WikiLeaks : La divulgation de documents confidentiels expose la guerre impérialiste en Afghanistan
31 juilpar Alex Lantier pour WSWS
Dimanche, le site internet WikiLeaks a mis en ligne 91.731 documents militaires américains sur l’occupation de l’Afghanistan par l’OTAN et les Etats-Unis couvrant la période de janvier 2004 à décembre 2009. Le moment de la publication avait été choisi pour coïncider avec la parution d’articles concernant ces révélations dans le New York Times, le quotidien britannique Guardian et le l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, qui tous avaient reçu ces documents il y a plusieurs semaines.
Les documents montrent clairement que l’occupation de l’Afghanistan est une sale guerre impérialiste. La résistance populaire et les manifestations de protestation sont noyées dans le sang, les escadrons de la mort américains agissent en toute liberté et sous le couvert d’un blackout médiatique, et Washington et l’OTAN collaborent avec une étroite élite de seigneurs de guerre et d’officiers afghans corrompus.
Les documents avaient été diffusés au moment où le gouvernement afghan confirmait qu’une attaque à la roquette de l’OTAN avait tué la semaine passée plus de 50 civils, en grande partie des femmes et des enfants, dans le district de Sangin dans la province de Helmand.
Les documents de WikiLeaks confirment l’ampleur massive de la répression par l’OTAN et les Etats-Unis. Selon la propre classification de l’armée américaine, qui minimise le rôle joué par les Etats-Unis et l’OTAN, la divulgation fait état de 13.734 rapports d’actions positives (« friendly action ») par les forces de l’OTAN et des Etats-Unis. Le nombre des attaques afghanes — il y 27.078 rapports concernant des « tirs ennemis » et 23.082 d’« accidents d’explosion » — ébranle les affirmations selon lesquelles la résistance afghane serait l’oeuvre de quelques terroristes d’al-Qaïda. Il y a 237 rapports de manifestations populaires contre l’occupation afghane ou contre les autorités afghanes contrôlées par les Etats-Unis.
Ces documents en soi ne seraient qu’une petite sélection parmi les millions de dossiers américains que WikiLeaks a dans ses bases de données. Les documents qui viennent d’être publiés montrent toutefois clairement que l’armée américaine juge les victimes afghanes comme étant sans importance et qu’elle compte sur les médias occidentaux pour dissimuler l’ampleur des meurtres aux populations des pays de l’OTAN et d’ailleurs.
Selon un rapport, le 28 mars 2007 des forces néerlandaises avaient ouvert le feu sur Chanartu, un village dans la province de Kandahar qui aurait été attaqué par les talibans. L’armée avait tué quatre villageois afghans et en avait blessé sept autres dans une opération qualifiée de « justifiée ». Le rapport dit que le gouvernement néerlandais s’était « engagé dans une campagne proactive de relations publiques pour empêcher toute retombée politique en Afghanistan et aux Pays-Bas », expliquant qu’autrement les soldats hollandais pourraient « hésiter » à tirer à l’avenir sur des Afghans. Les meurtres furent classés comme ayant été le résultat de forces « ennemies ».
Les documents, rédigés du point de vue de l’armée américaine dans le feu de l’action, sous-estiment souvent le nombre de victimes afghanes. Par exemple, le bombardement de Kunduz en septembre 2009 — lorsque des officiers allemands avaient fait appel au bombardement aérien américain des camions-citernes remplis d’essence, tuant 142 Afghans, en grande majorité des civils — est classé comme ayant causé la mort de 56 insurgés.
Les documents contiennent d’innombrables rapports de civils tués par balle pour s’être approchés de véhicules de l’OTAN ou pour ne pas s’être arrêtés à un point de contrôle. Deux situations survenues en 2008 sont relatées où des forces de l’OTAN ont mitraillé un car — l’une des situations impliquant des troupes françaises, blessant huit personnes et l’autre des troupes américaines, faisant 15 victimes.
Il y a aussi un nombre de cas où les forces de l’OTAN ont réprimé des manifestations, souvent en étroite coopération avec les autorités afghanes locales. Le 11 mai 2005, une unité de Marines avait fait état de manifestations à Jalalabad, en Afghanistan oriental. Après des demandes d’assistance émanant du gouverneur régional, Din Mohammed, les Marines ont recouru à des « AH-64 [hélicoptère d’attaque tout temps Apache] pour une démonstration de force. »
Sous couvert d’un soutien aérien, les forces afghanes et de l’OTAN étaient intervenues contre les manifestants. Bien que l’armée américaine a rapporté que 37 civils afghans ont été tués et 10 autres blessés, elle classa la manifestation de Jalalabad comme un « événement sans combat » par des « forces neutres ».

Tenue dans le secret, la TF 373 montre que des "black ops" ont lieu en Afghanistan. Photo : US Air Force
Les documents révèlent aussi l’existence de la Task Force 373 — un escadron de la mort secret, fortement armé composé de forces spéciales et qui montent des opérations sur l’ensemble de l’Afghanistan, en cherchant à assassiner les dirigeants talibans. Dans la nuit du 11 juin 2007, lors d’une tentative de capturer le commandant taliban Qarl Ur-Rahman près de Jalalabad, la Task Force 373 fut surprise par une patrouille de police afghane amie qui, dans la nuit, avait pointé une torche dans leur direction. La Task Force réclama un raid aérien mené par l’avion gunship AC-130 qui bombarda les policiers. Sept policiers afghans furent tués et quatre blessés.
Une semaine plus tard, la Task Force 373 avait lancé une autre mission contre Abu Laith al-Libi dans la province de Paktika. Le projet était de tirer une salve de six missiles sur le village de Nangar Khel où al-Libi était supposé se cacher puis d’y envoyer des troupes pour attaquer le village. Bien qu’ils n’aient pas trouvé al-Libi, ils se rendirent compte que la frappe de missiles avait tué six adultes, qu’ils qualifièrent de combattants talibans et huit enfants afghans dans une madrasa [établissement d’enseignement].
Le 4 octobre 2007, la Task Force avait attaqué des forces talibanes dans le village de Laswanday, à 6 miles seulement de Nangar Khel. Durant une interruption des combats les talibans s’esquivèrent. La Task Force 373, fit néanmoins appel au bombardement aérien, en tuant six civils, quatre hommes, une femme et une jeune fille. Deux adolescentes et un garçon ainsi que 12 soldats américains furent blessés. L’on soupçonne que quelques villageois afghans furent exécutés vu qu’un des hommes avait été retrouvé avec les mains ligotées derrière le dos.
Les forces de la coalition avaient tout d’abord publié un communiqué affirmant que les forces américaines avaient tué plusieurs militants talibans. Une unité américaine s’était rendue dans le village et avait cherché à rejeter la responsabilité pour les morts sur les villageois. Selon les rapports qui ont été divulgués, elle « soulignait que la responsabilité de la mort des innocents incombait aux villageois qui n’avaient pas tenu tête aux insurgés et à leurs activités anti-gouvernementales. »
Les documents révèlent aussi des pertes aériennes de plus en plus importantes de l’OTAN, dont nombre de drones et même d’avions avec pilote, dont au moins un avion de combat F-15 perdu au-dessus de l’Afghanistan. Dans un rapport d’avril 2007, l’armée américaine mentionne que le gouvernement iranien avait acheté des missiles anti-aériens portables du gouvernement algérien pour les donner aux insurgés afghans. Ce fait n’avait jamais été rapporté auparavant.
Le conseiller à la sécurité nationale à la Maison-Blanche, James L. Jones, a dénoncé la diffusion des documents par WikiLeaks en disant que Washington « condamnait fortement la divulgation de documents confidentiels par des individus et des organisations qui pourraient mettre en danger la vie des Américains et de nos partenaires et menacer notre sécurité nationale. »
Il a poursuivi « WikiLeaks n’a pas cherché à nous contacter au sujet de ces documents – le gouvernement des Etats-Unis a appris par les médias que ces documents seraient mis en ligne. »
Alors que le gouvernement américain est le plus directement concerné par les documents jusque-là divulgués, beaucoup d’autres pays doivent être préoccupés par le matériel supplémentaire qui pourrait être diffusé. Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, affirme disposer d’un matériel considérable sur les positions en Afghanistan de tout pays dont la population dépasse un million d’habitants, c’est-à-dire toutes les principales puissances mondiales.
L’occupation de l’Afghanistan est largement impopulaire dans le monde entier.
