Un blog d'analyses géopolitiques et de culture stratégique

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Après la dissuasion nucléaire, la dissuasion nanotechnologique ?

Dans Technologie le 31 octobre 2010 à 20:13

Le CRN (Center for a Responsible Nanotechnology) publie une série d’essais relatifs au développement des nanotechnologies et aux problèmes éthiques qui en découlent. Publiés dans le journal Nanotechnology Perceptions, et disponibles sur le web, ces textes émanent de spécialistes du sujet. Parmi eux, l’ essai de Ray Kurzweil, inventeur et informaticien de génie parmi les plus primés des Etats-Unis.

« Surnomé « Bionic Hornet », l’engin volant n’est pas plus gros qu’une abeille mais est capable de rechercher, photographier et éventuellement tuer de manière ciblée. »

Archives Internet du 14 avril 2006

Pour lui, “la première moitié du 21e siècle sera caractérisée par trois révolutions imbriquées l’une dans l’autre, en Génétique, Nanotechnologie et Robotique (GNR)“. Enthousiaste, il estime même qu’elles “fourniront les moyens de résoudre des problèmes multiséculaires comme ceux liés au vieillissement, à la maladie ou à la pauvreté“, et permettront d’ici 20 ans d’envoyer dans nos corps des millions de nanorobots soigner nos os, muscles, artères et cellules malades ou vieillissantes, et donc d’atteindre l’ immortalité.

Mais le propos de Kurzweil vaut ici surtout pour sa vision des dangers liés aux nanotechnologies, et des mesures qu’il préconise pour s’en prémunir, vision qu’il avait déjà eu l’occasion d’exposer devant le Congrès américain en 2003. Ray Kurzweil est en effet également l’un des cinq membres de l’Army Science Advisory Board, un comité chargé de conseiller l’armée US en matière de science et de technologies.

Nanos : y renoncer, ou non ?

Kurzweil s’affirme ainsi globalement d’accord avec les craintes (sinon avec les conclusions) qu’exprime Bill Joy dans son manifeste emblématique, Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous, que le co-fondateur de Sun Microsystems écrivit après l’avoir entendu parler des perpectives offertes par les GNR. Pour Bill Joy, du fait de leurs potentialités destructives et de leur caractères duales (militaires et commerciales), celles-ci “menacent de faire de l’homme une espèce en danger “, et que “ la seule alternative réaliste est d’y renoncer, de restreindre la recherche dans le domaine des technologies qui sont trop dangereuses, en posant des limites à notre quête de certains savoirs“.

Kurzweil estime au contraire que cela ne ferait qu’empirer la situation : “la seule manière possible de stopper le rythme d’avancement des technologies GNR serait d’établir un système totalitaire et mondial qui mettrait à mal l’idée même de progrès. En outre, cela conduirait probablement à un échec, sans contrer les dangers nés des GNR, car il en résulterait une activité souterraine qui tendrait à donner naissance à des applications encore plus destructives“.

Il avance ainsi que les mécanismes de régulation et autres moratoires ne feront que retarder le déploiement des GNR, sans pour autant les rendre moins dangereuses. Et parce que la majeure partie des systèmes de “protection”, à l’instar des DRM dans le domaine logiciel, ne fonctionnent pas (ne serait-ce que parce qu’ils peuvent être plus ou moins facilement contournés), qu’il faut donc aller au-delà dans les contre-mesures, et investir dans des systèmes défensifs, sinon offensifs.

Un système “nano-immunitaire” de surveillance et de neutralisation préventive

Le risque serait en effet qu’une attaque (accidentelle, terroriste ou militaire) de nanorobots, de structures moléculaires et autres pathogènes auto-réplicants détruise la biomasse, mais aussi la “civilisation“, en quelques jours ou semaines seulement. Kurzweil propose ainsi de bâtir un “système de défense immunitaire nanotechnologique” composé de nanorobots dotés eux aussi de la capacité de s’auto-répliquer, et capables, non seulement de détecter, mais aussi de neutraliser tout type de charge ou réplication potentiellement dangereuse. Une “gelée bleue” policière pourrait de même combattre la “gelée grise” (”grey goo”) constituée de ces nuées incontrôlables de nanorobots destructeurs et autoreproducteurs.

Dans la foulée, et parce que dans les années 2020 nous aurons également des logiciels qui s’interfaceront avec nos corps et nos cerveaux, et que des nanorobots de la taille de poussières pourront effectuer des missions de surveillance furtive, Ray Kurzweil estime enfin que les forces de police et services de renseignement devront légitimement être autorisé à surveiller les flux de données qui passeront dès lors dans nos corps (et nos pensées).

Conscient des risques d’abus que cela pourrait entraîner, Ray Kurzweil n’en conclut pas moins que si “la technologie sera toujours une épée à double tranchant (…), nous n’avons pas d’autre choix que de renforcer nos défenses, tout en appliquant ces technologies au bénéfice des valeurs humaines, malgré l’absence de consensus sur ce que devraient être ces valeurs.” Mike Treder, cofondateur du CRN, estime lui aussi que “la plus puissante des civilisations, les Etats-Unis, pourraient facilement être conquis par un attaquant dotés d’armes nanotechnologiques“.

Un contrôle total à l’échelle mondiale

D’aucuns pourraient y voir la naissance d’une forme de “dissuasion nanotechnologique” héritée de la “dissuasion nucléaire” et de l’”équilibre de la terreur” qui prévalaient du temps de la Guerre Froide, et que les menaces terroristes, les risques de dissémination accidentelle ou criminelle, ainsi que les menaces de conflits liés au nouveau désordre mondial remettent au goût du jour.

D’autres y verront l’une des facettes de la Révolution dans les affaires militaires (RMA), doctrine américaine élaborée aux débuts des années 90 suite à la chute du bloc de l’Est, mais aussi au traumatisme du Viet Nam. Selon cette doctrine, parce qu’il n’y a plus un seul, mais des myriades d’ennemis potentiels, l’armée américaine doit s’assurer une suprématie technologique totale dans tous les compartiments de la guerre, afin d’épargner la vie de ses soldats et de dissuader ses adversaires d’entreprendre des actions hostiles à quelque niveau que ce soit. Cette doctrine permet également aux dépenses militaires de contribuer de manière toujours plus massive à l’effort américain de recherche et développement.

Comme le note Mike Treder en évoquant l’éventualité d’un futur conflit nanotechnologique, “si les deux parties (ou plus) sont équipées de telles armes, une telle guerre pourrait durer très longtemps, et les pertes se chiffrer en millions de vies. A contrario, si l’un des combattants dispose d’un arsenal bien supérieur, cette guerre pourrait se finir très rapidement, et offrir au vainqueur un contrôle total à l’échelle mondiale“.

