Archive | septembre, 2010

Entretien avec Michel Drac : « Choc et simulacre » (vidéo)

29 sept

Choc et simulacre est une étude du Collectif européen pour une information libre, présentée par Michel Drac, et consacrée aux différentes stratégies de domination mises en oeuvre au sein du “camp occidental” ainsi qu’au concept-clef de “Choc des civilisations“, autour duquel elles s’articulent toutes.

Présenté par Michel Drac, ce livre de synthèse offre un panorama des forces agissantes autour du concept pivot de « Choc des civilisations ». C’est une analyse et mise en perspective des trois grandes tendances qui débattent, collaborent et s’affrontent au sein des élites dirigeantes anglo-saxonnes et israéliennes : les néoconservateurs, les conservateurs réalistes, les mondialistes. Ce livre décode la complexité interne du phénomène impérialiste à ce stade de son développement, pour expliciter les stratégies de communication polymorphes, à la fois complémentaires et concurrentes, déployées par la puissance américaine et ses alliés, britanniques et israéliens.

Sont abordés :

  • La genèse et le développement du concept de « choc des civilisations », autour des œuvres de Samuel Huntington et Victor Davis Hanson.
  • Les concepts et méthodes de la « guerre de quatrième génération », conçue par les stratèges US, ainsi que leurs diverses déclinaisons par le Project for a New American Century, Zbigniew Brzeziński, George Soros.
  • Les stratégies de communication utilisées actuellement pour déstabiliser le régime iranien et/ou préparer une attaque contre l’Iran.

Ce livre aborde aussi la question de l’immigration musulmane en Europe, et de son instrumentalisation possible, dans le cadre d’une stratégie impérialiste visant à fragiliser l’Etat français.

Interviewé par Franck Abed, Michel Drac revient sur plusieurs sujets abordés dans son livre.

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à lire également, l’article de Michel Drac consacré au Choc des civilisations de Samuel Huntington :

- Analyse du Choc des Civilisations de Samuel Huntington

Source texte : Métapo infos

Source vidéo : La Némésis du Nouvel Ordre Mondial

Stuxnet : propagande sioniste ou manipulation du Mossad ?

28 sept

Israël manipule les médias y compris ceux dits « alternatifs » dans sa guerre de l’information contre Téhéran.

Le président iranien a déclaré à plusieurs reprises qu’Israël avait lancé une guerre médiatique contre l’Iran sur tous les fronts de par le monde. Le régime sioniste bénéficie – ce n’est un secret pour personne – de nombreux appuis dans les médias de masse occidentaux ou dans les pays sous tutelle des grandes puissances.

Les points 1 et 2 notés ci-dessus vont dans ce sens. A défaut de cyber-guerre ou d’attaque aérienne, Israël bombarde par médias interposés l’Iran et fait en même temps la pub pour son industrie militaire high tech.

Introduire un tel ver nécessite d’avoir accès au réseau où se trouve la cible. Seule chose à faire pour les Iraniens c’est que le système de contrôle de la centrale de Bushehr et de toutes leurs infrastructures soit privé et qu’il n’y ait aucun accès non autorisé à ce système privé. Difficile de croire que les Iraniens – qui savent à quel point Israël et/ou les US sont prêts à tout pour saboter leur programme nucléaire et sont sur leur garde concernant la sécurité de toutes leurs infrastructures - soient à ce point laxistes en matière de sécurité informatique. Ils disposent en plus bien évidemment d’experts informaticiens capables de faire face à ce genre d’attaque. S’imaginer que n’importe qui peut infecter le système informatique de contrôle de sécurité de la centrale par la simple utilisation d’une clé USB infectée semble pour le moins naïf ou méprisant à l’égard du personnel iranien et suspect s’il sous entend une complicité du personnel russe travaillant sur place.

De plus, questionné par la BBC, Siemens – Stuxnet vise Siemens SCADA - affirme qu’il n’a pas participé à la récente reconstruction du réacteur de Bushehr, et n’a aucun lien avec le programme nucléaire iranien.

Lors du lancement de la centrale de Bushehr, des médias ont fait mention de problèmes de sécurité concernant cette centrale – opération info/intox ? – vite démentis par les autorités iraniennes et Rostekhnadzor, l’organisme de supervision nucléaire technologique et écologique russe. Son directeur, Nicolaï Kutyin, a affirmé peu après le chargement du combustible nucléaire dans le réacteur que : « j’annonce au monde entier que la centrale de Bushehr est totalement fiable en terme de sécurité… Le réacteur de Bushehr a été inspecté à maintes reprises par différents inspecteurs et individus et il n’y a aucune inquiétude à ce sujet… Si nous avions le moindre doute sur la sécurité du réacteur nous n’aurions pas introduit le combustible, nous l’avons fait parce que nous étions sûrs de sa sécurité ».

Il a également affirmé que la coopération dans le domaine du nucléaire n’était pas terminée que la Russie continuerait : « notre accord ne se termine pas. C’est un accord à long terme ». En effet, il est prévu que le constructeur russe AtomStroyExport construise d’autres centrales nucléaires en Iran.

Alors, le fait de laisser sous entendre que du personnel russe de cette société aurait pu participer à cette opération de sabotage ne vise-t-elle pas plutôt à saboter cet accord ? Ou dissuader AtomStroyExport de continuer à construire des centrales nucléaires en Iran ? A l’origine de cette campagne de sous entendus n’y aurait-il pas un virus informationnel type « Made in Mossadland » ?

Coincidence ?

Le combustible nucléaire nécessaire au fonctionnement de la centrale de Bushehr sera chargé fin septembre, son chargement prenant 20 à 25 jours pour être complètement achevé. Puis le réacteur produira alors de l’électricité, soit 40% de sa capacité dés la fin décembre (400MW). La centrale de Bushehr devrait être complètement opérationnelle dés mars 2011. Toutes ces opérations sont sous contrôle total des inspecteurs de l’AIEA et de hauts responsables iraniens et russes. Cette information sur une possible contamination du système informatique de contrôle de sécurité de Bushehr tombe au bon moment non ?!

Cette information sur ce ver Stuxnet qui aurait pu viser le système informatique de contrôle de la sécurité de Bushehr ne vise t-elle pas à faire peur – on évoque une catastrophe type Tchernobyl – et à exiger en faisant référence au principe de précaution que son activité soit stoppée ?

Ver informatique ou ver informationnel ?

Cyber-guerre ou guerre de l’information menée par le régime sioniste contre l’Iran pour arriver à ses fins : stopper le fonctionnement de la centrale de Bushehr et par là même le programme d’enrichissement d‘uranium de l’Iran qui ne serait plus alors ni justifié ni justifiable.

Israël manipule les médias y compris ceux dits « alternatifs » dans sa guerre de l’information contre Téhéran. D’où la nécessité de replacer toute information concernant le programme nucléaire iranien dans cet  environnement sioniste extrêmement hostile, jusqu’au boutiste et donc particulièrement dangereux non seulement pour l’Iran mais pour la planète entière.

L’Iran a répondu à cette attaque par un communiqué du quotidien gouvernemental Iran Daily dont les informations ont été reprises par l’AFP. Ci-dessous la dépêche AFP du Dimanche 26/09/2010.

« Le virus Stuxnet qui s’attaque à des programmes de gestion industrielle a infecté au moins 30.000 ordinateurs en Iran mais sans faire de “dégâts sérieux“, selon des responsables iraniens cités dimanche par la presse qui parle de “guerre électronique“.

Quelque 30.000 adresses IP infectées par Stuxnet ont été jusqu’à présent dénombrées en Iran, selon Mahmoud Liayi, responsable des technologies de l’information au ministère de l’Industrie cité par le quotidien gouvernemental Iran Daily.

Stuxnet, découvert en juin, recherche dans les ordinateurs qu’il infecte un programme particulier, développé par l’allemand Siemens, et qui contrôle des oléoducs, des plate-formes pétrolières, des centrales électriques et d’autres installations industrielles.

Selon le Financial Times qui a révélé l’affaire vendredi, il s’agirait du premier virus informatique destiné à détruire physiquement des installations, et pas seulement par exemple à paralyser un système informatique.

Stuxnet aurait principalement frappé l’Iran, mais aussi l’Inde, l’Indonésie ou le Pakistan.

Stuxnet transmet des informations sur les lignes de production industrielle et sur les systèmes d’automation à un certain destinataire. Les informations sont ensuite traitées par les créateurs du virus pour  monter des complots contre le pays“, a affirmé M. Liayi. C’est “probablement un gouvernement étranger qui est à l’origine de ce virus“, compte tenu de sa complexité, a-t-il ajouté sans citer de pays.

L’Iran a décidé de ne pas utiliser l’antivirus élaboré par Siemens car “il pourrait être porteur d’une nouvelle version du virus“, a-t-il ajouté.

Le ministre des Télécommunications et des technologies de l’information, Reza Taqipour, a affirmé de son côté qu’”aucun dommage sérieux à des systèmes industriels n’a été signalé” du fait de Stuxnet, toujours selon Iran Daily.”

Il est fort probable qu’on ait affaire à la fois à une attaque informatique militaire très professionnelle du régime sioniste, un ballon d’essai pour d’autres cyber attaques israéliennes contre l’Iran et une attaque informationnelle via des médias complices ou manipulés malgré eux.

Source : Mecanopolis

Stuxnet : Premier cyber-missile militaire israélien contre l’Iran ou opération d’intox médiatique ?

28 sept

par Paul Woodward

« Stuxnet est un cyber-missile de précision militaire lancé en début d’année dernière pour rechercher et détruire une vraie cible mondiale de grande importance – une cible encore inconnue ».

Stuxnet : premier test à triple volets de cyber guerre ?

Le 5 Août j’ai rapporté qu’il existait une preuve crédible que l’Iran était devenu la cible d’une cyber-attaque d’un Etat.

A ce moment là, c’était déjà clair que le ver informatique Stuxnet ciblait presque sûrement l’Iran car 60% des systèmes informatiques infectés l’étaient dans ce pays. De plus puisque le ver cible les systèmes de gestion Siemens SCADA (Supervisory Control and Data Acquisition – contrôle de supervision et collecte de données) qui contrôle les centres de production d’énergie et comme sa conception suggère amplement qu’il a été crée pour du sabotage, il est probable que sa cible spécifique soit le programme nucléaire iranien. Une équipe allemande d’experts de cyber sécurité industrielle qui a analysé la façon dont le ver opère affirme actuellement qu’il il est possible qu’il ait été conçu pour attaquer le nouveau réacteur nucléaire opérationnel de Bushehr.

Ralph Langner considère que l’attaque extrêmement professionnelle aura nécessité une équipe pour la préparer incluant « des services secrets, des opérations clandestines, des rédacteurs d’exploitation, des ingénieurs concepts, des ingénieurs de contrôle systèmes, des spécialistes produits, une liaison militaire ».

Le Christian Science Monitor rapporte que :

« Depuis qu’une grande partie de Stuxnet a été soumis à un décodage conceptuel, des experts de renom en cyber sécurité US ont confirmé ce qu’avait dit Mr Langner, le chercheur allemand, au Monitor : Stuxnet est un cyber-missile de précision militaire lancé en début d’année dernière pour rechercher et détruire une vraie cible mondiale de grande importance – une cible encore inconnue ».

« Stuxnet est une cyber attaque 100% dirigée visant à détruire un complexe industriel dans le monde réel, » a dit Langner qui la semaine dernière a été le premier à détailler publiquement le but destructeur de Stuxnet et l’intention malicieuse de ses créateurs. « Il ne s’agit pas d’espionnage comme certains l’ont dit. C’est à 100% une attaque de sabotage ».

Sur son site web, Langner détaille le code de Stuxnet qu’il a disséqué. Il montre détail après détail comment Stuxnet agit comme cyber-missile
guidé. Trois experts de haut niveau US de système de contrôle de sécurité industriel dont chacun d’eux a aussi disséqué des portions de Stuxnet ont confirmé les conclusions de Langner au Monitor.

« Son analyse technique est bonne » a dit l’un des chercheurs expérimentés US qui a analysé Stuxnet et qui a demandé à conserver l’anonymat car il n’est pas autorisé à parler à la presse. « Nous sommes également entrain de disséquer Stuxnet et cherchons certaines choses identiques ».

D’autres experts qui n’ont pas eux-mêmes disséqué Stuxnet mais connaissent les conclusions de ceux qui l’ont fait sont d’accord avec les
conclusions de Langner.

« Ce que nous voyons avec Stuxnet c’est le premier aperçu de quelque chose de nouveau qui n’a pas besoin d’être guidé de l’extérieur par un humain – mais peut néanmoins contrôler votre infrastructure » a dit Michael Assante ancien directeur de recherche de systèmes de contrôle de cyber sécurité au Department of Energy’s Idaho National Laboratory US. « C’est le premier exemple direct de software transformé en arme hautement personnalisé et conçu pour trouver une cible spécifique ».

« Je serai pour le classer comme une arme » a écrit dans un email Jonathan Pollet, CBO de Red Tiger Security expert en système de contrôle de sécurité industriel.

« La recherche faite par Langner décrite sur son site web lundi révèle une avancée décisive dans l’attaque de Stuxnet qui montre son but destructeur ce sur quoi sont d’accord d’autres chercheurs. Cette avancée que Langner nomme « prise d’empreinte digitale » fait que Stuxnet peut être qualifié d’arme de ciblage » dit-il.

« Langner a identifié la capacité de Stuxnet à « prendre l’empreinte digitale » du système informatique qu’il infiltre pour déterminer si c’est
la vraie machine que le logiciel d’attaque cherche à détruire. Si cela ne l’est pas, il laisse tranquille le système informatique industriel. C’est
la prise d’empreinte digitale des systèmes de contrôle qui montrent que Stuxnet n’est pas un logiciel espion mais plutôt un logiciel d’attaque
créé pour détruire a dit Langner
. »

Langner spécule sur le fait que la centrale nucléaire de Bushehr a pu être la cible de Stuxnet. Il a également écrit : « l’autopsie que nous menons finira par conduire clairement au processus d’attaque – et aux attaquants. Les attaquants doivent le savoir. Ma conclusion c’est qu’ils s’en fichent. Ils ne craignent pas d’aller en prison. »

Si Bushehr était effectivement la cible, c’était plus et avant tout comme une cible opportune. Du point de vue des gouvernements qui ont un intérêt à saboter le programme nucléaire iranien Bushehr n’est pas la cible la plus intéressante mais accessible aux employés russes a pu en faire la cible la plus facile à atteindre.

En Septembre dernier, Reuters a rapporté que : « Israël a développé des capacités de « cyber-guerre » qui pourrait perturber les systèmes de contrôle industriel et militaire de l’Iran. »

Donc supposons qu’en utilisant Stuxnet, Israël ait vraiment lancé le premier cyber missile militaire de précision. Quelles en sont les implications ?

  1. L’Iran s’est vue notifier que non seulement ses installations nucléaires mais toute son infrastructure industrielle est vulnérable à une attaque. Comme l’a noté Trevor Butterworth : « En montrant comment l’Iran peut très facilement subir une catastrophe de type Tchernobyl ou la destruction totale de son système conventionnel d’approvisionnement en électricité le premier round de la « guerre » pourrait déjà avoir été gagné ».
  2. La perception qu’il a à la fois développé des capacités et montrer sa volonté de s’engager dans une cyber guerre servira d’atout stratégique pour Israël même s’il n’admet jamais avoir lancé Stuxnet.
  3. En matière de cyber guerre Israël se classe comme l’une des principales puissances mondiales. Sa propre infrastructure minuscule la rend bien moins vulnérable à une attaque que celle d’une infrastructure tentaculaire comme celle des US. Son industrie militaire High Tech de pointe bénéficie non seulement de ressources humaines internes de valeur mais les spécialistes en High Tech via la R&D ont le meilleur accès possible à la plupart des industries de développement de pointe et leurs vendeurs partout dans le monde.
  4. Alors que la course au cyber armement est lancée on ne doit pas s’imaginer que ce sera comme les autres courses aux armements ou la force réside plus dans les capacités que dans l’utilisation des capacités. « Alors que les armes nucléaires ont été utilisées deux fois dans l’histoire humaine, les cyber-armes sont utilisées quotidiennement et par conséquent il existe un besoin existentiel de créer une sorte de système de contrôle qui permet plus qu’une dissuasion implicite » a dit Robert Fry.
  5. Si l’AQ Khan a pu démontré avec quelle facilité un réseau de prolifération nucléaire peut fonctionner, le fait que du matériel brut tel celui utilisé dans la cyber guerre est certainement l’objet le plus facilement transformable sur la planète – code informatique – cela veut dire que d’une certaine façon l’époque de la cyber guerre est plus dangereuse que celle la guerre nucléaire.
  6. Dans me paysage stratégique de la cyber guerre, l’acteur le plus dangereux pourrait s’avérer être un petit état forteresse très développé qui se sent menacé par pratiquement tout le reste du monde ; qui ne fait pas confiance à ses alliés de même que ceux-ci s’en méfient ; qui considère sa propre stabilité comme renforcée par l’instabilité régionale ; qui a vu son économie florissante alors que l’économie mondiale était en récession et qui considère avec mépris la notion de communauté internationale.

Paul Woodward 23/09/2010

La guerre avec l’Iran a commencé

27 sept

par Jacques Benillouche

Israël a lancé une attaque électronique contre l’Iran. Les infrastructures informatiques du programme nucléaire iranien ont été systématiquement attaquées depuis deux mois.

« 30.000 ordinateurs installés dans des complexes nucléaires de Bushehr et Natanz ont été infectés par le virus Stuxnet, le plus destructeur de sa génération. »

Une véritable attaqué a été lancée par les Israéliens et les Américains contre l’Iran. Mais il ne s’agit pas d’une guerre comme on l’entend d’habitude avec son cortège de bombes et de morts, mais à coup de virus informatiques. La maladie se répand alors sans faire de victimes humaines. Mahmoud Alyaee, secrétaire général des serveurs informatiques industriels d’Iran, incluant les ordinateurs servant au contrôle des installations nucléaires, vient de confirmer le 25 septembre que 30.000 ordinateurs installés dans des complexes industriels classés ont été infectés par le virus Stuxnet au point de les rendre inopérants.

Virus Stuxnet

Des informations en provenance des services de renseignements dévoilent qu’une offensive cybernétique clandestine a été menée contre l’Iran par les Etats-Unis avec l’aide d’unités d’élite israéliennes, expertes en guerre informatique. Le virus Stuxnet est considéré comme le plus destructeur de sa génération car il attaque les grands complexes industriels et les serveurs informatiques. Il ne s’agit pas d’un quelconque virus ciblant les ordinateurs familiaux mais d’un virus conçu par des Etats disposant d’une haute technologie et gérant des budgets conséquents dans le domaine de la guerre technologique. Les deux seuls pays adversaires de l’Iran et disposant de moyens humains et de spécialistes militaires capables de réaliser un projet de cette envergure sont Israël et les Etats-Unis.

L’originalité de ce virus tient à sa capacité à s’attaquer aux fondements des systèmes industriels construits par l’allemand Siemens et d’organiser ensuite le transfert des données piratées en direction de l’étranger. Le chef du département de la guerre cybernétique au Pentagone, le vice-amiral Bernard McCullough, a affirmé que le Stuxnet avait des capacités techniques jamais atteintes auparavant. Il s’est adressé à la commission des forces armées du Congrès américain pour leur annoncer que ce virus était le plus sophistiqué qu’il ait eu à connaitre.

Les Iraniens ont confirmé que l’attaque de leurs systèmes par ce virus avait été lancée deux mois auparavant mais que leurs experts informatiques ont été dans l’impossibilité de le détecter, de le détruire ou du moins, de minimiser ses effets. Les fonctionnalités de Stuxnet lui permettent de modifier totalement l’environnement informatique d’un système et de prendre le contrôle technique des systèmes automatiques.

Haute technologie

La réalisation de ces produits de haute technicité n’est pas à la portée du tout-venant car, en plus de requérir des fonds de développement très importants, elle nécessite la collaboration d’équipes techniques soudées, travaillant ensemble durant plusieurs années. L’armée israélienne, Tsahal, apporte une contribution décisive à la sécurité de l’information via ses centres de recherches organisés en espaces collaboratifs. La technologie naît et se développe au sein de ses unités spéciales et secrètes: Mamram ou l’unité 8200.

Ces centres militaires sont le vivier de plusieurs centaines d’experts qui essaiment ensuite vers la Silicon Valley israélienne en gardant un contact permanent avec l’armée grâce aux périodes militaires obligatoires. La sélection des futurs génies est réalisée très tôt dans le cycle scolaire israélien puisque dès l’âge de 10 ans, certains élèves sont déjà orientés vers des lycées technologiques qui feront d’eux des spécialistes de la sécurité informatique. Les jeunes postulants sont repérés par les instituteurs, sont pris en main très jeunes par l’université avant d’être mobilisés dans ces unités militaires spéciales.

Leur mental est formé très jeune pour des futures missions difficiles de destruction de la technologie ennemie. Des indiscrétions des services de renseignements précisent que certains de ces experts ont joué un rôle fondamental dans la destruction, le 6 septembre 2007, du réacteur à plutonium que la Corée du Nord construisait à A-Zur au nord de la Syrie.

L’aveu du responsable iranien tend à démontrer l’impuissance des ingénieurs iraniens qui n’ont pas réussi à interrompre le transfert de données sensibles depuis Téhéran jusqu’aux services de renseignement américain et israélien. Les Mollahs étaient persuadés que les informations confidentielles qui parvenaient jusqu’à ces services étaient obtenus par la collaboration d’agents doubles et ils avaient alors lancé des chasses aux sorcières dans tout le pays. Des informations concordantes avaient fait état d’une guerre ouverte entre les services iraniens proches du président Ahmadinejad et ceux fidèles au guide suprême Khamenei qui s’accusaient mutuellement d’espionnage et qui ont entrainé de violents affrontements le 23 août en plein Téhéran.

Action américano-israélienne

Lors de son précédent voyage à Washington, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou avait donné l’impression de céder en échange du soutien de Barack Obama contre le programme nucléaire iranien. En fait, il avait d’abord obtenu l’assurance du président américain que des sanctions financières seraient votées contre l’Iran pour mettre à mal ses ressources financières. Mais d’autre part ils avaient convenu, ensemble, du processus secret de la guerre cybernétique afin de paralyser les installations nucléaires iraniennes. Ces décisions ont amené le Premier ministre israélien à accepter le principe des négociations avec les Palestiniens.

Le virus avait pour objectif d’attaquer l’infrastructure nucléaire iranienne de la centrale de Bushehr, activée en août, ainsi que les centrifugeuses de Natanz. L’AIEA a confirmé qu’elle avait constaté un net ralentissement dans le traitement d’enrichissement de l’uranium dû à des problèmes techniques indéterminés, non résolus à ce jour, qui ont entrainé la mise hors service de 3.000 centrifugeuses. La guerre avec l’Iran est aujourd’hui une réalité.

Jacques Benillouche

Pour de plus amples détails techniques sur la cyber-attaque contre l’Iran :

- Qui a cyberpiraté l’Iran nucléaire

Source : Boursosama

L’IISS conteste les justifications de la guerre en Afghanistan

26 sept

par Eric Margolis pour le Toronto Sun

Le très réputé International Institute for Strategic Studies appelle à une refonte de la stratégie occidentale en Afghanistan, qui selon John Chipman, le directeur de l’IISS, est « trop ambitieuse, trop éloignée des objectifs primordiaux d’une politique de sécurité, et trop dommageable pour les efforts diplomatiques et militaires requis dans cette région et ailleurs » dans le monde. Analyse d’Eric Margolis.

La guerre américaine en Afghanistan, affirme l’IISS, en des termes inhabituellement francs, est « un désastre prolongé. »

L’International Institute for Strategic Studies (IISS), basé à Londres, est une autorité au plan mondial concernant les questions militaires. Il rassemble l’élite des experts de la défense, des anciens hauts fonctionnaires et des officiers supérieurs, venus des quatre coins du monde, des États-Unis et de la Grande-Bretagne à la Chine, la Russie et l’Inde.

J’ai été un membre de l’IISS durant plus de 20 ans. Les rapports de cet institut font toujours autorité, mais restent généralement prudents et diplomatiques, voire parfois ternes. L’IISS a pourtant publié il y a deux semaines un rapport explosif sur l’Afghanistan, qui ébranle Washington et ses alliés de l’OTAN.

Cette étude, dirigée par l’ancien directeur adjoint du MI-6, l’agence de renseignement du Royaume-Uni, affirme que la menace d’Al-Qaïda et des talibans a été « exagérée » par les puissances occidentales. La mission américaine en Afghanistan a « enflé » hors de toute proportion par rapport à son objectif initial de démanteler et vaincre Al-Qaïda. La guerre américaine en Afghanistan, affirme l’IISS, en des termes inhabituellement francs, est « un désastre prolongé ».

Tout récemment, le directeur de la CIA Leon Panetta a admis qu’il n’y avait pas plus de 50 membres d’Al-Qaïda en Afghanistan. Pourtant, le président américain Barack Obama a triplé le nombre de soldats américains – passé à 120.000 – pour lutter contre Al-Qaïda.

