Un blog d'analyses géopolitiques et de culture stratégique

Archive pour février 2011|Page d'archive mensuelle

Pax Americana ou la conquête militaire de l’espace (vidéo)

Dans Analyse, Armement, Bouclier Antimissiles Américain, Géopolitique, Géostratégie, Traité ABM le 28 février 2011 à 19:25

Synopsis Arte : Comment, grâce aux satellites, les États-Unis ont entrepris de contrôler la Terre « d’en haut » et de militariser l’espace. Une enquête terrifiante, à regarder tant qu’il en est encore temps.

Le film

C’était à la fin des années 1950 : l’URSS et les États-Unis lançaient leurs premiers satellites dans l’espace. Un demi-siècle plus tard, ces bijoux technologiques sont devenus indispensables au bon fonctionnement de nos sociétés interconnectées. Sur eux repose la gestion de nos communications (télévision, téléphone portable…) comme celle de nos économies (cartes de crédit, activités boursières…), la prévision météorologique (cyclones, sécheresses…), les appareils de positionnement (GPS, trafic aérien…), la récolte de données (sur les gisements de matières premières, la pollution, le réchauffement climatique…), etc. Un réseau fragile sans lequel tout cesserait instantanément de fonctionner. Parallèlement, les satellites sont devenus un formidable moyen de surveillance des activités politiques, commerciales et militaires. Les contrôler devient un enjeu capital. Au nom de la pax americana – par référence à la pax romana, doctrine selon laquelle la puissance dominante se doit d’assurer la paix du monde –, les États-Unis se sont lancés dans une politique visant à empêcher leurs adversaires (mais aussi leurs alliés) de leur faire concurrence « là-haut ». L’enjeu ? Monopoliser l’espace pour contrôler la Terre « en bas »…

Folamour pas mort

Fruit de cinq années d’enquête, le documentaire de Denis Delestrac montre que la perspective de voir la Terre contrôlée depuis l’espace ne relève plus du domaine de la science-fiction. Le rêve de Wernher von Braun, l’ancien concepteur des missiles nazis, qui fut l’un des dirigeants de la Nasa de 1958 à 1972, a accompagné chaque administration américaine depuis la Seconde Guerre mondiale et prend forme aujourd’hui. Celui qui servit de modèle au Docteur Folamour de Kubrick n’avait pas les moyens de mettre en œuvre sa folie. Mais désormais, la technologie nécessaire pour militariser l’espace existe. Le complexe militaro-industriel des États-Unis s’y attelle (les projets de « guerre des étoiles » et de « bouclier antimissile » ont permis de lever des milliards de dollars) et les principales « nations spatiales » s’efforcent d’y prendre un avantage décisif. Pax americana tente de saisir ce moment charnière de l’histoire militaire et géopolitique. Des machines de guerre sont-elles déjà en orbite ? Des traités peuvent-ils préserver l’espace du surarmement ? Le monde doit-il capituler devant un « superflic » mondial (les États-Unis possèdent près de 50 % des satellites en activité) ? Grâce à d’étonnantes archives et surtout en faisant pénétrer pour la première fois une caméra dans le Centre de commandement spatial de l’US Air Force, Pax Americana révèle les forces en présence. Généraux, analystes des politiques spatiales, politiques, « faucons » et activistes font un état des lieux du nouveau déséquilibre des forces et de ses conséquences. « Nous vivons une époque très très dangereuse, conclut le comédien et activiste Martin Sheen. Mais les gens sont absorbés par les difficultés de leur vie quotidienne. Ce n’est pas facile de réclamer leur attention pour dire : « Attendez, vous croyez que ça va mal ? J’ai une nouvelle pour vous : c’est pire que vous ne croyez ! » »

Documentaire de Delestrac Denis (France-Canada, 2009, 86′)

Page Arte dédié au documentairePax Americana ou la conquête militaire de l’espace

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Prêt à jeter (vidéo)

Dans Consumérisme, Manipulation, Réflexion le 23 février 2011 à 16:03

Synopsis Arte : Un produit usé = un produit vendu ! Tourné aux quatre coins du monde, ce film enquête sur l’obsolescence programmée, concept vieux comme l’industrie mais toujours vivace. Une démonstration aussi implacable qu’éclairante.

Dans les pays occidentaux, on peste contre des produits bas de gamme qu’il faut remplacer sans arrêt. Tandis qu’au Ghana, on s’exaspère de ces déchets informatiques qui arrivent par conteneurs. Ce modèle de croissance aberrant qui pousse à produire et à jeter toujours plus ne date pas d’hier. Dès les années 1920, un concept redoutable a été mis au point : l’obsolescence programmée. “Un produit qui ne s’use pas est une tragédie pour les affaires“, lisait-on en 1928 dans une revue spécialisée. Peu à peu, on contraint les ingénieurs à créer des produits qui s’usent plus vite pour accroître la demande des consommateurs.

Croissance folle

À l’époque, le développement durable n’était pas au centre des préoccupations“, rappelle Warner Philips, arrière-petit-fils des fondateurs de la marque du même nom. Mais alors que les ressources de la planète s’épuisent, rien n’a changé. “La logique est croître pour croître“, note Serge Latouche, professeur émérite d’économie à l’université de Paris 11. Tournée en France, en Allemagne, en Espagne, au Ghana et aux États-Unis, nourrie de nombreuses archives et interviews, avec, pour fil conducteur, le test d’une imprimante récalcitrante, cette démonstration minutieuse débusque les avatars de l’obsolescence programmée et leurs répercussions. Elle esquisse aussi d’autres modèles économiques : de la décroissance, prônée par Serge Latouche, à une industrie qui produirait et recyclerait à l’infini, à l’image de la nature. Une investigation passionnante, qui, l’exaspération une fois passée, amorce la réflexion.