Source : Futura-Sciences

Chroniques transatlantiques #4

Dans États-Unis, Union Européenne le 31 octobre 2010 à 17:26

par Lior Chamla pour La théorie du tout

Vous ne saviez pas quelles sont les relations entretenues entre les Etats-Unis et l’Union Européenne ? Ce billet devrait vous intéresser !

Petit retour dans le temps : la résolution sur laquelle porte cette chronique a été votée par le Parlement européen le 8 mai 2008, et porte sur le Conseil Economique Transatlantique [1]. Cette institution est le centre névralgique du partenariat transatlantique. Elle coordonne les sommets et les dialogues qui se tiennent entre les deux rives.

Un bon conseil pour avoir une vue d’ensemble serait de lire les chroniques transatlantiques #1 et #2, ou vous pourrez obtenir un descriptif assez rapide des résolutions qui ont servi de base à ce texte.

Ce que considère le Parlement européen

Je vous passe [comme d'habitude] les “vu …” et les “considérant …”, mais comme à mon habitude, j’ai toujours un petit alinéa qui me plait et que je vous retransmet. Au point A, le Parlement considère que “le Parlement européen et le Congrès des Etats-Unis ont tous deux sans cesse appelé à l’achèvement du marché transatlantique d’ici à 2015“. On le saura.

Le contenu de la résolution

Cette résolution passe sur énormément de points : Le commerce, l’énergie, la science, les normes techniques, les services financiers, etc. Elle a pour but général de présenter certaines étapes préalables à l’inauguration de ce grand marché transatlantique.

Intégration économique

Pour commencer, le Parlement souligne au point 1 que le partenariat transatlantique étroit est “l’instrument clé pour façonner la mondialisation dans l’intérêt de valeurs communes et dans la perspective d’un ordre mondial équitable en matière politique et économique“. Il réitère aussi son avis selon lequel “un marché transatlantique efficace et compétitif forme une base propice à l’établissement ferme du partenariat transatlantique“. Cela ne vous rappelle rien ? Un marché commun qui vire ensuite à l’intégration politique ? Il soutient “résolument le processus de renforcement de l’intégration économique transatlantique” (point 2).

Démantèlement des barrières aux échanges

Alors on apprend au point 3 que la Commission avait décidé à l’époque de “faire réaliser une étude, dont les résultats sont attendus en 2008, sur les obstacles à démanteler pour achever le marché transatlantique“, et le Parlement s’en réjouit.

Services financiers et perte de souveraineté

Je passerai la partie “Services Financiers” car j’avoue ne pas être spécialisé dans ces questions. Pour ceux que cela intéresse, n’hésitez pas à aller lire cette partie qui concerne l’harmonisation des normes financières, et la reconnaissance mutuelle des deux membres. Je citerai juste le point 11 qui parle justement d’un accord-cadre entre UE et USA en matière de supervision des marchés financiers : “La Commission devrait déconseiller la conclusion d’accords bilatéraux entre les Etats membres et les Etats-Unis car de tels accords risqueraient de compromettre l’égalité des conditions de concurrence applicables dans l’Union“. On vous rappelle qui décide vraiment ! Comme c’est aimable.

L’Union européenne par la voix du Parlement consacre aussi au sein de cette résolution le FMI, pour ceux que cela intéresse.

Espoir ?

Au point 16, le Parlement souligne que dans le cadre de ce grand marché, “un niveau élevé de règles sociales, environnementales et sanitaires doit être garanti“. De plus, au point 17, il rappelle que les barrières non tarifaires sont souvent dus à des contraintes sociales, environnementales, culturelles ou sanitaires. Par conséquent, ces barrières “ne doivent pas être supprimées en l’absence d’un acte législatif” et souligne “le rôle primordial que jouent, le parlement européen et le Congrès des Etats-Unis dans le suivi du processus d’harmonisation des normes et d’élimination des obstacles aux échanges commerciaux et aux investissements“. Les parlementaires européens auront leur mot à dire ? Voilà qui est inhabituel…

Les maîtres du monde

Au point 21, le Parlement appelle la commission “à négocier [...] des normes mondiales communes dans le cadre du CET“. Au point 25, il demande à la Commission “de prendre l’initiative [...] d’élaborer des principes transatlantiques de protection des données, [...] à élaborer sans délai des normes mondiales de protection des données dans le cadre du CET“. Peut-être faudrait-il expliquer aux deux compères ivres de pouvoir que sont les Etats-Unis et l’UE qu’ils ne sont pas seuls au monde ?

Questions agricoles

Et oui, il faut aussi passer par là pour ériger le marché commun transatlantique. Cette partie est composée de quatre points, et passe par le problème de la volaille aux médicaments (point 26), le litige des viandes bovines (point 27), “une procédure d’autorisation unique pour toutes les denrées destinées à l’alimentation humaine et animale contenant des organismes génétiquement modifiés” (point 28) et enfin, un dialogue sur les fluctuations des marchés agricoles (point 29).

Coopération énergétique, industrielle et scientifique

Le Parlement demande au point 30 “le renforcement de la coopération stratégique transatlantique dans les politiques de l’énergie, de l’industrie et des sciences [et] souligne l’importance de la question énergétique [...] et de la promotion des politiques de sécurité énergétique basées sur le marché“. Il faut donc coopérer, mais aussi considérer que l’énergie est un marché, et donc reconsidérer les manières d’obtenir la sécurité énergétique.

Organisation Mondiale du Commerce

On demande au Conseil Economique Transatlantique de contribuer “à une conclusion positive du programme de Doha” et considère “la prédominance de l’Union et des Etats-Unis sur le commerce mondial [...] comme un atout potentiel pour le système commercial mondial et son cadre commun“. On a donc d’une part la volonté que le CET pousse loin ses exigences d’ouverture à l’OMC, et d’autre part l’aveu de puissance de ces deux systèmes régionaux qui savent effectivement très bien qu’il n’y a qu’eux qui comptent à l’OMC (notamment au sein de “la Quad“, composée des Etats-Unis, de l’UE, du Japon et du Canada).

Le point 33 porte, lui, sur les litiges commerciaux et sur la volonté de créer des accords bilatéraux UE/USA permettant de traiter ceux-ci.

Au point 38, toujours ce sentiment de puissance : “le concept de marché transatlantique consistant à recourir à la coopération dans le domaine réglementaire afin d’obtenir la suppression progressive des barrières non-tarifaires pourrait jouer un rôle majeur dans le maintien de la dynamique qui sous-tend l’intégration économique mondiale“. Les anti-mondialistes vont hurler ! Cette fuite en avant de la libéralisation devrait donc, selon le Parlement européen, entrainer l’économie mondiale avec elle dans cette même voix.

