Un blog d'analyses géopolitiques et de culture stratégique

Archive pour décembre 2010|Page d'archive mensuelle

Bonne année 2011 ?

Dans Vidéo le 31 décembre 2010 à 05:39

WikiLeaks : la guerre contre le secret (vidéo)

Dans Guerre d'Afghanistan, Guerre d'Irak, Guerre de l'Information le 28 décembre 2010 à 16:49

Synopsis Arte : Après les révélations sur l’Afghanistan qui ont secoué la planète en juillet 2010, les journalistes de WikiLeaks viennent de tirer une seconde salve. Sur l’Irak, cette fois. Des dizaines de milliers de documents confidentiels établissant une cartographie précise d’une guerre sur laquelle on sait peu de choses. Des révélations qui mettent le feu à Washington.

Les journalistes-activistes du site internet WikiLeaks sont-ils en passe de devenir des cibles militaires légitimes ? Les hommes du département de la Défense américain n’ont jamais émis de menaces publiques aussi explicites concernant des hommes de plume et de clavier. Du coup, les hommes de Wikileaks vivent dans une semi-clandestinité.

WikiLeaks a publié plusieurs dizaines de milliers de documents militaires secrets, acquis par des fuites venues de l’intérieur de l’armée américaine : des rapports d’incidents, des notes confidentielles, des vidéos de bavures…

Pour ARTE Reportage, Luc Hermann et Paul Moreira de l’agence de presse Premières Lignes racontent les coulisses de cette nouvelle forme de contre-pouvoir avec ces militants de la transparence, qui secouent les règles trop établies du secret-défense. Ils ont enquêté sur les révélations, mais aussi sur leurs limites. Lorsqu’on les confronte à une solide enquête de terrain, on réalise que les documents internes de l’armée américaine acquis par Wikileaks ne disent pas forcément toute la vérité.

Ils ont suivi Julian Assange, le fondateur du site WikiLeaks, qui vit caché, sans téléphone portable pour qu’aucune machine ne puisse identifier sa position. Charismatique, il cultive les zones d’ombre. Parfois paranoïaque, il se sent dans la ligne de mire. Peut-être pas à tort. Ainsi, en Suède est il accusé dans une étrange affaire d’attentat à la pudeur, annulée par la police, puis rétablie par un magistrat. Assange n’en est pas moins libre de ses mouvements et continue à sillonner l’Europe.

A Londres, Washington, Reykjavik et Paris, Luc Hermann et Paul Moreira ont rencontré et interrogé les discrets enquêteurs de WikiLeaks, ainsi que les journalistes d’investigation des plus grands médias qui s’emparent des documents pour poursuivre l’enquête, et ainsi pénétrer dans la matrice de l’armée américaine en guerre en Irak et en Afghanistan. Ils ont aussi retrouvé un soldat américain qui était en Irak au moment de la bavure filmée par l’hélicoptère à Bagdad qui a fait 15 morts, des civils dont deux journalistes de l’agence Reuters. Depuis, le soldat a quitté l’armée, la fuite de la vidéo par WikiLeaks a changé sa vie.

Enquête sur le nouveau contre-pouvoir de WikiLeaks, une révolution qui bouleverse le rapport des citoyens à l’information.

Les opinions exprimées dans ce reportage n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément celles de la rédaction du MecanoBlog.

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Quelle stratégie iranienne pour Obama après les élections de mi-mandat ?

Dans Analyse, Géopolitique, Géostratégie le 26 décembre 2010 à 14:17

par Vincent Eiffling pour Chroniques Persanes

« Sale temps pour un président états-unien. Politiquement, coincé. Economiquement, coincé. Géopolitiquement, coincé. Géostratégiquement, coincé. Diplomatiquement, c'est la dernière chance. Dans l'immédiat, Barack H. Obama doit agir pour sauver la face, l'image déclinante de l'hyperpuissance mondiale et le risque de passer pour un président faible en dépendent, mais que peut-il bien faire face à tant d'impasses ? »

Suite aux résultats des élections de mi-mandat de novembre dernier, le président B. Obama a perdu sa confortable avance à la Chambre des représentants. Désormais, la composition de la Chambre est dominée par le Parti républicain avec 239 sièges contre 188 pour le Parti démocrate. Bien que les Démocrates conservent une légère avance au Sénat (avec 51 sièges contre 47), la situation sur le plan de la politique intérieure va désormais être difficile pour le président américain. Il suffit pour s’en convaincre de se remémorer la difficulté avec laquelle il a fait passer sa réforme de la santé alors qu’il disposait d’une avance confortable. Quels seraient dès lors les obstacles s’il désirait maintenant réformer le système financier ? Nul doute que la nouvelle majorité républicaine – bien qu’elle ne soit pas suffisante que pour bloquer le veto présidentiel – lui mettra des bâtons dans les roues au cours des années qui lui restent à la tête de la Maison Blanche. Il n’est ici pas inutile de rappeler que la discipline de vote ne constitue pas une particularité intrinsèque au système des partis américains. Aussi, aucune légifération d’importance ne peut désormais espérer être votée sans un compromis avec une partie des élus républicains.

Cette situation peu confortable n’est pas pour autant synonyme d’une défaite assurée au cours des prochaines élections présidentielles. Les cas des présidents Clinton et Reagan en constituent de bons exemples. Cependant, il ne fait aucun doute que s’il veut être réélu, le président Obama devra changer d’orientation…. En réalité, la campagne pour les élections présidentielles a déjà officieusement commencée dans les arcanes de Washington.

Une des options dont dispose B. Obama pour regagner du crédit auprès du peuple américain est de ne plus se focaliser sur la politique intérieure, mais bien sur la politique étrangère. En effet, même si sa marge de manœuvre se retrouve limitée dans le domaine de la politique domestique, le système institutionnel des Etats-Unis confère au Président une large autonomie dans le domaine de la politique étrangère. Or, pour la première puissance mondiale, le poids de la politique étrangère dans les processus électoraux s’avère être beaucoup plus important que pour le reste du monde. Entendons-nous bien : une campagne uniquement basée sur la politique étrangère équivaut à un suicide électoral et ne peut mener qu’à une défaite cinglante. En revanche, de grands succès sur la scène internationale confèrent au président une aura de commandant en chef à laquelle le peuple américain se montre particulièrement réceptif.

Si cette option s’avéra difficilement envisageable pour Clinton – difficile de trouver un adversaire à sa taille dans un monde unipolaire -, le président Reagan en usa largement. Le déploiement des Pershing II en Europe de l’Ouest lui permit de renforcer sa position et de s’affirmer auprès du centre de l’électorat. De son côté, Obama a face à lui suffisamment de défis pour chercher à s’illustrer sur la scène internationale : le conflit israélo-palestinien, les guerres en Irak et en Afghanistan, l’émergence de la Chine et de la Russie, le déclin militaire des alliés européens de Washington et bien entendu la question nucléaire iranienne. Cependant, le président Obama doit faire face à d’autres sortes de contraintes.