Lors d’une conférence de presse lundi à Londres, Julian Assange a dit qu’il avait reçu dernièrement de sources militaires davantage de « matériel de haute qualité ». Le Guardian a remarqué : « Washington craint d’avoir peut-être perdu même bien plus de matériel hautement sensible, y compris des archives contenant des dizaines de milliers de messages câblés originaires d’ambassades américaines de par le monde et concernant des contrats d’armement, des négociations commerciales, des réunions secrètes et des positions non censurées d’autres gouvernements. »
Assange est soumis à des pressions intenses de la part des Etats-Unis et de gouvernements alliés. Le Pentagone a proposé d’envoyer des enquêteurs pour le rencontrer en « territoire neutre » et discuter avec lui de ses sources, mais Assange a refusé. Après l’arrestation de l’analyste du renseignement militaire américain de 22 ans, Bradley Manning, le 26 mai à la base d’opération avancée Hammer à 22 miles en dehors de Bagdad, Assange a décidé de se cacher.
Manning est actuellement détenu dans une prison militaire américaine au Koweït.
Au début du mois. le gouvernement australien avait brièvement saisi le passeport d’Assange en lui disant qu’il pourrait être annulé. Assange est Australien.
Le Guardian a écrit que le journaliste « Daniel Ellsberg qui avait divulgué les documents du Pentagone a dit qu’il pensait qu’Assange pourrait bien se trouver physiquement en danger ; Ellsberg et deux autres anciens dénonciateurs ont mis en garde que des agences américaines pourraient « faire tout leur possible pour punir en guise d’exemple » le fondateur de WikiLeaks ».
Le Guardian affirme, qu’après une chasse à l’homme, ils avaient trouvé Assange dans un café à Bruxelles où il s’était rendu pour s’adresser au parlement européen. Il a accepté qu’une équipe de journalistes du Guardian puissent accéder aux rapports qui avaient également été envoyés au New York Times et au Spiegel.
A la question quant à sa sécurité lors de la conférence de presse au Frontline Club de Londres, Assange a dit : « Comme nous le savons tous, le Royaume-Uni est un Etat de surveillance. » Il a poursuivi en disant qu’il pensait avoir un soutien politique au Royaume-Uni de façon à qu’il serait difficile « qu’on m’arrête ou qu’on m’emprisonne. Je ne peux pas m’imaginer que cela puisse se passer dans ce pays, à moins qu’il y ait une erreur de communication entre la bureaucratie et la direction politique », à savoir que la police ou l’armée britannique décide de violer l’autorité du gouvernement.
En fait, la principale division n’est pas tellement entre le gouvernement pro-guerre de Cameron en Grande-Bretagne et l’appareil d’Etat mais entre les masses de la population laborieuse sur le plan international qui rejettent la guerre et les gouvernements et les forces de sécurité qui sont déterminés à la mener.
Il est significatif de noter qu’aucun des organes de presse qui ont rapporté la nouvelle n’a appelé à s’opposer à la guerre en Afghanistan. Au lieu de cela, l’éditorial du Guardian a réclamé son extension indéfinie. Il a écrit que les révélations faites dans les documents de WikiLeaks signifiaient que « l’Afghanistan n’est pas comme un cadeau emballé avec des rubans roses que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne sont sur le point de remettre à un gouvernement national souverain à Kaboul. »
Des sections de l’establishment politique américain insistent pour utiliser le matériel de WikiLeaks en effectuant un virage tactique dans le politique belliqueuse Etats-Unis et de l’OTAN à l’égard de l’Afghanistan et du Pakistan. Le sénateur américain John Kerry a publié une déclaration, disant : « Quelle que soit la manière illégale dont ces documents sont devenus publics, ils soulèvent de sérieuses questions quant au réalisme de la politique américaine envers le Pakistan et l’Afghanistan. Ces politiques sont dans une phase critique et ces documents pourraient très bien souligner les enjeux et rendre plus urgents les ajustements nécessaires à leur mise en adéquation. »
Kerry préside présentement les auditions du Comité des Affaires étrangères du Sénat sur la guerre en Afghanistan.
La fuite des documents secrets a été accompagnée par une campagne menée dans la presse américaine afin de dénoncer le soutien du gouvernement pakistanais de factions de seigneurs de guerre afghans opposés au régime Karzaï à Kaboul. La discussion a tourné autour du rôle joué par le lieutenant général Hamid Gul, l’ancien patron du renseignement militaire pakistanais – l’Inter-Services Intelligence (ISI).
Le New York Times a écrit: « Le lieutenant général Hamid Gul a dirigé l’ISI entre 1987 et 1989, à une époque où les espions pakistanais et la CIA avaient fait front commun pour aider les milices afghanes qui combattaient les troupes soviétiques en Afghanistan. Après l’arrêt des combats, il avait maintenu ses contacts avec les anciens moudjahidin qui éventuellement finiront par se transformer en talibans. »
Le New York Times poursuit en disant, « plus de deux décennies plus tard, il semblerait que le général Gul est toujours en activité. Les documents montrent qu’il a travaillé sans relâche pour réactiver ses anciens réseaux, en recourant à des alliés connus tels Jalaluddin Haqqani et Gulbuddin Hekmatyar dont les réseaux forts de milliers de combattants sont responsables de nombreuses vagues de violence en Afghanistan. »
Le gouvernement américain accuse à présent le Pakistan, qu’il reconnaît publiquement comme étant l’un de ses nombreux alliés, de soutenir les forces afghanes combattant les Etats-Unis. Ces accusations soulignent l’hypocrisie de base de l’intervention américaine en Afghanistan. Il n’est pas question de combattre l’islamisme ou le terrorisme de droite mais de défendre les intérêts stratégiques américains et de contrôler l’équilibre des pouvoirs sur un continent asiatique changeant rapidement.
Alors qu’il confronte une opposition populaire de masse à l’occupation américaine en Afghanistan, Washington a été en mesure de façonner un accord entre les factions appuyées par le Pakistan et réunissant Hekmatyar, Haqqani, et les talibans d’un côté, et les forces de l’Alliance du Nord soutenant le régime de Karzaï à Kaboul, de l’autre. Ces dernières ont historiquement été soutenues par le rival régional du Pakistan, l’Inde, ainsi que la Russie. Toutefois, un virage de l’impérialisme américain pour affronter le Pakistan comporte d’immenses dangers, notamment une confrontation avec la Chine, l’allié du Pakistan le plus puissant dans la région.
(Article original paru le 27 juillet 2010)
à voir également :
- Des soldats américains s’excusent pour une tuerie en Irak
- Ne touchez pas à WikiLeaks !
- Les révélations du site Wikileaks : Rapports explosifs sur la guerre en Afghanistan
- Afghanistan : un ennemi nommé Pakistan
- Wayne Madsen est méfiant sur l’affaire WikiLeaks (vidéo)
Source : WSWS
Géopolitique de l’Afghanistan – volet 2 (vidéo)
30 juilDans le cadre de la crise afghane, ce pays ne fait plus face à un grand jeu bipolaire. Les changements géopolitiques actuels ainsi que l’apparition de nouveaux intérêts amènent la présence de plusieurs pays dans ce cœur du monde eurasiatique. L’étude d’Aymeric Chauprade apporte un éclaircissement sur les enjeux et la situation de l’Afghanistan.
voir la suite : Realpolitik.tv
Wayne Madsen est méfiant sur l’affaire WikiLeaks (vidéo)
28 juilS’agit-il d’une manipulation dont le dessein serait un contrôle d’internet type Big Brother ou ce sont de véritables révélations par WikiLeaks ? Les fuites de documents secrets semblent être bien suspectes pour Wayne Madsen, John Young et également pour Webster Tarpley.
1/2
2/2
à lire également :
- Des soldats américains s’excusent pour une tuerie en Irak
- Ne touchez pas à WikiLeaks !
- Les révélations du site Wikileaks : Rapports explosifs sur la guerre en Afghanistan
Top Secret America : Une Amérique pas si secrète
28 juilLe Washington Post publie une enquête sur l’évolution de la communauté du renseignement US qui peine à étonner, tant par la nature des informations publiées que par l’analyse qui en est faite.

Signée par les éminents journalistes Dana Priest et William M. Arkin, l’enquête journalistique “Top Secret America” fait l’objet d’un mini-site dédié hébergé par le Washington Post, agrémenté de graphiques interactifs et d’une cinématique d’introduction. Réalisé au cours des deux dernières années, ce reportage vise à décrire les développements et l’expansion du renseignement américain depuis le 11 septembre 2001.
Les chiffres sont au centre du reportage Top Secret America, qu’il s’agisse du montant des contrats alloués à des compagnies privées, du nombre d’agences chargées d’une même mission ou du nombre de sous-traitants employés par une institution. Malgré cette pléthore de chiffres, la base de données ne recèle pas de grandes découvertes pour qui s’intéresse au renseignement US, étant fondée presque exclusivement sur des informations publiées lors des signatures de contrats sur des sites gouvernementaux ou sur ceux des sociétés concernées.
Si l’effort visant à créer un recensement exhaustif des sous-traitants du renseignement américain est louable, ce listing ne se suffit pas à lui-même, en l’absence d’une mise en contexte suffisante. L’argumentaire du reportage ne se révèle pas aussi complet que la base de données qui l’accompagne, reposant principalement sur quelques chiffres et affirmations choc.
