Archive | juillet, 2010

Quelques interventions de Paul Ariès à « Ce soir ou jamais » (vidéo)

31 juil

WikiLeaks : La divulgation de documents confidentiels expose la guerre impérialiste en Afghanistan

31 juil

par Alex Lantier pour WSWS

Dimanche, le site internet WikiLeaks a mis en ligne 91.731 documents militaires américains sur l’occupation de l’Afghanistan par l’OTAN et les Etats-Unis couvrant la période de janvier 2004 à décembre 2009. Le moment de la publication avait été choisi pour coïncider avec la parution d’articles concernant ces révélations dans le New York Times, le quotidien britannique Guardian et le l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, qui tous avaient reçu ces documents il y a plusieurs semaines.

Les documents montrent clairement que l’occupation de l’Afghanistan est une sale guerre impérialiste. La résistance populaire et les manifestations de protestation sont noyées dans le sang, les escadrons de la mort américains agissent en toute liberté et sous le couvert d’un blackout médiatique, et Washington et l’OTAN collaborent avec une étroite élite de seigneurs de guerre et d’officiers afghans corrompus.

Les documents avaient été diffusés au moment où le gouvernement afghan confirmait qu’une attaque à la roquette de l’OTAN avait tué la semaine passée plus de 50 civils, en grande partie des femmes et des enfants, dans le district de Sangin dans la province de Helmand.

Les documents de WikiLeaks confirment l’ampleur massive de la répression par l’OTAN et les Etats-Unis. Selon la propre classification de l’armée américaine, qui minimise le rôle joué par les Etats-Unis et l’OTAN, la divulgation fait état de 13.734 rapports d’actions positives (« friendly action ») par les forces de l’OTAN et des Etats-Unis. Le nombre des attaques afghanes — il y 27.078 rapports concernant des « tirs ennemis » et 23.082 d’« accidents d’explosion » — ébranle les affirmations selon lesquelles la résistance afghane serait l’oeuvre de quelques terroristes d’al-Qaïda. Il y a 237 rapports de manifestations populaires contre l’occupation afghane ou contre les autorités afghanes contrôlées par les Etats-Unis.

Ces documents en soi ne seraient qu’une petite sélection parmi les millions de dossiers américains que WikiLeaks a dans ses bases de données. Les documents qui viennent d’être publiés montrent toutefois clairement que l’armée américaine juge les victimes afghanes comme étant sans importance et qu’elle compte sur les médias occidentaux pour dissimuler l’ampleur des meurtres aux populations des pays de l’OTAN et d’ailleurs.

Selon un rapport, le 28 mars 2007 des forces néerlandaises avaient ouvert le feu sur Chanartu, un village dans la province de Kandahar qui aurait été attaqué par les talibans. L’armée avait tué quatre villageois afghans et en avait blessé sept autres dans une opération qualifiée de « justifiée ». Le rapport dit que le gouvernement néerlandais s’était « engagé dans une campagne proactive de relations publiques pour empêcher toute retombée politique en Afghanistan et aux Pays-Bas », expliquant qu’autrement les soldats hollandais pourraient « hésiter » à tirer à l’avenir sur des Afghans. Les meurtres furent classés comme ayant été le résultat de forces « ennemies ».

Les documents, rédigés du point de vue de l’armée américaine dans le feu de l’action, sous-estiment souvent le nombre de victimes afghanes. Par exemple, le bombardement de Kunduz en septembre 2009 — lorsque des officiers allemands avaient fait appel au bombardement aérien américain des camions-citernes remplis d’essence, tuant 142 Afghans, en grande majorité des civils — est classé comme ayant causé la mort de 56 insurgés.

Les documents contiennent d’innombrables rapports de civils tués par balle pour s’être approchés de véhicules de l’OTAN ou pour ne pas s’être arrêtés à un point de contrôle. Deux situations survenues en 2008 sont relatées où des forces de l’OTAN ont mitraillé un car — l’une des situations impliquant des troupes françaises, blessant huit personnes et l’autre des troupes américaines, faisant 15 victimes.

Il y a aussi un nombre de cas où les forces de l’OTAN ont réprimé des manifestations, souvent en étroite coopération avec les autorités afghanes locales. Le 11 mai 2005, une unité de Marines avait fait état de manifestations à Jalalabad, en Afghanistan oriental. Après des demandes d’assistance émanant du gouverneur régional, Din Mohammed, les Marines ont recouru à des « AH-64 [hélicoptère d’attaque tout temps Apache] pour une démonstration de force. »

Sous couvert d’un soutien aérien, les forces afghanes et de l’OTAN étaient intervenues contre les manifestants. Bien que l’armée américaine a rapporté que 37 civils afghans ont été tués et 10 autres blessés, elle classa la manifestation de Jalalabad comme un « événement sans combat » par des « forces neutres ».

Tenue dans le secret, la TF 373 montre que des "black ops" ont lieu en Afghanistan. Photo : US Air Force

Les documents révèlent aussi l’existence de la Task Force 373 — un escadron de la mort secret, fortement armé composé de forces spéciales et qui montent des opérations sur l’ensemble de l’Afghanistan, en cherchant à assassiner les dirigeants talibans. Dans la nuit du 11 juin 2007, lors d’une tentative de capturer le commandant taliban Qarl Ur-Rahman près de Jalalabad, la Task Force 373 fut surprise par une patrouille de police afghane amie qui, dans la nuit, avait pointé une torche dans leur direction. La Task Force réclama un raid aérien mené par l’avion gunship AC-130 qui bombarda les policiers. Sept policiers afghans furent tués et quatre blessés.

Une semaine plus tard, la Task Force 373 avait lancé une autre mission contre Abu Laith al-Libi dans la province de Paktika. Le projet était de tirer une salve de six missiles sur le village de Nangar Khel où al-Libi était supposé se cacher puis d’y envoyer des troupes pour attaquer le village. Bien qu’ils n’aient pas trouvé al-Libi, ils se rendirent compte que la frappe de missiles avait tué six adultes, qu’ils qualifièrent de combattants talibans et huit enfants afghans dans une madrasa [établissement d’enseignement].

Le 4 octobre 2007, la Task Force avait attaqué des forces talibanes dans le village de Laswanday, à 6 miles seulement de Nangar Khel. Durant une interruption des combats les talibans s’esquivèrent. La Task Force 373, fit néanmoins appel au bombardement aérien, en tuant six civils, quatre hommes, une femme et une jeune fille. Deux adolescentes et un garçon ainsi que 12 soldats américains furent blessés. L’on soupçonne que quelques villageois afghans furent exécutés vu qu’un des hommes avait été retrouvé avec les mains ligotées derrière le dos.

Les forces de la coalition avaient tout d’abord publié un communiqué affirmant que les forces américaines avaient tué plusieurs militants talibans. Une unité américaine s’était rendue dans le village et avait cherché à rejeter la responsabilité pour les morts sur les villageois. Selon les rapports qui ont été divulgués, elle « soulignait que la responsabilité de la mort des innocents incombait aux villageois qui n’avaient pas tenu tête aux insurgés et à leurs activités anti-gouvernementales. »

Les documents révèlent aussi des pertes aériennes de plus en plus importantes de l’OTAN, dont nombre de drones et même d’avions avec pilote, dont au moins un avion de combat F-15 perdu au-dessus de l’Afghanistan. Dans un rapport d’avril 2007, l’armée américaine mentionne que le gouvernement iranien avait acheté des missiles anti-aériens portables du gouvernement algérien pour les donner aux insurgés afghans. Ce fait n’avait jamais été rapporté auparavant.

Le conseiller à la sécurité nationale à la Maison-Blanche, James L. Jones, a dénoncé la diffusion des documents par WikiLeaks en disant que Washington « condamnait fortement la divulgation de documents confidentiels par des individus et des organisations qui pourraient mettre en danger la vie des Américains et de nos partenaires et menacer notre sécurité nationale. »

Il a poursuivi « WikiLeaks n’a pas cherché à nous contacter au sujet de ces documents – le gouvernement des Etats-Unis a appris par les médias que ces documents seraient mis en ligne. »

Alors que le gouvernement américain est le plus directement concerné par les documents jusque-là divulgués, beaucoup d’autres pays doivent être préoccupés par le matériel supplémentaire qui pourrait être diffusé. Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, affirme disposer d’un matériel considérable sur les positions en Afghanistan de tout pays dont la population dépasse un million d’habitants, c’est-à-dire toutes les principales puissances mondiales.

L’occupation de l’Afghanistan est largement impopulaire dans le monde entier.

Lors d’une conférence de presse lundi à Londres, Julian Assange a dit qu’il avait reçu dernièrement de sources militaires davantage de « matériel de haute qualité ». Le Guardian a remarqué : « Washington craint d’avoir peut-être perdu même bien plus de matériel hautement sensible, y compris des archives contenant des dizaines de milliers de messages câblés originaires d’ambassades américaines de par le monde et concernant des contrats d’armement, des négociations commerciales, des réunions secrètes et des positions non censurées d’autres gouvernements. »

Assange est soumis à des pressions intenses de la part des Etats-Unis et de gouvernements alliés. Le Pentagone a proposé d’envoyer des enquêteurs pour le rencontrer en « territoire neutre » et discuter avec lui de ses sources, mais Assange a refusé. Après l’arrestation de l’analyste du renseignement militaire américain de 22 ans, Bradley Manning, le 26 mai à la base d’opération avancée Hammer à 22 miles en dehors de Bagdad, Assange a décidé de se cacher.

Manning est actuellement détenu dans une prison militaire américaine au Koweït.

Au début du mois. le gouvernement australien avait brièvement saisi le passeport d’Assange en lui disant qu’il pourrait être annulé. Assange est Australien.

Le Guardian a écrit que le journaliste « Daniel Ellsberg qui avait divulgué les documents du Pentagone a dit qu’il pensait qu’Assange pourrait bien se trouver physiquement en danger ; Ellsberg et deux autres anciens dénonciateurs ont mis en garde que des agences américaines pourraient « faire tout leur possible pour punir en guise d’exemple » le fondateur de WikiLeaks ».

Le Guardian affirme, qu’après une chasse à l’homme, ils avaient trouvé Assange dans un café à Bruxelles où il s’était rendu pour s’adresser au parlement européen. Il a accepté qu’une équipe de journalistes du Guardian puissent accéder aux rapports qui avaient également été envoyés au New York Times et au Spiegel.

A la question quant à sa sécurité lors de la conférence de presse au Frontline Club de Londres, Assange a dit : « Comme nous le savons tous, le Royaume-Uni est un Etat de surveillance. » Il a poursuivi en disant qu’il pensait avoir un soutien politique au Royaume-Uni de façon à qu’il serait difficile « qu’on m’arrête ou qu’on m’emprisonne. Je ne peux pas m’imaginer que cela puisse se passer dans ce pays, à moins qu’il y ait une erreur de communication entre la bureaucratie et la direction politique », à savoir que la police ou l’armée britannique décide de violer l’autorité du gouvernement.

En fait, la principale division n’est pas tellement entre le gouvernement pro-guerre de Cameron en Grande-Bretagne et l’appareil d’Etat mais entre les masses de la population laborieuse sur le plan international qui rejettent la guerre et les gouvernements et les forces de sécurité qui sont déterminés à la mener.

Il est significatif de noter qu’aucun des organes de presse qui ont rapporté la nouvelle n’a appelé à s’opposer à la guerre en Afghanistan. Au lieu de cela, l’éditorial du Guardian a réclamé son extension indéfinie. Il a écrit que les révélations faites dans les documents de WikiLeaks signifiaient que « l’Afghanistan n’est pas comme un cadeau emballé avec des rubans roses que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne sont sur le point de remettre à un gouvernement national souverain à Kaboul. »

Des sections de l’establishment politique américain insistent pour utiliser le matériel de WikiLeaks en effectuant un virage tactique dans le politique belliqueuse Etats-Unis et de l’OTAN à l’égard de l’Afghanistan et du Pakistan. Le sénateur américain John Kerry a publié une déclaration, disant : « Quelle que soit la manière illégale dont ces documents sont devenus publics, ils soulèvent de sérieuses questions quant au réalisme de la politique américaine envers le Pakistan et l’Afghanistan. Ces politiques sont dans une phase critique et ces documents pourraient très bien souligner les enjeux et rendre plus urgents les ajustements nécessaires à leur mise en adéquation. »

Kerry préside présentement les auditions du Comité des Affaires étrangères du Sénat sur la guerre en Afghanistan.

La fuite des documents secrets a été accompagnée par une campagne menée dans la presse américaine afin de dénoncer le soutien du gouvernement pakistanais de factions de seigneurs de guerre afghans opposés au régime Karzaï à Kaboul. La discussion a tourné autour du rôle joué par le lieutenant général Hamid Gul, l’ancien patron du renseignement militaire pakistanais – l’Inter-Services Intelligence (ISI).

Le New York Times a écrit: « Le lieutenant général Hamid Gul a dirigé l’ISI entre 1987 et 1989, à une époque où les espions pakistanais et la CIA avaient fait front commun pour aider les milices afghanes qui combattaient les troupes soviétiques en Afghanistan. Après l’arrêt des combats, il avait maintenu ses contacts avec les anciens moudjahidin qui éventuellement finiront par se transformer en talibans. »

Le New York Times poursuit en disant, « plus de deux décennies plus tard, il semblerait que le général Gul est toujours en activité. Les documents montrent qu’il a travaillé sans relâche pour réactiver ses anciens réseaux, en recourant à des alliés connus tels Jalaluddin Haqqani et Gulbuddin Hekmatyar dont les réseaux forts de milliers de combattants sont responsables de nombreuses vagues de violence en Afghanistan. »

Le gouvernement américain accuse à présent le Pakistan, qu’il reconnaît publiquement comme étant l’un de ses nombreux alliés, de soutenir les forces afghanes combattant les Etats-Unis. Ces accusations soulignent l’hypocrisie de base de l’intervention américaine en Afghanistan. Il n’est pas question de combattre l’islamisme ou le terrorisme de droite mais de défendre les intérêts stratégiques américains et de contrôler l’équilibre des pouvoirs sur un continent asiatique changeant rapidement.

Alors qu’il confronte une opposition populaire de masse à l’occupation américaine en Afghanistan, Washington a été en mesure de façonner un accord entre les factions appuyées par le Pakistan et réunissant Hekmatyar, Haqqani, et les talibans d’un côté, et les forces de l’Alliance du Nord soutenant le régime de Karzaï à Kaboul, de l’autre. Ces dernières ont historiquement été soutenues par le rival régional du Pakistan, l’Inde, ainsi que la Russie. Toutefois, un virage de l’impérialisme américain pour affronter le Pakistan comporte d’immenses dangers, notamment une confrontation avec la Chine, l’allié du Pakistan le plus puissant dans la région.

(Article original paru le 27 juillet 2010)

à voir également :

- Des soldats américains s’excusent pour une tuerie en Irak

- Ne touchez pas à WikiLeaks !

- Les révélations du site Wikileaks : Rapports explosifs sur la guerre en Afghanistan

- Afghanistan : un ennemi nommé Pakistan

- Wayne Madsen est méfiant sur l’affaire WikiLeaks (vidéo)

Source : WSWS

Géopolitique de l’Afghanistan – volet 2 (vidéo)

30 juil

Dans le cadre de la crise afghane, ce pays ne fait plus face à un grand jeu bipolaire. Les changements géopolitiques actuels ainsi que l’apparition de nouveaux intérêts amènent la présence de plusieurs pays dans ce cœur du monde eurasiatique. L’étude d’Aymeric Chauprade apporte un éclaircissement sur les enjeux et la situation de l’Afghanistan.

voir la suite : Realpolitik.tv

volet 1 : Géopolitique de l’Afghanistan – volet 1 (vidéo)

Géopolitique du Moyen-Orient par Webster Tarpley (vidéo)

29 juil

1/5

2/5

3/5

4/5

5/5

Wayne Madsen est méfiant sur l’affaire WikiLeaks (vidéo)

28 juil

S’agit-il d’une manipulation dont le dessein serait un contrôle d’internet type Big Brother ou ce sont de véritables révélations par WikiLeaks ? Les fuites de documents secrets semblent être bien suspectes pour Wayne Madsen, John Young et également pour Webster Tarpley.

1/2

2/2

à lire également :

- Des soldats américains s’excusent pour une tuerie en Irak

- Ne touchez pas à WikiLeaks !

- Les révélations du site Wikileaks : Rapports explosifs sur la guerre en Afghanistan

- Afghanistan : un ennemi nommé Pakistan

Top Secret America : Une Amérique pas si secrète

28 juil

Le Washington Post publie une enquête sur l’évolution de la communauté du renseignement US qui peine à étonner, tant par la nature des informations publiées que par l’analyse qui en est faite.



Signée par les éminents journalistes Dana Priest et William M. Arkin, l’enquête journalistique “Top Secret America” fait l’objet d’un mini-site dédié hébergé par le Washington Post, agrémenté de graphiques interactifs et d’une cinématique d’introduction. Réalisé au cours des deux dernières années, ce reportage vise à décrire les développements et l’expansion du renseignement américain depuis le 11 septembre 2001.

Les chiffres sont au centre du reportage Top Secret America, qu’il s’agisse du montant des contrats alloués à des compagnies privées, du nombre d’agences chargées d’une même mission ou du nombre de sous-traitants employés par une institution. Malgré cette pléthore de chiffres, la base de données ne recèle pas de grandes découvertes pour qui s’intéresse au renseignement US, étant fondée presque exclusivement sur des informations publiées lors des signatures de contrats sur des sites gouvernementaux ou sur ceux des sociétés concernées.

Si l’effort visant à créer un recensement exhaustif des sous-traitants du renseignement américain est louable, ce listing ne se suffit pas à lui-même, en l’absence d’une mise en contexte suffisante. L’argumentaire du reportage ne se révèle pas aussi complet que la base de données qui l’accompagne, reposant principalement sur quelques chiffres et affirmations choc.

“850 000 individus détenant une accréditation Top Secret”

Ce chiffre impressionnant est présenté dès la vidéo d’introduction et ne fait pas réellement l’objet d’explications. Il est tout d’abord à mettre en rapport avec l’effectif global de la communauté du renseignement, du gouvernement américain et des forces armées US, institutions qui font toutes usage plus ou moins régulièrement de documents classifiés. Les principales agences de renseignement américaines comptent environ 100 000 employés, le FBI plus de 30 000, le DHS regroupe plus de 200 000 effectifs au sein de plusieurs agences, les forces armées américaines comptent un total de 1.4 millions de personnels d’active. Plusieurs ministères américains ont également accès à des documents classifiés, notamment ceux de la justice, des finances, des affaires étrangères et de l’énergie. Le congrès et le sénat américain compte également un certain nombre de ces accréditations, au même titre que les administrations locales dans chacun des cinquante états. S’il est certain que tous les fonctionnaires de ces administrations ne disposent pas d’une accréditation Top Secret, il serait également inexact de laisser penser que ce passe-droit est désormais plus répandu dans le secteur privé qu’au sein du gouvernement fédéral.