Premièrement, la population américaine est focalisée sur la situation économique. Aussi, s’il choisit de se consacrer à la politique étrangère et que la situation domestique ne s’améliore guère, il perdra fort probablement les prochaines élections présidentielles. Il doit parvenir à engendrer un important succès en matière de politique étrangère, ou du moins à donner l’impression d’occuper une place d’homme fort sur les questions relatives à la sécurité intérieure, tout en profitant d’un renouveau économique qui lui permettra de décrédibiliser les Républicains.

Deuxièmement, B. Obama a toujours axé sa vision en matière de politique étrangère (y compris durant la campagne présidentielle) sur le principe d’accommodation au lieu de suivre une logique de confrontation (exception faite de l’Afghanistan où il s’est montré particulièrement déterminé). Il risque donc de s’exposer aux attaques des Républicains qui pourraient qualifier son action d’opportuniste. Celle-ci doit donc être crédible, répondre à un besoin légitime et surtout, être couronnée de succès !

Si nous prenons la peine de passer les challenges qui s’offrent à lui en revue, nous constatons que le président Obama n’a en réalité pas beaucoup le choix. Il lui serait difficile de renvoyer des troupes en Irak après avoir annoncé un plan de retrait pour 2014, tout comme il lui serait difficile d’en envoyer encore plus en Afghanistan. Il courrait alors le risque d’être comparé au président Johnson, donnant l’impression d’envoyer des soldats se battre en masse mais sans un plan précis et efficace. B. Obama pourrait également intensifier l’action des Etats-Unis au Pakistan mais le succès d’un tel choix s’avère plus qu’incertain. De plus, il n’est pas sur qu’Islamabad accepte un interventionnisme accru de la part de Washington sur son territoire.

Ne parlons même pas du conflit palestinien qui dans les circonstances actuelles semble particulièrement enrayé.

Si la Russie et la Chine constitue des challengers de poids pour les Etats-Unis, leur menace n’est pas ressentie comme présentant un caractère d’urgence ou dramatique par la population américaine. Focaliser l’attention de la politique étrangère de Washington sur ces problématiques ne s’avérerait donc pas assez pertinent. Il en va de même pour le renforcement des capacités militaires des alliés européens. De même, étant donné la conjoncture politique actuelle sur le vieux continent, il est fort peu probable que les Etats-Unis parviennent à convaincre leurs alliés de la nécessité d’augmenter leurs budgets de défense.

La situation en Corée du Nord s’avère beaucoup plus critique mais les Etats-Unis sont ici limités dans leur possibilité de mener une action militaire par les mécanismes de dissuasion nucléaire. De plus, le régime nord-coréen est perçu comme pragmatique et menant avant tout une politique garantissant sa survie. Dès lors, Pyongyang n’est pas perçue comme la menace la plus urgente pour la sécurité des Etats-Unis dans la mesure où sa conduite s’avère relativement rationnelle. La voie diplomatique pour résoudre la crise coréenne apparaît comme la solution la plus plausible depuis Washington, même s’il est fort probable que les Etats-Unis ne braderont pas la sécurité de leurs alliés (Corée du Sud, Japon) et interviendront dès lors de manière musclée si les circonstances l’imposent. Washington privilégie donc le statu quo, en attendant de parvenir à atténuer les tensions par le recourt à la diplomatie.

Il reste donc l’Iran. Il est vrai que ce défit apparaît comme légitime auprès de l’opinion publique. Pour rappel, un sondage réalisé par CNN en octobre 2009 indique que 84 % des américains sont convaincus que Téhéran cherche à fabriquer des armes de destruction massive. De ce même sondage, il ressort que 54 % des américains sont en faveurs d’une intervention militaire contre le régime des Mollahs. Il est vrai que ce sondage date d’il y a plus d’un an, mais les évènements qui sont survenus depuis n’ont en rien contribué à améliorer l’image de l’Iran auprès des Américains. Téhéran a ainsi refusé l’offre la plus généreuse que Washington lui ait proposée. M. Ahmadinejad a annoncé la construction de 10 nouveaux sites d’enrichissement (toujours au stade projet, c’est essentiellement rhétorique mais ça n’améliore en rien le climat pour des négociations), a accusé les Etats-Unis d’être responsable de toutes les attaques terroristes à travers le monde et il a même été jusqu’à embrasser la théorie du complot sur les attentats du 11 septembre…

Côté républicain, on se plaint de la faiblesse du président Obama face à Téhéran et on lui reproche son inertie face au militantisme islamique. Côté démocrate, l’Iran apparaît comme un habitué en matière de violation des droits de l’homme, particulièrement depuis la répression qui a suivie l’élection présidentielle de juin 2009. L’Arabie Saoudite, principal allié de Washington et par conséquent, premier rival géopolitique de l’Iran dans la région du Golfe, attend de la part des Etats-Unis une attitude ferme et ne souhaite pas se contenter de la livraison pour10 milliards de dollars de systèmes d’arme sur les 10 prochaines années. Si les européens sont hostiles à l’Iran, ils n’en restent pas moins de farouches opposants à toute escalade susceptible de nuire à leur approvisionnement en pétrole.

Depuis sa prise de fonction, B. Obama a toujours privilégié la voie diplomatique et, en cas d’échec, un renforcement des sanctions contre le régime des Mollahs. L’objectif étant d’affaiblir le pouvoir en place et de permettre à certains membres modérés du système d’émerger sur la scène politique intérieure afin de finalement s’imposer sur les conservateurs. Le raisonnement est ici de penser qu’il sera plus possible de négocier avec des réformateurs, voir des conservateurs modérés et pragmatiques, qu’avec des individus imprégnés de l’idéologie révolutionnaire. Ce choix tactique impose cependant une difficulté au président américain. Si ce dernier désire renverser le ton de sa politique pour la mener sur la voie de la confrontation, il devra trouver les arguments lui permettant de justifier son action, aussi bien auprès de l’opinion publique américaine qu’auprès de la communauté internationale.