“850 000 individus détenant une accréditation Top Secret”
Ce chiffre impressionnant est présenté dès la vidéo d’introduction et ne fait pas réellement l’objet d’explications. Il est tout d’abord à mettre en rapport avec l’effectif global de la communauté du renseignement, du gouvernement américain et des forces armées US, institutions qui font toutes usage plus ou moins régulièrement de documents classifiés. Les principales agences de renseignement américaines comptent environ 100 000 employés, le FBI plus de 30 000, le DHS regroupe plus de 200 000 effectifs au sein de plusieurs agences, les forces armées américaines comptent un total de 1.4 millions de personnels d’active. Plusieurs ministères américains ont également accès à des documents classifiés, notamment ceux de la justice, des finances, des affaires étrangères et de l’énergie. Le congrès et le sénat américain compte également un certain nombre de ces accréditations, au même titre que les administrations locales dans chacun des cinquante états. S’il est certain que tous les fonctionnaires de ces administrations ne disposent pas d’une accréditation Top Secret, il serait également inexact de laisser penser que ce passe-droit est désormais plus répandu dans le secteur privé qu’au sein du gouvernement fédéral.
L’augmentation des accréditations de niveau “top secret” n’est pas seulement liée à l’externalisation, mais également aux multiples effets de la surclassification. Les services de renseignement américains sont connus pour leur recours quasi-systématique à la classification, pour tous types de données. Les informations les plus sensibles ne sont plus les seules à recevoir le tampon Top Secret, mais également toutes les données connexes, des plus petits détails techniques, aux tâches administratives ou logistiques ayant un vague lien avec le recueil ou l’analyse du renseignement. Ce verrouillage généralisé nécessite donc de tous les acteurs de disposer des accréditations adéquates, obtenues après des vérifications poussées (screening), voire des entretiens et des enquêtes complémentaires. Il est également à noter que l’obtention d’une telle accréditation permet de consulter ponctuellement un document Top Secret si les circonstances l’exigent et non d’avoir un accès sans restriction à tous les documents de cet échelon.
Pour de nombreux contrats, y compris les moins sensibles, les agences exigent désormais des sous-traitants accrédités, afin d’éviter le moindre risque. Ceci renforce encore l’augmentation du nombre des autorisations et a donné naissance à des sociétés spécialisées dans le recrutement d’employés autorisés Top Secret.
“2 000 compagnies sous-traitant pour le renseignement”
Là encore, le chiffre est fourni sans beaucoup d’explications, l’enquête préférant s’attarder sur la multiplication des contrats et ce qu’elle considère comme une croissance sans fin de la communauté du renseignement, à travers l’externalisation. Pourtant, nombre de ces entreprises sous contrat ne prennent pas part au travail de renseignement, mais se voient déléguer des tâches de soutien, de maintenance ou de R&D.
Ce recours accru par les agences de renseignement à des sous-traitants privés est notamment lié aux baisses de crédits qui ont suivi la fin de la guerre froide. La CIA en particulier, a subi une véritable cure d’amaigrissement, les services jugés les moins utiles subissant des réductions de moyens, voire des fermetures, entraînant perte de compétences et retards technologiques. Peu après le 11 septembre, la CIA a du très rapidement remonter en puissance, recevant d’importants crédits à cet effet. L’agence entreprit alors d’externaliser une part de ses activités de soutien, parmi lesquelles l’intendance, la maintenance ou encore la sécurité, afin de concentrer le recrutement et la formation de ses employés à son cœur de métier: la collecte et l’analyse du renseignement.
Dans le même temps, la CIA a également signé de nombreux contrats de R&D et investi directement dans des compagnies spécialisées dans les NTIC et les technologies ISR, afin de rattraper son retard et de contrer la concurrence de la NSA. L’agence centrale avait également perdu du terrain en matière d’opérations clandestines et de renseignement humain, au point que ces activités se voyaient souvent accaparées par le SOCOM, qui bénéficiait du soutien de Donald Rumsfeld. Là encore, le secteur privé fut mis à contribution et la CIA eu recours au service de plusieurs SMP, notamment Blackwater, avec qui l’Agence mène encore des opérations en AfPak.
De la même manière, les autres agences de renseignement ont externalisé plusieurs secteurs de leur activité afin de réserver leurs effectifs au commandement et à l’analyse du renseignement. La logistique, le recueil et le traitement des informations les moins sensibles, la traduction et la R&D sont parmi les activités qui font l’objet d’une privatisation plus ou moins soutenue selon les services.
“Trop d’agences, trop d’informations”
Ces problématiques sont soulevées au cours du reportage, mais les auteurs ne semblent pas chercher à y apporter des réponses. Le monde du renseignement américain n’est pas exempt d’imperfections, de rivalités, de cloisonnements et de redondances, mais ces reproches assez classiques ne font pas l’objet d’un argumentaire solide dans Top Secret America.
Le nombre d’agences chargées du renseignement peut sembler élevé mais découle de réponses apportées en leur temps à des besoins spécifiques. Ces agences, créées pour la plupart après la seconde guerre mondiale, opèrent dans des champs d’action qui leur sont propres: renseignement extérieur (CIA), lutte contre les trafics (DEA, ATF), protection d’autorités (Secret Service), renseignement intérieur (DHS), renseignement militaire (DIA, MI), enquêtes criminelles et contre-espionnage (FBI, DoJ). D’autres agences ou sous-agences se concentrent chacune sur un type de renseignement précis, qu’il s’agisse d’imagerie (NRO), d’interceptions de communications (NSA), de renseignement géospatial (NGA), etc. Si les relations interagences sont parfois problématiques et si les opérations de plusieurs agences tendent parfois à se chevaucher, la fusion des services ne constitue pas toujours une solution viable.
La communauté du renseignement doit bien évidemment se réformer et progresser dans la coopération et le partage de l’information, mais la fusion ou l’intégration au sein d’une nouvelle chaîne hiérarchique entraîne une inévitable période d’inertie et des frictions internes qui ne peuvent être négligées. De plus, un gain d’efficacité n’est pas toujours garanti.
Enfin, Top Secret America n’échappe pas au cliché représentant des agences de renseignement submergées par des flots d’informations peu utiles qu’elles ne pourraient contrôler et qui les empêcheraient de réfléchir. Si les services de renseignement font face à une multiplication des flux d’informations à traiter, il ne leur est pas permis d’ignorer des sources d’information et ils sont contraints de se doter des technologies et des process adéquats à leur exploitation. Une évidence pointée par Clay Shirky: “It’s not information overloard. It’s filter failure.”
Source : Zone d’Intérêt
Cyber-guerre : l’inquiétude des Etats-Unis (vidéo)
28 juilSi la vidéo n’est plus disponible, vous pouvez la visionner ici.
Les révélations du site Wikileaks : Rapports explosifs sur la guerre en Afghanistan
26 juilpar Philippe Rivière pour Le Monde diplomatique
Une masse considérable de fichiers confidentiels de l’armée américaine vient d’être dévoilée, lundi 26 juillet, par le site Internet Wikileaks.org. Ces documents relatent, événement après événement, le quotidien d’une guerre entamée en octobre 2001 et d’une occupation qui n’en finit pas.
Fouiller l’ensemble des quelque 92 000 rapports d’incident divulgués constituera une tâche herculéenne, dans laquelle se sont déjà lancés les trois journaux ayant bénéficié d’une exclusivité de la part du site d’investigation : The Guardian, The New York Times et Der Spiegel. Ils offrent chacun sur leur site une première plongée dans ces 200 000 pages de « journaux de bord de guerre » (d’où le titre, War Logs), qui donnent de la guerre en Afghanistan une image dévastatrice aussi bien pour les talibans que pour les occupants occidentaux, Etats-Unis en tête.
Parmi les 300 rapports sélectionnés dans cette masse par The Guardian, trois concernent les troupes françaises. Notamment ceci, qui n’avait jamais été rendu public : le 2 octobre 2008, à Tangi Kalai, à proximité de Kaboul, elles ont fait feu sur un bus s’approchant trop près d’un convoi militaire, blessant huit enfants.
Interrogé, lors d’une conférence de presse organisée ce lundi à Londres, sur d’éventuels crimes de guerre dévoilés dans ces fichiers, Julian Assange, le porte-parole de Wikileaks, estimait que « la véritable histoire que racontent ces données, c’est que c’est la guerre, une chose après l’autre, des petits événements qui se succèdent, la mort d’enfants, les insurgés, les forces armées, les personnes blessées… c’est l’histoire de cette guerre depuis 2004 ».
Sur la carte dessinée par les « data journalists » (journalistes de données) du Guardian à partir de ces rapports, on peine à distinguer une « ligne de front » ou de grands mouvements stratégiques (voir la carte des incidents). Ce sont, un peu partout dans le pays, des engins explosifs improvisés (IED) qui tuent des civils, des troupes de la coalition ou des militaires afghans (voir la carte des IED).