Le dialogue transatlantique des législateurs

Plusieurs choses à notifier sur cette partie. On constate au point 42 qu’on a toujours un problème quand au scannage des cargaisons entre l’UE et les USA. Mais on souligne aussi “la nécessité de réfléchir dans le cadre de ce dialogue à un programme de l’OMC pour l’après Doha“. Vous avez bien lu : l’Union européenne et les Etats-Unis vont réfléchir ensemble à leurs actions à l’OMC. Comme vous le savez surement, ce n’est déjà plus la France qui contrôle ses intérêts à l’OMC, mais l’Union européenne. Et bien, bientôt on passera à un stade supérieure ou cela sera fait au niveau transatlantique.

Les points 44 et 45 font références aux Dialogues (cités en introduction et dans d’autres chroniques) qui font le lien entre les deux entités. Bien entendu, les seuls dont on parle ici sont le TABD (Transatlantic Business Dialogue), le TLD (Transatlantic Legislator’s Dialogue) et le TACD (Transatlantic Consumers Dialogue). On a totalement oublié le TAED (Transatlantic Environmental Dialogue) et surtout le TALD (Transatlantic Labour’s Dialogue). Pourtant, je n’ai pas encore lu une seule résolution qui oubliait de demander la revitalisation de ces dialogues. Se serait-on résigné ?

Enfin le Parlement recommence à mendier un peu de pouvoir en réaffirmant “sa volonté de renforcer le dialogue entre les deux parlements et demande qu’ils soient impliqués rapidement dans le processus” … Mais ça fait 20 ans que ça dure.

Conclusion

On voit donc que le Parlement européen a à coeur de mener l’intégration la plus profonde possible avec son partenaire américain (même si personnellement, je n’ai jamais été informé de ce genre de tractations, alors que cela dure depuis plus de 20 ans …).

On passe par tous les domaines, et le but est d’uniformiser tout cet ensemble occidentalo-transatlantique. Peut-être une future intégration politique occidentale sous l’égide de l’OTAN ?

Point intéressant : le Parlement européen “estime que ce sont là des questions importantes dont les développements doivent être portés régulièrement à la connaissance des parlements nationaux” (point 47) et je ne peux que souscrire à cet avis.

La suite, dans la prochaine chronique !

Lior Chamla

- Chroniques transatlantiques #1

- Chroniques transatlantiques #2

- Chroniques transatlantiques #3

Notes

[1] Résolution du Parlement européen du 8 mai 2008 sur le Conseil économique transatlantique : http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=TA&reference=P6-TA-2008-0192&language=FR&ring=B6-2008-0280

Source : La théorie du tout

Liquidation totale ! (vidéo)

Dans Mondialisation, Multinationales, Privatisation le 29 octobre 2010 à 15:51

Enquête aux quatre coins du monde sur les conséquences de la privatisation des services publics et leurs effets concrets dans la vie des individus.

« Les entreprises nationalisées ont eut pour vocation de suppléer aux insuffisances du marché, d'être le fer de lance d'une politique économique démocratique, d'assurer des missions de service public, de favoriser l'égalité des citoyens, de jouer un rôle d'aiguillon social. Or aucun de ces objectifs ne constitue plus la priorité des gouvernants, une partie de l'opinion s'est mise à douter qu'ils restaient accessibles, et la vente des entreprises nationales a semblé constituer un gisement financier facilement exploitable. Pourtant, privatiser, c'est oublier ce que soixante ans au moins d'histoire économique ont enseigné. » Serge Halimi

Synopsis International News : Bongani et son équipe d’électriciens « guerilleros » sillonnent les rues de Soweto pour raccorder au réseau ceux qui sont privés d’électricité parce qu’ils ne peuvent plus payer leur facture. Simon, conducteur de locomotive, parle des accidents mortels qui se sont multipliés depuis la privatisation des chemins de fer à l’époque de Margaret Thatcher. Minda, qui vit dans un bidonville aux Philippines, doit se débrouiller chaque semaine pour trouver l’argent nécessaire à la dialyse de son fils, car le système de santé privatisé n’assure plus les pauvres du pays. A Cochabamba, en Bolivie, les habitants se mobilisent contre une multinationale américaine qui a pris le contrôle de la distribution d’eau dans la ville. Le documentaire donne aussi la parole aux tenants de la privatisation, représentants de la Banque mondiale et du FMI ou chefs d’entreprises privatisées.

Durée : 90′

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Source : International News

Des lieux de la cyberguerre (I)

Dans Cyberespace, Guerre de l'Information le 29 octobre 2010 à 15:08

par Olivier Kempf pour Alliance Géostratégique

Note de l’auteur : Voici le premier d’une série de billets qui visent à déterminer comment l’analyse géopolitique peut être pertinente pour analyser les questions cyber (on se reportera à cet excellent billet sur les définitions du cyberespace).

« La question réside surtout dans la capacité de l’Etat à assumer publiquement qu’il effectue un contrôle de l’Internet auquel accèdent ses ressortissants plutôt que de s’interroger sur le principe d’une telle surveillance dont l’existence ne fait plus aucun doute. » N. Arpagian

Selon la récente livraison de « L’atlas des mondialisations », le mot de « mondialisation » a plusieurs significations : homogénéisation humaine, développement accéléré des échanges, domination culturelle, …. En tous les cas, l’Internet constitue l’un des agents principaux de cette mondialisation : Internet périmerait toute frontière et rendrait la notion obsolète : partant, ce serait l’Etat qui perdrait son monopole. Plusieurs exemples sont souvent donnés à l’appui de cette hypothèse. Par exemple, l’augmentation incroyable des transactions financières (permise par la dématérialisation des échanges) a considérablement réduit la capacité d’intervention des Etats. On ne cesse de parler de guerre des monnaies, mais les accords du Plaza en septembre 1985 suivis en février 1987 des accords du Louvre ne sont aujourd’hui plus envisageables : en 2007, les volumes quotidiens sur les marché des changes atteignent 3210 milliards de dollars (selon la dernière enquête de la BRI). De même, la puissance des firmes multinationales a souvent été évoquée pour démontrer l’impuissance croissante des Etats traditionnels.