La justification toute naturelle serait de clamer que l’Iran cherche bien à se procurer une arme nucléaire et que sa mise au point est imminente – voir qu’il a l’intention de s’en servir une fois en sa possession. Pareil discours apparaîtrait plus légitime dans la bouche de B. Obama que celui tenu par G. W. Bush sur les AMD en Irak. Obama n’a jamais annoncé auparavant que l’Iran possède ou cherche à posséder des AMD… Il a juste mis en avant les doutes de la communauté internationale sur les objectifs réels du régime iranien. Aussi, aux yeux de l’opinion publique, Obama n’apparaît pas comme un faucon et si son discours et son action doivent emprunter un chemin plus musclé, cela apparaîtra plus facilement comme une nécessité face à une menace importante jugée crédible. De telles déclarations présidentielles confirmeraient côté républicain un sentiment depuis déjà longtemps ancré dans leur esprit tandis que du côté démocrate, il serait difficile de s’opposer aux arguments présidentiels. Face à une pareille menace, le président américain serait forcé de recourir à l’action et ce, même si celle-ci va à l’encontre de son désir personnel de privilégier la diplomatie. Après tout, il est de son devoir de commandant en chef de protéger les intérêts et la sécurité du peuple américain. Dans le même temps, il se mettrait à l’abri des attaques de républicains et ce, même si l’affirmation devait se révéler erronée dans l’avenir. N’oublions pas que depuis le début, ce sont des élus républicains qui réclament une intervention militaire en Iran. Bien sur ce scénario déborde de cynisme mais cependant, certains de ces aspects n’en demeurent pas moins pertinents car ils rencontrent des préoccupations qui travaillent réellement l’esprit des dirigeants en place à Washington.

Il convient cependant d’intégrer à ce raisonnement les contraintes auxquelles seraient confrontés les Etats-Unis si ceux-ci devaient finalement opter pour l’intervention armée. Le scénario d’une attaque contre le programme nucléaire iranien par le biais d’une frappe aérienne, régulièrement avancé, ne permettrait pas de résoudre aisément le problème. Une frappe ne serait pas suffisante : les sites sont trop nombreux, trop éparpillés et trop bien enfouis sous le sol que pour être détruit par une seule vague de bombardements. La destruction des sites nucléaires iraniens nécessiterait donc une campagne aérienne intensive et appuyée au sol par des éléments des forces spéciales en charge de vérifier l’étendue des dommages infligés aux infrastructures. En complément, des actions militaires contre les éléments des forces navales iraniennes seraient nécessaires pour empêcher Téhéran de perturber voir bloquer le transit maritime par le détroit d’Ormuz par lequel transite chaque année plus de 40 % des exportations pétrolières mondiales. Mais une campagne aérienne de ce type contre l’Iran ne réglerait pas le problème des forces conventionnelles qui représenteraient toujours une menace contre les autres Etats du Moyen-Orient.

Le scénario de l’invasion terrestre n’est aujourd’hui pas envisageable pour les Etats-Unis. L’Iran rappelons-le, c’est 4 fois l’Irak et trois fois la France. C’est une armée conventionnelle limitée qualitativement mais imposante quantitativement et qui dispose de plus d’une force morale importante et d’un entraînement autrement plus abouti que celui des Talibans afghans ou de l’armée irakienne sous Saddam. La seule option militaire qui semble réaliste pour les Américains est donc la frappe aérienne. Mais si campagne aérienne il doit y avoir, celle-ci ne pourra pas être un conflit armée de courte durée, comme ce fut le cas avec l’opération Renard du désert en 1998 contre l’Irak. Tout comme ce fut le cas pour la campagne aérienne lors de la guerre du Kosovo en 1999, les raids aériens devront durer des mois pour mettre hors d’état les capacités de nuisance iraniennes. Ce sera une guerre où des soldats américains perdront la vie, où certains seront fait prisonnier. Ce sera une guerre qui monopolisera l’attention des médias, alors que des pertes civiles seront inévitables. Ce sera une guerre de durée et d’intensité, ayant non seulement pour objectif de d’enterrer le programme nucléaire iranien, mais également d’affaiblir ses forces conventionnelles. Ce sera une guerre axée sur la supériorité aérienne et technologique des Etats-Unis, et non sur leurs faiblesses en matière de contre-insurrection. Vu de Washington, ce sera une guerre contre le programme nucléaire de la République islamique d’Iran. Mais pour les iraniens, ce sera une guerre contre l’Iran, tandis que pour une part importante du monde musulman, ce sera une guerre contre la République islamique. Aussi, même si cette campagne devait s’avérer être un succès sur le plan militaire, même si ces objectifs devaient être atteints, elle n’en contribuerait pas moins à renforcer politiquement le régime des Mollahs, même si ce dernier en ressort éviscéré militairement parlant. Il resterait dès lors à voir quelles seraient les conséquences économiques de ce conflit dans la durée, quelle serait le management, les réponses apportées par le régime à tous les problèmes qui apparaîtraient et in fine, quelle attitude adopterait la population dans le moyen et le long terme vis-à-vis du régime, une fois que la colère et l’émotivité de la guerre se seront atténuées. Bref, quelles seront les retombées politiques, à la fois en Iran mais également dans l’ensemble du Moyen-Orient.

Il faut encore tenir compte du fait que même le meilleur plan de bataille, une fois les hostilités engagées, peut totalement dévier de sa route initiale et se transformer en véritable fiasco. L’Iran pourrait parvenir à bloquer complètement le détroit d’Ormuz, avec les répercussions que l’on imagine sur l’économie mondiale. Il pourrait également engendrer une guerre civile en Irak et encourager les actions terroristes en Afghanistan. Les services de renseignement américains pourraient être passés à côté du fait que l’Iran possède déjà une arme nucléaire opérationnelle. Il faut aussi tenir compte des autres armes de destruction massives. Qu’en est-il des armes chimiques et biologiques ? Quelles sont les capacités de couplage de telles armes avec les missiles balistiques iraniens ?

Un compromis négocié avec le régime iranien constituerait une solution à moindre coût que l’intervention armée. Le problème, c’est que l’antagonisme et la logique de confrontation sont tellement ancrés dans l’esprit des dirigeants iraniens qu’il semble difficile d’apporter du crédit à cette possibilité. Rétablir un climat de confiance propice à la négociation est un processus long et difficile car il touche directement à la perception, à la construction mentale que se font les parties l’une de l’autre. Or parvenir à modifier ces constructions mentales demande de nombreux efforts qui se doivent de s’inscrire dans la durée. Les conflits en Irlande du Nord ou au Proche-Orient sont là pour illustrer toute la complexité des conflits à fort caractère émotionnel et idéologique. De ce fait, il semble presque impossible pour le président Obama de parvenir à renverser la vapeur dans l’espace du temps qu’il lui reste avant les prochaines élections présidentielles. Sa politique de la main tendue aurait peut-être connue plus de succès si le président Bush n’avait pas autant menacé l’Iran de recourir à la force militaire, ce qui aurait permis de jeter les bases nécessaires à la reconstruction d’un climat moins conflictuel entre les deux parties. Cependant, à décharge du président Bush, les circonstances qui ont encadrées sa présidence expliquent largement l’attitude de méfiance dont il a fait preuve à l’égard du régime des Mollahs. On oublie à mon sens trop souvent l’importance de l’impact que les évènements du 11 septembre 2001 ont eu sur la perception du monde par les Américains et leurs dirigeants.