Si, pour le président afghan Hamid Karzai, cette fuite ne nous apprend « rien qui ne soit déjà connu », Julian Assange est plus convaincant quand il affirme qu’une foule d’informations se nichent dans les données qu’il a collectées : « Regardez par exemple le ratio du nombre de tués par rapport aux blessés et aux prisonniers : cette guerre est extrêmement létale.
Le site pense ainsi pouvoir déjà mettre en évidence plusieurs éléments :
- sur l’implication du Pakistan dans les attaques contre les forces de la coalition ;
- sur le rôle qu’on prête encore, au sein de l’armée, à Oussama Ben Laden ;
- sur une présence clandestine des Iraniens ;
- sur les combats entre soldats afghans ;
- sur l’unité américaine TF-373, spécialisée dans la capture et l’assassinat de chefs talibans, et qui disposerait d’une liste de 2 000 noms ;
- sur le fait que les Etats-Unis ont caché au public l’usage de missiles sol-air par les talibans contre un hélicoptère Chinook ;
le tout avec force détails, d’incident en incident et de mission en mission.
Quant au tableau des pertes humaines directes recensées par ces fichiers, qui couvrent six années de guerre (2004-2009), il est éloquent :
| Nombre de morts | |
|---|---|
| Ennemis | 15 506 |
| Civils | 4 232 |
| Armée afgh. | 3 819 |
| OTAN | 1 138 |
à lire également :
- War Logs : La plus grande fuite de renseignements de l’histoire de la guerre
- Ne touchez pas à WikiLeaks !
- Des soldats américains s’excusent pour une tuerie en Irak
Source : Le Monde diplomatique
Hitler, les Arabes et les Juifs
23 juilpar Nora Benkorich pour La vie des idées
Si certains Arabes, pour des raisons variées, ont soutenu le régime nazi, d’autres, et en plus grand nombre, ont pris parti pour les Alliés et se sont élevés contre l’antisémitisme. Le livre de Gilbert Achcar vient opportunément nuancer un champ historiographique encore trop largement voué aux caricatures.
Depuis quelques années, les travaux historiques consacrés au thème de la réception arabe de la Shoah et, plus généralement, des relations entre le monde arabo-musulman et l’Allemagne nazie, se multiplient et font débat. Dans ce sillage, l’ouvrage de Gilbert Achcar Les Arabes et la Shoah, sorti en octobre 2009, se distingue tant par l’ampleur et la variété de sa bibliographie et de ses sources, que par ses efforts de conceptualisation, ses qualités scientifiques et, surtout, son souci constant de neutralité axiologique. Cette exigence méthodologique, qui devrait être une priorité dans tous les travaux ayant des prétentions scientifiques, mérite d’être soulignée, car les ouvrages consacrés à cette question ont une fâcheuse tendance à la contourner, voire à la mettre au placard.
On peut citer, pour illustrer ce triste état de fait, les ouvrages Croissant fertile et Croix gammée de Martin Cüppers et Klaus Michaël Mallmann et Jihad et haine des Juifs de Matthias Küntzel, tous deux sortis en France en même temps que le livre d’Achcar.
Le premier, traduction française de l’original allemand paru en 2006, présente un monde arabo-musulman uniforme, monolithique, unanimement antisémite, antisioniste et pro-nazi. Dominique Trimbur [1] observe avec justesse une « véritable malhonnêteté intellectuelle et scientifique de la part des auteurs. En effet, ce qui est décrit, ce n’est pas une politique, ce ne sont pas les relations entre l’Allemagne nazie et le monde arabo-musulman, ce n’est qu’un ensemble de représentations mises bout à bout, devant faire office de tableau complet ». Il ajoute, à juste titre, que « le recours par trop exclusif à une seule source archivistique, à savoir les archives nazies, ne peut en aucun cas servir à dresser un tableau complet, cohérent, équilibré et représentatif, tel qu’il est prétendument ambitionné par les auteurs ».
Le second, Jihad et haine des Juifs, s’inscrit dans cette même veine. Le choix très sélectif des sources et le recours à des affirmations douteuses laissent le lecteur perplexe. S’ajoutent des jugements de valeurs qui n’ont pas leur place dans un livre d’histoire : prétendre qu’un « musulman orthodoxe » est par nature « hostile à la science » est la preuve d’une méconnaissance totale de la culture islamique. Plus choquantes encore sont les railleries sur les rites et les croyances musulmanes – telles que : « les islamistes considèrent que baisser la tête jusqu’à la poussière du sol est signe de spiritualité » (Küntzel fait référence à la prière, qui d’ailleurs n’est pas une pratique islamiste mais islamique et constitue l’un des cinq piliers de l’islam) ou encore « le Coran offre même au plus pauvre des croyants la consolation de dominer les femmes et la permission de participer aux purges religieuses » (p. 146). Comment ne pas y voir autre chose qu’un sentiment islamophobe ou une farouche inimitié de l’islam et de ses rites ?
Ce qui est inquiétant, c’est que l’ouvrage de Cüppers et Mallman émane d’une institution officielle allemande – le Ludwigsburg, chargé de la poursuite des criminels de guerre et censé produire des travaux de référence –, et que celui de Küntzel a été traduit dans une dizaine de langues et a reçu le prestigieux Independant Publisher Book Award (États-Unis)…
Quel enjeu ?
L’enjeu principal du débat historique suscité par ces publications consiste à mesurer la responsabilité des Arabes et des Musulmans – en particulier celle des Palestiniens – dans la mise en œuvre de la Shoah. On l’aura compris, les auteurs des deux ouvrages que je viens de citer établissent, par un procédé classique d’essentialisation du monde musulman, un réquisitoire accablant et sans nuances de cette responsabilité que l’on pourrait résumer ainsi : l’atavisme antisémite des musulmans les a prédisposés à se faire unanimement les instruments de l’extermination des Juifs.
Il n’est guère surprenant de constater que les partisans de cette lecture essentialisante de l’histoire s’appuient sur la figure du Grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini pour conforter leur thèse. La collaboration entre le Troisième Reich et le mufti qui d’ailleurs, dans ses mémoires, n’a jamais tenté de dissimuler sa fascination pour le nazisme, est un fait avéré et n’est guère contesté. Toutefois, les raisons invoquées pour justifier cette alliance sont moins nettes. Henry Laurens y voit « une grande part d’opportunisme politique, même s’il a certainement été très sensible aux multiples égards que les responsables nazis lui ont prodigué [2] ». De son côté, Gilbert Achcar, qui assimile souvent les relations entre le Troisième Reich et les nationalistes arabes à une alliance tactique – fidèle à l’adage « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » –, ne lui accorde pas même ces « circonstances atténuantes » : il est convaincu que le mufti a collaboré au nazisme par affinités idéologiques.
Le mufti et le Troisième Reich
Le portrait qu’Achcar brosse du mufti est celui d’un « égocentrique mégalomaniaque » (p. 231), accusé d’avoir exploité l’autorité religieuse que lui conférait son titre de mufti pour défendre une « pseudo-identité commune de vues entre le nazisme et la religion islamique » sur la question juive (p. 249) et d’avoir activement soutenu le régime national-socialiste – notamment en contribuant en personne à la formation et à l’encadrement des divisions SS bosniaques Handschar et Kama, créées en 1943 (qui en réalité ont plus servi à lutter contre les Serbes que contre les Juifs). Achcar rappelle par ailleurs qu’al-Husseini s’est employé à diffuser dans le monde arabo-musulman un discours antijuif – il évoque certains de ses nombreux brûlots exhortant au meurtre des Juifs, fondés sur une utilisation sélective du corpus islamique et sur la littérature européenne antisémite.