France, 2010, 75′

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Supériorité des valeurs occidentales et révolution : réponse à Slavoj Zizek

Dans Réflexion le 23 février 2011 à 15:22

par Youssef Girard pour The International Solidarity Movement

En lutte contre ce qu’il nomme les « multiculturalismes », en vérité l’expression des culturelles non-occidentales, Slavoj Zizek a cru avoir trouvé dans les révolutions à l’œuvre dans le monde arabe une incarnation de ses thèses occidentalocentristes. Évidemment, nul besoin pour lui d’étudier précisément les dynamiques en cours puisque la « doxa » énoncée depuis Londres, Paris ou New York doit s’imposer au reste du monde. Lui qui se plaît à citer Mao a dû oublier la célèbre maxime du Grand timonier affirmant : « Sans enquête, pas de droit à la parole ».

« Sous le ciel tout est en grand chaos ; la situation est excellente. » devise de Mao

 

Alors qu’il fait semblant de critiquer « l’hypocrisie de l’Occident », dont il est un pur produit, Zizek déclare dès la première phrase de son article paru dans Libération (1) qu’il est « frappé » par l’absence du « fondamentalisme musulman » dans les révolutions tunisienne et égyptienne. La vérité, c’est que Zizek a construit toute sa réflexion sur un vœu pieux : un monde arabe déculturé sans islam, sans musulmans et sans identité spécifique. Ce monde arabe « lactifié », blanchi et occidentalisé, fantasmé par Slavoj Zizek serait uniquement mu par un désir de se noyer dans un « universalisme décharné », sous lequel se dissimule l’imposition des valeurs occidentales. Ne comprenant rien au monde arabe, mais, acculé à se prononcer sur la révolution égyptienne qui s’impose au monde entier, Zizek a repeint un monde arabe à l’image de l’Occident.

Dans cette perspective, Slavoj Zizek fait semblant de s’enflammer pour des « révoltes » qui s’attaqueraient « seulement » à des régimes répressifs, à la corruption et à la pauvreté, en revendiquant uniquement la liberté et l’espoir de meilleures conditions économiques. Lourd de signification, ce « seulement » qui est à la base de toute sa réflexion, montre la volonté de Zizek de préserver les intérêts occidentaux dans le monde arabe sous couvert de pseudo-rhétorique révolutionnaire. Dans le monde arabe, toute révolution a nécessairement un caractère anti-impérialiste du fait des rapports de domination existant au niveau international. Vouloir passer ce fait sous silence n’est qu’une imposture visant à protéger les intérêts occidentaux.

De même, en dehors d’une petite ligne sur la politique de soutien à Moubarak d’« Israël », Zizek passe sous silence la politique coloniale sioniste qui est pourtant un problème central pour l’ensemble du monde arabe. Ainsi, il laisse croire à son public occidental que les révolutions traversant le monde arabe sont « strictement » sociales et démocratiques c’est-à-dire sans contenu anti-colonialiste et anti-sioniste. Tout mouvement populaire dans le monde arabe s’inscrit dans une perspective de libération nationale car la nation arabe vit quotidiennement la colonisation directe en Palestine ou en Irak et les politiques néo-colonialistes sur le reste de son territoire. La crainte agitant actuellement les dirigeants sionistes montre bien que ceux-ci ne se font aucune illusion sur le caractère anti-colonialiste et anti-sioniste des révolutions en cours, aussi bien en Tunisie qu’en Égypte.

La volonté de Slavoj Zizek de mettre au centre des oppositions politiques dans le monde arabe la « gauche » et les « islamistes », s’inscrit évidemment dans ce cadre de défense des intérêts et valeurs de l’Occident. La vérité des trois dernières décennies est que les affrontements entre la « gauche » et les « islamistes » n’ont profité qu’à l’Occident et aux régimes croupions qui lui sont soumis. L’Occident et ces régimes ont très bien su jouer, en fonction des rapports de force, les « islamistes » contre la « gauche » ou la « gauche » contre les « islamistes ». Les actuelles révolutions sont, en partie, le fruit des tentatives de dépassement de ces oppositions afin de remettre en cause les pouvoirs en place et les rapports de domination sur la scène internationale. Réactiver ces oppositions comme étant la « contradiction principale » traversant le monde arabe, n’est que la dernière trouvaille occidentale pour phagocyter les révolutions à l’œuvre.

Cette tentative de phagocyter les révolutions arabes, Slavoj Zizek nous la présente hypocritement sous la forme d’« une aide fraternelle de la part de la gauche radicale » occidentale qui serait « indispensable ». Il vrai que les peuples arabes ont attendu l’« aide » de Zizek et de ses amis fraternalistes pour mener à bien leur révolution. Zizek et ses amis se pensent comme les juges et les guides universels de révolutions qu’ils ne feront sans doute jamais dans leur propre pays en raison des risques qu’elles comportent. Ils se considèrent comme les esprits devant diriger les corps des Arabes qui luttent sur le champ de bataille. Cette attitude est révélatrice d’une perception du monde marquée du sceau de la culture occidentale de la suprématie. Il faut être profondément imbu de sa supériorité d’occidental pour se croire autorisé à donner des leçons, depuis une capitale européenne, à des peuples qui se sont soulevés malgré la répression policière et qui sont en train de mener leur révolution. 

Durant la Révolution algérienne, Frantz Fanon nous avait déjà mis en garde contre les agissements de ces défenseurs des valeurs blanches qu’ils ont, de leur propre chef, rebaptisé « universelles » :

« Dès que le colonisé commence à peser sur ses amarres, à inquiéter le colon, on lui délègue de bonnes âmes qui, dans les “Congrès de la culture”, lui exposent la spécificité, les richesses des valeurs occidentales. Mais chaque fois qu’il est question de valeurs occidentales il se produit, chez le colonisé, une sorte de raidissement, de tétanie musculaire. Dans la période de décolonisation, il est fait appel à la raison des colonisés. On leur propose des valeurs sûres, on leur explique abondamment que décoloniser ne doit pas signifier la régression, qu’il faut s’appuyer sur les valeurs expérimentées, solides, cotées. Or il se trouve que lorsqu’un colonisé entend un discours sur la culture occidentale, il sort sa machette ou du moins il s’assure qu’elle est à portée de sa main. La violence avec laquelle s’est affirmée la suprématie des valeurs blanches, l’agressivité qui a imprégné la confrontation victorieuse de ces valeurs avec les modes de vie et de pensée des colonisés font que, par un juste retour des choses, le colonisé ricane quand on évoque devant lui ces valeurs. Dans le contexte colonial, le colon ne s’arrête dans son travail d’éreintement du colonisé que lorsque ce dernier a reconnu à haute et intelligible voix la suprématie des valeurs blanches. Dans la période de décolonisation, la masse colonisée se moque de ces mêmes valeurs, les insultes, les vomit à pleine gorge » (2).