Quoi qu’il en soit, si B. Obama se montre faible vis-à-vis de la question nucléaire iranienne juste après sa défaite aux élections de mi-mandat, il encourt le risque de se décrédibiliser et d’apparaître irrévocablement comme un président faible qui ne connaîtra sans doute pas de deuxième mandat. Il semble donc difficile pour le président américain de suivre les revendications de Téhéran sur le dossier du nucléaire, comme celles qui sont par exemple contenue dans les accords de Téhéran du 17 mai dernier signés par la Turquie, le Brésil et l’Iran. Si un accord doit être signé, il faut qu’il soit en grande majorité en concordance avec les exigences américaines, ce que Téhéran refusera plus que probablement.

Aussi nous voici de retour à l’option militaire. Pour Barack Obama, une intervention armée couronnée de succès lui permettrait de renforcer sa position de commandant en chef et de s’octroyer un prestige susceptible de lui servir lors des prochaines élections. Cela ne signifie en aucun cas que le président Obama doit attaquer l’Iran car comme nous l’avons développé plus haut, le plan le mieux préparé peut se transformer en fiasco, aboutir à des répercussions désastreuses et inattendues et au final, déstabiliser totalement l’ensemble du Moyen-Orient. Aussi, Barack Obama se trouve actuellement dans une position fort inconfortable tant sa marge de manoeuvre est en réalité réduite. Son meilleur atout serait que le régime iranien prenne aujourd’hui conscience de l’occasion qui s’offre à lui. Si Téhéran adopte un ton plus conciliant qui permettrait d’aboutir à un accord mutuellement avantageux pour les deux parties, alors le président Obama pourrait en tirer profit. De plus, cela irait dans l’intérêt du régime iranien. En effet, en ménageant un président négociateur, Téhéran éloigne le risque de voir arriver à la Maison Blanche un faucon républicain susceptible de faire de l’éradication du régime des Mollahs sa priorité en en matière d’action extérieure. Mais pour en arriver là, il faudrait que les dirigeants iraniens développent un peu plus leur sens du compromis, lequel est actuellement trop peu développé et en incompatibilité complète avec leur sens exacerbé de la confrontation Orient-Occident.

Vincent Eiffling

Source : Chroniques Persanes

S.O.P. : Standard Operating Procedure (vidéo)

Dans Guerre contre le Terrorisme, Guerre d'Irak le 22 décembre 2010 à 17:33

Synopsis : Début 2004, le monde entier découvre avec stupéfaction les photos qui prouvent les mauvais traitements et les infamies dont ont été victimes des prisonniers iraquiens détenus à la prison américaine d’Abu Ghraib. Pendant deux ans, Errol Morris a enquêté pour découvrir ce qui s’est vraiment passé là-bas durant l’automne 2003. Grâce aux photos prises par les soldats, aux témoignages de plusieurs spécialistes et de personnes parfois directement impliquées dans cette affaire, Errol Morris a reconstitué la chronologie des faits et étudié le contexte qui a conduit à ces extrémités. Interview après interview, photo après photo, l’affaire des tortures d’Abu Ghraib prend une dimension bien plus vaste et beaucoup plus dérangeante que celle brossée par les médias. Même si les soldats pris en photo en train d’humilier et de torturer les prisonniers iraquiens ont été condamnés, étaient-ils les seuls coupables ? Pourquoi aucun gradé n’a-t-il jamais été mis en cause ? Qui est vraiment responsable ?

Critique Fluctuat.net : Remarqué dans de nombreux festival et notamment à Berlin où il a reçu l’Ours d’argent, Standard Operating Procedure est un documentaire qui revient sur les photos prises par des soldats américains dans la prison irakienne d’Abu Ghraib. Mêlant de manière très subtile technique documentaire et mise en scène de fiction, ce film pose de nombreuses questions. Si certaines, cruciales, changent le regard porté sur l’actualité, d’autres, comme souvent avec Errol Morris, bouleverseront sûrement les spectateurs, interrogeant leur statut et celui du film qu’ils sont en train de voir. Important, dérangeant, passionnant.

Quand l’affaire des photos d’Abu Ghraib a éclaté, de nombreuses colonnes déploraient l’existence de ces photos et l’ignominie de ceux qui avaient osé les prendre. Elles montraient en effet des soldats souriants face à des corps de prisonniers irakiens humiliés. Une femme notamment s’est attiré les foudres des médias. Lynndie England incarnait le mal absolu. On la voyait sur les clichés les yeux mi-clos, l’air un peu saoul, semblant s’amuser de ce qu’elle infligeait à un homme qu’elle tenait en laisse. On s’était étonné qu’une représentante du sexe dit faible, sexe qu’on considère souvent comme plus émotif et sensible, en soit arrivée à ce point de déshumanisation d’autant plus grand qu’elle est femme.

Aujourd’hui, cinq ans après les faits, trois ans après le procès et alors qu’elle vient de sortir de prison, on la voit s’incarner face à la caméra du réalisateur. Errol Morris la filme comme il filme ses autres témoins ainsi que les acteurs qui en incarnent certains. Sa caméra capte les confidences des gradés de l’armée américaine de la même manière qu’elle recueille les propos de la première classe England. Posée, maquillée, elle se dépouille paradoxalement de son identité de personnage et redevient une personne, un témoin parlant doué de suffisamment de recul et de raison pour revenir sur ses gestes et leur contexte.

Les soldats qui servent en Irak ne sont que des hommes. “Humain trop humains” aurait pu dire Nietzsche. L’un d’entre eux témoigne dès les premières secondes du film et souligne que pour servir en Irak “il faut se considérer comme déjà mort. Si on revient vivant, on peut se dire qu’on a eu de la putain de chance. Si on se considère comme mort, on peut faire toutes les merdes qu’on nous demande de faire”. Bien sûr, à entendre ce témoignage ou bien celui d’England qui explique qu’elle était dans un monde d’hommes, “bien obligée de faire comme eux”, on pense à Une saison de Machettes. Dans ce livre, Jean Hatzfeld a recueilli les témoignages des génocidaires du Rwanda. Nombre d’entre eux cherchaient à détourner un peu de la réalité qu’ils ne pouvaient visiblement pas voir en face. Ici c’est la même chose. Les tortionnaires ne dissimulent pas vraiment mais expliquant leur attitude, tentent de s’arroger les circonstances atténuantes des spectateurs.