Le rapport de l’IISS souligne que la présence de troupes occidentales en Afghanistan nourrit en fait la résistance nationale. J’ai observé le même phénomène lors de l’occupation soviétique de l’Afghanistan dans les années 1980.

Fait intéressant, la partie du rapport supervisé par l’ancien directeur adjoint du MI-6, Nigel Inskster, ne fait état que d’une menace limitée d’Al-Qaïda dans d’autres régions, notamment en Somalie et au Yémen. Pourtant, Washington muscle ses opérations dans ces deux nations turbulentes.

Abandonnant sa discrétion habituelle, l’IISS déclare lancer ces mises en garde car l’ intensification de la guerre en Afghanistan menace la sécurité de l’Occident en distrayant ses dirigeants des problèmes posés par la crise financière mondiale et l’Iran, et en y consacrant les maigres ressources qui seraient nécessaires ailleurs.

Les conclusions de l’IISS entrent directement en conflit avec la position d’Obama, de David Cameron, le nouveau Premier ministre Britannique, et des autres alliés des Etats-Unis ayant des troupes en Afghanistan. Ce rapport sape leurs justifications pour un conflit de plus en plus impopulaire. Il convaincra certainement les plus sceptiques que la véritable raison de l’occupation de l’Afghanistan est liée au pétrole, à la volonté d’exclure la Chine de cette région, et de garder un œil sur l’arme nucléaire du Pakistan.

Le rapport propose également une stratégie de sortie de la guerre en Afghanistan. Les troupes d’occupation occidentales, propose l’IISS, devraient être fortement réduites et leur présence limitée à Kaboul et au nord de l’Afghanistan, peuplé essentiellement par les ethnies tadjik et ouzbek.

Le sud de l’Afghanistan – d’où sont originaires les Taliban – devrait être évacué par les troupes occidentales et laissé à son sort. Les Talibans seraient autorisés à gouverner leur propre moitié de la nation jusqu’à ce qu’une sorte de système fédéral décentralisé puisse être mis en œuvre. C’était en fait à peu près la façon dont l’Afghanistan fonctionnait avant l’invasion soviétique de 1979.

Pour le moment, la guerre en Afghanistan se retourne contre des forces occidentales d’occupation de plus en plus chancelantes. Hamid Karzai, le dirigeant installé en Afghanistan par les américains, prépare ouvertement à des pourparlers de paix directs avec les talibans et leurs alliés – en dépit de la forte opposition des États-Unis, de la Grande-Bretagne et du Canada.

Les forces gouvernementales afghanes sont de plus en plus démoralisées. Seuls les Tadjiks et les milices ouzbèkes, et le parti communiste afghan, tous soutenus par l’Inde, la Russie et l’Iran, veulent poursuivre la lutte contre les talibans pachtounes.

La semaine dernière, le mollah Omar, chef des Talibans, a affirmé que les occupants occidentaux étaient en train de perdre la guerre. Il a peut-être raison. Rien ne va plus pour le régime pro-américain de Kaboul ou ses défenseurs occidentaux. Même la très vantée offensive américaine à Marjah, conçue pour briser la résistance des Talibans, a été un fiasco humiliant. Le nombre des victimes civiles des bombardements américains continue d’augmenter.

Les Européens en ont assez de la guerre en Afghanistan. Les sondages indiquent que 60% des Américains pensent que cette guerre ne vaut pas d’être menée.

La bombe lancée par l’IISS fait suite aux révélations les plus spectaculaires de l’enquête menée en Grande Bretagne sur les origines de l’invasion de l’Irak. La baronne Manningham-Buller, ancienne directrice du service de sécurité intérieure, le MI-5, a témoigné que la guerre en Irak avait été précédée par un fatras de mensonges et de faux éléments de preuve fournis par le gouvernement Blair. Ce que nous appelons le « terrorisme » est en grande partie causé par les invasions occidentales en Afghanistan et en Irak, a-t- elle témoigné.

La vérité sur l’Irak et l’Afghanistan émerge enfin.

L’Afghanistan pourrait à nouveau prouver qu’il est « le cimetière des empires ».

Eric Margolis

Sur le Web

IISS – Strategic Survey 2010 : The Annual Review of World Affairs

The IISS launched Strategic Survey 2010, its annual review of world affairs, on 7 September.

In presenting the book’s main arguments, IISS Director-General and Chief Executive Dr John Chipman suggested a rethink of the West’s counter-insurgency plan in Afghanistan was needed.

The current strategy, he said, was ’too ambitious, too removed from the core security goals that need to be met, and too sapping of diplomatic and military energies needed both in the region and elsewhere’.

Article original : Bombshell from London

Traduction et source : Contre Info

Analyse du Choc des Civilisations de Samuel Huntington

26 sept

par Michel Drac pour le Scriptoblog

« Le choc des civilisations » de Samuel Huntington est probablement le livre le plus cité de ces dernières années – comme référence par certains, comme brûlot répugnant par d’autres. Or, la lecture de ce livre maudit révèle que ceux qui s’en réclament vont souvent à l’encontre des thèses d’Huntington, et que ceux qui le dénigrent professent parfois, sans le savoir, les mêmes opinions que lui ! Il est donc temps de lire « Le choc des civilisations », pour savoir ce qu’il y a dedans.

Huntington souligne le retour des nations. Les identités, mises entre parenthèses pendant la phase du choc des idéologies (XX° siècle), vont probablement structurer le XXI° siècle. Autre caractéristique de l’époque qui s’ouvre : ces identités nationales engendrent des phénomènes de solidarité internationale, mais cette solidarité n’est plus organisée autour des blocs idéologiques. C’est désormais l’identité en elle-même qui crée les solidarités préférentielles. Une personne culturellement issue de l’aire musulmane, et socialiste par ses options politiques, va se penser comme musulman culturel avant de se penser comme socialiste politique, et sera plus solidaire d’un musulman capitaliste que d’un socialiste chrétien. Voilà la thèse de départ. On peut être pour cette évolution, contre cette évolution, soupçonner le discours huntingtonien d’arrière-pensées stratégiques, mais en tout cas, on ne peut pas nier la possibilité de cette évolution, ni même que ce discours recoupe déjà en partie notre réalité contemporaine.

Une des conséquences majeures de cette évolution, estime l’auteur, est que les anciens Etats-nations, jadis dépouillés de leur souveraineté par le haut (par les « blocs idéologiques »), risquent de l’être désormais par le bas – sauf s’ils sont cohérents sous l’angle de l’identité civilisationnelle. Si un musulman socialiste est plus proche des musulmans que des socialistes, alors même si son pays est socialiste, il sera moins fidèle à ce pays socialiste qu’à la « communauté civilisationnelle » musulmane, c’est-à-dire à un ensemble diasporique transfrontalier. Le retour des nations n’est donc pas forcément celui des Etats-nations : seuls les Etats-nations cohérents sous l’angle civilisationnel seront cohérents sous l’angle national. Le retour de la nation constitue donc un phénomène ambigu : c’est le retour d’un principe national qui ne se confond pas avec le principe national issu des Etats-nations. Pour Huntington, c’est la nation völkisch, au sens allemand, pas la Nation étatique, au sens français, qui va structurer le XXI° siècle (conclusion dans laquelle il n’est pas interdit de voir un parti pris).

Or, continue Huntington, notre XXI° siècle ne verra pas la fin de l’Histoire (reconnaissons en revanche que sur ce point au moins, il a indiscutablement raison). L’Histoire va continuer, et elle sera comme toujours rythmée par les conflits. Donc, puisque le monde où nous entrons sera structuré par les identités culturelles et/ou civilisationnelles, alors ces conflits seront d’abord des oppositions entre civilisations. Le monde multipolaire et multicivilisationnel du XXI° siècle verra des affrontements qui opposeront tantôt des Etats-nations cohérents sous l’angle civilisationnel à d’autres Etats-nations cohérents sous l’angle civilisationnel, tantôt des groupes civilisationnels à l’intérieur des Etats incohérents sous l’angle civilisationnel. Voici l’entrée dans le monde du conflit métalocal, c’est-à-dire à la fois totalement local et totalement mondial.

Huntington isole neuf civilisations, sans dissimuler que cette classification est en partie purement conventionnelle :

  • occidentale (Europe latino-germanique, Pologne, Pays baltes, Océanie et Amérique anglophone),
  • latino-américaine (Amérique du Sud et Centrale),
  • islamique (Maghreb, Somalie, Proche et Moyen-Orient, Indonésie),
  • hindoue (Inde),
  • africaine (Afrique subsaharienne),
  • chinoise (Chine hors Tibet, Vietnam, Philippines),
  • bouddhiste (Mongolie, Tibet, Thaïlande, Cambodge),
  • orthodoxe (Russie et Europe slavo-orthodoxe),
  • japonaise (Japon).

On remarquera que cette cartographie huntingtonienne est favorable aux intérêts américains, puisqu’elle suppose l’homogénéité des USA (malgré leur mexicanisation accélérée), le rattachement de l’Europe à un ensemble occidental dont le centre serait probablement américain, et l’éclatement de la Chine entre « civilisation chinoise » et une assez mystérieuse « civilisation bouddhiste » unifiant la Mongolie et le Cambodge ( ?).

Ces civilisations, nous dit-il, vont se partager un monde désoccidentalisé. Le recul de l’Occident sera en effet l’évènement majeur du début du XXI° siècle. De ce fait, le grand facteur de déstabilisation sera la montée en puissance des blocs civilisationnels non-occidentaux, et, affirme Huntington de manière péremptoire (trop péremptoire ?), le conflit principal du siècle à venir n’opposera pas des classes sociales entre elles, mais bien des civilisations concurrentes. Il n’est pas interdit de voir là la proposition d’une stratégie de classe remplaçant le « rêve mondialiste » de Fukuyama par un « cauchemar civilisationnel » huntingtonien. Là où Fukuyama propose à l’hyperclasse capitaliste un monde unifié sous sa direction, Huntington suggère que le conflit civilisationnel préempte les tensions, pour rendre secondaire les oppositions de classe. Cette stratégie de préemption du conflit, dit-il en substance, est plus réaliste que l’hypothèse d’une mondialisation intégrale et immédiate du pouvoir dans toutes ses acceptions. Elle permet d’utiliser le « paradigme du chaos », qui, dit-il, rend bien compte de la réalité du monde à venir, même si d’autres paradigmes (Etats-nations, gouvernement mondial unifié, opposition pays riches/pays pauvres) doivent aussi être pris en compte.

Les alignements émergents des civilisations, selon la théorie du Choc des civilisations de Samuel Huntington. L'épaisseur du trait représente le risque quantitatif de conflits dans la relation civilisationnelle.

Pour piloter ce « paradigme du chaos », Huntington propose de s’appuyer sur la notion qui selon lui englobe toutes les autres, et n’est englobée par aucune d’elles : les civilisations.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il entend par là un concept opératoire, c’est-à-dire une méthode de pensée débouchant sur une action et sur un mode de gestion des rétroactions. La civilisation chez Huntington n’est pas un concept catégorisant, servant à décrire un plan défini de l’espace modélisé. C’est un outil de la pensée stratégique, visant à situer la réflexion dans le paradigme qui doit, selon lui, structurer l’action prioritairement.

La civilisation, nous dit-il, est durable parce qu’elle est évolutive. C’est pourquoi elle sous-tend toujours plus ou moins les organisations politiques, qui sont moins durables, et ne peuvent évoluer sans ruptures. L’hypothèse de l’émergence d’une civilisation universelle induite par la mondialisation omet ce fait essentiel : alors que les civilisations évolutives constituent des donnes dont l’évolution lente est contrainte, la superstructure politique et l’infrastructure économique qui la sous-tend sont des choix révisables. En réalité, cette hypothèse unificatrice recoupe la volonté de l’Occident d’imposer son modèle civilisationnel à la planète, et cette volonté ne sera pas réalisée dans le siècle qui vient. La force militaire, conséquence du niveau d’acquisition technologique et du potentiel économique, ne parlera pas forcément en faveur de l’Occident pendant ce siècle. La diffusion des structures de consommation occidentales constituera un apport que chaque civilisation intègrera dans son propre cursus évolutif, elle n’impliquera qu’une homogénéisation très superficielle. Perdureront sans aucun doute les réalités induites par la prégnance des modèles anthropologiques, par le mode de pensée structuré implicitement par les systèmes linguistiques, par la diversité des conceptions religieuses qui sous-tendent toujours les conceptions culturelles et politiques.

La théorie selon laquelle le commerce et les communications suffisent à créer paix et sentiment commun est également une illusion. En fait, le commerce est souvent un motif de guerre, et la communication peut très bien multiplier les facteurs d’incompréhension. Beaucoup de notions occidentales sont intraduisibles dans le système de référence qui structure la construction du sens pour les non-occidentaux : que veut dire séparation du spirituel et du temporel pour un musulman ? La notion d’Etat de droit a-t-elle un sens en Afrique subsaharienne ? L’individualisme occidental rendu possible par la conception chrétienne du Salut est-il transposable dans l’univers mental hindou ? Partout où l’Occident a tenté de s’imposer, il n’a pour finir fait que susciter une réaction de rejet. La Chine se modernise sans s’occidentaliser, l’Afrique s’occidentalise sans se moderniser. En réalité, le paradigme chaotique n’est pas contrebattu par la modernisation, mais au contraire accéléré par celle-ci. Historiquement, le mouvement le plus net est d’abord une occidentalisation superficielle pour acquérir la puissance industrielle, puis une revanche de la civilisation indigène une fois la puissance acquise (dialectique du maître et de l’esclave).

Certes, le recul de l’Occident sera probablement lent. Il sera caractérisé par des phases d’arrêt, voire de retour en arrière. Mais il paraît inéluctable. Depuis 1929, le poids de l’Occident dans les exportations de produits manufacturés (qui était passé de 20 % au XVIII° siècle à 80 % au début du XX° siècle) ne cesse de régresser. En 1980, il n’était déjà plus que de 57 %. La puissance militaire et politique dépend fondamentalement de l’infrastructure économique. Le recul relatif des capacités productives occidentales signe la fin de la domination occidentale. Depuis 1970, le taux de croissance économique de l’Asie avoisine 10 % par an, celui de l’Occident 2 % par an.

Autre facteur de recul : la revanche de Dieu. La religion, qu’on avait trop vite enterrée, reste un facteur puissant de structuration des identités. Et Huntington souligne qu’à ses yeux, l’islam, en particulier, est incompatible avec le système de valeurs occidental. Il constitue une proposition de « solution » apportée à la modernité – une « solution » qui éloigne le monde arabo-musulman de l’Occident, si bien que plus ce monde se modernise, plus il se désoccidentalise. L’urbanisation, en particulier, cesse avec l’islamisme d’être facteur d’occidentalisation.

Selon les sources qui varient, il y aurait entre 6 et 8 millions de musulmans aux Etats-Unis. Le premier groupe de musulmans est arrivé aux Etats-Unis vers la fin des années 1870. D'après certains historiens, il a été estimé que 10 à 15 % des esclaves africains étaient des musulmans. « Les musulmans pourraient devenir aussi influents que les mormons et même probablement que les juifs. » John Green, directeur du Bliss Institute (Source : MWM)

Enfin, facteur de recul peut-être le plus décisif : la démographie occidentale est en berne. Sur ce point, il n’est même pas besoin de commenter…

Ce monde désoccidentalisé sera divers, et donc il sera structuré par sa diversité.

Le paradigme qui, pour Huntington, va fondamentalement définir cette diversité, celui autour duquel les autres champs de différenciation vont se structurer, celui  qui nécessairement finira par les englober, est le paradigme identitaire. L’identité culturelle sera, dans le monde en train de naître, la dimension décisive, celle qui induira les positionnements individuels et collectifs dans tous les autres champs. L’identité partagée par les peuples relevant d’une même civilisation va en particulier les amener à se fédérer en structures de coopération régionale, sur des modèles d’ailleurs très divers. Certains pays se trouveront probablement plus ou moins à cheval sur plusieurs organisations de coopération régionale. Certaines zones choisiront des solutions de coopération centralisatrices, d’autres privilégieront des modèles de coopération au cas par cas, autour d’une structure stable très légère.

Pour autant, ces organisations régionales ne seront probablement pas les acteurs centraux du monde du XXI° siècle. Pour Samuel Huntington, la structure politique du « choc des civilisations » sera centrée sur des Etats phares, qui régiront plus ou moins une « zone d’influence civilisationnelle » organisée par cercles concentriques. C’est la capacité des civilisations à s’organiser autour des Etats phares qui leur donnera des moyens d’action (raison pour laquelle l’islam est en mauvaise posture). Dans certains cas, il s’agira d’alliance d’Etats phares (France-Allemagne pour l’Union Européenne), et même d’alliance entre alliances (UE centrée sur le couple France-Allemagne et USA). Dans deux cas, il y aura un seul Etat phare, sans périphérie (Japon et Inde). Aux frontières des zones d’influence de ces civilisations groupées par des Etats phares, certains pays oscilleront entre Etats phares rivaux de civilisations différentes, et c’est souvent là que surgiront les grands conflits du XXI° siècle (cas de l’Ukraine, dont l’ouest est attiré par l’Europe France-Allemagne et l’est par la Russie). Voilà le monde que Samuel Huntington imagine en 1993… et qui est, reconnaissons-le, bel et bien en train de prendre forme sous nos yeux.

Les zones de conflit les plus dures, nous dit-il, seront celles où des pays divisés entre influences d’Etats phares relevant de civilisations différentes se trouveront aussi :

  • sur une ligne de recul rapide de l’Occident,
  • là où des mouvements migratoires importants feront coexister des identités civilisationnelles rivales et n’ayant pas eu le temps de s’apprivoiser mutuellement,
  • là où l’islam, à la fois très faible (pas d’Etat phare) et très fort (démographie) sera en contact avec une autre civilisation, parce que son mélange de force et de faiblesse constitue un cocktail détonnant.

Huntington souligne que des phénomènes paradoxaux vont s’enclencher, et que ces chocs identitaires peuvent déboucher sur des confrontations à plusieurs niveaux, interagissant les uns avec les autres. Dans un paragraphe absolument étonnant de la part d’un penseur considéré comme « hyperclasso-compatible », il écrit : « Les partis européens hostiles à l’immigration sont pour une bonne part l’image en miroir des partis islamistes dans les pays musulmans. Ce sont des outsiders dénonçant un establishment social et politique corrompu. » Huntington sous-entend déjà, dans son « Choc des civilisations », les conclusions qu’il tirera par la suite : l’immigration est un phénomène complexe, difficilement pilotable, et qu’il vaut mieux ne pas encourager sans bien réfléchir aux conséquences civilisationnelles.

Comment gérer ce monde chaotique ? Comment anticiper sur ces phénomènes paradoxaux, où le métalocal et le mondial vont constamment interagir ?

« Les civilisations forment les tribus humaines les plus vastes, » répond Huntington, « et le choc des civilisations est un conflit tribal à l’échelle globale ». Tant que ce conflit tribal à l’échelle globale ne se manifeste que par la multiplication des conflits métalocaux, il reste gérable – Huntington décrit en substance deux modes de régulation : la « guerre froide sociétale », consistant à laisser les groupes civilisationnels rivaux se faire concurrence au sein des Etats tout en empêchant autant que possible l’affrontement armé, et l’encadrement des guerres locales par un équilibre des puissances tutélaires. En revanche, dit-il, si les Etats phares sont directement impliqués, la situation peut échapper à tout contrôle.

En France, comme ailleurs en Europe, l'importation du conflit israélo-palestinien, qui s'est embrasé durant l'opération Plomb Durci, a créé une véritable guerre froide sociétale entre les sionistes (à ne surtout pas confondre avec les Juifs) et les musulmans ainsi que les militants pro-palestiniens.

C’est pourquoi il préconise une politique d’équilibre de la puissance, visant à faire anticiper par chaque Etat phare sur les évolutions des autres Etats phares, de manière à gérer le recul de l’Occident de manière progressive. Il est impossible, dit-il en substance, d’empêcher les « guerres froides sociétales » et il sera très difficile d’interdire les conflits métalocaux. Mais il est crucial que les Etats phares ne soient pas directement impliqués dans le choc des civilisations. Pour dire les choses brutalement, la conclusion principale de Samuel Huntington est que les USA ne doivent surtout pas faire la guerre à la Chine, et doivent donc éviter de s’engager directement dans tout conflit sur une zone de fracture civilisationnelle, car tout engagement direct de leur part, y compris dans un monde musulman potentiellement allié de la Chine, les expose au risque d’escalade – et Huntington s’inquiète précisément de la difficulté, pour les USA, de trouver des « rivaux primaires » à la Chine, qui leur permettront de ne pas être en frontal avec l’Empire du Milieu. Le Japon, dit-il, pourrait être un « rival primaire » économisant aux USA la confrontation directe avec la Chine, mais :

  • la tradition diplomatique américaine manque de subtilité, elle n’est pas tournée vers la définition d’un rôle changeant, ambigu et cynique (Huntington le regrette),
  • le Japon a une forte tendance au suivisme, il n’aime pas, lui, être un rival primaire, et si la Chine devient la puissance dominante en Asie, il se placera en périphérie de son orbite (et cela aussi, Huntington le regrette).

De nouvelles alliances vont émerger. Une « filière islamo-confucéenne » est prévisible, parce que l’Occident va être confronté à la fois à des multiples « guerres froides sociétales » avec l’Islam et à un affrontement de puissance à puissance avec la Chine en expansion. Un axe « Téhéran-Islamabad-Pékin » est en gestation, tandis qu’avec l’existence d’une zone tampon au Kazakhstan, la Russie peut soit décider de coopérer avec la Chine, soit s’opposer à elle. Sur ce point, un jeu de dominos peut s’enclencher : si le Japon reste en conflit avec la Russie pour les Kouriles, et adopte un comportement suiveur par rapport à la Chine, alors la Chine pourrait avoir à choisir entre un axe islamo-confucéen-japonais et un axe islamo-confucéen-russe.

Sur ce point, si l’Occident est habile, il peut prendre un engagement par rapport à la Russie : ne pas s’avancer jusqu’à l’Ukraine (sauf si elle éclate), pour attirer Moscou vers l’Ouest, et ainsi priver la Chine d’un allié très puissant. Visiblement, dans le rêve de Samuel Huntington, Washington passe un accord de zone d’influence avec Moscou, soutient le Japon subtilement pour en faire un rival primaire de la Chine en Asie, et ainsi empêche Pékin d’élargir l’axe islamo-confucéen vers le Japon ou vers la Russie. Facteur additionnel : « prendre conscience des problèmes de sécurité de la Russie avec les peuples musulmans de sa frontière sud ». C’est la conclusion auxiliaire de Samuel Huntington : il faut une politique américaine pro-russe.

Sous-entendu derrière le discours du « Choc des civilisations », et si on enlève l’emballage jésuitique : les peuples blancs unis (Occident, Russie), contre une Asie où la Chine domine, mais doit gérer une alliance complexe avec un monde musulman instable, et une rivalité primaire déséquilibrée mais handicapante avec le Japon.

Reste le cas particulier de l’Inde. L’Inde est en conflit avec l’Islam et avec la Chine. Elle cherchera l’alliance russe (complémentarités très fortes). Pour Huntington, c’est un argument de plus pour une politique américaine pro-russe.

En résumé, attirer la Russie dans le camp occidental, c’est :

  • l’empêcher de s’allier à la Chine,
  • arrimer l’Inde au bloc occidental,
  • et donc, dans le monde du XXI° siècle, créer un axe Washington-Moscou-New Dehli-Tokyo, qui permet d’empêcher la mainmise chinoise sur l’Asie (objectif stratégique essentiel).

Quant à l’Amérique Latine, Huntington considère que c’est un acteur périphérique, qui doit être arrimé à l’Occident par une politique d’influence sur les populations, via en particulier l’occidentalisation des modes de vie et (il ne le dit pas explicitement, mais c’est sous-entendu) la « protestantisation » de ce continent historiquement catholique.

Y a-t-il un phénomène de protestantisation du catholicisme à travers le monde ? « C’est faire preuve de profonde confusion mentale que d’espérer recevoir précisément d’une alliance avec le protestantisme une impulsion pour un renouveau de l’Église. Car le protestantisme, vu de l’Histoire, est un mouvement d’apostasie hors de l’Église catholique, et aujourd’hui encore, il cherche de façon constante à faire des conquêtes au détriment de l’Église catholique. » Georg May

Quant à l’Afrique, à ses yeux, c’est un acteur quasi-inexistant.

A partir de ce rapide résumé, on peut dire, de manière humoristique, que si les adversaires de l’administration Bush ont vu dans la politique bushiste l’application des idées de Huntington, soit ils n’ont pas lu « Le choc des civilisations », soit ils se sont retirés dans un monastère trappiste depuis septembre 2001 !

Les néoconservateurs américains regroupés derrière l’administration Bush ont fait exactement le contraire de ce que préconisait Huntington :

  • Ils ont engagé l’armée américaine directement dans des conflits frontaux, sur le territoire de civilisations étrangères (Irak, Afghanistan), ce qui contredit la conclusion principale du « Choc des civilisations » (pas d’engagement direct !) ;
  • Ils ont littéralement poussé Vladimir Poutine dans les bras des dirigeants chinois, avec de stupides opérations contre-productives (Ukraine, Géorgie), ce qui contredit la conclusion auxiliaire d’Huntington (politique pro-russe !) ;
  • Accessoirement, ils n’ont rien fait de sérieux pour endiguer les mouvements migratoires vers l’Occident, ce qui contredit une conclusion latente de Samuel Huntington (l’immigration risque de rendre le choc des civilisations ingérable !).

