de déboucher sur un résultat qu’ils ne souhaitent guère : l’écrasement de l’opposition de Benghazi et le triomphe de Kadhafi. Ce scénario est à écarter pour cette raison. Les Occidentaux ne peuvent se permettre de laisser Kadhafi reprendre le contrôle du pays. D’abord parce que cela constituerait un affront inadmissible. Ensuite par crainte qu’il se venge et qu’il mobilise les formidables ressources de son pays contre leurs plans hégémoniques dans la région.

Comme ils ne peuvent se résoudre à cette solution, les Occidentaux pourraient passer à une application plus vicieuse de la résolution 1973. C’est le scénario de l’intervention clandestine. Officiellement, les Occidentaux n’interviennent que pour faire respecter la zone d’exclusion aérienne. Dans les faits, ils poursuivent ce que la France a commencé à faire : soutenir discrètement les forces rebelles en empêchant les forces gouvernementales d’avancer sous prétexte de protéger les populations civiles et en permettant aux rebelles d’avancer quitte à fermer les yeux sur leurs exactions contre les civils. Les Occidentaux peuvent également armer les rebelles comme ils ont déjà commencé à le faire via l’Egypte. Le Wall Street Journal a rapporté les déclarations d’un dirigeant rebelle qui reconnaît qu’ils ont acheté des armes à l’Egypte et que cette dernière n’aurait pas pu leur vendre ces armes sans l’aval des Américains.

Dans ce scénario très vraisemblable, les pétromonarchies du Golfe seront bien entendu mises à contribution. Même quand ils tuent, les Occidentaux n’oublient pas le business. Les 112 missiles tirés par l’aéronavale américaine durant la soirée du samedi 19 Mars ont couté la bagatelle de 100 millions dollars à raison de 900 000 de dollars le missile ! C’est la somme qui aurait pu aider les paysans affamés du Niger à faire face aux conséquences de la dernière sécheresse mais cela ne fait manifestement pas partie des mêmes urgences « humanitaires » !

Le problème avec ce scénario est que malgré un soutien occidental et arabe aux rebelles de Benghazi, le résultat ne sera pas garanti d’avance. Les rapports de forces internes déjà complexes seront davantage compliqués par l’intervention étrangère. Il faut ajouter à cela le fait que le clan Kadhafi saura également trouver des soutiens extérieurs au cas où la guerre civile dure plus que prévu. Cette perspective pourrait accélérer l’effondrement de ce qui reste d’un Etat presqu’inexistant. Le risque de somalisation deviendra réel et à moins de le rechercher pour des raisons inavouées, on voit mal les Américains autoriser pareil dérapage.

Troisième scénario : Application scrupuleuse de la résolution 1973

Un troisième scénario pourrait voir le jour sous la pression de facteurs aussi bien politico-militaires internes que diplomatiques. C’est le scénario qui verrait les puissances de la coalition internationale revenir à une application scrupuleuse de la résolution 1973, une application qui serait plus soucieuse de l’esprit du texte et de la charte des Nations Unies. Outre la protection des populations civiles, il s’agit de revenir à la neutralité stipulée par le droit international et à l’interdiction de recourir à la force dans les relations internationales surtout quand il s’agit de changer la nature du régime politique d’un Etat indépendant et souverain, membre de l’ONU. Pour ce faire, l’intervention de la coalition internationale pourrait tout au plus préparer le terrain à la diplomatie comme le souhaitent des puissances comme la Russie, la Chine, l’Allemagne, l’Inde, Le Brésil et la Turquie.

