Un blog d'analyses géopolitiques et de culture stratégique

Archive pour septembre 2010|Page d'archive mensuelle

Entretien avec Michel Drac : « Choc et simulacre » (vidéo)

Dans Géopolitique, Géostratégie le 29 septembre 2010 à 10:25

Choc et simulacre est une étude du Collectif européen pour une information libre, présentée par Michel Drac, et consacrée aux différentes stratégies de domination mises en oeuvre au sein du “camp occidental” ainsi qu’au concept-clef de “Choc des civilisations“, autour duquel elles s’articulent toutes.

Présenté par Michel Drac, ce livre de synthèse offre un panorama des forces agissantes autour du concept pivot de « Choc des civilisations ». C’est une analyse et mise en perspective des trois grandes tendances qui débattent, collaborent et s’affrontent au sein des élites dirigeantes anglo-saxonnes et israéliennes : les néoconservateurs, les conservateurs réalistes, les mondialistes. Ce livre décode la complexité interne du phénomène impérialiste à ce stade de son développement, pour expliciter les stratégies de communication polymorphes, à la fois complémentaires et concurrentes, déployées par la puissance américaine et ses alliés, britanniques et israéliens.

Sont abordés :

  • La genèse et le développement du concept de « choc des civilisations », autour des œuvres de Samuel Huntington et Victor Davis Hanson.
  • Les concepts et méthodes de la « guerre de quatrième génération », conçue par les stratèges US, ainsi que leurs diverses déclinaisons par le Project for a New American Century, Zbigniew Brzeziński, George Soros.
  • Les stratégies de communication utilisées actuellement pour déstabiliser le régime iranien et/ou préparer une attaque contre l’Iran.

Ce livre aborde aussi la question de l’immigration musulmane en Europe, et de son instrumentalisation possible, dans le cadre d’une stratégie impérialiste visant à fragiliser l’Etat français.

Interviewé par Franck Abed, Michel Drac revient sur plusieurs sujets abordés dans son livre.

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à lire également, l’article de Michel Drac consacré au Choc des civilisations de Samuel Huntington :

- Analyse du Choc des Civilisations de Samuel Huntington

Source texte : Métapo infos

Source vidéo : La Némésis du Nouvel Ordre Mondial

Stuxnet : propagande sioniste ou manipulation du Mossad ?

Dans Guerre de l'Information, Guerres Cybernétiques, Guerres Electroniques le 28 septembre 2010 à 23:16

Israël manipule les médias y compris ceux dits « alternatifs » dans sa guerre de l’information contre Téhéran.

Le président iranien a déclaré à plusieurs reprises qu’Israël avait lancé une guerre médiatique contre l’Iran sur tous les fronts de par le monde. Le régime sioniste bénéficie – ce n’est un secret pour personne – de nombreux appuis dans les médias de masse occidentaux ou dans les pays sous tutelle des grandes puissances.

Les points 1 et 2 notés ci-dessus vont dans ce sens. A défaut de cyber-guerre ou d’attaque aérienne, Israël bombarde par médias interposés l’Iran et fait en même temps la pub pour son industrie militaire high tech.

Introduire un tel ver nécessite d’avoir accès au réseau où se trouve la cible. Seule chose à faire pour les Iraniens c’est que le système de contrôle de la centrale de Bushehr et de toutes leurs infrastructures soit privé et qu’il n’y ait aucun accès non autorisé à ce système privé. Difficile de croire que les Iraniens – qui savent à quel point Israël et/ou les US sont prêts à tout pour saboter leur programme nucléaire et sont sur leur garde concernant la sécurité de toutes leurs infrastructures - soient à ce point laxistes en matière de sécurité informatique. Ils disposent en plus bien évidemment d’experts informaticiens capables de faire face à ce genre d’attaque. S’imaginer que n’importe qui peut infecter le système informatique de contrôle de sécurité de la centrale par la simple utilisation d’une clé USB infectée semble pour le moins naïf ou méprisant à l’égard du personnel iranien et suspect s’il sous entend une complicité du personnel russe travaillant sur place.

De plus, questionné par la BBC, Siemens – Stuxnet vise Siemens SCADA - affirme qu’il n’a pas participé à la récente reconstruction du réacteur de Bushehr, et n’a aucun lien avec le programme nucléaire iranien.

Lors du lancement de la centrale de Bushehr, des médias ont fait mention de problèmes de sécurité concernant cette centrale – opération info/intox ? – vite démentis par les autorités iraniennes et Rostekhnadzor, l’organisme de supervision nucléaire technologique et écologique russe. Son directeur, Nicolaï Kutyin, a affirmé peu après le chargement du combustible nucléaire dans le réacteur que : « j’annonce au monde entier que la centrale de Bushehr est totalement fiable en terme de sécurité… Le réacteur de Bushehr a été inspecté à maintes reprises par différents inspecteurs et individus et il n’y a aucune inquiétude à ce sujet… Si nous avions le moindre doute sur la sécurité du réacteur nous n’aurions pas introduit le combustible, nous l’avons fait parce que nous étions sûrs de sa sécurité ».

Il a également affirmé que la coopération dans le domaine du nucléaire n’était pas terminée que la Russie continuerait : « notre accord ne se termine pas. C’est un accord à long terme ». En effet, il est prévu que le constructeur russe AtomStroyExport construise d’autres centrales nucléaires en Iran.

Alors, le fait de laisser sous entendre que du personnel russe de cette société aurait pu participer à cette opération de sabotage ne vise-t-elle pas plutôt à saboter cet accord ? Ou dissuader AtomStroyExport de continuer à construire des centrales nucléaires en Iran ? A l’origine de cette campagne de sous entendus n’y aurait-il pas un virus informationnel type « Made in Mossadland » ?

Coincidence ?

Le combustible nucléaire nécessaire au fonctionnement de la centrale de Bushehr sera chargé fin septembre, son chargement prenant 20 à 25 jours pour être complètement achevé. Puis le réacteur produira alors de l’électricité, soit 40% de sa capacité dés la fin décembre (400MW). La centrale de Bushehr devrait être complètement opérationnelle dés mars 2011. Toutes ces opérations sont sous contrôle total des inspecteurs de l’AIEA et de hauts responsables iraniens et russes. Cette information sur une possible contamination du système informatique de contrôle de sécurité de Bushehr tombe au bon moment non ?!

Cette information sur ce ver Stuxnet qui aurait pu viser le système informatique de contrôle de la sécurité de Bushehr ne vise t-elle pas à faire peur – on évoque une catastrophe type Tchernobyl – et à exiger en faisant référence au principe de précaution que son activité soit stoppée ?

Ver informatique ou ver informationnel ?

Cyber-guerre ou guerre de l’information menée par le régime sioniste contre l’Iran pour arriver à ses fins : stopper le fonctionnement de la centrale de Bushehr et par là même le programme d’enrichissement d‘uranium de l’Iran qui ne serait plus alors ni justifié ni justifiable.

Israël manipule les médias y compris ceux dits « alternatifs » dans sa guerre de l’information contre Téhéran. D’où la nécessité de replacer toute information concernant le programme nucléaire iranien dans cet  environnement sioniste extrêmement hostile, jusqu’au boutiste et donc particulièrement dangereux non seulement pour l’Iran mais pour la planète entière.

L’Iran a répondu à cette attaque par un communiqué du quotidien gouvernemental Iran Daily dont les informations ont été reprises par l’AFP. Ci-dessous la dépêche AFP du Dimanche 26/09/2010.

« Le virus Stuxnet qui s’attaque à des programmes de gestion industrielle a infecté au moins 30.000 ordinateurs en Iran mais sans faire de “dégâts sérieux“, selon des responsables iraniens cités dimanche par la presse qui parle de “guerre électronique“.

Quelque 30.000 adresses IP infectées par Stuxnet ont été jusqu’à présent dénombrées en Iran, selon Mahmoud Liayi, responsable des technologies de l’information au ministère de l’Industrie cité par le quotidien gouvernemental Iran Daily.

Stuxnet, découvert en juin, recherche dans les ordinateurs qu’il infecte un programme particulier, développé par l’allemand Siemens, et qui contrôle des oléoducs, des plate-formes pétrolières, des centrales électriques et d’autres installations industrielles.

Selon le Financial Times qui a révélé l’affaire vendredi, il s’agirait du premier virus informatique destiné à détruire physiquement des installations, et pas seulement par exemple à paralyser un système informatique.

Stuxnet aurait principalement frappé l’Iran, mais aussi l’Inde, l’Indonésie ou le Pakistan.

Stuxnet transmet des informations sur les lignes de production industrielle et sur les systèmes d’automation à un certain destinataire. Les informations sont ensuite traitées par les créateurs du virus pour  monter des complots contre le pays“, a affirmé M. Liayi. C’est “probablement un gouvernement étranger qui est à l’origine de ce virus“, compte tenu de sa complexité, a-t-il ajouté sans citer de pays.

L’Iran a décidé de ne pas utiliser l’antivirus élaboré par Siemens car “il pourrait être porteur d’une nouvelle version du virus“, a-t-il ajouté.

Le ministre des Télécommunications et des technologies de l’information, Reza Taqipour, a affirmé de son côté qu’”aucun dommage sérieux à des systèmes industriels n’a été signalé” du fait de Stuxnet, toujours selon Iran Daily.”

Il est fort probable qu’on ait affaire à la fois à une attaque informatique militaire très professionnelle du régime sioniste, un ballon d’essai pour d’autres cyber attaques israéliennes contre l’Iran et une attaque informationnelle via des médias complices ou manipulés malgré eux.

Source : Mecanopolis

Stuxnet : Premier cyber-missile militaire israélien contre l’Iran ou opération d’intox médiatique ?

Dans Guerres Cybernétiques, Guerres Electroniques le 28 septembre 2010 à 10:58

par Paul Woodward

« Stuxnet est un cyber-missile de précision militaire lancé en début d’année dernière pour rechercher et détruire une vraie cible mondiale de grande importance – une cible encore inconnue ».