Comment expliquer que l’administration Bush ait suivi, depuis 8 ans, cette stratégie qui, si l’on en croit Samuel Huntington, était la pire possible pour les intérêts occidentaux ?

Je n’ai pas la réponse, mais…

On notera, à ce propos, un détail surprenant dans le travail de Samuel Huntington. Dans « Le choc des civilisations », sur le planisphère du XXI° siècle, un minuscule territoire proche-oriental est discrètement colorisé aux couleurs du monde arabo-musulman.

Je vous laisse deviner de quel territoire il s’agit.

Michel Drac

Source : Le Scriptoblog

Note de la rédaction : « Il n’existe pas de conflits entre les civilisations, mais une lutte entre les ignorances. » Edouard Saïd.

La géopolitique d’Internet

23 sept

par Domenico Losurdo pour le Réseau Voltaire

Formidables vecteurs de diffusion des idées, mais aussi redoutables moyens de manipulation des masses pour atteindre des objectifs de politique intérieure et extérieure, les médias ont toujours été une arme à double tranchant. Avec l’arrivée des nouvelles technologies qui permettent, outre la mobilisation de l’opinion à plus grande échelle, l’intrusion des pouvoirs économique et politique dans la vie privée, les visées géostratégiques ont trouvé un nouveau vecteur leur permettant plus que jamais d’avancer masquées. Revenant sur quelques cas médiatiques illustrant bien le phénomène, Domenico Losurdo conclut son étude par une note d’espoir : les mouvements de résistance à l’Empire s’approprient de mieux en mieux les nouvelles technologies de communication.

« Les nouvelles technologies ont changé la politique internationale. Ceux qui étaient en mesure de les contrôler voyaient augmenter démesurément leur pouvoir et leur capacité à déstabiliser des pays plus faibles et technologiquement moins avancés. »

Fausse résistance et vraies manipulations

Google défie le gouvernement de la République populaire de Chine : la grande presse d’ « information » applaudit à tout rompre la rigueur morale et le courage d’une multinationale prête à payer le prix fort en termes économiques afin de ne pas se soumettre aux impositions de la censure et réaffirmer le droit humain à la libre information. En vérité, fût-ce de façon très minoritaire, quelque voix se fait aussi entendre pour appeler à une plus grande prudence : n’y a-t-il que de nobles motivations comme explications du coup de Google ou bien des considérations d’une autre nature sont-elles aussi à l’œuvre ? Le grand geste pourrait n’être que le coup de théâtre d’une accorte campagne de public relations  : tourner le dos avec éclat à un marché certes assez prometteur mais pour lequel la concurrence locale est aguerrie et conquérante, peut en fin de comptes profiter à l’image et aux profits de la multinationale états-unienne, en lui ouvrant la voie pour une expansion dans d’autres pays et au niveau mondial… Et, donc, dans le scénario traité en Italie par les organes de presse les plus « anticonformistes », le calcul utilitaire émerge ainsi à côté des droits de l’homme. La géopolitique, par contre, continue à être absente, laquelle pourtant, pour un observateur plus attentif, s’avère être l’authentique protagoniste. Pour en rendre compte, faisons un saut en arrière d’environ soixante ans, en nous concentrant sur une affaire, ici reconstruite à partir d’un récent article d’Alessandra Farkas sur le Corriere della Sera.

« Un mystérieux vent de folie collective »

Le 16 août 1951, des phénomènes étranges et inquiétants vinrent troubler Pont-Saint-Esprit, « un village tranquille et pittoresque » situé « dans le Sud-est de la France ». Oui, « le pays fut secoué par un mystérieux vent de folie collective. Cinq personnes au moins moururent, des dizaines finirent à l’asile, des centaines donnèrent des signes de délire et d’hallucinations […] Beaucoup finirent à l’hôpital avec la camisole de force ». Le mystère, qui a longtemps entouré cet éclat de « folie collective », est maintenant dissipé : il s’agît d’une « expérimentation menée par la CIA, avec la Special Operation Division (SOD), l’unité secrète de l’Armée USA de Fort Detrick au Maryland » ; les agents de la CIA « contaminèrent au LSD les baguettes vendues dans les boulangeries du pays », causant les résultats que nous avons vus ci-dessus. Nous sommes aux débuts de la Guerre froide : bien sûr les Etats-Unis étaient des alliés de la France, mais c’est justement pour ça que celle-ci se prêtait aux expérimentations de guerre psychologique qui avaient certes comme objectif le « camp socialiste » (et la révolution anticoloniale) mais pouvaient difficilement être effectuées dans les pays situés au-delà du rideau de fer [1]. Posons-nous alors cette question : l’excitation des masses ne peut-elle être produite que par voie pharmacologique ? Les événements qui, sur la fin de la Guerre froide, balaient le « camp socialiste », par ailleurs largement discrédité et affaibli, laissent pensifs. Le 17 novembre 1989, la « révolution de velours » triomphait à Prague, avec un mot d’ordre qui se voulait gandhien : « Amour et Vérité ». En réalité -confesse de nos jours l’International Herald Tribune – un rôle décisif fut joué par la diffusion de la fausse nouvelle selon laquelle un étudiant avait été « brutalement tué » par la police. Si dans le cas de la Tchécoslovaquie se révélèrent suffisantes deux « petites » manipulations (d’un côté la transfiguration des leaders de la révolte en dévots gandhiens du culte de la vérité et de la non-violence, de l’autre la production savante et la diffusion de « nouvelles » destinées à susciter l’indignation de masse), plus compliquée fut la promotion quelques semaines plus tard, de la révolte qui renversait en Roumanie la dictature de Ceausescu. La mise en scène, dans ses lignes générales, ne change pas : il s’agissait toujours de discréditer et même de diaboliser le pouvoir à renverser, pour en faire une cible facile d’indignation de masse alimentée savamment et sans l’ombre d’un scrupule. Oui, mais comment atteindre cet objectif dans la situation concrète de la Roumanie de la fin de 1989 ? A partir d’un certain moment, les médias occidentaux commencèrent à diffuser massivement dans la population roumaine, et même à bombarder sur elle, les informations et les images du « génocide » perpétré à Timisoara par la police de Ceausescu. Qu’était-il arrivé en réalité ? Laissons la parole à un prestigieux philosophe (Giorgio Agamben), qui ne fait pas toujours preuve de vigilance critique à l’égard de l’idéologie dominante mais qui a synthétisé ici de façon magistrale l’affaire dont nous traitons :

« Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des cadavres à peine enterrés ou alignés sur les tables des morgues ont été déterrés en hâte et torturés pour simuler devant les caméras le génocide qui devait légitimer le nouveau régime. Ce que le monde entier avait sous les yeux en direct comme vérité sur les écrans de télévision, était l’absolue non-vérité ; et bien que la falsification fût parfois évidente, elle était de toutes façons authentifiée comme vraie par le système mondial des médias, pour qu’il fût clair que le vrai n’était désormais qu’un moment du mouvement nécessaire du faux ».

La fin de la Guerre froide n’était pas la fin du Grand jeu. Pour les USA, liquider le « camp socialiste » et démembrer l’Union soviétique ne suffisait pas ; il fallait aussi promouvoir et imposer en Europe orientale l’ascension au pouvoir de leaders totalement liés à Washington. En Georgie, à un certain moment même Edouard Chevardnadze (jusque là estimé et apprécié en Occident pour le rôle « démocratique » qu’il avait joué aux côtés de Gorbatchev dans la dissolution du « camp socialiste » et, plus tard, allant même au-delà de Gorbatchev lui-même, dans la dissolution de l’Union soviétique) devenait un leader indésirable et à remplacer. C’est la tâche qui fut confiée à la fameuse « révolution des roses » [2]. Je me centre sur quelques uns de ses moments-clé, en me servant de la reconstruction parue sur une revue française réputée de géopolitique. Des télévisions géorgiennes aux mains de l’opposition et des médias occidentaux s’emploient à une campagne conjointe et incessante :

« La corruption du régime est montrée sous tous ses aspects. En n’hésitant pas à mentir au besoin. Mi-novembre, des magazines allemands affirment que des proches de M. Chevardnadze ont acheté pour lui une luxueuse villa dans la ville thermale de Baden-Baden, dan le sud de l’Allemagne. Bild affirme que la résidence est estimée à 11million d’euros. L’information n’est pas confirmée. Qu’importe […] Une de nos sources nous apprendra plus tard que la photo exhibée a été prise au hasard sur Internet ».

Après la proclamation des résultats électoraux qui signent la victoire de Chevardnadze et qui sont taxés de frauduleux par l’opposition, celle-ci décide d’organiser une marche sur Tbilissi, qui devrait sceller « l’arrivée symbolique, et pacifique même, dans la capitale, de tout le pays en colère ». Bien que convoquées de tous les coins du pays à grands renforts de moyens propagandistes et financiers, ce jour-là affluent pour la marche entre 5 000 et 10 000 personnes : « ce n’est rien pour la Géorgie » ! Et pourtant grâce à une mise en scène sophistiquée et de grande professionnalité, la chaîne de télé la plus diffusée du pays arrive à communiquer un message totalement différent : « L’image est là, puissante, celle d’un peuple entier qui suit son futur président ». Désormais les autorités politiques sont délégitimées, le pays est désorienté et abasourdi et l’opposition plus arrogante et agressive que jamais, d’autant plus que les médias internationaux et les chancelleries étrangères l’encouragent et la protègent. Le coup d’Etat est mûr, il va porter au pouvoir Mikhaïl Saakashvili, qui a fait ses études aux USA, parle un anglais parfait et est en mesure de comprendre rapidement les ordres de ses supérieurs.

Les « guerres sur Internet »

Nous avons vu jusqu’ici la transformation de l’ « absolue non-vérité » en « vérité vraie » et incontestable, passer en premier lieu à travers les « écrans de télévision » tandis que le rôle d’Internet était secondaire et négligeable. Mais il est intéressant de noter que dès la fin des années 90, sur l’International Herald Tribune un journaliste (Bob Schmitt) observait : « Les nouvelles technologies ont changé la politique internationale ». Ceux qui étaient en mesure de les contrôler voyaient augmenter démesurément leur pouvoir et leur capacité à déstabiliser des pays plus faibles et technologiquement moins avancés. En effet, avec l’avènement et la généralisation d’Internet, Facebook, Twitter, une nouvelle arme a émergé, susceptible de modifier profondément les rapports de force sur le plan international. Ceci n’est plus un secret pour personne. De nos jours, aux USA, un roi de la satire télévisée comme Jon Stewart proclame : « Mais pourquoi envoyons-nous des armées s’il est aussi facile d’abattre les dictatures via Internet que d’acheter une paire de chaussures ? » La signification militaire des nouvelles technologies est ici explicitement soulignée et revendiquée : le droit de Washington à juger et condamner souverainement restant inchangé, il est maintenant possible d’avoir recours à des armes nouvelles et plus sophistiquées pour punir les coupables et les rebelles. Mais Internet n’est-il pas l’expression même de la liberté d’expression ? Ceux qui argumentent ainsi ne sont que les plus démunis (et les moins scrupuleux). En réalité – reconnaît Douglas Paal, ex collaborateur de Reagan et de Bush senior – Internet est actuellement « gérée par une ONG qui est de fait une émanation du Département du Commerce des USA ». S’agit-il seulement de commerce ? L’hebdomadaire allemand Die Zeit demande des éclaircissements à James Bamford, un des plus grands experts en matière de services secrets états-uniens : « Les Chinois craignent aussi que des firmes américaines comme Google soient en dernière analyse des outils des services secrets américains sur le territoire chinois. Est-ce une attitude paranoïde ? » « Pas du tout » est la réponse immédiate. Au contraire – ajoute l’expert – même des « organisations et institutions étrangères sont infiltrées » par les services secrets états-uniens, lesquels sont de toutes façons en mesure d’intercepter les communications téléphoniques dans tous les coins de la planète et doivent être considérées comme « les plus grands hackers du monde ». Désormais – affirment encore sur Die Zeit deux journalistes allemands – il n’y a aucun doute :

« Les grands groupes Internet sont devenus un outil de la géopolitique USA. Avant, on avait besoin de laborieuses opérations secrètes pour appuyer des mouvements politiques dans des pays lointains. Aujourd’hui il suffit souvent d’un peu de technique de la communication opérée à partir de l’Occident […] Le service secret technologique des USA, la National Security Agency, est en train de monter une organisation complètement nouvelle pour les guerres sur Internet ».

A la lumière de tout cela, il convient de relire certains événements récents d’explication non aisée. En juillet 2009 des incidents sanglants sont survenus à Urumqi et dans le Xinjiang, la région de Chine habitée surtout par des Ouïghours. Sont-ce la discrimination et l’oppression aux dépens de minorités ethniques et religieuses qui l’expliquent ? Une approche de ce type ne semble pas très plausible, à en juger du moins par ce que réfère de Pékin le correspondant de La Stampa (Francesco Sisci) :

« De nombreux Hans d’Urumqi se plaignent des privilèges dont jouissent les Ouïghours. Ceux-ci, de fait, en tant que minorité nationale musulmane, ont à niveau égal des conditions de travail et de vie bien meilleures que leurs collègues Hans. Un Ouïghour, à son bureau, a l’autorisation de suspendre son travail plusieurs fois pas jour pour accomplir les cinq prières musulmanes traditionnelles de la journée […] En outre ils peuvent ne pas travailler le vendredi, jour férié musulman. En théorie ils devraient récupérer le dimanche. Mais le dimanche les bureaux sont en fait déserts […) Un autre point douloureux pour les Hans, soumis à la dure politique d’unification familiale qui impose encore l’enfant unique, est le fait que les Ouïghours peuvent avoir deux ou trois enfants. En tant que musulmans, ensuite, ils ont des remboursements en plus de leur salaire étant donné que, ne pouvant pas manger de porc, ils doivent se rabattre sur l’agneau qui est plus cher ».

Cela n’a aucun sens alors, comme le fait la propagande occidentale, d’accuser le gouvernement de Pékin de vouloir effacer l’identité nationale et religieuse des Ouïghours. Alors ? Réfléchissons sur la dynamique des incidents. Dans une ville côtière de Chine où, malgré les différentes traditions culturelles et religieuses préexistantes, des Hans et des Ouïghours travaillent côte à côte, se répand tout d’un coup la rumeur selon laquelle une jeune fille han a été violée par des ouvriers ouïghours ; il en résulte des incidents au cours desquels deux Ouïghours perdent la vie. La rumeur qui a provoqué cette tragédie est fausse mais voici que se répand alors une deuxième rumeur plus forte encore et encore plus funeste : Internet diffuse dans son réseau la nouvelle selon laquelle dans la ville côtière de Chine des centaines de Ouïghours auraient perdu la vie, massacrés par les Hans dans l’indifférence et même sous le regard complaisant de la police. Résultat : des tumultes ethniques dans le Xinjiang, qui provoquent la mort de presque 200 personnes, cette fois presque toutes hans. Eh bien, sommes-nous en présence d’une intrication malheureuse et fortuite de circonstances ou bien la diffusion de rumeurs fausses et tendancieuses visait-elle le résultat qui s’est ensuite effectivement constaté ? Revient alors en mémoire l’ « expérimentation conduite par la CIA » pendant l’été 1951, qui produisit « un mystérieux vent de folie collective » dans « le village pittoresque et tranquille » de Pont-Saint-Esprit. Et de nouveau nous voici obligés de nous poser la question initiale : la « folie collective » peut-elle être produite seulement par voie pharmacologique ou bien peut-elle être aussi aujourd’hui le résultat du recours aux « nouvelles technologies » de la communication de masse ?

Qui sont les « cyberidiots » ?

Une chose est certaine : ceux qui sont les cibles des « guerres sur Internet » ne restent pas les bras ballants : comme dans toute guerre les faibles cherchent à combler leur désavantage en apprenant des plus forts. Et voici que ces derniers crient au scandale : « Au Liban » - lit-on sur le Corriere della Sera du 20 mars - « ceux qui maîtrisent le plus news media et réseaux sociaux ne sont pas les forces politiques pro-occidentales qui appuient le gouvernement de Saad Hariri, mais les ‘Hezbollah’ ». Cette observation laisse poindre un soupir : ah comme ce serait beau si, comme il en a été pour la bombe atomique et pour les armes (proprement dites) les plus sophistiquées, pour les « nouvelles technologies » et les nouvelles armes d’information et de désinformation de masse aussi, ceux qui détiennent le monopole étaient les pays qui infligent un interminable martyre au peuple palestinien et qui voudraient continuer à exercer au Moyen-Orient une dictature terroriste ! Le fait est -se lamente Moises Naïm, directeur du « Foreign Policy »- que les USA, Israël et l’Occident n’ont plus affaire aux « cyberidiots d’autrefois ». Ceux-ci « contrattaquent avec les mêmes armes, font de la contre-information, empoisonnent les puits » : une véritable tragédie du point de vue des champions de la « liberté d’information » et du « pluralisme ». Malheureusement, les stratèges et les idéologues du Pentagone et du Département d’Etat peuvent trouver de nos jours encore quelque solide motif de consolation : bien loin d’être dispersés, les cyberidiots se montrent plus vivants que jamais à « gauche » : ils sont engagés à présenter les manœuvres troubles de Google comme le défi lancé par le David de la liberté et de la vérité contre le Goliath de l’autocratie et de la censure !

Domenico Losurdo

Domenico Losurdo est professeur d’histoire de la philosophie à l’université d’Urbin (Italie). Il dirige depuis 1988 la Internationale Gesellschaft Hegel-Marx für dialektisches Denken, et est membre fondateur de l’Associazione Marx XXIesimo secolo. Dernier ouvrage traduit en français : Nietzsche philosophe réactionnaire : Pour une biographie politique.

à lire également sur le même sujet :

- Cyber-guerres

- Vers une dictature technologique en France (vidéo)

- Cyber-guerre : l’inquiétude des Etats-Unis (vidéo)

- Les défis de la cyber-sécurité et le contre-espionnage après la Guerre Froide et le 11 Septembre

Textes cités

Thomas FISCHERMANN, entretien avec James BAMFORD, « Passen Sie auf, was Sie tippen », in Die Zeit du 18 février 2010, pp. 20-21.

Alessandra FARKAS, « La Cia drogò il pane dei francesi ». Svelato il mistero delle baguette che fecero ammattire un paese nel ‘51, (« La Cia a drogué le pain des français ». Le mystère des baguettes qui rendirent un village fou en 1951), in Corriere della Sera du 13 mars 2010, p. 25.

Thomas FISCHERMANN, Götz HAMANN, Angriff aus dem Cyberspace, in Die Zeit du 18 février 2010, pp. 19-21.

Massimo GAGGI, Un’illusione la democrazia via web. Estremisti e despoti sfruttano Internet (Une illusion la démocratie via Internet. Extrémistes et despotes exploitent Internet), in Corriere della Sera du 20 mars 2010, p. 21.

Domenico LOSURDO, La non-violenza. Una storia fuori dal mito, Roma-Bari, Laterza, 2010, cap. IX (pour la Tchécoslovaquie, la Roumanie et pour le cadre général).

Maurizio MOLINARI, entretien avec Douglas PAAL, « Questo è l’inizio di uno scontro tra due civiltà » (« Ceci est un choc entre deux civilisations »), in La Stampa du 23 janvier 2010, p. 7.

Bob SCHMITT, The Internet and International Politics, in The International Herald Tribune du 2 avril 1997, p. 7.

Francesco SISCI, Perché uno han non sposerà mai una uigura (Pourquoi un Han n’épousera jamais une Ouigour), in La Stampa du 8 juillet 2009, p. 17.

Article rédigé en mars 2010 et publié sur la revue Belfagor. Rassegna di varia umanità, dirigée par Carlo Ferdinando Russo, le 31 juillet 2010, p. 489-494. Rome.

Notes

[1] Sur ce thème, voir l’article « Quand la CIA menait des expériences sur des cobayes français », par par Hank P. Albarelli Jr., Voltairenet, 16 mars 2010

[2] Voir l’article « Les dessous du coup d’État en Géorgie », par Paul Labarique, Voltairenet, 7 janvier 2004.

Source : Réseau Voltaire

La persécution des Roms – sous les nazis et aujourd’hui (+ vidéo)

23 sept

par Peter Schwarz pour WSWS

« Au total, 20 923 noms de prisonniers rom d'Europe ont figuré sur les registres du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. »

La tentative de la commissaire de l’Union européenne, Viviane Reding, de rendre le gouvernement français responsable de ses déportations de masse de Roms s’est arrêtée net après seulement quelques heures.

Après que le dirigeant de la Commission européenne, José Manuel Barroso et un certain nombre de chefs d’Etat ont critiqué son choix de mots, Reding s’est excusée d’avoir dressé un parallèle avec les déportations effectuées par les nazis. Le président français, Nicolas Sarkozy, a rejeté avec indignation les accusations faites par Reding en soulignant que son gouvernement ne céderait pas sur sa politique de déportation. L’attitude de Sarkozy a immédiatement bénéficié du soutien du chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi.

Lors du sommet européen de jeudi, Sarkozy s’en est alors vivement pris à Barroso, incident que la plupart des observateurs ont considéré être un nouvel affaiblissement de la Commission par les Etats membres les plus puissants. A présent, les 27 chefs d’Etat et de gouvernement ont accepté de discuter, lors de leur prochaine réunion, « d’une stratégie à long terme pour résoudre le problème. »

C’est pourquoi, il y a fort à craindre que le conflit au sujet des Roms ne soit que le point de départ de la suppression de l’une des rares libertés octroyées jusque-là par l’Union européenne aux travailleurs – la libre circulation, le droit de vivre et de travailler dans n’importe quel pays membre de l’UE. Même avant que n’éclate le conflit, le président de la Commission de l’UE Barroso avait déclaré le 9 septembre au journal espagnol El Pais, « C’est une erreur de dire que la libre circulation est absolue. »

Il semble que le nationalisme, ainsi que la xénophobie et le racisme qui y sont associés, sont en train de progresser inlassablement à travers l’Europe, nonobstant les réserves exprimées par les représentants individuels de l’élite dirigeante comme Reding. Ce faisant, les droits humains et les droits des citoyens sont sacrifiés. Pourquoi ?

Les attaques de Sarkozy contre les Roms ne sont pas populaires. Sa cote dans les sondages est à son plus bas, comme c’est le cas de son collègue italien Berlusconi. La campagne de Sarkozy contre une infime minorité de Roms – sur les 65 millions d’habitants que compte la France, à peine 15.000 Roms détiennent des passeports étrangers – ainsi que sa discrimination des Musulmans représentent une tentative méprisable de faire dévier les tensions sociales grandissantes vers des canaux racistes.

Jusque-là, Sarkozy n’a pas réussi. Des dizaines de milliers sont descendus dans la rue pour protester contre les déportations des Roms. Et à peine quelques jours plus tôt, trois millions de personnes ont manifesté contre sa réforme des retraites.

Et pourtant, les efforts pour attiser le racisme et les sentiments anti-musulmans se multiplient – et pas seulement en France. En Hollande, au Danemark, en Suisse, en Autriche, en Italie, en Hongrie et dans d’autres pays, des partis racistes sont en mesure, grâce au soutien de partisans financiers bien nantis, d’exercer une influence considérable. En Allemagne, la récente publication à grand renfort de battage médiatique du livre de Thilo Sarrazin, a été utilisée pour attiser les préjugés racistes contre les Musulmans.

En dernière analyse, cette vague de nationalisme et d’obscénités racistes ne peuvent être expliquées par la position personnelle de tel ou tel politicien réactionnaire. Cette tendance est bien trop répandue pour cela. C’est la conséquence du déclin et de la pourriture de la société capitaliste, d’où les vices du passé émergent et croissent comme des vers.

L’accroissement de l’inégalité sociale – l’accumulation de privilèges et de richesses d’une infime minorité et la hausse considérable du chômage et de la pauvreté pour les masses – n’est  pas compatible avec des droits démocratiques et humains. La classe dirigeante recourt à la xénophobie et au racisme comme un alcoolique à sa bouteille – même si dans ses moments de sobriété il reconnaît que cela le mène au désastre.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Léon Trotsky avait expliqué de manière précise le lien entre la pourriture du capitalisme et l’accroissement de l’antisémitisme dont il avait anticipé les conséquences meurtrières : 

« Le monde du capitalisme décadent est surpeuplé… La période du dépérissement du commerce extérieur et du déclin du commerce intérieur est en même temps la période de l’intensification monstrueuse du chauvinisme et particulièrement de l’antisémitisme. A l’époque de son ascension, le capitalisme a sorti le peuple juif du ghetto pour l’utiliser comme instrument de son expansion commerciale. Aujourd’hui, la société capitaliste en décrépitude essaie de presser le peuple juif par tous ses pores : dix-sept millions d’individus sur les deux milliards qui habitent la terre, c’est-à-dire moins de un pour cent, ne peuvent plus trouver de place sur notre planète ! Au milieu des vastes étendues de terres habitables et des merveilles de la technique qui a conquis pour l’homme le ciel ainsi que la terre, la bourgeoisie a réussi à faire de notre planète une abominable prison. »

Aujourd’hui, la chasse aux sorcières contre les Musulmans remplace l’antisémitisme (quoique, dans certains pays comme la Hongrie, l’antisémitisme est également à l’ordre du jour). Les travailleurs musulmans originaires de Turquie et du Maghreb ont été incités à venir en Europe comme main-d’œuvre à l’époque du boom économique. Aujourd’hui, ce sont les premiers à perdre leur emploi et à être assujettis à l’exclusion voire même à être renvoyés chez eux.