Le paternalisme sans frein de Zizek va jusqu’à nier aux peuples arabes le droit de juger eux-mêmes les tyrans qu’ils ont renversé sans aucune « aide fraternelle ». Dans les fantasmes de Slavoj Zizek, les procès des dictateurs sévissant dans le monde arabe doivent se faire au tribunal international de La Haye. Notre révolutionnaire de salon ignore sûrement que pas un Égyptien, pas un Tunisien, pas un Palestinien et pas un Arabe en général n’accorde la moindre confiance au pseudo-droit international qui a été tant de fois utilisé par l’Occident pour justifier ses exactions dans le monde arabe.

Faites pour divertir un Occident en mal de distractions « révolutionnaires », les bouffonneries fantasmagoriques de Slavoj Zizek n’engagent que cet animateur des cirques mondains. Toutefois, le fait que nombre d’organisations de la gauche « radicale » occidentale se soient empressées de relayer ses fantasmes occidentalocentristes en dit long sur leur identité politique et sur le rôle « fraternel » qu’elles espèrent jouer à l’avenir dans le monde arabe.

Youssef Girard

Notes

[1] Zizek Slavoj, « L’hypocrisie de l’Occident quand les peuples arabes se soulèvent », Libération, 03/02/2011
[2] Fanon Frantz, Les damnés de la terre, Paris, Ed. Gallimard, 1991, page 74

Source : The International Solidarity Movement

Les deux phases des révolutions arabes

Dans Analyse, Géopolitique, Maghreb, Moyen-Orient, Réflexion le 23 février 2011 à 14:27

par Mounir Shafiq pour Al Jazeera

Ce qui se passe aujourd’hui dans les pays arabes ressemble, à quelques différences près, à ce qui s’est passé dans les années 1950. A cette époque, la Grande-Bretagne et la France commençaient à perdre leur position hégémonique au niveau mondial et leur influence directe sur la plupart des États arabes.

« Pouvoir au peuple ! »

S’étant fondés sur la base d’une « alliance » avec ces deux pays, les régimes arabes, qui n’avaient plus qu’un soutien extérieur faible ou nul, entrèrent dans une impasse historique face aux soulèvements de leur peuple. Les politiques arabes de dépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne et de la France s’effondrèrent. Le meilleur exemple fut la Nakba en Palestine avec l’instauration de l’État sioniste et l’expulsion d’environ un million de Palestiniens de leur domicile, de leur ville, de leur village et de leur terre.

Dans les années 1950, le déséquilibre des forces mondiales et régionales ouvrit les portes à des soulèvements populaires, à des renversements de régimes par des militaires et des nationalistes et à des coups d’État fomentés par les États-Unis. Des pays arabes coururent prêter allégeance aux États-Unis qui commencèrent à prendre la place de la Grande-Bretagne et de la France comme puissance dominante du bloc occidental. Ceci fut accompagné par l’émergence de l’Union Soviétique au niveau mondial qui, dans les années 1960, devint le second pôle dans l’équation de la Guerre froide.

Ce qui se passe aujourd’hui s’apparente au séisme qui se produisit dans les années 1950 qui se matérialisa par les soulèvements populaires, les renversements de régimes par des militaires et des nationalistes et la montée en puissance du mouvement de libération arabe. En Égypte, le roi Farouk fut renversé en 1952. Au Liban, Bichara al-Khoury puis Camille Chamoun furent contraints de démissionner en 1952 et en 1958. De 1949 à 1954, la Syrie connut une série de coups d’État militaires qui aboutirent à la chute de Chichakli en 1954 et à la formation d’un gouvernement nationaliste qui se développa jusqu’à la réalisation de l’union syro-égyptienne en 1958. Le séisme provoqua l’arabisation de l’armée jordanienne en 1956 et le refus d’entrer dans le Pacte de Bagdad de la Jordanie alors que l’Irak sortait de ce pacte après la révolution de 1958. Dans le même temps, l’occupation britannique prenait fin au Soudan.

« On ne capitule pas. Nous vaincrons ou nous mourrons. » Omar El Moukhtar, chef historique de la résistance libyenne

Cette phase de bouleversements qui débuta dans les années 1950 fut marquée par la fin de la colonisation française sur la Tunisie, le Maroc et l’Algérie et la fin de l’influence britannique sur les pays du Golfe.

Aujourd’hui, deux révolutions populaires triomphent en Tunisie et en Égypte. Ces révolutions s’accompagnent d’une importante ferveur populaire au niveau du monde arabe en général. Les masses populaires arabes recommencent à secouer la poussière. Le monde arabe vit un nouveau séisme. Cependant, il y a deux différences entre l’étape des années 1950 et l’étape actuelle.

La première se manifeste par le déséquilibre des puissances mondiales qui eut lieu dans les années 1950 en raison de la perte d’influence de la Grande-Bretagne et de la France. Ce déséquilibre fut accompagné et suivi rapidement par le transfert de la position dominante, au niveau mondial, au grand État impérialiste que sont les États-Unis et par le changement de la situation internationale avec la mise en place de deux pôles, de deux camps, au début des années 1960.

Dans les années 1960, cela aboutit au fait que les révolutions populaires, les renversements militaires et nationalistes et le mouvement de libération arabe durent faire face à de nouvelles difficultés. En guise d’introduction, il y eut la fin de l’union entre l’Égypte et la Syrie en 1961 puis l’agression de nos ennemis en juin 1967. Ce phénomène était d’ordre mondial car les attaques étaient dirigées contre l’ensemble du mouvement des pays non-alignés.