Stuxnet : premier test à triple volets de cyber guerre ?

Le 5 Août j’ai rapporté qu’il existait une preuve crédible que l’Iran était devenu la cible d’une cyber-attaque d’un Etat.

A ce moment là, c’était déjà clair que le ver informatique Stuxnet ciblait presque sûrement l’Iran car 60% des systèmes informatiques infectés l’étaient dans ce pays. De plus puisque le ver cible les systèmes de gestion Siemens SCADA (Supervisory Control and Data Acquisition – contrôle de supervision et collecte de données) qui contrôle les centres de production d’énergie et comme sa conception suggère amplement qu’il a été crée pour du sabotage, il est probable que sa cible spécifique soit le programme nucléaire iranien. Une équipe allemande d’experts de cyber sécurité industrielle qui a analysé la façon dont le ver opère affirme actuellement qu’il il est possible qu’il ait été conçu pour attaquer le nouveau réacteur nucléaire opérationnel de Bushehr.

Ralph Langner considère que l’attaque extrêmement professionnelle aura nécessité une équipe pour la préparer incluant « des services secrets, des opérations clandestines, des rédacteurs d’exploitation, des ingénieurs concepts, des ingénieurs de contrôle systèmes, des spécialistes produits, une liaison militaire ».

Le Christian Science Monitor rapporte que :

« Depuis qu’une grande partie de Stuxnet a été soumis à un décodage conceptuel, des experts de renom en cyber sécurité US ont confirmé ce qu’avait dit Mr Langner, le chercheur allemand, au Monitor : Stuxnet est un cyber-missile de précision militaire lancé en début d’année dernière pour rechercher et détruire une vraie cible mondiale de grande importance – une cible encore inconnue ».

« Stuxnet est une cyber attaque 100% dirigée visant à détruire un complexe industriel dans le monde réel, » a dit Langner qui la semaine dernière a été le premier à détailler publiquement le but destructeur de Stuxnet et l’intention malicieuse de ses créateurs. « Il ne s’agit pas d’espionnage comme certains l’ont dit. C’est à 100% une attaque de sabotage ».

Sur son site web, Langner détaille le code de Stuxnet qu’il a disséqué. Il montre détail après détail comment Stuxnet agit comme cyber-missile
guidé. Trois experts de haut niveau US de système de contrôle de sécurité industriel dont chacun d’eux a aussi disséqué des portions de Stuxnet ont confirmé les conclusions de Langner au Monitor.

« Son analyse technique est bonne » a dit l’un des chercheurs expérimentés US qui a analysé Stuxnet et qui a demandé à conserver l’anonymat car il n’est pas autorisé à parler à la presse. « Nous sommes également entrain de disséquer Stuxnet et cherchons certaines choses identiques ».

D’autres experts qui n’ont pas eux-mêmes disséqué Stuxnet mais connaissent les conclusions de ceux qui l’ont fait sont d’accord avec les
conclusions de Langner.

« Ce que nous voyons avec Stuxnet c’est le premier aperçu de quelque chose de nouveau qui n’a pas besoin d’être guidé de l’extérieur par un humain – mais peut néanmoins contrôler votre infrastructure » a dit Michael Assante ancien directeur de recherche de systèmes de contrôle de cyber sécurité au Department of Energy’s Idaho National Laboratory US. « C’est le premier exemple direct de software transformé en arme hautement personnalisé et conçu pour trouver une cible spécifique ».

« Je serai pour le classer comme une arme » a écrit dans un email Jonathan Pollet, CBO de Red Tiger Security expert en système de contrôle de sécurité industriel.

« La recherche faite par Langner décrite sur son site web lundi révèle une avancée décisive dans l’attaque de Stuxnet qui montre son but destructeur ce sur quoi sont d’accord d’autres chercheurs. Cette avancée que Langner nomme « prise d’empreinte digitale » fait que Stuxnet peut être qualifié d’arme de ciblage » dit-il.

« Langner a identifié la capacité de Stuxnet à « prendre l’empreinte digitale » du système informatique qu’il infiltre pour déterminer si c’est
la vraie machine que le logiciel d’attaque cherche à détruire. Si cela ne l’est pas, il laisse tranquille le système informatique industriel. C’est
la prise d’empreinte digitale des systèmes de contrôle qui montrent que Stuxnet n’est pas un logiciel espion mais plutôt un logiciel d’attaque
créé pour détruire a dit Langner
. »

Langner spécule sur le fait que la centrale nucléaire de Bushehr a pu être la cible de Stuxnet. Il a également écrit : « l’autopsie que nous menons finira par conduire clairement au processus d’attaque – et aux attaquants. Les attaquants doivent le savoir. Ma conclusion c’est qu’ils s’en fichent. Ils ne craignent pas d’aller en prison. »

Si Bushehr était effectivement la cible, c’était plus et avant tout comme une cible opportune. Du point de vue des gouvernements qui ont un intérêt à saboter le programme nucléaire iranien Bushehr n’est pas la cible la plus intéressante mais accessible aux employés russes a pu en faire la cible la plus facile à atteindre.

En Septembre dernier, Reuters a rapporté que : « Israël a développé des capacités de « cyber-guerre » qui pourrait perturber les systèmes de contrôle industriel et militaire de l’Iran. »

Donc supposons qu’en utilisant Stuxnet, Israël ait vraiment lancé le premier cyber missile militaire de précision. Quelles en sont les implications ?

  1. L’Iran s’est vue notifier que non seulement ses installations nucléaires mais toute son infrastructure industrielle est vulnérable à une attaque. Comme l’a noté Trevor Butterworth : « En montrant comment l’Iran peut très facilement subir une catastrophe de type Tchernobyl ou la destruction totale de son système conventionnel d’approvisionnement en électricité le premier round de la « guerre » pourrait déjà avoir été gagné ».
  2. La perception qu’il a à la fois développé des capacités et montrer sa volonté de s’engager dans une cyber guerre servira d’atout stratégique pour Israël même s’il n’admet jamais avoir lancé Stuxnet.
  3. En matière de cyber guerre Israël se classe comme l’une des principales puissances mondiales. Sa propre infrastructure minuscule la rend bien moins vulnérable à une attaque que celle d’une infrastructure tentaculaire comme celle des US. Son industrie militaire High Tech de pointe bénéficie non seulement de ressources humaines internes de valeur mais les spécialistes en High Tech via la R&D ont le meilleur accès possible à la plupart des industries de développement de pointe et leurs vendeurs partout dans le monde.
  4. Alors que la course au cyber armement est lancée on ne doit pas s’imaginer que ce sera comme les autres courses aux armements ou la force réside plus dans les capacités que dans l’utilisation des capacités. « Alors que les armes nucléaires ont été utilisées deux fois dans l’histoire humaine, les cyber-armes sont utilisées quotidiennement et par conséquent il existe un besoin existentiel de créer une sorte de système de contrôle qui permet plus qu’une dissuasion implicite » a dit Robert Fry.
  5. Si l’AQ Khan a pu démontré avec quelle facilité un réseau de prolifération nucléaire peut fonctionner, le fait que du matériel brut tel celui utilisé dans la cyber guerre est certainement l’objet le plus facilement transformable sur la planète – code informatique – cela veut dire que d’une certaine façon l’époque de la cyber guerre est plus dangereuse que celle la guerre nucléaire.
  6. Dans me paysage stratégique de la cyber guerre, l’acteur le plus dangereux pourrait s’avérer être un petit état forteresse très développé qui se sent menacé par pratiquement tout le reste du monde ; qui ne fait pas confiance à ses alliés de même que ceux-ci s’en méfient ; qui considère sa propre stabilité comme renforcée par l’instabilité régionale ; qui a vu son économie florissante alors que l’économie mondiale était en récession et qui considère avec mépris la notion de communauté internationale.

Paul Woodward 23/09/2010

La guerre avec l’Iran a commencé

Dans Piratage Informatique le 27 septembre 2010 à 11:06

par Jacques Benillouche

Israël a lancé une attaque électronique contre l’Iran. Les infrastructures informatiques du programme nucléaire iranien ont été systématiquement attaquées depuis deux mois.

« 30.000 ordinateurs installés dans des complexes nucléaires de Bushehr et Natanz ont été infectés par le virus Stuxnet, le plus destructeur de sa génération. »

Une véritable attaqué a été lancée par les Israéliens et les Américains contre l’Iran. Mais il ne s’agit pas d’une guerre comme on l’entend d’habitude avec son cortège de bombes et de morts, mais à coup de virus informatiques. La maladie se répand alors sans faire de victimes humaines. Mahmoud Alyaee, secrétaire général des serveurs informatiques industriels d’Iran, incluant les ordinateurs servant au contrôle des installations nucléaires, vient de confirmer le 25 septembre que 30.000 ordinateurs installés dans des complexes industriels classés ont été infectés par le virus Stuxnet au point de les rendre inopérants.

Virus Stuxnet

Des informations en provenance des services de renseignements dévoilent qu’une offensive cybernétique clandestine a été menée contre l’Iran par les Etats-Unis avec l’aide d’unités d’élite israéliennes, expertes en guerre informatique. Le virus Stuxnet est considéré comme le plus destructeur de sa génération car il attaque les grands complexes industriels et les serveurs informatiques. Il ne s’agit pas d’un quelconque virus ciblant les ordinateurs familiaux mais d’un virus conçu par des Etats disposant d’une haute technologie et gérant des budgets conséquents dans le domaine de la guerre technologique. Les deux seuls pays adversaires de l’Iran et disposant de moyens humains et de spécialistes militaires capables de réaliser un projet de cette envergure sont Israël et les Etats-Unis.

L’originalité de ce virus tient à sa capacité à s’attaquer aux fondements des systèmes industriels construits par l’allemand Siemens et d’organiser ensuite le transfert des données piratées en direction de l’étranger. Le chef du département de la guerre cybernétique au Pentagone, le vice-amiral Bernard McCullough, a affirmé que le Stuxnet avait des capacités techniques jamais atteintes auparavant. Il s’est adressé à la commission des forces armées du Congrès américain pour leur annoncer que ce virus était le plus sophistiqué qu’il ait eu à connaitre.