Il y aurait donc en cours un processus de déterritorialisation, les acteurs émergents profitant notamment des plus grandes facilités d’échange : échange de biens, de capitaux, de personnes, et surtout d’information. La conclusion qui est couramment tirée affirme que l’analyse géopolitique (étatique et territorialisée) serait par voie de conséquence déficiente : d’une part à cause de la disparition des frontières, d’autre part à cause de l’universalisation des réseaux : puisque le monde est sans territoire délimités, il ne pourrait plus y avoir de rivalité de puissance sur ces territoires. Toute difficulté qui interviendrait sur cet espace mondialisé n’appellerait donc logiquement qu’une réponse mondiale.

Ainsi, on cite usuellement deux difficultés mondiales qui nécessiteraient des réponses mondiales : le réchauffement climatique et la cybersécurité (ou sécurité dans l’espace cyber). Attardons nous à ce dernier cas.

La cybersécurité serait problématique pour deux raisons : tout d’abord, les caractéristiques du « milieu » informatique pousserait certains à s’affranchir des règles et à devenir sinon des terroristes (gardons nous des mots trop lourds de signification) du moins des hors-la-loi qui, quelque soit le motif (goût de la performance technique, volonté de se mettre en avant, expression d’une philosophie libérale/libertaire, appât du gain…) décident de mettre en difficulté les règles qui organisent les systèmes de communication : hacking, cracking, phishing, dénis d’accès et autres expressions bizarres entrent dans cette catégorie. Il y aurait ensuite d’authentiques malfaisants (bandits et crapules, maffias, terroristes et autres « méchants ») qui utiliseraient les ressources de l’informatique pour camoufler leurs activités voire en développer de nouvelles, adaptées à ce nouveau milieu.

Pour répondre à ces « menaces », il faudrait une police qui régente le réseau et y fasse régner l’ordre public. Mais comme le réseau est mondial, il est logique que la réponse doive être mondiale.

Or, elle ne l’est pas et on ne voit pas qu’on s’y dirige. Au contraire.

En effet, contrairement à une idée reçue, il y a des frontières sur le net. Deux exemples parmi d’autres : la Chine bloque sur son territoire l’accès à certaines informations disponibles sur Internet, ce qui a provoqué une controverse vigoureuse avec le moteur de recherche Google (voir ici) . De même, les Émirats Arabes Unis ont suspendus certains services du téléphone multimédia Blackberry à cause de ses cryptages qui empêchaient les autorités de surveiller les communications sur le territoire (voir ici) . L’Arabie Saoudite et l’Inde ont annoncé des démarches similaires (voir ici). Comme le dit N. Arpagian, auteur d’un livre sur le sujet (fiche de lecture ici), « la question réside surtout dans la capacité de l’Etat à assumer publiquement qu’il effectue un contrôle de l’Internet auquel accèdent ses ressortissants plutôt que de s’interroger sur le principe d’une telle surveillance dont l’existence ne fait plus aucun doute » (voir ici). Ainsi, le président américain Barack Obama décrit l’infrastructure numérique comme un « bien stratégique national » (voir ici).

En fait, il faut probablement se déprendre d’une vision décalée de la mondialisation telle qu’on pouvait l’avoir à la fin des années 1990, jusqu’à l’éclatement de la bulle Internet (mars 2000). La concomitance de cet éclatement et des attentats du 11 septembre 2001a ramené les États au centre du jeu, notamment en matière de surveillance informatique. Ces événements ont favorisé la prise de conscience par les États que la lutte antiterroriste était justement une affaire nationale, même si elle s’accommodait de partages de renseignements et de coopérations entre nations (inter-nationales au sens propre). On assiste depuis à un gigantesque effort de maîtrise des signaux numériques : visa électronique, développement des biométries, transactions financières transfrontières, communications, ….

On découvre ainsi qu’il n’existe pas de texte international régissant la sécurité sur Internet l’exception de la Convention du Conseil de l’Europe de novembre 2001 sur la cybercriminalité, (voir ici). Il faut donc se méfier des grandes déclarations produites par les grandes institutions collectives (UE, OTAN, OSCE, G8, …). Les Etats demeurent les maîtres de leur propre sécurité interne. Il y a donc toujours des frontières sur le réseau.

La conclusion est logique : l’approche géopolitique demeure valide. Elle distingue les espaces des territoires, les seconds étant orientés et polarisés, à la différence des premiers.

L’approche cyberstratégique se voit par conséquent précisée :

  • Une partie traite de la sécurité intérieure, et ressortit d’une police générale (même si des moyens militaires peuvent être utilisés) : au sens propre, c’est le champ de la cybersécurité.
  • Une partie traite de la sécurité extérieure, la cyberdéfense proprement dite.

Nous verrons ultérieurement ce qu’il en est.

Olivier Kempf

Le site d’Olivier Kempf : EGEA (Études Géopolitiques Européennes et Atlantiques)

Source : Alliance Géostratégique

« Impérialisme et savoir »

Dans Analyse, Éducation, Culture, Géopolitique le 28 octobre 2010 à 16:34

Le 1er et 2 mai 2010 s’est tenue la conférence « Impérialisme académique » à l’Université Al-Zahra de Téhéran. On pouvait y entendre l’intervention, intitulée « Impérialisme et savoir », du professeur Vinay Lal de l’UCLA, historien de la culture et spécialiste des migrations aux Etats-Unis.

« Si vous examinez le terme « Océan Indien » c'est un monde incroyablement riche, ou les gens d'Inde, de Chine, d'Asie du Sud-Est, de la Côte est de l'Afrique, du Golfe, interagirent sur une période de six ou sept siècles. En d'autres termes, bien avant que l'Inde, l'Iran, la Chine, même le Japon, rencontrent l'Occident, ils s'étaient déjà rencontrés, fréquentés. Dans des conditions infiniment plus hospitalières, moins oppressives que sous la domination coloniale. » Vinay Lal

 

« Bien. Je suis le dernier intervenant. Je dois avouer que je suis impressionné par la discipline de mes prédécesseurs au micro dans leur respect du temps de parole, reste à savoir si j’en serais capable. Le poète britannique T.S. Elliot écrit dans son œuvre Four Quartets « L’histoire peut-être libération, l’histoire peut-être servitude ». Je voudrais suggérer que l’histoire a largement été servitude. Et je vais proposer en conclusion des façons de repenser l’idée même d’histoire. Si vous regarder la conquête britannique des Indes, la conquête française de l’Algérie et de l’Indochine, la conquête hollandaise de l’Indonésie etc. il apparait clairement qu’il s’agissait ultimement, de conquêtes du savoir. Le colonisateur est arrivé, il a infligé sa domination militaire, dans certains cas, pas tous, il avait une supériorité technologique, il avait sans l’ombre d’un doute une supériorité en terme de système bureaucratique, administratif. Mais il est néanmoins clair, si on regarde l’histoire du colonialisme, que longtemps après le départ du colonisateur, le colonisé reste colonisé. Et telle est notre condition fondamentale aujourd’hui. Et je voudrais avancer l’idée qu’une des modalité principale du colonialisme dans le champ du savoir, en d’autre terme je veux dire qu’il ne faut pas aborder l’impérialisme seulement par les catégories de l’économie, militaires, administratives, il faut comprendre l’impérialisme comme un projet de savoir. En d’autres termes, vous prenez les systèmes de savoir des colonisés, et vous les remplacez par vos propres systèmes. Et les systèmes de savoir ont une dimension politique.