Rien n’interdit aux Occidentaux et à leurs alliés arabes de soutenir l’opposition de Benghazi. Mais s’ils veulent sincèrement une démocratisation dans le cadre de la stabilité, de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale de la Libye comme ils le prétendent, ils devraient user de leur influence auprès de cette opposition pour qu’elle accepte d’entrer dans un dialogue national sérieux avec le camp Kadhafi en vue de négocier les modalités d’une transition démocratique pacifique. Si elle sait s’arrêter comme elle a su commencer, et comme le lui conseille la Turquie en vue de laisser désormais la place à la diplomatie, l’intervention militaire occidentale aura au moins réussi, dans ce cas, à imposer aux deux protagonistes la nécessité de se réunir autour d’une table de négociations. Ce dernier scénario semble le mieux indiqué pour la Libye dans la mesure où il satisfait beaucoup de monde à la fois. Dans ce scénario, le seul accroc est que ni le clan Kadhafi ni le clan de Benghazi ne pourra tout avoir. Mais ne vaut-il pas un peu que rien du tout ? Reste à neutraliser la position française qui semble la plus belliqueuse et la plus irresponsable dans ce dossier, essentiellement pour des raisons de politique intérieure.

Mohamed Tahar Bensaada

Source : Oumma.com

Une révolution globale qui renvoie les Arabes sur la scène de leur histoire

Dans Géopolitique, Maghreb, Moyen-Orient, Occident, Réflexion le 20 mars 2011 à 16:20

par Bachir Moussa Nafi`pour Al Quds Al Arabi
 
Tout comme des millions d’Arabes, j’ai assisté durant les trois mois – du début du mois de décembre au début du mois de mars – que j’ai passé dans le Machrek arabe, au passage du vent de la révolution arabe qui a renversé les plus vils régimes de répression, de despotisme et de corruption. Cette révolution renvoie les Arabes au cœur de leur histoire.

« Les Arabes n'ont jamais connu dans leur histoire pareille destruction, ni pareilles classes dirigeantes. Ces classes dirigeantes se sont appropriées la dignité des Arabes. Arrivés à ce niveau, les Arabes n'avaient le choix qu'entre le suicide et la révolution. »

Le Caire fut mon premier arrêt. Elle m’apparut, comme ce fut le cas il y a quelques années, triste, en colère, étouffée et marginalisée.
 
La ville qui devint à la fin du XIXème siècle le centre de la renaissance culturelle et intellectuelle arabe, la ville qui mena le mouvement politique arabe et au sein de laquelle se sont épanouies les innovations artistiques et littéraires arabes ; cette ville est devenue ces dernières années une ville brisée, souillée et blessée dans son honneur. Une ville qui vit au bord de l’effondrement.

Aujourd’hui, je reviens au Caire, la ville de l’après révolution. Cette ville a retrouvé son âme. Elle a à nouveau confiance en elle-même et en son histoire. Elle a recouvré sa grandeur et sa dignité et elle presse le pas vers un futur nouveau. Le vent de la révolution arabe, qui est né dans une petite ville tunisienne et qui s’est répandu avec bravoure, bon sens et détermination, a renversé jusqu’à présent les régimes tunisien et égyptien. Il cerne le régime libyen et menace l’existence du régime yéménite. Que se passe-t-il dans les profondeurs des terres arabes ? Et pourquoi cela se passe-t-il ?

A peine la Première Guerre Mondiale fut-elle terminée que la plupart des pays arabes sont tombés sous la domination de l’impérialisme européen. Les Arabes n’acceptaient pas la domination étrangère. La révolution arabe contre le régime d’occupation étrangère débuta quelques mois seulement après l’annonce des protectorats et des mandats. Ce fut le cas en Égypte en 1919, en Iraq en 1920 et en Syrie en 1925-1927.

Des années 1930 aux années 1960, les pays arabes accédèrent les uns après les autres à l’indépendance. Au début, il s’agissait d’une indépendance inachevée puis elle devint complète.