Les Iraniens ont confirmé que l’attaque de leurs systèmes par ce virus avait été lancée deux mois auparavant mais que leurs experts informatiques ont été dans l’impossibilité de le détecter, de le détruire ou du moins, de minimiser ses effets. Les fonctionnalités de Stuxnet lui permettent de modifier totalement l’environnement informatique d’un système et de prendre le contrôle technique des systèmes automatiques.

Haute technologie

La réalisation de ces produits de haute technicité n’est pas à la portée du tout-venant car, en plus de requérir des fonds de développement très importants, elle nécessite la collaboration d’équipes techniques soudées, travaillant ensemble durant plusieurs années. L’armée israélienne, Tsahal, apporte une contribution décisive à la sécurité de l’information via ses centres de recherches organisés en espaces collaboratifs. La technologie naît et se développe au sein de ses unités spéciales et secrètes: Mamram ou l’unité 8200.

Ces centres militaires sont le vivier de plusieurs centaines d’experts qui essaiment ensuite vers la Silicon Valley israélienne en gardant un contact permanent avec l’armée grâce aux périodes militaires obligatoires. La sélection des futurs génies est réalisée très tôt dans le cycle scolaire israélien puisque dès l’âge de 10 ans, certains élèves sont déjà orientés vers des lycées technologiques qui feront d’eux des spécialistes de la sécurité informatique. Les jeunes postulants sont repérés par les instituteurs, sont pris en main très jeunes par l’université avant d’être mobilisés dans ces unités militaires spéciales.

Leur mental est formé très jeune pour des futures missions difficiles de destruction de la technologie ennemie. Des indiscrétions des services de renseignements précisent que certains de ces experts ont joué un rôle fondamental dans la destruction, le 6 septembre 2007, du réacteur à plutonium que la Corée du Nord construisait à A-Zur au nord de la Syrie.

L’aveu du responsable iranien tend à démontrer l’impuissance des ingénieurs iraniens qui n’ont pas réussi à interrompre le transfert de données sensibles depuis Téhéran jusqu’aux services de renseignement américain et israélien. Les Mollahs étaient persuadés que les informations confidentielles qui parvenaient jusqu’à ces services étaient obtenus par la collaboration d’agents doubles et ils avaient alors lancé des chasses aux sorcières dans tout le pays. Des informations concordantes avaient fait état d’une guerre ouverte entre les services iraniens proches du président Ahmadinejad et ceux fidèles au guide suprême Khamenei qui s’accusaient mutuellement d’espionnage et qui ont entrainé de violents affrontements le 23 août en plein Téhéran.

Action américano-israélienne

Lors de son précédent voyage à Washington, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou avait donné l’impression de céder en échange du soutien de Barack Obama contre le programme nucléaire iranien. En fait, il avait d’abord obtenu l’assurance du président américain que des sanctions financières seraient votées contre l’Iran pour mettre à mal ses ressources financières. Mais d’autre part ils avaient convenu, ensemble, du processus secret de la guerre cybernétique afin de paralyser les installations nucléaires iraniennes. Ces décisions ont amené le Premier ministre israélien à accepter le principe des négociations avec les Palestiniens.

Le virus avait pour objectif d’attaquer l’infrastructure nucléaire iranienne de la centrale de Bushehr, activée en août, ainsi que les centrifugeuses de Natanz. L’AIEA a confirmé qu’elle avait constaté un net ralentissement dans le traitement d’enrichissement de l’uranium dû à des problèmes techniques indéterminés, non résolus à ce jour, qui ont entrainé la mise hors service de 3.000 centrifugeuses. La guerre avec l’Iran est aujourd’hui une réalité.

Jacques Benillouche

Pour de plus amples détails techniques sur la cyber-attaque contre l’Iran :

- Qui a cyberpiraté l’Iran nucléaire

Source : Boursosama

L’IISS conteste les justifications de la guerre en Afghanistan

Dans Guerre contre le Terrorisme, Guerre d'Afghanistan, Guerre de l'Énergie le 26 septembre 2010 à 17:59

par Eric Margolis pour le Toronto Sun

Le très réputé International Institute for Strategic Studies appelle à une refonte de la stratégie occidentale en Afghanistan, qui selon John Chipman, le directeur de l’IISS, est « trop ambitieuse, trop éloignée des objectifs primordiaux d’une politique de sécurité, et trop dommageable pour les efforts diplomatiques et militaires requis dans cette région et ailleurs » dans le monde. Analyse d’Eric Margolis.

La guerre américaine en Afghanistan, affirme l’IISS, en des termes inhabituellement francs, est « un désastre prolongé. »

L’International Institute for Strategic Studies (IISS), basé à Londres, est une autorité au plan mondial concernant les questions militaires. Il rassemble l’élite des experts de la défense, des anciens hauts fonctionnaires et des officiers supérieurs, venus des quatre coins du monde, des États-Unis et de la Grande-Bretagne à la Chine, la Russie et l’Inde.

J’ai été un membre de l’IISS durant plus de 20 ans. Les rapports de cet institut font toujours autorité, mais restent généralement prudents et diplomatiques, voire parfois ternes. L’IISS a pourtant publié il y a deux semaines un rapport explosif sur l’Afghanistan, qui ébranle Washington et ses alliés de l’OTAN.

Cette étude, dirigée par l’ancien directeur adjoint du MI-6, l’agence de renseignement du Royaume-Uni, affirme que la menace d’Al-Qaïda et des talibans a été « exagérée » par les puissances occidentales. La mission américaine en Afghanistan a « enflé » hors de toute proportion par rapport à son objectif initial de démanteler et vaincre Al-Qaïda. La guerre américaine en Afghanistan, affirme l’IISS, en des termes inhabituellement francs, est « un désastre prolongé ».

Tout récemment, le directeur de la CIA Leon Panetta a admis qu’il n’y avait pas plus de 50 membres d’Al-Qaïda en Afghanistan. Pourtant, le président américain Barack Obama a triplé le nombre de soldats américains – passé à 120.000 – pour lutter contre Al-Qaïda.

Le rapport de l’IISS souligne que la présence de troupes occidentales en Afghanistan nourrit en fait la résistance nationale. J’ai observé le même phénomène lors de l’occupation soviétique de l’Afghanistan dans les années 1980.

Fait intéressant, la partie du rapport supervisé par l’ancien directeur adjoint du MI-6, Nigel Inskster, ne fait état que d’une menace limitée d’Al-Qaïda dans d’autres régions, notamment en Somalie et au Yémen. Pourtant, Washington muscle ses opérations dans ces deux nations turbulentes.

Abandonnant sa discrétion habituelle, l’IISS déclare lancer ces mises en garde car l’ intensification de la guerre en Afghanistan menace la sécurité de l’Occident en distrayant ses dirigeants des problèmes posés par la crise financière mondiale et l’Iran, et en y consacrant les maigres ressources qui seraient nécessaires ailleurs.

Les conclusions de l’IISS entrent directement en conflit avec la position d’Obama, de David Cameron, le nouveau Premier ministre Britannique, et des autres alliés des Etats-Unis ayant des troupes en Afghanistan. Ce rapport sape leurs justifications pour un conflit de plus en plus impopulaire. Il convaincra certainement les plus sceptiques que la véritable raison de l’occupation de l’Afghanistan est liée au pétrole, à la volonté d’exclure la Chine de cette région, et de garder un œil sur l’arme nucléaire du Pakistan.

Le rapport propose également une stratégie de sortie de la guerre en Afghanistan. Les troupes d’occupation occidentales, propose l’IISS, devraient être fortement réduites et leur présence limitée à Kaboul et au nord de l’Afghanistan, peuplé essentiellement par les ethnies tadjik et ouzbek.

Le sud de l’Afghanistan – d’où sont originaires les Taliban – devrait être évacué par les troupes occidentales et laissé à son sort. Les Talibans seraient autorisés à gouverner leur propre moitié de la nation jusqu’à ce qu’une sorte de système fédéral décentralisé puisse être mis en œuvre. C’était en fait à peu près la façon dont l’Afghanistan fonctionnait avant l’invasion soviétique de 1979.

Pour le moment, la guerre en Afghanistan se retourne contre des forces occidentales d’occupation de plus en plus chancelantes. Hamid Karzai, le dirigeant installé en Afghanistan par les américains, prépare ouvertement à des pourparlers de paix directs avec les talibans et leurs alliés – en dépit de la forte opposition des États-Unis, de la Grande-Bretagne et du Canada.

Les forces gouvernementales afghanes sont de plus en plus démoralisées. Seuls les Tadjiks et les milices ouzbèkes, et le parti communiste afghan, tous soutenus par l’Inde, la Russie et l’Iran, veulent poursuivre la lutte contre les talibans pachtounes.

La semaine dernière, le mollah Omar, chef des Talibans, a affirmé que les occupants occidentaux étaient en train de perdre la guerre. Il a peut-être raison. Rien ne va plus pour le régime pro-américain de Kaboul ou ses défenseurs occidentaux. Même la très vantée offensive américaine à Marjah, conçue pour briser la résistance des Talibans, a été un fiasco humiliant. Le nombre des victimes civiles des bombardements américains continue d’augmenter.

Les Européens en ont assez de la guerre en Afghanistan. Les sondages indiquent que 60% des Américains pensent que cette guerre ne vaut pas d’être menée.

La bombe lancée par l’IISS fait suite aux révélations les plus spectaculaires de l’enquête menée en Grande Bretagne sur les origines de l’invasion de l’Irak. La baronne Manningham-Buller, ancienne directrice du service de sécurité intérieure, le MI-5, a témoigné que la guerre en Irak avait été précédée par un fatras de mensonges et de faux éléments de preuve fournis par le gouvernement Blair. Ce que nous appelons le « terrorisme » est en grande partie causé par les invasions occidentales en Afghanistan et en Irak, a-t- elle témoigné.

La vérité sur l’Irak et l’Afghanistan émerge enfin.