L’augmentation des accréditations de niveau “top secret” n’est pas seulement liée à l’externalisation, mais également aux multiples effets de la surclassification. Les services de renseignement américains sont connus pour leur recours quasi-systématique à la classification, pour tous types de données. Les informations les plus sensibles ne sont plus les seules à recevoir le tampon Top Secret, mais également toutes les données connexes, des plus petits détails techniques, aux tâches administratives ou logistiques ayant un vague lien avec le recueil ou l’analyse du renseignement. Ce verrouillage généralisé nécessite donc de tous les acteurs de disposer des accréditations adéquates, obtenues après des vérifications poussées (screening), voire des entretiens et des enquêtes complémentaires. Il est également à noter que l’obtention d’une telle accréditation permet de consulter ponctuellement un document Top Secret si les circonstances l’exigent et non d’avoir un accès sans restriction à tous les documents de cet échelon.

Pour de nombreux contrats, y compris les moins sensibles, les agences exigent désormais des sous-traitants accrédités, afin d’éviter le moindre risque. Ceci renforce encore l’augmentation du nombre des autorisations et a donné naissance à des sociétés spécialisées dans le recrutement d’employés autorisés Top Secret.

“2 000 compagnies sous-traitant pour le renseignement”

Là encore, le chiffre est fourni sans beaucoup d’explications, l’enquête préférant s’attarder sur la multiplication des contrats et ce qu’elle considère comme une croissance sans fin de la communauté du renseignement, à travers l’externalisation. Pourtant, nombre de ces entreprises sous contrat ne prennent pas part au travail de renseignement, mais se voient déléguer des tâches de soutien, de maintenance ou de R&D.

Ce recours accru par les agences de renseignement à des sous-traitants privés est notamment lié aux baisses de crédits qui ont suivi la fin de la guerre froide. La CIA en particulier, a subi une véritable cure d’amaigrissement, les services jugés les moins utiles subissant des réductions de moyens, voire des fermetures, entraînant perte de compétences et retards technologiques. Peu après le 11 septembre, la CIA a du très rapidement remonter en puissance, recevant d’importants crédits à cet effet. L’agence entreprit alors d’externaliser une part de ses activités de soutien, parmi lesquelles l’intendance, la maintenance ou encore la sécurité, afin de concentrer le recrutement et la formation de ses employés à son cœur de métier: la collecte et l’analyse du renseignement.

Dans le même temps, la CIA a également signé de nombreux contrats de R&D et investi directement dans des compagnies spécialisées dans les NTIC et les technologies ISR, afin de rattraper son retard et de contrer la concurrence de la NSA. L’agence centrale avait également perdu du terrain en matière d’opérations clandestines et de renseignement humain, au point que ces activités se voyaient souvent accaparées par le SOCOM, qui bénéficiait du soutien de Donald Rumsfeld. Là encore, le secteur privé fut mis à contribution et la CIA eu recours au service de plusieurs SMP, notamment Blackwater, avec qui l’Agence mène encore des opérations en AfPak.

De la même manière, les autres agences de renseignement ont externalisé plusieurs secteurs de leur activité afin de réserver leurs effectifs au commandement et à l’analyse du renseignement. La logistique, le recueil et le traitement des informations les moins sensibles, la traduction et la R&D sont parmi les activités qui font l’objet d’une privatisation plus ou moins soutenue selon les services.

“Trop d’agences, trop d’informations”

Ces problématiques sont soulevées au cours du reportage, mais les auteurs ne semblent pas chercher à y apporter des réponses. Le monde du renseignement américain n’est pas exempt d’imperfections, de rivalités, de cloisonnements et de redondances, mais ces reproches assez classiques ne font pas l’objet d’un argumentaire solide dans Top Secret America.

Le nombre d’agences chargées du renseignement peut sembler élevé mais découle de réponses apportées en leur temps à des besoins spécifiques. Ces agences, créées pour la plupart après la seconde guerre mondiale, opèrent dans des champs d’action qui leur sont propres: renseignement extérieur (CIA), lutte contre les trafics (DEA, ATF), protection d’autorités (Secret Service), renseignement intérieur (DHS), renseignement militaire (DIA, MI), enquêtes criminelles et contre-espionnage (FBI, DoJ). D’autres agences ou sous-agences se concentrent chacune sur un type de renseignement précis, qu’il s’agisse d’imagerie (NRO), d’interceptions de communications (NSA), de renseignement géospatial (NGA), etc. Si les relations interagences sont parfois problématiques et si les opérations de plusieurs agences tendent parfois à se chevaucher, la fusion des services ne constitue pas toujours une solution viable.

La communauté du renseignement doit bien évidemment se réformer et progresser dans la coopération et le partage de l’information, mais la fusion ou l’intégration au sein d’une nouvelle chaîne hiérarchique entraîne une inévitable période d’inertie et des frictions internes qui ne peuvent être négligées. De plus, un gain d’efficacité n’est pas toujours garanti.

Enfin, Top Secret America n’échappe pas au cliché représentant des agences de renseignement submergées par des flots d’informations peu utiles qu’elles ne pourraient contrôler et qui les empêcheraient de réfléchir. Si les services de renseignement font face à une multiplication des flux d’informations à traiter, il ne leur est pas permis d’ignorer des sources d’information et ils sont contraints de se doter des technologies et des process adéquats à leur exploitation. Une évidence pointée par Clay Shirky: “It’s not information overloard. It’s filter failure.”

Source : Zone d’Intérêt

Cyber-guerre : l’inquiétude des Etats-Unis (vidéo)

28 juil

Si la vidéo n’est plus disponible, vous pouvez la visionner ici.

Afghanistan : un ennemi nommé Pakistan

27 juil

par Charles Bwele pour Alliance Géostratégique

Wikileaks en irritera certainement plus d’un entre Washington et Bruxelles : le canard enchaîné de la toile a publié plus de 90 000 documents confidentiels – issus des armées et des services de renseignements américains – détaillant les vices (à peine) cachés et la désastreuse évolution du conflit afghan… à des années-lumières des réconfortants discours officiels.

Déjà accusée de part et d’autre de l’Atlantique de manquer de clarté et de fermeté dans sa conduite de guerre, notamment par le Général Desportes qui s’est également fait taper sur les doigts par son gouvernement, l’administration Obama est désormais confrontée à une criante vérité qui sape les fondations de ses stratégies Af-Pak passées, futures, et surtout profondément contradictoires.

Apparemment, par crainte d’une cécité informationnelle comparable à celle précédant les attentats du 11 septembre, les services de renseignements américains ont littéralement versé dans une méticulosité voire un zèle en matière de rapports et d’archivages. Les observateurs attentifs de la scène géostratégique ne les blâmeront point. D’ores et déjà, les quotidiens The Guardian, The New York Times et Der Spiegel ont produit des synthèses et des analyses valant largement le détour. Pour ma part, j’en retiens quatre éléments clés :

1. Les services secrets pakistanais sont l’incontournable et fidèle allié des Talibans « Af-Pak » : régulières réunions secrètes, assassinats de hauts fonctionnaires afghans, approvisionnement en armes, soutien financier, conseil stratégique et tactique dans la lutte anti-FIAS. Le Pakistan peut-il encore être désigné comme « allié » ? Dans tous les cas, la stabilisation tant prônée ici et là n’est pas pour demain.

2. Surnommée « The Black Unit », la Task Force 373 a pour but de capturer ou de neutraliser des lieutenants Talibans / Al-Qaïda en Afghanistan. Composée de soldats de la Delta Force et de l’US Navy Seals, elle n’est intégrée à aucune chaîne de commandement de la FIAS, elle ne reçoit ses ordres que du Pentagone et ne rend des comptes et des rapports qu’à celui-ci. La TF 373 dispose d’une Joint Prioritized Effects List dans laquelle figurent des leaders talibans / Al-Qaïda, des barons de la drogue et des faiseurs / poseurs de bombes. Wikileaks fait aussi état de leurs tragiques bavures dont l’une qui causa la mort de six écoliers afghans alors que les soldats croyaient viser Abou Layth Al Libi, membre d’Al-Qaïda.

3. Les Talibans disposent de MANPADS (lance-missiles portables) à guidage infrarouge, un fait qui a longtemps été « omis » par les services d’informations de l’OTAN. Leurs tirs réussissent très rarement mais ils soumettent les hélicoptères et les chasseurs volant à basse altitude à des risques supplémentaires. En 2007, un hélicoptère Chinook prétendument abattu par un RPG (selon le Pentagone) fut en fait touché par un tir de MANPAD. En outre, les soldats de la FIAS entreprennent très souvent de détruire un missile crashé sans dégât afin d’empêcher toute réutilisation par les Talibans.

4. Plusieurs documents rapportent une disparition croissante des fonds destinés à l’aide humanitaire et l’invisibilité conséquente des projets afférents dans l’éducation, la santé et les infrastructures primaires. La reconstruction peut attendre…

En réalité, Les documents Wikileaks ne révèlent absolument rien de nouveau, ils vomissent simplement les détails de ce que tout le monde supposait ou savait déjà, amplement confirmés par les armées et les services de renseignements d’Oncle Sam. Pire : ces documents tombent seulement quelques semaines après la tourmente consécutive au remplacement punitif (peut-être justifié) de l’opiniâtre Général McChrystal par son brillant homologue Petraeus. Déjà accusée de part et d’autre de l’Atlantique de manquer de clarté et de fermeté dans sa conduite de guerre – notamment par le Général Desportes qui s’est également fait taper sur les doigts par son gouvernement, l’administration Obama est désormais confrontée à une criante vérité qui sape les fondations de ses stratégies Af-Pak passées, futures, et surtout profondément contradictoires.

Quelle attitude adoptera-t-elle face à ce « top secret » de polichinelle ?

A. La Maison Blanche prétendra que les documents Wikileaks ne révèle qu’un aspect des choses ou qu’il ne s’agit que de fuites concernant des aspects infinitésimaux du conflit afghan… avant de brosser une analyse plus nuancée et plus complexe de l’allié pakistanais, comme on en lit très souvent dans les revues stratégiques y compris dans ce webzine.

B. La Maison Blanche affirmera que seuls quelques hauts cadres ou quelques franges radicales des services secrets pakistanais fricotent avec l’ennemi taliban. D’où ses remontrances à Islamabad qui a aussitôt pris les mesures appropriées.

C. La Maison Blanche invoquera les complexités intrinsèques (et hautement réelles) du théâtre afghano-pakistanais et la nécessité de gagner cette guerre afin de « protéger la civilisation, la démocratie, la sécurité globale, l’Asie centrale, l’arme nucléaire pakistanaise, les intérêts des États-Unis », etc., etc., etc.

D. La Maison Blanche – rythmée par ses DJ de la rhétorique – mixera très probablement un peu de A, de B, de C avec un plan D dont elle n’a plus vraiment le secret. Outre-Atlantique, les champions du poker verbal sont également légion.

Sur la scène intérieure, l’administration Obama est confrontée à de multiples échéances : les Tea Parties grignotent lentement et sûrement sa crédibilité, les mid-term elections de l’automne 2010 sanctionneront ses politiques économique et stratégique, sa (pré-)campagne électorale débutera en mi-2011. Nul doute que l’épine afghane se fera encore douloureusement sentir. Sur la scène géopolitique, elle n’est guère sortie de l’auberge : Washington verse chaque année des milliards de dollars d’assistance économique et militaire pendant que l’ISI conseille et soutient les Talibans afin qu’ils l’emportent à l’usure sur l’OTAN en Afghanistan. Et si le cash d’Oncle Sam servait précisément à « contrer cette contre-insurrection » ? Plutôt ubuesque.

Au départ, la FIAS et Enduring Freedom avaient pour but de renverser puis d’empêcher la talibanisation de l’Afghanistan et sa sanctuarisation par Al-Qaïda. Presque dix ans plus tard, les fameuses « avancées tactiques, sécuritaires et politiques » servies et resservies par les huiles de l’OTAN ne trompent plus personne. Comment  la Maison Blanche claironnera-t-elle  une énième nouvelle stratégie à l’été-automne 2010 en programmant simultanément un retrait progressif des troupes américaines pour 2011 alors que la situation sur le théâtre afghan ne cesse d’empirer ? Faudra-t-il une autre révélation de Wikileaks – de sources sûres, une fois de plus – sur l’inaptitude complète de l’armée afghane à sécuriser un tant soit peu son territoire national ?

Pour peu que la FIAS et Enduring Freedom aient réussi, la nébuleuse dénommée Al-Qaïda a-t-elle vraiment besoin d’un quelconque sanctuaire ? De petites cellules locales de garçons énervés, « brainwashés » et radicalisés peuvent frapper du Pakistan, d’Afghanistan, de Somalie, d’Arabie Saoudite, du Yémen, du Royaume-Uni, d’Allemagne, des Pays-Bas ou des États-Unis. À mes yeux, cette sempiternelle notion de sanctuaire fut peut-être valable à la fin des années 1990, beaucoup moins dans les années 2010.

Après dix ans de conflit, Washington et Bruxelles feraient mieux de reconnaître ouvertement à quel point leurs perspectives et leurs desseins divergent fortement de ceux d’Islamabad… qui n’a qu’une seule fixation : l’Inde, puissance économique, technologique, militaire et nucléaire montant rapidement en grade. Les stratèges pakistanais sont obsédés par ce frère ennemi, ce rival séculaire, craignant par-dessus tout qu’il n’exploite l’Afghanistan comme profondeur stratégique et encercle peu ou prou le Pakistan. Bref, mieux vaut les Talibans plutôt qu’un containement indo-américain.

Peu avant l’investiture de l’administration Obama, le chef du Pentagone Robert Gates affirmait vouloir « redonner de l’utilité à la force ». Quelle utilité pour ces 100 000 troupes en Afghanistan ? Quel sens donner à la mort des soldats après lecture des documents Wikileaks ? J’avais déjà longuement abordé ces sulfureuses questions (parmi tant d’autres) dans Afghanistan : chronique d’une défaite organisée… que je ne recommande guère au cas où ces lignes vous agaceraient.

Enfin, les déboires de l’OTAN en Afghanistan suscitent quelques questions essentielles : les armées occidentales, sophistiquées et onéreuses, peuvent-elle encore réellement agir sur le temps long ? Peuvent-elles encore combattre d’âpres guérillas baignant dans un temps social très long, dans un environnement rudimentaire, dans une mortalité élevée, et ce, malgré une forte pénétration de l’internet et/ou de la téléphonie mobile en leurs seins ?

NB : Des guérillas longues et dures comme celle afghane, pas des sommaires batailles hybrides ou irrégulières en Afrique, en Amérique latine ou au Moyen-Orient.

Penser le temps long (comme le souhaitent et le font maints analystes de défense et historiens militaires) est une chose, agir sur le temps long en est une autre, a fortiori lorsqu’on vit dans une société pacifiée, presque aseptisée, plutôt voire très âgée et néanmoins immergée dans l’urgence permanente

Pendant les guerres du Vietnam et d’Algérie, chaque foyer américain ou européen avait tout au plus un téléphone fixe et/ou un téléviseur et regardait au trop trois chaînes de télévision. Si vous lisez cet article, alors vous êtes connecté à l’internet avec votre ordinateur fixe / portable, disposez sûrement d’une ligne de téléphone fixe, et d’un voire de plusieurs téléphones mobiles et téléviseurs.

Votre temps stratégique, politique ou médiatique est de facto très différent de celui de votre père ou de votre grand-père.

 Source : Alliance Géostratégique

Les révélations du site Wikileaks : Rapports explosifs sur la guerre en Afghanistan

26 juil

par Philippe Rivière pour Le Monde diplomatique

Une masse considérable de fichiers confidentiels de l’armée américaine vient d’être dévoilée, lundi 26 juillet, par le site Internet Wikileaks.org. Ces documents relatent, événement après événement, le quotidien d’une guerre entamée en octobre 2001 et d’une occupation qui n’en finit pas.

Julian Assange, ex-hacker, fondateur de Wikileaks. (le Figaro)

Fouiller l’ensemble des quelque 92 000 rapports d’incident divulgués constituera une tâche herculéenne, dans laquelle se sont déjà lancés les trois journaux ayant bénéficié d’une exclusivité de la part du site d’investigation : The Guardian, The New York Times et Der Spiegel. Ils offrent chacun sur leur site une première plongée dans ces 200 000 pages de « journaux de bord de guerre » (d’où le titre, War Logs), qui donnent de la guerre en Afghanistan une image dévastatrice aussi bien pour les talibans que pour les occupants occidentaux, Etats-Unis en tête.

Parmi les 300 rapports sélectionnés dans cette masse par The Guardian, trois concernent les troupes françaises. Notamment ceci, qui n’avait jamais été rendu public : le 2 octobre 2008, à Tangi Kalai, à proximité de Kaboul, elles ont fait feu sur un bus s’approchant trop près d’un convoi militaire, blessant huit enfants.

Interrogé, lors d’une conférence de presse organisée ce lundi à Londres, sur d’éventuels crimes de guerre dévoilés dans ces fichiers, Julian Assange, le porte-parole de Wikileaks, estimait que « la véritable histoire que racontent ces données, c’est que c’est la guerre, une chose après l’autre, des petits événements qui se succèdent, la mort d’enfants, les insurgés, les forces armées, les personnes blessées… c’est l’histoire de cette guerre depuis 2004 ».

Sur la carte dessinée par les « data journalists » (journalistes de données) du Guardian à partir de ces rapports, on peine à distinguer une « ligne de front » ou de grands mouvements stratégiques (voir la carte des incidents). Ce sont, un peu partout dans le pays, des engins explosifs improvisés (IED) qui tuent des civils, des troupes de la coalition ou des militaires afghans (voir la carte des IED).

Si, pour le président afghan Hamid Karzai, cette fuite ne nous apprend « rien qui ne soit déjà connu », Julian Assange est plus convaincant quand il affirme qu’une foule d’informations se nichent dans les données qu’il a collectées : « Regardez par exemple le ratio du nombre de tués par rapport aux blessés et aux prisonniers : cette guerre est extrêmement létale.

Le site pense ainsi pouvoir déjà mettre en évidence plusieurs éléments :

  • sur l’implication du Pakistan dans les attaques contre les forces de la coalition ;
  • sur le rôle qu’on prête encore, au sein de l’armée, à Oussama Ben Laden ;
  • sur une présence clandestine des Iraniens ;
  • sur les combats entre soldats afghans ;
  • sur l’unité américaine TF-373, spécialisée dans la capture et l’assassinat de chefs talibans, et qui disposerait d’une liste de 2 000 noms ;
  • sur le fait que les Etats-Unis ont caché au public l’usage de missiles sol-air par les talibans contre un hélicoptère Chinook ;
    le tout avec force détails, d’incident en incident et de mission en mission.

Quant au tableau des pertes humaines directes recensées par ces fichiers, qui couvrent six années de guerre (2004-2009), il est éloquent :

Nombre de morts
Ennemis 15 506
Civils 4 232
Armée afgh. 3 819
OTAN 1 138

à lire également :

- War Logs : La plus grande fuite de renseignements de l’histoire de la guerre

- Ne touchez pas à WikiLeaks !

- Des soldats américains s’excusent pour une tuerie en Irak

Source : Le Monde diplomatique

Israël : un atout stratégique ou un handicap pour les USA ?