Nul besoin de s’attarder sur la responsabilité du mufti : il est coupable d’avoir versé dans l’antisémitisme primaire et est unanimement cloué au pilori des « activistes collabos ». Ce qui en revanche est contestable, c’est le procédé de métonymie employé par les « essentialistes », qui consiste à prendre la partie pour le tout, c’est-à-dire le mufti pour le monde arabo-musulman. Ce raccourci simpliste conclut que le monde arabo-musulman est coupable d’avoir collaboré avec les nazis et d’avoir voulu tuer des Juifs parce que le mufti l’a fait… Il est surprenant de voir qu’un philosophe et historien des idées comme Pierre-André Taguieff, qui nous a habitués à des syllogismes mieux charpentés, ait cédé à cette tentation. En effet, dans la préface qu’il consacre à l’ouvrage de Küntzel, Taguieff affirme, en conclusion de trois pages décrivant les rapports entre al-Husseini et les nazis, que « l’une des principales conséquences de cette politique d’alliance entre le nazisme et le monde arabo-musulman aura été “la convergence de l’antisémitisme et de l’antisionisme dans le régime nazi” durant la Seconde Guerre mondiale » (Taguieff, préface de Küntzel, p. 23), réduisant ainsi le monde arabo-musulman dans ses rapports au nazisme à la figure du mufti. Cette assertion recèle une accusation hautement plus grave. Tout lecteur averti, en s’interrogeant sur la traduction en actes de cette prétendue « convergence de l’antisémitisme et de l’antisionisme dans le régime nazi », peut difficilement y voir autre chose que l’adoption par les nazis de la « solution finale » – avant de prendre des mesures d’extermination, les nazis ne s’opposaient pas au sionisme, qu’ils voyaient comme un moyen de se débarrasser de « leurs » Juifs en les envoyant en Palestine [3]. En résumé, le mufti – donc aussi le monde arabo-musulman si l’on s’en tient à la réduction préalablement établie par Taguieff – aurait joué un rôle de poids dans l’adoption de la « solution finale » par les nazis. Dans l’état actuel de la recherche, cette assertion est improbable, car il n’existe aucune preuve empirique permettant de l’ériger en réalité historique. Dans ses mémoires, al-Husseini affirme avoir été informé de la « solution finale » au cours d’une discussion avec Himmler l’été 1943 [4] – ce qui d’ailleurs ne changea rien à sa ligne politique collaborationniste. Notons que dans ses écrits postérieurs à la Seconde Guerre mondiale, il n’a jamais nié l’existence du génocide juif ni le nombre de ses victimes, ce qui donne un certain crédit à son propos. Il s’est contenté d’affirmer que cela n’était pas « son problème » – la médiocrité morale du personnage s’en trouve bien illustrée. Toutefois, s’il s’est fait le complice du projet d’extermination, on ne peut empiriquement soutenir qu’il en est à l’origine. Notons à cet égard que les travaux de Saul Friedländer, grand spécialiste de la Shoah, n’évoquent nulle part cette hypothèse.
Passons sur le cas du mufti qui a déjà fait couler beaucoup trop d’encre pour entrer au cœur de l’ouvrage qui nous intéresse. Gilbert Achcar, à contre-courant de la tendance « essentialisante », établit un état des lieux bien plus contrasté et plus honnête intellectuellement. Il distingue quatre grands courants de pensée dominants au Moyen-Orient à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, dont la collaboration et/ou l’acceptation du national-socialisme fut à géométrie variable : le « panislamisme réactionnaire », le « nationalisme », l’ « occidentalisme libéral » et le « marxisme ».
Panislamisme réactionnaire, nationalisme et collaboration
Achcar démontre que le courant du « panislamisme intégriste », dans lequel est classé le mufti, s’est montré le plus complaisant vis-à-vis du nazisme, en dépit des incompatibilités idéologiques inhérentes à son essence néo-païenne – le culte d’Hitler, élevé au rang de quasi-Dieu, était en effet difficilement compatible avec le principe islamique d’unicité divine. Enclins à percevoir le monde comme animé par le prisme religieux des premiers siècles de l’islam, les panislamistes réactionnaires ont rapidement appréhendé le conflit palestinien en termes de guerre de religions opposant les Musulmans – et leurs alliés – aux Juifs.
Chez les nationalistes arabes, explique Achcar, l’Allemagne nazie, perçue comme ennemie de la Grande-Bretagne, a suscité des sympathies d’intensités variables, en particulier dans les pays sous domination britannique – en Egypte, en Irak et surtout en Palestine, où l’antisémitisme était conçu par les plus frustes comme un rempart contre le sionisme.
Le Parti syrien nationaliste arabe, fondé par le germanophile et admirateur d’Hitler Antoun Saadeh, a sans doute été le plus proche du modèle nazi – le drapeau de son parti était d’ailleurs calqué sur le drapeau nazi, avec les couleurs rouges et noires inversées et une hélice à quatre pales à la place de la croix gammée. Achcar affirme que la conscience réactionnaire de Saadeh a atteint des sommets totalitaires inégalés au Moyen-Orient (p. 128-129). Mais, malgré ses excès de zèle, il n’est parvenu à susciter d’intérêt ni chez les masses arabes, ni auprès des autorités allemandes – qui rejetèrent ses requêtes de soutien, ce qui le conduira à nier par la suite toute proximité avec le nazisme.
En Égypte, Achcar montre que l’organisation Misr al-Fatât (Jeune Égypte), inspirée par la vague montante du fascisme européen, n’a guère été prise au sérieux par le régime nazi avec lequel elle entretint des rapports en « dents de scie » – ce qui ne l’empêcha pas de verser dans l’antisémitisme, en paroles mais aussi en actes [5].
Les ultranationalistes irakiens, qui au départ assimilaient le nazisme à une forme de colonialisme, ont pris un tournant pronazi au printemps 1941, après le renversement du putschiste Gaylânî par l’armée britannique. Le pogrom Farhûd de juin 1941, fomenté par les putschistes déchus décidés à faire des Juifs les boucs émissaires de leur frustration, en fut la triste illustration. Toutefois, Achcar précise qu’au cours de cet événement, la violence antijuive, perpétrée par une petite minorité, fut réprouvée par la population et que les émeutiers furent rapidement dispersés par les tirs de l’armée irakienne. Notons avec l’auteur que ces cas étaient marginaux : la plupart des nationalistes arabes qui se sont rapprochés de Berlin l’ont fait moins par connivence idéologique avec le nazisme que par haine du colonisateur britannique et par volonté de libérer la nation arabe de son joug.
Si la collaboration avec l’Allemagne nazie de ces mouvements panislamistes intégristes ou nationalistes est un fait établi, elle fut loin de rencontrer l’assentiment général. La majorité des indépendantistes libéraux, des nationalistes « progressistes » et l’ensemble des marxistes rejetaient le nazisme comme négation de leurs valeurs, explique Achcar. Ils voyaient en Hitler « le plus grand ennemi de l’humanité » (p. 81) et considéraient la Grande-Bretagne comme un moindre mal.
Indépendantistes occidentaux, marxistes et rejet du nazisme
Imprégnés du système de valeurs culturelles « modernistes » issues des Lumières, les « occidentalistes libéraux » se sont dès le départ opposés à la fois au nazisme par humanisme et au sionisme par anticolonialisme. Ils condamnaient fermement l’antisémitisme, cette « pensée arriérée et sauvage qui consiste à persécuter, au nom de la race, les divers éléments qui composent la nation entière [6] ». Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils représentaient le courant de pensée le plus influent, y compris en Palestine – malgré le succès de l’aile radicale du mouvement national dirigée par Amin al-Husseini. Ce fut cette voix qui fut portée au cours de la réunion sur la question de la Palestine du 7 octobre 1944 à Alexandrie, présidée par les chefs des gouvernements de Égypte, de l’Irak, de la Jordanie, du Liban et de la Syrie, comme en témoigne la résolution spéciale prononcée à son terme : « nul ne regrette plus que [le comité] les malheurs infligés aux Juifs d’Europe par les États dictatoriaux européens. Mais la question de ces Juifs ne doit pas être confondue avec le sionisme, car il n’y a pas de plus grande injustice que de résoudre le problème des Juifs d’Europe au moyen d’une autre injustice, c’est-à-dire en infligeant une injustice aux Arabes de Palestine » (p. 83).
Pour ce qui est des marxistes arabes, Achcar explique qu’ils ont adopté cette même attitude de rejet à la fois du sionisme et du nazisme, qu’ils percevaient comme les « deux faces d’une même médaille » et renvoyaient « dos à dos » [p. 89]. Engagés dans un combat cabré contre le nazisme dès l’avènement du Troisième Reich, leurs activités furent freinées entre août 1939 et juin 1941 par le pacte Ribbentrop-Molotov, considéré par certains comme une grave erreur et ouvertement critiqué. Ainsi, le palestinien Najâti Sidqi, délégué de l’Internationale syndicale rouge à Moscou, fut exclu par des « camarades » en 1940 pour avoir publié une série d’articles sur l’incompatibilité du nazisme et de l’islam. En termes de classes, ce courant percevait le sionisme comme une tentative des « capitalistes juifs » de détourner les « ouvriers juifs » des objectifs de la révolution. Par ailleurs, il dénonça avec ferveur la « connivence entre sionistes et nazis » sur la question palestinienne. Ainsi, dans un discours prononcé en 1943, le secrétaire général du Parti communiste Ridwân al-Hilû affirmait que « le sionisme considère la terreur antijuive comme bienvenue et […] entrave tout projet susceptible d’orienter l’émigration vers un autre pays que la Palestine, comme ce fut le cas lors de la conférence d’Evian [7] […] lorsque […] l’Agence juive s’opposa à tout projet susceptible de dévier l’émigration des Juifs de la Palestine, préférant qu’ils restent en Allemagne sous la torture, la terreur et la privation plutôt que de les transporter ailleurs [8] ».