La persécution des Roms, toutefois, est restée constante. Après les Juifs, ils furent le groupe le plus important à être ciblé pour le génocide nazi. Les nazis les définirent comme race inférieure en leur faisant subir des stérilisations forcées, en les enfermant dans des « camps pour tsiganes », en les soumettant au travail forcé et en les tuant systématiquement dans les camps de concentration.

Environ un million de Sinti et de Roms vivaient en Europe avant la Seconde guerre mondiale. Il n’a jamais été établi avec précision le nombre de ceux d’entre eux qui furent tués. Des évaluations modestes estiment qu’un quart d’entre eux fut tué par les nazis et leurs alliés. D’autres évaluations avancent le chiffre de 500.000 victimes.

Le fait que les Roms sont une fois de plus devenus la cible de la campagne raciste menée par Sarkozy et son gouvernement montre à quel point les choses ont peu changé depuis. Même le crime le plus abominable du vingtième siècle ne suffit pas à les dissuader de répandre leur poison raciste.

La commissaire de l’Union européenne Reding a qualifié la politique française de « honte ». Le terme est faible au regard de ce qui est réellement en train de se produire. Et pourtant, elle a été obligée de s’excuser sous la pression des gouvernements européens. Ceci démontre que l’élite européenne n’a rien appris. Il n’existe aucun soutien notable dans ses rangs en faveur des droits élémentaires du citoyen et des droits humains dont la France fut jadis le berceau à travers sa révolution.

L’Europe est une fois de plus en train d’être transformée en cette « abominable prison » décrite par Trotsky, avec toutes les horreurs qui y sont associées. Seule une offensive de la classe ouvrière pour une Europe socialiste peut mettre fin à cette évolution fatale.

Peter Schwarz

(Article original paru le 18 septembre 2010)

Source : WSWS

Bonus vidéo : débat sur les Roms entre Todd, Bauer et Attali

La superpuissance de l’énergie du XXIe siècle

21 sept

par Michael T. Klare pour TomDispatch.com

« Les efforts de la Chine à renforcer ses liens avec ses fournisseurs de pétrole étrangers ont produit une friction géopolitique avec les États-Unis. Le risque de conflit sino-américain est beaucoup plus sérieux maintenant que nous entrons dans l’ère du « pétrole dur » et que l’offre mondiale de pétrole facilement accessible diminue rapidement. »

Chine, énergie et puissance mondiale

Si vous voulez savoir de quelle manière souffle le vent global (ou le soleil brille ou le charbon brûle), regarder la Chine. C’est la nouvelle pour notre avenir énergétique et pour l’avenir de la politique des grandes puissances de la planète Terre. Washington est déjà entrain de regarder – avec anxiété.

Rarement une simple entrevue de presse en a dit plus sur les changements de puissance mondiale qui se déroulent dans notre monde. Le 20 juillet, l’économiste en chef de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), Fatih Birol, a raconté au Wall Street Journal que la Chine avait dépassé les États-Unis en devenant le numéro un des consommateurs d’énergie dans le monde. On peut lire ce développement de nombreuses façons : comme preuve de la continuation des prouesses industrielles de la Chine, de la récession persistante aux États-Unis, de la popularité croissante des automobiles en Chine, et même du rendement énergétique supérieur de l’Amérique par rapport à celle de la Chine. Toutes ces observations sont valables, mais toutes manquent le point principal : en devenant le leader mondial des consommateurs d’énergie, la Chine deviendra également un acteur international plus dominant et donc en définira le rythme dans l’élaboration de notre avenir global.

Car l’énergie est liée à nombreuses aspects de l’économie mondiale, et parce que les doutes grandissent sur la disponibilité future du pétrole et d’autres combustibles vitales, les décisions que prennent la Chine concernant son portefeuille d’énergie auront des conséquences profondes. En tant qu’acteur de premier plan sur le marché mondial de l’énergie, la Chine déterminera considérablement non seulement le prix que nous paieront pour les combustibles cruciaux, mais aussi le type de systèmes énergétiques auxquels nous dépenderons. Plus important encore, les décisions sur les préférences énergétiques de la Chine détermineront largement si la Chine et les États-Unis peuvent éviter de se laisser entraîner dans une lutte globale sur les importations de pétrole et si le monde échappera aux catastrophiques changements climatiques.

Comment s’élever vers la prééminence mondiale

Vous ne pouvez réellement évaluer l’importance de la récente découverte de l’influence de l’énergie de la Chine si vous ne saisissez pas tout d’abord le rôle de l’énergie dans l’ascension de l’Amérique à la prééminence mondiale.

Que la région Nord-Est des jeunes États-Unis était richement dotée d’énergie hydraulique et de gisements de charbon a été cruciale au début de l’industrialisation du pays ainsi que pour l’éventuelle victoire du Nord dans la Guerre de Sécession. Cependant, c’est la découverte du pétrole dans l’Ouest de Pennsylvanie en 1859 qui ferait des États-Unis l’acteur décisif sur la scène mondiale. L’extraction pétrolière et les exportations ont alimenté la prospérité américaine au début du XXe siècle – un temps lorsque le pays était le principal producteur de la planète – en élevant la hausse de ses géantes sociétés.

Il ne faut jamais oublier que la première grande société transnationale de la planète – la Standard Oil Company de John D. Rockefeller – a été fondée sur l’exploitation et l’exportation de pétrole américain. La législation antitrust voulait briser la Standard Oil en 1911, mais deux de ses plus grands descendants, la Standard Oil of New York et la Standard Oil of New Jersey, avaient fusionné plus tard dans ce qui est maintenant l’entreprise publiquement cotée en Bourse la plus riche au monde, ExxonMobil. Un autre descendant, la Standard Oil of California, est devenu Chevron – aujourd’hui, la troisième société américaine la plus riche.

Le pétrole a également joué un rôle clé dans la montée des États-Unis comme puissance militaire prééminente de la planète. Ce pays a fourni la plupart du pétrole consommé par les forces alliées tant dans la Première Guerre Mondiale que dans la Seconde Guerre Mondiale. Parmi les grandes puissances de l’époque, seuls les Etats-Unis étaient auto-suffisants en pétrole, ce qui signifiait qu’ils pouvaient déployer de vastes armées en Europe et en Asie et maîtriser les militaires bien équipés (mais en manque de pétrole) allemands et japonais. Peu le réalisent aujourd’hui, mais pour les architectes de la victoire de l’Amérique dans la Seconde Guerre Mondiale, y compris le président Roosevelt, c’était la dotation nationale supérieure de pétrole, pas la bombe atomique, qui s’est avérée décisive.

Ayant créé une économie et un établissement militaire basés sur le pétrole, les dirigeants américains ont été contraints d’employer des mesures plus coûteuses et désespérées pour s’assurer que les deux avaient toujours une provision adéquate d’énergie. Après la Seconde Guerre Mondiale, avec des réserves nationales commençant déjà à diminuer, une succession de présidents ont établi une stratégie globale basée sur l’assurance d’accès américain au pétrole d’outre-mer.

Comme un début, l’Arabie Saoudite et les autres royaumes du Golfe Persique ont été choisis pour servir de « stations de pompes à essence » d’outre-mer pour les raffineurs américains et les forces militaires. Les compagnies pétrolières américaines, en particulier les descendants de la Standard Oil, ont aidé et encouragé à établir une présence majeure dans ces pays. Dans une mesure considérable, en fait, les grandes déclarations stratégiques d’après-guerre – la Doctrine Truman, la Doctrine Eisenhower, la Doctrine Nixon et surtout la Doctrine Carter – étaient toutes liées à la protection de ces « stations de pompes à essence ».

Aujourd’hui, encore, le pétrole joue un rôle essentiel dans les plans mondiaux et les actions de Washington. Le Département d’Etat, par exemple, maintient toujours une capacité militaire complexe, coûteuse, et profondément enracinée dans le Golfe Persique pour assurer la « sûreté » et la « sécurité » des exportations de pétrole de la région. Washington a également étendu sa portée militaire à des régions productrices de pétrole clés comme le bassin de la Mer Caspienne et l’Afrique de l’Ouest. La nécessité de conserver des liens amicaux et des relations militaires avec les fournisseurs clés comme le Koweït, le Nigéria et l’Arabie Saoudite continue à dominer la politique étrangère américaine. De même, dans un monde se réchauffant globalement, l’intérêt américain croissant dans la fonte de l’Arctique est propulsé par un désir d’exploiter les réserves d’hydrocarbures inexploitées de la région polaire.

Charbon de la planète ?

Le fait que la Chine a maintenant dépassé les États-Unis comme leader mondial des consommateurs d’énergie doit radicalement changer ses stratégies mondiales, tout comme la prédominance de l’énergie autrefois de l’Amérique. Sans doute cela, à son tour, modifiera le cours des relations sino-américaines, sans parler du monde des affaires. Avec l’expérience américaine à l’esprit, à quoi pouvons-nous nous attendre de la Chine ?

Tel un commencement, personne ne lisant les pages de journaux d’affaires ne pourrait avoir le moindre doute sur les perspectives d’énergie des dirigeants chinois comme étant une – éventuellement « la » – préoccupation majeure du pays et ont consacré des ressources substantielles et planifié l’obtention de futures provisions adéquates. En abordant cette tâche, les dirigeants chinois font face à deux défis fondamentaux : garantir l’énergie suffisante pour satisfaire la demande sans cesse croissante et décider de quels carburants dépendre pour répondre à ces conditions. Comment la Chine répond à ces défis aura des implications frappantes sur la scène mondiale.

« Les 104 quadrillions BTUs que la Chine devra d’une façon ou d’une autre rajouter à son approvisionnement énergétique en cours sur la prochaine quart de siècle égale la consommation totale d’énergie de l’Europe et du Moyen-Orient en 2007. »

Selon les plus récentes projections du Département de l’Energie américain (DoE), la consommation d’énergie chinoise va augmenter de 133 % entre 2007 et 2035 – c’est-à-dire, de 78 à 182 quadrillions d’unités thermiques britanniques (BTUs). Pensez-y plutôt de cette façon : les 104 quadrillions BTUs que la Chine devra d’une façon ou d’une autre rajouter à son approvisionnement énergétique en cours sur la prochaine quart de siècle égale la consommation totale d’énergie de l’Europe et du Moyen-Orient en 2007. Rechercher et convoyer tellement de pétrole, de gaz naturel et autres combustibles à la Chine seront sans aucun doute le seul plus grand défi économique et industriel faisant face à Pékin – et dans ce défi se pose la possibilité de friction réelle et de conflit.

Bien que la plupart des fonds d’énergie du pays soient toujours dépensés sur le marché intérieur, ce que la Chine consacre aux combustibles importés (pétrole, charbon, gaz naturel et uranium) et à l’équipement d’énergie (raffineries pétrolières, centrales électriques et réacteurs nucléaires) déterminera considérablement le prix mondial de ces produits – un rôle qui, jusqu’à présent, a été largement rempli par les États-Unis. Ce qui est plus important, cependant, seront les décisions prises par la Chine sur les types d’énergie sur lesquels elle dépendra.

Si les dirigeants chinois devaient suivre leurs inclinations naturelles, ils éviteraient sans aucun doute de dépendre des combustibles complètement importés, compte tenu de comment est vulnérable la dépendance à l’énergie étrangère qu’un pays peut rendre avec des interruptions d’approvisionnement d’outre-mer ou, dans le cas de la Chine, un possible blocus naval américain (dans le cas présent, disons, d’un conflit prolongé avec Taïwan). Li Junfeng, un haut fonctionnaire de l’énergie chinois, a récemment été cité en disant, « l’approvisionnement d’énergie devrait être où vous pouvez y poser votre pied dessus » – c’est-à-dire de sources intérieures.

La Chine possède vraiment un type de carburant en abondance : le charbon. Selon les plus récentes projections du DoE, le charbon composera environ 62 % d’approvisionnement énergétique net évalué de la Chine en 2035, que légèrement moins à l’heure actuelle. Toutefois, une lourde dépendance sur le charbon renforcera les problèmes environnementaux, en faisant glisser vers le bas l’économie du pays comme le support aux coûts des frais de soins de santé. En outre, à cause du charbon, le Chine est maintenant le leader mondial des émetteurs de dioxyde de carbone qui modifient le climat. Selon le DoE, la part de la Chine dans les émissions de dioxyde de carbone mondiales sautera de 19,6 % en 2005, lorsque les États-Unis n’en avaient laissé traîner qu’à peine 21,1 %, à 31,4 % en 2035, quand il dépassera largement tous les autres pays dans les émissions nettes.

Tant que Pekin refuse de réduire significativement sa dépendance au charbon, et ignore sa rhétorique sur les négociations du réchauffement climatique, il ne pourra tout simplement pas être capable d’accomplir des étapes véritablement significatives pour lutter contre les changements climatiques. De cette façon, aussi, il modifiera le visage de la planète.

Récemment, les dirigeants du pays semblent être devenus beaucoup plus sensibles aux risques d’une dépendance excessive au charbon. L’accent est désormais massivement placé sur le développement de systèmes d’énergie renouvelable, en particulier l’éolienne et l’énergie solaire. Déjà, la Chine est devenue le premier producteur mondial d’éoliennes et de panneaux solaires et a déjà commencé à exporter sa technologie aux États-Unis. (En fait, quelques économistes et syndicats prétendent que la Chine subventionne injustement ses exportations d’énergie renouvelable en violation des règles de l’Organisation Mondiale du Commerce.)

L’insistance croissante de la Chine sur l’énergie renouvelable serait une bonne nouvelle, si elle a abouti à des réductions substantielles dans l’utilisation du charbon. Dans le même temps, la conduite du pays d’exceller à ces techniques pourrait la pousser à l’avant-garde d’une révolution technologique, comme au début de la domination américaine sur la technologie du pétrole l’a propulsée dans les premiers rangs des puissances mondiales du XXe siècle. Si les États-Unis échouent à aller de pair, ils pourraient trouver le rythme de son déclin comme puissance mondiale immédiate.

À qui sont les Saoudiens ?

La soif de la Chine pour l’énergie supplémentaire pourrait également mener assez rapidement à une friction et être en conflit avec les États-Unis, en particulier dans la concurrence mondiale de plus en plus rare de livraisons de pétrole importé. Comme son utilisation énergétique tend toujours vers le haut, la Chine utilise plus de pétrole, qui ne peut mener à une plus grande implication de la politique économique, politique et probablement, un jour, un engagement militaire dans les régions productrices de pétrole – des secteurs longtemps considérées à Washington comme constituant l’énergie d’outre-mer privée de l’Amerique.

Comme récemment en 1995, la Chine consommait uniquement environ 3,4 millions de barils de pétrole par jour – un cinquième de la quantité utilisée par les États-Unis, le premier consommateur mondial, et les deux tiers de la quantité brûlée par le Japon, alors numéro deux. Étant donné que la Chine a pompé 2,9 millions de barils par jour de ses champs intérieurs cette année-là, son fardeau d’importation n’était simplement que de 500 000 barils par jour tandis que les États-Unis importaient 9,4 millions de barils et le Japon 5,3 millions de barils.

En 2009, la Chine était à la place de numéro deux à 8,6 millions de barils par jour, ce qui encore tombait toujours loin en-dessous de l’Amerique avec 18,7 millions de barils. Cependant, à 3,8 millions de barils par jour, la production nationale n’allait pas de pair – le même problème que les États-Unis avaient du faire face pendant l’ère de la Guerre Froide. La Chine importait déjà 4,8 millions de barils par jour, beaucoup plus que le Japon (qui avait réduit effectivement sa dépendance au pétrole) et presque la moitié, quasi autant que les Etats-Unis. Dans les décennies à venir, ces chiffres sont garantis qu’ils vont encore s’empirer.

Selon le DoE, la Chine va dépasser les États-Unis comme le leader mondial des importateurs de pétrole, d’après une estimation de 10,6 millions de barils par jour, autour de 2030. (Certains experts estiment que ce changement pourrait se produire beaucoup plus tôt.) Quelle que soit l’année, les dirigeants de la Chine sont déjà empêtrés dans la même “situation fâcheuse” longtemps confrontée par leurs homologues américains, dépendants comme ils le sont sur une substance vitale qui peut seulement être acquise par une poignée de producteurs non fiables dans les zones de conflit et de crise chronique.

Les principales sources d'importations du pétrole de la Chine (en milliers de barils/jour)

À l’heure actuelle, la Chine obtient la plupart de ses importations de pétrole de l’Arabie Saoudite, d’Iran, d’Angola, d’Oman, du Soudan, du Koweït, de la Russie, du Kazakhstan, de la Libye et du Venezuela. En désirant assurer la fiabilité du flux pétrolier de ces pays, Pékin a établi des liens très étroits avec leurs dirigeants, dans certains cas, leur fournissant une importante assistance économique et militaire. C’est exactement la voie prise autrefois par Washington – et avec certains des mêmes pays.

Les sociétés d’énergie contrôlées par l’Etat ont forgé également des “partenariats stratégiques” avec des entreprises homologues dans ces pays et dans certains cas également ont acquis le droit de développer des gisements de pétrole majeurs. Ce qui a été particulièrement frappant est le moyen que Pékin a cherché pour couper l’influence états-unienne en Arabie Saoudite et avec d’autres cruciaux producteurs de pétrole du Golfe Persique. En 2009, la Chine a importé pour la première fois plus de pétrole saoudien que les États-Unis, une évolution géopolitique de grande importance, compte tenu de l’histoire des relations américano-saoudiennes. Bien que ne concurrençant pas Washington lorsqu’il s’agit de l’aide militaire, Pékin a détaché ses plus hauts dirigeants à Riyad, promettant de soutenir les aspirations saoudiennes sans employer les droits de l’homme ou la rhétorique de pro-démocratie généralement associés à la politique étrangère américaine.

Beaucoup d’éléments doivent sembler extrêmement familiers. Après tout, les États-Unis ont autrefois courtisé les Saoudiens d’une façon similaire lorsque Washington a tout d’abord commencé à voir le Royaume comme sa station de pompes à essence d’outre-mer et l’a transformé en officieux protectorat militaire. En 1945, tandis que la Seconde Guerre Mondiale faisait toujours rage, le président Roosevelt fit un voyage spécial pour rencontrer le roi Abdul Aziz de l’Arabie Saoudite et établir un régime de protection contre pétrole qui persiste à ce jour. Sans surprise, les dirigeants américains ne voient pas (ou veulent reconnaître) l’analogie ; au lieu de cela, les hauts fonctionnaires voient d’un mauvais oeil la manière que la Chine braconne sur le gazon états-unien en Arabie Saoudite et autres pétro-états, dépeignant de tels mouvements comme antagonistes.

Comme la dépendance de la Chine à ces fournisseurs d’outre-mer grandit, elle va probablement renforcer ses liens avec leurs dirigeants, produisant de nouvelles tensions dans l’environnement politique international. Déjà, la réticence de Pékin de mettre en péril ses relations énergétiques vitales avec l’Iran a contrecarré les efforts états-uniens pour imposer de nouvelles sévères sanctions économiques à ce pays comme un moyen de le forcer à abandonner ses activités d’enrichissement d’uranium. De même, le récent prêt de 20 milliards de dollars de la Chine à l’industrie du pétrole vénézuélienne a stimulé le statut du président Hugo Chávez à la fois lorsque sa popularité nationale, et donc sa capacité de résister aux politiques états-uniennes, glissait. Les Chinois ont également conservé des liens amicaux avec le président Omar Hassan Ahmad al-Bashir du Soudan, malgré les efforts américains pour le peindre comme un paria international en raison de son rôle présumé à superviser les massacres au Darfour.

Diplomatie armes contre pétrole sur une planète dangereuse

Déjà, les efforts de la Chine à renforcer ses liens avec ses fournisseurs de pétrole étrangers ont produit une friction géopolitique avec les États-Unis. Il y a un risque de conflit sino-américain beaucoup plus sérieux maintenant que nous entrons dans l’ère du “pétrole dur” et que l’offre mondiale de pétrole facilement accessible diminue rapidement. Selon le DoE, l’approvisionnement mondial de pétrole et d’autres liquides pétroliers en 2035 sera de 110,6 millions de barils par jour – assez précisément pour répondre à la demande mondiale prévue à ce moment-là. Cependant, de nombreux géologues pétroliers pensent que la production mondiale de pétrole atteindra un niveau de pic de production bien au-dessous de 100 millions de barils par jour d’ici 2015 et commencera à baisser après ça. En outre, le pétrole qui reste à trouver sera de plus en plus dans des endroits difficiles à atteindre ou dans des régions très instables. Si ces prévisions se révèlent exactes, les États-Unis et la Chine – les deux principaux importateurs de pétrole du monde – pourraient être pris au piège dans un concours de grandes puissances, où les deux seraient perdants, pour accéder aux provisions en baisse de pétrole exportable.

Ce qui arrivera dans ces circonstances est, bien entendu, impossible à prévoir, d’autant plus que les risques de conflit abondent. Si les deux pays continuent sur leur chemin actuel – armer les fournisseurs favorisés dans une offre désespérée pour protéger les intérêts à long terme – les pétro-états fortement armés peuvent également devenir plus craintifs, ou envieux, de leurs voisins (aussi bien équipés). Tant avec les États-Unis que la Chine déployant un nombre croissant de conseillers militaires et d’instructeurs pour ces pays, l’étape pourrait être mise sur l’engagement mutuel dans des guerres locales et des conflits frontaliers. Ni Pékin ni Washington ne souhaitent une telle implication, mais la logique de la diplomatie armes contre pétrole en fait un risque inévitable.

Puis, il n’est pas difficile de l’imager dans un moment à venir où les États-Unis et la Chine sont fermés dans une lutte mondiale sur les réserves de pétrole restantes de la planète. En effet, de nombreux officiels à Washington pensent qu’une telle collision est presque inévitable. « La focalisation à court terme de la Chine sur la préparation pour des éventualités dans le Détroit de Taïwan… est un conducteur important de sa modernisation [militaire] », a noté le Département de la Défense dans l’édition 2008 de son rapport annuel « La puissance militaire de la République populaire de Chine ». « Toutefois, l’analyse des acquisitions militaires et de la pensée stratégique suggère que Pékin développe également des capacités à utiliser dans d’autres éventualités, comme un conflit sur les ressources… »

« Le conflit ou la coopération entre les Etats-Unis et la Chine est sans doute l'une des plus importantes questions géopolitiques du XXIe siècle. »

Le conflit sur les réserves pétrolières planétaires n’est pas, cependant, le seul chemin que le nouveau statut d’énergie de la Chine pourrait ouvrir. Il est possible d’imaginer un avenir dans lequel la Chine et les États-Unis coopèrent dans la poursuite des alternatives du pétrole qui obvieraient au besoin la nécessité de diriger les sommes considérables dans les courses d’armements navals et militaires. Le président Obama et son homologue chinois, Hu Jintao, semblaient entrevoir une telle possibilité lorsqu’ils ont convenu en novembre dernier, au cours d’un sommet économique de Pékin, de collaborer dans le développement des carburants alternatifs et des systèmes de transport.

À ce stade, seulement une chose est claire : la grande dépendance de la Chine au pétrole importé, le plus grand risque de conflit avec les États-Unis, qui s’appuie sur les mêmes fournisseurs d’énergie de plus en plus problématiques. Plus grande sera sa dépendance au charbon, moins confortable deviendra notre planète. En mettant d’avantage l’accent sur les carburants alternatifs, elle peut, probablement, en faire le domaine de la Chine du XXIe siècle. À ce stade, comment la Chine répartira ses besoins énergétiques parmi les divers carburants candidats demeure inconnu. Quel que soit son choix, cependant, les décisions sur l’énergie de la Chine agiteront le monde.

Michael T. Klare

Michael T. Klare est professeur d’études sur la paix et la sécurité dans le monde au Hampshire College et l’auteur, plus récemment, de Rising Powers, Shrinking Planet. Son précédent livre, Blood and Oil, a donné un film documentaire et est disponible sur bloodandoilmovie.com. Pour réécouter la discussion de Michael T. Klare à propos de la domination de la superpuissance d’énergie de la Chine dans la dernière interview audio TomCast de Timothy MacBain, cliquez ici ou, pour le télécharger vers votre iPod, ici.