26 juil

par Chas Freeman

Le mardi 20 juillet, le Centre Nixon organisait un déjeuner/débat sur le thème : “Israël : un atout stratégique ou un handicap ?” au cours duquel Chas Freeman, Jr., (ambassadeur des Etats-Unis pour l’Administration H.W. Bush en Arabie saoudite de 1989 à 1992) a prononcé l’intervention qui suit. – Paul Woodward – War in Context

Chas Freeman :

Israël est-il un atout stratégique ou un handicap pour les Etats-Unis ? Question intéressante. Nous devons remercier le Centre Nixon de l’avoir posée. A mon avis, il y de nombreuses raisons qui font que les Américains souhaitent l’Etat juif tel qu’il est. Mais dans les circonstances présentes, qu’Israël soit un atout stratégique pour les Etats-Unis ne rentre pas dans ces raisons. Si nous inversons la question cependant, pour nous demander si les Etats-Unis sont un atout stratégique ou un handicap pour Israël, la réponse ne fait aucun doute.

Les USA passent à la caisse

Les contribuables des Etats-Unis financent entre 20 et 25% du budget Défense d’Israël (selon la méthode de calcul). 26% des 3 milliards d’aides militaires que nous garantissons à l’Etat juif chaque année sont dépensés en produits de défense par Israël. Exclusivement, les entreprises israéliennes sont traitées comme des entreprises états-uniennes pour l’accès aux marchés publics de défense des Etats-Unis.

Grâce aux affectations du congrès, nous avons souvent payé la moitié du coût de la recherche Défense des Israéliens et de leurs projets de développement, même lorsque – comme c’est le cas pour la défense contre les missiles non téléguidés de très courte portée – la technologie mise au point était pour l’essentiel sans rapport avec nos propres besoins militaires. Bref, à bien des égards, les contribuables états-uniens financent des emplois dans les industries militaires israéliennes qui auraient pu profiter à nos propres salariés et entreprises. Pendant ce temps, Israël obtient pratiquement tout ce qu’il veut en termes de systèmes d’armement haute technologie, et nous, nous passons à la caisse.

Les subventions visibles accordées par le gouvernement US à Israël montent à plus de 140 milliards de dollars depuis 1949. Une telle somme fait qu’Israël est de loin le premier bénéficiaire des largesses américaines depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le total serait beaucoup plus élevé encore si l’aide à l’Egypte, à la Jordanie, au Liban, et le soutien aux Palestiniens dans les camps de réfugiés et les territoires occupés étaient incluse. Ces programmes ont des buts complexes mais ils se justifient dans une large mesure par rapport à leur contribution à la sécurité de l’Etat juif.

Le revenu par habitant en Israël est aujourd’hui d’environ 37 000 dollars – à égalité avec le Royaume-Uni -, et Israël n’en est pas moins le plus grand bénéficiaire de l’aide étrangère US, laquelle rentre pour plus d’un cinquième dans ce revenu. Les transferts annuels gouvernementaux montent à plus de 500 dollars par Israélien, sans compter le coût des avantages fiscaux pour les dons et prêts privés qui ne sont ouverts à aucun autre pays étranger.

Ces avantages militaires et économiques ne sont pas tout. Le gouvernement américain ne ménage pas non plus sa peine pour protéger Israël des conséquences politiques et juridiques internationales de sa politique et de ses actes dans les territoires occupés et contre ses voisins, ou – comme on l’a vu récemment – en haute mer. Les quelque 40 veto que les Etats-Unis ont opposés afin de protéger Israël au Conseil de sécurité des Nations-Unies ne sont que la partie visible de l’iceberg. Nous avons bloqué un nombre autrement plus important de réactions potentiellement dommageables pour Israël venant de la communauté internationale, suite à la conduite israélienne. Le coût politique pour les Etats-Unis, internationalement, pour avoir gaspillé de cette manière tant de notre capital politique est exorbitant.

Là où Israël n’a pas de relations diplomatiques, les diplomates US prennent régulièrement sa défense. Comme je le sais par expérience personnelle (j’ai été remercié par le gouvernement israélien d’alors pour mes efforts couronnés de succès déployés pour son compte en Afrique), le gouvernement US a été le promoteur constant, et souvent le financier, des différentes formes de programmes de coopérations israéliens avec les autres pays. Ce qui est important aussi c’est que l’Amérique – avec très peu d’autres pays – est restée moralement engagée dans l’expérience juive pour un Etat au Moyen-Orient. Il y a bien plus de juifs à vivre aux Etats-Unis qu’il y en a en Israël. Ce ferme soutien américain devrait très largement contrebalancer les craintes qui montent de la tendance actuelle qui a conduit plus de 20% des Israéliens à quitter Israël, pour beaucoup vers les Etats-Unis où les juifs profitent d’une sécurité et d’une prospérité sans précédent.

En quoi est-ce bon pour les Etats-Unis ?

De toute évidence, Israël obtient beaucoup de nous. Pourtant, il est pratiquement tabou aux Etats-Unis de demander en quoi c’est bon pour notre pays. Je n’arrive pas à imaginer pourquoi. Pourtant, c’est justement la question qui m’a été demandé d’aborder aujourd’hui : qu’est-ce qui est bon – ou qui ne l’est pas – pour nous de faire tout cela pour Israël.

Nous devons commencer par reconnaître que notre relation avec Israël n’a jamais été conduite par un raisonnement stratégique. A commencer par le Président Truman qui a rejeté l’avis de ses conseillers stratégiques et militaires par déférence pour ses sentiments personnels et son opportunisme politique. Puis, nous avons mis un embargo sur les armes à destination d’Israël jusqu’à ce que Lyndon Johnson l’abolisse en 1964, dans un échange explicite avec un soutien financier juif à sa campagne contre Barry Goldwater. En 1973, pour des raisons spécifiques à la Guerre froide, nous avons dû venir à la rescousse d’Israël dans la guerre contre l’Egypte. L’embargo pétrolier arabe qui en a résulté nous a coûté très cher. Et puis, il y a tout ce temps que nous avons consacré à ce perpétuellement inopérant, et depuis longtemps défunt, « processus de paix ».

Mais les relations US/Israël ont eu aussi des conséquences stratégiques. Il n’y a aucune raison de douter des témoignages des artisans des principaux actes terroristes antiaméricains qui sont constants sur la motivation de ces attaques contre nous. Selon Khalid Sheikh Mohammed à qui on attribue les attaques du 11 Septembre, leur objectif était de concentrer l’attention « du peuple américain… sur les atrocités commises par l’Amérique pour soutenir Israël contre le peuple palestinien… » Comme Osama Bin Laden, prétendant parler au nom des musulmans du monde entier, l’a dit et redit : « Nous avons… déclaré à de nombreuses reprises, depuis plus de deux décennies et demie, que la raison de notre désaccord avec vous est votre soutien à vos alliés israéliens qui occupent la terre de Palestine… » Un nombre très important dans les nombreuses vies et les milliers de milliards de dollars que nous avons sacrifiés dans notre conflit grandissant avec le monde islamique, doit être attribué aux coûts de notre relation avec Israël.

Il est utile de rappeler que nous comptons généralement sur nos alliés et partenaires stratégiques pour qu’ils le fassent pour nous. En Europe, en Asie, et ailleurs au Moyen-Orient, ils fournissent les bases et soutiennent la projection de la puissance américaine au-delà de leurs propres frontières. Ils se joignent à nous sur les champs de bataille comme au Koweït et en Afghanistan, ou alors ils assument le coût de nos opérations militaires. Ils aident à recruter d’autres partenaires pour nos coalitions. Ils coordonnent leur aide étrangère avec les nôtres. Beaucoup assument les frais de notre utilisation de leurs installations, avec « un soutien du pays d’accueil » qui réduit ceux de nos opérations militaires à partir et à travers leur territoire. Ils montent des réserves d’armes pour nos troupes, au lieu d’utiliser leurs propres troupes. Ils paient comptant les armes que nous leur cédons.

Israël vit au crochet de l’armée américaine

Israël ne fait rien de tout cela et ne manifeste aucun intérêt pour le faire. Peut-être qu’il ne peut pas. Il est si éloigné des autres pays au Moyen-Orient qu’aucun de ses voisins n’accepterait des plans de vol israéliens partant de son sol ou transitant sur son sol. Israël ne sert donc à rien en termes de soutien pour la projection de la puissance américaine. Il n’a pas d’autre allié que nous. Il n’a cultivé aucune amitié. La participation israélienne à nos opérations militaires ferait plutôt fuir celle des autres pays. Pendant ce temps, Israël a pris l’habitude de vivre au crochet de l’armée américaine. L’idée que les contribuables israéliens aient à défrayer les USA des coûts de leurs opérations d’assistance étrangère ou militaire, ne serait-ce que celles conduites sur ordre d’Israël, cette idée serait accueillie avec stupéfaction en Israël et incrédulité sur la Colline du Capitole.

On essaie parfois de justifier l’aide militaire à Israël par l’idée qu’Israël est un banc d’essai pour de nouveaux systèmes d’armement et concepts opérationnels. Mais on ne peut désigner aucun programme militaire de recherche et développement en Israël qui aurait été initialement lancé par nos hommes et nos femmes en uniforme. Tout émane d’Israël, ou des membres du Congrès US agissant en son nom. De plus, Israël ne vend pas qu’aux Etats-Unis, mais aussi à la Chine, à l’Inde, et sur les autres grands marchés de l’armement. Il ne se sent nullement obligé de prendre en compte les intérêts US dans ses transferts d’armements et de technologies à des pays tiers et s’il le fait, c’est uniquement sous la contrainte.

D’ailleurs, il y a des décennies que les forces aériennes d’Israël ne se sont pas battues avec d’autres forces dans les airs. Israël en est arrivé à se spécialiser dans le bombardement d’infrastructures civiles et de milices dépourvues de défense antiaérienne. Les Etats-Unis n’ont guère à apprendre de tout cela. De même pour la marine israélienne, elle n’est confrontée à aucune menace navale réelle. L’expérience qu’a Israël dans les arrestations d’infiltrés, de pêcheurs et autres flottilles d’aides humanitaires n’est pas un modèle sur lequel la marine US a à plancher. L’armée israélienne, pourtant, a quelques leçons à donner. Aujourd’hui elle est dans sa cinquième décennie de mission d’occupation et elle a développé des techniques de pacification, d’interrogatoires, d’assassinats, et autres attaques de drones qui ont inspiré certaines opérations US, comme à Fallujah, Abu Graib, en Somalie, au Yémen, et en Waziristan. Récemment, Israël a sorti différents modèles de robot tueur télécommandé (notamment le VIPeR – ndt). Ces robots permettent à des agents placés à distance devant des écrans vidéo d’exécuter sommairement quelqu’un qui leur paraît suspect. On peut concevoir que de tels moyens qui permettent, sans risque, de massacrer des populations hostiles puissent être utilisés dans quelque future opération militaire américaine, mais je ne l’espère pas. J’ai beaucoup de mal à concilier la philosophie qu’ils incarnent avec les valeurs que les Américains aspirent traditionnellement à symboliser.

Il est dit parfois que, tout à son honneur, Israël ne demande pas aux Etats-Unis de combattre à sa place ; que c’est simplement l’argent et les armes qu’il veut pour combattre lui-même. Laissons de côté la question de savoir si les guerres d’Israël sont ou devraient être celles de l’Amérique. De dire qu’Israël ne nous demande pas de nous battre pour lui n’est plus vrai. Le fait que des apologistes éminents d’Israël aux Etats-Unis aient été les promoteurs les plus déterminés de l’invasion de l’Iraq ne prouve pas, évidemment, qu’Israël ait été l’instigateur de cette grave mésaventure. Mais ce sont les mêmes qui poussent aujourd’hui pour une agression militaire américaine contre l’Iran, explicitement pour protéger Israël et préserver son monopole nucléaire au Moyen-Orient. Leur apologie est totalement coordonnée avec le gouvernement d’Israël. Personne dans la région ne veut que l’Iran n’ait l’arme nucléaire, mais Israël est le seul pays à faire pression sur les Américains pour aller faire la guerre pour cela.

Enfin, la nécessité de protéger Israël contre l’indignation internationale qui empire, due à sa conduite, continue de nuire à notre réputation mondiale et régionale. Cela a gravement compromis nos relations avec le milliard six cent millions de musulmans dans le monde. Ces dommages portés à notre influence et à notre crédibilité internationales, à notre leadership, sont, je pense, beaucoup plus graves que les fardeaux économiques et autres de notre relation avec Israël.

Des relations sur la réalité, pas sur un mythe, dans la paix, pas dans la guerre

Dans ce contexte, il est remarquable qu’une idée aussi stupide – que celle qu’Israël est un atout stratégique – ait pu devenir une position de sagesse traditionnelle et indiscutable aux Etats-Unis. Peut-être est-ce simplement ce que quelqu’un a dit autrefois, « le peuple… est plus facilement victime d’un gros mensonge que d’un petit ». Quoi qu’il en soit, les Etats-Unis et Israël ont beaucoup investi dans leurs relations. Baser notre coopération sur une thèse et des faits incapables de résister à un examen est dangereux. C’est particulièrement risqué dans le contexte des pressions budgétaires actuelles aux Etats-Unis. Celles-ci vont sans doute obliger bientôt à des révisions majeures, à la fois du niveau des dépenses de défense états-unienne et dans notre stratégie mondiale, au Moyen-Orient comme ailleurs. Les USA ont également mis en place des programmes financés au niveau fédéral en Israël, en concurrence directe avec des programmes similaires américains.

Pour prospérer sur le long terme, les relations d’Israël avec les Etats-Unis ont besoin de se fonder sur la réalité, par sur un mythe, et dans la paix, pas dans la guerre.

Chas Freeman a dû renoncer à présider le Conseil national du Renseignement comme le lui proposait Barack Obama, sous les pressions et les calomnies des lobbies pro-israéliens en mars 2009 ; voir : Le préféré d’Obama démissionne à cause du lobby israélien – Al Jazeera.

21 juillet 2010 – The Nixon Center – War in Context

sous-titrage et traduction : JPP – Info-Palestine

Source : Le Grand Soir

Hitler, les Arabes et les Juifs

23 juil

par Nora Benkorich pour La vie des idées

Si certains Arabes, pour des raisons variées, ont soutenu le régime nazi, d’autres, et en plus grand nombre, ont pris parti pour les Alliés et se sont élevés contre l’antisémitisme. Le livre de Gilbert Achcar vient opportunément nuancer un champ historiographique encore trop largement voué aux caricatures.

Depuis quelques années, les travaux historiques consacrés au thème de la réception arabe de la Shoah et, plus généralement, des relations entre le monde arabo-musulman et l’Allemagne nazie, se multiplient et font débat. Dans ce sillage, l’ouvrage de Gilbert Achcar Les Arabes et la Shoah, sorti en octobre 2009, se distingue tant par l’ampleur et la variété de sa bibliographie et de ses sources, que par ses efforts de conceptualisation, ses qualités scientifiques et, surtout, son souci constant de neutralité axiologique. Cette exigence méthodologique, qui devrait être une priorité dans tous les travaux ayant des prétentions scientifiques, mérite d’être soulignée, car les ouvrages consacrés à cette question ont une fâcheuse tendance à la contourner, voire à la mettre au placard.

On peut citer, pour illustrer ce triste état de fait, les ouvrages Croissant fertile et Croix gammée de Martin Cüppers et Klaus Michaël Mallmann et Jihad et haine des Juifs de Matthias Küntzel, tous deux sortis en France en même temps que le livre d’Achcar.

Le premier, traduction française de l’original allemand paru en 2006, présente un monde arabo-musulman uniforme, monolithique, unanimement antisémite, antisioniste et pro-nazi. Dominique Trimbur [1] observe avec justesse une « véritable malhonnêteté intellectuelle et scientifique de la part des auteurs. En effet, ce qui est décrit, ce n’est pas une politique, ce ne sont pas les relations entre l’Allemagne nazie et le monde arabo-musulman, ce n’est qu’un ensemble de représentations mises bout à bout, devant faire office de tableau complet ». Il ajoute, à juste titre, que « le recours par trop exclusif à une seule source archivistique, à savoir les archives nazies, ne peut en aucun cas servir à dresser un tableau complet, cohérent, équilibré et représentatif, tel qu’il est prétendument ambitionné par les auteurs ».

Le second, Jihad et haine des Juifs, s’inscrit dans cette même veine. Le choix très sélectif des sources et le recours à des affirmations douteuses laissent le lecteur perplexe. S’ajoutent des jugements de valeurs qui n’ont pas leur place dans un livre d’histoire : prétendre qu’un « musulman orthodoxe » est par nature « hostile à la science » est la preuve d’une méconnaissance totale de la culture islamique. Plus choquantes encore sont les railleries sur les rites et les croyances musulmanes – telles que : « les islamistes considèrent que baisser la tête jusqu’à la poussière du sol est signe de spiritualité » (Küntzel fait référence à la prière, qui d’ailleurs n’est pas une pratique islamiste mais islamique et constitue l’un des cinq piliers de l’islam) ou encore « le Coran offre même au plus pauvre des croyants la consolation de dominer les femmes et la permission de participer aux purges religieuses » (p. 146). Comment ne pas y voir autre chose qu’un sentiment islamophobe ou une farouche inimitié de l’islam et de ses rites ?

Ce qui est inquiétant, c’est que l’ouvrage de Cüppers et Mallman émane d’une institution officielle allemande – le Ludwigsburg, chargé de la poursuite des criminels de guerre et censé produire des travaux de référence –, et que celui de Küntzel a été traduit dans une dizaine de langues et a reçu le prestigieux Independant Publisher Book Award (États-Unis)…

Quel enjeu ?

L’enjeu principal du débat historique suscité par ces publications consiste à mesurer la responsabilité des Arabes et des Musulmans – en particulier celle des Palestiniens – dans la mise en œuvre de la Shoah. On l’aura compris, les auteurs des deux ouvrages que je viens de citer établissent, par un procédé classique d’essentialisation du monde musulman, un réquisitoire accablant et sans nuances de cette responsabilité que l’on pourrait résumer ainsi : l’atavisme antisémite des musulmans les a prédisposés à se faire unanimement les instruments de l’extermination des Juifs.

Il n’est guère surprenant de constater que les partisans de cette lecture essentialisante de l’histoire s’appuient sur la figure du Grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini pour conforter leur thèse. La collaboration entre le Troisième Reich et le mufti qui d’ailleurs, dans ses mémoires, n’a jamais tenté de dissimuler sa fascination pour le nazisme, est un fait avéré et n’est guère contesté. Toutefois, les raisons invoquées pour justifier cette alliance sont moins nettes. Henry Laurens y voit « une grande part d’opportunisme politique, même s’il a certainement été très sensible aux multiples égards que les responsables nazis lui ont prodigué [2] ». De son côté, Gilbert Achcar, qui assimile souvent les relations entre le Troisième Reich et les nationalistes arabes à une alliance tactique – fidèle à l’adage « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » –, ne lui accorde pas même ces « circonstances atténuantes » : il est convaincu que le mufti a collaboré au nazisme par affinités idéologiques.

Le mufti et le Troisième Reich

Le portrait qu’Achcar brosse du mufti est celui d’un « égocentrique mégalomaniaque » (p. 231), accusé d’avoir exploité l’autorité religieuse que lui conférait son titre de mufti pour défendre une « pseudo-identité commune de vues entre le nazisme et la religion islamique » sur la question juive (p. 249) et d’avoir activement soutenu le régime national-socialiste – notamment en contribuant en personne à la formation et à l’encadrement des divisions SS bosniaques Handschar et Kama, créées en 1943 (qui en réalité ont plus servi à lutter contre les Serbes que contre les Juifs). Achcar rappelle par ailleurs qu’al-Husseini s’est employé à diffuser dans le monde arabo-musulman un discours antijuif – il évoque certains de ses nombreux brûlots exhortant au meurtre des Juifs, fondés sur une utilisation sélective du corpus islamique et sur la littérature européenne antisémite.

