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Après la dissuasion nucléaire, la dissuasion nanotechnologique ?

31 oct

Le CRN (Center for a Responsible Nanotechnology) publie une série d’essais relatifs au développement des nanotechnologies et aux problèmes éthiques qui en découlent. Publiés dans le journal Nanotechnology Perceptions, et disponibles sur le web, ces textes émanent de spécialistes du sujet. Parmi eux, l’ essai de Ray Kurzweil, inventeur et informaticien de génie parmi les plus primés des Etats-Unis.

« Surnomé « Bionic Hornet », l’engin volant n’est pas plus gros qu’une abeille mais est capable de rechercher, photographier et éventuellement tuer de manière ciblée. »

Archives Internet du 14 avril 2006

Pour lui, “la première moitié du 21e siècle sera caractérisée par trois révolutions imbriquées l’une dans l’autre, en Génétique, Nanotechnologie et Robotique (GNR)“. Enthousiaste, il estime même qu’elles “fourniront les moyens de résoudre des problèmes multiséculaires comme ceux liés au vieillissement, à la maladie ou à la pauvreté“, et permettront d’ici 20 ans d’envoyer dans nos corps des millions de nanorobots soigner nos os, muscles, artères et cellules malades ou vieillissantes, et donc d’atteindre l’ immortalité.

Mais le propos de Kurzweil vaut ici surtout pour sa vision des dangers liés aux nanotechnologies, et des mesures qu’il préconise pour s’en prémunir, vision qu’il avait déjà eu l’occasion d’exposer devant le Congrès américain en 2003. Ray Kurzweil est en effet également l’un des cinq membres de l’Army Science Advisory Board, un comité chargé de conseiller l’armée US en matière de science et de technologies.

Nanos : y renoncer, ou non ?

Kurzweil s’affirme ainsi globalement d’accord avec les craintes (sinon avec les conclusions) qu’exprime Bill Joy dans son manifeste emblématique, Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous, que le co-fondateur de Sun Microsystems écrivit après l’avoir entendu parler des perpectives offertes par les GNR. Pour Bill Joy, du fait de leurs potentialités destructives et de leur caractères duales (militaires et commerciales), celles-ci “menacent de faire de l’homme une espèce en danger “, et que “ la seule alternative réaliste est d’y renoncer, de restreindre la recherche dans le domaine des technologies qui sont trop dangereuses, en posant des limites à notre quête de certains savoirs“.

Kurzweil estime au contraire que cela ne ferait qu’empirer la situation : “la seule manière possible de stopper le rythme d’avancement des technologies GNR serait d’établir un système totalitaire et mondial qui mettrait à mal l’idée même de progrès. En outre, cela conduirait probablement à un échec, sans contrer les dangers nés des GNR, car il en résulterait une activité souterraine qui tendrait à donner naissance à des applications encore plus destructives“.

Il avance ainsi que les mécanismes de régulation et autres moratoires ne feront que retarder le déploiement des GNR, sans pour autant les rendre moins dangereuses. Et parce que la majeure partie des systèmes de “protection”, à l’instar des DRM dans le domaine logiciel, ne fonctionnent pas (ne serait-ce que parce qu’ils peuvent être plus ou moins facilement contournés), qu’il faut donc aller au-delà dans les contre-mesures, et investir dans des systèmes défensifs, sinon offensifs.

Un système “nano-immunitaire” de surveillance et de neutralisation préventive

Le risque serait en effet qu’une attaque (accidentelle, terroriste ou militaire) de nanorobots, de structures moléculaires et autres pathogènes auto-réplicants détruise la biomasse, mais aussi la “civilisation“, en quelques jours ou semaines seulement. Kurzweil propose ainsi de bâtir un “système de défense immunitaire nanotechnologique” composé de nanorobots dotés eux aussi de la capacité de s’auto-répliquer, et capables, non seulement de détecter, mais aussi de neutraliser tout type de charge ou réplication potentiellement dangereuse. Une “gelée bleue” policière pourrait de même combattre la “gelée grise” (”grey goo”) constituée de ces nuées incontrôlables de nanorobots destructeurs et autoreproducteurs.