Article original : Twenty-First Century Energy Superpower

Traduction : Saïd Ahmiri pour le MecanoBlog

Géopolitique de l’Afghanistan – volet 3 (vidéo)

20 sept

Aymeric Chauprade, écrivain (Chronique du Choc des Civilisations), politologue et géopoliticien français, nous présente l’Afghanistan en y consacrant quatre volets. Ce troisième volet intitulé “le coeur mondial du fondamentalisme sunnite” revient notamment sur les crises et conflits religieux afghano-pakistanaises et la mouvance idéologique des groupuscules islamistes contre l’Inde dans le Cachemire.

Pour voir la vidéo dans son intégralité, cliquez sur Realpolitik.tv

à lire également sur le même sujet :

- Le Grand Échiquier d’Asie Centrale

La raison du plus fort (vidéo)

18 sept

Patric Jean démontre que la dualisation de notre société – ici en France et en Belgique – entre les populations riches et pauvres est de plus en plus violente, et que le maintien d’une société de marché où ceux qui n’ont rien à perdre ni à acheter se tiendront tranquilles par rapport aux riches a entraîné la création d’un état policier.

La mondialisation est une machine à créer la pauvreté, une fabrique de la misère. Entre les délocalisations d’usines, la ghettoïsation croissante des classes populaires, la stygmatisation des étrangers - qui renforce la victimisation - et l’augmentation des pénitenciers, ce documentaire, sorti en 2004, tente d’éclairer sur certains facteurs de la crise sociale. Violences psychologiques, exclusion, racisme, intolérance, injustice, impunité, des maux d’une société qui souffre, qui fait souffrir et qui cache de graves tragédies derrière de chatoyantes luxures en trompe l’oeil.

On pourrait poser toute une foule de questions quasi existentielles, « Approchons-nous à grands pas de la fin de la démocratie ? Sommes-nous devant des prémices de guerres civiles ? Est-ce que ce sont là des signes avertisseurs de la révolution que les politiques savent, craignent et tentent d’étouffer voir de retarder ? Quel avenir attend les familles défavorisées et les minorités en terres d’Occident ? Etc »,  ou simplement décider de réagir en commençant par changer nos comportements.

Durée : 1H26

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Fear the Boom and Bust (vidéo)

18 sept

« Fear the Boom and Bust » est une chanson rap du réalisateur John Papola et de l’économiste Russ Roberts d’Econstories.tv.

Dans ce clip, John Maynard Keynes et Friedrich A. Hayek, deux des plus grands économistes du XXe siècle, reviennent à la vie pour assister à une conférence sur la crise économique. Avant le début du congrès, et à l’insistance de Lord Keynes, les deux économistes sortent dans les boîtes de nuit et chantent à propos des causes du cycle de bulles et de krachs dans les économies modernes et des raisons de craindre un tel cycle.

Deux analyses opposées des crises et des cycles économiques….

La rédaction du MecanoBlog remercie Éa Carrà.

Le FMI veut saigner un Pakistan déjà ravagé par les inondations

17 sept

par Sampath Perera pour WSWS

Exploitant sans honte le désastre humanitaire causé par six semaines d’inondations, le Fonds monétaire international (FMI) refuse d’accorder au Pakistan des fonds promis en 2008 dans le cadre d’un prêt tant qu’Islamabad n’aura pas appliqué des changements de politiques considérables – changements qui réduiront encore plus les revenus des travailleurs appauvris du pays.

« Le FMI n'accordera pas un centime des 2,6 milliards de dollars restant à verser sur le prêt de 11,3 accordé en 2008 tant qu'Islamabad n'aura pas effectivement réalisé sa promesse d'appliquer les réformes exigées. »

Au début de l’été, le Pakistan était censé recevoir une tranche de 1,3 milliard de dollars faisant partie d’un prêt total de 11,3 milliards. Mais le FMI en a reculé la date du transfert après qu’Islamabad ne fut pas parvenu à atteindre divers objectifs de performances fixés par le FMI.

Après cela, plus de 20 millions de personnes et 79 des 124 districts administratifs du Pakistan ont été touchés par les inondations de la vallée de l’Indus.

Le bilan actuel donné par le gouvernement de 1700 morts est faible comparé au tsunami de 2004 dans l’océan Indien ou au tremblement de terre de janvier dernier à Haïti. Mais des millions de gens affamés et sans abri restent à la merci des maladies et, par bien d’autres aspects, cette catastrophe pakistanaise dépasse de loin ces tragédies.

En début de semaine, Maurizio Giuliano du Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires a qualifié les inondations d’« une des pires catastrophes humanitaires de l’histoire des Nations unies, en termes de nombre de personnes auxquelles il faut porter assistance et aussi de région concernée ».

Selon Giuliano, au moins dix millions de personnes sont actuellement sans abri. Une grande partie de l’infrastructure physique du pays, dont environ 1000 ponts et 4000 kms d’autoroutes, a été détruite et 23 pour cent au moins des récoltes de fin d’été et début d’automne du pays ont été détruites.

Les eaux ne s’étant pas encore totalement retirées, en particulier dans le sud du Sind, et les pertes des foyers et des entreprises commençant tout juste à être comptées, les estimations des dégâts ne sont que des approximations. Cependant, ces estimations gouvernementales, se montant à 43 milliards de dollars, représentent déjà près d’un quart du PIB annuel du Pakistan.

De plus, les inondations auront un effet durable sur l’économie du Pakistan, notamment sur la disponibilité et le prix de la nourriture et du coton, lesquels sont vitaux pour l’industrie textile pakistanaise, qui constitue sa plus importante source de revenus à l’exportation. Et cela se produit dans une situation où, même avant les inondations, un Pakistanais sur quatre, soit 45 millions de personnes, souffrait de malnutrition.

La semaine dernière, l’agence de notation Moody’s Investor Service a changé son avis sur les cinq plus grandes banques du Pakistan, de stable à négatif, en raison des inquiétudes sur le fait qu’elles pourraient être fragilisées par des prêts peu performants. Nondas Nicolaides, un responsable des analyses à Moody’s, a déclaré au Financial Times britannique que « Ce seront surtout les secteurs agricoles et textiles [qui seront touchés par les inondations], mais nous nous attendons à ce qu’un effet indirect se développe sur le système bancaire. »

Dans une crise sociale et économique aussi grave, les responsables pakistanais espéraient que le FMI pourrait être persuadé d’assouplir ses critères pour accorder la sixième tranche du prêt conclu en 2008. Mais lorsqu’ils ont rencontré les dirigeants du FMI à Washington dix jours durant à la fin août et au début de ce mois, ils ont été sèchement éconduits.

Selon un article publié le 8 septembre dans Dawn, les autorités du FMI ont adopté « une position très ferme » durant les négociations, affirmant « Que le conseil de direction du FMI n’a pas l’intention d’étudier la demande de fonds supplémentaires du Pakistan tant que celui-ci n’aura pas fait des progrès tangibles » quant à l’application des restructurations économiques dictées par le FMI.

Les négociations se sont terminées avec le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, déclarant cela publiquement dans des termes pratiquement aussi directs.

Strauss-Kahn a indiqué que la délégation pakistanaise, dirigée par le ministre des Finances Abdul Hafeez Shaikh, a promis d’appliquer les diktats du FMI – y compris la suppression des subventions sur le prix de l’énergie et l’imposition d’une taxe générale sur les ventes. Mais il a déclaré que le FMI n’accorderait pas un centime des 2,6 milliards de dollars restant à verser sur le prêt de 11,3 accordé en 2008 tant qu’Islamabad n’aura pas effectivement réalisé sa promesse d’appliquer les réformes exigées.

Le directeur général du FMI a déclaré que la performance du gouvernement du Pakistan serait évaluée à nouveau à la fin de l’année pour déterminer si les réformes avaient été menées à bien et que seulement dans ce cas une nouvelle tranche serait transférée à Islamabad.

« Notre dialogue avec le Pakistan sur l’actuel arrangement en attente avance », a déclaré Strauss-Kahn, « et les autorités ont exprimé leur intention d’appliquer des mesures pour terminer la cinquième révision du programme dans le courant de l’année. »

« Nous resterons en contact étroit durant l’avancée de ces efforts. La réalisation de la cinquième révision [des objectifs fixés par le FMI] nous permettra de débourser 1,7 milliard supplémentaire. »

Le directeur général du FMI a dit qu’il recommanderait au conseil de direction du FMI de prêter au Pakistan 450 millions de dollars issus du Programme d’assistance d’urgence en cas de catastrophe naturelle pour aider Islamabad à porter secours aux victimes des inondations.

Mais avec une bonne partie du Pakistan en ruine – et avec près d’un tiers du budget du pays déjà consacré au remboursement des dettes – cela ne constitue qu’une maigre consolation.

La position de Strauss-Kahn a été soutenue par la Banque mondiale, qui tout comme le FMI est une organisation sous contrôle des États-Unis, dominée par les Occidentaux.

Dans une déclaration du 1er septembre, après avoir rencontré le ministre des Finances Shaikh, le président de la Banque mondiale Robert B. Zoellick a souligné le besoin pour Islamabad d’appliquer des réformes libérales avant tout. « Nous avons besoin, a dit Zoellick, de répondre fortement à cette crise, mais nous devons le faire sans perdre de vue les réformes économiques importantes. »

Il s’est ensuite lancé dans une menace contre le gouvernement pakistanais et la population du Pakistan, déclarant « La réponse des donateurs pour les inondations dépendra également de la capacité du gouvernement à faire ce qu’il a promis sur ce point. »

Les secours à apporter aux millions de victimes des inondations du Pakistan constituent ainsi pour les institutions financières impérialistes une arme qu’ils brandissent pour pousser à des réformes libérales qui faciliteront l’extraction du profit par les capitaux nationaux et, encore plus, internationaux.

Comparé à l’ampleur du désastre, le Pakistan n’a reçu qu’une aide au compte-gouttes de la part des gouvernements du monde. La Banque mondiale, pour sa part, a accordé 1 milliard de dollars à Islamabad pour financer à la fois les aides immédiates et la reconstruction à long terme. Mais tout cet argent a été pris dans d’autres programmes existants de la Banque mondiale pour le Pakistan.

Les réformes exigées par le FMI et la Banque mondiale incluent :

  • La transformation d’une taxe générale sur les ventes en une TVA à 15 pour cent. Cette nouvelle taxe transférant le fardeau des entreprises sur les travailleurs.
  • L’élimination complète des subventions sur le prix de l’énergie. Jusqu’ici, le gouvernement s’était engagé à augmenter le prix de l’électricité d’au moins 25 pour cent en trois phases de 6 mois à partir du 1er octobre. (La Banque mondiale et la Banque pour le développement de l’Asie avaient estimé plus tôt dans l’année qu’une augmentation de 49 pour cent serait nécessaire pour réaliser la promesse du gouvernement de mettre fin à toutes les aides sur l’électricité.)
  • L’autonomie totale de la banque centrale du pays et l’arrêt des prêts de la banque au gouvernement.

La coalition dirigée par le Parti du peuple pakistanais qui forme le gouvernement actuel du Pakistan a signé à plusieurs reprises des promesses au FMI sur cette politique de droite et sur d’autres comme des privatisations accrues. Elle l’a encore fait la semaine dernière.

Après la réunion à Washington, le ministre des Finances Shaikh a déclaré, « je veux réaffirmer l’engagement du gouvernement du Pakistan envers le programme de réforme économique, lequel inclurait une austérité fiscale ; une mobilisation des ressources domestiques ; une réforme des structures de gouvernance, y compris des entreprises du secteur public ; et un environnement favorable au secteur privé. Nous nous sommes engagés pour ce programme parce que c’est la voie à suivre pour garantir une reprise forte et se remettre sur la trajectoire de la croissance. »

Le gouvernement pakistanais se rend cependant compte qu’il est assis sur une poudrière sociale. C’est pourquoi il renâcle à mener des changements de politique économique dont l’effet immédiat serait d’alimenter l’inflation et de réduire la production. L’application de la TVA a été repoussée à plusieurs reprises et est actuellement prévue pour le 1er octobre, récemment le gouvernement a annulé l’augmentation des prix de l’électricité prévue pour le mois prochain.

Même avant les inondations de cet été, les journaux pakistanais regorgeaient de commentaires sur les troubles sociaux dus à la faim montante et à l’inégalité sociale ainsi qu’à la désaffection de la population pour un gouvernement civil qui a fondamentalement poursuivi la politique de la dictature militaire à la solde des États-Unis qui l’avait précédé. Cela inclut entre autres la collaboration de plus en plus rapprochée avec les États-Unis dans la guerre en Afghanistan et contre les milices pachtounes alliées aux talibans au nord-ouest du pays.

Ces inondations qui ravagent la vie de millions de Pakistanais ont aussi clairement mis en évidence l’incompétence, l’indifférence et la corruption du gouvernement et des élites dirigeantes dans leur ensemble, ce qui renforce encore plus les craintes de ces élites qu’il n’y ait un soulèvement social.

Mais, tout comme l’élite pakistanaise s’est montrée prête dans la poursuite de son alliance mercenaire avec l’impérialisme des États-Unis à plonger une grande part du pays dans la guerre civile, elle finira par se plier aux pressions du FMI et de la Banque mondiale et à appliquer des réformes économiques aux conséquences sociales incendiaires dans les mois qui viennent.

(Article original paru le 10 septembre 2010)

Source : WSWS

Espionnage au quotidien (vidéo)

17 sept

« Jusque où les politiques peuvent-elles aller au nom de la sécurité ? Mais, avant de répondre à cette question, il convient de se demander de la sécurité de qui ? »

Dans pratiquement toutes les grandes villes du monde, on estime nécessaire d’instaurer des mesures de surveillance issues des dernières technologies, afin de protéger la population de divers dangers. Dans ce documentaire, on apprend qu’au centre-ville de Londres, le visiteur moyen est photographié 300 fois par jour. À Las Vegas, on associe la vidéosurveillance à une technologie de reconnaissance faciale de pointe. À Rotterdam, l’accès à la salle VIP d’une boîte de nuit est assuré par des implants électroniques. Sommes-nous loin du jour où chaque être humain se fera implanter une puce dès la naissance ?

En avril 2008, dans le Guardian, les représentants de Scotland Yard à la Security Document World Conference (avril 2008) parlaient de utter fiasco (échec complet) de la vidéosurveillance. Seuls 3% des délits sont résolus grâce à la vidéosurveillance. Bruce Schneier, spécialiste anglo-saxon en sécurité et également responsable de la sécurité pour British Telecom pose un regard particulièrement critique sur la politique de vidéosurveillance : « Si les caméras garantissaient la sécurité des citoyens, Londres, la ville plus vidéosurveillée (avec quelques 500000 caméras), serait la ville la plus sûre du monde. Mais ce n’est pas le cas, du fait des limites matérielles des caméras, de l’incapacité de la police à gérer le flux d’images et enfin des capacités d’adaptation des délinquants. »

Un documentaire de National Geographic (2006)

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Interdire le massacre

16 sept

par Kathy Kelly pour Counterpunch

« Il y a eu moins de 3000 victimes le 11 Septembre. Depuis le lancement de la guerre mondiale contre le terrorisme, plus d'un million de personnes sont mortes en Irak, en Afghanistan et au Pakistan. Seulement 40000 étaient des combattants et des soldats. »

Au début des années 1970, j’ai passé deux étés à soulever des longes de porc dans une usine d’emballage de viande à Chicago. La société Rose Emballage payait 2,25 $ l’heure une poignée d’étudiants pour traiter les porcs. Nous arrivions aux ateliers portant bottes de combat, tabliers en caoutchouc jaune, lunettes de protection, filets à cheveux et blouses blanches longues jusqu’au sol qui ne resteraient pas blanches bien longtemps. Entourés d’assourdissantes machines, nous enjambions de petites mares de sang et de déchets, nous adaptant aux odeurs rances, pour nous diriger vers nos postes de travail, Je montais sur un cageot de lait en face d’un grand bac plein de  longes de porc en cours de décongélation. Puis, balançant un grand crochet d’acier en T, je l’enfonçais dans une grande longe de porc, la sortais du tas, et la déposais sur un tapis roulant transportant la viande dans la machine à jus de cornichon. Parfois, le rugissement d’un contremaître indiquait le passage au traitement des crosses de porcs canadiens, ce qui impliquait de pousser rapidement des lames de métal derrière des coupes rectangulaires de viande. À l’occasion, j’étais  affectée à une machine qui envoyait de la viande et ses déchets dans un tube en plastique, une partie du procédé de fabrication des hot-dogs. Je suis vite devenue végétarienne.

Mais, jusqu’à il y a quelques mois, si quelqu’un s’était avisé de me dire, « Kathy Kelly, tu as abattu des animaux » je suis sûre que j’aurais nié l’avoir fait, et peut-être même aurais-je ressenti un peu d’indignation. Récemment, j’ai pris conscience que j’avais effectivement participé à l’abattage d’animaux. Il en va de même, n’est-ce pas, quant à la perception largement répandue ici aux États-Unis de notre responsabilité en matière de mise à mort d’êtres humains en Afghanistan, au Pakistan, en Irak et dans d’autres régions où les États-Unis tuent systématiquement des civils.

Le fait concret de tuer semble lointain, presque imperceptible, et nous nous habituons tellement à nos rôles exercés à distance que nous remarquons à peine l’hostilité croissante causée par les attaques aériennes des États-Unis en usant de drones téléguidés. Les drones tirent des missiles et larguent des bombes qui incinèrent les gens dans la zone ciblée, beaucoup d’entre eux étant des civils dont le seul « crime » est de vivre avec leur famille.

La voix des villageois d’Afghanistan ou du Pakistan est faible devant le tribunal de l’opinion publique américaine, et inexistante devant les tribunaux américains. Souhaitant susciter la préoccupation quant à l’utilisation de drones américains pour les assassinats ciblés, 14 d’entre nous nous sommes préparés à la tenue d’un procès ici, à Las Vegas, où nous sommes poursuivis en vertu de la loi du Nevada pour avoir pénétré sans autorisation dans la base aéronavale de Creech, dans les environs de Indian Springs, au Nevada.

« L'assassinat ciblé est la tactique la plus coercitive employée dans la guerre contre le terrorisme. Contrairement à la détention ou l'interrogatoire, il n'est pas conçu pour capturer les terroristes, surveiller leurs actions, ou obtenir des informations; tout simplement il est conçu pour éliminer les terroristes. »

Les poursuites ont été engagées à la suite d’une action en avril 2009, lorsque plusieurs douzaines de personnes ont retenu les vigiles à l’entrée principale de la base de Creech dix jours durant. Une de nos bannières disait « Laissez les drones au sol, de peur que vous ne récoltiez la tempête. » Le panneau du père franciscain Jerry Zawada disait : « Les drones n’entendent pas les gémissements des gens sur le terrain, – et nous non plus. » Jerry a apporté ce panneau à la base le 9 avril 2009, lorsque 14 d’entre nous avons tenté de remettre plusieurs lettres au commandant de la base, le colonel Chambliss. Les autorités de l’État du Nevada nous ont poursuivis pour intrusion (sur la base). Nous  croyions que le droit international, qui interdit clairement les assassinats ciblés, nous contraignait à empêcher les frappes au moyen de drones. « Il appartient aux pilotes, que ce soit à distance ou non, de s’assurer que l’évaluation d’un commandant de la légalité d’un projet de frappe est confortée par la confirmation visuelle », écrit Philip Alston, rapporteur spécial des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, et que « l’objectif est en fait légitime, et que les exigences de nécessité, de proportionnalité, et de discrimination sont respectées. »

Les États-Unis ne sont pas en guerre avec le Pakistan. Les dirigeants américains ont maintes fois mis l’accent sur le fait que le Pakistan est notre allié. Néanmoins, des drones guidés depuis les États Unis sont utilisés pour des assassinats ciblés dans le Nord et le Sud-Waziristan. « L’assassinat ciblé est la tactique la plus coercitive employée dans la guerre contre le terrorisme », selon le Journal de Harvard. « Contrairement à la détention ou l’interrogatoire, il n’est pas conçu pour capturer les terroristes, surveiller leurs actions, ou obtenir des informations; tout simplement il est conçu pour éliminer les terroristes. »

Le Pentagone déclare que les attaques au moyen de drones sont une stratégie idéale pour éliminer les membres d’Al-Qaïda. Pourtant, au nom du renforcement de la sécurité des Américains, les États-Unis institutionnalisent l’assassinat en tant que tactique bien-fondée. Cela nous apporte-t-il plus de sécurité ?

Le général Petraeus peut percevoir des gains à court terme, mais à long terme il est probable que les attaques de drones, ainsi que les raids de nuit et la tactique d’escadrons de la mort, auront pour conséquence un retour de bâton. De plus, la prolifération de drones dans de nombreux pays va réduire la sécurité des populations aux États-Unis et dans le monde.

Avec l’utilisation de drones, la population des États-Unis peut ressentir une distanciation encore plus importante et moins de responsabilité parce que les forces armées américaines et les agents de la CIA, invisibles à ses yeux, peuvent assassiner des cibles sans jamais quitter une base américaine. Les sociétés qui fabriquent les drones et les techniciens qui les conçoivent se félicitent d’une technologie de pointe et de la hausse des bénéfices.

Dans une salle d’audience de Las Vegas, le 14 Septembre 2010, le juge qui statue dans notre affaire a une occasion exceptionnelle d’aider à accélérer ce processus en permettant à des témoins experts de parler des obligations des citoyens en vertu du droit international et de la protection de nos droits par la Constitution des États-Unis, tout ceci étant en en relation avec notre devoir d’abolir la guerre au moyen de drones.

Au souvenir de ma participation personnelle à l’abattage (des porcs), j’ai honte d’avoir accepté ce travail sans autre raison que le fait de gagner un tout petit peu plus, par heure, que ce que j’aurais obtenu avec un emploi qui n’impliquait pas de tuer. Il m’a fallu quatre décennies pour déterminer de façon réaliste ce que j’avais fait. Nous faudra-t-il 40 ans à nous, humains, pour reconnaître notre rôle dans le massacre d’autres êtres humains qui ne nous ont voulu aucun mal.

Kathy Kelly

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Article original : Banning Slaughter

Traduction : Wassyla Doumandji pour le MecanoBlog

Chili : Tremblement de terre politique et retour des Chicago Boys

16 sept

par Franck Gaudichaud pour Primitivi

« Le séisme du Chili a été une bénédiction pour appliquer une thérapie de choc. »

Une défaite qui vient de loin

Jeudi 11 mars, le milliardaire Sebastian Piñera a succédé officiellement à la présidente socialiste Michelle Bachelet. Elu chef de l’Etat, en janvier, le leader de Rénovation nationale (RN) conquiert la première magistrature au nom de la coalition « Alliance pour le Changement » (qui regroupe néolibéraux et ultraconservateurs). Ainsi que nous le rappelions au moment de l’élection, c’est un tournant historique et politique : le dernier président de droite élu était Jorge Alessandri, en… 1958. Se référant à la transition démocratique qui mit fin à la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1989), certains analystes n’hésitent pas à parler d’une « deuxième transition ». Après dix-sept ans d’un terrorisme d’Etat contre-révolutionnaire qui mit fin à l’expérience de l’Unité populaire de Salvador Allende, et à deux décennies d’une démocratie sous tutelle issue d’une « transition pactée », conduite par la Concertation des partis pour la démocratie — coalition entre le Parti socialiste (PS) et de le Parti démocrate chrétien (DC) —, le peuple chilien connaîtrait désormais les joies de l’alternance… [1]. Face au terne ex-président Eduardo Frei (DC), le médiatique Piñera -« Berlusconi chilien » avec bronzage permanent et dents éclatantes- a promis monts et merveilles à grands coups d’ingénierie marketing et télévisuelle : croissance soutenue de 6% destinée à faire oublier la crise capitaliste mondialisée, création d’un million d’emplois, combat de la pauvreté et surtout, accompagné d’un discours sécuritaire bien aiguisé, fin de la délinquance (du moins celles des classes populaires car les cols blancs ne seront sûrement pas inquiétés…).

La défaite est amère pour la Concertation qui croyait pouvoir encore faire jouer la logique du « vote utile » face aux fantômes d’une droite marquée au fer rouge par son appui à la dictature. Mais Piñera, s’affirmant « humaniste », a su rappelé qu’il avait voté « non » à Pinochet en 1988, sans pour autant pouvoir se départir de son passé de nouveau riche issu du régime militaire, ni de son alliance avec l’Union démocratique indépendante (UDI), droite réactionnaire « pinochetiste » (proche de l’Opus Dei et première force au Congrès). Les députés du centre-gauche espéraient que l’imposante popularité de la Présidente Bachelet et ses récentes réformes en faveur des plus pauvres pourraient faire oublier le passif de décennies de social-libéralisme : justice pour les victimes de la dictature « dans la mesure du possible », alors que la loi d’amnistie de 1978 est toujours en vigueur et que Pinochet est décédé sans avoir été jugé ; « économie sociale de marché » où le social est trop souvent un faire valoir destiné à faire accepter un projet macro-économique fondamentalement au service du grand capital ; absence de volonté politique au moment de mettre définitivement fin à la constitution autoritaire de 1980 ; accords multiples avec la droite au Parlement ; politique environnementale désastreuse car soumise au caprice des transnationales ; répression non démentie des revendications historiques du peuple Mapuche et autisme face aux revendications étudiantes et salariales… [2]

A ce rythme comment s’étonner qu’il y ait toujours plus de citoyens qui s’éloignent des urnes et des grands partis institutionnels (31 % des Chiliens en âge de voter, soit 3,8 millions de personnes, ne sont même pas inscrits sur les registres électoraux) et que ceux qui se déplacent pour mettre un bulletin dans l’urne aient majoritairement choisit « l’original » (un patron milliardaire ambitieux) plutôt que pour « la copie » (un sénateur DC dont la présidence n’a pas laissé de bons souvenirs aux classes populaires et aux organismes de défense des Droits humains) ? Frei a bien essayé d’agiter un chiffon rouge entre les deux tours : « Au cours de la campagne, nos adversaires ont toujours dit que la Concertación est au bout du rouleau parce qu’elle a déjà gouverné pendant 20 ans. Mais eux-mêmes ont été au pouvoir pendant 17 ans et le Chili s’est beaucoup mieux porté avec la Concertación que durant leurs années [de dictature, NdE] ». Cela n’a pas suffit, pas plus d’ailleurs que l’appui reçu du Parti communiste et de sa coalition, Juntos Podemos…

Le dernier jour de Bachelet. Privatiser le littoral de la mer australe ?