Nul besoin de s’attarder sur la responsabilité du mufti : il est coupable d’avoir versé dans l’antisémitisme primaire et est unanimement cloué au pilori des « activistes collabos ». Ce qui en revanche est contestable, c’est le procédé de métonymie employé par les « essentialistes », qui consiste à prendre la partie pour le tout, c’est-à-dire le mufti pour le monde arabo-musulman. Ce raccourci simpliste conclut que le monde arabo-musulman est coupable d’avoir collaboré avec les nazis et d’avoir voulu tuer des Juifs parce que le mufti l’a fait… Il est surprenant de voir qu’un philosophe et historien des idées comme Pierre-André Taguieff, qui nous a habitués à des syllogismes mieux charpentés, ait cédé à cette tentation. En effet, dans la préface qu’il consacre à l’ouvrage de Küntzel, Taguieff affirme, en conclusion de trois pages décrivant les rapports entre al-Husseini et les nazis, que « l’une des principales conséquences de cette politique d’alliance entre le nazisme et le monde arabo-musulman aura été “la convergence de l’antisémitisme et de l’antisionisme dans le régime nazi” durant la Seconde Guerre mondiale » (Taguieff, préface de Küntzel, p. 23), réduisant ainsi le monde arabo-musulman dans ses rapports au nazisme à la figure du mufti. Cette assertion recèle une accusation hautement plus grave. Tout lecteur averti, en s’interrogeant sur la traduction en actes de cette prétendue « convergence de l’antisémitisme et de l’antisionisme dans le régime nazi », peut difficilement y voir autre chose que l’adoption par les nazis de la « solution finale » – avant de prendre des mesures d’extermination, les nazis ne s’opposaient pas au sionisme, qu’ils voyaient comme un moyen de se débarrasser de « leurs » Juifs en les envoyant en Palestine [3]. En résumé, le mufti – donc aussi le monde arabo-musulman si l’on s’en tient à la réduction préalablement établie par Taguieff – aurait joué un rôle de poids dans l’adoption de la « solution finale » par les nazis. Dans l’état actuel de la recherche, cette assertion est improbable, car il n’existe aucune preuve empirique permettant de l’ériger en réalité historique. Dans ses mémoires, al-Husseini affirme avoir été informé de la « solution finale » au cours d’une discussion avec Himmler l’été 1943 [4] – ce qui d’ailleurs ne changea rien à sa ligne politique collaborationniste. Notons que dans ses écrits postérieurs à la Seconde Guerre mondiale, il n’a jamais nié l’existence du génocide juif ni le nombre de ses victimes, ce qui donne un certain crédit à son propos. Il s’est contenté d’affirmer que cela n’était pas « son problème » – la médiocrité morale du personnage s’en trouve bien illustrée. Toutefois, s’il s’est fait le complice du projet d’extermination, on ne peut empiriquement soutenir qu’il en est à l’origine. Notons à cet égard que les travaux de Saul Friedländer, grand spécialiste de la Shoah, n’évoquent nulle part cette hypothèse.

Passons sur le cas du mufti qui a déjà fait couler beaucoup trop d’encre pour entrer au cœur de l’ouvrage qui nous intéresse. Gilbert Achcar, à contre-courant de la tendance « essentialisante », établit un état des lieux bien plus contrasté et plus honnête intellectuellement. Il distingue quatre grands courants de pensée dominants au Moyen-Orient à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, dont la collaboration et/ou l’acceptation du national-socialisme fut à géométrie variable : le « panislamisme réactionnaire », le « nationalisme », l’ « occidentalisme libéral » et le « marxisme ».

Panislamisme réactionnaire, nationalisme et collaboration

Achcar démontre que le courant du « panislamisme intégriste », dans lequel est classé le mufti, s’est montré le plus complaisant vis-à-vis du nazisme, en dépit des incompatibilités idéologiques inhérentes à son essence néo-païenne – le culte d’Hitler, élevé au rang de quasi-Dieu, était en effet difficilement compatible avec le principe islamique d’unicité divine. Enclins à percevoir le monde comme animé par le prisme religieux des premiers siècles de l’islam, les panislamistes réactionnaires ont rapidement appréhendé le conflit palestinien en termes de guerre de religions opposant les Musulmans – et leurs alliés – aux Juifs.

Chez les nationalistes arabes, explique Achcar, l’Allemagne nazie, perçue comme ennemie de la Grande-Bretagne, a suscité des sympathies d’intensités variables, en particulier dans les pays sous domination britannique – en Egypte, en Irak et surtout en Palestine, où l’antisémitisme était conçu par les plus frustes comme un rempart contre le sionisme.

Le Parti syrien nationaliste arabe, fondé par le germanophile et admirateur d’Hitler Antoun Saadeh, a sans doute été le plus proche du modèle nazi – le drapeau de son parti était d’ailleurs calqué sur le drapeau nazi, avec les couleurs rouges et noires inversées et une hélice à quatre pales à la place de la croix gammée. Achcar affirme que la conscience réactionnaire de Saadeh a atteint des sommets totalitaires inégalés au Moyen-Orient (p. 128-129). Mais, malgré ses excès de zèle, il n’est parvenu à susciter d’intérêt ni chez les masses arabes, ni auprès des autorités allemandes – qui rejetèrent ses requêtes de soutien, ce qui le conduira à nier par la suite toute proximité avec le nazisme.

En Égypte, Achcar montre que l’organisation Misr al-Fatât (Jeune Égypte), inspirée par la vague montante du fascisme européen, n’a guère été prise au sérieux par le régime nazi avec lequel elle entretint des rapports en « dents de scie » – ce qui ne l’empêcha pas de verser dans l’antisémitisme, en paroles mais aussi en actes [5].

Les ultranationalistes irakiens, qui au départ assimilaient le nazisme à une forme de colonialisme, ont pris un tournant pronazi au printemps 1941, après le renversement du putschiste Gaylânî par l’armée britannique. Le pogrom Farhûd de juin 1941, fomenté par les putschistes déchus décidés à faire des Juifs les boucs émissaires de leur frustration, en fut la triste illustration. Toutefois, Achcar précise qu’au cours de cet événement, la violence antijuive, perpétrée par une petite minorité, fut réprouvée par la population et que les émeutiers furent rapidement dispersés par les tirs de l’armée irakienne. Notons avec l’auteur que ces cas étaient marginaux : la plupart des nationalistes arabes qui se sont rapprochés de Berlin l’ont fait moins par connivence idéologique avec le nazisme que par haine du colonisateur britannique et par volonté de libérer la nation arabe de son joug.

Si la collaboration avec l’Allemagne nazie de ces mouvements panislamistes intégristes ou nationalistes est un fait établi, elle fut loin de rencontrer l’assentiment général. La majorité des indépendantistes libéraux, des nationalistes « progressistes » et l’ensemble des marxistes rejetaient le nazisme comme négation de leurs valeurs, explique Achcar. Ils voyaient en Hitler « le plus grand ennemi de l’humanité » (p. 81) et considéraient la Grande-Bretagne comme un moindre mal.

Indépendantistes occidentaux, marxistes et rejet du nazisme

Imprégnés du système de valeurs culturelles « modernistes » issues des Lumières, les « occidentalistes libéraux » se sont dès le départ opposés à la fois au nazisme par humanisme et au sionisme par anticolonialisme. Ils condamnaient fermement l’antisémitisme, cette « pensée arriérée et sauvage qui consiste à persécuter, au nom de la race, les divers éléments qui composent la nation entière [6] ». Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils représentaient le courant de pensée le plus influent, y compris en Palestine – malgré le succès de l’aile radicale du mouvement national dirigée par Amin al-Husseini. Ce fut cette voix qui fut portée au cours de la réunion sur la question de la Palestine du 7 octobre 1944 à Alexandrie, présidée par les chefs des gouvernements de Égypte, de l’Irak, de la Jordanie, du Liban et de la Syrie, comme en témoigne la résolution spéciale prononcée à son terme : « nul ne regrette plus que [le comité] les malheurs infligés aux Juifs d’Europe par les États dictatoriaux européens. Mais la question de ces Juifs ne doit pas être confondue avec le sionisme, car il n’y a pas de plus grande injustice que de résoudre le problème des Juifs d’Europe au moyen d’une autre injustice, c’est-à-dire en infligeant une injustice aux Arabes de Palestine » (p. 83).

Pour ce qui est des marxistes arabes, Achcar explique qu’ils ont adopté cette même attitude de rejet à la fois du sionisme et du nazisme, qu’ils percevaient comme les « deux faces d’une même médaille » et renvoyaient « dos à dos » [p. 89]. Engagés dans un combat cabré contre le nazisme dès l’avènement du Troisième Reich, leurs activités furent freinées entre août 1939 et juin 1941 par le pacte Ribbentrop-Molotov, considéré par certains comme une grave erreur et ouvertement critiqué. Ainsi, le palestinien Najâti Sidqi, délégué de l’Internationale syndicale rouge à Moscou, fut exclu par des « camarades » en 1940 pour avoir publié une série d’articles sur l’incompatibilité du nazisme et de l’islam. En termes de classes, ce courant percevait le sionisme comme une tentative des « capitalistes juifs » de détourner les « ouvriers juifs » des objectifs de la révolution. Par ailleurs, il dénonça avec ferveur la « connivence entre sionistes et nazis » sur la question palestinienne. Ainsi, dans un discours prononcé en 1943, le secrétaire général du Parti communiste Ridwân al-Hilû affirmait que « le sionisme considère la terreur antijuive comme bienvenue et […] entrave tout projet susceptible d’orienter l’émigration vers un autre pays que la Palestine, comme ce fut le cas lors de la conférence d’Evian [7] […] lorsque […] l’Agence juive s’opposa à tout projet susceptible de dévier l’émigration des Juifs de la Palestine, préférant qu’ils restent en Allemagne sous la torture, la terreur et la privation plutôt que de les transporter ailleurs [8] ».

On peut retenir avec Achcar, pour jauger l’ampleur du mouvement réfractaire au nazisme dans le monde arabe, qu’il y eut globalement plus d’Arabes dans les armées alliées ou dans les camps de concentration nazis que de volontaires engagés aux côtés de l’Axe.

Après la Shoah

La Nakba, l’expulsion des Palestiniens consécutive à la création de l’État d’Israël, a porté un coup fatal aux occidentalistes libéraux et aux marxistes, accusés d’avoir soutenu des gouvernements favorables au sionisme – au cours de la guerre de 1948, Staline a fourni la Haganah, bras armé de l’exécutif sioniste, en armes. Le panislamisme intégriste a été discrédité par la défaite du mufti et par le soutien inconditionnel des Saoudiens aux Britanniques. Seule la mouvance nationaliste est sortie renforcée par cette épreuve, du moins jusqu’à la défaite arabe de 1967, avant de céder devant la montée ombrageuse de l’islamisme, illustrée par la révolution iranienne de 1979.

À compter de cette période, deux paradigmes idéologiques symétriques, l’un d’essence néo-sioniste – prééminent chez les intellectuels israéliens – et l’autre inspiré de l’islamisme radical – que l’on retrouve en Iran –, se sont progressivement imposés. Enfermés dans une vision narcissique du passé, du présent, et de l’avenir, les porte-parole de ces deux modèles se sont livrés – et se livrent encore – à une surenchère déplorable dans la négation de la souffrance de l’autre et dans l’exacerbation de sa propre souffrance – Nakba contre Shoah.

Les termes de l’équation sont tragiques. Cette posture de repli sur soi, d’incapacité à faire preuve d’empathie et cette tendance à essentialiser l’autre en postulant l’immuabilité de son être, est la désastreuse marque de notre époque actuelle sur la question du conflit israélo-palestinien – en dehors de quelques esprits qui tentent d’y échapper. On comprend combien le recours sélectif, voire manipulateur, au passé ne fait que conforter cette situation. Au lieu d’une navrante surenchère de victimisation, il faudrait arriver à une nécessaire compréhension de la souffrance de l’autre, étape indispensable pour parvenir à une vraie réconciliation. Dans ce contexte, on ne peut que saluer l’exemplarité de l’ouvrage de Gilbert Achcar, qui œuvre dans ce sens.

Notes

[1] Dominique Trimbur est chercheur associé au Centre de Recherche français de Jérusalem. Les passages cités sont tirés d’un compte rendu paru dans la Auschwitz Foundation’s Review.

[2] H. Laurens, « La Haine de l’autre », L’Orient le jour, 3 décembre 2009.

[3] L’Allemagne nazie a d’ailleurs signé un accord de transfert avec le mouvement sioniste, l’accord de la Haavara, le 25 août 1933.

[4] Amin al-Husseini, Mudhakkirat al-Hajj Amin, cité par Henry Laurens, La Palestine, Fayard, tome 2, p. 469.

[5] Jeune Egypte fut à l’origine de la campagne d’agitation antijuive de 1939, qui appelait notamment au « boycott du commerce juif ».

[6] Joseph Achcar, cité par Gilbert Achcar, p. 67. Père de Gilbert Achcar, Joseph Achcar fut un partisan du courant des « occidentalistes libéraux ».

[7] Au cours de la conférence internationale d’Evian, qui s’est tenue en juillet 1938, les représentants de trente deux pays (dont la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne) ont affirmé ne pas être en mesure d’accueillir de Juifs – le représentant français a par exemple expliqué que la France avait atteint « le point d’extrême saturation en ce qui concerne les étrangers ».

[8] Cité par Gilbert Achcar, p. 94. À ce propos, notons que David Ben Gourion, ardent sioniste, a affirmé que « plus dure sera l’affliction, plus grande sera la force du sionisme » (Shabtai Teveth, Ben Gurion : The Burning Ground, 1886-1948, Houghton Mifflin, Boston, 1987, p. 850, cité par Achcar p. 34).

Source : La vie des idées

Des tensions commerciales menacent les Etats-Unis et la Chine

23 juil

par John Chan pour WSWS

La Chine a affirmé qu'elle ne se débarrasserait pas de ses avoirs dans la dette des Etats-Unis, disant que cette option serait l'équivalent économique de l'« arme atomique ».

A première vue, deux récentes déclarations faites par les gouvernements chinois et américain sembleraient indiquer que les relations économiques entre les deux pays se sont améliorées. La semaine dernière, l’Administration d’Etat pour les échanges internationaux (SAFE) de la Chine a affirmé qu’elle ne se débarrasserait pas de ses avoirs dans la dette des Etats-Unis, disant que cette option serait l’équivalent économique de l’« arme atomique ». Le jour suivant, l’administration Obama n’a pas accusé la Chine de « manipulation de monnaie » dans un rapport très délicat du Trésor américain.

En réalité, ces événements marquent le développement des tensions économiques entre les deux Etats. Dans les deux cas, l’annonce que des mesures punitives n’allaient pas être prises n’a fait que souligner que de telles mesures drastiques sont actuellement discutées.

Accuser la Chine de manipulation de monnaie permettrait à Washington d’imposer des sanctions tarifaires sur ses produits. Cette menace, en plus des pressions pour l’appréciation du yuan, a dominé les relations sino-américaines depuis les profonds désaccords exprimés au sommet de Copenhague sur les changements climatiques en novembre dernier. Durant toute cette période, l’administration Obama a pris une position agressive, autorisant d’importantes ventes d’armes à Taïwan, rencontrant le Dalaï-lama et imposant des taxes à de nombreux produits faits en Chine.

Le rapport du Trésor américain avait été repoussé en avril, apparemment en échange du vote de Pékin au Conseil de sécurité de l’ONU pour l’imposition de sanctions plus sévères contre l’Iran. Aussitôt que Washington a été assuré du vote à l’ONU, il est revenu sur la question de la monnaie chinoise. En anticipation des pressions que les Etats-Unis allaient appliquer, Pékin a annoncé tout juste avant le sommet du G20 au Canada le mois dernier qu’il cesserait de fixer le cours de sa monnaie par rapport au dollar.

Depuis le milieu des années 1990, la banque centrale chinoise est intervenue massivement sur les marchés des devises pour acheter des dollars afin de maintenir le yuan bas et les exportations de la Chine concurrentielles. Sous la pression des Etats-Unis, la Chine a dû mettre un terme à la fixation au dollar en 2005 pour faire grimper la valeur du yuan de 21 pour cent jusqu’en 2008, lorsque la crise financière mondiale a éclaté. Le fait que Pékin a de nouveau fixé le cours de sa monnaie au dollar pour stimuler ses exportations a suscité la réaction de Washington, surtout parmi les démocrates du Congrès, qui a soutenu que le yuan (ou le renminbi) était « sous-évalué » de 25 à 40 pour cent.

Pour justifier la décision de ne pas accuser Pékin de « manipulation de monnaie », le rapport du Trésor a qualifié de « développement significatif » le fait que la Chine assouplisse la fixation de sa monnaie avec le dollar. Mais pour calmer le Congrès, le secrétaire du Trésor Tim Geithner a déclaré: « Ce qui compte c’est jusqu’où la valeur du renminbi va s’apprécier et avec quelle rapidité », ajoutant, « Nous allons surveiller de près et régulièrement l’appréciation du renminbi… en consultation étroite avec le Congrès. »

La déclaration de l’administration SAFE chinoise qu’elle n’allait pas exercer l’option « nucléaire » consistant à se débarrasser de 900 milliards$ en obligations du gouvernement des Etats-Unis a servi à rappeler à Washington que la Chine pourrait potentiellement provoquer une déroute des investisseurs devant l’immense dette du gouvernement américain. Tandis que croissent les instabilités et s’intensifie la crise de la dette souveraine en Europe et à travers le monde, le problème criant que l’on se refuse à traiter est les Etats-Unis, la nation la plus endettée de toutes. La dette fédérale américaine s’élève à plus de 13 trillions de dollars, ou 90 pour cent du PIB, comparativement à seulement 40 pour cent en 2008 : le résultat direct des gigantesques plans de sauvetage des banques et des institutions financières américaines.

(cliquer sur la carte pour aggrandir)

L’administration SAFE, qui gère les réserves chinoises de 2,45 trillions de dollars de devises, a publié une série de questions et réponses ce mois-ci. Le 7 juillet, elle a demandé : « Est-ce que la Chine utilise les réserves de devises comme “tueur” ou comme “arme atomique”? » La réponse donnée était qu’une telle préoccupation était « complètement inutile », car l’investissement chinois est un « processus mutuellement bénéfique » et ne cherche pas « à contrôler le sujet de son investissement ». Une autre question demandait si la Chine réduirait ses avoirs en termes de dette américaine. L’administration a déclaré que les obligations américaines constituaient « un marché très important pour la Chine » et que « toute augmentation ou diminution de nos possessions de bons du trésor américain est une opération d’investissement normale ».

Ces réponses ne sont guère rassurantes. À propos de la question demandant si une importante dévaluation du dollar nuirait aux actifs en dollars de la Chine, la SAFE a fait une autre référence à la guerre. « À moins qu’il y ait une guerre ou une crise, la banque centrale ne convertira pas massivement ses réserves de devises en yuan, donc il n’y aura pas de perte réelle de réserves suite à une dépréciation du dollar face au yuan ».