L’indépendance ne se fit pas à moindre coût : il y eut des martyrs dans chaque contrée des pays arabes. Les Arabes s’engagèrent dans les batailles pour l’indépendance comme ne le fit aucune autre nation auparavant. L’espoir les stimulait car derrière des années de combat il y avait l’espérance de la liberté apportant des jours meilleurs, l’aspiration à une vie décente, la volonté de se réapproprier l’histoire arabo-islamique et de réaliser les objectifs de renaissance qu’avaient lancés les réformateurs à la fin du XIXème siècle.

Cependant, tout ne se passa pas comme les Arabes le souhaitaient. Dans nombre de pays arabes, les systèmes de gouvernement traditionnel qui dirigèrent leur pays entre deux guerres, furent renversés. Dans d’autres pays arabes, les forces traditionnelles et royales réussirent à faire face à la tempête du changement et à découvrir le moyen de raffermir leur pouvoir.

Toutefois, dans les deux cas, les autorités arabes aboutirent à la construction de systèmes au sein desquels le gouvernement était dirigé par une petite minorité qui était incapable de répondre aux attentes et aux espoirs des peuples. Petit à petit, les autorités arabes commencèrent à perdre leur légitimité. En raison de l’aggravation de leur sentiment de faiblesse et de leur perte de légitimité, les systèmes devinrent plus répressifs. Ils affichèrent leur désir de dominer et de contrôler leur peuple. Ils se replièrent sur eux-mêmes et s’éloignèrent du peuple. Sous divers prétextes – dangers du conflit arabo-israélien, intimidation des grandes puissances, faire face au terrorisme ou manque de maturité politique – les peuples arabes furent privés de leur droit à être représentés politiquement et de leur droit à faire de la politique. Les élections furent systématiquement truquées.

A la fin des années 1980 et au début des années 1990, presque tous les pays arabes adoptèrent le système économique « néo-libéral » qui repose sur la privatisation des entreprises publiques et la liberté absolue du marché. Cette nouvelle économie a été mise en œuvre dans le monde arabe malgré tous ses inconvénients et ses méfaits. Ceux-ci étaient pourtant connus. Ces deux dernières années, les méfaits du système « néo-libéral » ont précipité la plupart des pays occidentaux dans une crise économique qui a entraîné d’importantes difficultés. Le système « néo-libéral » se révéla dans le monde arabe sous son plus mauvais jour. Les sociétés arabes n’avaient jamais connu de tels systèmes dans toute leur histoire. Dans la plupart des pays arabes, une oligarchie a pris le contrôle du potentiel économique du pays : terres, entreprises de construction, services, entreprises d’investissements financiers, agriculture, transport et télécommunications.

La pratique de la corruption s’est répandue à tel point que cette situation était devenue incomparable avec toute autre pratique semblable dans le reste du monde. Il n’y avait ni contrôleur ni régulateur. Personne ne connaît l’ampleur du pillage dont furent victimes l’Algérie, l’Égypte, l’Iraq ou le Maroc. Les estimations, qui évoquent des détournements évalués en centaines de milliards de dollars dans tous les grands et moyens pays arabes, semblent modestes. Dans les pays arabes producteurs de pétrole qui jouissent de richesses considérables, la plupart du temps, il n’y a pas de séparation entre l’argent des familles régnantes et l’argent de l’État.

Des sociétés qui furent fondées sur les valeurs du droit et de la loi et qui vécurent durant des siècles imprégnées par l’esprit du permis et de l’interdit, du légal et de l’illégal, sont devenues des sociétés sans loi. Dans ces sociétés, les classes dirigeantes se moquent des législations qu’elles ont-elles-mêmes adoptées. Elles ont supprimé les frontières entre le bien et le mal. Cette situation ne se limite pas uniquement à la loi mais s’étend aussi à la Constitution. Les sociétés arabes se sont transformées en jungles politiques, économiques et sociales dans lesquelles les droits de la nation et ceux des individus s’opposent. La plupart du temps, on y viole la vie privée et on y empiète sur les propriétés sans aucun contrôle et sans rendre de comptes. On a rapidement assisté à une dangereuse confusion entre, d’une part, les intérêts économiques privés, et d’autre part, le pouvoir politique. En raison du renforcement de la domination politique et économique des classes dirigeantes et en raison de l’absence de contrôle et d’obligation de rendre des comptes, les institutions de l’enseignement secondaire et universitaire se sont effondrées, la situation des villes arabes s’est dégradée et les centres de création culturelle et artistique ont été détruits.