L’Afghanistan pourrait à nouveau prouver qu’il est « le cimetière des empires ».

Eric Margolis

Sur le Web

IISS – Strategic Survey 2010 : The Annual Review of World Affairs

The IISS launched Strategic Survey 2010, its annual review of world affairs, on 7 September.

In presenting the book’s main arguments, IISS Director-General and Chief Executive Dr John Chipman suggested a rethink of the West’s counter-insurgency plan in Afghanistan was needed.

The current strategy, he said, was ’too ambitious, too removed from the core security goals that need to be met, and too sapping of diplomatic and military energies needed both in the region and elsewhere’.

Article original : Bombshell from London

Traduction et source : Contre Info

Analyse du Choc des Civilisations de Samuel Huntington

Dans Choc des Civilisations, Samuel Huntington le 26 septembre 2010 à 15:23

par Michel Drac pour le Scriptoblog

« Le choc des civilisations » de Samuel Huntington est probablement le livre le plus cité de ces dernières années – comme référence par certains, comme brûlot répugnant par d’autres. Or, la lecture de ce livre maudit révèle que ceux qui s’en réclament vont souvent à l’encontre des thèses d’Huntington, et que ceux qui le dénigrent professent parfois, sans le savoir, les mêmes opinions que lui ! Il est donc temps de lire « Le choc des civilisations », pour savoir ce qu’il y a dedans.

Huntington souligne le retour des nations. Les identités, mises entre parenthèses pendant la phase du choc des idéologies (XX° siècle), vont probablement structurer le XXI° siècle. Autre caractéristique de l’époque qui s’ouvre : ces identités nationales engendrent des phénomènes de solidarité internationale, mais cette solidarité n’est plus organisée autour des blocs idéologiques. C’est désormais l’identité en elle-même qui crée les solidarités préférentielles. Une personne culturellement issue de l’aire musulmane, et socialiste par ses options politiques, va se penser comme musulman culturel avant de se penser comme socialiste politique, et sera plus solidaire d’un musulman capitaliste que d’un socialiste chrétien. Voilà la thèse de départ. On peut être pour cette évolution, contre cette évolution, soupçonner le discours huntingtonien d’arrière-pensées stratégiques, mais en tout cas, on ne peut pas nier la possibilité de cette évolution, ni même que ce discours recoupe déjà en partie notre réalité contemporaine.

Une des conséquences majeures de cette évolution, estime l’auteur, est que les anciens Etats-nations, jadis dépouillés de leur souveraineté par le haut (par les « blocs idéologiques »), risquent de l’être désormais par le bas – sauf s’ils sont cohérents sous l’angle de l’identité civilisationnelle. Si un musulman socialiste est plus proche des musulmans que des socialistes, alors même si son pays est socialiste, il sera moins fidèle à ce pays socialiste qu’à la « communauté civilisationnelle » musulmane, c’est-à-dire à un ensemble diasporique transfrontalier. Le retour des nations n’est donc pas forcément celui des Etats-nations : seuls les Etats-nations cohérents sous l’angle civilisationnel seront cohérents sous l’angle national. Le retour de la nation constitue donc un phénomène ambigu : c’est le retour d’un principe national qui ne se confond pas avec le principe national issu des Etats-nations. Pour Huntington, c’est la nation völkisch, au sens allemand, pas la Nation étatique, au sens français, qui va structurer le XXI° siècle (conclusion dans laquelle il n’est pas interdit de voir un parti pris).

Or, continue Huntington, notre XXI° siècle ne verra pas la fin de l’Histoire (reconnaissons en revanche que sur ce point au moins, il a indiscutablement raison). L’Histoire va continuer, et elle sera comme toujours rythmée par les conflits. Donc, puisque le monde où nous entrons sera structuré par les identités culturelles et/ou civilisationnelles, alors ces conflits seront d’abord des oppositions entre civilisations. Le monde multipolaire et multicivilisationnel du XXI° siècle verra des affrontements qui opposeront tantôt des Etats-nations cohérents sous l’angle civilisationnel à d’autres Etats-nations cohérents sous l’angle civilisationnel, tantôt des groupes civilisationnels à l’intérieur des Etats incohérents sous l’angle civilisationnel. Voici l’entrée dans le monde du conflit métalocal, c’est-à-dire à la fois totalement local et totalement mondial.

Huntington isole neuf civilisations, sans dissimuler que cette classification est en partie purement conventionnelle :

  • occidentale (Europe latino-germanique, Pologne, Pays baltes, Océanie et Amérique anglophone),
  • latino-américaine (Amérique du Sud et Centrale),
  • islamique (Maghreb, Somalie, Proche et Moyen-Orient, Indonésie),
  • hindoue (Inde),
  • africaine (Afrique subsaharienne),
  • chinoise (Chine hors Tibet, Vietnam, Philippines),
  • bouddhiste (Mongolie, Tibet, Thaïlande, Cambodge),
  • orthodoxe (Russie et Europe slavo-orthodoxe),
  • japonaise (Japon).

On remarquera que cette cartographie huntingtonienne est favorable aux intérêts américains, puisqu’elle suppose l’homogénéité des USA (malgré leur mexicanisation accélérée), le rattachement de l’Europe à un ensemble occidental dont le centre serait probablement américain, et l’éclatement de la Chine entre « civilisation chinoise » et une assez mystérieuse « civilisation bouddhiste » unifiant la Mongolie et le Cambodge ( ?).

Ces civilisations, nous dit-il, vont se partager un monde désoccidentalisé. Le recul de l’Occident sera en effet l’évènement majeur du début du XXI° siècle. De ce fait, le grand facteur de déstabilisation sera la montée en puissance des blocs civilisationnels non-occidentaux, et, affirme Huntington de manière péremptoire (trop péremptoire ?), le conflit principal du siècle à venir n’opposera pas des classes sociales entre elles, mais bien des civilisations concurrentes. Il n’est pas interdit de voir là la proposition d’une stratégie de classe remplaçant le « rêve mondialiste » de Fukuyama par un « cauchemar civilisationnel » huntingtonien. Là où Fukuyama propose à l’hyperclasse capitaliste un monde unifié sous sa direction, Huntington suggère que le conflit civilisationnel préempte les tensions, pour rendre secondaire les oppositions de classe. Cette stratégie de préemption du conflit, dit-il en substance, est plus réaliste que l’hypothèse d’une mondialisation intégrale et immédiate du pouvoir dans toutes ses acceptions. Elle permet d’utiliser le « paradigme du chaos », qui, dit-il, rend bien compte de la réalité du monde à venir, même si d’autres paradigmes (Etats-nations, gouvernement mondial unifié, opposition pays riches/pays pauvres) doivent aussi être pris en compte.

Les alignements émergents des civilisations, selon la théorie du Choc des civilisations de Samuel Huntington. L'épaisseur du trait représente le risque quantitatif de conflits dans la relation civilisationnelle.

Pour piloter ce « paradigme du chaos », Huntington propose de s’appuyer sur la notion qui selon lui englobe toutes les autres, et n’est englobée par aucune d’elles : les civilisations.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il entend par là un concept opératoire, c’est-à-dire une méthode de pensée débouchant sur une action et sur un mode de gestion des rétroactions. La civilisation chez Huntington n’est pas un concept catégorisant, servant à décrire un plan défini de l’espace modélisé. C’est un outil de la pensée stratégique, visant à situer la réflexion dans le paradigme qui doit, selon lui, structurer l’action prioritairement.

La civilisation, nous dit-il, est durable parce qu’elle est évolutive. C’est pourquoi elle sous-tend toujours plus ou moins les organisations politiques, qui sont moins durables, et ne peuvent évoluer sans ruptures. L’hypothèse de l’émergence d’une civilisation universelle induite par la mondialisation omet ce fait essentiel : alors que les civilisations évolutives constituent des donnes dont l’évolution lente est contrainte, la superstructure politique et l’infrastructure économique qui la sous-tend sont des choix révisables. En réalité, cette hypothèse unificatrice recoupe la volonté de l’Occident d’imposer son modèle civilisationnel à la planète, et cette volonté ne sera pas réalisée dans le siècle qui vient. La force militaire, conséquence du niveau d’acquisition technologique et du potentiel économique, ne parlera pas forcément en faveur de l’Occident pendant ce siècle. La diffusion des structures de consommation occidentales constituera un apport que chaque civilisation intègrera dans son propre cursus évolutif, elle n’impliquera qu’une homogénéisation très superficielle. Perdureront sans aucun doute les réalités induites par la prégnance des modèles anthropologiques, par le mode de pensée structuré implicitement par les systèmes linguistiques, par la diversité des conceptions religieuses qui sous-tendent toujours les conceptions culturelles et politiques.

La théorie selon laquelle le commerce et les communications suffisent à créer paix et sentiment commun est également une illusion. En fait, le commerce est souvent un motif de guerre, et la communication peut très bien multiplier les facteurs d’incompréhension. Beaucoup de notions occidentales sont intraduisibles dans le système de référence qui structure la construction du sens pour les non-occidentaux : que veut dire séparation du spirituel et du temporel pour un musulman ? La notion d’Etat de droit a-t-elle un sens en Afrique subsaharienne ? L’individualisme occidental rendu possible par la conception chrétienne du Salut est-il transposable dans l’univers mental hindou ? Partout où l’Occident a tenté de s’imposer, il n’a pour finir fait que susciter une réaction de rejet. La Chine se modernise sans s’occidentaliser, l’Afrique s’occidentalise sans se moderniser. En réalité, le paradigme chaotique n’est pas contrebattu par la modernisation, mais au contraire accéléré par celle-ci. Historiquement, le mouvement le plus net est d’abord une occidentalisation superficielle pour acquérir la puissance industrielle, puis une revanche de la civilisation indigène une fois la puissance acquise (dialectique du maître et de l’esclave).