Et s’il fallait essayer d’expliquer pourquoi la Concertation est honnie de toute une partie du mouvement social et critiquée par de nombreux militants de gauche (y compris du Parti socialiste) ; s’il fallait tenter de montrer de quoi le social-libéralisme est-il le nom au Chili, on pourrait alors s’en tenir au denier jour de la présidence Bachelet. Ce 10 mars 2010, c’est avec l’approbation du dernier exécutif de la Concertation qu’est paraphée la réforme de la Loi générale de pêche et d’agriculture. L’objectif ? Tout simplement, venir en aide aux transnationales de saumon d’élevage qui ont inondé les côtes du sud du pays depuis des années et connaissent de graves difficultés. Crise sanitaire tout d’abord, conséquence d’un mode de production aberrant qui a dévasté une partie du littoral à coup de colorant, hormones, antibiotiques, surpêche (pour nourrir les saumons !). Crise économique ensuite. Alors que cette industrie était censée être un des moteurs de l’économie, elle a été engagée sur la voix d’une rentabilité à tout prix, basée sur une exportation de masse aux quatre coins de la planète (Japon, Etats-Unis, UE). Le développement exponentiel d’un virus (virus ISA) a affecté toute la chaîne, et c’est ce modèle d’élevage intensif entièrement dépendant du marché mondial s’est affaissé violemment [3]. Cette « agonie du saumon » a provoqué une chute de la production de plus de 30% entre 2007 et 2008 et le licenciement de milliers travailleurs (plus de 15.000) [4].

Vues les conditions offertes, en 20 ans, les capitaux ont afflué de toute part, à commencer par la transnationale hollandaise Nutreco (plus grosse productrice mondiale) mais aussi des entreprises norvégiennes, japonaises, canadiennes et espagnoles. Le patronat chilien n’est pas en reste puisqu’il détient 55% de la filière. N’en déplaise aux écologistes et aux pécheurs artisanaux (dont la vie a été ruinée), le Chili est devenu le second producteur de la planète, avec plus de 650 000 tonnes de saumon en 2007 et, en valeur, cette denrée représente le 4° poste d’exportation nationale [5]. Rapidement c’est un véritable lobby du saumon qui a fait son apparition au sein des institutions et de la société civile. Ainsi, alors que le secteur affiche désormais une dette de deux milliards de dollars, la proposition du gouvernement Bachelet a été de garantir le déblocage d’un fonds public de 450 millions de dollars. Les banques restant méfiantes, le projet de loi prévoit aussi une modification des règles de production, un meilleur confinement des poissons, une rotation régulière dans les lieux d’élevage et… la concession de milliers d’hectares de mer et de terre ferme offerte comme garantie hypothécaire auprès des banques ! Comme le rappellent les responsables de la campagne « Sauvons la mer chilienne », « Jamais dans l’histoire aucun pays n’avait permis d’hypothéquer la mer. Ce n’est pas seulement un scandale, c’est aussi le renoncement de notre pays à la souveraineté sur son territoire » [6]. Au lieu de s’inscrire dans le sillage d’Allende qui avait exproprié les grandes compagnies de cuivre (“le salaire du Chili”), le gouvernement Bachelet se sera montré beaucoup moins glorieux aux yeux de l’histoire… [7]

Les premiers jours de Piñera. Le retour des « Chicago boys »

« Se van los capataces y vuelve el patrón » : les contremaîtres partent et le patron revient… [8]. C’est le sentiment d’une partie des citoyens avec cette élection. En effet, la majeure partie du personnel politique de la Concertation n’était pas issu du milieu des affaires, bien que ses membres dirigeants s’en soient rapidement rapprochés au contact du pouvoir. Le président socialiste Ricardo Lagos n’avait-il d’ailleurs pas été proclamé, à la fin de son mandat, comme l’un des meilleurs hommes politiques du XX° siècle par le syndicalisme patronal chilien ? Cependant, l’arrivée de Piñera représente la fin d’une médiation politique : désormais, c’est un capitaliste décomplexé qui tient les rênes du pays. Certes, ce que certains sociologues nomment la démocratie « des compromis » ou encore « du consensus » [9] va se poursuivre, avec ses divers accords entre droite et gauche, alors que « l’Alliance pour le changement » ne possède pas de majorité absolue au parlement [10]. Il n’empêche : ce grand patron compte bien gouverner pour les siens. A la tête d’une fortune de plus d’un milliard de dollars et placé au 701ème rang du classement Forbes des personnes les plus riches du monde, son groupe est présent dans la télévision (Chilevision), la banque, la santé, la grande distribution, l’énergie, le transport aérien (Lan Chile) et même le football un club très populaire (« Colo Colo ») [11]. Grand admirateur du Président français Sarkozy, S. Piñera compte administrer l’Etat comme il gère ses entreprises, alors que la côte de ses actions en bourse a connu une envolée remarquée dès l’annonce de son élection. Si l’on regarde qui sont les actuels ministres [12], il est intéressant de noter que le nouveau président a choisit de choyer avant tout les élites économiques plutôt que la droite politique. Pablo Longueira, fondateur de la UDI, s’en est d’ailleurs ému, ce qui pourrait laisser augurer des tensions entre néolibéraux et ultraconservateurs dans un futur proche. « En effet, le nouveau cabinet ministériel ressemble par certains côtés à un véritable conseil d’administration du pays ! Le Président avait beaucoup insisté sur sa volonté de former un « gouvernement des meilleurs » […]. De fait, 13 des 22 ministres ne sont pas des militants. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de conviction politique, mais au moins n’en ont-ils pas fait leur profession. Finalement, le politicien le plus aguerri est probablement Jaime Ravinet, ancien de la Concertation (DC) qui redevient ministre de la Défense […]. S’ils ne sont pas de purs politiques, d’où proviennent donc les nouveaux ministres ? Principalement du secteur privé et du monde universitaire. Si ce gouvernement n’incarne pas la « transversalité » annoncée, au sens de la représentation de différentes sensibilités politiques, il est par contre généreusement équilibré du point de vue de la représentation des groupes et familles qui pèsent dans l’économie chilienne. Alfredo Moreno, membre du directoire de Falabella (grande distribution) et de Penta (banque), devient ainsi ministre des Affaires Etrangères. Son expérience en matière de diplomatie est surtout fondée sur son rôle dans l’expansion internationale de l’entreprise, notamment vers le Pérou. Laurence Goldborne, ancien directeur général d’un concurrent direct dans la grande distribution (Cencosud), hérite du ministère des mines, secteur clé dans le pays du premier producteur mondial de cuivre. Magdalena Matte, issue d’une prestigieuse famille connue pour son opposition au gouvernement de Salvador Allende, occupera le portefeuille du logement. Au Sernam (Service National de la Femme), on trouvera Carolina Schmidt, qualifiée par le passé par une revue du monde des affaires de « première dame des Luksic », famille qui apparaît au 76ème rang du classement Forbes » [13]. Les autres responsables de portefeuille sont des universitaires (6 d’entre eux sont titulaires d’un doctorat). 16 membres du gouvernement ont étudié dans les amphithéâtres de la très conservatrice Université Catholique et une majorité exhibe fièrement des diplômes d’universités étasuniennes, particulièrement d’Harvard et de Chicago. On assiste à une sorte de retour d’une nouvelle génération de “Chicago boys”, prête à perfectionner le modèle débuté en dictature par leurs prédécesseurs, nourris dans les années 70 au biberon des économistes Milton Friedman et Arnold Harberger, pionniers du néolibéralisme [14]. Le meilleur représentant de ces idéologues de combat est sans aucun doute Juan Andrés Fontaine, nommé ministre de l’économie. Directeur du Centre d’études publiques (CEP), l’un des principaux réservoirs d’idée de la droite libérale, Fontaine est lié au groupe Matte et membre du directoire de plusieurs grandes entreprises. Ce gouvernement est ainsi formé par une majorité d’hommes, sans presque aucune expérience politique mais qui représentent à merveille la dimension de classe qu’ils se proposent de défendre.

Quand la terre tremble. Stratégie du choc néolibéral contre reconstruction démocratique et solidaire

A en croire que les dieux eux même en frémissent de colère ! C’est dans un pays partiellement détruit et une population mis à mal par un séisme (puis un tsunami) d’une magnitude exceptionnelle, que S. Piñera a dû assumer ses premiers moments de gouvernance. La droite n’aura pas pu fêter trop ouvertement sa victoire. Comme le soulignait la journaliste Claire Martin : « Pas de cotillon ni de célébration. La prise de pouvoir de Sebastian Pinera sera ce jeudi 11 mars d’une sobriété exemplaire ». La tragédie qui a fait plus de 800 morts et terrorisée les habitants de la région du Maule et Bío-Bío a bouleversé l’agenda du président qui a appelé à « sécher ses larmes » et à se mettre au travail.

L’exécutif a d’abord tout fait pour étouffer la défaillance complète de l’ONEMI, organisme lié au ministère de l’intérieur et à la marine qui est chargé d’organiser les évacuations en cas de danger de tsunami. Les familles des centaines de disparus et noyés crient pourtant au scandale devant l’incompétence de l’administration et l’arrogance de l’Amiral Edmundo González qui en est responsable [15]. Selon certaines estimations, ce ne sont pas moins de 30 milliards de dollars qui devront être investis au cours des prochaines années pour reconstruire les infrastructures et la droite pourrait en profiter pour avancer une logique de « stratégie du choc ». D’autant qu’elle a de l’expérience en la matière. Naomi Klein a rappelé à quel point dans des moments de grande vulnérabilité, de désorganisation suite à des catastrophes naturelles ou des coups d’état, les individus comme les sociétés peuvent être plus facilement soumis à des thérapies de choc économique ou des formes croissantes d’autoritarisme [16]. En déployant plus de 10 000 militaires dans le sud du pays et en déclarant l’Etat de siège dans certaines régions au nom de la lutte contre les « saccages », à grand renforts de reportages télévisés, le signal est clair. La priorité a été donnée à une intervention sécuritaire musclée défendant la grande propriété privée, notamment celle des chaînes de distribution (telle Líder qui appartient à Wall-Mart), alors que dans de nombreuses zones affectées, souvent très pauvres, aucune action publique d’urgence n’avait été mis en place et que les services de base (comme l’eau potable ou l’électricité) n’étaient pas encore rétablis. Le chaos, une assistance défectueuse produit du modèle semi-public chilien, les manques de ravitaillement et la spéculation de certains commerçants peu scrupuleux ne pouvaient manquer de favoriser les comportements d’angoisse, y compris de violence. Mais certaines scènes de pillage ou d’achat compulsif, y compris dans le grand Santiago (pourtant peu affecté par le séisme), ont aussi mis en lumière certains comportements collectifs marqués par le « chacun pour soi » d’une société éclatée et anomique, dont le terreau est composé d’un mélange toxique de valeurs ultraindividualistes, d’appels à la consommation permanente (mais à crédit) combinés avec une brutale fracture sociale et un passé autoritaire, toujours présent en filigrane [17]. Sans aucun doute, il faudra dans les mois à venir prendre plus de temps pour décrypter ce qu’il s’est passé durant ces journées, mais il n’est pas exagéré d’affirmer, qu’une fois de plus, le mythe du « jaguar » de l’Amérique du sud, celui du pays riche et « développé », a été mis à nu dans toutes ses immenses contradictions : le Chili reste l’un des dix pays les plus inégalitaire de la planète [18].

Dans ce contexte, Piñera s’apprête à appliquer une politique de « capitalisme du désastre » (Naomi Klein) où les discours « d’union nationale » sont au service d’une perspective de reconstruction qui se fera au profit de la bourgeoisie [19]. Déjà les grandes manœuvres on débuté. Au sein du cercle proche du pouvoir ont retrouve plusieurs personnages clefs des entreprises de construction du pays. Certains d’entre eux ont mené par le passé des actions immobilières importantes avec le groupe de l’actuel président, dont l’intendant (préfet) de la région Maule (l’une des plus touchées par la catastrophe), le ministre de l’économie et l’intendant de Santiago. Fernando Echeverría est d’ailleurs passé directement de la Chambre chilienne de la construction (syndicat patronal) à l’intendance de la région métropolitaine ! Pour les spéculateurs immobiliers les plus en vue (dont l’ami d’enfance de Piñera, Carlos Alberto Délano) les prochaines années s’annoncent on ne peut plus juteuses, même si par « malchance » leur responsabilité pénale est actuellement engagée du fait de la mauvaise qualité des édifices construits (et qui ont mal résisté au tremblement de terre)… Des projets fleurissent de partout et aiguisent les appétits, ainsi dans l’historique quartier Brésil de Santiago. Le Ministère des travaux publics (MOP) est quant à lui aux mains du lobby de l’Association des concessionnaires d’œuvres et d’infrastructures publiques (COPSA). « Nous voulons parler un peu avec le nouveau ministre et avec le Président Piñera pour que toutes ses routes, mais aussi ces écoles, hôpitaux, prisons et bâtiments publics qui se sont écroulés, soient transformés en concessions » a déclaré le dirigeant de la COPSA (et cousin de Piñera). Ce à quoi répondait le lendemain matin le ministre du MOP : « Le processus de concessions a aidé au développement du pays et je crois qu’il pourrait aider désormais à la reconstruction » [20]. Dans un Chili où quasiment tous les champs sociaux sont déjà dominés par le secteur privé et des logiques de rentabilité immédiates, de telles déclarations donnent le tournis.

Reconstruire les alternatives

Face à ce scénario du pire où la catastrophe géophysique rétroalimente le tremblement de terre politique, plusieurs lueurs d’espoirs pointent le bout de leur nez. Certes, le mouvement ouvrier, la Centrale unitaire des travailleurs, la gauche radicale, les associations de quartiers ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient avant le coup d’Etat de 1973. Cependant, depuis le début des années 2000, la « gueule de bois » de la transition pactée semble s’éloigner et une nouvelle génération de militants se mobilise et renouvelle les répertoires de l’action collective, en lien avec l’expérience des plus anciens. De multiples initiatives de solidarité active parcourent le pays, bien loin du show télévisé du « téléthon », sponsorisé par les mêmes entreprises qui pensent s’enrichir grâce au séisme. Syndicats, collectifs étudiants, associations de femmes ou indigènes, militants de gauche tentent, à contre-courant, de montrer que la notion de solidarité est encore possible face à la morgue du « tout marché » [21]. Ainsi que le déclare Carlos Gajardo, dirigeant social de la commune de La Florida (Santiago), « L’heure est à la réflexion lorsqu’on parle de reconstruction. Voulons-nous reconstruire un pays où prédominent les décisions de quelques uns, l’emploi précaire, le clientélisme, la corruption ? Ou bien faire ce qui correspond à un peuple digne : exiger la reconstruction du pays sur les bases de la solidarité, la justice sociale et la souveraineté nationale ? » [22]. L’alternative se pose effectivement en ces termes : choc néolibéral par en haut ou reconstruction solidaire par en bas ? Néanmoins, pour que le retour en fanfare de la droite ne soit qu’un mauvais souvenir et qu’il n’annonce pas un retour de bâton plus ample sur le plan régional, ce gouvernement et ses alliés devront être combattus sur leur terrain : celui de la lutte des classes.

Il faudra ainsi poser la question de la reconstruction politique d’une gauche populaire et combative : une « politique de l’opprimé » (selon la belle formule de Daniel Bensaïd), qui ne renonce pas à son indépendance devant les atermoiements de la Concertation et qui sache briser la fatalité de la fragmentation en proposant des alternatives concrètes. Nul doute qu’un gouvernement progressiste aurait pu mettre en branle un autre projet de reconstruction, financé notamment par une taxe immédiate (royalty) sur les entreprises minières transnationales, qui exploitent les multiples concessions sans quasiment rien laisser. Une telle fiscalité, pourtant très modérée, rapporterait au bas mot la coquette somme de 2,5 milliards par an [23]. Plus largement, c’est une véritable re-nationalisation du cuivre sous contrôle des salariés, comme des services de base (eau, électricité, communication, transports) qui devrait être annoncée comme mesure d’urgence sociale et nationale. Une décision de salut public soutenue par une imposition sur les revenus des transnationales, des classes aisées et à la mobilisation du mouvement social et syndical pour défendre une telle politique. Cette dynamique suffirait à démarrer une reconstruction gérée alors au travers d’un organisme public ad hoc, sous contrôle des populations concernées et favorisant les multiples initiatives d’auto-organisation qui ont surgit çà et là. Cette épreuve que traverse le peuple chilien serait, dans ces conditions, une opportunité de refondation démocratique et, pour les gauches sociales et politiques, l’occasion de reprendre le chemin des ouvriers des cordons industriels lorsqu’ils clamaient durant l’Unité populaire : « Créer, créer, pouvoir populaire ! ».

Franck Gaudichaud

Franck Gaudichaud est Maitre de conférences à l’Université Grenoble 3. Membre du collectif d’information www.rebelion.org et auteur de “Poder popular y cordones industriales. Testimonios sobre la dinámica del movimiento popular urbano 1970-1973″ (LOM, Chili, 2004), il a dirigé le livre collectif : “Le Volcan latino-américain : Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme”, Textuel, Paris, 2008. Contact : franck.gaudichaud@u-grenoble3.fr.

Notes

[1] Pour une analyse de l’élection : F. Gaudichaud, « Un entrepreneur multimillionnaire à la tête du Chili », Le Monde Diplomatique, 19 janvier 2010, www.monde-diplomatique.fr/ca… et pour plus d’informations, voir la sélections d’articles que nous avons réalisé (avec Mario Amoros) pour Rebelion.org : « Elecciones Presidenciales 2009-2010 », http://www.rebelion.org/apartado.ph….

[2] Voir « Le Chili. Un pays modèle ? » in F. Gaudichaud (dir.), Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine, Paris, Textuel, 2008, pp. 315-336.

[3] Voir le dossier « Industria salmonera en Chile » de l’OLCA (Observatorio Latinoamericano de Conflictos Ambientales), http://www.olca.cl/oca/chile/region….

[4] Darío Zambra B., « La agonía del salmón », La Nación Domingo, 15 mars 2009.

[5] Arnaldo Pérez Guerra, “Chile : Salmoneras, crecimiento a cualquier costo”, 28 août 2003, http://www.ecoportal.net/content/vi…

[6] Cette loi pourrait d’ailleurs être déclarée inconstitutionnelle puisqu’un recours a été présenté par 34 députés et 12 sénateurs devant le tribunal constitutionnel.

[7] Certains journalistes et militants ont même eu le mauvais gout de faire le parallèle avec le Général Pinochet qui avait lui aussi la veille de son départ, fait passer subrepticement (et en dictature) une loi léonine favorisant les intérêts de l’éducation privée dans le système scolaire du pays.

[8] M. Bercerra, « Se van los capataces y vuelve el patrón », http://www.elciudadano.cl/2010/01/1….

[9] M. A. Garretón, Alfredo Alejandro Gugliano (coord.), Democracia en las Américas : desafíos, peligros, expectativas, Editora Universidad Católica de Pelotas, Brasil, 2003.

[10] La droite obtient 55 députés sur 120 et 17 sénateurs sur 38 : http://especiales.americaeconomia.c…

[11] Piñera a annoncé qu’il pensait se séparer des propriétés qui pourraient représenter un conflit d’intérêt avec son rôle de Président de la République, à commencer par ses actions au sein de Lan Chile. Une annonce qui mérite d’être suivie de près…

[12] Pour voir la composition complète du gouvernement : http://www.elciudadano.cl/2010/02/0…

[13] Antoine Maillet, « Nouveau gouvernement chilien : le monde des affaires au pouvoir ? », www.opalc.org, 15 Février 2010. Voir également C. Rivas Arenas, « Asesor de A. Edwards y ejecutivo de Falabella es el nuevo canciller », El Mostrador.cl, 10 de febrero 2010.

[14] F. Marin, « El regreso de los Chicago Boys », www.elciudadano.cl/2010/02/2…. Plus d’une décennie avant le coup d’état du 11 septembre 1973, quelques dizaines d’étudiants de l’université catholique avaient été sélectionnés pour suivre une formation à l’Ecole d’économie de l’Université de Chicago, dirigée par Milton Friedman. Peu de temps après le coup d’Etat, ces brillants économistes purent commencer à appliquer de manière pionnière le modèle néolibéral, un projet qui avait été préparé dès mai 1973, au travers d’un rapport connu comme « el ladrillo ». Ce long texte annonçait la plupart des réformes économiques de la dictature militaire. Voir : Juan Gabriel Valdés, Pinochet’s economists : the Chicago school in Chile, Cambridge University Press, 1995.

[15] T. Tricot, « El criminal “error” de la Armada », Barómetro Internacional, 18 mars 2010.

[16] N. Klein, La Stratégie du choc, Actes Sud, Paris, 2008.

[17] J. Meneses, « Anatomía de un desastre », 16 mars 2010, www.rebelion.org/noticia.php…. Sur le modèle de société de consommation proposé aux chiliens, voir l’essai du sociologue Tomas Moulian : El consumo me consume, LOM, Santiago, 1999.

[18] Voir les textes que nous avons réunis (avec Mario Amoros) pour Rebelion.org sur ce sujet : « Un terremoto destruye el mito chileno », http://www.rebelion.org/mostrar.php….

[19] « La tempestad social que se aproxima », Editorial de la revue Punto Final, edición Nº 705, 19 de marzo 2010 et V. Haya de la Fuente, « Que el terremoto no sea excusa », Le Monde diplomatique (Chili), N° 106, avril 2010.

[20] Francisca Skoknic y Juan Pablo Figueroa « Los hombres del Presidente. Los vínculos de Piñera con las empresas de los edificios dañados », CIPER Chile, 18 mars 2010.

[21] Parmi de nombreuses autres, citons les initiatives en faveur de la reconstruction des locaux de syndicats portuaires, notamment du port de Talcahuano, très touché par le tsunami qui a aboutit à la création du Regroupement des syndicats pour la reconstruction de Talcahuano (voir aussi l’action lancée par l’ONG « Plataforma Nexos » : http://www.plataforma-nexos.cl).

[22] Carlos Gajardo Álvarez, « A reconstruir un Chile solidario », 25 mars 2010, http://www.rebelion.org/noticia.php….

[23] C Cademartori, « El royalty de la minería del cobre debe financiar la reconstrucción », 25 mars 2010, http://www.rebelion.org/noticia.php….

Source : Primitivi

Calcul de vies

15 sept

par Santiago Alba Rico

« Une société libre a besoin d’un certain nombre de morales qui, en définitive, se réduisent à l’entretien de vies, non pas à l’entretien de toutes les vies, car il peut s’avérer nécessaire de sacrifier un certain nombre de vies individuelles pour préserver un plus grand nombre d’autres vies. Par conséquent les seules règles morales sont celles qui conduisent au “calcul de vies” : la propriété et le contrat. » Frédéric Hayek

Voici un modèle de bonne gestion des ressources. D’après un rapport du diplomate irlandais Roger Cassement, de 1899, le gouvernement colonial de sa majesté Léopold II, roi de Belgique, remettait à chaque soldat présent au Congo un nombre déterminé de cartouches dont il devait justifier l’usage avec une stricte exactitude dans l’exercice de ses tâches au service des compagnies exploitantes du caoutchouc. Pour faite la preuve qu’il n’avait pas gaspillé une seule cartouche, à la fin de la journée, chaque soldat devait remettre une main droite (oui, une main humaine) pour chaque balle manquante dans sa cartouchière. Certains, mal nourris, trichaient : ils utilisaient quelques cartouches pour chasser et ensuite ils coupaient la main d’un Congolais vivant en guise de certificat de bonne conduite dans leur service. Rien qu’en six mois, on avait comptabilisé 6.000 Congolais assassinés ou mutilés, un par cartouche ou peut-être davantage parce que pour économiser leurs munitions, nous dit Cassement : « des soldats tuaient les enfants à coup de crosse ».