Les Arabes n’ont jamais connu dans leur histoire pareille destruction, ni pareilles classes dirigeantes. Ces classes dirigeantes se sont appropriées la dignité des Arabes. Arrivés à ce niveau, les Arabes n’avaient le choix qu’entre le suicide et la révolution.

L’État moderne se base sur trois forces principales qui s’effondrent difficilement en même temps : l’autorité du discours ou l’idéologie, le bras sécuritaire et les institutions militaires. Depuis longtemps, le discours des gouvernements arabes n’a plus d’autorité. Ces gouvernements sont devenus incapables de légitimer leur politique. Ces dernières semaines, des millions d’Arabes se sont rassemblés dans les rues de leurs villes bravant les appareils répressifs violents.

Les Arabes sont sortis dans les rues à Tunis, au Caire, à Benghazi et à Sanaa, comme jamais ils ne l’avaient fait auparavant. Ils étaient armés de leur volonté et de leur détermination à se débarrasser, une fois pour toutes, des classes dirigeantes, de l’autorité violente, de la monopolisation des richesses et du pouvoir. Ils ont exprimé leur refus de la destruction de l’enseignement, de la culture, de la littérature, de l’art et des valeurs. Il s’agit de la deuxième révolution arabe, la révolution de la libération intérieure après la révolution de la libération de la domination étrangère. La première révolution a abouti à libération de la domination directe étrangère. La seconde révolution vise la libération de la domination intérieure d’une minorité, de son contrôle, de sa corruption et de la destruction qu’elle engendre. Les Arabes du XXIème siècle tiennent les commandes de leur destin et décident de leur avenir et de celui de leurs enfants. Les manifestations dans les rues de Tunis, Sfax, Bizerte, le Caire, Alexandrie, Suez, al-Mansoura, Benghazi, el-Beïda, Zaouïa, Sanaa et Taïz ont rendu leur dignité aux Arabes.

Ainsi, les Arabes entament un nouveau chapitre de leur histoire.

Jeunes et vieux, les Arabes qui ont allumé et qui se sont engagés dans la révolution ont compris la profondeur de l’engagement occidental dans le soutien de ces systèmes, dans leur approvisionnement en armes des appareils de sécurité et dans leur participation au grand pillage de ces pays. Les relations entre les Arabes et les nations occidentales ne seront plus jamais les mêmes bien que les slogans des révolutions arabes ne visaient aucune puissance occidentale en particulier et bien que Washington, Londres et Paris se soient précipitées pour soutenir les révolutions populaires arabes. Les Arabes comprennent également l’ampleur du recul de la position arabe dans la question palestinienne. Même si la question du conflit arabo-israélien n’a pas été posée durant les révolutions arabes, il est naïf de négliger l’esprit qui habite les manifestations de millions d’Arabes quant à l’avenir du conflit. Il ne fait aucun doute qu’il existe aujourd’hui des régimes arabes qui paraissent en sécurité pour une raison ou une autre. Cependant, il est certain que le vent de la révolution n’épargnera aucun despote.

Après que le printemps arabe soit arrivé tôt cette année, il n’est plus possible d’arrêter le processus en marche de retour des Arabes vers le cœur de leur histoire.

Bachir Moussa Nafi

à lire également sur le même sujet :

- La révolution arabe et la reconquête de l’identité

- Supériorité des valeurs occidentales et révolution : réponse à Slavoj Zizek

- Les deux phases des révolutions arabes

Traduction : Souad Khaldi

Source : Al Quds Al Arabi

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 255 followers