La phase actuelle débuta avec la fin de la Guerre froide et l’effondrement de l’Union Soviétique. Elle se caractérisa par l’impossibilité de mettre en place un nouvel ordre mondial unipolaire dirigé par les États-Unis. Aujourd’hui, elle se définit par la perte de l’influence américaine sur le monde et l’entrée du système capitaliste mondial dans une dangereuse crise qui secoue violemment les piliers sur lesquels il repose.

En ce moment, le monde est confronté à un important bouleversement des rapports de force qui a permis l’émergence de nouveaux pôles mondiaux et régionaux. Ce bouleversement a également permis l’ouverture de larges horizons pour le triomphe des résistances et des révolutions populaires et l’émergence d’États d’opposition. Cela a constitué un facteur favorisant, et une condition sine qua non, au déclenchement des deux révolutions, tunisienne et égyptienne, et à leur victoire ; et par la suite au déclenchement du séisme populaire arabe. 

La différence significative entre la phase des années 1950 et la phase actuelle est l’absence d’alternatives impérialistes et mondiales en remplacement des États-Unis pour faire avorter ce qu’il y a eu, et ce qu’il peut y avoir, d’alternatifs au niveau des soulèvements des peuples ou des États.

Alors qu’ils sont dans une phase de déclin, les États-Unis essaient de retrouver leur force et leur influence. Cela est extrêmement difficile et cela ressemble à la tentative désespérée d’une vieille personne qui essaie de recouvrer sa jeunesse. Que dire si son vieillissement s’accélère ?

Il n’y a aucun indicateur qui suggère une possibilité, pour les États-Unis, de stopper le déclin de leur force et de leur influence, ou le retour à leur position occupée dans un passé récent.

Cela nous permet de dire que le destin de ce qui s’est déjà réalisé, et de ce qui va se réaliser maintenant, en ce qui concerne les changements au niveau des peuples et des nations, ne sera pas du même ordre que les bouleversements survenus dans les années 1950. Dans un avenir proche, le monde n’est pas menacé par la montée en puissance d’un grand État impérialiste capable de diriger un nouveau système mondial. Un État qui serait une prison pour les peuples comme cela fut le cas dans les années 1960, 1970 et 1980 du siècle passé.

Ainsi, il est stupide de penser que ce qui se passera dans la première décennie du XXIème siècle ressemblera à ce qui s’est passé le siècle passé, dans les 1960.

La nouvelle équation mondiale que nous vivons est radicalement différente de la précédente. En effet, la principale puissance impérialiste est celle dont la situation se dégrade aujourd’hui sans que l’impérialisme n’ait la capacité de régler ce problème en trouvant une alternative, comme il le fit pour la Grande-Bretagne et la France en leur temps.

Cela ne signifie pas que les États-Unis soient définitivement sortis de l’arène de la politique internationale ou qu’ils n’essaieront pas de recouvrer leur influence. L’affrontement est toujours vif mais dans des conditions et selon des critères de force édictés en dehors des propres intérêts américains. L’histoire ne se répète pas.

Les dix prochaines années sont ouvertes sur de nouveaux horizons dans l’intérêt des peuples en général et dans celui des États émergents. Elles sont aussi ouvertes sur de nombreuses perspectives qui restent encore confuses, faites de coups d’État, de combats et de guerres.

La seconde différence se manifeste dans le déséquilibre des rapports de force au niveau mondial. Elle s’exprima durant les deux dernières décennies passées et elle contribua à l’émergence de résistances contre les ennemis. Ces résistances réalisèrent d’énormes exploits au Liban, en Palestine, en Irak et en Afghanistan, surtout lors des onze dernières années. Le déséquilibre des rapports de force au niveau mondial commença à s’approfondir pour ouvrir de larges horizons aux soulèvements et aux révolutions populaires dans la plupart des pays.

Ce déséquilibre des rapports de force, qui conduisit à un vaste réveil populaire, ne fut pas accompagné d’initiatives de la part des armées afin que se produise un changement similaire à celui des années 1950.

Dans les cas de la Tunisie et de l’Égypte, le changement est arrivé par les soulèvements – des révolutions populaires – alors que les armées avaient une position s’apparentant à une forme de neutralité. Après avoir été battues, les forces de l’ordre sortirent du champ de bataille et il fut demandé à l’armée d’y entrer. Elle se trouva confrontée à une masse populaire intenable qui s’était transformée en danger pouvant menacer l’armée d’une défaite.

Il convient de noter la différence importante entre la position des armées arabes dans les années 1950 et leur position aujourd’hui. A cette époque, on faisait confiance à l’armée en raison de sa qualité de principale force de protection de l’ordre et de l’État. Cela s’appliquait aussi bien aux armées créées par les colonisateurs qu’à celles fondées par les pays indépendants. Le rôle des forces de l’ordre était secondaire par rapport au rôle de l’armée.

Durant ces vingt dernières années, en raison de la dépendance envers les États-Unis et de l’abandon de la stratégie de guerre contre l’entité sioniste, la tendance a été à la création de forces de l’ordre toujours plus importantes qui dépassaient la puissance de l’armée. Les forces de l’ordre devinrent le pilier du système pendant que l’armée commença à perdre du poids et à se marginaliser.

« Vive la révolution arabe ! »

Lorsque le peuple vainquit les forces de l’ordre en Tunisie et en Égypte, on fit appel à l’armée qui était beaucoup plus faible que les forces de l’ordre. L’armée se retrouva démunie et elle ne sut qu’user de manœuvres contre le peuple. Cela jusqu’à ce qu’elle se trouvât contrainte de demander au Président de démissionner afin de sauver le système de l’effondrement total.

Dans les années 1950, les armées étaient jeunes. Elles étaient la principale force de frappe agissante dans les pays arabes. Aujourd’hui, elles sont marginalisées. Les États-Unis veulent qu’elles changent leur doctrine afin qu’elles se réorientent dans la lutte contre le terrorisme et qu’elles deviennent des forces de l’ordre.