Bien sûr il y a quelque chose de choquant pour le péquin moyen à voir des gens s’amuser de la torture. Toutefois, ce péquin devrait sans doute être davantage choqué de l’existence même de cette torture, ce que l’affaire des photos n’a que moyennement discuté, se focalisant sur les visages souriants. Or cette torture est utilisée par l’armée américaine qui suit des “opérations de procédure standards“. Entendant certains de ses représentants, on se dit que la grande muette n’a pu ignorer ce qu’il se passait dans la prison irakienne. Et de se souvenir de la manière dont les médias avaient traité l’information : les photos étaient au centre de l’objectif, les actes à sa périphérie. On avait suivi les médias, s’indignant avec eux alors qu’on aurait sans doute dû poser davantage de questions à l’US Force… Il apparaît alors évident qu’Errol Morris nous aide à nous poser les bonnes questions. Car de quoi ont été accusés ces soldats ? D’avoir pris les photos ou bien de s’être faits prendre ? Comment se fait-il qu’aucun responsable militaire n’ait été inquiété ? Pour Errol Morris, S.O.P. n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ce film n’est que le début d’une enquête sur un sujet sur lequel il y a beaucoup à dire. On ne peut qu’être d’accord.

Etats-Unis, 2008, 110′

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à voir également sur le même sujet :

- The Road to Guantanamo

- Un taxi pour l’enfer (vidéo)

Le fabuleux voyage d’un baril de pétrole (vidéo)

Dans Géopolitique, Pétrole le 20 décembre 2010 à 17:03

Synopsis Arte : Le pétrole est la principale source d’énergie du monde moderne. Son exploitation et sa raréfaction en font un produit cher. Pour mieux comprendre l’évolution de son prix, ce documentaire suit le voyage d’un baril, du Koweït à une station service d’Allemagne… Aussi didactique que possible, ce voyage initiatique a le mérite de faire mieux comprendre les enjeux véritables du pétrole.

Burgan, deuxième gisement pétrolifère de la planète par sa taille, est le point de départ du périple qui amènera le brut jusqu’au consommateur en Europe, essentiellement sous forme de carburant. Les étapes du voyage sont le canal de Suez, le port de Rotterdam et la raffinerie de Gelsenkirchen, en Allemagne, et chacune est un point sensible dans la chaîne d’approvisionnement. En outre, l’or noir ne fait pas qu’alimenter les réservoirs des voitures, les chaudières des maisons ou des usines. Base importante de l’industrie chimique, il se retrouve dans les matières plastiques, mais aussi dans les aliments et les médicaments. L’augmentation des coûts de production participe ainsi à la hausse des prix de nombreux produits d’usage quotidien.

Un documentaire de Mouhcine El Ghomri.

Allemagne, 2006, 44′

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L’expérience de la Troisième Vague (vidéo)

Dans Démocratie, Fascisme le 20 décembre 2010 à 16:07

La Troisième Vague désigne une étude expérimentale du fascisme, menée par le professeur d’histoire Ron Jones avec des élèves de première du lycée Cubberley à Palo Alto (Californie) pendant la première semaine d’avril 1967, dans le cadre d’un cours sur l’Allemagne nazie. N’arrivant pas à expliquer à ses élèves comment les citoyens allemands avaient pu, sans réagir, laisser le parti nazi procéder au génocide de populations entières, Ron Jones décida d’organiser une mise en situation. Il fonda un mouvement nommé « La Troisième Vague », dont l’idéologie vantait les mérites de la discipline et de l’esprit de corps, et qui visait à la destruction de la démocratie, considérée comme un mauvais régime en raison de l’accent qu’elle place sur l’individu plutôt que sur la communauté. L’expérience de la Troisième Vague a inspiré le film La Vague dont est issu cet montage.

L’expérience de Stanford (vidéo)

Dans Réflexion le 20 décembre 2010 à 15:31

Extrait d’un reportage sur l’étude de psychologique expérimentale, l’expérience de Stanford ou effet Lucifer, menée par le psychologue états-unien Philip Zimbardo, en 1971.

« Vous pouvez créer chez les prisonniers un sentiment d’ennui, de peur jusqu’à un certain degré, vous pouvez créer une notion d’arbitraire par le fait que leur vie soit totalement contrôlée par nous, par le système, vous, moi, et ils n’auront aucune intimité… Nous allons faire disparaître leur individualité de différentes façons. En général, tout ceci mène à un sentiment d’impuissance. Dans cette situation, nous aurons tout le pouvoir et ils n’en auront aucun. » Déclaration de Philip Zimbardo aux gardes.

site officiel : The Lucifer Effect

Les services secrets chinois

Dans Chine, Géostratégie le 16 décembre 2010 à 18:27

par l’équipe Scripto pour le Scriptoblog

Un des avantages d’être une colonie de l’Empire OTAN, c’est qu’on peut s’attendre à avoir une information un peu moins mauvaise sur l’Empire Chinois. Un peu moins mauvaise, en tout cas, que si l’on était… chinois.

« Guoanbu... une ombre chinoise. »

 

Ce n’est certes pas demain la veille qu’on verra paraître en France, dans les grandes librairies, un ouvrage aussi approfondi que « Les services secrets chinois », mais consacré, celui-là, par exemple à l’action du MOSSAD en France, ou au verrouillage de l’appareil d’Etat US par les réseaux de la CIA (ne parlons pas de l’action de la DCRI ou de la DGSE).

Et on ne s’en étonnera pas…

Cela dit, ce constat amère n’enlève rien à la nécessité de se documenter. « Les services secrets chinois » de Roger Faligot fait partie de cette rafale de livres qui viennent d’atterrir dans nos librairies pour nous informer que, ô surprise, le véritable adversaire de l’Occident, à l’échelle géostratégique, n’est pas constitué par une bande d’improbables djihadistes explosifs, mais par l’autre superpuissance économique, à savoir la Chine. On fera donc le tri entre ce qui relève de la propagande anti-chinoise et ce qui relève de l’information, on se préoccupera surtout des évènements récents, on zappera l’histoire des services chinois sous Mao, et c’est parti pour une note de lecture !

En décembre 1989, peu de temps après l’écrasement de Tian Anmen, Deng Xiaoping donne ses consignes à ses successeurs : « observer et analyser froidement, dissimuler nos véritables capacités ». En d’autres  termes : en savoir le plus possible sur l’adversaire ou le partenaire, et faire en sorte que de son côté, il en sache le moins possible. La gestion du renseignement est au cœur de la stratégie chinoise. Ce n’est pas un simple outil de la politique étrangère, c’en est une composante intégrée.