Cette déclaration est aussi un avertissement que, s’il y a une crise majeure du crédit intérieur, la Chine devra vendre des actifs en dollar afin de soutenir son propre système financier. Le taux élevé de croissance de la Chine durant la crise financière mondiale a été soutenu par d’immenses plans de relance fondés sur d’importants prêts de la banque centrale. La plupart des prêts sont allés dans une bulle immobilière, tout en générant d’immenses dettes gouvernementales. Victor Shih de l’Université Northwestern en Illinois a estimé que, d’ici 2011, la dette du gouvernement en Chine atteindra les 7 trillions de dollars ou 96 pour cent du PIB, et 4,6 fois le revenu gouvernemental. Un effondrement de la bulle immobilière pourrait forcer Pékin à puiser dans ses réserves de monnaies étrangères.

La SAFE a demandé à Washington d’être « responsable » dans ses remboursements d’intérêts. Cela reflète la peur de Pékin par rapport au risque de la dette souveraine américaine, laquelle est assez importante pour créer un krach chinois. La Chine a lancé une nouvelle agence de notation (Dragon Global Credit Rating) cette semaine et n’a donné à la dette gouvernementale américaine qu’une cote de « AA moins », avec une « perspective négative » – bien pire que la cote « AAA » donnée à Washington par les firmes occidentales.

Les préoccupations de la Chine par rapport à l’instabilité de la dette américaine se sont intensifiées lorsque deux géants de l’immobilier soutenus par le gouvernement, Fannie Mae et Freddie Mac, se sont retirés du marché boursier le mois dernier. Le prix de leurs actions faisait du surplace autour d’un dollar, bien qu’ils aient été sauvés par Washington pour une somme de 148 milliards depuis 2008. Standards & Poor’s a récemment estimé que la Chine détenait au moins 340 milliards$ d’obligations de Fannie Mae et Freddie Mac, alors que d’autres ont évalué ce montant à 500 milliards$. En raison de la récession en cours aux Etats-Unis, ces sociétés ont enregistré une perte combinée de 93,6 milliards$ en 2009 et de 18,2 milliards$ au premier trimestre de cette année.

Même si la SAFE a indiqué aux investisseurs que le gouvernement américain, qui possède 80 pour cent de Fannie Mae et Freddie Mac, garantira les paiements d’intérêts à la Chine, on craint que personne ne veuille acheter les bons que possède la Chine. Le Bureau du budget du Congrès américain a estimé que le gouvernement américain devra injecter au moins 389 milliards de dollars dans les deux compagnies dans la période 2009-2019. Mais selon un analyste financier chinois, Song Hongbing, qui a travaillé au sein des deux compagnies, le montant du sauvetage pourrait se chiffrer entre 1,5 et 2 trillions de dollars si le marché américain de l’habitation continue à tomber.

Les démocrates et les supposés libéraux au sein de l’establishment politique américain demandent des mesures commerciales plus agressives contre la Chine pour offrir une voie de diversion aux tensions sociales toujours grandissantes à cause du chômage de masse et des coupes dans les dépenses sociales.

Commentant la politique chinoise sur l’échange de sa monnaie dans le New York Times du 24 juin, l’économiste Paul Krugman a écrit : « Cette politique est très dommageable alors qu’une bonne partie de l’économie mondiale est toujours très déprimée. En temps normal, on pourrait arguer que les Chinois achètent des bons des États-Unis ce qui, même si les échanges commerciaux s’en trouvaient biaisés, était pour nous une source de crédit à bon marché. De plus, on aurait pu ajouter que ce n’était pas la faute de la Chine si nous utilisions le crédit pour alimenter une immense et très destructrice bulle immobilière. Mais actuellement, nous nageons dans le crédit à bon marché; il manque une demande pour les biens et services assez grande pour générer les emplois dont nous avons besoin. Et la Chine, en favorisant un surplus commercial artificiel, aggrave ce problème. » Krugman a demandé à la Chine de rapidement augmenter la valeur du yuan. « Et si elle refuse, alors il faudra discuter de sanctions commerciales. »

Les multinationales américaines qui traditionnellement ont joué un rôle d’apaisement à cause de leurs investissements en Chine commencent à abandonner cette position, parce que Pékin impose de plus en plus de mesures protectionnistes qui favorisent les compagnies chinoises. L’administrateur général de General Electric, Jeff Immelt, a déclaré le mois dernier : « Je ne suis pas certain qu’en fin de compte ils [le gouvernement chinois] veulent qu’un seul d’entre nous puisse gagner ou avoir du succès. »

C’est l’effondrement de la relation symbiotique entre la Chine et les États-Unis qui s’exprime dans ces tensions. Les bulles de l’immobilier et de la consommation aux États-Unis offraient un marché en expansion aux marchandises chinoises, alors que Pékin recyclait les dollars qu’il avait gagnés avec ses exportations en les injectant dans le système financier américain. L’implosion financière de 2008 a transformé le processus « mutuellement bénéfique » en son opposé. Les États-Unis cherchent à augmenter leurs exportations, à réduire leurs déficits commerciaux et à diminuer la dette du gouvernement, avec l’aide d’une dévaluation du dollar à un niveau concurrentiel. Pour les travailleurs américains, cette politique prendra la forme de diminution de salaires et de la consommation pour permettre aux compagnies américaines de concurrencer la Chine et ses autres rivaux économiques sur le marché mondial.

(article original paru le 16 juillet 2010)

Source : WSWS

Iran : La Russie brise l’embargo américain en matière énergétique, un défi à Obama ?

21 juil

par Danielle Bleitrach

La Russie est décidément bien déroutante. Après les déclaration du Président russe Dimitri Medvenev, dont se sont bruyamment réjouis les commentateurs occidentaux mais dont nous avons ici même analysé les « subtilités » puisque d’un côté il était affirmé malgré les négations de l’Iran que ce pays allait se doter de l’arme nucléaire et que son attitude était « décevante », mais tout aussitôt qu’une politique de pression et de sanction outrancière ne convenait pas, voici que la Russie brise l’embargo que tentent de créer les Etats-Unis et leurs alliés (Israël et l’Europe).

L'Iran est le troisième producteur de pétrole au monde et le deuxième exportateur de l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP). Il dispose aussi de la deuxième plus grande réserve en gaz naturel, après la Russie, et en est le sixième producteur. (source Wikipedia)

Le ministre russe de l’Energie, Sergueï Shmatko et le ministre iranien du Pétrole Masud Mir-Kazemi se sont en effet rencontrés mercredi 14 juillet à Moscou, et ont signé un certain nombre de contrats d’importance stratégique majeure, l’un d’eux portant sur la livraison à l’Iran de carburants et de produits dérivés du pétrole.

Un accord russo-iranien de coopération énergétique

Le ministre iranien du Pétrole, Massoud Mirkazemi, et le ministre de russe de l’Energie, Sergueï Chmatko, ont apposé mercredi leurs signatures au-bas d’une déclaration conjointe prévoyant la coopération bilatérale dans le pétrole, le gaz et la pétrochimie, rapporte le correspondant de RIA Novosti sur place.

La déclaration valide la « feuille de route » de projets prometteurs dans le secteur pétrochimique, élaborée par le groupe de travail russo-iranien. Les parties ont en outre convenu d’examiner la possibilité de créer une banque conjointe de financement des projets pétroliers, gaziers et pétrochimiques des groupes russes et iraniens.

Le document prévoit également la mise au point d’une « feuille de route » pour la coordination de l’activité dans le domaine de l’énergie électrique et nucléaire et des sources d’énergie renouvelables.

Les ministres ont également discuté de la vente du pétrole brut raffiné par les deux pays et de la recherche d’autres partenaires désireux d’exercer ce genre d’activité. Dans le même temps, l’Iran a précisé que bientôt le pays serait en mesure de se passer de l’importation de pétrole raffiné puisque dans ce domaine, grâce aux raffineries qu’il envisage de mettre en exploitation d’ici la fin de 2010, l’Iran compte se hisser au rang des principaux exportateurs mondiaux d’essence au cours des deux à trois prochaines années, a annoncé le ministre iranien du pétrole Massoud Mirkazemi. « D’ici la fin de l’année, une série de raffineries entreront en service conformément au calendrier, si bien que dans deux à trois ans nous figurerons, je pense, parmi les plus grands exportateurs d’essence de la région et du monde entier », a-t-il déclaré jeudi dans une interview à la chaîne de télévision anglophone Russia Today.

La déclaration russo-iranienne précise que la prochaine réunion du groupe de travail russo-iranien se tiendra à Téhéran au cours du quatrième trimestre de l’année 2010.

Un défi à Obama signé Poutine ?

Les contrats signés ne laissent aucune place au doute : « la Russie et l’Iran ont l’intention d’intensifier leur coopération, tant dans le domaine de l’approvisionnement, les échanges et la commercialisation du gaz naturel, des carburants et des produits pétrochimiques ». Mieux encore, Moscou a également aidé Téhéran à contourner l’embargo imposé par Washington sur les institutions bancaires et les compagnies d’assurances qui doivent accompagner les transactions commerciales. Les deux ministres ont notamment prévu la création d’une banque commune aux deux pays, et qui sera chargée de financer les transactions prévues par les contrats signés.

En cela, Moscou brise non seulement de manière ouverte et totale l’embargo décidé par les Etats-Unis sur le produits pétroliers à destination de l’Iran  mais défie également Washington, pour voir si les Américains se risqueront à prendre des mesures contre les institutions bancaires ou les sociétés russes qui seront impliquées dans ces transactions commerciales.

En effet, dans le texte signé par Barack Obama le 2 juillet dernier, il est clairement stipulé « que les Etats-Unis ne coopéreraient plus avec des sociétés ou des banques étrangères qui effectueront des transactions commerciales avec l’Iran dans le domaine pétrolier ». A la suite de cela, la plupart des grandes compagnies d’assurances et pétrolières (BP) ainsi que les grandes banques européennes avaient annoncé « qu’elles se mettaient au diapason de la décision américaine ».

Les commentateurs toujours à l’affut des bruits de couloirs du Kremlin et des divergences entre les deux têtes de l’aigle russe, disent que face à un Dimitri Medvedev qui jouerait ostensiblement la carte de l’Occident, ce serait le premier ministre Vladimir Poutine qui aurait ainsi rectifié le tir, ce qui est d’autant plus vraisemblable que c’est ce dernier qui a en charge la politique énergétique russe.

C’est en tout cas un défi au président Obama , au plus bas dans les sondages (60% des américains ne lui font pas confiance selon un sondage paru dans le Washington Post le 13 juillet), s’il maintient ce qui a été stipulé dans le texte du 2 juillet, il entre en conflit avec la Russie. C’est le coup du berger à la bergère car Poutine (comme les Chinois) a assez mal vécu qu’après n’avoir pas opposé leur droit de véto au Conseil de Sécurité le 9 juin, aussitôt les Etats-Unis et l’Europe se soient employés à durcir les sanctions unilatéralement. A cette unilatéralité, Poutine répond donc en ignorant les mesures de Washington. Ce qui de fait aboutit à démonter l’embargo qu’il a prétendu créer en offrant un terrain privilégié non seulement aux Russes et aux Chinois mais à de nombreux autres pays d’Asie centrale. D’ailleurs si la Russie est la première a envoyer balader les diktats nord-américains en matière pétrolière il semble que la Chine et la Turquie soit déjà à pied d’oeuvre…

Il faut noter que la presse russe fait état des mises en garde de Fidel Castro sur les dangers d’un conflit nucléaire qui partirait d’Iran. En tout les cas on peut interpréter la signature des contrats énergétiques avec l’iran et même l’aide bancaire comme une sorte de veto a posteriori sur l’aggravation des sanctions décidée par les Etats-Unis et l’Europe.

Les sanctions internationales contre l’Iran n’auront pas d’impact négatif sur la coopération russo-iranienne dans le domaine énergétique, a déclaré clairement mercredi le ministre russe de l’Energie Sergueï Chmatko. 

« Les sanctions ne nous empêcheront pas de coopérer », a annoncé M. Chmatko aux journalistes après la signature d’une déclaration conjointe des deux pays sur la coopération dans les domaines du pétrole, du gaz et de la pétrochimie.

« Les sanctions n’influeront pas sur le développement économique et industriel de l’Iran », a indiqué à son tour le ministre iranien du Pétrole, Massoud Mirkazemi, soulignant que les sanctions internationales visaient les compagnies collaborant avec l’Iran dans l’industrie pétrolière et non pas le pays dans son ensemble.

« Les pays réellement indépendants peuvent coopérer avec l’Iran », a-t-il ajouté.

Source : AgoraVox

BP, les médias et Obama mentent : impossible de colmater le volcan de pétrole

21 juil

par François Marginean pour les 7 du Québec

Par définition, les corporations sont des entités sans conscience. Elles ne connaissent pas de frontières, pas plus que les désastres qu’elles engendrent régulièrement. Les nouvelles images satellites montrent que la marée noire de BP atteint maintenant les côtes du Mexique, proche du Yucatan et de Cancun en plus de se propager vers la côte ouest des États-Unis. Ceci est désormais une crise internationale.

Tel que vu dans la série d’article concernant cette catastrophe pétrolière (réf.: 1,2,3,4), il est clair que BP et le gouvernement américain tentent de dissimuler l’ampleur réelle de la situation dans le golfe du Mexique. L’administration Obama fait face à des élections de mi-mandat en novembre et doit faire oublier cette crise environnementale ainsi que leur incapacité à faire le ménage dans le département qui gère les licences d’exploitation de pétrole, le Minerals Management Service, qui au lieu d’inspecter les plateformes de pétrole, préférait voir ses employés s’échanger des liens de sites pornographiques sur Internet, consommer de la drogue et faire la fête sur le bras des compagnies pétrolière. Selon le rapport remis par l’inspecteur général du Département de l’intérieur, les enquêtes ont révélé une culture où l’acceptation des cadeaux de la part des compagnies pétrolières était répandue.

La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) amasse une grande quantité de données brutes qui pourraient aider le public et les scientifiques à mieux comprendre l’étendue des dommages causés par la fuite massive de pétrole dans le Golfe du Mexique, mais ne les partage pas facilement. Ces données pourraient être explosives spécialement durant cette année électorale aux États-Unis.

De son côté, British Petroleum (BP) a tout intérêt à limiter l’étendue des dégâts ainsi que la perception du public dans la perspective de limiter les poursuites judiciaires en dommages et intérêts à venir. Il est grandement question de perception, car il y semble y avoir toute une différence entre ce qu’on pense qui se déroule dans le Golfe du Mexique et la situation réelle. BP va jusqu’à payer des universités et des scientifiques dans la région du Golfe pour acheter leur silence. Cette semaine, BP, le gouvernement américain et les médias voudraient bien croire que leur dernière tentative de colmater le geyser de pétrole avec un nouveau couvercle ait réussi et de faire avaler au public leur propagande selon laquelle l’énorme fuite serait définitivement une chose du passé.

En réalité, le couvercle du puits du Deepwater Horizon a pour fonction de faire paraitre le problème comme étant réglé, mais ce n’est pas le cas. La fuite n’a pas été arrêtée, elle n’a simplement qu’été déplacée. Ce stratagème sert Obama dans cette période pré-électorale qui risque de coûter cher aux Démocrates et BP peut limiter les poursuites judiciaires qui pourraient aller jusqu’à $4300 par baril de pétrole déversé dans le Golfe sous le Clean Water Act. Selon Cavnar, un expert dans le domaine,  » alors qu’ils ont tout intérêt à boucher le puits de pétrole, BP a aussi tout intérêt à ne pas capturer 100% de ce pétrole jusqu’à  ce que cela soit fait. Aussitôt qu’ils captureront la totalité de la fuite, alors un réel, mesurable chiffre sera devant le public et c’est la dernière chose que BP veut, puisque ce chiffre sera ensuite utilisé pour extrapoler les dommages environnementaux et par conséquent, le montant d’amendes par baril de pétrole qui leur seront imposés, ce qui va sûrement se monter à des milliards de dollars « .

Les deux experts gouvernementaux de la Commission nationale sur BP ont révélé qu’entre 1,6 et 3,2 milliards litres de pétrole ont été déversés dans le Golfe depuis la fin avril, l’équivalent de 10 et 20 millions de barils de pétrole. Et selon certains géologues, il n’est pas certain que le réservoir du Macondo puisse se vider rapidement. La quantité de pétrole qu’il renferme pourrait être de beaucoup supérieure aux premières estimations et d’autres ont comparé la taille du réservoir au Mont Everest. C’est une des raisons principales pour laquelle BP utilise le dispersant chimique et toxique Corexit – cacher le pétrole sous la surface pour qu’il ne soit pas possible de calculer ces quantités astronomiques. Peu importe que ces dispersants soient toxiques pour les humains et la vie sauvage. L’équivalent d’un million de barils de dispersants ont été utilisés par BP jusqu’à maintenant, un record historique. En fait, il y a tellement de dispersants chimiques que même le super collecteur de pétrole qui avait été récemment mis en service en est rendu inutilisable puisque ce pétrole est dispersé et trop difficile à collecter.

Alors pourquoi est-ce que le problème n’a t-il pas été réglé par le nouveau couvercle de BP, tel que paradé partout dans les médias ? Parce que nous savons déjà depuis les mois de mai et juin que le puits est endommagé à plusieurs endroits sous le niveau du fond de l’océan et que le pétrole et le méthane s’échappent même d’un peu partout du fond de l’océan et non pas seulement que de l’embouchure supérieure du puits du Deepwater. Cela fut révélé par le sénateur Bill Nelson sur MSNBC le 7 juin 2010, par le Congressiste Markey le 23 juin 2010 qui lui, discutait de l’intégrité remise en question du puits ainsi que le silence que BP et le gouvernement impose au Congrès à ce sujet, interdisant de rendre public ces informations.

Le puits est loin d’avoir été colmaté et les opérations de nettoyage et de récupération du pétrole vont s’étendre pendant tout l’automne. Des ingénieurs suivant la situation du puits endommagé ont détecté des fuites de pétrole et de méthane à travers les strates du fond de l’océan, rendant ainsi impossible la mission de fermer définitivement le puits avec un couvercle seulement. Les tests de pression et d’intégrité du puits ne sont pas concluants et le drillage des deux puits de secours a été interrompu parce que les choses ne vont pas comme prévu, évidemment.

C’est que le puits présente des points faibles à 3000 et 6000 mètres de fond et une autre fuite à une certaine distance du puits existe depuis quelques temps déjà.

Il est donc finalement impossible de colmater ce volcan de pétrole. Pire, en y ajoutant un couvercle sur le dessus du puits, le risque est grand que le méthane et le pétrole commencent à s’accumuler sous pression dans une poche à quelques centaines de mètres sous le fond de l’océan, formant ainsi une géante bulle qui pourrait éventuellement exploser, causant un massif déversement instantané dans le golfe. Cela s’était en quelque sorte produit lors de la première tentative de colmater le sommet du puits, alors que les boues de drillage s’étaient ramassées dans la formation géologique entourant le puits. Cette nouvelle tentative de colmater le puits à l’aide d’un couvercle ne fait donc aucun sens et ne constitue en aucune sorte une solution permanente.