Avant le déclenchement des deux révolutions, les armées arabes étaient en voie d’affaissement et de marginalisation même lorsqu’elles opposaient une certaine résistance, notamment en Égypte. Ainsi, l’armée égyptienne a essayé de combattre le plan américain visant à changer fondamentalement sa doctrine militaire. Cependant, elle dépendait des États-Unis au niveau de l’armement, de la formation, des manœuvres conjointes et des relations interpersonnelles au plus haut niveau. Malgré cela, on ne connaissait pas l’ampleur de la corruption des dirigeants politiques alors que c’était le système mis en place par le régime d’Hosni Moubarak.

A la chute d’Hosni Moubarak, l’armée devint le détenteur de l’autorité dans une conjoncture difficile où elle était coincée entre le marteau et l’enclume. Le marteau incarnait le précédent régime et la pression américaine et sioniste alors que l’enclume symbolisait la révolution.

Vu la nature des choses, il est raisonnable de penser que la transition de la direction politique du pays de l’armée vers un commandement politique générera en son sein plus d’un courant, plus d’une initiative et plus d’une ambition.

L’Égypte est maintenant au croisement de plusieurs routes, que ce soit au niveau de la politique extérieure ou au niveau intérieur ; surtout après l’abolition de la Constitution et la dissolution de l’Assemblée du peuple et du Conseil de la Choura.

Au niveau des forces intérieures, la révolution de la jeunesse et du peuple est jusqu’à maintenant victorieuse et en position de force. Cela sera confirmé en cas de succès des manifestations du vendredi 18 février, qui attireront des millions de participants, et si ces manifestations continuent semaine après semaine. De même, cette position de force sera confirmée si ceux qui veulent faire avorter ces manifestations et qui souhaitent que le peuple perde l’initiative et se retrouve « éjecter » du mouvement et de la rue, perdent leur pari.

Les conditions permettant de poursuivre la lutte pour la victoire de la révolution sont nombreuses : d’une part, le peuple avec ses forces vives et l’opinion publique arabe, islamique et mondiale ; d’autre part, la détérioration de la position des États-Unis et l’ébranlement des régimes arabes qui soutiennent cette position.

Mounir Shafiq

Traduction : Souad Khaldi

Source : Al Jazeera

Révolution Arabe – Arabic Revolution – الثورة العربية

Dans Géopolitique, Géostratégie, Maghreb, Moyen-Orient le 19 février 2011 à 18:03

par Saïd Ahmiri

« Il nous est interdits de rester les bras croisés à observer des forces étrangères décider de la conduite de nos pays ! »

Que nous vivions dans un pays arabe ou non, que du sang arabe coule dans nos veines ou non, que nous partageons la même croyance ou non, nous sommes tous et toutes les témoins d’un début de changement qui a commencé en Tunisie, qui a frappé l’Egypte et qui touche à présent de nombreux autres foyers au Maghreb et au Moyen-Orient.

Le quatrième pouvoir parle de contagion. Les politiques veulent diriger la transition démocratique. D’autres botanistes s’amusent à donner des noms de fleurs à ces révoltes populaires, à les distinguer, à nous maintenir divisés. C’est une révolution arabe ! C’est une révolution dans le monde arabe. C’est une révolution qui concerne tous les arabes. Les régimes coloniaux d’antan ont certes dessiné les frontières actuelles de nos pays, nous restons un peuple fraternel qui ne s’arrête pas à ces limites territoriales écrites avec le sang de nos pères.

Les systèmes arabes sont obsolètes et ne s’accordent pas avec nos émancipations. Le changement doit venir de chacun de vous. La soumission n’est plus acceptable ! La domination n’est plus tolérable ! Il nous est interdits de rester les bras croisés à observer des forces étrangères décider de la conduite de nos pays, à continuellement s’indigner face aux traumatismes causés sur nos terres ancestrales. C’est de notre futur qu’il s’agit, c’est de l’avenir de nos enfants dont il est question.

La révolution arabe est un événement historique où nous élevons fièrement nos couleurs au ciel, où nous nous faisons entendre d’une seule voix, où nous marchons d’un même pas vers les objectifs pacifiques désignés, ces rêves et ces idéaux partagés de tous et toutes, la dignité, l’égalité, la justice et la liberté.

C’est notre monde. Il est temps de le mériter.

Page Facebook : Révolution Arabe – Arabic Revolution – الثورة العربية

Le cas Kissinger: La face cachée d’un magicien (vidéo)

Dans Géopolitique, Géostratégie, Géoéconomie le 16 février 2011 à 18:44

« Le pouvoir est l'aphrodisiaque suprême. » Henry Kissinger

Synopsis Arte : Henry Kissinger, magicien de la diplomatie ou criminel de guerre ? À partir de l’ouvrage controversé du journaliste américain Christopher Hitchens, Eugene Jarecki signe un documentaire édifiant sur les dessous de la politique étrangère américaine.

Il fait partie des dix personnes les plus souvent invitées au David Letterman Show, il inaugure des bals de charité et dîne avec le gratin du monde entier. Toujours spirituel, toujours sûr de lui, il est le fier récipiendaire du Prix Nobel de la paix, le redoutable diplomate, cheville ouvrière de la politique étrangère américaine pendant douze ans. Désormais, le distingué M. Kissinger est la cible de ce que certains appellent “une horrible farce“.

Dans un livre et une série d’articles publiés dans le Harper’s Magazine, l’acerbe journaliste Christopher Hitchens a demandé à ce qu’il soit jugé pour crimes de guerre… S’appuyant sur cette enquête, Eugene Jarecki a décidé d’explorer la part d’ombre du célèbre diplomate. Il évoque plusieurs dossiers : le Viet-nâm, le Cambodge, le Chili, le Timor Oriental… Où Kissinger apparaît comme un personnage machiavélique, secret et peu soucieux des principes démocratiques, familier des complots, coups d’État et autres machinations…

Documentaire d’Alex Gibney et Eugene Jarecki – France/États-Unis, 2002, 89′

Le cas Kissinger : La face cachée d’un magicien

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La révolution égyptienne entre dans une nouvelle phase

Dans Analyse, Géopolitique le 16 février 2011 à 16:38

par Alex Lantier pour WSWS

La démission forcée de Hosni Moubarak, le dictateur égyptien qui a dirigé le pays durant plus de trois décennies, a été une importante victoire pour les travailleurs et les jeunes qui ont participé par millions aux manifestations et aux grèves des dernières semaines. Les événements qui ont suivi ont cependant montré que cette révolution n’en est qu’à ses débuts.