Donc ma proposition centrale ici est que l’histoire fut un des principaux éléments des systèmes de savoir imposé par le colonisateur, je veux donc examiner le rôle de l’histoire dans le processus de colonisation des systèmes de savoir.

Évidemment l’histoire a plusieurs significations, ici je vais faire référence à l’histoire comme discipline, comme discipline de pensée et de recherche, mais l’histoire fait référence aussi à «ce qui s’est produit par le passé ». Comme par exemple dans cette phrase en anglais, si vous me permettez « Georges Bush is history » « Georges Bush c’est du passé », qui veut dire « il appartient au passé, oublions-le, il est parti ». C’est l’autre sens qu’on donne au mot histoire, histoire comme référence aux évènements du passé. Ce faisant, une chose regrettable se produit, les gens en viennent à considérer Histoire et Passé comme synonymes, ce qui n’est absolument pas le cas. C’est quelque chose sur lequel nous serons amenés à revenir ensemble et je tenterais d’expliquer pourquoi c’est important.

Maintenant 3 points fondamentaux que je souhaite aborder en lien avec cette notion d’histoire, premièrement l’idée d’État-nation, deuxièmement l’idée de développement et troisièmement la notion de l’idéal, de modèle. Je soutiens que l’idée d’histoire a des liens inextricables avec ces 3 notions dominantes.

Le concept d’Histoire et l’État-nation ont connu une ascension simultanée. Et nous devons nous rappeler que l’Iran, l’Inde, la Chine, pour ne citer que ces trois-là, étaient des civilisations bien avant de devenir des États-nations, et en principe, les civilisations sont des entités bien plus riches que les États-nations. Selon moi, l’État-Nation est la forme la plus insidieuse de communauté jamais inventé depuis le début de l’humanité. Certes il est parfaitement clair, si vous regardez l’historiographie, qui incarne l’idée d’histoire et l’histoire devenue dominante, et oui je suis conscient que les Grecs anciens et les Chinois avaient un sens de l’histoire. Si vous remontez à la Grèce Antique, vous trouvez qu’un des plus grand personnage d’alors n’est autre que Thucydide, qui écrit sur l’histoire au 5e siècle avant JC. Et les Chinois avaient un sens de l’histoire.

Mais je veux simplement amener l’idée que l’universalisation de l’histoire comme discipline a un lien avec la montée de l’État-nation et le système d’États-nations prend forme au 17e siècle avec le(s) traité(s) de Westphalie dans les années 1640. L’État-nation est donc une entité relativement récente dans l’histoire humaine, et l’État-nation ne se réalise que par la violence, je veux dire, exemple emblématique est la France, ou si vous examinez l’histoire de France, jusque dans les années 1830, et nombre d’entre vous seront surpris de l’apprendre, la grande majorité des gens, qui vivaient dans l’espace qu’on appelle aujourd’hui France ne parlaient pas français. Comment ces gens, ces peuples ont-ils été transformés en « français » ? Par l’usage de la violence, car ce que fait un État-nation, c’est de produire un prototype de sujet homogène, sujet qui doit faire vœu de loyauté à l’État-nation, par le biais de symboles comme le drapeau national, l’hymne nationale, et c’est mon argument par le biais aussi des manuels d’histoire.

Alors, selon moi, si on accepte que l’État-nation est un concept d’une extrême pauvreté, un projet coercitif qui vise à faire rentrer les peuples, les gens dans une communauté pré-établie, on doit alors comprendre le rôle oppresseur de l’histoire dans la création de l’État-nation. Et ce n’est pas un hasard si dès la naissance d’un État-nation, la première chose qu’il fait est de produire une histoire autorisée, officielle de lui-même.

C’est mon premier argument, fondamental, cette relation inextricable entre histoire et État-nation.

Deuxièmement, je vais examiner cette idée de “développement“, qui est elle-même inséparable de l’idée d’histoire. Qu’est ce que le développement au fait ?

Avant les années 1940, le mot était rarement utilisé dans le monde anglophone, on parlait alors plutôt de “transformations sociales“. C’est dans la période d’après-guerre que le développement est devenu l’idéologie dominante, en fait si dominante qu’ il était virtuellement impossible d’entrer en dissidence par rapport à cette idée de développement, si vous vous adressiez à un auditoire pour critiquer cette idée, la réponse invariablement était « pourquoi vous ne voulez pas qu’on se développe ? ». D’accord ?

Nous devons alors nous demander, qu’est ce que le développement ? Et pourquoi est-ce que les génocides se sont produits essentiellement ces 4, 5 dernières décennies via le processus de développement ?

Prenons le cas de l’Inde, la situation étant similaire en Chine, si vous regardez ce qui est arrivé aux communautés rurales de Chine, le monde paysan y a été littéralement éviscéré, éradiqué, d’accord ?

Maintenant en Inde, nous savons que environ 70 à 80 millions de personnes ont été déplacées, par l’intermédiaire de projets de développement. Et les gens qui sont déplacés par ces projets n’appartiennent pas à l’élite, ils ne sont pas de la classe moyenne des grands centres urbains, ce sont des gens qui vivent en marge, ce sont des Adivasis, des tribus, ou des gens de basse-caste, et le développement est une forme lente de génocide. Un des aspects les plus insidieux du développement est bien sûr qu’il est impossible d’entrer en dissidence face à cette idée. Je veux dire par là, telle est la nature des systèmes totalisant de savoirs, ils ne vous laissent même pas la possibilité de vous rebeller. Et ce que je vous suggère, si vous examinez le développement, il y a une relation fondamentale avec la temporalité, le temps, qui est bien sûr une unité essentielle pour comprendre l’histoire. Qu’est ce que je veux dire par là ? Laissez-moi vous le dire en termes très simples, il y aurait d’un côté le monde développé et de l’autre le monde dit « sous-développé ». Ce qui a été dit au monde sous-développé est que leur objectif est de rattraper le monde développé. En d’autres termes le présent des mondes sous-développés est le passé des mondes développés car ceux-ci ont déjà vécu cette histoire, nous cherchons à rejoindre cette histoire. Mais ça ne s’arrête pas là, car la personne « sous-développée », son avenir est en fait le présent de la personne « développée ». En d’autres termes ce que fait le développement, c’est qu’il prend en otage à la fois le présent et l’avenir de ceux qui se font décrire comme « sous-développés ». J’insiste ici sur le fait que le développement n’est pas une catégorie spatiale, la plupart des écrits sur le sujet vont décrire une catégorie sous-développée et dire « bon ça c’est le sud » incluant le Pakistan, l’Afrique etc. Une autre catégorie, le monde « développé » est identifié à l’Occident, le nord industriel, le Japon, l’Australie, etc.