Dans la foulée, et parce que dans les années 2020 nous aurons également des logiciels qui s’interfaceront avec nos corps et nos cerveaux, et que des nanorobots de la taille de poussières pourront effectuer des missions de surveillance furtive, Ray Kurzweil estime enfin que les forces de police et services de renseignement devront légitimement être autorisé à surveiller les flux de données qui passeront dès lors dans nos corps (et nos pensées).

Conscient des risques d’abus que cela pourrait entraîner, Ray Kurzweil n’en conclut pas moins que si “la technologie sera toujours une épée à double tranchant (…), nous n’avons pas d’autre choix que de renforcer nos défenses, tout en appliquant ces technologies au bénéfice des valeurs humaines, malgré l’absence de consensus sur ce que devraient être ces valeurs.” Mike Treder, cofondateur du CRN, estime lui aussi que “la plus puissante des civilisations, les Etats-Unis, pourraient facilement être conquis par un attaquant dotés d’armes nanotechnologiques“.

Un contrôle total à l’échelle mondiale

D’aucuns pourraient y voir la naissance d’une forme de “dissuasion nanotechnologique” héritée de la “dissuasion nucléaire” et de l’”équilibre de la terreur” qui prévalaient du temps de la Guerre Froide, et que les menaces terroristes, les risques de dissémination accidentelle ou criminelle, ainsi que les menaces de conflits liés au nouveau désordre mondial remettent au goût du jour.

D’autres y verront l’une des facettes de la Révolution dans les affaires militaires (RMA), doctrine américaine élaborée aux débuts des années 90 suite à la chute du bloc de l’Est, mais aussi au traumatisme du Viet Nam. Selon cette doctrine, parce qu’il n’y a plus un seul, mais des myriades d’ennemis potentiels, l’armée américaine doit s’assurer une suprématie technologique totale dans tous les compartiments de la guerre, afin d’épargner la vie de ses soldats et de dissuader ses adversaires d’entreprendre des actions hostiles à quelque niveau que ce soit. Cette doctrine permet également aux dépenses militaires de contribuer de manière toujours plus massive à l’effort américain de recherche et développement.

Comme le note Mike Treder en évoquant l’éventualité d’un futur conflit nanotechnologique, “si les deux parties (ou plus) sont équipées de telles armes, une telle guerre pourrait durer très longtemps, et les pertes se chiffrer en millions de vies. A contrario, si l’un des combattants dispose d’un arsenal bien supérieur, cette guerre pourrait se finir très rapidement, et offrir au vainqueur un contrôle total à l’échelle mondiale“.

Source : Futura-Sciences

Chroniques transatlantiques #4

31 oct

par Lior Chamla pour La théorie du tout

Vous ne saviez pas quelles sont les relations entretenues entre les Etats-Unis et l’Union Européenne ? Ce billet devrait vous intéresser !

Petit retour dans le temps : la résolution sur laquelle porte cette chronique a été votée par le Parlement européen le 8 mai 2008, et porte sur le Conseil Economique Transatlantique [1]. Cette institution est le centre névralgique du partenariat transatlantique. Elle coordonne les sommets et les dialogues qui se tiennent entre les deux rives.

Un bon conseil pour avoir une vue d’ensemble serait de lire les chroniques transatlantiques #1 et #2, ou vous pourrez obtenir un descriptif assez rapide des résolutions qui ont servi de base à ce texte.

Ce que considère le Parlement européen

Je vous passe [comme d'habitude] les “vu …” et les “considérant …”, mais comme à mon habitude, j’ai toujours un petit alinéa qui me plait et que je vous retransmet. Au point A, le Parlement considère que “le Parlement européen et le Congrès des Etats-Unis ont tous deux sans cesse appelé à l’achèvement du marché transatlantique d’ici à 2015“. On le saura.