Et ce méthane qui s’échappe tout autour du puits risque de poser de sérieux problèmes. Un expert de l’industrie du pétrole, Rob Cavner, qui a déjà expliqué qu’il y a des dommages dans le puits de pétrole sous le fond océanique et que BP doit laisser le déversement de pétrole continuent à jaillir pour éviter que d’autres dommages dans le puits soient causés jusqu’à ce que la pression puisse amoindrie par les deux puits de secours, a déclaré qu’il craint que le test d’intégrité pourrait endommager davantage et même faire exploser le puits en entier. Des scientifiques sont inquiets des niveaux de méthane qui atteignent de dangereux sommets pouvant tuer des millions de personnes. Ce ne serait pas une première, puisque qu’il est possible qu’une des pires extinctions que la Terre a vécu il y a 251 millions d’années ait été causé par une énorme explosion de méthane provenant d’éruptions provenant des profondeurs des océans, selon des géologues américains.

À suivre…

Source : Les 7 du Québec

A La Nouvelle-Orléans, après trois mois de marée noire

20 juil

par Emanuele Bompan pour le Monde diplomatique

La marée noire a disparu. « Elle va revenir, elle attend là, à l’horizon » nous dit Tom, un fonctionnaire du service de la Louisiane pour la pêche et la nature. La plage de Grande Ile, au sud de l’Etat, a été le premier paradis naturel touché par la marée noire à la suite de l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon, le 20 avril 2010, dans le Golfe du Mexique au large de La Nouvelle-Orléans. A la mi-juillet 2010, la plage n’était visiblement pas souillée : mais ce n’est qu’un sursis…

Les nouvelles des opérations de réparation sont pourtant bonnes : le dôme de confinement posé le 15 juillet par 1 500 mètres de fond a permis, selon BP, de colmater la fuite qui, depuis trois mois, a répandu des dizaines de millions de litres de pétrole brut dans le Golfe. « On est dans la bonne direction », avance un technicien de BP, sur l’héliport d’où il doit décoller vers la zone des opérations. Sans pour autant crier victoire, les responsables de la compagnie considèrent que l’opération « Top Hat 10 » a permis de stopper la quasi-totalité du flux de pétrole vers la surface.

Mais, à l’instar d’un cancer qui commence à se développer, les effets de la catastrophe ne se voient pas immédiatement. « La situation économique est potentiellement dévastatrice, explique Chad Lauga, responsable du syndicat Ibew pour la Louisiane. Des milliers d’emplois vont disparaître dans les secteurs de la pêche et du pétrole. A l’heure actuelle, les pêcheurs au chômage sont embauchés par BP comme sous-traitants pour le nettoyage, mais ce travail, en plus d’être dangereux, est temporaire et précaire : car il n’y aura pas toujours du boulot pour nettoyer la côte. » La zone la plus poissonneuse des Etats-Unis, mais aussi les crabes et les huîtres risquent fort de n’être plus qu’un souvenir. Diluées dans la mer par le déversement de millions de litres de dispersants chimiques toxiques, les cellules cancéreuses de pétrole brut s’accumuleront dans une zone déjà affectée depuis longtemps par l’industrie pétrolière et chimique.

La seule marée noire visible aujourd’hui au long des côtes de Louisiane, c’est la foule des résidents assis devant leurs embarcations, faisant la queue devant les bureaux d’information de BP pour déposer une demande de dédommagement, tourmentés par une terrible sensation d’impuissance. « C’est pire que Katrina, commente Whitey, un Indien de la tribu locale Houma. Cette fois, nous n’aurons même pas la possibilité de nous relever. » Le Golfe n’est pas abandonné à lui-même, tant s’en faut, mais les opérations de sauvetage sont loin d’être à la hauteur de l’importance du désastre. Il se pourrait qu’il soit déjà trop tard pour le Golfe du Mexique et les habitants de la côte, qui portent aujourd’hui tous les symptômes d’un malade en phase terminale.

Trois mois de marée noire dans le Golfe du Mexique (Carte de Nieves Lopez Izquierdo et Marianna Pino)

(cliquer sur la carte pour aggrandir)

Emanuele Bompan est journaliste.

A lire également dans Le Monde diplomatique de juillet 2010, l’enquête de Khadija Sharife : « Comment BP se joue de la loi ».

- Le geyser de pétrole peut durer des années et ravager l’Europe

- Restriction de l’accès aux différents sites de la marée noire du Golfe du Mexique (vidéo)

Source : Visions Cartographiques

Géopolitique de l’Afghanistan – volet 1 (vidéo)

19 juil

Aymeric Chauprade, écrivain (Chronique du Choc des Civilisations), politologue et géopoliticien français, nous présente l’Afghanistan en y consacrant quatre volets. Ce premier volet se penche sur l’héritage géopolitique afghan du Grand Jeu (rivalité entre la Russie tsariste et l’Empire Britannique au XIXe siècle) à la Guerre Froide jusqu’à nos jours.

à lire également : Le Grand Échiquier d’Asie Centrale

Y a-t-il une réelle menace islamiste en Asie Centrale ? (vidéo)

19 juil

Laurent Vinatier, spécialiste de l’Asie Centrale, revient sur l’islamisme en Asie Centrale considérée comme une menace globale par l’OTAN et les leaders de l’Occident.

Gaza sous les bombes, Gaza dans les tunnels (vidéo)

18 juil

1/3

2/3

3/3

La guerre d’Iran aura-t-elle lieu ?

17 juil

par Jean-Michel Vernochet pour le Réseau Voltaire

L’accord tripartite de Téhéran sur le nucléaire iranien provoquera t-il un conflit au lieu d’en résoudre ? C’est ce que pense Jean-Michel Vernochet pour qui, les Etats-Unis n’ayant plus d’arguments pour justifier leurs sanctions contre l’Iran pourraient être tentés d’en finir en passant à l’acte. Bien sur, la guerre ne doit pas nécessairement être entreprise contre Téhéran, elle peut aussi éclater à sa marge pour l’y précipiter.

Afghanistan, Irak, Pakistan, Somalie... Iran ?

La guerre contre l’Iran aura-t-elle lieu ? Inutile de jouer les Cassandre, la réponse à cette question devant nous être donnée par les événements eux-mêmes. Par contre peut-être n’est-il pas vain de s’intéresser au rapport des forces en présence dans leur dynamique d’évolution. Nous parlons ici essentiellement de rapports de forces politiques tant la question semble réglée d’avance en ce qui concerne le différentiel de forces militaires en cas de confrontation directe entre Washington, Tel-Aviv… et Téhéran.

En effet, la disproportion entre le potentiel militaire de coercition des uns et celui des autres ne prête à aucune équivoque. De ce point de vue, ce sont exclusivement des paramètres de nature « politiques » qui déterminent avant tout, encore aujourd’hui, le gouvernement iranien à ne pas céder aux injonctions de la « Communauté internationale ». Aussi parce que Téhéran considère qu’il est loin d’avoir « épuisé » la carte de l’accord tripartite turco-irano-brésilien [1]. Celui-ci pouvant, le cas échéant, lui offrir une issue raisonnable (voire « honorable », ne pas perdre la face en Orient étant un souci premier). Rendez-vous est à ce propos pris avec Brasilia et Ankara pour la fin août…

Reste que le succès de cette entreprise de contournement de la diplomatie états-unienne est loin d’être assurée au vu des réactions violemment négatives des Anglo-Américains (voir infra). Surtout que, lorsqu’on parle de « négociation » avec Téhéran, encore faut-il bien entendre que l’on attend du gouvernement iranien une reddition sans condition. En contrepartie, Téhéran fera tout, et jusqu’au bout, pour éviter de passer sous les Fourches caudines comme le département d’État l’y convie avec une pressante insistance.

Mais de ce point de vue, tout n’est pas dit. D’abord parce que l’Iran se sait, en principe, totalement vulnérable « à une attaque instantanée et non détectable, écrasante et dévastatrice, sans possibilité de défense et sans capacité réelle d’exercer des représailles dissuasives » [2] ; ensuite parce que la Turquie trouverait dans l’aboutissement réussi de l’accord de Téhéran un moyen de s’affirmer sur la scène régionale tout en rendant la monnaie de sa pièce à Tel-Aviv après l’humiliation de l’épisode sanglant de la flottille humanitaire pour Gaza.

A contrario, d’autres facteurs ne plaident pas en faveur d’un règlement négocié par le truchement de la Turquie et du Brésil associés dans le sauvetage de l’Iran national-islamiste [3]. Russes et Chinois pratiquant, volens nolens, un jeu de bascule diplomatique, ont voté le 9 juin la Résolution 1929 du Conseil de Sécurité des Nations Unies durcissant le régime des sanctions internationales imposées à l’Iran [4]. Résolution qui surtout a donné caution au Congrès états-unien, puis à l’Union européenne – Bruxelles devant faire connaître son propre train de sanctions vers la fin du mois de juillet – pour prendre en concertation des mesures draconiennes à l’encontre de la République islamique, notamment d’ordre économique (voir infra).

En ce qui concerne Moscou, cette décision semble bien refléter une certaine « schizophrénie » au sommet de l’État ou un bicéphalisme ouvertement divergent entre une Présidence a priori plus « occidentaliste » que ne le serait le Premier ministre Vladimir Poutine. Cela se traduit à la fois par un ralliement âprement négocié à la politique de sanctions états-uniennes et européennes, et simultanément par des « consultations » irano-russes portant sur le renforcement de la coopération bilatérale ; certes « en premier lieu économique » comme l’a souligné récemment le vice-ministre des Affaires étrangères russe, Alexeï Borodavkine… ou encore le maintien d’une complète ambigüité quant aux livraisons de batteries de missiles hypersoniques anti-aériens S300 (voir infra).

Tandis que les essais du nouveau système antimissiles sol-air S-400 Triumph (photo) viennent de s'achever et commencent à équiper l'armée russe, que Moscou a signé un contrat prévoyant de livrer quinze S-300 PMU-2 Favorit à la Chine, le contrat de 30-40 unités S-300 signé avec l'Iran en 2005 n'a toujours pas été respecté par les Russes.

Examinons maintenant quelques unes des raisons qui sont vraisemblablement intervenues Moscou pour décider le Kremlin à voter en faveur de la Résolution 1929, le 9 juin 2010, moins d’un mois après avoir applaudi à la conclusion de l’accord tripartite.

Passons sur la nécessité impérieuse, pour la Fédération de Russie, d’une réduction de la production afghane d’opium (dont les produits dérivés occasionnent quelque 30 000 décès annuels en Russie), et notons, par une heureuse coïncidence, la levée des sanctions états-uniennes contre quatre groupes russes réputés avoir commercé de façon « illégale » avec l’Iran et la Syrie après 1999.

Selon le Washington Post du 22 mai 2010, l’administration Obama – trois jours après l’annonce par la Secrétaire d’État, Mme Hillary Clinton, que la Russie acceptait d’avaliser le projet de résolution – abandonnait ses « poursuites » contre Rosoboronexport épinglé en 2006 et 2008 pour des ventes illicites à l’Iran ; également concerné l’Institut moscovite d’avionique, ainsi que l’université des sciences et techniques de la chimie Dimitri Mendeleyev pour transferts illégaux de techniques relatives au domaine balistique. Depuis janvier 2010, l’Administration Obama a su apparemment donner des gages substantiels et avait déjà opéré la levée préalable des sanctions frappant Glavkosmos et l’Université technologique de la Baltique pour leurs échanges avec l’Iran…

Mais pour qu’un marchandage soit complet, il faut aussi que certaines portes restent entrouvertes, ainsi l’Administration Obama, dans la formulation de son projet de résolution, a su maintenir un flou artistique quant à l’interdiction de le vente de systèmes de missiles hypersoniques sol-air russes S300 à l’Iran. Un marché représentant plusieurs centaines de millions de dollars, vraisemblablement en partie déjà payés, mais dont les livraisons ont été jusqu’à présent ajournées pour des « raisons techniques » sous la pression conjointe américano-israélienne. Passé en 2005 ce contrat concerne 30 à 40 systèmes d’armes (dont un aurait peut-être été livré en 2008), des matériels ayant la capacité de rendre l’Iran en grande partie imperméable à d’éventuelles frappes israélo-américaines… sachant que dix systèmes seulement suffiraient théoriquement à assurer la couverture des sites stratégiques perses, et ce, notamment contre une aviation israélienne aux performances limitées par une relative vétusté…

À l’incartade turco-brésilienne, Washington avait aussitôt répondu en ignorant superbement l’accord tripartite signé la veille du dépôt de son propre projet de sanctions renforcées devant le Conseil de Sécurité. Un camouflet pour la Turquie et le Brésil remis à leur « juste » place dans le concert des Nations, dont le président des États-Unis monopolise le pupitre de chef d’orchestre. Des « signaux forts » ayant été envoyés à Ankara [5], il convenait de présenter à la Turquie une « carotte » assez appétissante pour l’inciter à regagner le giron atlantiste et suffisante pour lui faire oublier ses velléités de jeu personnel dans l’arène régionale, de la Méditerranée orientale à la Caspienne via la Mer noire. Tant et si bien que, le 30 juin, l’Union européenne relançait les négociations d’adhésion de la Turquie en ouvrant à Bruxelles un nouveau chapitre relatif à la sécurité alimentaire, vétérinaire et phytosanitaire (le treizième depuis l’ouverture des négociations d’adhésion en 2004 sur les 35 prévus afin d’adapter la législation des candidats aux normes européennes)…

À l’évidence l’UE, dans le cadre du smart power [6] préconisé à Washington (une étroite association de produits d’appels et de contraintes) avait été mandatée afin de « récupérer » Ankara. Le secrétaire états-unien à la Défense, M. Robert Gates n’avait-il pas en effet dénoncé un peu auparavant « ceux qui en Europe poussent la Turquie vers l’Est en refusant de lui donner le lien organique avec l’Occident qu’elle recherche ». Autrement dit son entrée dans une Union pourtant déjà incapable de se gérer à vingt-sept ! Autre coïncidence ou hasard calendaire, toujours le 30 juin 2010, la discrète rencontre ministérielle à Bruxelles entre représentants turcs et israéliens au moment même où Ankara demandait à Washington moins de laxisme à l’égard de la rébellion armée du PKK [7].

Parallèlement, le 24 juin, à la suite des sanctions adoptées par le Conseil de sécurité, le Congrès états-unien avait validé le durcissement la politique US à l’encontre de l’Iran en votant un nouveau train de mesures coercitives, mesures adoptées à l’unanimité par le Sénat (99 pour, 0 contre)… Le chef de la majorité démocrate de la chambre haute Harry Reid résumant l’état d’esprit des parlementaires : “Notre objectif est de viser l’Iran là où cela fait le plus mal“ !

En l’occurrence il s’agit de créer une pénurie énergétique (mortelle à terme) en interdisant toute entrée de produits pétroliers raffinés ou tout équipement destiné à rendre à l’Iran une quelconque capacité de raffinage. Quatrième producteur mondial de pétrole brut, l’Iran manque cependant de raffineries, certaines ayant d’ailleurs fait l’objet d’attentats ces dernières années [8] et de fait, dépend fortement de ses importations pour la satisfaction de ses besoins intérieurs, importés à quelque 40%. Remarquons ici que la Résolution du Conseil de Sécurité (votée à l’unanimité des cinq membres permanents, Turquie et Brésil ayant voté contre et le Liban s’étant abstenu) n’a eu pour objet que de servir de cache-sexe, autrement dit de cautionner les mesures autrement plus sévères prises par les États-Unis et prochainement par l’UE.

Le républicain John McCain, concurrent de Barack Obama à la présidence, avait pour sa part clairement explicité la portée d’un texte dont le

« Il faut forcer les entreprises partout dans le monde à faire un choix : voulez-vous travailler avec l’Iran, ou bien voulez-vous travailler avec les Etats-Unis ? Les deux ne sont pas compatibles. » John McCain

 but est de « forcer les entreprises partout dans le monde à faire un choix : voulez-vous travailler avec l’Iran, ou bien voulez-vous travailler avec les Etats-Unis ? Les deux ne sont pas compatibles », énonçant de cette façon que les rigueurs du Nouvel Ordre Mondial ne s’adressent pas seulement aux récalcitrants arcboutés sur l’État-nation, fût-il islamique, mais à tous ceux qui se refusent à passer sous les fourches caudines du Marché unique universel dont le chef d’orchestre est, évidemment, anglo-américain. C’était déjà la teneur du message envoyé au monde par le président Bush au lendemain du 11 Septembre « ceux qui ne sont pas avec nous, seront contre nous »…

Un message reçu cinq sur cinq à Bruxelles et anticipé par quelques géants européens tels l’allemand Siemens ou le français Total [9], contraints et forcés l’un et l’autre en vertu de choix politiques. Une fois n’est pas coutume, le politique ayant pris le pas dans ce cas sur des intérêts économiques quasiment vitaux en période de récession.

En janvier 2010, Siemens officialisait la rupture – imposée par Mme Merkel – de ses liens commerciaux avec la République islamique d’Iran tout en honorant les commandes en cours… une décision en réalité déjà effective depuis octobre 2009. Fin janvier, la chancelière allemande pouvait annoncer que l’Allemagne s’associerait pleinement à de nouvelles sanctions « dans tous les secteurs concernés ». Sachant que les sociétés allemandes avaient exporté vers l’Iran pour environ 3,3 milliards d’euros dans les premiers 11 mois de l’année 2009 (la part Siemens se montant alors à quelque 500 millions d’euros annuels) on voit ici qu’elle est l’ampleur du sacrifice consenti par l’industrie allemande pour se mettre en conformité avec les engagements transatlantiques européens. Résultat, la position strictement atlantiste de Mme Merkel au détriment des intérêts immédiats de l’économie allemande, a beaucoup contribué à l’affaiblissement de son crédit politique aujourd’hui déclinant.

Quant au pétrolier français Total, agissant également à rebours des intérêts nationaux et sur injonction directe de la présidence, a officialisé le 28 juin la cessation de ses livraisons d’hydrocarbures à l’Iran rejoignant de cette manière ses consœurs British Petroleum et Royal Dutch Shell dans la cohorte des compagnies pétrolières boycottant l’Iran. Une déclaration de pure forme car la suspension effective, sine die avait commencé depuis plusieurs semaines avant même le vote de la Résolution 1929 et des oukases du Congrès… lesquels faisaient aboutir le projet de loi d’avril 2009 instituant des sanctions contre les compagnies fournisseuses de carburants à l’Iran, au premier chef, Total et British Petroleum. À ce titre, nul n’a été surpris de voir la décision de renoncer au marché iranien du groupe français annoncée d’abord sur le site du Financial Times et ce, avant toute déclaration en France même.

Last but not least, depuis juin dernier, l’UE avait commencé d’interdire son espace aérien à la majorité des appareils Airbus et Boeing de la compagnie Iran Air. Un mois plus tard, Bruxelles ajoutait à sa liste d’interdiction les Airbus A-320, les Boeing B‑727 et B-747. Simultanément, le Royaume-Uni et l’Allemagne, à l’instar des Émirats arabes unis [10], eu égard aux sanctions tant états-uniennes qu’européennes, refusaient tout ravitaillements en kérosène aux avions civils iraniens en dépit d’une évidente violation des conventions internationales pertinentes.