On peut retenir avec Achcar, pour jauger l’ampleur du mouvement réfractaire au nazisme dans le monde arabe, qu’il y eut globalement plus d’Arabes dans les armées alliées ou dans les camps de concentration nazis que de volontaires engagés aux côtés de l’Axe.
Après la Shoah
La Nakba, l’expulsion des Palestiniens consécutive à la création de l’État d’Israël, a porté un coup fatal aux occidentalistes libéraux et aux marxistes, accusés d’avoir soutenu des gouvernements favorables au sionisme – au cours de la guerre de 1948, Staline a fourni la Haganah, bras armé de l’exécutif sioniste, en armes. Le panislamisme intégriste a été discrédité par la défaite du mufti et par le soutien inconditionnel des Saoudiens aux Britanniques. Seule la mouvance nationaliste est sortie renforcée par cette épreuve, du moins jusqu’à la défaite arabe de 1967, avant de céder devant la montée ombrageuse de l’islamisme, illustrée par la révolution iranienne de 1979.
À compter de cette période, deux paradigmes idéologiques symétriques, l’un d’essence néo-sioniste – prééminent chez les intellectuels israéliens – et l’autre inspiré de l’islamisme radical – que l’on retrouve en Iran –, se sont progressivement imposés. Enfermés dans une vision narcissique du passé, du présent, et de l’avenir, les porte-parole de ces deux modèles se sont livrés – et se livrent encore – à une surenchère déplorable dans la négation de la souffrance de l’autre et dans l’exacerbation de sa propre souffrance – Nakba contre Shoah.
Les termes de l’équation sont tragiques. Cette posture de repli sur soi, d’incapacité à faire preuve d’empathie et cette tendance à essentialiser l’autre en postulant l’immuabilité de son être, est la désastreuse marque de notre époque actuelle sur la question du conflit israélo-palestinien – en dehors de quelques esprits qui tentent d’y échapper. On comprend combien le recours sélectif, voire manipulateur, au passé ne fait que conforter cette situation. Au lieu d’une navrante surenchère de victimisation, il faudrait arriver à une nécessaire compréhension de la souffrance de l’autre, étape indispensable pour parvenir à une vraie réconciliation. Dans ce contexte, on ne peut que saluer l’exemplarité de l’ouvrage de Gilbert Achcar, qui œuvre dans ce sens.
Notes
[1] Dominique Trimbur est chercheur associé au Centre de Recherche français de Jérusalem. Les passages cités sont tirés d’un compte rendu paru dans la Auschwitz Foundation’s Review.
[2] H. Laurens, « La Haine de l’autre », L’Orient le jour, 3 décembre 2009.
[3] L’Allemagne nazie a d’ailleurs signé un accord de transfert avec le mouvement sioniste, l’accord de la Haavara, le 25 août 1933.
[4] Amin al-Husseini, Mudhakkirat al-Hajj Amin, cité par Henry Laurens, La Palestine, Fayard, tome 2, p. 469.
[5] Jeune Egypte fut à l’origine de la campagne d’agitation antijuive de 1939, qui appelait notamment au « boycott du commerce juif ».
[6] Joseph Achcar, cité par Gilbert Achcar, p. 67. Père de Gilbert Achcar, Joseph Achcar fut un partisan du courant des « occidentalistes libéraux ».
[7] Au cours de la conférence internationale d’Evian, qui s’est tenue en juillet 1938, les représentants de trente deux pays (dont la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne) ont affirmé ne pas être en mesure d’accueillir de Juifs – le représentant français a par exemple expliqué que la France avait atteint « le point d’extrême saturation en ce qui concerne les étrangers ».
[8] Cité par Gilbert Achcar, p. 94. À ce propos, notons que David Ben Gourion, ardent sioniste, a affirmé que « plus dure sera l’affliction, plus grande sera la force du sionisme » (Shabtai Teveth, Ben Gurion : The Burning Ground, 1886-1948, Houghton Mifflin, Boston, 1987, p. 850, cité par Achcar p. 34).
Source : La vie des idées
Des tensions commerciales menacent les Etats-Unis et la Chine
23 juilpar John Chan pour WSWS

La Chine a affirmé qu'elle ne se débarrasserait pas de ses avoirs dans la dette des Etats-Unis, disant que cette option serait l'équivalent économique de l'« arme atomique ».
A première vue, deux récentes déclarations faites par les gouvernements chinois et américain sembleraient indiquer que les relations économiques entre les deux pays se sont améliorées. La semaine dernière, l’Administration d’Etat pour les échanges internationaux (SAFE) de la Chine a affirmé qu’elle ne se débarrasserait pas de ses avoirs dans la dette des Etats-Unis, disant que cette option serait l’équivalent économique de l’« arme atomique ». Le jour suivant, l’administration Obama n’a pas accusé la Chine de « manipulation de monnaie » dans un rapport très délicat du Trésor américain.
En réalité, ces événements marquent le développement des tensions économiques entre les deux Etats. Dans les deux cas, l’annonce que des mesures punitives n’allaient pas être prises n’a fait que souligner que de telles mesures drastiques sont actuellement discutées.
Accuser la Chine de manipulation de monnaie permettrait à Washington d’imposer des sanctions tarifaires sur ses produits. Cette menace, en plus des pressions pour l’appréciation du yuan, a dominé les relations sino-américaines depuis les profonds désaccords exprimés au sommet de Copenhague sur les changements climatiques en novembre dernier. Durant toute cette période, l’administration Obama a pris une position agressive, autorisant d’importantes ventes d’armes à Taïwan, rencontrant le Dalaï-lama et imposant des taxes à de nombreux produits faits en Chine.
Le rapport du Trésor américain avait été repoussé en avril, apparemment en échange du vote de Pékin au Conseil de sécurité de l’ONU pour l’imposition de sanctions plus sévères contre l’Iran. Aussitôt que Washington a été assuré du vote à l’ONU, il est revenu sur la question de la monnaie chinoise. En anticipation des pressions que les Etats-Unis allaient appliquer, Pékin a annoncé tout juste avant le sommet du G20 au Canada le mois dernier qu’il cesserait de fixer le cours de sa monnaie par rapport au dollar.
Depuis le milieu des années 1990, la banque centrale chinoise est intervenue massivement sur les marchés des devises pour acheter des dollars afin de maintenir le yuan bas et les exportations de la Chine concurrentielles. Sous la pression des Etats-Unis, la Chine a dû mettre un terme à la fixation au dollar en 2005 pour faire grimper la valeur du yuan de 21 pour cent jusqu’en 2008, lorsque la crise financière mondiale a éclaté. Le fait que Pékin a de nouveau fixé le cours de sa monnaie au dollar pour stimuler ses exportations a suscité la réaction de Washington, surtout parmi les démocrates du Congrès, qui a soutenu que le yuan (ou le renminbi) était « sous-évalué » de 25 à 40 pour cent.
Pour justifier la décision de ne pas accuser Pékin de « manipulation de monnaie », le rapport du Trésor a qualifié de « développement significatif » le fait que la Chine assouplisse la fixation de sa monnaie avec le dollar. Mais pour calmer le Congrès, le secrétaire du Trésor Tim Geithner a déclaré: « Ce qui compte c’est jusqu’où la valeur du renminbi va s’apprécier et avec quelle rapidité », ajoutant, « Nous allons surveiller de près et régulièrement l’appréciation du renminbi… en consultation étroite avec le Congrès. »
La déclaration de l’administration SAFE chinoise qu’elle n’allait pas exercer l’option « nucléaire » consistant à se débarrasser de 900 milliards$ en obligations du gouvernement des Etats-Unis a servi à rappeler à Washington que la Chine pourrait potentiellement provoquer une déroute des investisseurs devant l’immense dette du gouvernement américain. Tandis que croissent les instabilités et s’intensifie la crise de la dette souveraine en Europe et à travers le monde, le problème criant que l’on se refuse à traiter est les Etats-Unis, la nation la plus endettée de toutes. La dette fédérale américaine s’élève à plus de 13 trillions de dollars, ou 90 pour cent du PIB, comparativement à seulement 40 pour cent en 2008 : le résultat direct des gigantesques plans de sauvetage des banques et des institutions financières américaines.
(cliquer sur la carte pour aggrandir)
L’administration SAFE, qui gère les réserves chinoises de 2,45 trillions de dollars de devises, a publié une série de questions et réponses ce mois-ci. Le 7 juillet, elle a demandé : « Est-ce que la Chine utilise les réserves de devises comme “tueur” ou comme “arme atomique”? » La réponse donnée était qu’une telle préoccupation était « complètement inutile », car l’investissement chinois est un « processus mutuellement bénéfique » et ne cherche pas « à contrôler le sujet de son investissement ». Une autre question demandait si la Chine réduirait ses avoirs en termes de dette américaine. L’administration a déclaré que les obligations américaines constituaient « un marché très important pour la Chine » et que « toute augmentation ou diminution de nos possessions de bons du trésor américain est une opération d’investissement normale ».