Le contenu de la résolution

Cette résolution passe sur énormément de points : Le commerce, l’énergie, la science, les normes techniques, les services financiers, etc. Elle a pour but général de présenter certaines étapes préalables à l’inauguration de ce grand marché transatlantique.

Intégration économique

Pour commencer, le Parlement souligne au point 1 que le partenariat transatlantique étroit est “l’instrument clé pour façonner la mondialisation dans l’intérêt de valeurs communes et dans la perspective d’un ordre mondial équitable en matière politique et économique“. Il réitère aussi son avis selon lequel “un marché transatlantique efficace et compétitif forme une base propice à l’établissement ferme du partenariat transatlantique“. Cela ne vous rappelle rien ? Un marché commun qui vire ensuite à l’intégration politique ? Il soutient “résolument le processus de renforcement de l’intégration économique transatlantique” (point 2).

Démantèlement des barrières aux échanges

Alors on apprend au point 3 que la Commission avait décidé à l’époque de “faire réaliser une étude, dont les résultats sont attendus en 2008, sur les obstacles à démanteler pour achever le marché transatlantique“, et le Parlement s’en réjouit.

Services financiers et perte de souveraineté

Je passerai la partie “Services Financiers” car j’avoue ne pas être spécialisé dans ces questions. Pour ceux que cela intéresse, n’hésitez pas à aller lire cette partie qui concerne l’harmonisation des normes financières, et la reconnaissance mutuelle des deux membres. Je citerai juste le point 11 qui parle justement d’un accord-cadre entre UE et USA en matière de supervision des marchés financiers : “La Commission devrait déconseiller la conclusion d’accords bilatéraux entre les Etats membres et les Etats-Unis car de tels accords risqueraient de compromettre l’égalité des conditions de concurrence applicables dans l’Union“. On vous rappelle qui décide vraiment ! Comme c’est aimable.

L’Union européenne par la voix du Parlement consacre aussi au sein de cette résolution le FMI, pour ceux que cela intéresse.

Espoir ?

Au point 16, le Parlement souligne que dans le cadre de ce grand marché, “un niveau élevé de règles sociales, environnementales et sanitaires doit être garanti“. De plus, au point 17, il rappelle que les barrières non tarifaires sont souvent dus à des contraintes sociales, environnementales, culturelles ou sanitaires. Par conséquent, ces barrières “ne doivent pas être supprimées en l’absence d’un acte législatif” et souligne “le rôle primordial que jouent, le parlement européen et le Congrès des Etats-Unis dans le suivi du processus d’harmonisation des normes et d’élimination des obstacles aux échanges commerciaux et aux investissements“. Les parlementaires européens auront leur mot à dire ? Voilà qui est inhabituel…

Les maîtres du monde

Au point 21, le Parlement appelle la commission “à négocier [...] des normes mondiales communes dans le cadre du CET“. Au point 25, il demande à la Commission “de prendre l’initiative [...] d’élaborer des principes transatlantiques de protection des données, [...] à élaborer sans délai des normes mondiales de protection des données dans le cadre du CET“. Peut-être faudrait-il expliquer aux deux compères ivres de pouvoir que sont les Etats-Unis et l’UE qu’ils ne sont pas seuls au monde ?

Questions agricoles

Et oui, il faut aussi passer par là pour ériger le marché commun transatlantique. Cette partie est composée de quatre points, et passe par le problème de la volaille aux médicaments (point 26), le litige des viandes bovines (point 27), “une procédure d’autorisation unique pour toutes les denrées destinées à l’alimentation humaine et animale contenant des organismes génétiquement modifiés” (point 28) et enfin, un dialogue sur les fluctuations des marchés agricoles (point 29).

Coopération énergétique, industrielle et scientifique

Le Parlement demande au point 30 “le renforcement de la coopération stratégique transatlantique dans les politiques de l’énergie, de l’industrie et des sciences [et] souligne l’importance de la question énergétique [...] et de la promotion des politiques de sécurité énergétique basées sur le marché“. Il faut donc coopérer, mais aussi considérer que l’énergie est un marché, et donc reconsidérer les manières d’obtenir la sécurité énergétique.