« Ce n'est pas parce que le dictateur est tombé que la dictature n'est plus. »

Par une série de communiqués publiés ce week-end, l’armée égyptienne a clairement indiqué quelle est sa réaction aux luttes révolutionnaires. Son but est de détourner et réprimer le mouvement de masse, tout en assurant un transfert tactique du pouvoir en maintenant essentiellement l’ancien régime intact.

L’armée égyptienne veut montrer qu’elle élimine diverses fabrications légales du régime Moubarak – la constitution mise en place par le dictateur et le parlement à sa solde. En conformité avec les mensonges de l’administration Obama que l’armée allait amener une « transition démocratique », le New York Times a fait l’éloge de ces mesures « d’une portée considérable qui ont reflété les revendications des manifestants ».

Cela n’est qu’absurde déformation. L’armée cherche à se maintenir au pouvoir, en n’accordant aucune des revendications fondamentales qui poussent des millions d’Égyptiens à manifester. Le pays est maintenant sous le contrôle d’une junte militaire, qui conserve la police et tous les pouvoirs d’urgence de l’ancien régime, et qui tente de gouverner sur la base d’un réseau de vieux copains de Moubarak tels que le premier ministre Ahmed Shafiq.

Quant à l’administration Obama, après avoir soutenu Moubarak aussi longtemps que possible, elle soutient le régime militaire. Samedi, l’administration a déclaré qu’elle accueillait les mesures prises par les généraux et leur présumé engagement envers la démocratie. Ayant aidé à la formation de nombreux officiers en Égypte, elle vise à les utiliser pour défendre ses intérêts dans ce pays et au Moyen-Orient. Cela signifie non seulement défendre ses intérêts stratégiques et militaires, mais surtout mettre en déroute l’opposition révolutionnaire de la classe ouvrière.

Intimement lié au monde des affaires de l’Égypte, le corps des officiers est hostile à la vague de grèves qui secoue l’Égypte et aux demandes des travailleurs pour de meilleurs salaires et conditions sociales. Bien qu’elle ne se croit pas encore suffisamment en position de force, l’armée indique qu’elle souhaite s’en prendre aux grévistes. Dans une déclaration dénonçant le « chaos et le désordre », le Haut Conseil militaire a affirmé qu’il allait interdire les réunions de syndicats ouvriers ou professionnels, rendant en réalité les grèves illégales.

Dans six mois, ou peut-être plus, l’armée envisage de tenir des élections sur la base d’une constitution qu’elle rédigera seule, sans dissoudre le Parti national démocrate (PND) de Moubarak. Autrement dit, l’armée espère mettre à profit la période de six mois pour essouffler le mouvement de protestation et donner une couverture pseudo-démocratique à un régime pas plus sensible aux demandes de la population que celui qui était contrôlé par le détesté Moubarak.

Ce fait politique fondamental est caractérisé par la personne du maréchal Mohamed Tantawi Hussein, maintenant officiellement le dirigeant d’Égypte, comme décrit par l’ambassadeur américain en Égypte Francis Ricciardone dans les câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks. Décrivant Tantawi en mars 2008 comme étant dévoué envers le traité de 1979 avec Israël et fermement « opposé à des réformes économiques et politiques », Ricciardone résume les politiques de Tantawi ainsi: « Lui et Moubarak se concentrent sur la stabilité du régime et le maintien du statu quo ».

L’affirmation selon laquelle cela correspond aux demandes des manifestants est un mensonge répugnant. Les millions de personnes participant maintenant aux grèves et aux manifestations, et les milliers de personnes qui ont été tuées ou torturées, n’ont pas lutté pour préserver l’ancien régime.

« L’opposition » officielle égyptienne indique néanmoins qu’elle soutient l’armée. Après avoir souligné la nécessité de « la loi et l’ordre » vendredi, Mohammed ElBaradei a déclaré dimanche: « Nous avons confiance en l’armée et nous faisons appel au peuple afin qu’il lui donne la chance de mettre en œuvre ce qu’elle a promis ».

Mohamed el-Katatni, un dirigeant des Frères musulmans, a déclaré: « L’objectif principal de la révolution a été atteint. »

Ces déclarations montrent clairement qu’aucune base n’existe dans la classe capitaliste égyptienne, ou chez ses bailleurs de fonds à Washington ou dans les capitales des autres puissances impérialistes, pour une véritable démocratie. Les demandes élémentaires des travailleurs et des masses opprimées – pour de meilleurs salaires et conditions de vie, pour l’égalité sociale et pour la fin de la domination impérialiste – sèment la crainte parmi toutes les sections de l’establishment politique. Aux prises avec un soulèvement de masse de la classe ouvrière, qui menace leurs intérêts de classe élémentaires, l’ « opposition » pro-capitaliste réagit en appuyant la dictature.

Cela confirme un principe de base de la théorie de la révolution permanente élaborée par Léon Trotsky : la bourgeoisie des pays opprimés ne peut mener une lutte pour la démocratie et pour la fin de la domination impérialiste. Une telle lutte, comme l’écrit Trotsky dans La Révolution permanente, « est inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente. »

La poursuite de la révolution et la lutte pour défendre ses intérêts amènent la classe ouvrière et les masses opprimées dans un conflit encore plus direct avec l’armée, l’opposition officielle et l’impérialisme américain.