Certes, le recul de l’Occident sera probablement lent. Il sera caractérisé par des phases d’arrêt, voire de retour en arrière. Mais il paraît inéluctable. Depuis 1929, le poids de l’Occident dans les exportations de produits manufacturés (qui était passé de 20 % au XVIII° siècle à 80 % au début du XX° siècle) ne cesse de régresser. En 1980, il n’était déjà plus que de 57 %. La puissance militaire et politique dépend fondamentalement de l’infrastructure économique. Le recul relatif des capacités productives occidentales signe la fin de la domination occidentale. Depuis 1970, le taux de croissance économique de l’Asie avoisine 10 % par an, celui de l’Occident 2 % par an.

Autre facteur de recul : la revanche de Dieu. La religion, qu’on avait trop vite enterrée, reste un facteur puissant de structuration des identités. Et Huntington souligne qu’à ses yeux, l’islam, en particulier, est incompatible avec le système de valeurs occidental. Il constitue une proposition de « solution » apportée à la modernité – une « solution » qui éloigne le monde arabo-musulman de l’Occident, si bien que plus ce monde se modernise, plus il se désoccidentalise. L’urbanisation, en particulier, cesse avec l’islamisme d’être facteur d’occidentalisation.

Selon les sources qui varient, il y aurait entre 6 et 8 millions de musulmans aux Etats-Unis. Le premier groupe de musulmans est arrivé aux Etats-Unis vers la fin des années 1870. D'après certains historiens, il a été estimé que 10 à 15 % des esclaves africains étaient des musulmans. « Les musulmans pourraient devenir aussi influents que les mormons et même probablement que les juifs. » John Green, directeur du Bliss Institute (Source : MWM)

Enfin, facteur de recul peut-être le plus décisif : la démographie occidentale est en berne. Sur ce point, il n’est même pas besoin de commenter…

Ce monde désoccidentalisé sera divers, et donc il sera structuré par sa diversité.

Le paradigme qui, pour Huntington, va fondamentalement définir cette diversité, celui autour duquel les autres champs de différenciation vont se structurer, celui  qui nécessairement finira par les englober, est le paradigme identitaire. L’identité culturelle sera, dans le monde en train de naître, la dimension décisive, celle qui induira les positionnements individuels et collectifs dans tous les autres champs. L’identité partagée par les peuples relevant d’une même civilisation va en particulier les amener à se fédérer en structures de coopération régionale, sur des modèles d’ailleurs très divers. Certains pays se trouveront probablement plus ou moins à cheval sur plusieurs organisations de coopération régionale. Certaines zones choisiront des solutions de coopération centralisatrices, d’autres privilégieront des modèles de coopération au cas par cas, autour d’une structure stable très légère.

Pour autant, ces organisations régionales ne seront probablement pas les acteurs centraux du monde du XXI° siècle. Pour Samuel Huntington, la structure politique du « choc des civilisations » sera centrée sur des Etats phares, qui régiront plus ou moins une « zone d’influence civilisationnelle » organisée par cercles concentriques. C’est la capacité des civilisations à s’organiser autour des Etats phares qui leur donnera des moyens d’action (raison pour laquelle l’islam est en mauvaise posture). Dans certains cas, il s’agira d’alliance d’Etats phares (France-Allemagne pour l’Union Européenne), et même d’alliance entre alliances (UE centrée sur le couple France-Allemagne et USA). Dans deux cas, il y aura un seul Etat phare, sans périphérie (Japon et Inde). Aux frontières des zones d’influence de ces civilisations groupées par des Etats phares, certains pays oscilleront entre Etats phares rivaux de civilisations différentes, et c’est souvent là que surgiront les grands conflits du XXI° siècle (cas de l’Ukraine, dont l’ouest est attiré par l’Europe France-Allemagne et l’est par la Russie). Voilà le monde que Samuel Huntington imagine en 1993… et qui est, reconnaissons-le, bel et bien en train de prendre forme sous nos yeux.

Les zones de conflit les plus dures, nous dit-il, seront celles où des pays divisés entre influences d’Etats phares relevant de civilisations différentes se trouveront aussi :

  • sur une ligne de recul rapide de l’Occident,
  • là où des mouvements migratoires importants feront coexister des identités civilisationnelles rivales et n’ayant pas eu le temps de s’apprivoiser mutuellement,
  • là où l’islam, à la fois très faible (pas d’Etat phare) et très fort (démographie) sera en contact avec une autre civilisation, parce que son mélange de force et de faiblesse constitue un cocktail détonnant.

Huntington souligne que des phénomènes paradoxaux vont s’enclencher, et que ces chocs identitaires peuvent déboucher sur des confrontations à plusieurs niveaux, interagissant les uns avec les autres. Dans un paragraphe absolument étonnant de la part d’un penseur considéré comme « hyperclasso-compatible », il écrit : « Les partis européens hostiles à l’immigration sont pour une bonne part l’image en miroir des partis islamistes dans les pays musulmans. Ce sont des outsiders dénonçant un establishment social et politique corrompu. » Huntington sous-entend déjà, dans son « Choc des civilisations », les conclusions qu’il tirera par la suite : l’immigration est un phénomène complexe, difficilement pilotable, et qu’il vaut mieux ne pas encourager sans bien réfléchir aux conséquences civilisationnelles.

Comment gérer ce monde chaotique ? Comment anticiper sur ces phénomènes paradoxaux, où le métalocal et le mondial vont constamment interagir ?

« Les civilisations forment les tribus humaines les plus vastes, » répond Huntington, « et le choc des civilisations est un conflit tribal à l’échelle globale ». Tant que ce conflit tribal à l’échelle globale ne se manifeste que par la multiplication des conflits métalocaux, il reste gérable – Huntington décrit en substance deux modes de régulation : la « guerre froide sociétale », consistant à laisser les groupes civilisationnels rivaux se faire concurrence au sein des Etats tout en empêchant autant que possible l’affrontement armé, et l’encadrement des guerres locales par un équilibre des puissances tutélaires. En revanche, dit-il, si les Etats phares sont directement impliqués, la situation peut échapper à tout contrôle.

En France, comme ailleurs en Europe, l'importation du conflit israélo-palestinien, qui s'est embrasé durant l'opération Plomb Durci, a créé une véritable guerre froide sociétale entre les sionistes (à ne surtout pas confondre avec les Juifs) et les musulmans ainsi que les militants pro-palestiniens.

C’est pourquoi il préconise une politique d’équilibre de la puissance, visant à faire anticiper par chaque Etat phare sur les évolutions des autres Etats phares, de manière à gérer le recul de l’Occident de manière progressive. Il est impossible, dit-il en substance, d’empêcher les « guerres froides sociétales » et il sera très difficile d’interdire les conflits métalocaux. Mais il est crucial que les Etats phares ne soient pas directement impliqués dans le choc des civilisations. Pour dire les choses brutalement, la conclusion principale de Samuel Huntington est que les USA ne doivent surtout pas faire la guerre à la Chine, et doivent donc éviter de s’engager directement dans tout conflit sur une zone de fracture civilisationnelle, car tout engagement direct de leur part, y compris dans un monde musulman potentiellement allié de la Chine, les expose au risque d’escalade – et Huntington s’inquiète précisément de la difficulté, pour les USA, de trouver des « rivaux primaires » à la Chine, qui leur permettront de ne pas être en frontal avec l’Empire du Milieu. Le Japon, dit-il, pourrait être un « rival primaire » économisant aux USA la confrontation directe avec la Chine, mais :

  • la tradition diplomatique américaine manque de subtilité, elle n’est pas tournée vers la définition d’un rôle changeant, ambigu et cynique (Huntington le regrette),
  • le Japon a une forte tendance au suivisme, il n’aime pas, lui, être un rival primaire, et si la Chine devient la puissance dominante en Asie, il se placera en périphérie de son orbite (et cela aussi, Huntington le regrette).

De nouvelles alliances vont émerger. Une « filière islamo-confucéenne » est prévisible, parce que l’Occident va être confronté à la fois à des multiples « guerres froides sociétales » avec l’Islam et à un affrontement de puissance à puissance avec la Chine en expansion. Un axe « Téhéran-Islamabad-Pékin » est en gestation, tandis qu’avec l’existence d’une zone tampon au Kazakhstan, la Russie peut soit décider de coopérer avec la Chine, soit s’opposer à elle. Sur ce point, un jeu de dominos peut s’enclencher : si le Japon reste en conflit avec la Russie pour les Kouriles, et adopte un comportement suiveur par rapport à la Chine, alors la Chine pourrait avoir à choisir entre un axe islamo-confucéen-japonais et un axe islamo-confucéen-russe.

Sur ce point, si l’Occident est habile, il peut prendre un engagement par rapport à la Russie : ne pas s’avancer jusqu’à l’Ukraine (sauf si elle éclate), pour attirer Moscou vers l’Ouest, et ainsi priver la Chine d’un allié très puissant. Visiblement, dans le rêve de Samuel Huntington, Washington passe un accord de zone d’influence avec Moscou, soutient le Japon subtilement pour en faire un rival primaire de la Chine en Asie, et ainsi empêche Pékin d’élargir l’axe islamo-confucéen vers le Japon ou vers la Russie. Facteur additionnel : « prendre conscience des problèmes de sécurité de la Russie avec les peuples musulmans de sa frontière sud ». C’est la conclusion auxiliaire de Samuel Huntington : il faut une politique américaine pro-russe.

Sous-entendu derrière le discours du « Choc des civilisations », et si on enlève l’emballage jésuitique : les peuples blancs unis (Occident, Russie), contre une Asie où la Chine domine, mais doit gérer une alliance complexe avec un monde musulman instable, et une rivalité primaire déséquilibrée mais handicapante avec le Japon.

Reste le cas particulier de l’Inde. L’Inde est en conflit avec l’Islam et avec la Chine. Elle cherchera l’alliance russe (complémentarités très fortes). Pour Huntington, c’est un argument de plus pour une politique américaine pro-russe.

En résumé, attirer la Russie dans le camp occidental, c’est :

  • l’empêcher de s’allier à la Chine,
  • arrimer l’Inde au bloc occidental,
  • et donc, dans le monde du XXI° siècle, créer un axe Washington-Moscou-New Dehli-Tokyo, qui permet d’empêcher la mainmise chinoise sur l’Asie (objectif stratégique essentiel).