Il faut dire que les services  secrets du PCC sont nés en même temps que lui. La police de la concession française de Shanghai avait débarqué par surprise à la réunion fondatrice du mouvement en 1921. Aussitôt, le PCC, à peine constitué, organisa un service de renseignement pour débusquer le traître qui avait dévoilé aux autorités le lieu de l’évènement. L’enquête du camarade Luo Yinong, formé par les soviétiques, révéla que la police française avait pris en filature quelques envoyés du Komintern, à leur arrivée à Shanghai. Parmi eux, le monde est petit, un jeune Français alors inconnu : Jacques Doriot.

Entre les deux guerres, les services du PCC vont s’étoffer progressivement, dans l’ombre des « résidences » mises en place méthodiquement par la Guépéou soviétique. Tandis que le PCC aide les soviétiques à espionner la Chine en ébullition, ceux-ci fournissent aux jeunes services chinois

le support logistique et le réseau pour expédier des agents à l’étranger, pour faire de l’agitation et, en même temps, apprendre. Parmi ces expatriés, on relève un jeune « Hakka », c’est-à-dire le ressortissant d’une minorité ethnique au sein de l’Empire Chinois. Il est affecté à Paris, où il infiltre la Diaspora chinoise pour le compte de ses patrons (de Chine et de Russie). Son nom est Deng Xiaoping, mais pour l’instant, on le surnomme « monsieur Ronéo », car il passe ses soirées à tirer des revues subversives  ronéotypées. Il croise parfois, chez ses amis du PCF, un Vietnamien souriant, un certain Ho-Chi-Minh, ou encore un autre Chinois, au port aristocratique caractéristique de la culture mandarinale, un certain Zhou Enlai. Là, en France, comme d’ailleurs un peu partout à travers l’Occident, les futures élites de la révolution asiatique apprennent à fusionner leur héritage stratégique chinois avec les innovations occidentales. Et ces élites sont, par la force des choses dans toute action clandestine, initiées à la politique sous l’angle du travail de renseignement.

Deng Ziaoping, le père fondateur de la Chine d'eujourd'hui

Les réseaux secrets du PCC s’appuient alors beaucoup sur la minorité Hakka. Il est intéressant de connaître, dans ses grandes lignes, l’histoire de ce petit peuple, membre de la grande famille Han, obligé de se réfugier au sud de l’Empire du Milieu, il y a des siècles, pour fuir les guerres du nord. Déshérités de la Chine, ces « Hakkas » ont développé des habitudes, des capacités, une aptitude générale à la survie sans base territoriale stable, qui ne sont pas sans rappeler les caractéristiques des Juifs ashkénazes en Europe (jusque dans leurs liens structurels avec une société secrète dite des « Grands Frères », la Gelaohui, qui fonctionne par imbrication entre mystique et action). Leur utilisation par les services chinois démontre que le rôle particulier des milieux ashkénazes dans l’histoire des mouvements révolutionnaires ne tient pas à une spécificité juive : elle est d’abord la conséquence d’une isomorphie entre les  aptitudes qu’imposent le nomadisme et les exigences de l’action clandestine.

Les services secrets du PCC se sont formés progressivement, à travers les années de lutte, de 1921 à 1949, constamment sur deux fronts : le front intérieur, où ils apprennent les techniques de l’espionnage (surtout militaire), de l’infiltration (des milliers d’agents du PCC furent « injectés » dans l’appareil du Kuomintang et parmi les informateurs de la police), de la contre-infiltration (exécution systématique des traîtres) et de l’action directe (service action particulièrement violent, utilisé à des fins terroristes), contre les impérialistes occidentaux ou japonais et contre le Kuomintang… mais aussi un front extérieur, où ces services développent des stratégies d’influence méthodique sur les communautés chinoises (surtout à des fins de renseignement non militaire).

Les services secrets du PCC constituent donc un « fait nouveau » dans l’histoire de la Chine : un appareil qui n’est pas spécifiquement centré sur l’Empire du Milieu, mais possède, comme aptitude native, une capacité de projection hors frontières. Cet aspect de leur histoire est essentiel pour comprendre leur efficacité présente : ils sont la synthèse entre vision chinoise et vision occidentale – en quoi on peut supposer qu’ils sont potentiellement plus souples et réactifs que leurs adversaires, en général plus mono-culturels.

Une autre caractéristique des services secrets chinois résulte de leur naissance dans les années de lutte : formés à une époque où le PCC grandissait très vite sans pouvoir vraiment contrôler les adhésions, ils devaient, pour éviter les infiltrations, définir un corps particulier dans cet ensemble. Il en est résulté qu’ils se sont en pratique organisés progressivement comme une sorte de secte à l’intérieur du PCC, ayant très peu de liens avec le reste de la structure. Dans ces conditions, étant donné la forte proportion de dirigeants qui sortent de leurs rangs, on peut un peu les voir à la fois comme des services secrets classiques, et aussi comme une sorte de « Parti intérieur », sur le modèle de l’opposition « Parti intérieur / Parti extérieur » proposée par Orwell dans 1984.

Kang Sheng

On remarquera, à ce propos, que la « contre-infiltration » donne aux services secrets chinois un pouvoir énorme sur tout l’appareil du Parti : de nombreux cadres de ces services ont participé, au moment des « procès de Moscou », à l’épuration anti-trotskiste de Staline. La leçon fut bien apprise, comme l’histoire du maoïsme le démontra : un des maîtres des services secrets chinois sous Mao, Kang Sheng, importa dans le PCC la technique stalinienne des « quotas de traîtres », visant à épurer le Parti régulièrement, sur la base d’une « proportion supposée » de « déviationnistes ». On peut estimer qu’au fond, Mao, pendant une grande partie de son « règne », ne fut que la marionnette des services secrets du PCC.

Etudier les services secrets chinois, c’est probablement étudier le vrai pouvoir à Pékin.

Et aujourd’hui, où en sont les services secrets chinois ?

Quand Deng Xiaoping parvient au pouvoir, en 1978, il commence par réorganiser les services secrets. Pour cela, il conduit une sorte de déstalinisation à la Chinoise, qui épargne la figure tutélaire de Mao (pour ne pas fragiliser l’image du Parti dans les masses populaires) mais écrase les héritiers de Kang Sheng. C’est un peu comme si Khrouchtchev avait fait liquider Beria sans condamner le culte de la personnalité. Deng sait parfaitement ce qu’il fait : pour venir lui-même du sérail des services secrets, il en connaît la puissance. Il sait qu’il suffit de se rendre maître de cette citadelle-là, pour conquérir tout l’Empire.