Ces réponses ne sont guère rassurantes. À propos de la question demandant si une importante dévaluation du dollar nuirait aux actifs en dollars de la Chine, la SAFE a fait une autre référence à la guerre. « À moins qu’il y ait une guerre ou une crise, la banque centrale ne convertira pas massivement ses réserves de devises en yuan, donc il n’y aura pas de perte réelle de réserves suite à une dépréciation du dollar face au yuan ».
Cette déclaration est aussi un avertissement que, s’il y a une crise majeure du crédit intérieur, la Chine devra vendre des actifs en dollar afin de soutenir son propre système financier. Le taux élevé de croissance de la Chine durant la crise financière mondiale a été soutenu par d’immenses plans de relance fondés sur d’importants prêts de la banque centrale. La plupart des prêts sont allés dans une bulle immobilière, tout en générant d’immenses dettes gouvernementales. Victor Shih de l’Université Northwestern en Illinois a estimé que, d’ici 2011, la dette du gouvernement en Chine atteindra les 7 trillions de dollars ou 96 pour cent du PIB, et 4,6 fois le revenu gouvernemental. Un effondrement de la bulle immobilière pourrait forcer Pékin à puiser dans ses réserves de monnaies étrangères.
La SAFE a demandé à Washington d’être « responsable » dans ses remboursements d’intérêts. Cela reflète la peur de Pékin par rapport au risque de la dette souveraine américaine, laquelle est assez importante pour créer un krach chinois. La Chine a lancé une nouvelle agence de notation (Dragon Global Credit Rating) cette semaine et n’a donné à la dette gouvernementale américaine qu’une cote de « AA moins », avec une « perspective négative » – bien pire que la cote « AAA » donnée à Washington par les firmes occidentales.
Les préoccupations de la Chine par rapport à l’instabilité de la dette américaine se sont intensifiées lorsque deux géants de l’immobilier soutenus par le gouvernement, Fannie Mae et Freddie Mac, se sont retirés du marché boursier le mois dernier. Le prix de leurs actions faisait du surplace autour d’un dollar, bien qu’ils aient été sauvés par Washington pour une somme de 148 milliards depuis 2008. Standards & Poor’s a récemment estimé que la Chine détenait au moins 340 milliards$ d’obligations de Fannie Mae et Freddie Mac, alors que d’autres ont évalué ce montant à 500 milliards$. En raison de la récession en cours aux Etats-Unis, ces sociétés ont enregistré une perte combinée de 93,6 milliards$ en 2009 et de 18,2 milliards$ au premier trimestre de cette année.
Même si la SAFE a indiqué aux investisseurs que le gouvernement américain, qui possède 80 pour cent de Fannie Mae et Freddie Mac, garantira les paiements d’intérêts à la Chine, on craint que personne ne veuille acheter les bons que possède la Chine. Le Bureau du budget du Congrès américain a estimé que le gouvernement américain devra injecter au moins 389 milliards de dollars dans les deux compagnies dans la période 2009-2019. Mais selon un analyste financier chinois, Song Hongbing, qui a travaillé au sein des deux compagnies, le montant du sauvetage pourrait se chiffrer entre 1,5 et 2 trillions de dollars si le marché américain de l’habitation continue à tomber.
Les démocrates et les supposés libéraux au sein de l’establishment politique américain demandent des mesures commerciales plus agressives contre la Chine pour offrir une voie de diversion aux tensions sociales toujours grandissantes à cause du chômage de masse et des coupes dans les dépenses sociales.
Commentant la politique chinoise sur l’échange de sa monnaie dans le New York Times du 24 juin, l’économiste Paul Krugman a écrit : « Cette politique est très dommageable alors qu’une bonne partie de l’économie mondiale est toujours très déprimée. En temps normal, on pourrait arguer que les Chinois achètent des bons des États-Unis ce qui, même si les échanges commerciaux s’en trouvaient biaisés, était pour nous une source de crédit à bon marché. De plus, on aurait pu ajouter que ce n’était pas la faute de la Chine si nous utilisions le crédit pour alimenter une immense et très destructrice bulle immobilière. Mais actuellement, nous nageons dans le crédit à bon marché; il manque une demande pour les biens et services assez grande pour générer les emplois dont nous avons besoin. Et la Chine, en favorisant un surplus commercial artificiel, aggrave ce problème. » Krugman a demandé à la Chine de rapidement augmenter la valeur du yuan. « Et si elle refuse, alors il faudra discuter de sanctions commerciales. »
Les multinationales américaines qui traditionnellement ont joué un rôle d’apaisement à cause de leurs investissements en Chine commencent à abandonner cette position, parce que Pékin impose de plus en plus de mesures protectionnistes qui favorisent les compagnies chinoises. L’administrateur général de General Electric, Jeff Immelt, a déclaré le mois dernier : « Je ne suis pas certain qu’en fin de compte ils [le gouvernement chinois] veulent qu’un seul d’entre nous puisse gagner ou avoir du succès. »
C’est l’effondrement de la relation symbiotique entre la Chine et les États-Unis qui s’exprime dans ces tensions. Les bulles de l’immobilier et de la consommation aux États-Unis offraient un marché en expansion aux marchandises chinoises, alors que Pékin recyclait les dollars qu’il avait gagnés avec ses exportations en les injectant dans le système financier américain. L’implosion financière de 2008 a transformé le processus « mutuellement bénéfique » en son opposé. Les États-Unis cherchent à augmenter leurs exportations, à réduire leurs déficits commerciaux et à diminuer la dette du gouvernement, avec l’aide d’une dévaluation du dollar à un niveau concurrentiel. Pour les travailleurs américains, cette politique prendra la forme de diminution de salaires et de la consommation pour permettre aux compagnies américaines de concurrencer la Chine et ses autres rivaux économiques sur le marché mondial.
(article original paru le 16 juillet 2010)
Source : WSWS
A La Nouvelle-Orléans, après trois mois de marée noire
20 juilpar Emanuele Bompan pour le Monde diplomatique
La marée noire a disparu. « Elle va revenir, elle attend là, à l’horizon » nous dit Tom, un fonctionnaire du service de la Louisiane pour la pêche et la nature. La plage de Grande Ile, au sud de l’Etat, a été le premier paradis naturel touché par la marée noire à la suite de l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon, le 20 avril 2010, dans le Golfe du Mexique au large de La Nouvelle-Orléans. A la mi-juillet 2010, la plage n’était visiblement pas souillée : mais ce n’est qu’un sursis…
Les nouvelles des opérations de réparation sont pourtant bonnes : le dôme de confinement posé le 15 juillet par 1 500 mètres de fond a permis, selon BP, de colmater la fuite qui, depuis trois mois, a répandu des dizaines de millions de litres de pétrole brut dans le Golfe. « On est dans la bonne direction », avance un technicien de BP, sur l’héliport d’où il doit décoller vers la zone des opérations. Sans pour autant crier victoire, les responsables de la compagnie considèrent que l’opération « Top Hat 10 » a permis de stopper la quasi-totalité du flux de pétrole vers la surface.
Mais, à l’instar d’un cancer qui commence à se développer, les effets de la catastrophe ne se voient pas immédiatement. « La situation économique est potentiellement dévastatrice, explique Chad Lauga, responsable du syndicat Ibew pour la Louisiane. Des milliers d’emplois vont disparaître dans les secteurs de la pêche et du pétrole. A l’heure actuelle, les pêcheurs au chômage sont embauchés par BP comme sous-traitants pour le nettoyage, mais ce travail, en plus d’être dangereux, est temporaire et précaire : car il n’y aura pas toujours du boulot pour nettoyer la côte. » La zone la plus poissonneuse des Etats-Unis, mais aussi les crabes et les huîtres risquent fort de n’être plus qu’un souvenir. Diluées dans la mer par le déversement de millions de litres de dispersants chimiques toxiques, les cellules cancéreuses de pétrole brut s’accumuleront dans une zone déjà affectée depuis longtemps par l’industrie pétrolière et chimique.
La seule marée noire visible aujourd’hui au long des côtes de Louisiane, c’est la foule des résidents assis devant leurs embarcations, faisant la queue devant les bureaux d’information de BP pour déposer une demande de dédommagement, tourmentés par une terrible sensation d’impuissance. « C’est pire que Katrina, commente Whitey, un Indien de la tribu locale Houma. Cette fois, nous n’aurons même pas la possibilité de nous relever. » Le Golfe n’est pas abandonné à lui-même, tant s’en faut, mais les opérations de sauvetage sont loin d’être à la hauteur de l’importance du désastre. Il se pourrait qu’il soit déjà trop tard pour le Golfe du Mexique et les habitants de la côte, qui portent aujourd’hui tous les symptômes d’un malade en phase terminale.