Quant à l’Amérique Latine, Huntington considère que c’est un acteur périphérique, qui doit être arrimé à l’Occident par une politique d’influence sur les populations, via en particulier l’occidentalisation des modes de vie et (il ne le dit pas explicitement, mais c’est sous-entendu) la « protestantisation » de ce continent historiquement catholique.

Y a-t-il un phénomène de protestantisation du catholicisme à travers le monde ? « C’est faire preuve de profonde confusion mentale que d’espérer recevoir précisément d’une alliance avec le protestantisme une impulsion pour un renouveau de l’Église. Car le protestantisme, vu de l’Histoire, est un mouvement d’apostasie hors de l’Église catholique, et aujourd’hui encore, il cherche de façon constante à faire des conquêtes au détriment de l’Église catholique. » Georg May

Quant à l’Afrique, à ses yeux, c’est un acteur quasi-inexistant.

A partir de ce rapide résumé, on peut dire, de manière humoristique, que si les adversaires de l’administration Bush ont vu dans la politique bushiste l’application des idées de Huntington, soit ils n’ont pas lu « Le choc des civilisations », soit ils se sont retirés dans un monastère trappiste depuis septembre 2001 !

Les néoconservateurs américains regroupés derrière l’administration Bush ont fait exactement le contraire de ce que préconisait Huntington :

  • Ils ont engagé l’armée américaine directement dans des conflits frontaux, sur le territoire de civilisations étrangères (Irak, Afghanistan), ce qui contredit la conclusion principale du « Choc des civilisations » (pas d’engagement direct !) ;
  • Ils ont littéralement poussé Vladimir Poutine dans les bras des dirigeants chinois, avec de stupides opérations contre-productives (Ukraine, Géorgie), ce qui contredit la conclusion auxiliaire d’Huntington (politique pro-russe !) ;
  • Accessoirement, ils n’ont rien fait de sérieux pour endiguer les mouvements migratoires vers l’Occident, ce qui contredit une conclusion latente de Samuel Huntington (l’immigration risque de rendre le choc des civilisations ingérable !).

Comment expliquer que l’administration Bush ait suivi, depuis 8 ans, cette stratégie qui, si l’on en croit Samuel Huntington, était la pire possible pour les intérêts occidentaux ?

Je n’ai pas la réponse, mais…

On notera, à ce propos, un détail surprenant dans le travail de Samuel Huntington. Dans « Le choc des civilisations », sur le planisphère du XXI° siècle, un minuscule territoire proche-oriental est discrètement colorisé aux couleurs du monde arabo-musulman.

Je vous laisse deviner de quel territoire il s’agit.

Michel Drac

Source : Le Scriptoblog

Note de la rédaction : « Il n’existe pas de conflits entre les civilisations, mais une lutte entre les ignorances. » Edouard Saïd.

La géopolitique d’Internet

Dans Cyberespace, Internet le 23 septembre 2010 à 16:26

par Domenico Losurdo pour le Réseau Voltaire

Formidables vecteurs de diffusion des idées, mais aussi redoutables moyens de manipulation des masses pour atteindre des objectifs de politique intérieure et extérieure, les médias ont toujours été une arme à double tranchant. Avec l’arrivée des nouvelles technologies qui permettent, outre la mobilisation de l’opinion à plus grande échelle, l’intrusion des pouvoirs économique et politique dans la vie privée, les visées géostratégiques ont trouvé un nouveau vecteur leur permettant plus que jamais d’avancer masquées. Revenant sur quelques cas médiatiques illustrant bien le phénomène, Domenico Losurdo conclut son étude par une note d’espoir : les mouvements de résistance à l’Empire s’approprient de mieux en mieux les nouvelles technologies de communication.

« Les nouvelles technologies ont changé la politique internationale. Ceux qui étaient en mesure de les contrôler voyaient augmenter démesurément leur pouvoir et leur capacité à déstabiliser des pays plus faibles et technologiquement moins avancés. »

Fausse résistance et vraies manipulations

Google défie le gouvernement de la République populaire de Chine : la grande presse d’ « information » applaudit à tout rompre la rigueur morale et le courage d’une multinationale prête à payer le prix fort en termes économiques afin de ne pas se soumettre aux impositions de la censure et réaffirmer le droit humain à la libre information. En vérité, fût-ce de façon très minoritaire, quelque voix se fait aussi entendre pour appeler à une plus grande prudence : n’y a-t-il que de nobles motivations comme explications du coup de Google ou bien des considérations d’une autre nature sont-elles aussi à l’œuvre ? Le grand geste pourrait n’être que le coup de théâtre d’une accorte campagne de public relations  : tourner le dos avec éclat à un marché certes assez prometteur mais pour lequel la concurrence locale est aguerrie et conquérante, peut en fin de comptes profiter à l’image et aux profits de la multinationale états-unienne, en lui ouvrant la voie pour une expansion dans d’autres pays et au niveau mondial… Et, donc, dans le scénario traité en Italie par les organes de presse les plus « anticonformistes », le calcul utilitaire émerge ainsi à côté des droits de l’homme. La géopolitique, par contre, continue à être absente, laquelle pourtant, pour un observateur plus attentif, s’avère être l’authentique protagoniste. Pour en rendre compte, faisons un saut en arrière d’environ soixante ans, en nous concentrant sur une affaire, ici reconstruite à partir d’un récent article d’Alessandra Farkas sur le Corriere della Sera.

« Un mystérieux vent de folie collective »

Le 16 août 1951, des phénomènes étranges et inquiétants vinrent troubler Pont-Saint-Esprit, « un village tranquille et pittoresque » situé « dans le Sud-est de la France ». Oui, « le pays fut secoué par un mystérieux vent de folie collective. Cinq personnes au moins moururent, des dizaines finirent à l’asile, des centaines donnèrent des signes de délire et d’hallucinations […] Beaucoup finirent à l’hôpital avec la camisole de force ». Le mystère, qui a longtemps entouré cet éclat de « folie collective », est maintenant dissipé : il s’agît d’une « expérimentation menée par la CIA, avec la Special Operation Division (SOD), l’unité secrète de l’Armée USA de Fort Detrick au Maryland » ; les agents de la CIA « contaminèrent au LSD les baguettes vendues dans les boulangeries du pays », causant les résultats que nous avons vus ci-dessus. Nous sommes aux débuts de la Guerre froide : bien sûr les Etats-Unis étaient des alliés de la France, mais c’est justement pour ça que celle-ci se prêtait aux expérimentations de guerre psychologique qui avaient certes comme objectif le « camp socialiste » (et la révolution anticoloniale) mais pouvaient difficilement être effectuées dans les pays situés au-delà du rideau de fer [1]. Posons-nous alors cette question : l’excitation des masses ne peut-elle être produite que par voie pharmacologique ? Les événements qui, sur la fin de la Guerre froide, balaient le « camp socialiste », par ailleurs largement discrédité et affaibli, laissent pensifs. Le 17 novembre 1989, la « révolution de velours » triomphait à Prague, avec un mot d’ordre qui se voulait gandhien : « Amour et Vérité ». En réalité -confesse de nos jours l’International Herald Tribune – un rôle décisif fut joué par la diffusion de la fausse nouvelle selon laquelle un étudiant avait été « brutalement tué » par la police. Si dans le cas de la Tchécoslovaquie se révélèrent suffisantes deux « petites » manipulations (d’un côté la transfiguration des leaders de la révolte en dévots gandhiens du culte de la vérité et de la non-violence, de l’autre la production savante et la diffusion de « nouvelles » destinées à susciter l’indignation de masse), plus compliquée fut la promotion quelques semaines plus tard, de la révolte qui renversait en Roumanie la dictature de Ceausescu. La mise en scène, dans ses lignes générales, ne change pas : il s’agissait toujours de discréditer et même de diaboliser le pouvoir à renverser, pour en faire une cible facile d’indignation de masse alimentée savamment et sans l’ombre d’un scrupule. Oui, mais comment atteindre cet objectif dans la situation concrète de la Roumanie de la fin de 1989 ? A partir d’un certain moment, les médias occidentaux commencèrent à diffuser massivement dans la population roumaine, et même à bombarder sur elle, les informations et les images du « génocide » perpétré à Timisoara par la police de Ceausescu. Qu’était-il arrivé en réalité ? Laissons la parole à un prestigieux philosophe (Giorgio Agamben), qui ne fait pas toujours preuve de vigilance critique à l’égard de l’idéologie dominante mais qui a synthétisé ici de façon magistrale l’affaire dont nous traitons :

« Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des cadavres à peine enterrés ou alignés sur les tables des morgues ont été déterrés en hâte et torturés pour simuler devant les caméras le génocide qui devait légitimer le nouveau régime. Ce que le monde entier avait sous les yeux en direct comme vérité sur les écrans de télévision, était l’absolue non-vérité ; et bien que la falsification fût parfois évidente, elle était de toutes façons authentifiée comme vraie par le système mondial des médias, pour qu’il fût clair que le vrai n’était désormais qu’un moment du mouvement nécessaire du faux ».

La fin de la Guerre froide n’était pas la fin du Grand jeu. Pour les USA, liquider le « camp socialiste » et démembrer l’Union soviétique ne suffisait pas ; il fallait aussi promouvoir et imposer en Europe orientale l’ascension au pouvoir de leaders totalement liés à Washington. En Georgie, à un certain moment même Edouard Chevardnadze (jusque là estimé et apprécié en Occident pour le rôle « démocratique » qu’il avait joué aux côtés de Gorbatchev dans la dissolution du « camp socialiste » et, plus tard, allant même au-delà de Gorbatchev lui-même, dans la dissolution de l’Union soviétique) devenait un leader indésirable et à remplacer. C’est la tâche qui fut confiée à la fameuse « révolution des roses » [2]. Je me centre sur quelques uns de ses moments-clé, en me servant de la reconstruction parue sur une revue française réputée de géopolitique. Des télévisions géorgiennes aux mains de l’opposition et des médias occidentaux s’emploient à une campagne conjointe et incessante :

« La corruption du régime est montrée sous tous ses aspects. En n’hésitant pas à mentir au besoin. Mi-novembre, des magazines allemands affirment que des proches de M. Chevardnadze ont acheté pour lui une luxueuse villa dans la ville thermale de Baden-Baden, dan le sud de l’Allemagne. Bild affirme que la résidence est estimée à 11million d’euros. L’information n’est pas confirmée. Qu’importe […] Une de nos sources nous apprendra plus tard que la photo exhibée a été prise au hasard sur Internet ».