A la différence de Mao (un Néron déguisé en César), Deng est un authentique visionnaire et, indiscutablement, un des  plus grands hommes de l’histoire chinoise. Il désosse méthodiquement les services secrets du PCC, ne leur laissant qu’un travail de surveillance politique mineur, et réaménage les éléments qu’il en a sortis pour fabriquer une grande agence d’espionnage aux méthodes modernisées. Le modèle en est le KGB, et le nom du service, « Guoanbu », est d’ailleurs l’acronyme de « ministère de la sécurité d’Etat » (tout comme KGB est l’acronyme de « comité de la sécurité d’Etat »). Le cœur de son travail : renseignement extérieur et contre-espionnage. La surveillance de la population dans une perspective idéologique passe au second plan, puis disparaît presque.

Voici l’organisation mise en place sous Deng, et qui est semble-t-il encore en place aujourd’hui, à quelques nuances près (certains bureaux ont été divisés, d’autres ont changé de numéro) :

  • Le 1er Bureau s’occupe de la sécurité intérieure. C’est un service de contre-espionnage au sens large, disposant de sa propre police, et même de ses propres camps au sein du Lao Gai. Il ne s’occupe pas des questions de conformité idéologique, mais du démantèlement des réseaux d’espions une fois ceux-ci détectés par le 6ème Bureau. Il est vrai que dans un pays comme la Chine, la frontière est parfois poreuse entre déviation idéologique et trahison…
  • Le 2ème Bureau s’occupe du renseignement à l’étranger. Il fait un travail assez comparable à celui de la CIA, de la DGSE ou du FSB (en réalité, il s’agit du SVR et non du FSB, le FSB s’occupe de la sécurité intérieure de la Russie et le SVR est le service des renseignements extérieurs de la Russie, ndlr). En France, il est particulièrement actif dans l’étude des réseaux d’influence vers l’Afrique francophone (la cible numéro un de Pékin).
  • Le 3ème Bureau s’occupe de l’infiltration dans les zones visées par l’expansion chinoise (Taïwan en premier lieu). Son travail fut en grande partie à l’origine de la rétrocession bien conduite de Hong Kong : quand elle eut lieu, pour l’essentiel, le scénario avait été pré-cadré avec des élites locales déjà sous influence.
  • Le 4ème Bureau s’occupe de la technologie. Il assure la logistique des autres bureaux.
  • Le 5ème Bureau contrôle le renseignement local. Il doublonne en partie avec le 6ème et le 1er, mais le doublonnage des fonctions est une des règles de l’espionnage, et surtout du contre-espionnage.
  • Le 7ème Bureau se charge des opérations spéciales (surveillances, action directe). Il travaille sur requête des autres bureaux. C’est l’équivalent du Service Actions de la DGSE.
  • Le 8ème Bureau se charge de la recherche au sens large, en grande partie à partir de sources ouvertes. C’est une cellule de veille.
  • Le 9ème Bureau est chargé de la contre-infiltration. C’est la police interne du Guoanbu.
  • Le 10ème Bureau assure la « recherche de l’information scientifique et technique ». En clair, il est spécialisé dans l’espionnage industriel (LA priorité de la Chine depuis quelques décennies).
  • Le 11ème Bureau gère le parc informatique, le déploie et le sécurise (une fonction évidemment de plus en plus cruciale). Il est aussi chargé du travail de recoupement des sources informatiques. Fait peu connu, il doit son organisation générale et ses techniques dans ce domaine à une coopération avec la République Fédérale d’Allemagne (qui, dans le cadre d’un accord, transmit au 11ème Bureau des services chinois le savoir-faire acquis lors de la traque des membres de la Rote Armee Fraktion, d’inspiration maoïste – l’histoire est parfois franchement ironique).
  • Enfin, un « Bureau des  affaires étrangères » est chargé des relations avec les autres services de renseignements équivalents, dans les pays étrangers (alliés ou ennemis). Une des forces des services chinois est leur grande aptitude à construire des partenariats fluides.

Cette organisation est, comme le démontre Roger Faligot, l’épine dorsale du pouvoir chinois contemporain.

Tian'Anmen : la première révolution de couleur ?

1989 : Tian Anmen. Tout le monde se souvient des images de l’écrasement de la « commune étudiante » par les chars. Ce qu’on sait moins, parce qu’il n’y eut pas d’images, c’est que des unités de l’Armée Populaire se sont, à ce moment-là, combattues mutuellement. Certains régiments pékinois refusèrent de laisser les troupes amenées de province écraser les étudiants. Et ce sont en partie les services secrets, par leur action déterminée et précise, qui permirent la mise au pas des troupes récalcitrantes. On sait moins, également, que la Sécurité d’Etat avait repéré des agents de la CIA conduisant, auprès des étudiants pékinois, des opérations de « renseignement agressif » (en clair : des manipulations). Et on se doute que ce repérage n’a pas été pour rien dans l’écrasement final du mouvement (depuis cette date, les services chinois, instruits par l’expérience, étudient sans relâche les opérations de déstabilisation commanditées par leurs adversaires ; on sait par exemple qu’ils ont collecté une masse d’information considérable sur la « révolution orange » ukrainienne, et remonté la piste de ses bailleurs de fonds).

Revenons à Tien Anmen. En somme, Deng avait fait le bon pari : qui tient le Guoanbu, tient la Chine. Deng en tirera aussi toutes  les conclusions à l’heure de s’en aller : c’est un des maîtres des services secrets qui, au moment décisif de 1989, juste avant de faire « ce qu’il fallait », lui signala Jiang Zemin comme un « homme sûr ». En quittant le pouvoir, Deng fera donc de Jiang son successeur – un homme en réalité choisi par les services secrets, et qui pourrait compter sur leur loyauté. Pour assurer l’intérim, pendant quelques temps, entre Deng et Jiang, le PCC aura un secrétaire général « de transition ». Son nom ? Qiao Shi. Son ancienne fonction ? Chef des services spéciaux.

La stabilité de l’Empire chinois ? Voilà à quoi elle tient.

« Le gouvernement chinois n'a pas seulement recours au mensonge et à la violence pour supprimer les gens favorables à une modeste amélioration des droits de l'homme, il fait aussi tout son possible pour cacher la vérité à la communauté internationale. Un gouvernement qui supprime et ne respecte pas son peuple ne peut pas être stable. » Li Fengzhi, ancien espion du Guoanbu qui a fait défection aux Etats-Unis.