Je vous suggère plutôt que l’essentiel pour le développement est la notion de temporalité, et ce que fait l’idéologie du développement, c’est qu’elle condamne les « sous-développés » a ne pas pouvoir vivre leur propre histoire mais l’histoire d’un autre, voilà pour l’essentiel le rôle du développement.

Troisièmement, je vais parler de l’histoire et du manuel.

A la formation de l’État-nation, son premier projet est de produire et autoriser l’histoire de lui-même. Cette histoire sanctionnée officiellement est ensuite reproduite dans les manuels d’histoire. Et j’ai toujours été sidéré de voir que certains pays, et trois me viennent en tête spontanément, pour lesquels je connais les détails, États-Unis, Inde et Chine. Trois pays ou durant les 10, 15 dernières années, des controverses sur le contenu des manuels d’histoire. Fait stupéfiant, personne n’est entrée en dissidence avec la notion même de manuel d’histoire. Et encore une fois, le manuel d’histoire est une invention relativement récente dans l’histoire humaine. Quel est le rôle d’un manuel d’histoire ? Il ne se contente pas de synthétiser, de résumer un corpus de savoir, il l’homogénéise. Dans le même ordre d’idée un manuel de science aura pour but de diminuer ou d’éliminer l’idée de pluralité des sciences, l’idée de pluralité des systèmes médicinaux. Prenez un manuel de médecine utilisé dans une faculté de médecine n’importe ou dans le monde et vous vous apercevez qu’il est basée sur une notion de la médecine qui est basée sur l’allopathie, la division.

Il faut donc s’interroger, pourquoi le manuel est devenu une figure si importante pour le monde moderne.

Maintenant à l’approche de la conclusion, je voudrais proposer de nouvelles façons de considérer le problème abordé.

Première suggestion, l’histoire n’est pas simplement une question de souvenir, de commémoration, le sens dominant que les gens veulent entendre, il n’y a pas sur terre, un seul groupe ethnique, racial, linguistique, social, qui ne veut pas sa propre histoire. Pour ma part, je pense que l’essentiel dans l’histoire n’est pas seulement du côté de la mémoire, il est aussi du côté de l’oubli. L’histoire ne peut-être que servitude, esclavage, à moins qu’elle ne deviennent dialectique de souvenir et oubli.

Seconde suggestion sur laquelle je vous invite à réfléchir, est qu’une des conséquences les plus tragique du colonialisme, est qu’il obscurcit, rend caduque si vous préférez ce terme, les formes d’Histoire qui ont existé bien avant lui. Beaucoup de gens, en Inde, en Chine, en Iran, en Afrique, pensent que c’est leur rencontre avec l’Occident qui les a amené au monde moderne, que ce fut la première expérience multiculturelle avec le reste du monde, évidemment c’est faux. Si vous examinez le terme « Océan Indien » c’est un monde incroyablement riche, ou les gens d’Inde, de Chine, Asie du Sud-Est, Côte est de l’Afrique, du Golfe, interagirent sur une période de 6 ou 7 siècles.

En d’autres termes, bien avant que l’Inde, l’Iran, la Chine, même le Japon, rencontrent l’Occident, ils s’étaient déjà rencontrés, fréquentés. Dans des conditions infiniment plus hospitalières, moins oppressives que sous la domination coloniale.

Si je devais conclure dans le langage le plus simple, nous devons entre autre songer à oublier l’Occident. Nous devons avoir plus d’interactions et de dialogues, plutôt que d’inclure l’Occident dans ces dialogues .

Merci. »

Vinay Lal

Traduction : Karim Ramadan

OTAN : un nouveau concept pour survivre ?

Dans Uncategorized le 27 octobre 2010 à 17:08

par Daniel Durand pour Relations internationales

À leur sommet de Strasbourg-Kehl, en avril 2009, les dirigeants des pays de l’Alliance Atlantique (OTAN) ont chargé le secrétaire général, Anders Fogh Rasmussen, de réunir un groupe d’experts qualifiés, issus d’horizons divers, afin de jeter les bases d’un nouveau concept stratégique pour l’OTAN. Ce groupe a présenté son rapport final intitulé ” OTAN 2020 : Une sécurité assurée ; un engagement dynamique” le 17 mai dernier.

« Nous avons appris que, souvent, la solution aux crises et aux conflits n’est pas uniquement militaire. Cela est vrai en Afghanistan, comme dans de nombreux autres conflits en cours. »

Une réunion des ministres de la Défense et des Affaires étrangères des 28 pays de l’OTAN s’est tenue pour une discussion de ce document le 14 octobre à Bruxelles avant la discussion finale et l’adoption au sommet de Lisbonne qui se tiendra le 23 novembre 2010.

Officiellement, ce rapport présente quatre grandes missions militaires interdépendantes pour les dix ans à venir :

  1. « défendre contre toute menace d’agression » les pays membres,
  2. préparer des « capacités expéditionnaires pour des opérations militaires au-delà de la zone du traité », comme c’est le cas aujourd’hui en Afghanistan (autrement dit, ce qui était une exception avec l’intervention militaire hors zone de l’OTAN en Afghanistan, provoquée par les attentats du 11-Septembre, deviendrait la règle),
  3. coopérer avec d’autres partenaires dans le monde pour faire face aux nouvelles menaces (attaques informatiques, piraterie, prolifération balistique et nucléaire, menaces sur l’approvionnement énergétique, ex.le détroit d’Ormuz),
  4. aider à la formation de la police et de l’armée dans les pays les moins stables, comme l’OTAN le fait déjà en Afghanistan et en Irak.