Guerre de communiqués et gesticulations militaires

Aux mesures de confinement économique et financier (la plus part des transactions financières de l’Iran ayant été rendues impossibles hors de ses frontières) viennent s’ajouter d’autres mesures, actives celles-là (mesures actives terme désignant à l’origine les opérations de désinformation ne visant pas seulement les élites dirigeantes mais visant plus largement au conditionnement et à la manipulation des opinions publiques). Ces actions s’inscrivent dans le cadre d’une guerre psychologique qui ne dit pas non nom mais qu’a dénoncée à bon escient le gouvernement iranien le 28 juin 2010 alors que le Directeur de la Central Intelligence Service, Leon Panetta, estimait péremptoirement sur la chaîne ABC que « Téhéran dispose maintenant de suffisamment d’uranium enrichi pour la confection de deux armes nucléaires dans un délais de deux ans ».

Verdict qui tombe après que l’Agence Guysen International News eut diffusé le 24 juin une information donnée pour être d’origine iranienne (!) suivant laquelle « … des avions israéliens auraient atterris sur l’aéroport saoudien de Tabouk les 18 et 19 juin dernier…C’est ce qu’a rapporté l’agence iranienne FARS dans un article intitulé “Activité militaire douteuse du régime sioniste en Arabie Saoudite“ ». Rumeur reprise ensuite par le Times de Londres qui n’hésite pas à annoncer que l’Arabie Saoudite aurait ouvert son espace aérien à l’aviation israélienne en prévision d’une attaque contre l’Iran, une information bien entendu non confirmée à Tel-Aviv et démentie par Riyad.

Difficile alors de faire la part entre rumeurs et faits avérés. Parmi les faits documentés relevant (ou non) de l’intoxication et de la guerre psychologique, signalons que pendant que l’État hébreu se livrait à des manœuvres d’envergure pour contrer une éventuelle attaque de son territoire par des missiles, les États-Unis complétaient leur dispositif offensif dans le Golfe et alentours [11].

Le groupe de bataille du porte-avions géant Harry S. Truman (CVN 75) traversant le Canal de Suez

Toujours dans le contexte d’une guerre par médias interposés, d’après le quotidien londonien Al-Qods Al-Arabi, information encore reprise par Guysen News, un convoi composé de 11 frégates états-uniennes et une israélienne, le tout accompagnant le porte-avions à propulsion nucléaire USS Harry S. Truman, aurait transité par le Canal de Suez en direction la Mer Rouge. Enfin l’Iran aurait mis en état d’alerte ses forces proches de la Mer Caspienne en raison d’une « concentration de forces israélo-américaines en Azerbaïdjan » ! C’est en tout cas ce qu’a déclaré le 22 juin 2010 le général Mehdi Moini commandant des Gardiens de la Révolution : « la mobilisation se justifie par la présence de forces américaines et israéliennes sur la frontière de l’Ouest… ces renforts sont dépêchés dans la province d’Azerbaïdjan occidental car certains pays occidentaux attisent des conflits ethniques afin de déstabiliser cette région ». L’exécution le 20 juin 2010 d’Abdolmalek Rigi, chef du Jondallah, responsables de plusieurs attentats meurtriers contre les Gardiens de la Révolution au Baloutchistan iranien est à ce titre un signal fort envoyé par les autorités iraniennes à l’attention de toutes les autres minorités susceptibles de fomenter des troubles dans une conjoncture s’inscrivant dans une inexorable stratégie de la tension.

C’est dans ce contexte que l’État hébreu aurait en effet, toujours selon la rumeur, prépositionné une flotte aérienne d’attaque en Azerbaïdjan. Là encore l’extrême prudence étant de rigueur, il faut noter l’inflation de rumeurs qui crée un climat propice à toute provocation ou tout accident accélérateur ou déclencheur d’une confrontation directe. En tout état de cause, l’utilisation de l’Azerbaïdjan comme base de lancement de raids aériens parait assez improbable si l’on considère l’actuel refroidissement des relations entre Bakou et Washington depuis avril, l’Azerbaïdjan ayant pris ombrage du rôle joué par le département d’État dans le conflit du Haut-Karabakh qui l’oppose à l’Arménie et annulé en conséquence des manœuvres militaires conjointes avec la marine des États-Unis…

Faisant d’ailleurs écho, le même jour, aux déclarations du commandant des Pasdaran, le 22 juin donc, le Dr Uzi Arad, chef du Conseil de Sécurité nationale israélien et proche conseiller du Premier ministre Benjamin Netanyahou, avait jeté sa part d’huile sur le feu en jugeant « le dernier volet des sanctions du Conseil de sécurité des Nations Unies, est insuffisant pour contrarier les progrès iraniens en matière de fabrication de l’arme nucléaire. Une intervention militaire préventive pourrait être finalement nécessaire ». Aujourd’hui c’est au tour de la CIA par la voix de son directeur d’enfoncer le clou…

Alors gesticulations guerrières, guerre des mots et intoxication, ou préparation psychologique à ce que le camp belliciste s’acharne à présenter comme inéluctable : le recours à la force contre Téhéran ? Toujours est-il que la guerre des nerfs fait rage dans cette partie de poker menteur à échelle planétaire à laquelle, bon gré malgré, nous sommes conviés à participer !

Nous ne conclurons pas ici sur les conséquences à terme du défi que la Turquie au premier chef, le Brésil ensuite, ont lancé aux États-Unis et à ses commensaux britannique et hébreu. De toute évidence la Turquie n’avait pas envisagé que les choses iraient si loin, ni la vigueur de la réaction anglo-israélo-américaine… Chacun a priori s’attache aujourd’hui, de part et d’autre, à calmer le jeu et à replacer le contentieux dans le cadre formel des échanges diplomatiques [12]. On a, de ce point de vue, cru voir s’amorcer ce retour à la normale avec l’entretien de Bruxelles entre ministres turc et israélien, la Turquie en demandant des excuses israéliennes, l’indemnisation des victimes après l’affaire du Mavi Marmara, le tout assorti d’une levée du blocus de Gaza. Il était loisible de penser que dans le contexte d’un désaccord affiché entre Washington et Tel-Aviv, la Turquie aurait dû obtenir, au moins partiellement, gain de cause : Tel-Aviv n’est-il pas déjà en train d’alléger le dispositif d’asphyxie de la bande de Gaza dont le but avoué était de pousser la population à se soulever contre le gouvernement élu du Hamas ?

Un embargo qui s’est avéré être non seulement erroné mais, qui plus est, est devenu totalement contreproductif… Et bien contre toute attente Ankara s’est vu opposer un refus cassant et intransigeant à sa demande d’excuse, qui aurait pu être simplement « formelle ». Immédiatement après, ce nouveau camouflet : la Maison-Blanche, accueillant à bras ouverts le Premier ministre israélien, M. Benyamin Netanyahou, a offert au monde le spectacle d’une réconciliation d’assez mauvaise augure en ce qu’elle cautionne contre vents et marées la politique de la coalition dominée par le Likoud ultrasioniste au pouvoir à Tel-Aviv.

Des démonstrations d’amitiés qui suivent de peu le limogeage du général McChrystal, chef des forces états-uniennes et de l’OTAN en Afghanistan, pour des propos malvenus d’après boire et son remplacement par le général David Petraeus [13] déjà chargé du commandement central [United States Central Command] du front allant de la Mésopotamie au Waziristan (Zones tribales du Pakistan).

La démarche turco-brésilienne a par conséquent certainement procédé d’une mauvaise évaluation du rapport de forces réel existant toujours entre les États-Unis – maîtres du jeu planétaire jusqu’à plus ample informé – et le reste du monde, malgré le fait incontestable que ce jeu se complexifie et se diversifie davantage avec l’arrivée, sur la scène internationale, de puissances montantes qui à leur tour revendiquent une place à la table des « Grands ».

La punition militaro-diplomatique n’ayant pas tardé sous forme d’un « acte de guerre » perpétré en haute mer (et en toute impunité), les mesures de rétorsions économiques et commerciales ne devraient pas se faire attendre très longtemps. Prenons l’exemple de la France qui, après 2003 et sa sortie au Conseil de Sécurité (intolérable du point de vue des partisans de l’annihilation de l’Irak), a souffert de la vindicte états-unienne au point d’amorcer dès 2004 son retour dans le giron atlantique [14].

La signature de l'accord tripartite dit Protocole de Téhéran (17 mai 2010). De gauche à droite : Le ministre des Affaires étrangères brésilien Celso Amorim, le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, le ministre des Affaires étrangères iranien Manouchehr Mottaki, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan et le ministre des Affaires étrangères turc Ahmet Davutoğlu.

En résumé, l’initiative tripartite, opération éminemment louable du point de vu de la paix entre les nations, se sera révélée au final assez désastreuse parce ce que non seulement elle n’a pas permis de squeezer les États-Unis, mais qu’elle leur a offert la possibilité de déplacer leurs pions plus vite que prévu sur le grand échiquier eurasiatique. Pire, l’initiative tripartite a fourni le prétexte et l’occasion aux États-Unis de faire preuve de cette capacité de « rebond », cette « ressource » qu’exalte au plus haut degré la culture du Nouveau Monde. De plus, elle a, d’une certaine façon, précipité les « événements » en créant l’urgence et en entamant la marge de manœuvre des Anglo-Américains jusqu’à les pousser, peu ou prou, au passage à l’acte dans un processus de diplomatie armée qui va crescendo.

Alors quelles leçons tirer de cet accord turco-irano-brésilien qui a suscité le fugace espoir de voir s’engager une amorce de stabilisation régionale ? En premier lieu que le rapport du fort au faible n’offre que peu d’échappatoires. La Fontaine nous l’a autrefois enseigné : la rhétorique du « loup » ne tient aucun compte ni de la raison, ni du Droit, a fortiori du droit international, ni de la justice… Que le discours du « fort » subvertit en soi les valeurs en principe fondatrices des relations entre les individus d’abord, entre les sociétés ensuite.

Nous avons là une sophistique consensuelle donnant une apparence de rationalité légaliste à l’expression de l’imperium hégémonique, verbalisme de chancellerie qui n’est au demeurant qu’une transposition du dialogue au bord du ruisseau des deux animaux de la fable. L’Iran est pareillement un coupable sui generis et doit par conséquent se soumettre inconditionnellement. S’il ne s’y résigne pas de son propre gré, il sera ramené de gré ou de force dans le droit chemin démocratique et libéral. Ce cas de figure n’est pas nouveau et les historiens, s’ils cherchent un peu, trouveront de multiples précédents au cours du XXe siècle.

Nous voyons donc ici, à la croisée des chemins, à quel point, au XXIe siècle, la ruse, enveloppée du brouillard verbal propre au smart power prime sur l’immédiat exercice de la force brutale, mais qu’elle l’annonce cependant tout comme la nuée porte l’orage. À ce titre les « prophéties » du Líder Máximo cubain, quelqu’atteint par l’âge qu’il soit, renvoie étonnamment aux avertissements prodigués par la présidence russe.

La guerre, si elle devait avoir lieu, n’aurait à ce titre pas grand chose à voir avec une quelconque fatalité plus ou moins inhérente à de supposées lois physiques de la nature géopolitique du monde. Elle interviendrait pour la simple et unique raison que des factions influentes d’ultras, à Washington, à Londres et à Tel-Aviv, la veulent assidûment et la préparent avec ardeur et que ces mêmes factions auront fini par l’emporter sur les clans et les hommes hostiles à l’affrontement entre forces matérielles.

Bien des naïfs, croyaient en décembre 1990 que la guerre du Koweït serait évitée parce que des négociations allaient bon train entre Bagdad et Riyad ; parce qu’également le raïs Saddam Hussein avait offert de se retirer si un certain délais lui était accordé lui permettant de « sauver la face ». La guerre a eu lieu. Elle a eu lieu pour l’unique raison que l’« on » voulait qu’elle eût lieu. Or la situation d’aujourd’hui offre de nombreuses similitudes avec celle de décembre 1990. Il ne manque plus au tableau qu’un prétexte plausible, une provocation intervenant n’importe où dans le monde mais suffisamment spectacularisable pour frapper les opinions de sidération, cela, le temps nécessaire à lancer les premières frappes qui tétaniseront les oppositions en les prenant de court et enclencheront automatiquement l’escalade militaire.

Conflit qui serait sans doute appelé à déborder rapidement hors du cadre régional comme l’en a averti le président russe, Dimitri Medvedev. Un conflit qui alors pourrait constituer une opportune porte de sortie à la crise systémique globale qui, aujourd’hui, commence à menacer le statut d’idole du divin dollar [15] : la guerre n’est-elle pas « le » moyen de régulation par excellence ?

Plus grave, nous devons nous garder, aujourd’hui plus que jamais, d’une appréciation fausse du rapport de force global qui est toujours en faveur des États-Unis comme nous en administre la preuve le ralliement volens nolens de la Russie et de la Chine au durcissement des sanctions. Une attitude analogue à celles de ces navires qui fuient sous le vent pour tenter d’échapper à la tempête… pour l’immédiat, les deux challengers eurasiatiques des États-Unis se trouvent littéralement aspirés par la volonté américaine de liquidation du régime iranien et d’inclusion dans sa sphère d’influence de tout l’espace géoécopolitique des Balkans à l’Hindou Koush.

Les États-Unis – John Pitbull – n’en démordront pas, chacun doit se persuader que la chute du régime iranien n’est plus du domaine du négociable. Russes et Chinois le savent et leur comportement démontre qu’ils ne disposent pas de la monnaie d’échange susceptible d’infléchir le projet états-unien. Une ambition dont le succès à terme n’est d’ailleurs pas assuré comme les échecs des révolutions colorées géorgienne et ukrainienne en témoignent.

Les réprésentants des puissances émergentes lors du premier sommet du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) à Ekaterimbourg le 16 juin 2009.

De sorte que Moscou et Pékin peuvent tout au plus jouer le rôle de ralentisseurs d’un processus qu’ils savent, sauf accident de parcours, inéluctable. Finalement l’épisode de l’initiative tripartite aura eu le vrai mérite de mettre les choses au point et de nous donner un cliché exact de l’état des lieux géostratégiques, c’est-à-dire en montrant le caractère (provisoirement) illusoire d’un rééquilibrage des pouvoirs dans un monde encore assez éloigné de la multipolarité.

Ce constat contredit finalement – en dépit des différents conflits qui déchirent le Proche-Orient ces deux dernières décennies – l’idée que nous assisterions tendanciellement à un déclin de l’expansionnisme états-unien en dépit de deux fronts et de deux enlisements, l’irakien et l’afghan… tout aussi bien que par les conséquences économiques et sociales d’une crise financière que Washington est pourtant encore loin d’avoir complètement surmonté.

À cet égard, écartons définitivement l’idée – laquelle ressort de la méthode Coué, c’est-à-dire de l’autosuggestion – qu’en raison de ses difficultés budgétaires, l’État fédéral états-unien n’aurait plus la capacité d’aller au bout de ses intentions belliqueuses. Une idée controuvée à l’heure de la guerre des drones de combat et des missiles de croisières hypersoniques à portée intercontinentale.

Au contraire ce sont ces difficultés mêmes et les menaces que font peser sur la suprématie du dollar les actuelles défaillances structurelles du système hypercapitaliste ultralibéral qui pourraient le cas échéant contraindre l’État fédéral à une fuite en avant, comme ce fut le cas dans les années ayant précédé la Seconde Guerre mondiale. Mais à la différence du temps du président Roosevelt, dont les intentions véritables étaient masquées par un discours et des dispositions à caractères pacifistes (embargo sur les armes à destination de l’Europe), les discours du président Obama se situent aujourd’hui en contradiction avec les faits les plus patents et, de facto, ne parviennent plus guère à donner le change.

Enfin, last but not least, à l’appréciation erronée du poids relatif sur la scène internationale des « émergents » et de leur potentiel en matière de bargaining power (car il est nous est interdit de prendre nos désirs géopolitiques pour des réalités géostratégiques !) vient se surajouter une confiance excessive des dirigeants iraniens dans leur capacité à dissuader les israélo-anglo-américains de procéder à des frappes préventives… Ceux-ci seraient arrêtés dans leur élan guerrier par la crainte supposée d’un prix à payer trop élevé : les dirigeants iraniens croient en effet que l’importance des pertes qui seraient induites chez l’agresseur lui rendent le coût du passage à l’acte tout à fait rédhibitoire…

Quant aux mesures que prendrait l’Iran en cas de frappes préventives, elles sont déjà parties prenantes du script des opérations. Qu’une salve de missiles de croisière, avec ou sans tête nucléaire, tirée depuis les sous-marins vendus à l’État hébreu par l’Allemagne social-démocrate, touchent des centres vitaux iraniens, que la réplique en représailles de Téhéran sur des bases ou des navires états-uniens détermine des pertes significatives dans le corps expéditionnaire coalisé (du même ordre que lors de l’attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, laquelle fit 2403 victimes, seuil psychologique comparable à celui atteint avec les destructions des Tours jumelles, préalable à l’assaut lancé contre le bastion afghan), la presse occidentale se déchaînera muselant une opinion publique tétanisée comme elle l’a été le 11 septembre 2001, nous entrerons alors dans l’engrenage infernal de la guerre sans limites engagée par le président George Walker Bush contre les « ennemis » de l’Amérique.

Nous n’aborderons pas ici, l’hypothèse vraisemblable, de l’ouverture préalable d’un premier front au Liban, voire en Syrie alliée de l’Iran, afin de réduire la pression exercée par les tirs de missiles du Hezbollah sur le nord d’Israël… Sans oublier le scénario de basse intensité comportant la fermeture du détroit d’Ormuz… mais à y regarder de plus près, celle-ci ne ferait que retarder l’échéance d’une campagne (déjà planifiée) de frappes massives destinées à donner toutes ses chances aux forces intérieures œuvrant au renversement du régime. Le scénario « Ormuz » devant se révéler tout aussi impuissant à dissuader les attaquants potentiels… L’artère jugulaire d’Ormuz par laquelle transitent près de 30 % de la production mondiale des hydrocarbures nécessaires à faire tourner le moteur planétaire, fermée, un baril qui bondirait à 300 $ serait d’ailleurs une aubaine inespérée pour les Majors, le cartel des grandes Compagnies pétrolières, qui pourraient dès lors se lancer dans l’exploitation à haut coût des schistes et des sables bitumineux du Groenland et d’ailleurs ou se lancer dans d’aventureuses campagnes de forages en eaux profondes comme dans le golfe du Mexique et avec le « succès » que l’on sait.

Sauf par conséquent à ce que l’initiative tripartite ne soit reprise par une large coalition conduite par la Russie et la Chine, ce qui semble peu probable dans la conjoncture présente, le scénario du pire, sous les deux versions qui viennent d’être évoqués – frappes préventives, représailles, fermeture d’Ormuz – est en fait de plus en plus plausible. Et sauf une levée de bouclier internationale particulièrement nette et ferme, La guerre de Troie aura bien lieu si les dieux assoiffés de puissance qui siègent dans l’île de Manhattan et règnent sur la Cité de Londres s’accordent entre eux et en décident ainsi. Il restera aux stratèges de décider s’ils frappent directement la Perse, ou s’ils font éclater un conflit à sa marge, pour l’y précipiter et l’y détruire.

Jean-Michel Vernochet est un ancien journaliste au Figaro Magazine et professeur à l’École supérieure de journalisme (ESJ-Paris). Dernier ouvrage paru : Europe, chronique d’une mort annoncée (Éditions de l’Infini, 2009). Retrouvez tous les articles de Jean-Michel Vernochet sur Geopolintel.