Pour que cette lutte aille de l’avant, il est fondamental de construire des organes indépendants de démocratie ouvrière, en opposition à l’État dirigé par l’armée et la police. Ces organes jetteront les bases pour le transfert du pouvoir vers la classe ouvrière. Une lutte pour unifier les travailleurs de l’Égypte avec la classe ouvrière de toute la région, ainsi qu’avec les travailleurs dans les pays capitalistes avancés – d’abord et avant tout ceux aux États-Unis, est aussi nécessaire. Le soulèvement révolutionnaire en Égypte fait partie d’une lutte des travailleurs et des opprimés partout à travers le monde contre l’assaut généralisé du patronat et de l’élite financière.

Cela nécessite surtout la construction d’un nouveau parti dédié à mener ces luttes jusqu’à leur conclusion logique : la révolution socialiste. Le WSWS appelle tous ses lecteurs et ses sympathisants en Égypte et dans le monde entier à se joindre à cette lutte pour construire un tel parti.

Alex Lantier

Couverture du WSWS sur les soulèvements en Afrique du Nord et Moyen-Orient

Source : WSWS

Le trafic maritime et les troubles en Égypte

Dans Analyse, Géoéconomie, Géopolitique, Géostratégie le 14 février 2011 à 19:29

par Hugues Eudeline pour Alliance Géostratégique

« Le canal de Suez »

 

90 % du tonnage des marchandises échangées dans le monde (1) transite par mer ou la survole. Plus de 50 000 navires de commerce (tonnage supérieur à 1 000 tonneaux de jauge brute), battant plus de 150 pavillons différents y participent. 30000 ont un déplacement supérieur ou égal à 10 000 tonnes. La part du trafic maritime ne cesse de croître; elle a été multipliée par cinq en quarante ans.

L’économie mondiale a évolué vers un système d’approvisionnement en flux tendu et à temps. Cet acheminement régulier des produits finis, mais également intermédiaires, destinés à être utilisés dès leur arrivée, est plus rentable pour la plupart des industries que de gérer et entreposer des stocks. L’amélioration de la fiabilité des navires et leur moindre consommation énergétique – 7 fois moins que celle du transport routier - en font de plus un moyen de transport particulièrement économique et peu polluant. Cette évolution a cependant pour corollaire une vulnérabilité forte à toute rupture prolongée d’approvisionnement.

« Les routes maritimes (source Newscientist) »

La grande route maritime est-ouest de circumnavigation

Le creusement des canaux de Suez et de Panama a marqué l’ouverture d’une grande route maritime est-ouest de circumnavigation. Elle est entièrement située dans les eaux chaudes de l’hémisphère nord.

En allant vers l’est à partir de l’océan Atlantique, elle franchit le détroit de Gibraltar, traverse la Méditerranée dans le sens de la longueur, embouque le canal de Suez et la mer Rouge dans le sens nord-sud, franchit le détroit de Bab el Mandeb qui sépare la péninsule arabique de l’Afrique.

Dans l’océan Indien, elle traverse successivement le golfe d’Aden et la mer d’Arabie, passant devant le détroit d’Ormuz, contourne le sous-continent indien et le Sri Lanka avec le nouveau port que les Chinois construisent à Hambantota, traverse le golfe du Bengale et pénètre dans le très long détroit de Malacca (2).

Elle contourne alors Singapour, le premier port de conteneurs au monde, par le détroit du même nom et entre en mer de Chine méridionale en passant entre la Malaisie et les îles Anambas.

Orientée au Nord-Est, elle passe entre les Philippines et Taïwan pour entrer dans l’océan Pacifique. Elle longe alors les côtes méridionales du Japon avant de traverser l’immense océan, passe loin au nord des îles Hawaï pour atteindre le canal de Panama.

Elle sort du canal, traverse la mer des Caraïbes, passe entre les îles de Porto Rico et de Saint-Domingue avant de traverser l’océan Atlantique Nord et d’atteindre Gibraltar.

Le canal de Suez

Il ouvre en 1869.

En 2008, 21 415 navires (3) l’ont emprunté pour un tonnage moyen de 910,1 millions de tonnes de jauge nette (tjn) dont 146,6 Mtjn pour les pétroliers et 38,9 Mtjn pour les méthaniers. Selon l’autorité du canal de Suez, environ 8% du trafic mondial (4) a emprunté ce passage en 2009.

Les travaux d’approfondissement sont en cours (2010). La voie maritime doit permettre à terme le transit de navires de 300 000 tpl à pleine charge contre 210 000 tpl à l’heure actuelle. Il passe du gabarit du Suezmax à celui du VLCC en creusant le chenal à 24m (pour permettre le passage de navires de 20m de tirant d’eau (66 pieds). 82% des pétroliers pourront l’utiliser sans restrictions. Les pétroliers avec un trop fort tirant d’eau qui empruntent le canal de la mer Rouge vers la Méditerranée doivent décharger une partie de leur cargaison au terminal pétrolier de Ain Sukkhna (mer Rouge) (5), passer le canal ainsi allégé et récupérer leur chargement au terminal de Sidi Kérir (Méditerranée).

« En raison de la faible largeur du canal, les navires ne peuvent y évoluer librement. »

Entre les deux terminaux, le pipeline SUMED (6) double le canal maritime et permet les transferts de pétrole brut. L’économie du canal est indissociable de celle de l’oléoduc puisque le canal assure le passage de 1,3 million de barils par jour quand le SUMED en achemine 2,5. C’est la saturation actuelle du SUMED qui a, en grande partie, entraîné la décision de recalibrer la voie maritime. L’autorité du canal veut pouvoir également permettre le passage des plus grands porte-conteneurs d’une capacité de 15000 evp (équivalent vingt pieds) qui entrent en service.

Le canal est long de 190 km. Les navires se déplacent en convois qui ne peuvent se croiser ailleurs que sur le lac Amer. La durée du franchissement est comprise entre 11 et 16 heures. En raison de la faible largeur du canal, les navires ne peuvent y évoluer librement. En cas de vent de sable, il est même prévu d’accoster la berge. Pendant tout ce temps, la sûreté des navires dépend totalement des forces de protection locales qui sont importantes. Un gros navire coulé permettrait de couper totalement le trafic dans les deux sens jusqu’à ce qu’il soit renfloué.