Un autre exemple de bonne gestion c’est celui d’Adolphe Eichmann, cet officier nazi exécuté en 1962, coupable d’avoir déporté des milliers de juifs européens dans les camps de la mort. Eichmann n’ouvrait pas le robinet du gaz assassin de ses propres mains pas plus qu’il ne torturait ni ne tuait personnellement aucun prisonnier. Travailleur infatigable, fonctionnaire incorruptible, organisateur rigoureux, il dirigeait depuis son bureau le transport des juifs avec la précision d’un bon comptable, « en optimisant » le rapport — comme dirait le jargon économique — entre le nombre de wagons employés et le nombre d’êtres humains qu’on y entassait.

Nous avons également le témoignage de Freeman Dyson, un des plus grands physiciens du XXº siècle qui, en 1943, travaillait au bureau du commandement en chef des bombardements de la RAF sur Hambourg : « Je suis resté dans mon bureau jusqu’à la fin à calculer méticuleusement la façon la plus économique possible d’assassiner 100.000 autres personnes ». Torturé par la culpabilité, Dyson se comparait à Eichmann et à ses bureaucrates assassins : « Ils sont restés enfermés dans leurs bureaux à rédiger des rapports et à calculer la meilleure façon d’assassiner avec efficacité tout comme moi. La seule différence c’est qu’eux ont fini en prison ou pendus pour crimes de guerre. »

Nous pouvons aussi penser, plus récemment, aux déclarations du général Bernard Trainor à propos des critères appliqués, durant l’invasion et l’occupation de l’Irak, au moment de bombarder un objectif : « La règle établie c’était de permettre un “dommage collatéral”, c’est-à-dire des victimes civiles, pour les cibles de très grand intérêt, à condition que le nombre de victimes ne dépassât pas 30. Au-delà de ce nombre, il fallait l’approbation de Donald Rumsfeld ». La mort de dizaines et de dizaines d’innocents dépendait — comme elle dépend aujourd’hui en Afghanistan — des calculs comptables de dix ou douze fonctionnaires penchés sur leurs graphiques et leurs cartes d’État major en train d’établir le meilleur rapport possible entre les très hauts intérêts des patries et des compagnies et la destruction d’êtres humains, de maisons et de forêts.

Curieusement, c’est ce même « calcul » que l’économiste ultralibéral Frédéric Hayek appelait « économie » au cours d’une interview accordée, en 1981, au quotidien chilien El Mercurio : « Une société libre a besoin d’un certain nombre de morales qui, en définitive, se réduisent à l’entretien de vies, non pas à l’entretien de toutes les vies, car il peut s’avérer nécessaire de sacrifier un certain nombre de vies individuelles pour préserver un plus grand nombre d’autres vies. Par conséquent les seules règles morales sont celles qui conduisent au “calcul de vies” : la propriété et le contrat ».

En résumé, s’il s’agit d’assassiner des Congolais, de gazer des juifs, de mutiler des civils, il est bon de faire confiance à la gestion de Léopold II, du IIIº Reich et de la RAF ou du Pentagone. De la même manière — si on me permet un poil de démagogie — s’il s’agit de faire profiter les banques et les entreprises, de rendre moins coûteuse la liquidation des emplois, de précariser les emplois, d’augmenter le chômage, de privatiser le secteur public, de rogner les droits des citoyens et des salariés et de démobiliser politiquement la population, le mieux c’est de faire confiance à la droite. Et c’est pourquoi le PSOE (*) s’obstine à l’imiter. C’est la raison pour laquelle les Congolais, les juifs et les mutilés voteront pour la droite aux prochaines élections.

Santiago Alba Rico

(*) PSOE : Parti Socialiste Ouvrier Espagnol ; le parti de Manuel Zapatero, actuellement au pouvoir en Espagne…

Article original : Atlantica XXII

Traduction : Manuel Colinas Balbona

Source : Le Grand Soir

La fin de l’hyperpuissance états-unienne ? (vidéo)

14 sept

« Les Etats-Unis sont entrain de sortir de la démocratie. » Hervé Juvin

Cyber-guerres

13 sept

par Alexandre Latsa pour Dissonance

Le président Russe, Dimitri Anatolievitch à toujours affirmé et mis en avant son attrait pour les nouvelles technologies, internet en tête. Ayant son propre blog depuis 2008 (duquel il communique avec des dizaines de milliers de Blogueurs), son propre compte Twitter (depuis sa visite de juin 2010 à la silicon-vallée), le président Russe est bien en phase avec une population très net-orientée.

Le cyberespace, un nouveau champ de bataille pour un nouveau millénaire.

La spécialiste Marie Mendras affirmait récemment que “internet en Russie est relativement libre” et constitue un réel contre-pouvoir, par ailleurs parfois très critique des autorités. Cette course en avant que le président Russe impose en permanence a son pays n’est pas du tout un hasard, elle est une des variantes du système de défense globale qu’un pays comme la Russie se soit de posséder, afin de pouvoir faire face à d’éventuelles agressions ou être entendu sur la cyber-scène mondiale, mais également pouvoir se défendre en cas de cyber-attaque.

Occident, Monde, Russie – Bataille sur les grands écrans

Dès la première guerre mondiale, alors que l’Amérique qui a pris militairement la maitrise des mers (à l’Angleterre) s’apprête à prendre militairement la maitrise des terres (continent), certains stratèges comprennent bien qu’un Hollywood devient une arme essentielle pour promouvoir le pouvoir politique des États-Unis comme première puissance mondiale à travers le monde, en vendant “l’american way of life” et en désignant des ennemis mi-imaginaires, mi réels. Dans les années 80, la ligne conductrice de Hollywood est la lutte contre l’URSS, de nombreux films mettent en affrontement l’Amérique contre des complots Soviétiques visant à renverser l’ordre mondial. L’ennemi communiste est longtemps resté vivace qu’il soit Russe, Chinois ou Coréen. Exemples parmi d’autres, les « Rambos » bien sur (ou le soldat Américain aide les Moujahidins Afghans contre l’occupant Soviétique), mais également le film “Top Gun” que l’armée de l’US Air Force est allé jusqu’à co-financer, afin de promouvoir le statut de pilote de l’air de l’US Army. Pinewood (basé à Londres) s’illustrera également dans cette promotion d’une vision Occidentale anti Soviétique via la série des James bond, dans lequel l’ennemi est de façon permanente “de l’est” et cela pourtant bien après la chute du mur. Cette catégorisation d’un ennemi par le cinéma s’est poursuivi dans les années 90 ou beaucoup de films sont sortis dans lesquels les Serbes sont montrés comme un peuple cruel et sanguinaire, et cela même dans des films qui ne sont en aucune manière liés à la politique. Le film « Extreme Ops » de 2002 en est un exemple tout comme le film « Behind Enemy Lines » de 2001. 

Certes le cinéma Soviétique durant la même époque n’est pas en reste : le célèbre Sergueï Eisenstein avec son « Alexandre Nevsky  » et surtout « Le cuirassé Potemkine  », mais aussi « la jeunesse de Pierre le Grand », « Lénine à Paris  », « Boris Godounov  » ou encore « la bataille de Moscou » qui sont de réels chefs d’oeuvres, trop souvent méconnus du grand public Européen. Toutefois à la chute du mur, l’URSS est considérée comme perdante. Et la machine Occidentale submerge l’ancien monde Soviétique de “sa” vision du monde, de ses films et de ses Mac-Donalds.

Cette bataille du cinéma, lancée par l’Amérique a rapidement trouvé réponse en Russie, avec la prise de pouvoir de Vladimir Poutine (1999), qui a insufflé au cinéma Russe le répondant nécessaire. L’accession de Nikita Mikhalkov au statut de président de la société Russe de cinématographie (2000) est une des cartes maitresses de ce renouveau national et cinématographique. Dans les années 2000, de nombreux films sortent, mettant en valeur divers éléments qui seront constitutifs de la nouvelle identité Russe, exsangue suite à la terrible décennie Eltsine : les idées de patrie et de patriotisme, une dénonciation de l’idée d’un Occident paradis, et enfin un retour sur les guerres historiques de la Russie, fut ce t-elle contre l’Occident. On peut citer des films comme La neuvième compagnieLe Prince VladimirBrat 2Un nouveau Russe1612Taras Bulba ou encore Admiral .. 

Enfin, il faut noter que de nombreuses et très complètes séries historiques sont sorties pour ré-éduquer la population en lui rappelant son histoire. En 2009, dans le document “stratégie pour 2020“, la culture est d’ailleurs définie par le pouvoir Russe comme un élément de la sécurité nationale.

Russie – Ré-information et communication

Entre l’effondrement de l’URSS et la décennie Eltsine, la Russie s’est forgée une image terriblement négative à l’étranger. Implosion de l’état, émergence des mafias, guerres dans le Caucase, explosion des inégalités sociales et de la pauvreté, effondrement démographique (depuis maitrisé) ont contribué à dresser un portrait très « noir » de ce grand pays.

Le premier quinquennat de Vladimir Poutine (2000-2004) lui permettra de restaurer l’état et son image à l’intérieur de ses frontières. La Russie prend dès lors conscience de la nécessaire correction de l’’image qu’elle véhicule, et qui lui est faite de l’étranger. 

Son second mandat (2004-2008) lui permettra notamment de travailler à la restauration de l’image de la Russie en dehors de ses frontières.

En décembre 2005, l’agence de presse gouvernementale russe RIA Novosti lançait sa chaîne anglophone destinée à devenir une sorte de CNN russe. Dotée d’un budget conséquent, Russia Today est un projet personnel du Président Poutine. Le but avoué de cette chaîne, où travaillent plus de 500 personnes, est d’améliorer l’image de la Russie, souvent caricaturée dans les médias occidentaux. Elle émet tout d’abord en anglais, puis en arabe à partir de 2007 et en espagnol depuis décembre 2009. Le contenu des émissions montre l’agressivité de RT qui envisage de devenir un média mondial, et une réelle arme de communication massive. RT est en outre le seul organe de presse officiel à traiter de certains sujet très sensible, que ce soit par exemple le 11 septembre ou les traffics d’organe au Kosovo. Elle joue en outre sur le politiquement incorrect : a la fin de l’année 2009, la campagne de publicité de RT, diffusée dans les aéroports anglais et américains, est placée sous le signe de la provocation, mettant sur un pied d’égalité les Présidents Armaninedjad et Obama face à l’arme nucléaire. Cette campagne a d’ailleurs été censurée aux Etats-Unis – sans doute le but recherché.

La bataille pour Tsinvali : télévision et guerre de l’image

Aujourd’hui le développement des nouvelles technologies a créé de nouvelles zones de tensions et donc d’affrontements. Internet et les Cyber-médias sont devenus un théâtre d’opération soumis à une guerre totale de l’image et de la communication.

En 2008, l’armée Géorgienne attaque militairement les zones séparatistes d’Ossétie et d’Abkhazie, ouvrant le feu sur des populations civiles et des casques bleus Russes sous mandat de l’ONU. Cette attaque militaire est lancée en parallèle d’une immense campagne de communication Russophobe, destinée à présenter la Russie comme l’agresseur. Il faudra des efforts surhumains de communication à une coalition hétéroclite de spécialistes, de médias militants et même de simples bloggeurs très actifs pour qu’une autre vision soit « un peu » entendue dans le flux médiatique des « médias conventionnels » (mainstream). Seul le quotidien Allemand « Der Spiegel » avait dès la fin du mois d’août écrit que les responsabilités étaient du côté de l’état Géorgien. Pourtant pour beaucoup, l’agression a été préparée et structurée de longue date, dans le but de déstabiliser la Russie. Il faudra attendre 18 mois pour que le rapport Heidi de l’Union Européenne affirme que : “ c’est bien la Géorgie qui a déclenché la guerre dans la nuit du 7 au 8 août 2008 ”.

Pour autant le mal est fait : pour une grosse partie de l’opinion publique, la Russie est l’agresseur, et la petite Géorgie la victime. Cette guerre a démontré un retour à un niveau de propagande atteint uniquement contre les Serbes dans les années 90. Mais en 2010, ce sont bien des « images », via les nouvelles technologies qui permettent à cette propagande d’exister. De fausses zones seront photographiés, des mises en scène grotesques (les planches sont encore sur Reuters ici et la), de faux témoignages comme celui de Bernard Henri Lévy publié dans les principaux journaux Francais… La manipulation des images et la pression pour attribuer les responsabilités à la Russie sera telle que de nombreux médias continuent 2 ans après les évènements d’accuser la Russie d’avoir déclenché les hostilités. Une synthèse intéressante de ces médias mensonges peut être trouvée sur l’excellent site Vivre en Russie 1fr1.

Clairement, la Russie a remporté une victoire militaire mais perdu la bataille de la communication. Consciente de cette défaite d’image, 6 mois plus tard, sort sur les écrans Russes Olympus Inferno : un film extrêment bien réalisé qui retranscrit ces évenements tragiques en insistant sur le rôle de soutien étrangers, notamment Américains. La réponse ne se fait pas attendre, un projet de film Américain est lancé, qui retrace les quelques jours de la guerre en Géorgie, du “point de vue Américain“, le film vient d’être tourné à Tbilissi, par la “midnigh sun production“.

Enfin “devrait” prochainement ouvrir une chaine de télévision nommée “Pervy Kavkazky” (Caucase première), financée en partie par Boris Berezovski (opposant en exil de la première heure à Vladimir Poutine et à l’actuel pouvoir Russe) et co-dirigée par Gia Chantouria, un proche du ministre de l’intérieur Géorgien Vano Merabichvili. La chaine (inspirée de Al-Jazeera) aurait pour objectif d’être fortement « Occidentale », et de jouer sur les solidarités Caucasiennes contre l’influence Russe dans la région. Néanmoins, la diffusion est pour l’instant bloquée par le principal opérateur satellite Régional, Eutelsat, qui à choisi de rompre avec la télévision Géorgienne, et cela afin de ne pas avoir à diffuser “Pervy Kavkazky“. Il est intéressant de noter que Eutelsat (dirigé par Michel de Rosen, réputé proche du premier ministre Français François Fillon), a par contre conclu un accord in extremis avec Interspoutnik, pour diffuser, via son satellite W7, les chaînes de la branche médias de Gazprom, qui aurait racheté quatorze canaux pour toute la durée de vie du satellite pour la bagatelle de 100 millions $, s’assurant ainsi le monopole de l’information en langue russe dans le Caucase et l’Asie centrale pendant quinze ans. Pour la petite histoire, c’est par le biais de la petite agence de communication NoE Com que la Géorgie est parvenue à alerter les médias européens sur la soit disant « censure » de la chaîne Pervy Kavkazky par Eutelsat. NoE com est proche du fils du philosophe André Glucksmann, Raphaël Glucksmann, également conseiller du président Mikheïl Saakachvili. Tbilissi a signé avec NoE Com peu après avoir rompu avec ses précédents conseillers d’Euro RSCG, qui assurent la communication autour de l’année croisée France-Russie.

2007-2010, cyber conflits : Talinn – Tsinvali - Chisinau – Téhéran

Ce n’est pas la première fois que la Russie fait parler les lignes de codes an lieu de la poudre à canon. Lorsqu’en avril 2007 les autorités Estoniennes décidèrent de déplacer le “soldat de bronze“, de violents affrontements de rue éclatèrent entre patriotes Estoniens et Russes, puis l’Estonie sera soumise à une réelle attaque informatique de très haute intensité, que beaucoup de commentateurs ont attribué à des groupes de “Hackers Patriotes Russes“. Le niveau de cette attaque paralysera même provisoirement l’internet Estonien. 

Un an après la guerre en Géorgie, une attaque informatique massive perturbe Twitter, Facebook et Live-Journal, attaque qui sera attribuée à la Russie pour les “un an” de la guerre, puisque un Blogger était visiblement visé, et que des messages favorables à l’indépendance de l’Abkhazie étaient lisibles via l’attaque. Néanmoins, comme le précise le spécialiste en nouvelles technologies Yannick Harrel : “ tracer l’origine exacte d’une cyber-attaque est quasi-impossible pour peu que l’auteur est agi avec un minimum de professionnalisme“.

Cet intérêt pour la Russie vers les réseaux sociaux (qui sont une réelle arme d’information / désinformation) est du aux cyber-évènements de 2009, en Moldavie et en Iran. Pour protester contre la victoire des Communistes aux élections législatives de avril 2009, des milliers de jeunes se sont rassemblés et ont protesté violemment, via des ONGs “humanitaires” et “démocratiques“. Si le modus operandi est très similaire de celui des révolutions de couleur qui ont frappé la Serbie en 2001, la Géorgie en 2003 et l’Ukraine en 2005, on a cette fois parlé de “révolution Twitter” tant le réseau Américain de communication en était devenu le centre névralgique. L’instantanéité des publications et des appels à manifestations ont fait que Twitter est devenu pendant quelques semaines la source d’activité principale mais également d’information des journalistes du monde entier. Le pouvoir a été je le précise contraint de couper Internet et le téléphone pour que les Twitter-troubles se calment. Plus tard, il sera prouvé que moins d’une centaine d’activistes Twitter seulement était derrière cette révolution Moldave, activistes qui se sont mystérieusement retirés de Twitter après les évènements, soi disant par crainte de représailles. 

En juillet de la même année, en Iran, des cyber-actions similaires, furent déclenchés en signe de “résistance” aux résultats des élections et entrainèrent les incidents et manifestations diverses. De nombreux sites gouvernementaux furent attaqués et piratés. Facebook, Twitter devinrent les principaux canaux de résistance et de critique au pouvoir en place, et la encore des cyber-activistes (bénévole ?) envoyèrent informations et photos par milliers en ligne, aux yeux d’une opinion mondiale et journalistique ne pouvant que difficilement vérifier ces sources. Comme en Moldavie, le pouvoir fit couper l’accès à internet et au téléphone, ce qui le desservit tout autant que les contestataires. Néanmoins le “mal” était fait, l’archivage automatique d’internet et l’accès à l’information sans pouvoir en vérifier la véracité est désormais possible pour le plus grand nombre.

Ces deux « évènements » ont pu avoir lieu, grâce à deux armes principales : des téléphones portables et une connexion internet.

En Iran l’Amérique est intervenue de façon assez claire puisque l’un des conseillers du nouveau département d’état, Jared Cohen a organisé un sommet Alliance of Youth Movements à New York – sponsorisé par Facebook et HowCast, appuyé par la Voix de l’Amérique et l’Electronic Frontier Foundation – afin d’assister les jeunes activistes d’Amérique latine, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie dans leur usage des médias sociaux. Ce sommet aboutit à la création d’une plate-forme en ligne dédiée au cyberactivisme et à la cyberdissidence… Au nez et à la barbe de la répression gouvernementale grâce à un tutorial vidéo anti-censure disponible en page d’accueil. Au matin du 15 juin 2009, Jared Cohen émit par téléphone et par e-mail une requête apparemment anodine auprès de Jack Dorsey, co-fondateur de Twitter : retarder la prochaine opération de maintenance et mise à jour de la fameuse plate-forme de microblogging afin que les contestataires iraniens « twittent » sans interruption. Dorsey accepta sans rechigner et reporta cette opération de deux jours*.

Charles Bwele a parfaitement résumé la situation : En arrière-plan, l’administration Obama intègre peu à peu la cyberstratégie dans sa politique étrangère.

La Russie, au coeur du cyber-conflit.

La Russie n’a certes pas attendu la milieu des années 2000 pour se doter d’une cyber-force. Dès la fin des années 90, la Russie devient le centre des “hackers” et autres voyouseries du net. Méfaits internets, vols par cyber-effractions, Hacking violents, pirates de l’est … Ces termes ont collé à l’image de la Russie durant une décennie, autant que le mot Vodka ou grandes blondes. Depuis 2000 les délits informatiques sont en augmentation constante : 3000 en 2001, 6000 en 2002, 12000 en 2003, 15000 en 2004 .. En 2008, 8000 poursuites ont été engagées. Cette année (2010) le représentant de la Russie à l’ONU a appelé à la création d’une convention internationale pour la lutte contre le cyber crime sous égide de l’ONU.

La reprise en main de 1999 entraina la création d’une division cybersécuritaire du FSB chargée de concevoir une stratégie cybersécuritaire et une doctrine cyberguerrière en collaboration étroite avec l’armée russe. En 2001, le Général Vladislav Sherstyuk, membre du Conseil de Sécurité russe, déclara au sous-comité infosécuritaire de la Douma que « la nouvelle ère de l’information provoquera la prochaine spirale de la course aux armements. Contrairement aux armes nucléaires stratégiques, le développement de capacités de frappe cybernétique nécéssitera des compétences s’étendant au-delà de la sphère militaire ». 

La Russie a notamment lancé en 2000 (en commun avec la BiéloRussie) le projet SKIF, soit la création d’un supercalculateur capable de traiter de 0,5 à 5 pétaflops. 1 Téraflop c’est à dire mille millards d’opérations en virgule flottante. Soit 166 666 fois plus d’opérations que tous les êtres humains de la Terre réunis capables de trouver le résultat de l’opération sans dépasser une seconde de réflexion. Le projet SKIF / СКИФ a été décidé pour doter les centres de recherche civils et militaires de superordinateurs capable de concurrencer puis dépasser à terme leurs homologues occidentaux qui viennent cependant avec l’IBM Roadrunner de dépasser le pétaflop (1 million de milliards d’opérations en virgule flottante par seconde) l’an dernier. 

Les autorités Russes comme Biélorusses conscientes de leur distanciation dans le domaine de l’informatique saisirent rapidement toute l’importance d’une autonomie dans ce domaine : la disposition d’un réel réservoir d’ingénieurs de qualité, fruit de la tradition d’enseignement scientifique soviétique, facilita la mise en route du projet qui nécessita ensuite coordination et injection de fonds par les deux Etats. 

Cette cyber-agitation croît donc au rythme de développement tentaculaire des réseaux sociaux qui sont doucement en train de devenir des “points cardinaux” de l’information et de la communication des états. Comme l’a écrit Y.Harrel : “la Cyber-génération prendra le pouvoir“. Il a fallu 38 années à la radio pour atteindre une audience de cinquante millions d’auditeurs, la téléphonie mobile a conquis plus de 3 milliards d’abonnés en 15 ans et les réseaux sociaux (Facebook, MySpace, LinkedIn, etc) ont engrangé plus de 350 millions d’inscrits en quatre ans. 

En 2008, plus de 43 milliards de SMS furent échangés. En 2012, plus de cinq milliards d’individus disposeront d’un téléphone mobile, même les plus démunis auront accès à cette technologie grâce à l’incontournable bienveillance de la microfinance en matières d’information et de communication*. 

Comme dans l’énergie, l’état Russe, devenu plus prospère a pu mettre en oeuvre ses ambitions géostratégiques, et lancer des acquisitions significatives. Digital Sky Technologies une société d’investissement Russe proche du Kremlin a pris des parts importantes dans le gigantesque réseau social Russe Vkontakte (équivalent de Facebook en Russie) , le réseau Balte Forticom et son équivalent Polonais Nasa Klassa. Enfin en mai 2009 (après les évènements en Moldavie ?) le groupe a acquis 2% de Facebook pour une valeur de 200 millions de dollars. En avril 2010, DST acquiert la messagerie instantanée ICQ, racheté à son propriétaire du moment AOL. La même année, le géant du net Chinois, Tencent, a acquis 10% de DST, partageant donc ses parts avec Goldman Sachs ou encore l’oligarque Russe Alicher Usmanov, par ailleurs propriétaire de l’influent journal Kommersant.

Juste un petit mot sur la “presse“, on peut citer les rachats récents de France-soir en2009 par le richissime Alexandre Pougatchev, le rachat de The Independant en 2010 par Alexandre Lebedev et l’offre de rachat du monde cette année également par Gleb Fetissov.

Un dernier mot, en 2011, les Russes entendent créer leur “propre” système d’exploitation informatique, qui devrait être fonctionnel dès 2013.

Le Kremlin à la pointe de la Cyber-communication

Les autorités Russes l’ont bien compris, la cyber-présence sur le net est essentielle pour entrer dans le 21ième siècle. 

Le blog du président Russe (ouvert sur la plateforme Live Journal qui est plus populaire en Russie que Twitter aux Etats-Unis) étant l’un des plus lus du pays. Exemple parlant : en mai 2010 le lendemain du jour de la Victoire de la Seconde guerre mondiale, un commentaire sur son blog informait le président que le monument était en restauration depuis 6 mois, et que les vétérans ont du déposer des fleurs autour d’une palissade aveugle. Quelques jours plus tard, Medvedev publie en ligne un document rédigé de sa main : « A l’attention de A. Tkatchev [gouverneur de la région de Krasnodar, NDLR]. Réglez ce problème. Trouvez les responsables. Faites un rapport sous trois jours »

Le ministère de la Communication Russe serait prêt à investir 5 millions de roubles [plus de 110 000 euros] dans « l’étude des principales possibilités de promouvoir les intérêts des organes fédéraux de pouvoir par le biais des réseaux sociaux spécialisés ». Un appel d’offres a même été lancé en septembre par les autorités. En clair, il s’agit de rechercher, parmi les sites Internet russophones et les réseaux sociaux spécialisés, et de trouver le moyen de s’en servir pour promouvoir les intérêts du pouvoir exécutif. Cela implique aussi d’étudier les expériences et initiatives des Etats et des entreprises ailleurs dans le monde. Un responsable du ministère explique que, techniquement, cela passerait par la conception d’un programme capable de repérer, dans les blogs et les réseaux sociaux, des idées originales et utiles.