Notes

[1] « Joint Declaration by Iran, Turkey and Brazil on Nuclear Fuel », Voltaire Network, 17 mai 2010. « Contentieux nucléaire Iranien et divergences Américano-Turques, par Jean-Michel Vernochet, Geopolintel, 12 juillet 2010.

[2] A propos d’une attaque procédant d’une stratégie intercontinentale de guerre éclair du XXIe siècle, Rick Rozoff développait l’idée que les É-U entendrait, en raison d’une supériorité proprement écrasante, « remporter la victoire sans même avoir engager la bataille » dans la mesure où « l’adversaire connaît sa vulnérabilité à une offensive instantanée, non détectable, écrasante et dévastatrice, sans capacité de défense ou de représailles ». Doctrine qui n’est que la stricte application des enseignements datant du VIe siècle av.J.C, toujours à l’honneur dans les Écoles de guerre américaines, du général chinois Sun Tzu. La dissymétrie massive des forces entre les protagonistes se résume d’ailleurs en un seul chiffre : 708 milliards de dollars pour le budget de la défense états-unien à comparer aux 7,31 milliards de dollars pour l’Iran (estimation pour 2007 de l’Institut d’études stratégiques de Londres). « Prompt Global Strike : World Military Superiority Without Nuclear Weapons », par Rick Rozoff, Voltaire Network, 21 avril 2010.

[3] Le terme « national-islamiste » fait référence au « national-catholicisme » de la Pologne de Lech Walesa, épine dans le pied de l’Union soviétique expirante. Ce qui est en cause dans le contentieux irano-américain, ce n’est pas tant la dimension religieuse islamique d’un État « théocratique », que sa dimension souverainiste. Le nouvel ordre régional voulu par Washington sur le Rimland eurasiatique, des Balkans à l’Hindou Koush, est incompatible avec des gouvernements autonomes non intégrés au système global dominé par Washington, Chicago, New York et Londres. Il s’agit donc de faire sauter tout les verrous de souveraineté : ceci a été vrai pour la Fédération de Yougoslavie détruite à l’issue de la guerre de 1999 et de l’Irak en 2003. Le Shah d’Iran, Reza Pahlavi, est lui-même tombé, abandonné de l’Administration Carter, pour avoir eu la velléité de renouer avec le nationalisme pétrolier de Mossadegh. L’Iran est en vérité plus « kémaliste » que d’aucuns ne l’imaginent, l’État profond iranien se situant non pas dans un clergé au demeurant assez favorable aux concessions, que chez les Gardiens de la Révolution (les Pasdaran) lesquels constituent le noyau dur assurant la stabilité de l’édifice politique iranien au même titre que l’armée turque forme, encore aujourd’hui, un État dans l’État.

[4] « Résolution 1929 du Conseil de sécurité », Réseau Voltaire, 9 juin 2010.

[5] Nouvelle doctrine de la diplomatie américaine le smart power est une combinaison ou un moyen terme entre le hard power (pouvoir de coercition manu militari) et le soft power (pouvoir d’influence, de conviction et de persuasion). La secrétaire d’État américaine, Mme Hillary Clinton, lors de son audition devant la commission sénatoriale chargée d’avaliser sa nomination a présenté le nouveau concept en ces termes : « Nous devons avoir recours à ce qui a été appelé “le pouvoir de l’intelligence“ [lequel rassemble] l’ensemble des outils mis à notre disposition : diplomatiques, économiques, militaires, politiques, légaux, et culturels – il faut choisir le bon outil, ou la bonne combinaison d’outils, la mieux adaptée à chaque situation”.

[6] Gardons en mémoire que l’autre entente tripartite, anglo-américano-israélienne, en effet n’a pas tardé à faire payer à la Turquie son audace, d’abord en donnant l’assaut, dans la nuit du 30 au 31 mai 2010, de la flottille humanitaire turque, action qui devait faire 9 victimes parmi les passagers du Mavi Marmara. Puis, peu après, le 18 juin, le PKK (Parti kurde de travailleurs) lançait une attaque contre un poste frontière turc au nord de l’Irak occasionnant 8 morts parmi les gardes frontières turcs. Les observateurs les plus avertis ont vu dans ces événements, non pas des dérapages incontrôlés ou de simples accidents, mais un « signal fort », envoyé de façon préméditée par le « 51ème état de l’Union » à l’attention des dirigeants turcs de l’AKP, le parti islamique néo-ottoman au pouvoir à Ankara. Deux événements par conséquent non fortuits, sachant que, pour le second, le PKK est réputé bénéficier du soutien actif de conseillers israéliens et d’une certaine « tolérance » en Irak de la part des forces américaines.

[7] En lutte ouverte contre le pouvoir central turc depuis 1984, le bilan du conflit avec le PKK s’établirait à 45 000 morts de tous bords dont 50 au cours du seul mois de juin 2010. Par conséquent un sujet de préoccupation permanent pour Ankara, à telle enseigne que, le 30 juin, le vice-Premier ministre turc Cemil Ciçek a, une nouvelle fois, remis sur le tapis la question du « laxisme » états-unien à l’égard des rebelles du PKK… Parallèlement, le même jour, avait lieu à Bruxelles une rencontre discrète, à l’initiative d’Ankara (?) entre le ministre israélien du Commerce, Benjamin Ben Eliezer, et Ahmet 
Davutoglu Ministre turc des Affaires étrangères, en vue de désamorcer l’actuelle crise bilatérale.
 Ce premier contact ministériel israélo-turc depuis le 31 mai date de l’arraisonnement de la flottille internationale, a été établi sous couvert du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou en court-circuitant le chef de la diplomatie israélienne, Avigdor 
Lieberman.

[8] « Iran : minorités nationales, forces centrifuges et fractures endogènes », par Jean-Michel Vernochet, in Maghreb-Machrek, octobre 2009.

[9] L’Allemagne est traditionnellement l’un des grands partenaires de l’Iran, Siemens en particulier présent en Perse depuis 1868 lorsque l’entreprise allemande s’employait à poser la première ligne télégraphique reliant Londres aux Indes. En 2008, les entreprises allemandes avaient livré des produits pour une valeur de 3,9 milliards d’euros à l’Iran et seulement 3,3 en 2009.

[10] Selon le Washington Times – 7 juillet 2010 -
 l’ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington, Youssef Al Otaïba (en vérité peu « représentatif » en raison des analyses divergentes de crise iranienne prévalant au sein des Émirats), a 
publiquement prôné le recours à la force dans le règlement du contentieux nucléaire iranien en cas d’échec des sanctions contre 
Téhéran. De la même manière que les gouvernements français et allemand, les ÉAU font passer leurs allégeances politiques avant leurs intérêts économiques, le commerce entre les Émirats et l’Iran se montant par an à la bagatelle de 12 
milliards de dollars.

[11] « Israël se prépare à la guerre » selon la plupart des médias arabes lors du lancement le 23 mai 2010 de manœuvres baptisées « Tournant 4″ », vaste exercice (4e du genre depuis la guerre au Liban en 2006), destiné à contrer une éventuelles attaque de missiles de la part du Hezbollah ou de l’Iran. Le dispositif naval états-unien aux abords du Golfe arabo-persique se composait encore récemment d’une flotte de combat tout à fait imposante : Carrier Strike Group 10, headed by the USS Harry S. Truman aircraft carrier, sails out of the US Navy base at Norfolk, Virginia Friday, May 21. On arrival, it will raise the number of US carriers off Iranian shores to two. Up until now, President Barack Obama kept just one aircraft carrier stationed off the coast of Iran, the USS Dwight D. Eisenhower in the Arabian Sea, in pursuit of his policy of diplomatic engagement with Tehran. For the first time, too, the US force opposite Iran will be joined by a German warship, the frigate FGS Hessen, operating under American command. It is also the first time that Obama, since taking office 14 months ago, is sending military reinforcements to the Persian Gulf. Our military sources have learned that the USS Truman is just the first element of the new buildup of US resources around Iran. It will take place over the next three months, reaching peak level in late July and early August. By then, the Pentagon plans to have at least 4 or 5 US aircraft carriers visible from Iranian shores.The USS Truman’s accompanying Strike Group includes Carrier Air Wing Three (Battle Axe) – which has 7 squadrons – 4 of F/A-18 Super Hornet and F/A-18 Hornet bomber jets, as well as spy planes and early warning E-2 Hawkeyes that can operate in all weather conditions ; the Electronic Attack Squadron 130 for disrupting enemy radar systems ; and Squadron 7 of helicopters for anti-submarine combat (In its big naval exercise last week, Iran exhibited the Velayat 89 long-range missile for striking US aircraft carriers and Israel warships from Iranian submarines.) Another four US warships will be making their way to the region to join the USS Truman and its Strike Group. They are the guided-missile cruiser USS Normandy and guided missile destroyers USS Winston S. Churchill, USS Oscar Austin and USS Ross.

[12] À telle enseigne que la Turquie, bien que déboutée par le refus cinglant de Tel-Aviv de lui présenter des excuses pour l’épisode sanglant du Mavi Marmara le 31 mai dernier, vient, le 13 juillet 2010, par l’intermédiaire de son ministre chargé des relations avec l’Union Européenne, M. Egemen Bagis, de demander à Mme Catherine Ashton, Ministres des affaires extérieures de l’UE en visite à Istanbul, d’intervenir auprès de l’État hébreu afin de sortir de l’impasse diplomatique actuelle.

[13] New York Times du 25 mai 2010 : l’existence d’une directive « secrète » de septembre 2009 signée par le général David Petraeus, chef du Commandement central américain, autorisant l’intensification des opérations militaires secrètes au Proche-Orient, en Asie centrale (mais aussi dans la Corne de l’Afrique). Le document de 17 pages intitulé « Joint Unconventional Warfare Task Force Execute Order » autorise les unités spéciales à « pénétrer, perturber, vaincre ou détruire » toutes cibles en tous pays (y compris un pays allié comme l’Arabie saoudite) et ce, afin de « préparer l’environnement » à des offensives conventionnelles. En ce qui concerne plus particulièrement l’Iran la directive autorise explicitement « des missions de reconnaissance pouvant ouvrir la voie à de possibles frappes militaires si les tensions relatives ses ambitions nucléaires venaient à s’intensifier ». Des missions (reconnaissance, renseignement, acquisition) qui de facto ne seront soumises au visa du Congrès parce que directement placées sous la juridiction de David Petraeus, chef de l’état major régional des forces états-uniennes (United States Central Command) pour les théâtres d’opérations irakien et afghan (incidemment pakistanais). C’est à ce titre que David Patraeus a succédé, le 23 juin 2010, au général McChrystal, relevé de ses fonctions à la tête des forces de « stabilisation » de l’Otan (ISAF) en Afghanistan sous mandat des Nations Unies. Fonctions où il sera censé déguiser une défaite presque certaine en fausse victoire grâce au Pakistan à qui il a été demandé de reprendre en main son « Golem », à savoir le mouvement Taleb créé à dessein contre le régime communiste et son soutien soviétique .

[14] L’infléchissement de la politique française vers un retour dans le giron atlantique, se fait sentir à partir du 2 septembre 2004 lorsque la France se rallie à la Résolution 1559 du Conseil de sécurité, laquelle préconise le retrait syrien du Liban. Six mois après cette adoption, l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri est assassiné le 15 février 2005. Le rapprochement de la France – son voyage à Canossa ! – et des États-Unis sera complet lorsque le président Sarkozy revient officiellement en 2009 dans le commandement intégré de l’Otan (dont de Gaulle avait retiré la France en 1966).

[15] Le problématique du refinancement du déficit public états-unien pèse lourdement sur l’évolution des cours du dollar. Des incertitudes qui hypothèquent l’avenir des obligations d’État (T-Bonds) à intérêt fixe, engendrant le risque, non négligeable, d’un krach obligataire ou, l’hyperinflation liée à la multiplication de signes monétaires de plus en plus démunis de valeur réelle.

Source : Réseau Voltaire

La « nouvelle norme »

17 juil

par Alex Lantier pour WSWS

Deux mois après que l’annonce d’un plan de sauvetage européen de 750 milliards d’euros a freiné la panique engendrée sur les marchés mondiaux par la crise de la dette grecque, il est clair que ce sauvetage était l’occasion pour effectuer une réorientation marquée de la politique européenne et internationale. Les assertions que la crise économique n’était qu’une aberration temporaire ont été abandonnées. L’appauvrissement continu de la classe ouvrière doit plutôt devenir la « nouvelle norme ».

Le démembrement inévitable de la zone euro.

Le plan de sauvetage a été conçu pour empêcher un mouvement de liquidation des titres boursiers provoqué par la crainte de l’opposition dans la classe ouvrière et des conflits entre les grandes puissances européennes sur la question du financement des dettes internationales et de la Grèce. Le plan aurait été accepté après des menaces lancées par la France selon lesquelles elle était prête à abandonner l’euro. Le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a mis en garde que les relations entre les Etats européens étaient à leur point le plus tendu depuis l’éruption de la Seconde Guerre mondiale.

En envisageant les risques inhérents à la dissolution de la monnaie commune — l’éclatement du commerce européen, l’effondrement des exportations allemandes, et même la possibilité d’une guerre franco-allemande — la classe dirigeante a décidé de sauver l’euro sur le dos des travailleurs.

Les fonds qui serviront à payer le sauvetage, qui équivaut à un autre gigantesque versement fait aux grandes banques, proviendront de coupes dans les programmes sociaux à une échelle sans précédent. Cette décision a été appuyée en Grande-Bretagne par l’arrivée au pouvoir d’une coalition conservateurs-libéraux démocrates en mai, et elle a été ratifiée officiellement par les grandes puissances du monde, le mois dernier, au sommet du G20 à Toronto.

Les mesures d’austérité dépassent de loin les frontières des économies effondrées de la Grèce et de l’Espagne, où les travailleurs doivent continuellement faire face à de nouvelles coupes après quelques semaines. Elles doivent mener à une transformation de la vie sociale à travers le monde occidental.

En Grande-Bretagne, des coupes de 85 à 100 milliards de livres devraient entraîner la suppression de 1,3 million d’emplois, une hausse dramatique du nombre de personnes sans-abris, l’effondrement de l’entretien des infrastructures et des services publics, et des réductions de 25 à 40 pour cent dans les budgets des gouvernements régionaux.

L’Allemagne, l’État européen le plus solide du point de vue fiscal, prévoit des coupes de 80 milliards d’euros.

En France, le président Nicolas Sarkozy prévoit des coupes drastiques dans les retraites et une réduction de dix pour cent dans les budgets des municipalités tout en offrant un remboursement d’impôt de 30 millions d’euros aux milliardaires comme Liliane Bettencourt.

Ce changement généralisé de politique permet de mettre en perspective le récent refus du gouvernement américain de prolonger les prestations de chômage, une décision menaçant de laisser des millions de travailleurs sans ressources. Au lieu de cela, l’administration Obama fait la promotion de son Initiative d’exportation nationale, annoncée dans l’allocution du président sur l’état de l’Union en janvier dernier. Cette mesure vise à doubler les exportations américaines en obligeant les travailleurs américains à concurrencer, au moyen d’une réduction brutale de leurs salaires combinée à une productivité plus élevée, avec leurs homologues dans les pays pauvres comme la Chine, l’Inde et le Vietnam.

Les classes dirigeantes sentent que leurs politiques rencontreront une opposition de masse de la classe ouvrière. Par conséquent, leurs programmes d’austérité sont accompagnés d’une campagne de presse pour légitimer la dictature et la guerre.

« Ce qui a commencé avec une crise financière, devenu une crise économique, est à présent devenu une crise du chômage - et dans quelle mesure le fait devenir une crise humaine et sociale ? » Robert Zoellick, président de la Banque Mondiale

La coordination des coupes dans les budgets, tout en évitant temporairement les conflits entre les États de l’Europe, ne fait qu’aggraver les tensions entre les pays impérialistes et les puissances montantes comme la Chine. Au même moment, les mesures d’austérité diminuent la force stratégique et économique de l’Occident par rapport aux pays nouvellement industrialisés.

Le chroniqueur du Financial Times Martin Wolfe note que, en addition à ses avantages technologiques, lesquels s’érodent rapidement, « l’Occident a atteint son apogée au moins autant par la recherche de rentes que, pour parler franchement, par le pillage des ressources physiques et humaines de la planète ».

Dans un tel contexte, utiliser la force militaire pour défendre les prérogatives de l’aristocratie financière occidentale semble de plus en plus attrayant aux yeux des classes dirigeantes. Dans un article publié récemment dans le International Herald Tribune appelant pour une augmentation des dépenses militaires en Europe, l’experte en politique étrangère française Thérèse Delpech avertissait que l’Asie doit être considérée comme un « mal de tête en terme de stratégie » à cause de son importance économique grandissante dans le monde. Dans le cas d’un conflit entre la Chine et les Etats-Unis, a-t-elle ajouté, l’Europe doit être préparé à faire la guerre contre Beijing « au Moyen-Orient, par exemple, en bloquant les routes maritimes » utilisées pour le transport du pétrole vers la Chine.

L’opposition intérieure ou étrangère doit faire l’objet d’un assaut violent — comme l’a montré la répression des manifestations lors du G20 à Toronto, les encerclements de masse par la police de Colombo au Sri Lanka et le massacre des Chemises rouges par l’armée thaïe en mai. Cette répression s’explique par le sentiment de plus en plus présent que seules de telles mesures permettront aux classes dirigeantes de garder leurs privilèges.

Dans un éditorial publié récemment dans le Globe & Mail, Neil Reynolds demandait si la démocratie pouvait « de façon pacifique » démanteler l’État-providence, répondant lui-même à sa question : « Non, elle ne peut pas ». Prenant l’Italie comme exemple, il remarquait que la seule force qui avait pu dans l’histoire réduire sensiblement la dette de l’État et les dépenses gouvernementales avait été le régime fasciste de Mussolini ayant pris le pouvoir en 1922.

De tels commentaires montrent combien profonde est la crise politique et morale du capitalisme. Ce système est sur le point de provoquer une pauvreté et un bain de sang comparable à ceux de la première moitié du XXe siècle. Dans leur campagne pour couper dans les dépenses sociales et pour préparer la guerre, les élites dirigeantes transforment les gouvernements comme des exemples chimiquement purs de la définition de l’État comme étant un corps d’hommes armés dont le but est de défendre les intérêts matériels de la classe dirigeante.

Jusqu’à maintenant, les travailleurs ont été empêchés de s’opposer dans les faits à la réaction sociale et à la guerre parce que les organisations politiques existantes sont dirigées par des charlatans des classes moyennes ou des bureaucrates syndicaux de droite, hostiles à la lutte contre le capitalisme et pour le socialisme. Même les « grèves générales » d’un jour en Grèce ou en France étaient un genre de boxe avec son ombre, au cours desquelles l’opposition populaire était endiguée et diffusée par les responsables syndicaux qui préparent, organisent et aident à imposer les coupes.

Les travailleurs ne pourront s’opposer aux politiques de réaction sociale et de guerre de la classe dirigeante qu’en brisant avec ces organisations traitresses et en prenant la voie de la lutte révolutionnaire pour le socialisme.

(Article original paru en anglais le 14 juillet 2010)

Source : WSWS