Après la proclamation des résultats électoraux qui signent la victoire de Chevardnadze et qui sont taxés de frauduleux par l’opposition, celle-ci décide d’organiser une marche sur Tbilissi, qui devrait sceller « l’arrivée symbolique, et pacifique même, dans la capitale, de tout le pays en colère ». Bien que convoquées de tous les coins du pays à grands renforts de moyens propagandistes et financiers, ce jour-là affluent pour la marche entre 5 000 et 10 000 personnes : « ce n’est rien pour la Géorgie » ! Et pourtant grâce à une mise en scène sophistiquée et de grande professionnalité, la chaîne de télé la plus diffusée du pays arrive à communiquer un message totalement différent : « L’image est là, puissante, celle d’un peuple entier qui suit son futur président ». Désormais les autorités politiques sont délégitimées, le pays est désorienté et abasourdi et l’opposition plus arrogante et agressive que jamais, d’autant plus que les médias internationaux et les chancelleries étrangères l’encouragent et la protègent. Le coup d’Etat est mûr, il va porter au pouvoir Mikhaïl Saakashvili, qui a fait ses études aux USA, parle un anglais parfait et est en mesure de comprendre rapidement les ordres de ses supérieurs.

Les « guerres sur Internet »

Nous avons vu jusqu’ici la transformation de l’ « absolue non-vérité » en « vérité vraie » et incontestable, passer en premier lieu à travers les « écrans de télévision » tandis que le rôle d’Internet était secondaire et négligeable. Mais il est intéressant de noter que dès la fin des années 90, sur l’International Herald Tribune un journaliste (Bob Schmitt) observait : « Les nouvelles technologies ont changé la politique internationale ». Ceux qui étaient en mesure de les contrôler voyaient augmenter démesurément leur pouvoir et leur capacité à déstabiliser des pays plus faibles et technologiquement moins avancés. En effet, avec l’avènement et la généralisation d’Internet, Facebook, Twitter, une nouvelle arme a émergé, susceptible de modifier profondément les rapports de force sur le plan international. Ceci n’est plus un secret pour personne. De nos jours, aux USA, un roi de la satire télévisée comme Jon Stewart proclame : « Mais pourquoi envoyons-nous des armées s’il est aussi facile d’abattre les dictatures via Internet que d’acheter une paire de chaussures ? » La signification militaire des nouvelles technologies est ici explicitement soulignée et revendiquée : le droit de Washington à juger et condamner souverainement restant inchangé, il est maintenant possible d’avoir recours à des armes nouvelles et plus sophistiquées pour punir les coupables et les rebelles. Mais Internet n’est-il pas l’expression même de la liberté d’expression ? Ceux qui argumentent ainsi ne sont que les plus démunis (et les moins scrupuleux). En réalité – reconnaît Douglas Paal, ex collaborateur de Reagan et de Bush senior – Internet est actuellement « gérée par une ONG qui est de fait une émanation du Département du Commerce des USA ». S’agit-il seulement de commerce ? L’hebdomadaire allemand Die Zeit demande des éclaircissements à James Bamford, un des plus grands experts en matière de services secrets états-uniens : « Les Chinois craignent aussi que des firmes américaines comme Google soient en dernière analyse des outils des services secrets américains sur le territoire chinois. Est-ce une attitude paranoïde ? » « Pas du tout » est la réponse immédiate. Au contraire – ajoute l’expert – même des « organisations et institutions étrangères sont infiltrées » par les services secrets états-uniens, lesquels sont de toutes façons en mesure d’intercepter les communications téléphoniques dans tous les coins de la planète et doivent être considérées comme « les plus grands hackers du monde ». Désormais – affirment encore sur Die Zeit deux journalistes allemands – il n’y a aucun doute :

« Les grands groupes Internet sont devenus un outil de la géopolitique USA. Avant, on avait besoin de laborieuses opérations secrètes pour appuyer des mouvements politiques dans des pays lointains. Aujourd’hui il suffit souvent d’un peu de technique de la communication opérée à partir de l’Occident […] Le service secret technologique des USA, la National Security Agency, est en train de monter une organisation complètement nouvelle pour les guerres sur Internet ».

A la lumière de tout cela, il convient de relire certains événements récents d’explication non aisée. En juillet 2009 des incidents sanglants sont survenus à Urumqi et dans le Xinjiang, la région de Chine habitée surtout par des Ouïghours. Sont-ce la discrimination et l’oppression aux dépens de minorités ethniques et religieuses qui l’expliquent ? Une approche de ce type ne semble pas très plausible, à en juger du moins par ce que réfère de Pékin le correspondant de La Stampa (Francesco Sisci) :

« De nombreux Hans d’Urumqi se plaignent des privilèges dont jouissent les Ouïghours. Ceux-ci, de fait, en tant que minorité nationale musulmane, ont à niveau égal des conditions de travail et de vie bien meilleures que leurs collègues Hans. Un Ouïghour, à son bureau, a l’autorisation de suspendre son travail plusieurs fois pas jour pour accomplir les cinq prières musulmanes traditionnelles de la journée […] En outre ils peuvent ne pas travailler le vendredi, jour férié musulman. En théorie ils devraient récupérer le dimanche. Mais le dimanche les bureaux sont en fait déserts […) Un autre point douloureux pour les Hans, soumis à la dure politique d’unification familiale qui impose encore l’enfant unique, est le fait que les Ouïghours peuvent avoir deux ou trois enfants. En tant que musulmans, ensuite, ils ont des remboursements en plus de leur salaire étant donné que, ne pouvant pas manger de porc, ils doivent se rabattre sur l’agneau qui est plus cher ».

Cela n’a aucun sens alors, comme le fait la propagande occidentale, d’accuser le gouvernement de Pékin de vouloir effacer l’identité nationale et religieuse des Ouïghours. Alors ? Réfléchissons sur la dynamique des incidents. Dans une ville côtière de Chine où, malgré les différentes traditions culturelles et religieuses préexistantes, des Hans et des Ouïghours travaillent côte à côte, se répand tout d’un coup la rumeur selon laquelle une jeune fille han a été violée par des ouvriers ouïghours ; il en résulte des incidents au cours desquels deux Ouïghours perdent la vie. La rumeur qui a provoqué cette tragédie est fausse mais voici que se répand alors une deuxième rumeur plus forte encore et encore plus funeste : Internet diffuse dans son réseau la nouvelle selon laquelle dans la ville côtière de Chine des centaines de Ouïghours auraient perdu la vie, massacrés par les Hans dans l’indifférence et même sous le regard complaisant de la police. Résultat : des tumultes ethniques dans le Xinjiang, qui provoquent la mort de presque 200 personnes, cette fois presque toutes hans. Eh bien, sommes-nous en présence d’une intrication malheureuse et fortuite de circonstances ou bien la diffusion de rumeurs fausses et tendancieuses visait-elle le résultat qui s’est ensuite effectivement constaté ? Revient alors en mémoire l’ « expérimentation conduite par la CIA » pendant l’été 1951, qui produisit « un mystérieux vent de folie collective » dans « le village pittoresque et tranquille » de Pont-Saint-Esprit. Et de nouveau nous voici obligés de nous poser la question initiale : la « folie collective » peut-elle être produite seulement par voie pharmacologique ou bien peut-elle être aussi aujourd’hui le résultat du recours aux « nouvelles technologies » de la communication de masse ?

Qui sont les « cyberidiots » ?

Une chose est certaine : ceux qui sont les cibles des « guerres sur Internet » ne restent pas les bras ballants : comme dans toute guerre les faibles cherchent à combler leur désavantage en apprenant des plus forts. Et voici que ces derniers crient au scandale : « Au Liban » - lit-on sur le Corriere della Sera du 20 mars - « ceux qui maîtrisent le plus news media et réseaux sociaux ne sont pas les forces politiques pro-occidentales qui appuient le gouvernement de Saad Hariri, mais les ‘Hezbollah’ ». Cette observation laisse poindre un soupir : ah comme ce serait beau si, comme il en a été pour la bombe atomique et pour les armes (proprement dites) les plus sophistiquées, pour les « nouvelles technologies » et les nouvelles armes d’information et de désinformation de masse aussi, ceux qui détiennent le monopole étaient les pays qui infligent un interminable martyre au peuple palestinien et qui voudraient continuer à exercer au Moyen-Orient une dictature terroriste ! Le fait est -se lamente Moises Naïm, directeur du « Foreign Policy »- que les USA, Israël et l’Occident n’ont plus affaire aux « cyberidiots d’autrefois ». Ceux-ci « contrattaquent avec les mêmes armes, font de la contre-information, empoisonnent les puits » : une véritable tragédie du point de vue des champions de la « liberté d’information » et du « pluralisme ». Malheureusement, les stratèges et les idéologues du Pentagone et du Département d’Etat peuvent trouver de nos jours encore quelque solide motif de consolation : bien loin d’être dispersés, les cyberidiots se montrent plus vivants que jamais à « gauche » : ils sont engagés à présenter les manœuvres troubles de Google comme le défi lancé par le David de la liberté et de la vérité contre le Goliath de l’autocratie et de la censure !

Domenico Losurdo

Domenico Losurdo est professeur d’histoire de la philosophie à l’université d’Urbin (Italie). Il dirige depuis 1988 la Internationale Gesellschaft Hegel-Marx für dialektisches Denken, et est membre fondateur de l’Associazione Marx XXIesimo secolo. Dernier ouvrage traduit en français : Nietzsche philosophe réactionnaire : Pour une biographie politique.