Pour Anton Nossik, un blogueur connu, rédacteur en chef de bfm.ru [portail d’informations économiques], l’objectif est clair, sensé et accessible. Il évoque l’Américain Dane Carlson, le patron de business-opportunities.biz, qui s’est rendu célèbre en publiant tous les jours sur son site des idées géniales pour le monde des affaires piochées sur Internet. Pour Anton Nossik, les hauts fonctionnaires russes peuvent réaliser la même chose au profit des grandes causes nationales au lieu des petites entreprises.

On assiste à un changement d’attitude, car jusqu’à présent, le pouvoir ne voyait dans la blogosphère qu’un champ de propagande pour ses propres idées. Ainsi, en 2007, Vladimir Tchourov, président de la Commission électorale centrale, avait-il rencontré des blogueurs afin de leur proposer de faire de la publicité électorale. De même, Sergueï Mironov, le président du Conseil de la Fédération [le Sénat russe] avait invité des membres influents de la communauté Internet. Récemment encore, le roi du blog russe, Roustem Adagamov, alias Drougoï, directeur des blogs chez SUP Fabrik [propriétaire de LiveJournal] a été convié par la société hydroélectrique Rousguidro à venir en Sibérie sur le site de la centrale de Saïano-Chouchenskoïé, gravement endommagée lors d’un accident survenu à la mi-août 2009, qui avait fait 75 morts. Celui ci est régulièrement invité à se joindre aux déplacements présidentiels dans les voyages de presse à travers le pays.

Encore plus fort, dans un pays ou Google ne perce toujours pas (à la traine derrière son concurrent Russe, Yandex), l’état Russe à proposé de développer un moteur de recherche qui bannirait tout simplement l’accès à des informations jugés “inopportunes“, par exemple les liens ou informations touchant à la pornographie, la drogue ou le terrorisme.

La cyber guerre dans le monde

Evidemment, la Russie n’est pas le seul pays à se projeter dans le futur en ligne. L’OTAN a par exemple organisé début mai 2010 des manoeuvres virtuelles, baptisées Baltic Cyber Shield, impliquant six pays membres. Cet exercice a eu lieu sous l’égide du Cooperative Cyber Defence Centre of Excellence (CCDCOE), basé à Tallinn (Estonie) et qui regroupe déjà l’Allemagne, l’Italie, la Slovaquie, l’Espagne, les Etats-Unis et les trois pays Baltes. Dans les prochains mois, la Hongrie et la Turquie deviendront les 9e et 10e pays membres de cet organisme créé par l’Estonie en 2004. La France, quant à elle, prévoit de rejoindre le CCDCOE dans les deux à trois prochaines années. Ce centre est voué à l’échange d’informations entre experts. Il conduit des exercices réguliers où des équipes “rouges” de hackers tentent de paralyser des serveurs défendus par des militaires “bleus” de pays participants. Pionnière en matière d’usage de l’Internet, l’Estonie a été visée par une cyber-attaque de grande ampleur en 2007, et tente depuis d’acquérir le leadership européen en matière de cyberdéfense.

En Israël Peu après la fin de l’opération “Plomb durci” (l’invasion de la bande de Gaza en janvier dernier), Tzipi Livni, alors ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement d’Ehoud Olmert, a souhaité compenser le déficit d’image dont souffrait le pays. Pour ce faire, A été mis sur pied une armada d’internautes, payés pour donner une meilleure image de leur pays et répondre sans arrêt, via des réactions et commentaires postés sur les sites internet, les forums, les blogs, et autres réseaux sociaux comme Twitter et Facebook. L’équipe en question serait sous la direction d’un vaste service relevant de ce que les Israéliens appellent « hasbara », littéralement « explication publique ». Dans une interview récente, le directeur adjoint du département de la « hasbara » au ministère, a admis que son équipe travaillait clandestinement. « Nos gens ne diront pas ‘salut, je fais partie du département de la hasbara du ministère des affaires étrangères israélien. Voilà ce que je veux vous dire’. Et ils ne s’identifieront pas forcément non plus en tant qu’Israéliens », a-t-il déclaré. « Ils parleront comme des surfers du net et comme des citoyens, ils écriront des réponses qui auront l’air personnelles, mais qui se baseront sur une liste de messages tout préparés que le ministère des affaires étrangères aura élaborés ». […] L’armée israélienne intervient également sur l’un des espaces les plus populaires, le site de vidéo-partage YouTube, y téléchargeant régulièrement des clips, dénoncés comme des mensonges par les organisations israéliennes de défense des droits de l’homme. Shturman a précisé que durant la guerre, le ministère avait concentré ses efforts sur les sites web européens, où l’audience était plus hostile à la politique israélienne. En haut de la liste des sites visés par ce nouveau projet, la BBC Online et les sites arabes du Web. En outre, un manuel intitulé The Israël Project’s 2009 donne la vision “Israélienne” de la situation et est diffusé via une agence de “communication“.

Cette cyber brigade pro Israélienne à sa branche Francaise, qui a pour missions de veiller et combattre les informations antisémites, négationnistes et mensongères (illégales) à propos d’Israël et du Peuple Juif sur Internet. Cette Force affirme s’être donné comme mission d’éliminer toutes les informations odieuses (articles, vidéos, groupes,…) sur ce qui est devenu le premier vecteur de propagande : Internet.

En France toujours, la conférence annuelle SSTIC de juin 2010 a été ouverte par le directeur technique de la DGSE qui a affirmé cherché à recruter des hackers. Une grande partie des dépenses de budget de personnel de cette année (31 millions d’euros pour 145 postes) devrait en effet bénéficier à ce service technique. Celui ci a rappelé à l’auditoire que “en cas d’attaque, le meilleur moyen de se défendre est de tuer numériquement l’adversaire“.

La guerre au proche orient a pris une cyber-tournure lorsqu’il s’est avéré selon le portail d’information israélien MySay.co.il, dont l’information est relayée par le Spiegel, qu’une certaine Reut Zukerman aurait ainsi convaincu 200 soldats ou réservistes israéliens de devenir ses « amis » sur Facebook et leur aurait soutiré nombre d’informations confidentielles : « Les hommes auraient rapporté à leur copine Facebook des noms de soldats, du jargon, des codes secrets et des descriptions détaillées des bases militaires, d’après le rapport [du site MySay, ndlr]. Ce n’est qu’un an après que certaines des victimes de Zukerman auraient commencé à trouver bizarre le nombre de militaires d’élite sur sa liste d’amis. Ils auraient alors prévenu leur hiérarchie, et en janvier les militaires auraient lancé une enquête. » La page Facebook de Reut Zukerman aurait été effacée par ses auteurs. Le Hezbollah apparaît comme le principal suspect. Pourtant, poursuit le Spiegel, l’armée israélienne était déjà consciente de ce type d’utilisation de Facebook. Les soldats ne respectent pas les consignes. Les services secrets israéliens y ont eux-mêmes recours pour racoler des informateurs. Fin avril, le quotidien arabe « Aschark Al-Awsat » rapportait que les services secrets israéliens avaient utilisé Facebook et Twitter pour recruter des informateurs palestiniens dans la bande de Gaza. L’armée israélienne a déjà été victime de tentatives d’espionnage via les réseaux sociaux, l’an passé, en provenance du Liban. Des dizaines de milliers de soldats ont alors reçu une lettre les alertant au sujet des amitiés liées sur Internet. En janvier, l’armée a créé une « unité Facebook » dans le but de mieux utiliser les médias sociaux. Des actions dont les résultats se font attendre, note le Spiegel : « Pour les forces de défense israéliennes, la faille dans la sécurité serait particulièrement embarrassante, elle montrerait que les membres de l’armée ne respectent pas les consignes explicites dès qu’une jolie fille est en jeu. »

L’amérique, comme la Russie est à la pointe de l’utilisation des sites sociaux pour surveiller, influer et communiquer. La CIA investit dans des technologies qui permettent de surveiller les réseaux sociaux. In-Q-Tel, le fonds de capital-risque de la CIA, a investi dans Visible Technologies et Attensity, deux sociétés qui proposent des moteurs de recherche spécialisés dans les réseaux sociaux (Twitter, Facebook, Flickr, YouTube, etc.). Visible Technologies est, à l’origine, une société spécialisée dans la gestion de réputation sur l’Internet. Elle a développé son moteur de recherche pour permettre à des multinationales d’évaluer les réactions à leurs produits sur les médias sociaux, d’identifier les éventuelles critiques, puis de les marginaliser. Entre les mains des services de renseignement, et singulièrement des départements spécialisés dans les opérations psychologiques, cet instrument peut devenir un puissant catalyseur. Lors des manifestations qui ont suivi l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en juin, c’est sur Twitter que les médias internationaux, empêchés de couvrir les manifestations à Téhéran, mesuraient l’ampleur de la mobilisation contre la réélection du président iranien. Le renseignement américain veut être en mesure d’exploiter la masse d’informations disponible sur ces plateformes, utilisées par les activistes de tous bords, aussi bien les opposants à Mahmoud Ahmadinejad en Iran que les djihadistes au Moyen Orient. Ces moteurs de recherche d’un nouveau genre fonctionnent exactement comme leurs homologues sur Internet : ils scannent les réseaux sociaux, les indexent par mots-clés et les hiérarchisent.

Conclusion

On peut se demander quelle sera la prochaine étape/méthode de pénétration des idées du monde et comment les “puissances” pourront influer sur les esprits pour faire passer comme “logique”, “normale” et “naturelle” une vision du monde, et donc les actions (guerrières ?) qui vont avec. Les jeux vidéos semblent être l’étape sur laquelle la concurrence entre l’Amérique et la Russie est la plus flagrante. Dès la fin de la guerre en Géorgie en 2008, inspiré par ces évènements, des informaticiens Russes décident de créer un jeu vidéo dans lequel les évènements sont repris et englobent certains pays Occidentaux, ou Européens hostiles à la Russie. Le virtuel permet parfois de se défouler et d’apporter quelques modifications substantielles à la réalité. En effet, selon les créateurs de ce jeu il y a quelques différences avec ce qui s’est vraiment passé. Parmi elles on note que la confrontation englobe la Pologne, qui vient soutenir Tbilissi avant que Moscou riposte, que le président géorgien Mikheil Saakachvili reçoit le soutien de pays occidentaux qui ne sont pas nommés, que ce dernier décide de lancer une nouvelle offensive pour tenter de récupérer les deux provinces sécessionnistes géorgiennes, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. Ou encore que l’Ukraine bloque la flotte russe de la mer Noire dans la rade de Sébastopol, que l’OTAN charge la Pologne de prêter main forte aux Géorgiens. Par réaction les Russes lancent alors une nouvelle guerre en riposte à ces agissements, selon la description faite par les créateurs du jeu, disponibles en téléchargement pour 6 euros.

En réponse (?) les studios de “jeux Américains” Activision ont donc développé un jeu jeu intitulé : “call of duty modern walfare” qui se déroule dans un futur proche.

“ La Russie y est en pleine guerre civile qui voit la prise de pouvoir des ultra-nationalistes. En même temps au Moyen-Orient, un coup d’état mené par un mouvement anti-occidental eut lieu, et 30.000 soldats Américains furent décimés. Les commanditaires de cet acte sont en fait des chefs nationalistes Russes, qui commettront attentats et massacres au Royaume-Uni et en Russie. Pour lutter contre cette menace, une force multinationale anti-terroriste appelée « Task Force 141 » fut créée, regroupant des membres de forces armées américaines, britanniques, canadiennes et australiennes“. L’une des étapes du jeu intitulée « Pas de russe » « permet » au joueur peut massacrer des civils dans un aéroport russe (fictif) en incarnant un agent de la CIA qui a infiltré les rangs ennemis. La vidéo, et par conséquent le jeu en lui-même fait polémique avant même qu’il sorte. Par ailleurs, Square Enix qui a édité le jeu au Japon a commis des erreurs de traduction dont une dans cette mission : la phrase de Makarov « Pas de russe » a été traduite par « Tuez les russes », donnant l’impression qu’il ait commis un crime haineux ; En Russie, la mission a carrément été enlevée.

La suite de ce jeu, qui devrait sortir cette année s’intitule : “call of duty black opps” et semblé également mêler la Russie à l’action principale car malgré le secret qui entoure le jeu, des images ont déjà filtrés, qui laissent penser que l’action du jeu se déroule notamment quelque part dans le grand nord, peut être en Arctique que certains imaginent être le prochain théâtre d’affrontement (réel ?) des grandes puissances. Surenchère ? Le projet Ethnogénèse, une gigantesque saga de science-fiction russe développée par le Kremlin directement et qui se veut lancer la mode de la culture russe via Internet, tout en exaltant la grandeur de la Russie. Ethnogenèse devrait prochainement être traduit en anglais, en chinois et en espagnol, afin de lancer ces « héros russes parfaits » à l’assaut du monde que le Kremlin juge « important » : le monde Anglo-saxon, l’Amérique du sud et l’Asie. On ne peut que déplorer l’absence de version Francaise.

 Alexandre Latsa

Sources :

- Le blog guerre et paix

- Le blog de Yannick Harrel

- Le monde du renseignement du 29 octobre 2009

- Russia Beyond the Headlines

- Intelligence on line

- Vedomosti 

- *Alliance géostratégique “Téhéran ou la révolution cyberpolitique” et “la cyber guerre venue du froid”

- Slate.fr

Source : AgoraVox

Transition Obama : l’héritage politique US néoconservateur continue aujourd’hui sous direction démocrate

10 sept

par Dahr Jamail

N’en doutez pas : l’Empire des Etats-Unis est entré en déclin. Devant nos yeux, la bête bouffie aux mouvements lourdauds, ivre de sa propre propagande sur sa supériorité morale, spirituelle, militaire, sociale et matérielle, court vers l’abîme. Le monde est aujourd’hui, de toute évidence, multipolaire, mais les Etats-Unis continuent de proclamer aux quatre vents leur confiance dans leur puissance indiscutable et leur supériorité.

« Tous les gouvernements sont mauvais, et certains sont pires ». Martha Gelhorn

Pour les citoyens conscients, il est clair que la contribution des Etats-Unis aux aspects les plus inquiétants de l’actualité est étroitement liée à l’idée qu’ils se font de leur supériorité. Qu’il s’agisse du changement climatique et de ses effets catastrophiques, de l’épuisement des ressources naturelles, du crash économique mondial ou de sanglantes aventures militaires dans des Etats souverains, les Etats-Unis se classent largement en tête de classement mondial.

Malgré les promesses de « changement » et de « retrait » militaire réitérées par Barack Obama depuis 2008, l’Irak a demeuré (et demeure encore !) occupé par 130 000 soldats états-uniens jusqu’à septembre 2010 et 200 000 hommes sous contrat privé. Lors de ma récente visite dans ce pays, en 2009, le seul changement notoire que j’ai pu apprécier tient à la détérioration des conditions de vie de la population, à un niveau où les superlatifs deviennent inutiles.

Il y a en Irak moins d’électricité que jamais, moins d’emplois et encore moins d’eau potable ; le système médical, même s’il était squelettique, s’est totalement effondré, et le nombre d’Irakiens morts pour cause d’invasion ou d’occupation dépasse 1,2 million. Au moment de ma visite, un Irakien sur six était déplacé, ayant dû quitter son foyer.

Selon le dernier rapport de l’organisation Oxfam International, une personne sur trois nécessitait une aide d’urgence. Obstinés dans leur déformation des réalités, les grands médias disent exactement le contraire : la vie en Irak s’améliorerait, et Obama serait prêt à rappeler ses troupes. Au consommateur crédule de telles « informations » de concilier ceci avec les plans affichés par l’administration Obama, et selon lesquels 50 000 à 70 000 soldats resteront stationnés en Irak au moins jusqu’à l’expiration de son premier mandat, en 2013.

On peut croire aux « changements », comme on peut accorder la foi aux discours des médias, mais c’est au risque d’y perdre toute faculté de raisonnement. Lorsque les occupations de l’Irak et de l’Afghanistan affaiblissent jour après jour ce qu’il reste aux Etats-Unis de crédibilité et de respect, le département d’Etat « cogite » des « négociations » avec plusieurs Etats de la région, celles-ci n’étant rien d’autre que des stratégies alliant les promesses aux menaces : des promesses qui ne garantissent rien et des menaces qui risquent de raser des villages entiers de civils, comme on l’a vu ces derniers mois à la frontière séparant l’Afghanistan du Pakistan.

Peut-être le segment pensant de la population états-unienne s’est-il lassé de se plaindre. « Pas en notre nom » a cessé de servir de slogan. Le désaccord est tabou dans les médias, dont l’objectif est uniquement de « fabriquer du consentement » [1]. Le silence des grands médias témoigne de leur alliance avec le pouvoir, mais… comment s’expliquer l’absence notoire de protestations des groupes libéraux et de gauche face au soutien échevelé et incontesté de leur pays à l’Etat d’Israël ?

Dans le reste du monde, on perçoit généralement Israël comme le principal Etat terroriste du Moyen-Orient, et à juste titre. Il s’agit de la seule puissance dotée d’armes nucléaires qui, de par sa propre Constitution, n’a pas de frontières. Sans doute pour justifier son expansion continuelle sur les terres palestiniennes ?

Fin 2008, Israël a lancé une attaque militaire contre Gaza. Les soldats avaient ordre de tirer sur femmes, enfants et pratiquement tout ce qui bougeait. L’offensive était menée avec des avions de guerre F-16 fournis par les Etats-Unis, larguant des bombes incendiaires au phosphore blanc sur la population civile. Le soutien états-unien incluait des hélicoptères Apache, des missiles, du carburant pour les avions à réaction et des bombes à sous-munitions dont la population civile de Gaza a été généreusement aspergée tandis que le futur président Barack Obama observait un mutisme obstiné.

Le monde entier observait, saisi d’horreur. Les médias des Etats-Unis regardaient sans doute dans une autre direction, et n’ont daigné jeter un coup d’œil sur le spectacle que pour proclamer énergiquement « le droit d’Israël à se défendre ».

En 2008, des groupes représentant des intérêts spéciaux ont versé à des lobbyistes de Washington la coquette somme de 3,2 milliards de dollars, un chiffre sans précédent. La création de nouvelles colonies israéliennes en Cisjordanie, subventionnée par les Etats-Unis, a subséquemment doublé durant cette même année. En déclarant les dons destinés à ces établissements déductibles des impôts, le gouvernement des Etats-Unis a publiquement encouragé la tactique israélienne. C’est à peine si l’on entend de temps en temps une faible critique ayant pour cible ces nouvelles installations.

Ce n’est pas un hasard si Israël est le principal bénéficiaire financier de la reconstruction de Gaza : il est l’unique fournisseur de matériaux de construction et la seule autorité habilitée à superviser les contrats de reconstruction de ce qu’il a bombardé. Joseph Heller [2] doit se retourner dans sa tombe.

Israël possède non moins de 200 ogives nucléaires, alors qu’il faudra encore de nombreuses années à l’Iran pour en fabriquer une. Pourtant, la terrifiante perspective d’une autre guerre au Moyen-Orient n’a d’autre prétexte que la « menace » que l’Iran représente pour Israël et, implicitement, pour les Etats-Unis. C’est du moins ce que la tendance dominante des médias veut nous faire croire. Ceux qui attendaient un changement de politique extérieure des Etats-Unis lorsque la Maison Blanche avec son nouveau locataire feraient bien d’ouvrir les yeux.

Ne perdons pas de vue que l’administration démocrate du président Barack Obama et le Congrès dominé par les démocrates suivent les mêmes politiques qui ont mené l’administration Bush à la banqueroute économique, morale, militaire et spirituelle.

On ne peut ajouter foi aux promesses de changements. Il me vient à l’esprit deux anciens adages qui n’ont rien perdu de leur actualité : « Que désire tout homme qui a le pouvoir ? Plus de pouvoir ! » « De quoi lui suffit-il ? De juste un peu plus ! »

Effaçons de nos esprits toute ambiguïté qui aurait pu s’y installer : les frères siamois que sont les corporations et Wall Street continuent de diriger le gouvernement des Etats-Unis. Les législateurs fédéraux responsables de la régulation de la haute finance aux Etats-Unis ont reçu, depuis 2001, 64,2 millions de dollars. Parmi les donateurs figurent des banques d’affaires comme Merrill Lynch, Morgan Stanley, AIG, Bear Stearns et Goldman Sachs.

Pratiquement chacun des membres de la commission des services financiers de la Chambre des représentants qui était censée contrôler la ventilation des fonds destinés à sauver les banques a reçu des contributions de ces institutions financières pendant la campagne électorale de 2008. C’est que ces compagnies ont un privilège de taille : elles sont « trop grandes pour couler ».

L’ancien conseiller économique du FMI, Simon Johnson, l’a dit en deux mots : « L’industrie financière est parvenue à prendre le contrôle de notre gouvernement ».

L’avarice, le pouvoir, la boulimie dictent la politique nationale et internationale des Etats-Unis. Nous sommes gouvernés par un hybride morbide de capitalisme corporatif militarisé qui est en train de consumer, littéralement, et désintégrer notre planète.

Les dernières informations signalent que l’Arctique pourrait perdre toutes ses glaces en été dès 2010. Depuis le premier Jour de la Terre, célébré en 1970, le quart de toutes les espèces de notre planète s’est éteint, et il est à prévoir qu’un autre million disparaîtra dans les quarante prochaines années sous les effets du changement climatique.

Mais pour la presse corporative des Etats-Unis, le changement climatique global reste le gorille de huit cents livres enfermé dans une chambre qui disparaîtra si on continue de l’ignorer. Or, les effets du changement sont chaque année plus évidents et dévastateurs.

La nouvelle la plus alarmante et intolérable est que, comme toujours, ceci représente une belle affaire pour la grande industrie du pétrole et pour celle du nucléaire.

Une autre nouvelle dont l’importance et indéniable : les fosses contenant des déchets radioactifs contaminent des zones de Caroline du Nord aux abords de la centrale nucléaire de Shearn Harris, une des zones les plus contaminées d’Amérique du Nord.

Il n’est plus possible d’en douter : l’information fournie par les grands médias des Etats-Unis n’est pas digne de foi. On nous a vendu de faux prétextes pour justifier les guerres d’Irak et d’Afghanistan, et on continue d’ignorer ou de déformer la catastrophe humaine qui se déroule jour après jour dans ces pays.

On nous ment sur le rôle joué par les Etats-Unis au Moyen Orient et ailleurs.

On nous refuse tout bilan exact de la crise climatique.

Projet censuré s’adresse à ceux qui souhaitent connaître la vérité.

Grâce à ce projet, les nouvelles les plus importantes ignorées chaque année par la presse corporative trouvent visibilité et existence publique. Des enquêtes exhaustives menées pendant des mois permettent de réunir des nouvelles dans un volume annuel devenu un outil fiable pour les chercheurs et les médias. Les journalistes, les activistes, les universitaires et les chercheurs sont de plus en plus nombreux à le consulter.

Félicitons-nous des progrès du projet. Au moment où se fait sentir, plus que jamais, le besoin d’un journalisme indépendant et de médias qui ne soient ni corrompus ni affiliés au gouvernement, Projet censuré a créé un cadre de recherche de l’information véridique. Il a construit un pont où transitent ceux qui souhaitent informer en toute sincérité et transparence, comme ceux qui sont avides d’informations authentiques.
Dans une interview datant déjà de quelques décennies, la journaliste Martha Gelhorn, aujourd’hui disparue, confiait à son collègue John Pilger : « Tous les gouvernements sont mauvais, et certains sont pires ».

Il nous incombe donc de rechercher des sources d’information fiables, ou même de nous informer par nos propres moyens et de divulguer le fruit de nos recherches. Nous avons le bonheur d’avoir trouvé, dans cette mission, un allié : le Projet censuré.

Dahr Jamail

Dahr Jamail est un journaliste indépendant qui couvre les événements du Moyen Orient depuis plus de cinq ans, dont neuf mois en Irak. Il écrit actuellement pour des rares journaux encore indépendants ce qui lui a valu de nombreuses distinctions, dont le prix de journalisme Martha Gelhorn en 2008, la bourse décernée par la Fondation Lannan (Lannan Foundation Writing Residency Fellowship), le Prix de journalisme pour la justice sociale James Aronson, le Prix au courage civique Joe A. Callaway et quatre prix Projet censuré. Il est l’auteur de Beyond the Green Zone : Dispatches from an Independent Journalist in Occupied Iraq, et Military Resisters : Soldiers Who Refuse to Fight in Iraq and Afghanistan. Son blog : Dahr Jamail’s Dispatches

Notes

[1] Voir l’investigation du journaliste italien Giulietto Chiesa : « Le contrôle politique et militaire de nos sociétés », Réseau Voltaire, 7 mars 2010.

[2] Joseph Heller (né à Brooklyn le 1er mai 1923 et mort à East Hampton le 12 décembre 1999) est un auteur américain mondialement connu pour ses écrits satiriques concernant la Seconde Guerre mondiale, source Wikipedia.

Source originale : Project Censored / Red Voltaire.

Traduction : Réseau Voltaire.

Source : Réseau Voltaire