Sous Jiang Zemin, l’organisation du Guonbu n’est pas fondamentalement modifiée, même si l’organigramme se détaille (passage à 18 bureaux). Surtout, les services chinois se technicisent, se développent et se tournent massivement vers l’espionnage industriel. Des sections de recherche spécialisées par zone géographique sont constituées. Le Guoanbu de Jiang Zemin modifie ainsi progressivement son orientation : le contre-espionnage reste fort, mais l’espionnage devient plus fort que lui. C’est, désormais, un service mondialisé et technicisé, à l’image de la CIA. Le modèle KGB s’éloigne.

Instruit par l’expérience de Deng, Jiang veille tout particulièrement à conserver la mainmise sur les services secrets. Qiao Shi est progressivement marginalisé : le Guoanbu peut faire l’Empereur, mais il ne peut pas être l’Empereur. En interne, Jiang utilise les « services » pour accroître la répression contre toute dissidence, au fur et à mesure qu’il promeut par ailleurs une ouverture (très contrôlée) en vue d’accélérer le développement économique.

Le niveau d’information acquis par la Sécurité d’Etat chinoise est, à partir de la fin des années Jiang, comparable à celui des autres grandes centrales de renseignement. Quand l’ambassade de Chine à Belgrade est bombardée, Clinton finit (après moult difficultés) par avoir Jiang au téléphone. Celui-ci lui confirme qu’il ne croit pas le président US responsable, et pense que « des gens », au sein de la CIA ou du Pentagone, ont délibérément provoqué le bombardement pour tenter de bloquer le développement des relations USA-Chine.

Simple hypothèse gratuite ? En interne, il semble bien que le Guoanbu ait indiqué à Jiang de quoi il retournait : on relèvera à ce propos que l’aile de l’ambassade pulvérisée est celle où se trouvait le bureau d’un attaché militaire chinois auprès de l’armée serbe. Un attaché militaire qui travaillait efficacement pour aider le régime Milosevic, allant jusqu’à autoriser les Serbes à utiliser le matériel de l’ambassade de Chine pour leurs propres transmissions militaires. Il est vrai qu’il est aussi possible que le Guoanbu ait fabriqué son dossier, afin de justifier un accroissement de ses propres moyens….

En tout cas, nous vivons une époque où les dirigeants des deux plus grandes puissances du monde en sont réduits à compter sur leur homologue pour être renseignés sur leur propre agence de renseignement.

Sous Jiang, puis sous Hu Jintao, le Guoanbu développe énormément ses capacités en matière d’espionnage industriel et technologique. Pour les seuls USA et Canada, le FBI estime que Pékin possède un réseau de 2.000 fonctionnaires, officiels et journalistes, chargés de recueillir du renseignement en zone blanche (information ouverte) ou grise (information confidentielle récupérable par des voies légales). Sur les milliers d’étudiants chinois présents sur le sol US (souvent des « princes rouges », c’est-à-dire des enfants de cadre du Parti), une proportion non négligeable est chargée de recueillir des informations (en particulier dans les laboratoires de recherche où ils sont amenés à faire des stages). En France, l’affaire Huang Lili (étudiante probablement chargée d’espionner industriellement Valeo) a donné une bonne illustration de ce phénomène.

A cela s’ajoutent les « poissons des profondeurs » (terminologie chinoise), c’est-à-dire les agents clandestins chargés d’opérations spéciales (pénétration clandestine dans des lieux sécurisés, piratage informatique, etc.). Pékin possède dans ce domaine un réseau d’espionnage de premier ordre. Probablement, seuls le FSB et le MOSSAD ont de tels moyens d’infiltration. En comparaison, la DGSE et le BND font piètre figure.

Cela dit, l’arme principale en matière d’espionnage technologique reste le système des joint-ventures. Le Guoanbu est passé maître dans l’art de « mettre la pression » à des cadres étrangers, pour qu’ils transfèrent des technologies dans un cadre illégal, à la faveur de transferts légaux. Le dispositif s’accompagne souvent d’offres de financement parallèle (une technique employée aussi dans un cadre plus politique, avec le financement discret de politiciens, aux USA en particulier). La Chine ne possède pas seulement une Diaspora immense, des Zones Economiques Spéciales qui fonctionnent comme des filtres à technologie : elle peut aussi compter sur des ressources financières gigantesques. Là encore, on peut remarquer que son influence aux USA vient curieusement percuter celle des réseaux pro-Israël, jusque sur leur terrain de prédilection.

« Big "Chinese" Brother is watching you. »

Enfin, l’Internet est progressivement devenu un des principaux terrains d’action des services chinois. Ils ont participé à l’élaboration de la Grande Muraille qui protège l’Internet chinois, surveillent les utilisateurs (le Guoanbu laisse des sites dissidents accessibles… pour repérer ceux qui s’y connectent) et filtrent les informations qui peuvent venir de l’étranger. Les services chinois semblent aussi coordonner, en partie du moins, les attaques conduites par les hackers chinois (parmi les meilleurs du monde), attaques qui visent en priorité des sites gouvernementaux et les ordinateurs personnels de fonctionnaires ou cadres étrangers. Les services chinois se sont par ailleurs saisis de la technologie Internet pour sécuriser leurs communications : se sachant écoutés par le réseau anglo-saxon Echelon (station australienne d’Alice Spring), ils ont développés leurs propres autoroutes de l’information, par fibre optique, souvent dédiées à l’utilisation militaire.

Et la France ?

Ma foi, dans la ville-école du Guoanbu, où les services secrets chinois avaient copié, quartier par quartier, les villes des pays-cibles, afin que les futurs espions s’habituent au mode de vie du pays où ils devraient évoluer, il y avait un quartier français (aujourd’hui, on peut supposer que les méthodes se sont modernisées…).

La France est, d’après Roger Falligot, un des « cœurs de cible » du Guoanbu. Elle est facile à pénétrer (société très ouverte, élites très corrompues, attirance culturelle mutuelle entre deux civilisations universalistes, anti-américanisme prononcé, existence d’un fort courant maoïste souvent reconverti mais toujours accessible, richesse d’un monde associatif peu contrôlé, et surtout, bien sûr, importante communauté chinoise). Le contre-espionnage français estime que 10 % des 4.000 restaurants chinois de la région parisienne servent de paravent à des activités du Guoanbu.

Récemment, les Chinois auraient utilisé leurs puissants réseaux français pour mettre « sous la loupe » un personnage qui ne leur inspire pas grande confiance : Nicolas Sarkozy. La nomination de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay n’a pas plu à Pékin (on comprend aisément pourquoi).

Apparemment, si l’on décode bien ce que Roger Faligot sous-entend, les Chinois sont assez vite arrivés à la conclusion que le personnage serait aisé à circonvenir – un contrat Airbus, qu’est-ce que c’est pour la Chine de 2010 ? A peu près l’équivalent d’un contrat sur le gaz naturel avec l’Algérie, pour nous…

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Source : Scriptoblog

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