Mais au-delà des intentions affichées, ce qui frappe dans ce rapport, est qu’il consacre un long début à une laborieuse justification de l’action de l’OTAN depuis soixante ans. Y perce une double crainte : celle des populations « qui doutent peut-être de son intérêt pour leur existence. Alors que l’OTAN est plus active que jamais, beaucoup en perçoivent moins bien l’utilité que par le passé. (…) l’Organisation pourrait perdre l’adhésion du public et le soutien financier dont elle a absolument besoin pour bien accomplir ses missions essentielles ». La seconde crainte est celle des gouvernements pris dans la crise financière mondiale : « les maux économiques pourraient détourner l’attention des besoins sécuritaires ; d’anciennes rivalités pourraient refaire surface ; et un déséquilibre entre les contributions militaires de certains membres et celles d’autres Alliés pourrait réellement être dommageable ». On peut y ajouter une troisème crainte exprimée de manière plus feutrée, notamment par des dirigeants de l’OTAN de l’Europe du Nord : voir les États-Unis mettre en cause l’utilité de l’Alliance pour leur politique nationale. Cela explique l’insistance du Secrétaire général de l’OTAN, le danois Rasmussen, à souligner qu’« Il est essentiel de préserver le rôle de l’Alliance en tant qu’unique pont transatlantique reliant ces deux régions du monde » et à réaffirmer que « nous partageons l’attachement aux objectifs fixés par le président Obama qui souhaite un monde exempt d’armes nucléaires », tout en ajoutant qu’« ensuite, il nous incombe toujours de dissuader les attaques visant nos citoyens, ce qui veut dire que, tant qu’il y aura des armes nucléaires dans le monde, l’OTAN doit en conserver elle aussi » !

Ce besoin de justifier l’existance de l’OTAN est évidemment accru par l’échec de celui-ci en Afghanistan et plus généralement, la démonstration faite de l’échec de toute solution de retour à une paix durable par des moyens uniquement ou prioritairement militaires. C’est dans ce contexte que le futur concept stratégique empile sans véritable hiérarchisation toute une série de menaces (ou de problèmes présentés comme des menaces) depuis les armes de destruction massives, le terrorisme, la cyber-criminalité, les incertitudes sur les sources d’approvisionnement énergétique notamment le pétrole. Ce sont ces menaces globalisées qui justifient cette affirmation « que la défense de notre territoire et de nos citoyens ne commence ni ne se termine à nos frontières. Son point de départ peut être Kandahar ou le cyberespace. L’OTAN doit pouvoir assurer une défense tous azimuts » ; la nécessité d’une présence étendue amène la notion de « bouclier » étendu avec la reprise du projet de création d’un système de défense antimissile otanien, destiné à protéger les populations. D’ailleurs, si le ministre français, Hervé Morin a maintenu ses ‘‘réserves’’, il a indiqué que la France ne bloquerait pas la décision de l’OTAN de lancer ce programme, tout en maintenant la préférence française pour le maintien de la place de l’arme nucléaire dans la stratégie de l’OTAN.

Cette vision d’un OTAN « pour tous, partout » se heurte à des réalités matérielles et politiques fortes. Comme je l’ai écrit auparavant, M. Rasmussen doit reconnaître que : « Nous avons appris que, souvent, la solution aux crises et aux conflits n’est pas uniquement militaire. Cela est vrai en Afghanistan, comme dans de nombreux autres conflits en cours » et surtout, que l’OTAN n’a peut-être pas les moyens de ses prétentions : « Lorsque notre dernier concept a été diffusé en 1999, l’OTAN pouvait encore (presque) atteindre ses objectifs avec ses seuls pays membres. Les pays partenaires étaient les bienvenus mais ils n’étaient pas essentiels. Cela n’est plus le cas ».

Face à ces contradictions, l’action de l’OTAN peut donc être influencée par le sentiment des gouvernements des pays membres, en fonction des réactions ou non de leurs opinions publiques.

Une dernière remarque : en lisant attentivement le rapport des experts sur le futur concept stratégique et le dernier discours de M. Rasmussen, devant le German Marshall Fund, à Bruxelles, on constate qu’un mot est complètement absent des deux textes : ce mot « tabou » est celui de Nations Unies ou de ONU. C’est peut-être là que le bât blesse le plus les dirigeants otaniens; Et si, une des leçons de la dernière décennie était qu’il ne peut y avoir de paix durable et de sécurité collective que placées sous l’égide réel des Nations Unies et de l’ensemble de la communauté internationale ? Que la paix ne peut se construire que sur la légitimité du droit international e td’une approche globale que seule, par définition, l’ONU possède, de par sa Charte constitutive ? Une des craintes de M. Rasmussen est peut-être que les dirigeants des États-Unis, déçus des résultats de l’OTAN, reconsidèrent d’un autre oeil les Nations Unies, que M. Bush junior avait méprisées et essayées d’écraser ?

Daniel Durand

Daniel Durand est chercheur en relations internationales et collaborateur de l’IDRP (Institut de Documentation et de Recherches sur la Paix).

Source : Relations internationales

Antisystème ? Bien sûr !

Dans Crise Économique, Crise Climatique, Crise Financière, Crise Sociale le 26 octobre 2010 à 17:12

par Josep Maria Antentas et Esther Vivas

À la suite des incidents du 29-S [1] à Barcelone, la critique contre les « antisystème » a inondé le débat dans les médias en associant, de façon réductrice et hors contexte, la notion d’ « antisystème » et la violence urbaine.

« L’indignation est un commencement. Une manière de se lever et de se mettre en route. On s’indigne, on s’insurge, et puis on voit. » Daniel Bensaïd

Sans lien commun avec cette image qu’on veut lui coller, la pratique au quotidien des « antisystème » se trouve dans les associations de quartier opposées à la spéculation immobilière, dans le syndicalisme alternatif, dans le militantisme contre le changement climatique, dans les forums sociaux, dans la défense du territoire face aux grandes infrastructures, dans les centres sociaux autogérés, dans la conception d’expériences de consommation alternative et dans le développement de la l’agriculture biologique, ou bien dans les tentatives d’ouvrir une brèche dans le système politique en promouvant des candidatures alternatives. Les mouvements sociaux alternatifs se déterminent comme étant des moteurs du changement social, ils élaborent des propositions novatrices et encouragent à de nouvelles formes de sociabilité, de pensée critique et de création artistique, en libérant la créativité humaine corsetée dans les routines quotidiennes.

Dans un contexte où la crédibilité et la légitimité du modèle économique actuel laisse les gens perplexes, et bien que les valeurs de ce modèle imprègnent profondément les consciences de ceux d’en bas, le pouvoir en place lutte pour éviter que le discrédit et le mal-être ne se transforment en mobilisation. Pour y parvenir il est nécessaire que les travailleurs pensent que cette mobilisation ne sert à rien et que tout est perdu d’avance. Et donc, les discours officiels serinent qu’il est impossible d’appliquer une autre politique, d’aller contre les marchés internationaux, que les réformes annoncées sont inévitables ; toutes les tentatives de faire passer le message médiatique décrivant le 29-S comme un échec ont un seul objectif : la démoralisation.