Organisation Mondiale du Commerce

On demande au Conseil Economique Transatlantique de contribuer “à une conclusion positive du programme de Doha” et considère “la prédominance de l’Union et des Etats-Unis sur le commerce mondial [...] comme un atout potentiel pour le système commercial mondial et son cadre commun“. On a donc d’une part la volonté que le CET pousse loin ses exigences d’ouverture à l’OMC, et d’autre part l’aveu de puissance de ces deux systèmes régionaux qui savent effectivement très bien qu’il n’y a qu’eux qui comptent à l’OMC (notamment au sein de “la Quad“, composée des Etats-Unis, de l’UE, du Japon et du Canada).

Le point 33 porte, lui, sur les litiges commerciaux et sur la volonté de créer des accords bilatéraux UE/USA permettant de traiter ceux-ci.

Au point 38, toujours ce sentiment de puissance : “le concept de marché transatlantique consistant à recourir à la coopération dans le domaine réglementaire afin d’obtenir la suppression progressive des barrières non-tarifaires pourrait jouer un rôle majeur dans le maintien de la dynamique qui sous-tend l’intégration économique mondiale“. Les anti-mondialistes vont hurler ! Cette fuite en avant de la libéralisation devrait donc, selon le Parlement européen, entrainer l’économie mondiale avec elle dans cette même voix.

Le dialogue transatlantique des législateurs

Plusieurs choses à notifier sur cette partie. On constate au point 42 qu’on a toujours un problème quand au scannage des cargaisons entre l’UE et les USA. Mais on souligne aussi “la nécessité de réfléchir dans le cadre de ce dialogue à un programme de l’OMC pour l’après Doha“. Vous avez bien lu : l’Union européenne et les Etats-Unis vont réfléchir ensemble à leurs actions à l’OMC. Comme vous le savez surement, ce n’est déjà plus la France qui contrôle ses intérêts à l’OMC, mais l’Union européenne. Et bien, bientôt on passera à un stade supérieure ou cela sera fait au niveau transatlantique.

Les points 44 et 45 font références aux Dialogues (cités en introduction et dans d’autres chroniques) qui font le lien entre les deux entités. Bien entendu, les seuls dont on parle ici sont le TABD (Transatlantic Business Dialogue), le TLD (Transatlantic Legislator’s Dialogue) et le TACD (Transatlantic Consumers Dialogue). On a totalement oublié le TAED (Transatlantic Environmental Dialogue) et surtout le TALD (Transatlantic Labour’s Dialogue). Pourtant, je n’ai pas encore lu une seule résolution qui oubliait de demander la revitalisation de ces dialogues. Se serait-on résigné ?

Enfin le Parlement recommence à mendier un peu de pouvoir en réaffirmant “sa volonté de renforcer le dialogue entre les deux parlements et demande qu’ils soient impliqués rapidement dans le processus” … Mais ça fait 20 ans que ça dure.

Conclusion

On voit donc que le Parlement européen a à coeur de mener l’intégration la plus profonde possible avec son partenaire américain (même si personnellement, je n’ai jamais été informé de ce genre de tractations, alors que cela dure depuis plus de 20 ans …).

On passe par tous les domaines, et le but est d’uniformiser tout cet ensemble occidentalo-transatlantique. Peut-être une future intégration politique occidentale sous l’égide de l’OTAN ?

Point intéressant : le Parlement européen “estime que ce sont là des questions importantes dont les développements doivent être portés régulièrement à la connaissance des parlements nationaux” (point 47) et je ne peux que souscrire à cet avis.

La suite, dans la prochaine chronique !

Lior Chamla

- Chroniques transatlantiques #1

- Chroniques transatlantiques #2

- Chroniques transatlantiques #3

Notes

[1] Résolution du Parlement européen du 8 mai 2008 sur le Conseil économique transatlantique : http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=TA&reference=P6-TA-2008-0192&language=FR&ring=B6-2008-0280

Source : La théorie du tout