Trois mois de marée noire dans le Golfe du Mexique (Carte de Nieves Lopez Izquierdo et Marianna Pino)
(cliquer sur la carte pour aggrandir)
Emanuele Bompan est journaliste.
A lire également dans Le Monde diplomatique de juillet 2010, l’enquête de Khadija Sharife : « Comment BP se joue de la loi ».
- Le geyser de pétrole peut durer des années et ravager l’Europe
- Restriction de l’accès aux différents sites de la marée noire du Golfe du Mexique (vidéo)
Source : Visions Cartographiques
Géopolitique de l’Afghanistan – volet 1 (vidéo)
19 juilAymeric Chauprade, écrivain (Chronique du Choc des Civilisations), politologue et géopoliticien français, nous présente l’Afghanistan en y consacrant quatre volets. Ce premier volet se penche sur l’héritage géopolitique afghan du Grand Jeu (rivalité entre la Russie tsariste et l’Empire Britannique au XIXe siècle) à la Guerre Froide jusqu’à nos jours.
à lire également : Le Grand Échiquier d’Asie Centrale
Y a-t-il une réelle menace islamiste en Asie Centrale ? (vidéo)
19 juilLaurent Vinatier, spécialiste de l’Asie Centrale, revient sur l’islamisme en Asie Centrale considérée comme une menace globale par l’OTAN et les leaders de l’Occident.
La « nouvelle norme »
17 juilpar Alex Lantier pour WSWS
Deux mois après que l’annonce d’un plan de sauvetage européen de 750 milliards d’euros a freiné la panique engendrée sur les marchés mondiaux par la crise de la dette grecque, il est clair que ce sauvetage était l’occasion pour effectuer une réorientation marquée de la politique européenne et internationale. Les assertions que la crise économique n’était qu’une aberration temporaire ont été abandonnées. L’appauvrissement continu de la classe ouvrière doit plutôt devenir la « nouvelle norme ».
Le plan de sauvetage a été conçu pour empêcher un mouvement de liquidation des titres boursiers provoqué par la crainte de l’opposition dans la classe ouvrière et des conflits entre les grandes puissances européennes sur la question du financement des dettes internationales et de la Grèce. Le plan aurait été accepté après des menaces lancées par la France selon lesquelles elle était prête à abandonner l’euro. Le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a mis en garde que les relations entre les Etats européens étaient à leur point le plus tendu depuis l’éruption de la Seconde Guerre mondiale.
En envisageant les risques inhérents à la dissolution de la monnaie commune — l’éclatement du commerce européen, l’effondrement des exportations allemandes, et même la possibilité d’une guerre franco-allemande — la classe dirigeante a décidé de sauver l’euro sur le dos des travailleurs.
Les fonds qui serviront à payer le sauvetage, qui équivaut à un autre gigantesque versement fait aux grandes banques, proviendront de coupes dans les programmes sociaux à une échelle sans précédent. Cette décision a été appuyée en Grande-Bretagne par l’arrivée au pouvoir d’une coalition conservateurs-libéraux démocrates en mai, et elle a été ratifiée officiellement par les grandes puissances du monde, le mois dernier, au sommet du G20 à Toronto.
Les mesures d’austérité dépassent de loin les frontières des économies effondrées de la Grèce et de l’Espagne, où les travailleurs doivent continuellement faire face à de nouvelles coupes après quelques semaines. Elles doivent mener à une transformation de la vie sociale à travers le monde occidental.
En Grande-Bretagne, des coupes de 85 à 100 milliards de livres devraient entraîner la suppression de 1,3 million d’emplois, une hausse dramatique du nombre de personnes sans-abris, l’effondrement de l’entretien des infrastructures et des services publics, et des réductions de 25 à 40 pour cent dans les budgets des gouvernements régionaux.
L’Allemagne, l’État européen le plus solide du point de vue fiscal, prévoit des coupes de 80 milliards d’euros.
En France, le président Nicolas Sarkozy prévoit des coupes drastiques dans les retraites et une réduction de dix pour cent dans les budgets des municipalités tout en offrant un remboursement d’impôt de 30 millions d’euros aux milliardaires comme Liliane Bettencourt.
Ce changement généralisé de politique permet de mettre en perspective le récent refus du gouvernement américain de prolonger les prestations de chômage, une décision menaçant de laisser des millions de travailleurs sans ressources. Au lieu de cela, l’administration Obama fait la promotion de son Initiative d’exportation nationale, annoncée dans l’allocution du président sur l’état de l’Union en janvier dernier. Cette mesure vise à doubler les exportations américaines en obligeant les travailleurs américains à concurrencer, au moyen d’une réduction brutale de leurs salaires combinée à une productivité plus élevée, avec leurs homologues dans les pays pauvres comme la Chine, l’Inde et le Vietnam.
Les classes dirigeantes sentent que leurs politiques rencontreront une opposition de masse de la classe ouvrière. Par conséquent, leurs programmes d’austérité sont accompagnés d’une campagne de presse pour légitimer la dictature et la guerre.

« Ce qui a commencé avec une crise financière, devenu une crise économique, est à présent devenu une crise du chômage - et dans quelle mesure le fait devenir une crise humaine et sociale ? » Robert Zoellick, président de la Banque Mondiale
La coordination des coupes dans les budgets, tout en évitant temporairement les conflits entre les États de l’Europe, ne fait qu’aggraver les tensions entre les pays impérialistes et les puissances montantes comme la Chine. Au même moment, les mesures d’austérité diminuent la force stratégique et économique de l’Occident par rapport aux pays nouvellement industrialisés.
Le chroniqueur du Financial Times Martin Wolfe note que, en addition à ses avantages technologiques, lesquels s’érodent rapidement, « l’Occident a atteint son apogée au moins autant par la recherche de rentes que, pour parler franchement, par le pillage des ressources physiques et humaines de la planète ».
Dans un tel contexte, utiliser la force militaire pour défendre les prérogatives de l’aristocratie financière occidentale semble de plus en plus attrayant aux yeux des classes dirigeantes. Dans un article publié récemment dans le International Herald Tribune appelant pour une augmentation des dépenses militaires en Europe, l’experte en politique étrangère française Thérèse Delpech avertissait que l’Asie doit être considérée comme un « mal de tête en terme de stratégie » à cause de son importance économique grandissante dans le monde. Dans le cas d’un conflit entre la Chine et les Etats-Unis, a-t-elle ajouté, l’Europe doit être préparé à faire la guerre contre Beijing « au Moyen-Orient, par exemple, en bloquant les routes maritimes » utilisées pour le transport du pétrole vers la Chine.
L’opposition intérieure ou étrangère doit faire l’objet d’un assaut violent — comme l’a montré la répression des manifestations lors du G20 à Toronto, les encerclements de masse par la police de Colombo au Sri Lanka et le massacre des Chemises rouges par l’armée thaïe en mai. Cette répression s’explique par le sentiment de plus en plus présent que seules de telles mesures permettront aux classes dirigeantes de garder leurs privilèges.
Dans un éditorial publié récemment dans le Globe & Mail, Neil Reynolds demandait si la démocratie pouvait « de façon pacifique » démanteler l’État-providence, répondant lui-même à sa question : « Non, elle ne peut pas ». Prenant l’Italie comme exemple, il remarquait que la seule force qui avait pu dans l’histoire réduire sensiblement la dette de l’État et les dépenses gouvernementales avait été le régime fasciste de Mussolini ayant pris le pouvoir en 1922.
De tels commentaires montrent combien profonde est la crise politique et morale du capitalisme. Ce système est sur le point de provoquer une pauvreté et un bain de sang comparable à ceux de la première moitié du XXe siècle. Dans leur campagne pour couper dans les dépenses sociales et pour préparer la guerre, les élites dirigeantes transforment les gouvernements comme des exemples chimiquement purs de la définition de l’État comme étant un corps d’hommes armés dont le but est de défendre les intérêts matériels de la classe dirigeante.
Jusqu’à maintenant, les travailleurs ont été empêchés de s’opposer dans les faits à la réaction sociale et à la guerre parce que les organisations politiques existantes sont dirigées par des charlatans des classes moyennes ou des bureaucrates syndicaux de droite, hostiles à la lutte contre le capitalisme et pour le socialisme. Même les « grèves générales » d’un jour en Grèce ou en France étaient un genre de boxe avec son ombre, au cours desquelles l’opposition populaire était endiguée et diffusée par les responsables syndicaux qui préparent, organisent et aident à imposer les coupes.
Les travailleurs ne pourront s’opposer aux politiques de réaction sociale et de guerre de la classe dirigeante qu’en brisant avec ces organisations traitresses et en prenant la voie de la lutte révolutionnaire pour le socialisme.
(Article original paru en anglais le 14 juillet 2010)
Source : WSWS