Il s’agit également de discréditer l’anticapitalisme émergent et les mouvements sociaux. Les tentatives de les criminaliser et de les stigmatiser sont prévues pour créer un gouffre infranchissable entre les minorités militantes et le gros des troupes des secteurs populaires. Nous l’avons vu au début du siècle au moment de l’essor du mouvement « antimondialisation » et nous pouvons le voir aujourd’hui en plein cœur des résistances à la crise.

Le sensationnalisme autour des violences le 29-S visait à discréditer directement la grève, dans le cas des milieux réactionnaires qui y étaient opposés, ou à discréditer les mouvements sociaux alternatifs, dans le cas de la gauche institutionnelle qui était favorable à l’appel mais contre une perspective de rupture avec l’ordre actuel des choses.

Le traitement médiatique de l’information sur les actions violentes lorsque celles-ci ont lieu dans des manifestations ou dans des actions de protestation, contraste fortement avec celui de la violence de toute sorte qui émane du pouvoir, la domination et l’exploitation du système actuel, qui ne saute pas souvent aux yeux et qui est installée. De fait, l’accent mis exagérément sur les dégâts occasionnés à des immeubles le jour de la grève sert à cacher les violences beaucoup plus graves portées, ce jour-là, sur des personnes ; tel que la répression policière contre les piquets de grève syndicaux et, surtout, les menaces patronales contre les travailleurs pour qu’ils ne participent pas à la grève.

Face à un système fermé et violent, incapable de satisfaire les besoins basiques de la majorité des êtres humains, responsable d’une crise écologique mondiale qui menace la survie même de l’espèce, nombreux sont ceux qui comme nous se considèrent antisystème, bien que nous ne voyons pas l’utilité d’user d’un concept, fabriqué par les mass-médias, à connotations nettement péjoratives. Si le système auquel nous sommes opposés est le capitalisme, il n’y a rien de mieux que de nous définir comme anticapitalistes.

Malgré son supposé caractère négatif, l’anticapitalisme, tel que nous l’entendons, débouche directement sur l’énoncé de propositions alternatives qui pointent vers un autre modèle de société. « L’indignation est un commencement. Une manière de se lever et de se mettre en route. On s’indigne, on s’insurge, et puis on voit », écrivait le philosophe français Daniel Bensaïd. Du premier refus de l’existant on passe ensuite à la défense d’une logique opposée à celle du capital et de la domination.

Les limites du terme sont, en quelque sorte, les limites de la période actuelle, restreinte encore à la résistance et à la (re)construction, marquée par la difficulté d’exprimer une perspective stratégique dans le positif et pour affirmer, autant une perspective révolutionnaire de transformation, qu’un horizon alternatif de société. Les grands concepts de l’histoire du mouvement ouvrier, comme « socialisme » ou « communisme », ont aujourd’hui une signification équivoque à cause de l’échec des projets émancipateurs du XXème siècle. On a encore besoin de nouvelles expériences fondatrices pour imposer de nouveaux termes ou récupérer les anciens.

Vue la manière dont va le monde, l’anticapitalisme est aujourd’hui un pari parfaitement raisonnable et un véritable impératif moral et stratégique. Ce ne sont pas les « antisystème » qui doivent se justifier, mais plutôt aux « pro-système » de le faire. « On ne peut pas rester neutre dans un train lancé à toute vitesse », nous rappelait l’historien Howard Zinn dans son autobiographie, et encore moins dans un train qui se dirige vers un précipice comme le fait l’humanité, pour reprendre la métaphore lucide de Walter Benjamin. Il faut choisir entre deux logiques antagoniques, celle de la concurrence et du tous contre tous ou celle des biens communs et de la solidarité. Tel est le dilemme posé par les mouvements anticapitalistes et anti-systémiques d’aujourd’hui.

Josep Maria Antentas et Esther Vivas

Josep Maria Antentas et Esther Vivas sont membres de Izquierda anticapitalista (Gauche anticapitaliste, Etat espagnol) et auteurs de “Resistencias Globales. De Seattle a la crisis de Wall Street” (Editorial Popular, 2009). Article publié dans Público, 15/10/2010., traduit de l’espagnol pour Esteban G. et Fausto Giudice. | Tlaxcala, le réseau international des traducteurs pour la diversité linguistique.

Note

[1] Le 29-S : Jour de grève générale, le 29 septembre 2010 en Espagne, suivie par 10 millions de personnes dont 1,5 millions de manifestants contre les mesures antisociales du gouvernement Zapatero.

+ info : http://esthervivas.wordpress.com/fr

Source : Le Grand Soir

Les Emirats Arabes Unis inaugurent une base navale à l’Est du détroit d’Ormuz

Dans Brève le 26 octobre 2010 à 16:37

par Vincent Eiffling pour Chroniques Persanes

Les Emirats Arabes Unis viennent d’inaugurer (le 20 octobre) une nouvelle base navale, située sur leur côte Est, face au Golfe d’Oman, afin de sécuriser leurs exportations pétrolières. Actuellement, pratiquement toutes les exportations pétrolières des quatre plus importants producteurs de l’OPEP traversent le détroit d’Ormuz.

Cette nouvelle base se situe à Fujairah et vise à sécuriser le futur terminal pétrolier qui devrait y voir le jour dans un futur proche. Deux pipelines – l’un pour le gaz, l’un pour le pétrole – devant relier Abu Dhabi à Fujairah sont également en projet.

L’objectif stratégique de ces projets énergétiques et de cette nouvelle base navale est de parvenir à maintenir les exportations des EAU en cas de conflit armé avec l’Iran. Téhéran n’a en effet pas caché son intention de bloquer le détroit d’Ormuz – par lequel transite chaque année plus de 50 % des exportations mondiales de pétrole – s’il devait être victime d’une attaque préventive de la part d’Israël ou des Etats-Unis. En effet, situé à l’Est du détroit d’Ormuz, le futur terminal de Fujairah devrait permettre aux EAU de sauvegarder leur économie dans un pareil scénario.

Outre cette mesure, il convient de ne pas oublier que les Occidentaux sont présents en nombre dans le Golfe, qu’il s’agisse des Américains (présence de la 5ème flotte de l’U.S. Navy à Manama – Bahreïn) ou plus récemment de la France, avec la nouvelle base de Paris elle aussi située aux EAU, afin de veiller à la liberté de transit à travers le détroit d’Ormuz.

Vincent Eiffling

Source : Chroniques Persanes

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