En réaction à la nationalisation du canal de Suez décrétée par le président égyptien Nasser le 26 juillet 1956, la Grande-Bretagne, la France et Israël interviennent militairement. Les Égyptiens obstruent le passage en coulant une quarantaine d’épaves dans le port de Port Saïd ainsi qu’à l’entrée du canal. Il est totalement coupé du 31 octobre 1956 au 29 mars 1957. Il l’est à nouveau et de façon prolongée pendant la guerre des Six Jours contre Israël. Il reste fermé du 6 juin 1967 au 15 juin 1975, deux convois étant bloqués au mouillage dans le lac Amer pendant toute cette durée.

La Convention de Constantinople de 1888 (7) octroie au canal un statut international et garantit le passage en temps de paix comme en temps de guerre. Ce sont en particulier des entraves à ce traité qui ont contribué à la guerre des Six Jours. Le traité de paix signé à Washington le 26 mars 1979 précise que « les navires d’Israël ou en provenance de ce pays jouiront du droit de libre passage par le canal de Suez et ses approches dans le golfe de Suez et la Méditerranée sur la base de la convention de Constantinople de 1888, valable pour toutes les nations ». Le canal représentant la troisième source de revenus de l’État égyptien (8), il met en œuvre des moyens importants pour le protéger.

Plusieurs incidents et des menaces récurrentes ont émaillés la vie de cette voie navigable depuis sa réouverture. En particulier :

  • le 13 mai 1986, un bâtiment de guerre américain est l’objet de tirs alors qu’il la franchit
  • le 24 mars 2008 (9), c’est au contraire un tir intempestif américain qui est effectué depuis le Global Patriot, un navire de commerce affrété par la marine des États-Unis. Des personnes embarquées ouvrent le feu sur une ou deux barques – selon les sources – de vendeurs ambulants qui continuent de s’approcher de leur bateau, malgré l’ordre de ne plus avancer et une sommation, ajoutent ces sources. Un Égyptien est tué et deux autres blessés
  • le 7 octobre 2010 (10), Nikolaï Patrouchev, patron du FSB russe, l’ex-KGB le canal de Suez déclare que le détroit de Gibraltar, Ormuz et Bab-el-Mandeb sont les «cibles prioritaires» d’organisations terroristes.

Les conséquences du blocage du canal

La fermeture du canal impose aux navires de contourner l’Afrique.

« Exportations de pétrole transitant par les principaux détroits (11) »

Par le cap de Bonne-Espérance, la distance séparant le détroit d’Ormuz de Gibraltar est de 10500 milles nautiques, soit plus de 32 jours à une vitesse de 13,5 nœuds (N). En passant par Suez elle n’est que de 4 750 MN, soit une quinzaine de jours.

Pour atteindre les Pays-Bas, les chiffres sont respectivement de 11 900 MN (37 jours) et 6150 MN (19 jours).

Dans les deux cas, la distance est doublée ou presque. Ces jours supplémentaires à la mer coûtent cher, mais en raison des coûts associés, la différence peut n’être pas aussi importante qu’il n’y paraît à première vue. Dans le cas de navires allant en Italie, par exemple, la différence de distance croît notablement.

Le détournement par la route du Cap à la suite de la guerre des six jours a accéléré la construction de pétroliers géants. L’Europe ne craint donc pas de pénurie d’hydrocarbures en provenance des pays exportateurs du golfe Persique, et ce d’autant moins qu’elle dispose de stocks stratégiques capables d’assurer sans problème la transition si besoin était. Quelques perturbations sont en revanche probables pour les industries qui dépendent de la livraison d’autres biens et qui travaillent en flux tendus et juste à temps.

L’impact économique de la coupure du canal de Suez serait avant tout catastrophique pour l’Égypte. En effet, les droits de passage représentent la plus importante source de devises étrangères après le tourisme et les virements des expatriés. L’administration du canal annonce des recettes de 5,6 milliards de dollars (12) (3,6 M€) pour l’année fiscale 2008, en hausse de 22,9 % en un an. Ces chiffres sont à comparer aux revenus qui sont de 59,95 M$ en 2009.

Capitaine de vaisseau (R) Hugues Eudeline

Le capitaine de vaisseau (R) Hugues Eudeline est un ancien élève de l’École navale (EN 72). Doctorant à l’École pratique des hautes études, il est spécialiste de la sûreté maritime et plus particulièrement du terrorisme maritime.

Notes

1  The Round Table of international shipping associations (Consulté le 1er février 2010).

2   Les navires de fort tirant d’eau ne peuvent passer par les détroits de Malacca parce que le détroit de Singapour n’a que 25 mètres de fond. Ils ne peuvent passer non plus par le détroit de la Sonde qui sépare les îles de Sumatra et de Java qui n’a que 20 m de fond. Ils passent par le détroit de Lombok puis celui de Makassar, fréquentés également pour relier l’Australie à la mer des Philippines, ou font le tour de l’île continent.

3  SALMON, Loïc, Canal de Suez : des recettes records en 2008, Journal de la Marine Marchande, 5 juin 2009, p. 11

4  Site du Canal de Suez

5  LACOSTE, Romuald, Les nouvelles échelles du transport maritime – Note de synthèse n° 91, ISEMAR, janvier 2007

6  Le SUMED (Arab Petroleum Pipelines Company) est géré conjointement par l’Égypte, l’Arabie Saoudite, le Koweit, les Emirats-Arabes-Unis et le Qatar. Il est constitué de 2 oléoducs parallèles de 320 km de long

7  ORTOLLAND, p. 190-191

8  Les revenus 2004-2005 ont été de 3,3 milliards de dollars (source ISEMAR)

9  Un navire américain a ouvert le feu dans le canal de Suez, faisant un mort, LEMONDE.FR, 25 mars 2008

10  Les intérêts pétroliers sous la menace d’attentats, Mer et Marine, 07 octobre 2010

11  World Energy Outlook 2007 – International Energy Agency

12  SALMON, Loïc, Canal de Suez : des recettes records en 2008, Journal de la Marine Marchande, 5 juin 2009, p. 11

Source : Alliance Géostratégique

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