à lire également sur le même sujet :

- Cyber-guerres

- Vers une dictature technologique en France (vidéo)

- Cyber-guerre : l’inquiétude des Etats-Unis (vidéo)

- Les défis de la cyber-sécurité et le contre-espionnage après la Guerre Froide et le 11 Septembre

Textes cités

Thomas FISCHERMANN, entretien avec James BAMFORD, « Passen Sie auf, was Sie tippen », in Die Zeit du 18 février 2010, pp. 20-21.

Alessandra FARKAS, « La Cia drogò il pane dei francesi ». Svelato il mistero delle baguette che fecero ammattire un paese nel ‘51, (« La Cia a drogué le pain des français ». Le mystère des baguettes qui rendirent un village fou en 1951), in Corriere della Sera du 13 mars 2010, p. 25.

Thomas FISCHERMANN, Götz HAMANN, Angriff aus dem Cyberspace, in Die Zeit du 18 février 2010, pp. 19-21.

Massimo GAGGI, Un’illusione la democrazia via web. Estremisti e despoti sfruttano Internet (Une illusion la démocratie via Internet. Extrémistes et despotes exploitent Internet), in Corriere della Sera du 20 mars 2010, p. 21.

Domenico LOSURDO, La non-violenza. Una storia fuori dal mito, Roma-Bari, Laterza, 2010, cap. IX (pour la Tchécoslovaquie, la Roumanie et pour le cadre général).

Maurizio MOLINARI, entretien avec Douglas PAAL, « Questo è l’inizio di uno scontro tra due civiltà » (« Ceci est un choc entre deux civilisations »), in La Stampa du 23 janvier 2010, p. 7.

Bob SCHMITT, The Internet and International Politics, in The International Herald Tribune du 2 avril 1997, p. 7.

Francesco SISCI, Perché uno han non sposerà mai una uigura (Pourquoi un Han n’épousera jamais une Ouigour), in La Stampa du 8 juillet 2009, p. 17.

Article rédigé en mars 2010 et publié sur la revue Belfagor. Rassegna di varia umanità, dirigée par Carlo Ferdinando Russo, le 31 juillet 2010, p. 489-494. Rome.

Notes

[1] Sur ce thème, voir l’article « Quand la CIA menait des expériences sur des cobayes français », par par Hank P. Albarelli Jr., Voltairenet, 16 mars 2010

[2] Voir l’article « Les dessous du coup d’État en Géorgie », par Paul Labarique, Voltairenet, 7 janvier 2004.

Source : Réseau Voltaire

La persécution des Roms – sous les nazis et aujourd’hui (+ vidéo)

Dans France le 23 septembre 2010 à 14:36

par Peter Schwarz pour WSWS

« Au total, 20 923 noms de prisonniers rom d'Europe ont figuré sur les registres du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. »

La tentative de la commissaire de l’Union européenne, Viviane Reding, de rendre le gouvernement français responsable de ses déportations de masse de Roms s’est arrêtée net après seulement quelques heures.

Après que le dirigeant de la Commission européenne, José Manuel Barroso et un certain nombre de chefs d’Etat ont critiqué son choix de mots, Reding s’est excusée d’avoir dressé un parallèle avec les déportations effectuées par les nazis. Le président français, Nicolas Sarkozy, a rejeté avec indignation les accusations faites par Reding en soulignant que son gouvernement ne céderait pas sur sa politique de déportation. L’attitude de Sarkozy a immédiatement bénéficié du soutien du chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi.

Lors du sommet européen de jeudi, Sarkozy s’en est alors vivement pris à Barroso, incident que la plupart des observateurs ont considéré être un nouvel affaiblissement de la Commission par les Etats membres les plus puissants. A présent, les 27 chefs d’Etat et de gouvernement ont accepté de discuter, lors de leur prochaine réunion, « d’une stratégie à long terme pour résoudre le problème. »

C’est pourquoi, il y a fort à craindre que le conflit au sujet des Roms ne soit que le point de départ de la suppression de l’une des rares libertés octroyées jusque-là par l’Union européenne aux travailleurs – la libre circulation, le droit de vivre et de travailler dans n’importe quel pays membre de l’UE. Même avant que n’éclate le conflit, le président de la Commission de l’UE Barroso avait déclaré le 9 septembre au journal espagnol El Pais, « C’est une erreur de dire que la libre circulation est absolue. »

Il semble que le nationalisme, ainsi que la xénophobie et le racisme qui y sont associés, sont en train de progresser inlassablement à travers l’Europe, nonobstant les réserves exprimées par les représentants individuels de l’élite dirigeante comme Reding. Ce faisant, les droits humains et les droits des citoyens sont sacrifiés. Pourquoi ?

Les attaques de Sarkozy contre les Roms ne sont pas populaires. Sa cote dans les sondages est à son plus bas, comme c’est le cas de son collègue italien Berlusconi. La campagne de Sarkozy contre une infime minorité de Roms – sur les 65 millions d’habitants que compte la France, à peine 15.000 Roms détiennent des passeports étrangers – ainsi que sa discrimination des Musulmans représentent une tentative méprisable de faire dévier les tensions sociales grandissantes vers des canaux racistes.

Jusque-là, Sarkozy n’a pas réussi. Des dizaines de milliers sont descendus dans la rue pour protester contre les déportations des Roms. Et à peine quelques jours plus tôt, trois millions de personnes ont manifesté contre sa réforme des retraites.

Et pourtant, les efforts pour attiser le racisme et les sentiments anti-musulmans se multiplient – et pas seulement en France. En Hollande, au Danemark, en Suisse, en Autriche, en Italie, en Hongrie et dans d’autres pays, des partis racistes sont en mesure, grâce au soutien de partisans financiers bien nantis, d’exercer une influence considérable. En Allemagne, la récente publication à grand renfort de battage médiatique du livre de Thilo Sarrazin, a été utilisée pour attiser les préjugés racistes contre les Musulmans.

En dernière analyse, cette vague de nationalisme et d’obscénités racistes ne peuvent être expliquées par la position personnelle de tel ou tel politicien réactionnaire. Cette tendance est bien trop répandue pour cela. C’est la conséquence du déclin et de la pourriture de la société capitaliste, d’où les vices du passé émergent et croissent comme des vers.

L’accroissement de l’inégalité sociale – l’accumulation de privilèges et de richesses d’une infime minorité et la hausse considérable du chômage et de la pauvreté pour les masses – n’est  pas compatible avec des droits démocratiques et humains. La classe dirigeante recourt à la xénophobie et au racisme comme un alcoolique à sa bouteille – même si dans ses moments de sobriété il reconnaît que cela le mène au désastre.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Léon Trotsky avait expliqué de manière précise le lien entre la pourriture du capitalisme et l’accroissement de l’antisémitisme dont il avait anticipé les conséquences meurtrières : 

« Le monde du capitalisme décadent est surpeuplé… La période du dépérissement du commerce extérieur et du déclin du commerce intérieur est en même temps la période de l’intensification monstrueuse du chauvinisme et particulièrement de l’antisémitisme. A l’époque de son ascension, le capitalisme a sorti le peuple juif du ghetto pour l’utiliser comme instrument de son expansion commerciale. Aujourd’hui, la société capitaliste en décrépitude essaie de presser le peuple juif par tous ses pores : dix-sept millions d’individus sur les deux milliards qui habitent la terre, c’est-à-dire moins de un pour cent, ne peuvent plus trouver de place sur notre planète ! Au milieu des vastes étendues de terres habitables et des merveilles de la technique qui a conquis pour l’homme le ciel ainsi que la terre, la bourgeoisie a réussi à faire de notre planète une abominable prison. »

Aujourd’hui, la chasse aux sorcières contre les Musulmans remplace l’antisémitisme (quoique, dans certains pays comme la Hongrie, l’antisémitisme est également à l’ordre du jour). Les travailleurs musulmans originaires de Turquie et du Maghreb ont été incités à venir en Europe comme main-d’œuvre à l’époque du boom économique. Aujourd’hui, ce sont les premiers à perdre leur emploi et à être assujettis à l’exclusion voire même à être renvoyés chez eux.

La persécution des Roms, toutefois, est restée constante. Après les Juifs, ils furent le groupe le plus important à être ciblé pour le génocide nazi. Les nazis les définirent comme race inférieure en leur faisant subir des stérilisations forcées, en les enfermant dans des « camps pour tsiganes », en les soumettant au travail forcé et en les tuant systématiquement dans les camps de concentration.

Environ un million de Sinti et de Roms vivaient en Europe avant la Seconde guerre mondiale. Il n’a jamais été établi avec précision le nombre de ceux d’entre eux qui furent tués. Des évaluations modestes estiment qu’un quart d’entre eux fut tué par les nazis et leurs alliés. D’autres évaluations avancent le chiffre de 500.000 victimes.

Le fait que les Roms sont une fois de plus devenus la cible de la campagne raciste menée par Sarkozy et son gouvernement montre à quel point les choses ont peu changé depuis. Même le crime le plus abominable du vingtième siècle ne suffit pas à les dissuader de répandre leur poison raciste.

La commissaire de l’Union européenne Reding a qualifié la politique française de « honte ». Le terme est faible au regard de ce qui est réellement en train de se produire. Et pourtant, elle a été obligée de s’excuser sous la pression des gouvernements européens. Ceci démontre que l’élite européenne n’a rien appris. Il n’existe aucun soutien notable dans ses rangs en faveur des droits élémentaires du citoyen et des droits humains dont la France fut jadis le berceau à travers sa révolution.

L’Europe est une fois de plus en train d’être transformée en cette « abominable prison » décrite par Trotsky, avec toutes les horreurs qui y sont associées. Seule une offensive de la classe ouvrière pour une Europe socialiste peut mettre fin à cette évolution fatale.

Peter Schwarz

(Article original paru le 18 septembre 2010)

Source : WSWS

Bonus vidéo : débat sur les Roms entre Todd, Bauer et Attali

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